‹ GênesChapitre 6 sur 25 · G K NES · texte numérisé non relu

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çues et exécutées avec un goût et une mesure qui rappellent les meilleures créations de l'architecture toscane.

.Mais la plus grande partie de l'église est gothique et date du début du XIV'" siècle (i 307-1312 selon une inscription). La façade, ses deux tours, ses trois portails et la tribune décèlent l'influence du gothique français tel que l'a conçu le xiiT siècle ; dans les églises françaises toutefois, on ne voit que l'ascension de toutes les lignes verticales vers le ciel, tandis que partout, à San Lorenzo, ces lignes sont coupées par les assises de marbre noir et blanc, horizontales et régulières: de là l'aspect tranquille, presqu'un peu lourd, de la cathédrale. Du reste les tours gothiques n'ont pas été achevées : une seule a été surélevée en 1522 dans un stx'le élégant et précis, ornée de jolies fenêtres à balustrade et couronnée de cinq cloclietons. Pourtant ce grand campanile carré et trop nu n'écrase pas démesurément les portails profonds de la façade, car c'est vers eux, vers leurs colonncttes serrées, capricieuses et multicolores, vers leurs sculjjlures compliquées, vers toute celte luxuriante floraison gothique que le regard est attiré.

A ces minces colonnes torses ou noueuses, qui imitent des troncs d'arbustes ébranchés, à ces fleurons, à ces rosaces, à toute cette décoration florale des chapiteaux et des montants, empruntée au gothique français, les marbres italiens ajoutent leur beauté délicate, fraîche, nuancée. A l'angle sud de la façade, une longue statue de saint serré dans les plis fins de son manteau et tenant en ses mains une meule, instrument de son martj're, se dresse rigide au-dessus d'un lion couché : le peuple l'appelle le rêmoitlriir à cause de sa meule ; le marbre seul différencie cette œuvre grave et minutieuse des statues archaïques du gothique français. Au-dessus du portail central se superposent deux reliefs plus archaïques encore : c'est un Christ bénissant, entouré des symboles des quatre Kvangélistes, et placé au-dessus d'un martjre de saint l^aurent : l'ogive du portail écrase ces deux grands bas-reliefs qui furent sculptés sans doute pour le portail roman antérieur à la reconstruction gothique. Là encore l'influence française est évidente comme dans les beaux reliefs qui ornent les deux montants mêmes de la porte. Mais si nous nous tournons vers la face méridionale de l'église, voici, imbriqués dans le marbre de la muraille, au delà du rémouleur, de nombreux bas-reliefs antiques provenant de sarcophages grecs et romains : nous avons déjà remarqué à San 31atteo cette habitude des architectes génois de joindre des reliefs antiques aux assises blanches de l'église. Comme ces dieux païens nous transportent loin de la sévère statue gothique ! Leur grâce légère s'oppose à sa rigidité.

De l'autre côté de l'église, parmi les savoureuses décorations du portail nord, sculptées au XlT siècle, à côté d'un beau pilier orné d'aigles rudes et vivants, et au-dessus d'une chimère romane, est encastré un autre relief

Le « Rémouleur » (laçade de San Lorenzo).

funéraire, mais celui-là plus récent : une Vierge drapée à grands plis y tient son enfant sur ses genoux ; selon une inscription datée de 1342, il a été placé là en mémoire des frères Giovanni etGuglielmo di Bozolo, dont les deux blasons jumeaux s'aperçoivent à la base entre des fleurs de pierre Le souvenir du gothique français est déjà moins sensible dans cette

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Vierge pensive et tendre : les plis larges et lourds des draperies rappellent les Vierges de Nicolas de Pise, et la pureté du sentiment fait songer aux nobles reliefs d'Andréa Pisano. Cette œuvre charmante, qui se dissimule dans un angle ignoré, est dans toute la construction gothique celle dont l'âme me semble le plus réellement italienne.

Porte majeure de San Lorenzo.

A l'intérieur, sous les énormes bases qui portent les tours, une galerie disposée comme un narthex subsiste de l'église romane primitive, de même que les puissantes colonnes corinthiennes, qui soutiennent les ogives de la nef et, au-dessus d'elles, un second rang de piliers trapus. Au delà de la nef, sur la croisée du transept, Galéas Alessi a posé en 1567 une coupole Renaissance qui s'appuie sur des piliers corinthiens cannelés, et Rocco Pennone transforma le chœur dans le st5-le d'Alessi, en }• multipliant jusqu'à la corniche la décoration fleurie et dorée levers 1617) :

cette combinaison de trois stj'les si différents, — parfois si contradictoires, — est ici plus heureuse que de coutume ; en eftet, un même esprit de logique et de clarté a interprété les trois architectures successives, allégeant la forte structure romane, disciplinant la luxuriance du gothique français, purifiant l'art souvent profane de la Renaissance à son déclin. Par les

Portail sud de San Loreiizo.

baies ogivales, la haute coupole et les fenêtres carrées du chœur, la lumière entre à flot, joue sur les marbres blancs et noirs ou sur les décorations baroques, anime toutes les parties du monument, les plus anciennes et les plus jeunes : c'est elle qui accorde entre eux les détails disparates, et donne à l'édifice sa belle unité. San Lorenzo ne nous frappe point par un caractère très individuel ni très marqué, mais nous séduit par la grandeur équilibrée et robuste d'un ensemble harmonieux.

L'autel majeur et les chapelles ont été décorés richement du

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XV' au xvir siècle. Dans la belle chapelle de saint Jean -Baptiste, dont il sera question plus loin, on garde à gauche de l'autel une urne de marbre où sont sculptées des scènes de l'histoire du saint : cette urne a contenu ses reliques rapportées de JMyra, en Asie JNiineure, après la première croisade. Le couvercle pesant et mutilé pourrait être une œuvre de l'art chrétien primitif, les anges aux ailes déployées semblent plutôt conçus par un b3^zantin, et la Salomé qui danse devant Hérode a la gracilité de certaines sculptures gothiques de Strasbourg ou de Bordeaux : aussi l'urne at-elle été attribuée tantôt à l'Orient grec et byzantin, tantôt à l'Italie du nord au xiif siècle. Il y a plus de vraisemblance historique dans l'attribution aux artistes byzantins d'Asie .Mineure. Pourquoi en effet, si l'œuvre datait du xiii" siècle, les génois auraient-ils dès 1438 reporté les cendres du saint dans une châsse d'argent d'un gothique très fleuri et ornée de scènes pareilles, œuvre d'un obscur orfèvre génois, Teramo di Daniele ?

Cette châsse, conservée dans le Trésor de la cathédrale, n'en est pas le monument le plus fameux : le sacro catiiio, grande coupe verte que les croisés rapportèrent en iioi de Césarée, passait pour celle où Joseph d'Arimathie recueillit le sang du Crucifié, c'est-à-dire pour le saint Graal lui-même; on la croyait faite d'une seule émeraude, colossale et sans prix, et la gloire en était universelle : ou ne la montrait qu'aux rois et aux princes ; le profane n'en connaissait qu'une copie. Bonaparte, moins respectueux de cette relique, l'envoya au Louvre : l'émeraude se brisa dans le vo3'age et on découvrit alors que ce n'était qu'une pâte de verre orientale ou grecque. En 181 5, on la rendit aux génois, mais elle était déchue de sa renommée : une monture qu'on y ajouta en 1827 n'en a pas rehaussé la mysticité légendaire. Il y a plus d'art dans la belle chape que le pape Gélase II porta en 1 1 1 8 à la consécration de la cathédrale et dans la croix d'or et d'argent qu'un empereur grec donna à la famille Zaccari, toutes deux conservées dans le Trésor de San Lorenzo.

Si l'on sort du dôme par le second portail de droite, on passe sous un monument vénérable mais incomplet, la tombe du cardinal Luca Fieschi, mort en 1336, sculptée par un élève de Jean de Pise, peut-être Giovanni Balduccio.

De Jean de Pise lui-même Gênes possède, au Palazzo Bianco. quelques fragments très mutilés. Ils proviennent du tombeau de l'impératrice Marguerite, femme de Henri VII de Luxembourg, le jeune empereur qu'en 13 10 Clément V appela en Italie et qui y fut reçu d'abord comme un triomphateur et un maître : Gênes se donna à lui pour vingt ans et

reçut avec enthousiasme son podestat, Ugo délia Faggiuola, qu'elle devait chasser bientôt. Henri VII, déçu de ses premières espérances dès qu'il voulut exercer son pouvoir, mourut en 1313 : mais de sa courte sou-

Nef de San Lorenzo.

veraineté, il est resté aux génois ce tombeau brisé qu'avant de mourir il avait commandé à Jean de Pise pour San Francesco di Castelletto. Arraché de cette église en 1798 et recueilli par les Brignole, il fut déposé plus tard au Palazzo Bianco dans le triste état de ruine où on le voit aujourd'hui ; mais le groupe central, tout mutilé qu'il est, demeure singulièrement émouvant : deux anges se penchent sur l'impératrice.

enveloppée dans son linceul d'où sort son beau visage, et paraissent rappeler la morte à la vie éternelle. C'est une idée grande et noble. La draperie est admirable de simplicité et de rythme. Surtout le regard de la souveraine qui, encore alourdie par le sommeil de la tombe, se tourne doucement vers l'ange penché sur elle, est si grave, si pur et si

religieux, qu'il communique à ces débris longtemps méprisés plus de vie et plus d'âme que n'en ont toutes les autres statues grandiloquentes, dont Gènes est peuplée.

Près de cette œuvre, dont la beauté survit à ses blessures, d'assez nombreuses sculptures sont groupées au Palazzo Bianco : il y en a même d'antiques, comme ce fameux sarcophage grécoromain. où se déroule une bacchanale ivre et jjourtant élégante, dans lequel fut pieusement enfermée la cendre de ï"rancesco Spinola, celui qui délivra Gaëte assiégée par Alphonse d'Aragon.

Non loin de ce cénotaphe, sur le même palier, une curieuse tète de Janus, naïvement sculptée au x° siècle pour le portail primitif de San Lorenzo,nous rappelle la fabuleuse origine de la cité. Dans une salle voisine est exposé un pallium byzantin donné vers 1270 à la République par sa colonie de Galataoupar .Michel Paléologue : c'est une longue bande de soie pourpre où sont brodées en or des scènes de la vie de saint Laurent, de la vie de saint Sixte et de celle de saint Hippolyte ; on 3' voit Michel Paléologue lui-même introduit par saint Laurent au dôme de Gênes; à toutes ces images d'un dessin na'if la richesse des tons ajoute une chaude splendeur que le temps a fanée à peine et qui reflète encore pour nos yeux l'éclat oriental de la B3^zance grecque.

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Sculptures du portail nord de S.in Lorenzo.

L'ART DU MOYHX AGE A GKXES 39

Ce riche manteau d'archevêque, mérite plus d'attention que les vieux tableaux gothiques de la ville, car la peinture génoise du moyen

Châsse de Saint-Jean-Baptiste (église San Lorenzo) .

âge n'intéresse que les érudits. Un miniaturiste qu'on appelle le .Moine des Iles d'or n'est qu'un joli nom légendaire : aucune œuvre de lui

Jean de Pise. Débris du tombeau de l'impératrice Marguerite (palazzo Bianco].

n'a subsisté en Ligurie, où il est né. Quelques Ligures, Lombards ou Toscans, qui du xii' au xiv" siècle peignirent des fresques, des crucifix ou des Madones, ne nous ont guère laissé que leurs noms obscurs : ."Man-

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fredino da Pistoja, dont VAccndcmia ligiistica conserve deux fresques d'une tonalité pâle, datées de 1292, ébauches auxquelles manque la vie, sinon une certaine grandeur ; Bartolommeo da Camogli, Barnaba da Modena, Giovanni dei Re de Rapallo, qui vécurent dans la seconde moitié du xiiT siècle ; Niccolà da Voltri qui fut l'élève des peintres siennois appelés parfois à Gènes, comme Taddeo di Bartolo ou Barna ; Turino

Yanni, de Pise, et Francesco di Oberto, peut-être génois, tjui vécurent au xiv" siècle. Cetensemblede vieux artisans sans gloire na forme pas une école. Ils ont peint des images de piété qui nous émeuvent comme de naïves reliques, ennoblies par le temps, mais non point par ce senliment dramatique ou cette -rave beauté dont Duccio, < liotto et les Lorenzetti -^uvaient à la même époque empreindre leurs fresi[ues pâles et leurs tableaux à fonds d'or.

C'est qu'au moyen âge, Gênes pressée par le souci de se défendre ou l'ambition de conquérir, nenfanta point un art digne de son héroïsme militaire ni de sa gloire lancée jusqu'au cœur de l'Orient. .Mais ses ruines et ses églises romanes ou gothiques possèdent, sinon un grand caractère, du moins cette forte gravité dont faisait preuve sa race, âpre et défiante, et cette noblesse dont le temps finit toujours par revêtir les œuvres des hommes. La vie d'aujourd'hui, brûlante et trépidante, étouife la voix de ce passé; et pourtant celui qui veut en écouter les échos les entendra sans peine : il lui suffira de se recueillir dans le cloître de San Matteo ou devant les vestiges du tombeau brisé de l'Impératrice Marguerite.

Maniredino da Pistoja. Le Christ chez Simon. Fresque. Academia Lisuslica.

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Portail d'un palais Doria (piazza San Matteo).

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