‹ Genèse de la médecine populaire françaiseChapitre 12 sur 15 · RABINDRANATH TAGORE · texte numérisé non relu

RABINDRANATH TAGORE

e Certains auteurs ont vu dans l’ancienne science médi-

cale la source unique de la médication populaire. Si cette opinion est excessive il n’en est pas moins vrai que l’influence des doctrines émanées des différentes écoles médicales a joué un rôle immense, Mais cette médecine d’autrefois a été elle-même pénétrée par les facteurs que nous avons envisagés dans les chapitres précédents, religieux, magiques, astrologiques ou alchimiques, et nous retrouverons parfois leur influence à travers des méthodes apparemment scientifiques. Z

Nous estimons que, dans cette étude, nous ne devons pas séparer la médecine antique de celle qui relève de notre histoire nationale. Celle-ci est en effet l’héritière directe des opinions de celle-là, et nous ne pourrions envisager les théories des vieux maîtres français sans mentionner immédiatement les idées hippocratiques, galiéniques ou “salernitaines dont elles sont issues.

Il existe cependant des médications antiques qu’on re: trouve en pratique populaire sans que l’on puisse déterminer la voie qu’elles ont empruntée. Par exemple le traitement enseigné par Pline pour guérir lépilepsie ct qui consiste dans un lézard éventré avec un roseau, puis

séché ou rôti, est encore en honneur dans le Morvan. Dans la même province, pour guérir les écrouelles, une vierge fait chauffer sous la cendre une feuille de bouillon blane,

l’applique à l'endroit malade et répète trois fois en étendant la main droite : « Neque Apollo pestem posse créscere

quam nuda virgo restingat ». Toujours en Morvan on applique sur la tête de celui qui souffre de céphalées une feuille d’olivier sur aquelle le mot Afhena a été écrit, allnsion transparente à la migraine de Jupiter enfantant Minerve. Sans doute s'agit-il d’une transmission directe, de peuple à peuple, lors de l'installation romaine dans le pays des Eduens. |

Des vieilles doctrines médicales, celle qui a le plus agi sur l’opinion populaire est probablement celle des humeurs. On n’ignore pas le rôle que joue l’humorisme dans l’ancienne médecine, pénétrée de doctrine hippocratique. I1 devait particulièrement séduire l'imagination populaire qui assimilait ainsi l’organisme humaïn à un. végétal dont la sève constitue la partie essentielle. Les anciens auteurs ne craignent d’ailleurs pas d'employer cette image. Ï] faut se purger au printemps, disent-ils, car «le sang se renouvelle et se met en mouvement comme la sève des arbres. I1 faut diminuer la poussée du sang »; de même à l’automne, car «le sang reflue dans les extrémités comme la sève dans les racines ». Aussi les purgations ontelles toujours été la grande arme thérapeutique de l’art médical populaire, L'emploi fréquent du vésicatoire pro-

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vient de l'application du même principe. On l’entretient avec des ingrédients divers au lieu de le laisser sécher car

ainsi toutes les mauvaises humeurs s’échappent. On consi-

dère souvent les ulcères comme des émonctoires et c’est pourquoi on évite de faire tarir leur sécrétion. On pense aussi qu’il ne faut pas sécher l’eczéma qui passerait dans le sang. Dans ce dernier cas la pratique populaire n’est peut-être pas dénuée de fondement. On connaît les cas d’alternance de manifestations neuro-arthritiques, asthme en particulier, avec l’eczéma, et l’on comprend que des malades aient pu préférer leur eczéma, pour gênant qu’il puisse être. II est moins légitime de considérer la diarrhée verte du nourrisson comme une élimination salutaire, comme dans le Maïne, ou de favoriser le développement des poux sous prétexte qu’ils « tirent les mauvaises humeurs » de l’enfant. # Citons encore le grand développement que prit dans les pratiques médicales populaires la médecine des signatures. Raïsonnant de façon analogue à celle que nous avons vu employer par les astrologues, les promoteurs de cette théorie admettaient un système de relations intimes entre les diverses parties de l’univers. En particulier il existerait une concordance entre les plantes et les organcs qu’elles sont destinées à guérir. Paracelse en fait mention, mais la théorie avait déjà été émise avant lui. Un de ses disciples, Léonard Thurneiser publie un livre exposant les analogies entre les plantes et le corps humain. Maïs la :

doctrine dut son grand rétentissement au livre de Porta:

La Phytognomonie. T1 renferme une liste interminable de plantes de l’usage desquelles le Créateur avait pris soin

iqe | Aer de nous prévenir, par un signe particulier. C’est parfois la forme qui est chargée de nous avertir, comme celle des rameaux de myosotis qui rappelle la queue du scorpion et qui signe le fait que la plante doit en guérir les piqûres. D’autres fois il faut se référer au parfum, et le satyrion est un aphrodisiaque en raison de son odeur spermatique La couleur. était aussi en cause bien souvent, la chélidoïne, au latex jaune, servant à guérir l’ictère. N’est-on pas tenté d'évoquer, an sujet de ces correspondances, les vers immortels de Baudelaire ? |

Maïs cette séduisante théorie ne s’est pas perdue et possède encore de nombreuses applications. Les paysans qui l’emploient encore y ont été encouragés par la médecine officielle qui en a fait un large usage et l’a répandue à profusion. Les malades n’ont pas oublié qu’on leur conseillait la pulmonaire, aux feuilles tachetées, contre la tuberculose, le jus de carotte contre la jaunisse, les perles préparées contre les affections oculaires, la noix pour — guérir les maladies cérébrales, l’herbe au Petit Robert, aux taches rouges, pour les hémorragies, l’ortie banche dans le cas de leucorrhées. Souvent d’ailleurs ces plantes possèdent une réelle efficacité et ne sont entrées dans cette liste que grâce à un artifice de l’imagination, afin d’enrichir au maximum d'exemples probants une théorie de si haute portée métaphysique.

Envisageons à présent les doctrines utilisant des substances d’origine animale et principalement humaine, selon

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le principe que le corps de l’homme produit les remèdes nécessaires à sa guérison. Il s’agit en somme d’une Opo- : thérapie avant la lettre qui ne doit rien aux théories de Brown-Séquard. | Considérons d’abord la thérapeutique par le sang qui . joua un rôle important dans les civilisations primitives par le caractère symbolique qui s’y attachait. D’après les anciens auteurs le sang humain, bu chaud, guérit l’épilepsie, d’où la pratique des Romains qui buvaient le sang des gladiateurs. « Quidem jugulasti gladiatoris calido sanguine poto sali mortes se liberarunt » dit Celse (III, 2). On a vu comment il pouvait aussi dénouer l’aiguillette. Louis XI fit usage du sang humain. Gaguin écrit en 148° Il a bu du sang humain pris sur certains enfants dans l'espérance véhémente de recouvrer la santé. » Jean Pillart reçut neuf livres deux sols « pour avoir été saigné par l'ordonnance et commandement dudit seigneur par deux foys par épreuve ». Selon les anciens médecins, le sang d’éléphant mâle guérissait fluxions et rhumatismes, celui dhyène les coliques, de bœuf les hémoptisies, de bouc les affections hépatiques, d’élan l'asthme, de cerf les diarrhées, de chèvre la constipation, etc., etc...

Il ne reste guère de ces coutumes que la pratique des « buveurs de sang » qui vont aux abattoirs avaler tout frais leur verre de rouge liqueur. Dans les campagnes, ie sang qui sort avec l’expulsion du délivre sert à faire disparaître les noevi de la mère.

Les rigueurs bibliques vis-à-vis des femmes en période menstruelle ne paraissent pas impressionner certains individus qui se servent du sang des règles comme médication.

I1 fut autrefois employé dans des philtres pour rendre amoureux. Selon d’autres auteurs il rendrait fou. Le D” Cabanès a vu frictionner un chalazion avec du sang menstruel, ce qui a opéré sa disparition. Il à vu aussi des mères laver les yeux malades de leur bébé avec des linges souillés du sang de leurs règles. Et voici une recette contre l’aménorrhée : Délayer dans un thé du sang des règles : de fille saine; en prendre une forte tasse matin et soir.

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L'usage de la bile en thérapeutique oculaire ne paraît pas s’être perdu depuis la légende de Tobie. En effet, Pline fous en parle: « Ad oculorum medicamenta utilius habetur » dit-il. I1 n’y a pas tellement longtemps le D‘ Legrain, de Bougie, employaïit avec succès le fiel de poisson dans des cas de taies de la cornée. Rien d'étonnant que cette méthode soit encore employée en médecine populaire.

L'emploi de la salive est encore plus répandu et les peuplades primitives en faisaient grand usage. Lucain (L. "IX, Pharsale) prétend que les Psylles, qui ont le sang incorruptible vis-à-vis des venins, guérissent par leur salive les morsures de vipères. Selon Suétone, Vespasien aurait guéri avec sa salive un aveugle, selon Tacite un boiteux. Toujours dans Suétone on apprend que Lucius Vitellius employait la salive d’une jeune affranchie qu’il aimait, mêlée avec du miel, contre‘des maux de gorge. Plus près de nous, Jean Bauhin (Histoire de Naples, la rage des loups advenue l’an MDXC'; Montbéliard 1591) dit qu’un remède con-

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tre la rage est une noix mâchée à jeun par un Lomme jeune et mise sur la morsure.

RSA est intéressant de noter qu'à partir de ce moment nous voyons tous les auteurs qui traitent cette question conseiller la salive à jeun. Nicolas Lemery prétera à cette observation le concours de son autorité. Dans son Traité universel. des drogues simples (1739), li dit que « la salive d’un jeune homme bien sain, à jeun, est bonne pour les morsures de serpents et de chiens enragés ». En 1820, le Dictionnaire des Sciences Médicales n’a pas abandonné cette méthode et fait remonter à Galien l’usage de la sa-

. live d’un homme à jeun contre les dartres. La même pré-

caution doit être prise pour faire disparaître cors et durillons, et pour effacer les taches de naïssance. Cette tradition a persisté jusqu’à nos jours en gardant tous ses caractères, puisque nous connaissons une personne parfaitement adaptée à la vie d’une grande ville qui uous a affirmé avoir massé tous les matins, à jeun, ses Cors avec sa propre salive, conseil donné par un paysan de Corse, et avoir obtenu un résultat parfait. D’autre part, dans les Flan-

dres, pour faire disparaître les taches de naïssance, V'ac-

couchée doit les lécher le matin à jeun, pendant les neuf premiers jours qui suivent la venue au monde. La salive

à jeun possèderait donc une activité particulière venant

peut-être de son acidité plus grande.

Une autre vieille méthode concernant la salive est celle du lèchement, ou procédé d'Esculape, en thérapeutique oculaire. Nous la retrouvons dans l'Evangile : « Prenant la main de laveugle, Jésus le conduisit hors du bourg, Jui mit de sa salive sur les yeux et, lui ayant imposé les

mains, lui demanda s’il voyait quelque chose. » Marc VIII, 28. Les Ephémérides d'Allemagne (1776) citent une observation de guérison de plaie de la cornée par léchage plusieurs jours de suite par la mère du malade. Au Congrès français d’ophtalmologie de 1888, le D' Costomiris, professeur à Athènes, a cité plusieurs cas d’affections oculaires guéries par lèchement humain. Cette pratique est extrêmement répandue en médecine populaire et l’on voit fréquemment des mères lécher consciencieusement les yeux de leurs enfants atteints d’ophtalmie.

On ‘emploie également le lait de femme qu'Hippocrate conseillait en injections vaginales corftre la stérilité. Jean Adern, médecin anglais du xvur° siècle, le prescrivait en injections contre la blennorrhagie, à condition toutefois que la femme nourrisse un garçon. Ambroïse Paré le préconise contre «les ulcérations qui surviennent aux yeux pendant la variole », et J. de Monteux, médecin de Henri IT, assure que « pour apaiser douleur des yeux est fort propice le laict d’une jeune femme bien tempérée ». Les nourrices de notre époque font encore parfois gicler leur lait dans les yeux malades des «enfants. On emploie aussi! la sève ‘de la rue mêlée à du lait de femme et frottée an coin des yeux pour faire disparaître l’obscurcissement on les éblouissements. Contre le larmoïement, les bonnes femmes préconisent un mélange de lait de femme et de safran. En dehors de ces applications oculaires, le lait de femme est encore employé contre les douleurs d'oreilles, Pour: guérir le rhume de cerveau il faut appliquer sur les oreilles et les tempes des feuilles de joubarde trempées dans du lait de femme ayant eu un garçon.

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Les excréments qui n’ont pas disparu de l'arsenal thérapeutique des ruraux ont, eux aussi, une histoire. Les anciens les prisaient fort, puisque Lampride à pu raconter comment l'empereur Commode donnait l’exemple de la scatophagie, Au rv° siècle les femmes enduisaient leur visage de matières fécales pour conserver la fraîcheur de leur teint ce qui est d’ailleurs violemment reproché par Saïint-Jérôme. On appelait autrefois « emplastrum aureum » un onguent fait d’excréments desséchés incorporés à du miel et qu’on utilisait contre les phlegmons. Le Grand “Albert comporte un « traité des fientes >» dont la lecture est instructive. |

Lemery, comme toujours, nous décrit abondamment les méthodes de son temps : « L’excrément de l’homme est digestif, résolutif, amolissant, adoucissant, propre pour Vanthrax.…. Quelques-uns le recommandent sec, gnlvérisé et pris par la bouche pour les enflures de la gorge, pour Pépilepsie et les fièvres intermittentes ». Suit alors une énumération de tous les bienfaits qui sont dus à l’usage de la crotte de chien nourri avec des os (ou Album Graecum) et des excréments d'animaux nombreux et variés.

Le Dictionnaire des sciences médicales de 1812 ne craint pas de noter : « En quelques occasions on à cru appliquer avec succès quelques excréments comme l’album graecum, la fiente humaine, celle de l’hirondelle, l’urine humaine,

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1 ne faut donc pas s'étonner que la thérapeutique populaire se soit emparée avec empressement de médications

dont la matière première était si abondante et de si bon marché. Aussi en trouvons nous des applications très diverses et très étendues. En Flandre, les excréments sont employés en application sur les ulcères et des praticiens assurent même que les effets en sont excellents. On agit de même en ce qui concerne toutes les plaies, brûlures, piqûres. Il est plus normal d’employer les matières fécales comme antiphlogistique, comme ïil se pratique souvent dans les cas de panaris, phlegmons, érysipèle et toutes inflammations. Dans d’autres cas on paraît utiliser leur chaleur humide pour les affections douloureuses. On cite Pemploi de fiente de porc en tamponnement pour une hémorragie de la délivrance. Il-est vrai que dans la province de Namur la crotte de chien infusée dans de l’eau de vie de genièvre était utilisée dans la même éventualité, Contre la constipation on préconise l’ingestion d’un verre chaque matin d’une infusion de fiente de poule ou de chat. En Proyence, on utilise les matières fécales d’un enfant à jeun pour toutes les affections cutanées.

L’urine n’a pas des propriétés moins intéressantes. Diodore de Sicile rapporte que les Celto-Lygiens se lavaient le corps avec de l’urine et s’en frottaient les dents. De nos jours on s’en lave la bouche pour calmer les odontalgies. Hérodote rapporte que Théron, roi d'Egypte fut guéri d’une maladie d’yeux par l’urine d’une femme qu’il épousa par la suite. Il dit aussi que les Lybiens utilisaient contre la cécité l’urine d’une femme « qui n’a eu de rapports qu'avec son mari ». Ambroise Paré donne cette recette : « Prenez de l’urine du patient et la mettez en un bassin de barbier, par l’espace d’une nuit, et d’icelle le malade

lavera ses yeux ». Cet usage est resté et les Provençaux se lavent les yeux de leur urine pour les conserver sains,

tandis que bien d’autres paysans lavent les yeux enflammés avec la première urine du matin.

Dioscoride conseille de boire leur urine à ceux qui ont été mordus par une vipère, tandis que Galien réprouve cette pratique. Cependant l’usage de l’urine contre toute

morsure ou piqûre venimeuse a toujours été employé et

l'est encore. On s’en sert aussi pour panser toute plaie,

infectée ou non. Cet usage west peut-être pas tellement

contraire aux données scientifiques puisque l’urine est en

définitive un liquide physiologique normalement acide,

” tiède et toujours disponible, en général exempt de germes,

préférable à l’eau ordinaire qu’on à toutes les peines du

monde à faire employer bouillie. Quant à Paction diurétique de l’urine, signalée par Lemery et encore utilisée pour les rétentions et l’hydropisie, elle se légitime par sa teneur en urée. De même là découverte de prolans en

quantité considérable dans l’urine ne permet-elle pas d’expliquer dans une certaine mesure Pusage pour les parturientes de boire l’urine de leur mari pour accélérer l’ac-

couchement et, pour activer la délivrance, d’absorber celle d’un enfant mâle de quatre à cinq ans ?

L'organothérapie fut extrêmement usitée dans Pantiquité. Chiron le Centaure fortifiait Achille avec de la moelle de lion. Pline note l’usage que faisaient les Grecs des organes pour les maladies correspondantes. Diosco-

> ride, Galien, Oribase, Rufus d’Ephèse, Marcellus Empiricus emploient les médications hépatique, splénique et orchitique. l’école arabe avec Mésué, Rhazès, Albucasis et Avicenne, développe cette thérapeutique. L’école de Salerne . avec Nicolas de Myrepse l’emploie également. Albert le Grand soutient que « tout être communique à toutes les choses auxquelles on le joint ses propriétés et ses vertus naturelles ». Guy de Chauliac est partisan de la méthode. Paracelse, Fernel, Cardan, Matthiole, Bauderon emploient aussi l’organothérapie qui atteindra son apogée au xvrI° siècle, avec la Pharmacopée des dogmatiques réformée de Duchenne (1624) qui systématise la méthode pour décliner au xvrrr où Lemery puis Geoffroy ne lui donnent plus que des applications limitées. Mais cette thérapeutique a eu le temps de s’implanter dans le peuple qui l'utilise encore. En Alsace, on consomme des poumons de renard ou de chien contre les maladies pulmonaires. Des gésiers de poulet, des tripes de volaille sont utilisés dans les affections digestives. Les propriétés antitoxiques du foie ne paraissent pas ignorées puisqu'on s’en sert contre les blessures faites par la vive et contre les piqûres de vipères. On traîte même préventivement la rage par l’ingestion du foie de l’animal enragé.

L'utilisation des vipères provient également d’une survivance de l’ancienne science médicale. Antonius Musa, médecin d’Auguste, selon Pline, donnait des vipères à manger dans le cas d’ulcères incurables. La vipère formait

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la base de la thériaque qui fut préparée pour la première fois par Andromaque, médecin de Néron, qui la composa lui-même d’après l’électuaire de Mithridate. Depuis, ce remède a connu bien des gloires et des vicissitudes, mais il était encore au Codex il n’y a pas si longtemps. Cardan prétend que la vipère guérit les ulcères du poumon. Moyse Charas décrit ses applications thérapeutiques et. ajoute : « On attribue à la vipère une vertu rénovatrice. ce qu’elle démontre tacitement en ce qu’elle se dépouille deux fois l’année de sa peau ». Au xvrr° siècle, la vipère est considérée comme un remède universel. On connaît la vogue immense de l’Orviétan dont elle était un constituant. Le 20 octobre 1679, Mme de Sévigné écrit à sa fille : « Mme de Lafayette prend des bouillons de vipère qui lui donnent des forces à vue d'œil». À la mort de Madame, Vallot lui administra de la poudre de vipère délayée dans de l’huile d'olive. On retrouve dans nos campagnes à l’heure actuelle à peu près toutes les applications que donne à la vipère le Dictionnaire botanique et pharmaceutique (1759): utilisation de la chair de vipère contre les maladies cutanées, les fièvres, les maladies épidémiques. Sa graisse sert à frictionner les malades atteints de - rhumatismes et un cataplasme calme les coliques. Sa peau est appliquée sur les bessures et les brûlures, en tisane elle calme les douleurs de toute nature. L’eau-de-vie de vipère a les mêmes effets. La tête séchée et suspendue au cou de l'enfant le préserve des convulsions. La vipère entière, ééchée en la suspendant au plafond, sert à confec- - tionner tisanes et bouillons contre les «-chauds et froids ». Le D” ‘Cabanès rapporte d’après le Prof. Viaud-Granü-

Marais (de Nantes) qu’à Aigrefeuille on tue les vipères en mars, saison des amours, et qu'après les avoir fait macérer dans du vipaigre et les avoir réduites en poudre les paysans les mangent avec du pain et du beurre comme sudorifique.

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La thérapeutique populaire a ressenti également linfluence de l’iatroméeanicisme, défendu en particulier par Boerhaave. Les pratiques de révulsion en particulier sont très employées, non seulement les classiques ventouses, mais des procédés beaucoup plus violents. Les thérapeutes d’occasion ne reculant pas devant l'emploi du fer rouge. On traite en différents points du territoire la sciatique et les douleurs rhumatismales par flagellation d’orties. En Franche-Comté, on introduit les membres dans un sac rempii de fourmis rouges. En Provence, on expose la région douloureuse à la piqûre des abeilles. La réflexothérapie moderne n’est, dans le fond, pas autre chose.

Nous avons vu les rapports de la croyance populaire concernant les vertus des pierres et des métaux précieux avec la magie et l’astrologie. La médecine officielle reprenant ces méthodes pour $on propre compte a joué un grand rôle dans cette implantation. .

Quant à la phytothérapie que doit la médecine populaire à la médecine d'autrefois, il est certain qu’elle constitue une grosse partie de la pharmacopée rurale. Nous allons l’envisager tout en étudiant la façon dont la pénétration scientifique s’est opérée dans la tradition populaire.

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Quand on connaît les difficultés que rencontre le médecin pour faire accepter des méthodes modernes de traitement dans certains milieux, on peut s’étonner de voir avec quelle facilité les habitudes populaires ont adopté cette médecine scientifique d'autrefois. Nous avons vu déjà linfluence de certaines publications sur l'implantation de pratiques de magie et d’astrologie, Ici c’est encore le livre qui jouera le rôle principal, par l'intermédiaire de la mé-

. decine charitable.

… Autrefois, alors que les lee étaient rares et les ue difficiles, la médecine rurale était exercée par les personnes de bonne volonté. Le curé de la paroisse voisine, comme nous l’avons déjà dit, remplissait souvent ce rôle. Parfois les religieux d’un couvent rayonnaient dans touie la région pour apporter aux malades la science dont ils étaient dépositaires. Mais les laïcs s’occupaient aussi des œuvres de charité et maiute châtelaine allait périodiquement visiter ses pauvres, prêter son aide aux accouchements, porter des remèdes aux malades. N'ayant aucune formation médicale ces personnes charitables étaient obligées de se reporter à des ouvrages dont certains.étaient écrits spécialement pour elles, témoin ce Manuel des Dames de Charité qui date de 1776. Rédigé par les médecins les

plus éminents de Vépoque, dont Arnault de Nobleville,

médecin ordinaire du roi, cet ouvrage contient une grande quantité de recettes en provenance directe des Facultés françaises et applicables dans les coins les plus reculés de nos provinces.

Si nous feuilletons ce livre nous pouvons voir défiler devant nos yeux la presque totalité de la pharmacopée popülaire actuelle et en particulier toutes ces plantes qui : sont à la base des « remèdes de bonne femme » que-nous voyons encore employer.

Les sommités fleuries d’ortie blanche sont employées contre la leucorrhée. La racine de Grande Consoude donne une tisane souveraine contre les hémorragies. Le buis est un sudorifique. Le genévrier connaît déjà ses diverses applications qui en font une panacée. Le safran y est indiqué contre l’aménorrhée, l’ail et l’absinthe comme vermifuges. I1 est curieux de noter que les figues bouillies dans du lait y étaient déjà recommandées pour les ulcères, remède qu'avait préconisé Isaïe longtemps auparavant (Isaïe XXXVITI-21). ". |

Cet ouvrage donne aussi une multitude de petits moyens toujours en usage: mélange de miel et de beurre pour faire sortir les dents des nourrissons ; onguent composé d'huile, de cire et de jaune d’œuf pour les brûlures; cataplasme de mie de pain et de laït pour faire müûrir les furoncles ; suppositoire formé d’un morceau de bette taillé et frotté d'huile, ou d’un petit bout de savon; morceau de lard en suppositoire contre l’ascaridiose. Puis des remèdes plus directement en rapport avec la médecine de l’époque: lavements de bouillon de tripes contre les coliques; foie d’anguille pour faciliter la délivrance; liniment anti-névralgique composé d’un verre d’urine où l’on a fait fondre du suif; graisse de vipère en frictions et même en collyre.

Les Ephémérides d'Allemagne qui servent d’appendice-à cette publication sont de lecture plus instructive encore:

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F2 85 Les recettes qui y sont dennées sont passées par le crible de la Faculté avant d’être publiées, On y trouve des conseils très caractéristiques de l’esprit de l’époque. Voici -un exemple d’organothérapie homologique : « Remède contre l’incontinence .d’urine. Prenez la partie naturelle d’une truie (appelée en latin pudendum suillum) faites-la cuire et faites-en manger plusieurs jours de suite à la personne incommodée » (Decurie I - Année % - Observation 21). Un

- exemple maintenant des persistances magiques. « Amulette

contre les hémorroïdes. — Prenez de la racine récente de télépium ou fabaria (orpin). Suspendez là à un fil entre les deux épaules, ayant soin qu’il y ait autant de nœuds au morceau de racine qu’il y a de boutons hémorroïdaux. A mesure que la racine se sèche les hémorroïdes se flétrissent et cessent dêtre douloureuses » (D1, Année 2, observation 195). Contre la suppression des règles mettre Ia chemise d’une personne saine qui les a actuellement (D2 - Année 8 - observation -181). Enfin cette recette de cataplasme pour donner une idée de la stercothérapie posée en exemple : contre les pertes de sang, faire chauffer des crottes de cochon et les appliquer sur le pubis (D1, année 9, observation 56).

Ce recueil est loin d’être unique en son genre. Citons encore le Médecin et le chirurgien des pauvres (1671), les fameux Remèdes charitables de Mme Fouquet (1675 et la Médecine et chirurgie des pauvres (1711).

Les médecins bénévoles qui s’imprégnaient du contenu de ces ouvrages, animés par la seule charité, essayaient d'enseigner à leur tour à leurs patients les moyens de se

tirer d’affaire tout seuls le cas échéant. Et c’est ainsi que

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