EMPIRISME POPULAIRE
RS rs Le Seigneur fait produire à la-terre.
Er ses médicaments et hone sensé ne les dédaïigne pas.
L’Ecclésiastique, XXXVIII-4.
= ; F É Nous avons jusqu’à présent étudié les-origines qui sont. “ extérieures à la médecine populaire, mais il ne faudrait FER pas mésestimer les facteurs intrinsèques dont le rôle est. E- immense. Pour se rendre compte de la façon dont les di- Les verses. causes ont pu agir sur la population française, il faut envisager tout d’abord brièvement quelle est sa psychologie et déterminer en quelque sorte son « climat men-. tal». Les exemples donnés dans les chapitres précédents nous permettront d’être bref”à ce sujet. =. C’est surtout le tempérament du travailleur des. champs qu’il faut essayer de comprendre, puisque. c’est chez lui que se conservent à l’état le plus pur les vieilles pratiques de médecine populaire. Si ‘les. progrès mécaniques. ont É beaucoup diminué les distances, nous savons quel était l'isolement des ruraux dans les sièclescprécédents et quel il est encore dans certains cas, comme celui du berger dans la montagne. Nous avons vu que la charité de beaucoup venait très souvent en aide à certains d’entre eux, __ mais que pouvait-elle faire quand il s’agissait de parcou- | ir de grandes distances, par des chemins difficiles et peu sûrs ? Le rural vit donc replié sur lui-même. Il se compose un petit univers comprenant sa famille, ses bêtes-
et ses terres, et il n’attend pas de secours venant de l’ex-
térieur. Sa médecine, ou bien il la crée par V'expérimentation quotidienne, ou bien ïl la reçoit de ses parents qui eux-mêmes l’ont reçue des leurs. Il se crée ainsi une tradi-
tion familiale qui se conserve avec soin, les femmes en sont généralement les dépositaires, inscrivant parfois les remèdes sur leurs livres au milieu des recettes culinaires, ou souvent, ne sachant pas écrire, transmettant oralement aux filles la thérapeutique des ancêtres.
En dehors de sa famille le paysan, privé des ressources | de la science, ne peut espérer de secours que de la part des puissances supérieures d’où un sentiment religieux intense que nous avons vu à l’origine de bien des pratiques médicales. En contact permanent avec les forces de la nature il tend à revenir aux croyances primitives qui admettent une multitude de puissances inférieures, et il en résulte une tendance à la superstition rendant l’esprit populaire réceptif vis-à-vis des balivernes de tous les charlatans.
Le rude travail des champs comporte de nombreux risques d’accidents, d’où une foule de petits moyens inventés un beau jour devant l’urgence d’un cas et conservés depuis pour servir au besoin dans une pareille éventualité. D’ailleurs l'esprit de solidarité pousse les isolés à une entr’aide inconnue dans une société organisée où la division du travail a créé des spécialistes, D’une ferme à l’autre, quand éclate un cas grave, on met en œuvre non seulement toute sa bonne volonté, mais aussi les ressources de l’imagination et de l’expérience. Le rôle de la pitié, surtout chez les femmes, a été à l’origine de bien des initiatives dont nombre d’entre elles n’ont pas été malheureuses.
Mais l’homme du peuple est aussi un imaginatif et la « folle du lcgis » a joué un rôle considérable pour la création des mœurs médicales, D’abord il personnifie la maladie, ce qui vient peut-être aussi d’une persistance. de l’ancienne croyance aux esprits malins. Souvent les états pathologiques sont considérés par lui comme le fait d’un animal malfaisant. Il décrit les symptômes en parlant de bête qui ronge ou qui remue, de vers qu’il sent grouiller. T1 recherche des explications à son mal, et en trouve toujours, tant pis si elles sont simplistes. Les vers n’expli- . quent-ils pas toute la pathologie de l'enfance ? Nous avons vu combien la vieille théorie humorale avait eu de succès dans l'esprit populaire en raison de sa valeur évocatrice. Nous entendons couramment parler de « sangs tournés » ou de « mouvements d’humeurs ». Nous ne sommes pas loin des « humeurs peccantes >» d’Hippocrate.
Les croyances populaires montrent avec netteté la part de symbolisme qui y entre. Les nombreux usages de la taupe sont dus surtout à l’habitude qu’a cet animal de creuser la terre, d’où son application pour favoriser la sortie des dents. Nous avons déjà envisagé la part de sym- ‘bolisme qui entre dans l'opinion concernant le serpent, exemple de jeunesse éternelle. T’anguille, pour une raison facilement compréhensible, facilitera les accouchements, et, symbole de souplesse, sa peau autour des reins calmera le lumbago. Fe
Cette imagination un peu désoräonnée ouvre évidemment la porte à toutes les superstitions. Un invincible goût du mystère tend à faire accepter d'autant mieux un remède qu’il paraît plus étrange. Citons à titre d'exemple le remède employé à Auxy contre les fluxions de poitrine:
Fi
a on fait absorber du vin chaud, ce qui est parfaitement légitime, mais on a soin au préalable d'y faire tomber quelques gouttes de sang provenant de l’entaille faite à la queue d’un chat, caractère mystérieux destiné à frapper l’imagination. Il est certain que c’est cette dernière qui est la cause la plus importante du succès des guérisseurs. Psychologues pleins de finesse, ils savent capter par des pratiques hermétiques la confiance de leur client, et l’auto-suggestion peut alors jouer son rôle curatif indiscutable. « La faith-healing (la foi qui guérit) a dit Charcot, me paraît être l’idéal à atteindre, car elle opère souvent lorsque tous les autres remèdes ont échoué ». Les humbles guérisseurs des campagnes se montrent en l’occurence les maîtres de la psychothérapie.
Le médecin qui répugne à adopter les mêmes méthodes, par système ou par tempérament, se trouve immédiatement en état d’infériorité vis-à-vis du guérisseur qui connaît à fond lâme populaire et emploie n’importe quel moyen pour arriver à ses fins. On peut se demander si la véritable attitude scientifique ne devrait pas s'inspirer des pratiques utilisées par ces derniers en employant leurs méthodes dans ce qu’elles ont de compatible avec la dignité professionnelle. Enregistrons l’opinion ancienne mais toujours exacte d’un médecin de Philippe-le-Bel, Henry de Mondeville, qui ne craint pas de déclarer : « Il faut noter que les potions serviront plus aux chirurgiens pour l'apparence que parce qu’elles sont vraïment nécessaires: aussi sont-elles utiles surtout aux chirurgiens sans-renommée pour leur défense, parce que le vulgaïre ne croit pas en eux s'ils ne donnent de potion... » Il est certain, en tons
cas, que l’étude attentive de la psychologie populaire doit être le complément de la formation scientifique du praticien, pour un accomplissement plus de sa mission pacifique.
Le mot « empirisme » jouit d’une assez mauvaise réputation et la signification péjorative qu’on y attache en général ne nous paraît pas devoir lui être appliquée ans | le cas de la thérapeutique populaire.
En effet si nous pouvons critiquer sans réserves l’œuvre des charlatans que seul l’appat du gain dirige, il n’en est pas de même en ce qui concerne l’expérimentation d’uns infinité d'individus dont l’esprit d'observation a souvent été à l’origine de découvertes fécondes. Bien que ne relevant pas de l’empirisme français, notons cependant l’exem- ple célèbre du quinquina dont lusage populaire a précédé l’usage scientifique et qui fournit encore à des millions d'êtres humains le secours souverain de son alcaloïde. : =
L'instinct de conservation a poussé l'individu à rechercher autour de lui de quoi soulager ses souffrances et il n’est pas étonnant de voir que la thérapeutique d’origine purement populaire ait employé presque exclusivement les végétaux qui sont nombreux et, condition essentielle pour certains, peu coûteux. Nous trouvons dans cette pharmacopée une quantité invraisemblable de produits qui se montrent certainement d'excellents « succédanés » des méthodes scientifiques. Citons entre -mille les pétales de
lis conservés dans l'alcool réalisant un excellent pansement aseptique; l’oignon de lis cuit dans la graisse de porc, aux propriétés antiphlogistiques certaines; le chiffon brûlé remplaçant le Penghawar comme hémostatique; le cataplasme de pommes de terre qui calme rapidement les douleurs des hémorroïdes, des arthralgies, des brûlures ; le gargarisme de feuilles de ronces sucré avec du miel qu’emploient certainement beaucoup de médecins; la confiture de coings, excellent antidiarrhéique; les infusions de feuilles de saule contre les rhumatismes, réalisant une véritable cure salicylée ; l’utilisation du sucre comme eutocique. Arrêtons là une énumération qui pourrait se continuer encore pendant des pages, puisqu’aussi. bien ce n’est pas le sujet de notre travail. Signalons le fait que l’expérimentation populaire s’est souvent inspirée de l'instinct animal et l’exemple le plus frappant est sans doute fourni par la pratique, il est vrai fort rare, des « mangeuses de placenta » qui favoriserait la montée laiteuse, Employé en Sibérie, en Afrique du Nord, en Chine pour diverses causes, cette coutume provient manifestement de l’exemple des vaches, des jumnts, des brebis que leur instinet pousse à dévorer leur arrière-faix.. Les découvertes scientifiques récentes en matière d’endocrinologie nous imposent une attitude moins ironique que celle de nos prédécesseurs vis-à-vis de ces pratiques.
Citons le cas fameux des trois marrons d’inde dans la poche, ce qui est paraît-il un remède souverain contre sciatique et hémorroïdes. Nous connaïssons des personnes du niveau intellectuel le plus élevé qui emploient cette méthode, dont l’origine est iudiscutablement populaire, êt
qui prétendent en avoir retiré des effets merveilleux. Cer- tains auteurs en parlent avec mépris, Considérant qu'il s’agit uniquement du port d’une amulette, Mais n'est-il pas permis de penser qu'un produit thérapeutique peut agir par une voie qui nous échappe encore ? Toujours est-il que, selon Cauvin, cette pratique fut à l’origine des recherches effectuées sur le marron d'Inde et qui ont
abouti à son utilisation contre les hémorroïdes, è
A la Clinique des maladies infectieuses de Montpellier n’avons-nous pas vu utiliser, dans un cas d’ascite contre laquelle échouaient les diurétiques les plus actifs, un véri- table remède de bonne femme que M. le Professeur Janbon, en clinicien averti, n’a pas craint d'essayer ? Il s'agissait de faire absorber à la malade une grosse quantité de citrons, pris en totalité, zeste et pulpe. Nous dûmes constater que la courbe de la diurèse avait fait un bond considérable depuis la mise en œuvre de ce moyen empirique. Ni l'acide citrique, ni la vitamine C r’agissaient séparément et aucune explication logique ne pouvait être donnée pour apaiser nos Scrupules scientifiques.
I1 est probable que si les chercheurs s’attachaient à l'étude pharmacodynamique des médicaments empiriques ils pourraient découvrir des méthodes nouvelles dont l’emploi n’aurait pas à faire rougir les praticiens modernes.