INFLUENCES RELIGIEUSES
Car si Dieu. fait du mal, IL donne le remède ; ; et Si Sa main vous blesse, Sa main vous guérit.
er Job, V-18, -
L’homme primitif à toujours considéré les phénomènes morbides comme des manifestations de puissances malveillantes. Ce sont des esprits, des influences néfastes, des divinités contraires qui l’assaillent et contre lesquels il est désarmé. Une seule possibilité de salut s’offre alors: il s'adresse à la religion pour trouver un secours et implore les divinités bienveillantes dont il peut fEpéee guérison. pi
I1 est donc normal de constater que les médecines pri mitives ont été sous la dépendance des croyances religieuses. Le prêtre fut le premier thérapeute, et les civilisations antiques nous en offrent maints exemples. Ce furent les prêtres d’'Esculape, les Asclépiades, les Druides, pour ne citer que les principaux. Non seulement ils étaient les intermédiaires tout désignés entre le solliciteur et Ia divinité, mais leur rôle social prépondérant et leur niveau intellectuel relativement élevé les faisaient les dépositaires les plus naturels de la fonction médicale.
Certes, la « foi qui guérit » était leur principale arme thérapeutique, mais il faut noter chez eux un souci réel de l'hygiène qu’ils traduisaient en préceptes religieux dont
le caractère sacré n’était pas mis en doute. IT est certain que la piété des populations constituait dans l’antiquité la seule garantie de l’observance des règles de prophylaxie et d'hygiène. |
L'étude de l’Ancien Testament est à cet égard très instructive. Elle nous montre le rôle important du prêtre en matière de thérapeutique et d'hygiène. Dans le Lévitique, XIII, v. 1-2-8, on trouve les versets suivants :
.« Le Keigneur parla encore à Moïse et à Aarou et leur dit: L’homme, dans la peau ou dans la chair duqueél il se sera formé une diversité de couleur, ou une pustule, ou quelque chose de luisant qui paraisse la plaie de la lèpre, sera amené au prêtre Aaron ou à quelqu'un de ses fils.
Et s’il y voit que la lèpre paraisse sur la peau et que le
poil ait changé de couleur et soit devenu blanc, que les endroits où la lèpre paraît soient plus enfoncés que la peau et que le reste de la chair, il déclarera que c'est la plaie de la lèpre et le fera séparer de la compagnie des autres. >» -
En l’occurence, le diagnostic du prêtre avait une grande importance puisqu'il ne s’agissait rien moins que de retrancher l’individu de la communauté. Il paraît d’ailleurs probable que les symptômes mentionnés ci-dessus très justement, comme la dépigmentation cutanée et la canitie, ne suffisaient pas à éviter de lourdes erreurs de diagnostic et que de nombreuses dermatoses étaient à cette époque étiquetées lèpre, notammêènt le vitiligo, sans doute aussi le. psoriasis, le pytiriasis et différents érythèmes,.
I1 est intéressant de noter qu’au Moyen-Age c'était VOfficial qui prononçait la mise « hors le siècle» du lé.
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preux, sans doute pour se conformer au pas$age de l’Ecri-
ture où Jésus guérissant les lépreux, leur ordonne d'aller se montrer au prêtre. (Marc, I. 44; Luc, V. 13).
Les livres sacrés sont non seulement des ouvrages religieux mais aussi des traités d'hygiène. Moïse, surtout dans le Lévitique, se montre très soucieux de la prophylaxie. Le climat rendait nécessaire des règles sévères qui, pour être énoncées sous une forme religieuse, n’en sont pas moins d’origine utilitaire. Il est interdit de consommer le sang et les viandes avariées, la viande de pore et l'alcool. De même le Coran imposera la prohibition et la circoncision. Bible et Coran sont d'accord pour interdire de manger une- bête morte (Lévitique XIII, 15-16). Tous deux interdisent aussi les vases « qui n’auront point de
‘couvercle ou qui ne sera point lié par dessus », et qui
sont déclarés impurs (Les Nombres XIX, 15),
Les prescriptions d'hygiène qu’on peut découvrir dans la Bible sont légion. Notons au passage la condamnation des mariages consanguins et de la prostitution. « Vivez dans ia joie avec la femme que vous avez prise dans votre
jeunesse » est-il dit dans les Proverbes "4é Salomon (V, 18).
Dans le même livre l’influence du mental sur le physique est nettement indiquée : « La joie de l’esprit rend les corps pleins de vigueur; la tristesse du cœur dessèche les os » est-il dit au ch. XVII, v. 22; et au ch. XVIII, v. 14 : « L'esprit de l’homme soutient sa faiblesse... > Cette apologie de la joie se retrouve dans Saint-Paul en maints endroits des Epitres. .
Si la croyance populaire continue à trouver une puissance maléfique à la femme en période menstruelle, ne
doit-on en chercher l’origine dans ces versets du Lévitique (XV, v. 19 et suivants): « La femme qui souffre, ce qui dans l’ordre de la nature arrive chaque mois, serä séparée pendant sept jours; quiconque la touchera sera impur jusqu’au soir... » :
On trouve encore dans l'Ancien Testament de nombreuses recettes dont la signification précise nous échappe le plus souvent, car on n’est. guère fixé sur la nature’ réelle des plantes ou des substances thérapeutiques dont il est fait mention. Certaines éditions traduisent ainsi les paroles de Job, afïfligé de ses fameux ulcères et de ses myiases: « Quand je laverais dans la neige, quand je purifierais des mains dans le Bor, tu me plongerais dans la fange et mes vêtements m’auraient en horreur. » (IX, 30-31). Certains interprétateurs pensent que le mot hébreu Bor se rapporte aux cendres de certaines plantes (Salsola Kali et Salicornia Fruticosa) très riches en sels de soude ou de potasse. Dans beaucoup de nos campagnes on traîte encore l’eczéma par des frictions avec de la lessive de cendres de sarments de vigne, lesquelles contiendraient beaucoup de carbonate de potasse,
L’hysope, encore employée en thérapeutique populaire, qui serait un bon vermifuge et un antiseptique excellent par son thymol, paraît avoir été employée depuis bien longtemps puisqu'il est dit au Psaume L. v. 9: « Vous m’arroserez avec l’hysope et je serai purifié ».
Il est courant dans nos campagnes de voir appliquer sur les plaies et les contusions de l’huile et du vin, vulnéraires dont on retrouve de multiples applications à la lecture des textes sacrés, en particulier au livre d’Igaïe
(I, 6), ce qui se retrouve aüssi dans la parabole du Bon Samaritain. (Luc X-34). |
C’est encore la Bible qui nous fournit l'exemple du premier essai de musicothérapie, lorsque David joue de la harpe pour calmer ce que le professeur Laignel-Lavastine appelle la « mélancolie anxieuse avec idées de pergécution » de Saül. (Les Rois, Livre I, XVI-23).
Des pratiques religieuses vieilles comme le monde ge retrouvent à notre époque sous une forme à peine changée. Les pèlerinages de malades existaient en Egypte et en Grèce, où le temple d’Esculape à Epidaure était le plus réputé. La loi de Moïse ordonnaïit la Pâque à Jérusalem, Ces pratiques furent adoptées par l’Islam qui reconnaît de nombreux lieux de pèlerinages guérisseurs. La formule incantatoire est employée dans. les pratiques religieuses antiques. Ulysse en utilise une pour guérir sa blessure (Odyssée XIX). En Egypte antique on récitait des incantations composées par Osiris en personne et ne voit-on pas encore en Egypte moderne des individus diluer dans un breuvage contre la migraine l’encre d’un parchemin sur lequel une formule incantatoire a été tracée ?
Quant aux sources et aux fontaines thérapeutiques, on en retrouve la trace à Pékin où l’une d’elles, devant le tombeau d’un empereur Ming, est réputée pour traiter les affections oculaires. À Rome, on employait comme phy- ’actères des objets qui avaient été en contact avec ia statue d'un dieu, Des ex-voto ont été retrouvés en grand
nombre dans les vestiges grecs, romains et gallo-romains. I1 est certain que la persistance, plus ou moins consciente, de ces antiques croyances a joué un grand rôle pour le développement des pratiques médico-religieuses de notre pays. Mais il est une civilisation qui a laissé des ‘traces particulièrement profondes sur notre sol, non seu-. lement par la survivance de pratiques populaires, mais aussi par les prodigieuses traces de leurs croyances qui s'offrent encore à nos regards. à
Les Ligures, mélange des races méditerranéenne et alpine, entre 2.500 et 500 av. J.-C, dominaient l’Europe occidentale. Pour se procurer le métal dont ils avaient besoin pour la fabrication de leurs armes de bronze, ils furent amenés à créer une gigantesque route de l’étain dont la Bretagne actuelle était l’un des principaux centres. Ce furent les Ibères qui prirent la direction spirituelle de ce peuple paysan très superstitieuxsoù la race alpine dominait, et qui donnèrent les premiers druides.
Suivant en cela les traditions de toutes les civilisations primitives, et l’héliothérapie moderne ne leur donne pas tout-à-fait tort, ils vouaient au soleil le culte suprême ct le tenaient pour le grand guérisseur. Le solstice d'été constituait la principale fête religieuse, Dans la nuit du 23 au 24 juin, des foyers symboliques brûlent encore sur
nos coteaux, cependant que la jeunesse qui les franchit. -
ne s’imagine pas qu’elle perpétue un rite millénaire des- L3 » e ë X tiné à acquérir la santé et le bonheur. Certains paysans
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font même sauter leur: bétail au dessus du feu pour le préserver, tandis que les cendres sont répandues pour fertiliser les champs. De la même origine provient la réputation des herbes de la Saint-Jean, douées des propriétés médicinales les plu$ étendues à condition d’être cueillies - avant le lever du soleil, pendant la nuit mystérieuse.
Les énormes pierres levées qu’on peut voir non seule-
ment en Bretagne, mais dans bien d’autres provinces françaises, furent certainement consacrées au culte du soleil. Il est frappant de constater que les alignements sont orientés de facon à correspondre au lever du soleil à une époque déterminée, équinoxes ou solstices. De leurs crom- “echs où ils officiaient, les grands-prêtres, le jour des fêtes solaires, pouvaient voir se lever le dieu dans leur prolongement. ; 7 Mais les menhirs bénéficièrent d’un véritable culte des pierres qui s’est perpétué jusqu’à nos jours. Faut-il y voir une sorte de transposition selon laquelle la pierre partici-
pait de l’état divin du dieu qu’elle représentait ? Ont-ils
‘été de véritables idoles, constituées de pierres brutes pour la raison que les Celtes considéraient comme un outrage à la divinité sa représentation humaine ? Certains y voient la manifestation du culte de la force génératrice. Si l’on s'en rapporte aux survivances actuelles cette dernière hypothèse paraît la plus vraisemblable. Nombreuses sont encore les pierres levées qui jouissent d’une solide réputation pour favoriser les mariages, lutter contre la stérilité et guérir l’impuissance. Au menhir de Kervéatou les époux vont ensemble se frotter le ventre contre la pierre rugueuse. À Verdun-sur-le-Donbs les nouveaux mariés font
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ë ou per 08 contre la coqueluche en particulier, mais aussi re
Les re de nn. varient peu. Tantôt on emploie la poudre provenant du grattage comme ‘amulette
contre toutes sortes de maladies D -se frotter ou se coucher sur la 1e faire devant le mégalithe un. certai L rituels en prononçant une formule incantatoire, En. on me, dn paganisme authentique. | er
Quant aux dolmens qui paraissent être, en dernière * analyse, les chambres mortuaires des chefs ligures jalonnant la route de l’étain, ils sont l’objet de pratiques au même ordre. Ici deux procédés sont employés, dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Tantôt ils agit de ii l'exposition sur la table, comme il se pratique encore A û Morgon (Eure-et-Loir) sur la Table des noungfux-nés, pour + fortifier les enfants; tantôt il s’agit du passage sous le dolmen, comme à St-Théodore-en-Primelin (Finistère), qui + guérit les paludéens. En Provence, à défaut de dolmer. on se sert d’un âne et Von fait passer sept fois l'enfant
atteint de coqueluche sous le ventre de l’animal, en preatteint de coqueluche sous le ventre de l’animal, en pre-
Une variante de cette coutume est représentée par le Passage à travers un trou, ce qui se pratique surtout dans les dolmens percés, soit à titre préventif, comme à Fontvent-le-Haut (Haute-Saône), ou à Allaines (Eure-et-Loir), soit à titre curatif comme à Trie-Château (Oise). Ce vieux, rite paraît provenir du naïf symbolisme populaire selon lequel l’enfant débile acquiert une autre existence par le. simulacre d’une nouvelle naissance. Parfois ce passage s’accomplissait dans le trou d’un arbre, ou entre deux arbustes réunis artificiellement, si bien qu’on ne peut dire si cette pratique est dérivée du culte des pierres, si elle provient du eulte des arbres, ou si elle est en rappoft avec l’opération magique du transfert.
Le culte des arbres a laissé beaucoup moins de traces. La vénération dont bénéficia le chêne est peut-être davantage en relation avec le culte phallique. Quant aux ex-voto pendus aux arbres et constitués principalement par les vêtements du malade, sans doute sont-ils, eux-aussi, en rapport avec une pratique magique de transplantation.
Mais il n’en est pas de même pour le culte de l’eau. I1 a joué dans toutes les civilisations primitives un rôle “immense, symbolisant la purification physique et morale, Chez les Ligures, l’ancienne divinité néolithique, la Terre- Mère, qu'invoquait encore Mistral, protégeait sources et fontaines. Des nymphes et autres divinités inférieures lui étaient adjoïintes. Les sources thérapeutiques étaient extrémement nombreuses. À l’heure actuelle il persiste beaucoup de ces fontaines miraculeuses d’origine païenne et
la ferveur populaire ne s’est pas démentie au cours des siècles, |
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Le Christianisme s’établissant en Gaule ne vit pas d’un bon œil ces manifestations de paganisme. Tour à tour les conciles condamnent ces pratiques : à Arles en 452, à Tours en 567, à Nantes et à Tolède en 681-682. Puis ce sont les Capitulaires &e Charlemagne (Aix-la-Chapelle 789). Saint Augustin puis Saint Eloi prétèrent leur autorité à ces condamnations, Rien n’y fit, la persistance de la tradition était la plus forte. Si bien que, peu à peu, l'Eglise fut amenée à composer avec les survivances païennes. Toutes celles-ci à présent portent l’empreinte du Christianisme, Les vieux sanctuaires ont changé de nom, comme celui de Ménomblet, en Vendée, dédié maintenant à Saint-Roch. Dans de nombreux endroits l’autel chrétien remplace l’ancien mégalithe et sa poussière agit sur les mêmes malaises, On a dû, en certaines occasions, protéger les œuvres d'art dégradées par le vandalisme des malades, tel le tombean de Saïint-Etienne-d’Obazine, en Corrèze, qui fut détérioré par les paysans de l’endroit en quête de pulvérolé antipyrétique. A Châteauneuf, près de Grasse, se trouve une statue de Saint-Eigous. A force de la gratter pour en avaler la poussière, en vue de guérir leur fièvre, les indigènes l’avaient réduite à l’état d’une buche informe. Les exemples de cette véritable hagiophagie ne sont pas chose rare, même à notre époque.
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Mais ce à quoi l'Eglise dut mettre un terme fut le véritable culte phallique que rendaient certains fidèles à des statues de saints, tels Saint Foutain au Puy et à Embrun, Saïnt-Guignolé en Bretagne, Saint-Greluchon dans l’Indre. Celle de Saïint-Guignolé, en particulier, ne laissait aucun doute sur l’origine du culte, les femmes stériles venant gratter, pour en absorber la poussière, une longue cheville de bois traversant la statue du saint et représentant un attribut phallique qu’il fallait allonger au fur et à mesure, tant était grande la ferveur des dévotes.
Le dolmen, dans les pratiques de l’exposition ou du passage, fut souvent remplacé par un autel ou le tombeau
- d’un saint, et le moindre orifice à l’intérieur d’une église
servit au vieux rite du passage à travers un trou, comme il se pratique dans la fameuse deberdinoire de Saint- Menoux (Allier) où les faibles d'esprit retrouvent leur lucidité en passant la tête par un trou situé dans le sarcophage du saint. |
Mais c’est sans doute en ce qui concerne le culte. de l’eau que la substitution fut la plus complète. La Terre- Mère se transforme progressivement en Vierge chrétienne, quant aux divinités inférieures des fontaines, elles prennent des noms de saints ou de saintes. La plupart de ces baptèmes sont d’origine populaire. Très souvent on se sert d’un véritable nom de saint, l’appliquant, par un amusant jeu de mots, à la fontaine thérapeutique qu’il faut baptiser : Saint-Aignan guérit la teigne, Saint-Cloud les furoncles, Sainte-Eutrope les estropiés. Dans d’autres cas le nom est choisi en raison d’une circonstance de la vie du saint on de son martyre: Saint-Laurent guérit les
brûlures et Sainte-Agathe est propice aux nourrices. Maïs bien souvent le nom employé serait vainement cherché dans la Légende Dorée, tels Saïinte-Caquette qui fait parler les enfants, Saint-Fort et Saint-Samson, aux noms suffisamment explicites, Saint-Genou qui guérit la goutte.
Certains saints ne sont qu’un travestissement de divinités antiques : Saint-Gommaire remplace Thor, Saint- . Christophe Hercule, quant aux différents saints Greluchon, Foutain, Guignolé ou Génitour, ils ne sont que la survivance de Priape. On offrait à Saint-Faustin de Varages des ex-voto en cire représentant des parties sexuelles (Cf. L’Estoile. Journal d'Henri III, L. ITT, livre 2, ch. 2).
En dehors de ce rôle modificateur des croyances qu’il eut chez nous, moins sans doute en raison d’un plan de conquête du clergé que par infiltration progressive et inconsciente dans l'esprit populaire, le Christianisme eut une influence directe dans la création de nombreuses pratiques médicales. | :
. Dès les origines de notre histoire l’influence chrétienne
domine nettement toutes les autres. Elle marque profondément les coutumes et les mœurs et prend dans le domaine scientifique une importance considérable. Comment aurait-il pu en être autrement en cette période de mysticisme intense représentée par notre Moyen-Age, pendant laquelle les monastères étaient les conservatoires de tous les aspects des connaissances humaines.
Rien ne pourra arrêter cet élan des déshérités vers la
Providence salvatrice, ni le scepticisme d’Erasme, ni la robuste ironie de Rabelais, ni même la Réforme qui, par la bouche de Calvin, s’emporte contre le culte des saints et les pratiques populaires nées du catholicisme, méconnaissant ainsi les fondements mêmes de l’âme populaire, comme ses traditions les mieux enracinées et ses habitudes les plus chères. $ =
Et ces pratiques passeront les siècles, le siècle de la philosophie comme celui de la science, sans voir s#’amoindrir la ferveur populaire. Des rassemblements religieux considérables ont lieu lors des grandes calamités publiques, famines, guerres, épidémies. Au xvirr° siècle on vit se presser autour du tombeau du diacre Pâris les infirmes, les cancéreux, ét des guérisons de maladies organiques furent publiées.
Le prêtre continue son rôle antique. I1 hérite du pouvoir magique de ses prédécesseurs. Il est le protecteur naturel des âmes, des corps, des récoltes, de tous les biens. Le prêtre ne dit-il pas avant la communion : Prosit mihi ad tutamentum mentis et corporis, et : Mentes et corpora possideat doni coelestis operatio dans la post-communion du seizième dimanche après la Pentecôte. Le prêtre a également le pouvoir de guérir les maladies provenant d’une influence diabolique, par exorcisme, comme le fit, le 15 novembre 1720, Mgr de Belsunce, lors de la peste de Marseille, Césalpin, médecin du xvr° siècle, fut consulté par Varchevêque de Pise sur le cas de religieuses d’un couvent de la ville. I1 répondit par son livre : Recherches sur les démons, où il explique le passage d’Hippocrate relatif aux causes surnaturelles de certaines maladies. Il conclut que
le mal des religieuses est surnaturel et qu’il faut employer l’exorcisme. =
Le prêtre tient à son rôle de protecteur spirituel et temporel, et son activité charitable s’exercera sans cesse au cours de notre histoire. Il est amené à préparer lui-
même des remèdes simples et peu couteux, à rechercher
dans la montagne les « simples » qui guérissent, dotant Ia thérapeutique populaire d’une pharmacopée que la tradition conservera précieusement. La Révolution Iui enlève ce rôle et le Concordat, mettant le prêtre au rang de fonctionnaire, lui donne des attributions très limitées d’où la pratique médicale est désormais bannie. |
Il n’en reste pas moins, à l’heure actueile, que la réputation médicale du prêtre est demeurée considérable parmi le peuple. Ce souvenir est un hommage rendu à l’activité
bienfaisante des curés de campagne de jadis, ou des moi-
nes qui, dans l’officine du couvent, confectionnaient baumes, électuaires, élixirs ou vulnéraires dont la renommée + était universelle. Ne voit-on pas encore cette réputation exploitée par la publicité moderne qui se sert du nom d’un prêtre pour faciliter la vente d’une spécialité pharmaceutique. ?
L'influence de la religion en matière de thérapeutique s’est également manifestée dans les temps modernes par l'apparition de la Christian Science, selon laquelle le mal n’est que « le faux témoignage d’un faux sens matériel ». Cette négation de la maladie réalise par auto-suggestion d’indéniables guérisons. On a voulu donner aussi des applieations médicales à la « religion spirite >» et à la doc-
TRS : ï no è 29 Ï ù a
trine des « Amitiés Spirituelles » dont les effets proviennent de la même origine.
Le peuple français a donc accueilli avec ferveur les pratiques religieuses chrétiennes. Mais la superstition, par une sorte de réaction, a imprégné bien souvent ces actes religieux qui Payaient elle-même déformée, voire chasgée. Des formules incantatoires se mêlent étrangement aux prières. De nombreux guérisseurs utilisent les prières chrétiennes comme formules de conjuration, renouant la tradition selon laquelle « physiciens » et mires du Moyen- Age composaient en latin de cuisine des invocations à différents saints dérivés directement des divinités païennes, comme Sainte-Marguerite qui prit la place de Lucine pour favoriser les accouchements. |
Contre le nouement de l’aiguillette on sollicite du prêétre des prières spéciales ou une nouvelle messe de mariage. Des parents roulent leurs enfants sur les reposoirs de la Fête-Dieu pour les garder en bonne santé. L’Eglise lutte alors pour maïntenir l’intégrité de sa doctrine et de ses pratiques, et de nombreux prêtres doivent être frappés d’interdit pour avoir cédé à des sollicitations de ce genre.
Nous avons vu ci-dessus que le peuple avait, dans de nombreuses circonstances, remplacé les anciens dieux par des saints, authentiques ou imaginaires, Mais beaucoup de cultes sont de véritables créations, soit que l’autorité ecclésiastique ait présidé à leur établissement, soit que leur formation soit purement d’origine populaire, Ici en-
le tue. Mais ensuite, pénétré de Sat il fait élever par reconnaissance un Jonbesn: à de et : il plante un
Gnignetort qui est Aou connu dans VA, +.
Dans de nombreuses campagnes on croit à Ja ver u curative de certaines personnes qui tiendraient de Dieu leur puissance. La plupart de ces thaumaturges prétendent
avoit reçu le don d’un saint. Les parents de Saint-Roch guérissent la peste, les parents de Saint-Martin l'épilepsie, er les chevaliers de Saint- Hubert la rage. Au xv° siècle, Saint- = Mériadek conféra-à la famille de Lantivy le pouvoir de. guérir le cancer et le carreau. Cette tradition persista jusqu’au XVIII siècle. De la même origine divine vient le : pouvoir des rois de France de guérir les écrouelles. En effet, ils ne pouvaient faire acte de guérisseurs qu'après la cérémonie du sacre, cette puissance leur étant transmise par onction des Saintes Huiles. Louis XIII, en 1639, tou.
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cha à Fontainebleau douze cents scrofuleux et les mémoires du temps attestent que plusieurs furent guéris. . On a fait remonter cette prérogative jusqu’à Clovis.
De même les anciens rois d'Angleterre touchaient les écrouelles, et l’on peut lire dans Macbeth les répliques suivantes : |
MACDUF. — De quelle maladie veut:il parler ?
MALCOLM. — Elle est appelée le mal du roi; c’est une opération très miraculeuse-de ce bon roi que je lui ai vue souvent accomplir... Il guérit des gens frappés d’une manière étrange, complètement ulcéreux et gonflés, qui font mal à voir et qui sont le désespoir de la médecine, en leur passant au cou, avec de saintes prières, une médaïlle d’or : on dit qu’il laissera aux rois qui lui succèderont ce pouvoir miraculeux de guérison.
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Les pratiques religieuses employées par le peuple de France pour obtenir la guérison des malades sont extré-mement nombreuses et diverses. Comme on l’a vu, elles ne sont pas toutes inspirées par l'Eglise et bien souvent, déformées de génération en génération, elles deviennent de simples actes superstitieux dont seule l’origine demeure religieuse.
C’est ainsi que la terre de Saint-Paul est réputée pour la guérison des morsures venimeuses. Cette pratique est issue du passage des Actes des Apôtres (XX VIIT 2-6) selon lequel Saint-Paul, lors de son séjour dans l’île de Malte, fut mordu par un serpent sans dommage pour sa santé,
Beaucoup de prières superstitieuses sont répétées avec ferveur par des paysans qu’on étonnerait beaucoup si on les taxait d’hérésie., L'abbé Thiers à recueilli un certain nombre de formules naïves, véritables conjurations magiques à travestissement chrétien. Pour les maladies des yeux il faut dire : « Monsieur Saint-Jean, passant par ici, trouva trois vierges en son chemin. Il leur dit : « Vierges, que faites-vous ici ? — Nous guérissons de la maille. - — Oh ! Guérissez, vierges, guérissez cet œil. > Et les pé- | cheurs répètent sept fois quand ils sont piqués par une vive :
« Petite bête sans figure Otez-moi cette piqûre Au nom du père et du fils. »-
Les Provençales qui veulent avoir un enfant doivent aller baiser le nombïil de Saint-Sumian de Brignoles, moyennant quoi leur fécondité est assurée. À Marseille, où le souvenir de Mgr de Belsunce demeure entouré de vénération, l’étoile de Pillustre prélat est placée sur le ventre des parturientes pour réduire les douleurs de l’accouchement.
On voit par milliers dans les sanctuaires les ex-voto laissés en reconnaissance des guérisons : inscriptions, tableaux votifs, ornements, bijoux, béquilles. Les reliques jouent également un rôle immense, L’une des pratiques les plus curieuses à cet égard est employée à Saint-Hubert en Ardenne : le prêtre insère un fragment de Vétole du saint dans une incision pratiquée sur le front du malade mordu par un chien enragé. L'emploi des médailles com-
. : 33 me phylactères est très ancien. Les premiers chrétiens portaient le sceau de Salomon. Les pèlerins portaient les coquilles, ou pecten, symbole du peigne de purification, et rapportaient du voyage des médailles d’or, d'argent ou -de plomb qui avaient touché la relique du saint et, comme Louis XI, les attachaient à leur bonnet. Les pèlerins n’ont jamais arrêté leur marche suppliante vers les lieux
« où souffle Pesprit ». Parfois, quand le malade ne peut - se déplacer, le pèlerinage s’accomplit par procuration, un autre individu étant délégué pour faire le voyage. En Touraine, le pèlerin peut s'arrêter à mi-route, s’il laisse - son offrande au pied d’une croix.
La dévotion populaire à l’égard des saints guérisseurs ne va pas souvent sans une certaine désinvolture. Dans les Souvenirs d'enfance et de jeunesse Renan raconte comment son père fut guéri de la fièvre alors qu’il était enfant :
« Le matin, avant, le jour, écrit-il, on le conduisait. à la chapelle du saint qui en guérissait. Un forgeron vint en même temps, avec sa forge, ses clous, ses tenailles. Il allume son fourneau, rougit ses tenailles en mettant le fer rouge devant la figure du saint : « Si tu ne tires pas la. fièvre à cet enfant, dit-il, je vais te ferrer comme un cheval ». Le saint obéit sur le champ. »
Nous voyons que la ferveur populaire a toujours fait confiance aux puissances surnaturelles pour le soulage- , ment de ses misères. Au cours de notre xx° siècle nous - retrouvons presque intactes toutes les traditions religieuses des premiers âges de l'humanité, mais imprégnées de l’idée chrétienne. Remplacant les vieilles divinités celti-
ques auprès des sources de nos vallons et de nos montagnes, de blanches apparitions pleines de sollicitude se sont dressées, faisant accourir des foules innombrables. Tant il est vrai que les claires fontaines de France ne cesse-
ront jamais de refléter l’espérance inlassable de l’humanité douloureuse.