LES ATTAQUES
Les attaques sont un accident très fréquent de l'hystérie, mais non le plus fréquent, il s'en faut de beaucoup, à mon avis. C'est le plus bruyant, souvent un des premiers à apparaître; c'est un de ceux surtout qui peuvent le moins passer inaperçus. Les variétés, les particularités quelquefois si bizarres de ces attaques, attirent sur elles l'attention et des médecins et de l'entourage. On en a décrit avec soin les diverses formes, on en a montré la succession des phases, et à Gharcot revient l'honneur d'avoir relié ensemble toutes ces modifications de l'attaque dont on faisait des formes particulières, et d'avoir constitué le tableau de la grande attaque, de l'attaque complète, qui porte à juste titre son nom. Mais si on a étudié avec soin les aspects divers que peut revêtir l'attaque hystérique, on en est encore à se demander quelle en est la cause et le mécanisme. Il n'est pas une des réactions motrices qu'on rencontre au cours de cette attaque dont on ait donné l'explication, à commencer par l'arc de cercle qui est une des réactions les plus constantes et les plus caractéristiques. On a bien dit, comme Briquet et Pitres, que, au début au moins, les phénomènes de l'attaque reproduisaient ceux d'une émotion vive et pénible. Mais cela n'est qu'une constatation de similitude, et n'est pas une explication du mécanisme de l'attaque hystérique. M. P. Janet met bien en évidence notre ignorance à cet égard, mais il tranche la question d'une façon très simple : « Nous ne pourrons pas expliquer précisément pourquoi telle attaque a la forme convulsive, telle autre la forme syncopale, pourquoi une malade rougit et une autre pâlit ; nous supposons, sans pouvoir le bien démontrer, que la tension de tous les muscles produit l'arc de cercle par prédominance des muscles de la région dorsale ; mais nous ne pouvons dire pourquoi a lieu tel ou tel mouvement, telle ou telle attitude. Cette ignorance ne porte pas précisément sur la connaissance de l'hystérie, mais sur les connaissances des émotions et de leurs lois. Ce qui est important à savoir, au point de vue de l'hystérie, c'est que dans l'attaque il y a une émotion et qu'elle est due à la reproduction d'un rêve ; c'est là ce qui est proprement hystérique et qui explique, sinon les détails, au moins l'ensemble des phénomènes. » Mais à quoi est due la reproduction de ce soi-disant rêve, provoquant rémotion, et en quoi le rêve d'une certaine émotion peut-il provoquer des réactions si spéciales, si identiques chez tous les malades, et qui ne se sont pas montrées lors de la première émotion?
M. P. Janet le remarque avec raison, l'hypothèse du rêve émotionnel peut à la rigueur expliquer la production de l'attaque, elle n'en explique pas la plus petite réaction motrice. Briquet disait que les attaques étaient la manifestation d'émotions, mais d'émotions exagérées et perverties. M. P. Janet, cherchant à comprendre cette restriction, s'étonne d'abord de la grande similitude des différentes attaques d'hystérie, quoique les émotions initiales aient été, en réalité, fort différentes les unes des autres. Cela est en effet bien surprenant et montre, lorsqu'on n'a aucune idée préconçue, que les phénomènes de l'attaque, leur succession caractéristique, sont subordonnés à d'autres lois que celle d'une simple émotion quelconque. Cherchons donc à notre tour à pénétrer le mécanisme des attaques d'hystérie, quelle qu'en soit la forme, et voyons si ces réactions qu'on observe ne nous sont pas déjà connues dans leur aspect extérieur et dans leur mécanisme.
Pour ne pas nous attirer le reproche de présenter les faits sous un certain jour, nous nous en rapporterons non à ce que nous avons constaté nous-même, mais à ce que les autres auteurs ont décrit. Je ne saurais mieux faire que de reproduire ici la description de l'attaque émotionnelle, de l'attaque de Briquet, telle que la donne M. P. Janet. C'est l'attaque la plus vulgaire, la crise de nerfs. « C'est, dit-il, un ensemble de phénomènes sensitifs et moteurs assez peu complexe au premier abord ; les malades se plaigneut de diverses souffrances, portent les mains à leur gorge comme si elles suffoquaient, comme si une grosse boule, un gros marron, leur montait dans la gorge et les étouffait ; ces sensations diverses constituent les prodromes, l'aura de l'attaque ; puis elles tombent à terre, perdent le plus souvent connaissance , s'agitent en mouvements désordonnés, enfin se réveillent au bout d'un temps en général assez court, un quart d'heure par exemple, en pleurant et en gémissant. Il est difficile de préciser beaucoup cette description générale, car cette petite crise de nerfs est très variable suivant les malades ; il me semble cependant qu'elle prend surtout deux formes particulières, la forme convulsive et la forme syncopale. »
Arrêtons-nous là pour le moment et, avant d'examiner ces deux formes de l'attaque, division à laquelle je me rattache entièrement, tâchons de voir à quoi tiennent les phénomènes prodromiques, jusqu'au moment où survient la perte de connaissance. Ce ne sont, comme l'avait bien remarqué Briquet, que les troubles par lesquels se manifeste une impression morale vive et pénible. Mais encore fautil se demander à quoi sont dues ces réactions motrices et sensitives des émotions.
J'avais constaté maintes fois l'apparition de ces mêmes troubles quand mes malades, après avoir recouvré leur sensibilité normale, la reperdaient, ou lorsqu'en la recouvrant elles approchaient de la normale. J'ai donc tout naturellement été conduit à penser qu'il ne s'agissait encore là que de troubles de la sensibilité. Nous avons vu en effet que lorsque la sensibilité générale, interne et externe, est diminuée légèrement il y a un peu de confusion des idées, de pesanteur de tête, et qu'au point de vue musculaire il se produit une sensation d'énervement avec besoin impérieux de remuer les membres, qui se tortillent en tous sens ; nous avons vu également que la perte de la sensibilité gastrique s'accompagne de douleurs, de sensation de constriction, et que celle du cou (œsophage, larynx, pharynx) s'accompagne de sensation de gonflement, de gêne, de corps étranger, et se traduit par de l'anxiété et de la suffocation. Si on détermine expérimentalement l'anesthésie de ces différents organes, estomac, larynx, pharynx, et des membres lésés, on peut facilement se rendre compte que tous les troubles prodromiques ne sont dus qu'à la perte de sensibilité. Mais cette anesthésie qui commence en général par l'estomac, envahit peu à peu le reste de l'organisme et bientôt elle provoque la perte de connaissance plus ou moins complète, laquelle n'est qu'une perte de sensibilité. Ce premier point étant établi, à savoir que les phénomènes prodromiques de l'attaque émotionnelle ne sont dus qu'à la diminution de la sensibilité organique et que la perte de connaissance est due à l'extension de l'anesthésie, il nous reste à examiner sous quelle influence se produisent les réactions motrices qu'on observe et qui constituent l'attaque. Ce n'est qu'après que nous pourrons comprendre pourquoi telle attaque prend la forme convulsive et telle autre la forme syncopale. Reprenons donc la description de ces deux genres d'attaque données par M. P. Janet.
« La première attaque (convulsive), très bien décrite par M. Pitres, est surtout caractérisée par les mouvements désordonnés qui surviennent après l'aura, quand la malade est tombée et a perdu connaissance. Ce sont des contractions toniques qui produisent d'une manière presque constante une attitude très particulière et justement considérée comme caractéristique ; les malades se raidissent, puis semblent chercher à exagérer encore cette extension en se renversant la tête, en courbant le dos en arrière et en soulevant le ventre, elles ne portent plus sur le lit que par la tête et par les pieds, elles font le pont, suivant l'expression consacrée. Puis après ces contractures générales ou mêlées avec elles, ce sont des convulsions irrégulières sans qu'un mouvement bien déterminé se répète,
la tète s'agite de côté et d'autre, les yeux s'ouvrent et se ferment, la bouche grimace; tantôt les malades serrent les dents, mais sans se mordre la langue, tantôt elles ouvrent la bouche et poussent des cris de toute tonalité. Les bras s'agitent en tous sens, frappent au hasard sur les objets environnants et sur la poitrine, les poings se ferment et s'ouvrent alternativement, les jambes se tendent, puis se fléchissent. En un mot, toutes sortes de mouvements se font sans grande signification. Pendant ce temps, la respiration est très bruyante, irrégulière, les battements du cœur sont précipités, le visage est congestionné, sans être cependant violacé comme dans les accès épileptiques. Le calme se rétablit d'ordinaire assez brusquement, les malades restent quelques secondes comme étourdis; ils se frottent les paupières, regardent avec étonnement les personnes qui les entourent et demandent ce qui vient de se passer. Quand l'attaque a été de courte durée, ils réparent tout de suite le désordre de leurs vêtements et reprennent sans plus tarder leurs occupations habituelles. Quand, au contraire, les convulsions ont été violentes et prolongées, ils éprouvent un grand sentiment de lassitude qui les oblige à se reposer pendant quelques heures ; ils ne tombent cependant pas dans l'état de sommeil stertoreux qui succède habituellement aux accès épileptiques. »
Il y a deux choses à considérer dans ces phénomènes, d'une part chacun d'eux en détail, et d'autre part leur ordre de succession . Reportons-nous à ce que nous avons décrit comme réactions de réveil de la sensibilité des membres et des divers organes, et à ce qui se passe quand on fait recouvrer à un malade anesthésique sa sensibilité en bloc, et nous allons avoir immédiatement la clef de tous ces mouvements « sans grande signification », d'après M. P. Janet, et qui nous suffisent à nous pour apprécier immédiatement, à première vue, l'état de la sensibilité du sujet et son état de conscience. Aucune description ne saurait en effet être mieux faite pour démontrer la réalité de ce que nous avons établi précédemment. C'est la production spontanée de ce que nous avons obtenu expérimentalement.
N'avons-nous pas vu ces contractions toniques des membres et du dos, entrecoupées de secousses et de détentes brusques, se produire dans le retour de la sensibilité des membres et du dos ; n'avonsnous pas vu l'arc de cercle, le pont se produire alors ? N'est-ce pas par ces réactions générales que débute le retour de la sensibilité quand on la réveille en bloc, quand on dit aux malades de se sentir des pieds à la tête ? Puis après cette mise en train générale, ne voyons-nous pas les convulsions irrégulières se produire, comme
si chaque organe, chaque membre, chaque partie du corps, recouvrait pour son compte sa sensibilité. Tous ces mouvements « sans grande signification » sont déterminés d'une façon rigoureuse, et il suffit de se reporter aux descriptions que nous avons faites de ces réactions motrices pour les membres, qui se détendent, se fléchissent, dont les doigts s'agitent, dont les poings se ferment et s'ouvrent, frappent de côté et d'autre, le sujet semblant s'assurer qu'ils peuvent accomplir toutes leurs fonctions ; il suffit de relire les détails que nous avons donnés sur le réveil de la sensibilité de la face, sur les grimaces qui l'accompagnent, sur le réveil de la sensibilité de la tête, qui oscille de droite à gauche, pour comprendre aussitôt que toutes ces réactions motrices de la crise de nerfs ne sont autre chose que les réactions qui résultent du retour de la sensibilité dans les membres, la tête et les viscères, lesquels sont oubliés dans cette description de l'attaque, quoique leurs réactions soient aussi nettes que les autres et se traduisent par des mouvements du bassin, avec gargouillements intestinaux et stomacaux, des mouvements de déglutition, du toussaillement, des bâillements, etc. Que la respiration soit bruyante, que les battements du cœur soient précipités, que le visage soit congestionné, cela n'a rien de surprenant avec les gesticulations des malades. Quant à la façon dont les malades sortent de leur crise, c'est celle que nous constatons chez tous les sujets auxquels nous rendons la sensibilité complète : tout se calme assez brusquement, et ce sont les phénomènes du côté de la face, des yeux, de la tête, qui terminent la scène. Les yeux s'ouvrent et se ferment, le malade les frotte; il y a encore un peu de confusion des idées, puis tout à coup une détente se produit ; il est réveillé, c'està-dire qu'il est sensible, et suivant la durée des réactions, provoquées par moi ou spontanées dans la crise, il y a ou non de la fatigue qui n'a aucun autre caractère que celle qui survient à la suite d'exercices musculaires assez violents.
En résumé voici comment se produit l'attaque dite émotionnelle : émotion quelconque, ou cause quelconque capable de produire de l'anesthésie, par engourdissement ou épuisement (froid, orage, excitation sensorielle trop violente) ; l'anesthésie, quel qu'en soit le point de départ (estomac ou cœur dans le cas d'émotion, organes des sens et cerveau, dans les autres cas), envahit tout l'organisme, provoquant d'abord un malaise et des douleurs, puis la perte de connaissance ; ensuite retour spontané de la sensibilité, s'accompagnant de réactions motrices spéciales pour chaque membre, pour chaque organe, et se succédant dans un ordre déterminé, tant au point de vue local qu'au point de vue du réveil général, qui se termine par le
retour de la sensibilité de la tête et du cerveau. L'attaque complète se compose donc en somme de deux choses : anesthésie aboutissant par sa généralisation progressive à la perte de connaissance, et retour spontané de la sensibilité, amenant des réactions motrices spéciales, et aboutissant au réveil. Il n'est pas rare, on le sait, de voir des crises de nerfs se produire sans perte de connaissance, et le sujet assister à sa crise motrice et sensitive. Il suffit pour cela que l'anesthésie n'ait pas envahi tout le cerveau, et particulièrement les régions antérieures, intellectuelles. Le sujet est cependant aussi incapable d'empêcher les réactions de se produire, que lorsque je provoque chez lui le retour de la sensibilité. Bien plus, il a tendance, comme dans les séances de « travail », à les développer pour arriver plus vite à la normale. Aussi ne manque-t-on pas de l'accuser d'exagération et même de simulation.
Passons maintenant à la forme syncopale de l'attaque : « La seconde variété, la forme syncopale, dit M. P. Janet, est moins fréquente; après une aura analogue à la précédente, mais quelquefois beaucoup plus courte, les malades se sentent faiblir, elles s'évanouissent suivant l'expression commune et juste. Les malades n'ont pas de convulsions, elles restent immobiles, les yeux à demi-clos, la tête ballante, les membres flasques. Tout au plus distingue-t-on quelques petites contractions dans les mains qui restent fermées ou exécutent quelques mouvements rythmiques. Dans ces attaques la face est ordinairement pâle et non congestionnée, la respiration est ralentie. Dans les cas que j'ai pu observer, les battements du cœur restent normaux. Le plus souvent cet état se prolonge peu, quelquefois il peut se transformer en un véritable sommeil plus ou moins long. »
J'ai vu fréquemment ces attaques syncopales chez des hystériques, et principalement chez des hystériques latentes, pour ainsi dire, ou accidentellement hystériques. La caractéristique de ces attaques est la persistance du rythme cardiaque et le ralentissement de la respiration. Elles se produisent avec une rapidité que n'ont pas les attaques convulsives. Aussi, tandis que dans celles-ci les malades ayant une période de malaise prodromique plus ou moins longue, ont le temps de se préparer, de se jeter sur leur lit, et peuvent dans une certaine mesure retarder le moment de leur perte de connaissance et de leur attaque, dans la forme syncopale au contraire elles n'ont généralement pas le temps de prendre de précautions et sont surprises au milieu de leurs occupations.
Il n'est pas moins facile de s'assurer que dans la forme précédente de
la cause de la perte de connaissance. C'est encore à l'anesthésie qu'elle est due. Mais pourquoi dans le premier cas l'anesthésie amène-t-elle une attaque convulsive, et dans le second une attaque syncopale ? Cela tient à deux raisons. La première, c'est la rapidité avec laquelle elle survient, et la seconde c'est qu'elle frappe d'une façon prépondérante les viscères, tandis que l'autre frappe surtout les membres. A la vérité la première se confond avec la seconde, car elle en est la conséquence.
En effet, l'anesthésie viscérale se produit beaucoup plus brusquement que l'anesthésie des membres. Les sensations organiques étant ordinairement négligées par la conscience, même chez les individus normaux, il est tout naturel que le sujet ne soit averti de leur disparition que pour les membres dont il commande à tout instant le fonctionnement, et dont forcément il s'aperçoit immédiatement des défectuosités, et peut lutter contre elles. D'où période prodromique consciente et prolongée dans la forme convulsive de l'attaque. La sensibilité viscérale clans ce cas est peu atteinte. Elle l'est cependant un peu, et je n'en veux pour preuve que les quelques troubles du côté de l'appareil digestif pendant l'aura, ainsi que les quelques réactions liées au retour de la sensibilité viscérale qui se montrent en même temps que les réactions motrices des membres, du tronc et de la tête, mais qui sont assez peu saillantes pour que les auteurs les mentionnent à peine. Donc, dans l'attaque convulsive, perte de la sensibilité générale, musculaire, sensorielle, surtout, et diminution légère seulement de la cénesthésie.
C'est tout le contraire dans l'attaque syncopale. Ici l'anesthésie porte presque exclusivement sur les viscères. C'est le cœur qui est ordinairement pris le premier. Or, lorsque expérimentalement on provoque l'anesthésie du cœur, on constate une perte très rapide de la conscience, de la suffocation avec douleur plus ou moins angoissante au cœur (pseudo-angine de poitrine), une sorte de serrement, et l'impossibilité de parler. Le pouls n'est pas modifié, mais la respiration est extrêmement ralentie. C'est en un mot le tableau de l'attaque syncopale, y compris la pâleur du visage, qui exprime quelquefois de l'angoisse ; les membres et le thorax présentent en même temps une anesthésie peu profonde. Lorsqu'on fait recouvrer au sujet la sensibilité de son cœur, nous avons vu quels sont les phénomènes réactionnels qui accompagnent ce retour ; suffocation, respirations profondes et irrégulières, serrements au cœur, rougeur de la face, sensation de gonflement du cœur, puis sentiment de détente, de bien être. Quand on a anesthésie le cœur isolément et qu'il recouvre sa sensibilité, l'aneslhésie qui s'est développée en même temps sur les l'hystérie. — i. 17
-».j8 nature de e'hysteiue
membres disparaît spontanément et s'accompagne, comme dans le cas de diminution légère de la sensibilité, de simples contractions, de mouvements athétosiques, de fourmillements et picotements passagers. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris que dans le cas d'attaque syncopale nous n'assistions pas à des réactions motrices du côté des membres; presque tout se passe du côté des viscères et du cœur principalement. Nous ne sommes pas davantage surpris de voir que cet état syncopal peut se transformer en un véritable sommeil. Gela ne fait en effet que confirmer ce que nous verrons du somnambulisme et du vigilambulisme, qui ne sont constitués que lorsque l'anesthésie atteint les viscères. L'attaque syncopale est donc constituée par la perte, puis le retour de la sensibilité viscérale et cérébrale, et tous les phénomènes qu'elle présente ne sont autres que les réactions que nous avons étudiées précédemment. (Ch. n.) Ainsi se trouvent expliqués tous les phénomènes de l'attaque convulsive et de l'attaque syncopale, et la raison pour laquelle c'est tantôt l'une, tantôt l'autre qui se montre. Ce n'est donc qu'à des phénomènes purement physiologiques que nous avons affaire. S'il s'en montre de psychologiques, c'est à titre accessoire et d'une façon indirecte.
Tels sont par exemple ceux qui peuvent se rencontrer pendantl'aura. On a décrit presque comme une variété à part les auras psychiques de l'attaque. En réalité, pour peu qu'on observe soigneusement les hystériques, on retrouve toujours plus ou moins cette aura psychique, en ce sens que toutes présentent plus ou moins longtemps avant la crise des troubles du caractère, une irritabilité particulière mêlée de tristesse sans motif, un état émotif vague. On n'a pas manqué de dire que c'était une idée fixe subconsciente qui entraînait cet état, idée subconsciente qui n'apparaît que pendant l'attaque. A l'appui de cette opinion on cite les attaques qui surviennent chez des hystériques pendant la nuit, sous l'influence de rêves effrayants se rapportant au choc moral qui a déterminé chez le malade le premier accès. Dans ce cas, le malade se réveille sans se souvenir du rêve qui a amené l'attaque. Il en serait de même pour les attaques ayant lieu dans le jour et qui seraient aussi la conséquence d'un rêve ; mais le sujet rêve sans le savoir, sans s'en rendre compte consciemment.
En ce qui concerne la première partie de cette proposition, je rappellerai que les hystériques ne dorment du sommeil naturel qu'au prorata de leur sensibilité, et qu'à partir du moment où elles sont complètement vigilambules et anesthésiques elles ne dorment plus du tout. Dès lors, ce qui se passe la nuit est identique à ce qui se passe dans le jour et réciproquement, puisque l'état du sujet ne se modifie pas. Est-il surprenant de voir survenir des pertes de sensibilité
capables d'amener un état cénesthésique rappelant celui où le sujet se trouvait sous l'influence de son émotion initiale, et apparaître les idées en rapport avec cette émotion par le même mécanisme que nous avons exposé précédemment? On appelle rêves ces idées parce qu'elles surviennent pendant la nuit ; mais pourquoi ne pas les appeler idées fixes? Je montrerai que, suivant qu'il y a régression ou progression de la personnalité, on se sert des termes idée fixe ou souvenir pour exprimer la même chose. Maintenant les partisans de la théorie de l'idée fixe dans la genèse des accidents hystériques emploient le terme d'idée fixe ou celui de rêve, suivant qu'il s'agit de phénomènes survenant le jour ou la nuit. On n'oublie qu'une chose, c'est de se demander et de déterminer quel est l'état de la personnalité et de la sensibilité du sujet. On constaterait alors que son sommeil nocturne n'est pas plus du sommeil normal que sa veille diurne n'est de la veille normale. Ce n'est qu'un seul et même état de somnambulisme ou de vigilambulisme continu. Que les phénomènes se produisent pendant la nuit ou pendant le jour, cela n'a donc aucune importance et ne change rien au mécanisme, à la genèse des idées qui accompagnent la crise.
N'est-ce pas avouer d'ailleurs que les sujets sont en état de sommeil pathologique pendant le jour, malgré leur apparence de veille, que de dire qu'il s'agit encore de rêves inconscients? Ou le sujet est éveillé et ce qu'il pense n'est pas un rêve ; ou, s'il rêve, c'est qu'il dort, à moins de donner aux mots rêver et dormir des sens nouveaux.
On me dira que chez les hystériques les phénomènes psychiques sont fréquemment subconscients. A quoi je répondrai que lorsqu'on constate des phénomènes subconscients, c'est que le sujet est anesthésique, et, s'il est anesthésique, il est dans un état plus ou moins complet de sommeil — somnambulisme ou vigilambulisme — auquel correspond un état spécial de personnalité.
Il y a une chose qu'il faut remarquer et expliquer, car tout a sa raison d'être et l'on prend trop souvent des constatations pour des explications, c'est la rareté des attaques d'hystérie pendant la nuit, et leur fréquence très grande au contraire soit dans la journée, soit surtout le soir, à la tombée du jour. Gela tient, je crois, à ce que les causes qui provoquent l'anesthésie ne se produisent guère la nuit, où aucune excitation ne vient du dehors, capable de modifier l'état de sensibilité du sujet. Dans la journée au contraire mille causes se présentent, excitations sensorielles, émotions de toute nature, contrariétés, épuisement de toutes sortes. Ajoutons que
toutes les impressions diurnes actuelles apportant à la constitution de la personnalité du sujet un certain élément, et l'émotion primitive étant le plus souvent survenue dans le jour, il n'est pas surprenant de voir que les états de personnalité reproduisant celui qui a accompagné cette émotion se constituent plus facilement, les conditions extérieures étant les mêmes.
Si, comme je le prétends, les attaques sont constituées par les réactions sensitives, motrices et intellectuelles qui accompagnent la perte et le retour de la sensibilité, tantôt avec prédominance de la cénesthésie, de la sensibilité interne, viscérale, tantôt de la sensibilité musculaire et des sens, il reste à se demander comment il se fait que les attaques surviennent chez des hystériques anesthésiques totales. J'ai dit en effet plus haut quel était le mécanisme de l'attaque convulsive ou syncopale dans l'hypothèse d'un sujet recouvrant sa sensibilité complète dans l'intervalle de ses attaques. Mais si on le suppose anesthésique, il devient moins compréhensible qu'il puisse perdre et récupérer une sensibilité qu'il n'a plus.
Tout d'abord il faut remarquer que ce sont principalement les hystériques à anesthésies transitoires, mobiles, sans grands stigmates, des hystériques au début, qui présentent des attaques. Les grandes hystériques ont surtout des manifestations localisées plus ou moins nombreuses, et principalement des troubles viscéraux. Celles-là n'ont guère d'attaques.
Cependant elles peuvent en avoir et en ont quelquefois. On ne doit donc pas se contenter pour toute explication de signaler cette possibilité. Or il suffit de réfléchir et d'examiner les choses pour voir que, chez les hystériques anesthésiques totales, il s'en faut de beaucoup que l'anesthésie soit aussi profonde qu'elle le paraît souvent. Il y a au contraire des degrés infinis. Dès que les sensations n'arrivent plus à la conscience, le sujet est naturellement incapable d'apprécier à quelle profondeur s'étend son anesthésie. Ce n'est pas davantage par nos moyens d'investigation physique que nous y arriverons. C'est par deux moyens : ou les impressions cénesthésiques du sujet ou son état fonctionnel, et bien entendu par les deux combinés. Je me suis attaché à montrer (ch. n) qu'on peut établir une échelle de sensibilité inconsciente en se basant sur ces deux éléments d'informations.
Grâce à cela, je suis arrivé, par le seul examen à l'œil nu du fonctionnement d'un membre, à juger presque à coup sur de son état cenesthésique et de sa sensibilité générale. On constate ainsi 'les variations plus considérables quelquefois entre deux degrés d'anes-
thésie qu'entre la sensibilité normale et l'anesthésie provoquant une attaque chez un sujet non anesthésique ordinairement. En supposant une échelle de sensibilité allant de 0 à 10 (normale) on voit qu'une perte de sensibilité de 10 à 5 amènera moins de troubles qu'une différence d'anesthésie de 9 à 3 par exemple. Il n'est donc pas surprenant que des attaques puissent se produire dans ce cas, mais à une condition, c'est que l'anesthésie remonte de 3 à 9, c'està-dire qu'il y ait récupération de la sensibilité inconsciente.
Cette théorie nous explique deux faits cliniques bien connus : le premier, c'est le meilleur pronostic de l'hystérie à attaques que de l'hystérie monosymptomatique ou viscérale. Pour qu'il y ait des attaques il faut, en effet, qu'il y ait perte de la sensibilité et tendance spontanée à sa restauration, qu'en temps ordinaire la sensibilité soit consciente ou non. C'est cette tendance spontanée à la restauration qui permet de mieux augurer de ces cas. Car on peut toujours espérer que la restauration, s'il y a anesthésie, pourra se faire spontanément complète.
C'est en effet là le second fait clinique que nous avons à signaler dans les hystéries à attaques : la guérison de certains symptômes à la suite d'une attaque. Nous avons vu plus haut (ch. n) que lorsqu'on faisait recouvrer par le procédé que j'ai indiqué la sensibilité à une hystérique, le travail de restauration se produisait d'une façon en quelque sorte mécanique, par propagation spontanée, à des organes sur lesquels on n'avait cherché à exercer aucune action encore. Ce qui se passe expérimentalement, se passe également cliniquement. Dans son mouvement ascensionnel de 3 à 9, il arrive que la sensibilité dépasse son niveau primitif et atteigne la normale 10. On constate alors, à la suite de l'attaque, la disparition complète des symptômes et même des stigmates.
Par contre on voit l'inverse se produire, et c'est encore un fait clinique qu'on observe fréquemment, à savoir que les hystériques à attaques cessent d'avoir des attaques quand leur état s'aggrave, ou inversement que des hystériques à manifestations viscérales voient survenir des attaques quand elles s'améliorent. Dans le premier cas voici ce qui se passe. La sensibilité que je suppose normale, à 10 de l'échelle par exemple, tombe sous une influence quelconque à 5. Les premières fois elle remonte à 10 ; mais un jour l'épuisement du sujet ne lui permet de revenir qu'au point 9, où la sensibilité est au-dessous du seuil de la conscience. Il y a donc anesthésie à la suite de l'attaque. Cela indique que la tendance organique du cerveau à récupérer son fonctionnement normal est diminuée. Dès lors si on n'intervient pas, la cause qui a provoqué cet amoindrissement conti-
nuant d'agir, on voit peu à peu l'anesthésie devenir plus profonde à la suite de chaque attaque et les attaques présenter de moins en moins de violence quelquefois. C'est que peu à peu l'anesthésie s'éloigne de plus en plus du niveau de la sensibilité consciente, et qu'elle ne revient plus à son niveau d'avant l'attaque. Il arrive un moment où on ne constate plus que des ébauches d'attaques, des faiblesses, des vertiges, et, comme dans l'attaque syncopale, des réactions motrices et sensitives insignifiantes.
Par contre, si chez une hystérique anesthésiée profondément, tombée au 2 ou 3 de l'échelle, vous voyez reparaître des attaques, cela prouve que sa sensibilité tend à gagner un niveau supérieur. C'est une amélioration.
Il y a donc lieu cliniquement de considérer comme en voie d'évolution progressive vers l'aggravation des hystériques qui cessent d'avoir des attaques en même temps qu'elles perdent davantage leur sensibilité, et en voie d'évolution vers la guérison des hystériques anesthésiques qui recommencent à avoir ou ont pour la première fois des attaques. Il faut bien connaître ces faits; car on a tendance à considérer au contraire les attaques comme l'accident le plus sérieux.
Et ce que je dis des attaques convulsives générales, je le dis des attaques locales se traduisant par les diverses réactions organiques que j'ai étudiées dans le chapitre n. Il est fréquent par exemple de voir des hystériques anesthésiques de l'estomac avoir des attaques gastriques quand elles sont en voie de restauration de la sensibilité gastrique. Tel est le cas de Jeanne Des. (XVII, 268). Ayant recouvré sa sensibilité d'une façon complète, sauf à l'estomac, elle est prise dès les premières bouchées d'aliments d'une attaque à point de départ gastrique : douleur constrictive à l'estomac, sensation d'angoisse, étouffement, crainte de mourir, perte de connaissance, cris, pleurs, tortillements généraux. Puis elle rouvre les yeux, fatiguée, avec des fourmillements partout. Peu à peu les crises disparurent en même temps que la sensibilité de l'estomac se maintenait mieux. Tant qu'elle était complètement anesthésique de tout le corps, et ensuite de l'estomac seulement, elle n'avait jamais eu de ces attaques. J'ai observé plus d'une fois des faits semblables, et je crois qu'on peut poser en principe que les attaques sont l'accident le moins grave de l'hystérie, qu'il faut évidemment empêcher de se produire, comme tout autre accident, mais qui quelquefois doit être considéré comme de bon augure, et auquel il faut se garder alors de toucher. Dans le cas, en effet, où on voit survenir des attaques en même temps que diminuent ou disparaissent certains symptômes, il y a lieu de ne pas enrayer le cours de l'attaque. La tendance à la restauration sponta-
née de la sensibilité doit être au contraire respectée. Rien ne prouve en effet, lorsqu'on arrête une attaque en ce cas, que si on l'avait laissée aller jusqu'au bout, la sensibilité ne serait pas revenue à la normale. Il n'y a lieu d'intervenir que lorsqu'on voit survenir des phénomènes de fatigue, ou d'épuisement, sous l'influence desquels la sensibilité, après avoir atteint un niveau assez rapproché de la normale, redescendrait au-dessous.
Il n'est donc pas toujours bon, et il peut être souvent mauvais, d'enrayer une attaque d'hystérie à un moment quelconque.
Nous ne nous attarderons pas à l'explication de ce qu'on a désigné sous le nom d'attaques de tics, de clownisme, d'attaques d'idées fixes ou d'extases. Tout cela n'est qu'une variante des réactions soit motrices, soit intellectuelles, soit sensitives, des malades, au cours du retour ou de la perte delà sensibilité.
Appeler tic un miaulement, un aboiement, des culbutes, des sauts sur des bancs, des arbres, etc., me paraît un peu excessif comme extension de ce terme A la vérité, c'est en vertu des réactions motrices que nous avons vues survenir sous l'influence du retour de la sensibilité d'une manière générale que cela se produit. Seulement ici la différence, c'est qu'il y a adaptation des mouvements ainsi provoqués à un but apparent. Mais ici comme toujours l'idée suit le mouvement, l'interprète. Combien de fois n'ai-je pas vu des hystériques au cours de la restauration de la sensibilité se plaindre qu'on leur arrache les cheveux, qu'on leur fait du mal ? Quand Marguerite G. (I, 10) recouvre en bloc sa sensibilité, il lui semble qu'on lui arrache tout dans le corps. Elle greffe sur ses sensations des idées de persécution ; elle se figure que ce sont des gens qui lui enlèvent ses organes pour la faire mourir plus vite. Elle se demande et me demande à moimême pourquoi on lui fait tout cela. Nous avons vu Mme L... (V, 36) se figurer en perdant la sensibilité de son bras pendant l'hypnose, que ce sont des acolytes de sa mère qui lui ont arraché le bras et sucé le sang. Marie-Louise et bien d'autres greffent également des idées de persécution sur leurs réactions sensitives. Pourquoi donc n'en grefferaient-elles pas sur leurs réactions motrices ? Serait-il si difficile de montrer que chez les individus normaux on surprend fréquemment des poses empruntées à tel ou tel sujet artistique. Il suffit d'aller chez un photographe pour s'en rendre compte. Mais en dehors de l'individu normal, ne savons-nous pas combien il est facile de suggérer une expression de physionomie, et ensuite des sentiments en rapport avec une attitude donnée, à un sujet hystérique, ou à un enfant ? Et dès lors, qu'y a-t-il de surprenant à ce que, les réactions motrices amenant
des attitudes variées, les sujets soient ainsi suggestionnés dans leurs sentiments et dans leurs idées? Ce rapport ne fait d'ailleurs de doute pour personne et je n'y insiste pas. Mais ce sur quoi je tiens à insister, c'est que ce ne sont pas les idées, les sentiments, qui déterminent les attitudes, les mouvements, les tics et le clownisme, mais bien au contraire que ce sont les réactions motrices et sensitives qui provoquent idées et sentiments.
Mais pourquoi, dans certains cas, y a-t-il seulement des réactions motrices vulgaires, banales, et dans d'autres des réactions motrices qui s'organisent en mouvements adaptés à un but et que les sujets paraissent diriger eux-mêmes contre lesquels même ils luttent quelquefois, ou qu'ils s'excusent de présenter ? Cela tient à un phénomène que la clinique a relevé dès longtemps. C'est que ces sujets gardent une certaine conscience, et qu'ils assistent ainsi à leurs sensations et à leurs réactions inconscientes, qu'ils cherchent tout naturellement à expliquer, et à justifier en quelque sorte, par l'utilisation qu'ils paraissent en faire. Et cette persistance de la conscience partielle tient à ce que l'anesthésie n'atteint que certains centres, les centres moteurs principalement et encore assez légèrement, chaque centre fonctionnel ayant une conscience individuelle. Aussi est-il plus fréquent de voir ces formes d'attaques survenir chez de jeunes sujets, chez des enfants où, comme l'on sait, les anesthésies sont peu fréquentes. Le cerveau, dans ses régions intellectuelles, n'étant pas ou peu atteint, le sujet conserve le pouvoir de juger ses actes, de les diriger en partie et d'interpréter ses sensations. De là vient la forme de ces crises.
Quant aux attaques d'idées fixes et aux extases, cela rentre encore très nettement dans notre théorie. Nous alions voir en effet que les idées fixes n'existent pas, au sens propre du mot, chez les hystériques. Les idées fixes ne sont que des idées quelconques survenues au cours d'une phase antérieure de l'existence et se montrant à nouveau quand l'état cénesthésique constituant la personnalité à cette époque reparaît sous une influence quelconque, ou bien persistant quand l'état de personnalité qui leur sert de substratum persiste lui-même. Lors donc que, sous l'influence de la perte de sensibilité, un malade se trouve ramené à un état de personnalité antérieure, on voit reparaître les idées liées à cette personnalité, cela va de soi. Mais comme il y a en même temps amnésie de toutes les personnalités postérieures, il n'y a pas de raison pour ne pas appeler ces attaques des attaques d'amnésie ; et comme aussi il peut y avoir de l'aboulie, il n'y a pas davantage de raison pour ne pas appeler ces
crises des attaques d'aboulie. On le voit, les attaques dites d'idées lixes sont un simple mot qui ne signifie pas grand'chose. Elles sont simplement constituées par un retour passager à un état de personnalité antérieure, par suite d'un somnambulisme momentanément plus profond. En effet dans les attaques convulsives nous avons vu que c'était surtout l'anesthésie des centres moteurs, et par conséquent des membres, qui se produisait, d'où prédominance des réactions motrices appelées convulsions; dans les attaques syncopales c'est surtout l'anesthésie des centres viscéraux, et par conséquent l'anesthésie organique, qui se produit, d'où prédominance des réactions viscérales; dans les attaques de clownisme ce sont, comme dans les attaques convulsives, les centres moteurs qui sont intéressés, mais au lieu de réactions motrices banales purement physiologiques, le sujet interprète ces réactions, qui lui servent de point de départ à des mouvements coordonnés ou plutôt systématisés, grâce à la persistance de fonctionnement des régions intellectuelles du cerveau; dans les attaques dites d'idées fixes, ce sont au contraire les centres cénesthésiques qui sont atteints et, pour la même raison que dans les attaques de clownisme, le sujet restant en partie conscient, il interprète ses réactions viscérales , qui lui servent de point de départ à des idées et à des sentiments, qu'il exprime par des paroles ou par des gestes conformes aux idées et aux sentiments qu'il avait dans l'état de personnalité antérieure, auquel servait de substratum un état cénesthésique identique à celui où il est revenu momentanément ; clans d'autres cas, ce sont les centres sensoriels qui sont surtout atteints, et alors le sujet interprète les phénomènes qui se passent dans ses sens comme des hallucinations et des illusions, et il paraît en proie à un véritable délire ; il ne fait autre chose en somme que de donner un corps à des phénomènes subjectifs. De même que celui qui présentait des réactions motrices leur donnait un but, de même celui qui présente des réactions cénesthésiques s'attribue une personnalité spéciale, de même enfin celui qui a des réactions sensitivo-sensorielles les objective sous forme d'hallucinations, de quelque sens qu'elles soient et quelquefois de tous à la fois. Nous verrons plus loin le parti qu'il y a à tirer de ces faits au point de vue de l'interprétation et de la compréhension des délires.
11 me reste à dire quelques mots des extases. C'est un phénomène extrêmement fréquent chez les hystériques. Depuis la rêverie vague jusqu'à l'extase on peut observer tous les degrés. M. Pierre Janet a décrit à propos d'une fort intéressante malade, Marcelle (Sur un cas d'aboulie et d'idées fixes. Bévue philosophique. 1891, I, 271), des
crises de « nuage ». L'expression est fort juste et peut être conservée. Elle exprime en effet un état dans lequel tombent très souvent les hystériques anesthésiques, c'est-à-dire en somme les vigilambules. Je l'ai observé un grand nombre de fois et j'ai dans mes observations employé leur expression propre consistant à dire qu'elles « filent ». Lorsqu'on les surprend le regard vague, fixe, immobiles, ayant cessé tout travail, et qu'on leur demande, non pas ce qu'elles pensent — car elles vous répondent invariablement « Je ne sais pas », — mais où elles sont, il n'est pas rare qu'elles vous disent qu'elles « n'étaient plus sur terre », qu'elles passent la moitié de leur existence sur terre et l'autre en dehors du monde, et autres expressions analogues. Plusieurs ayant employé cette expression de « filer dans la lune », ou de « filer » tout simplement, j'ai moi-même conservé cette expression qui fait image, et qui ne dépeint que l'obscurcissement qui s'interpose à un moment donné entre le sujet et le monde extérieur, le passage d'un état à un autre.
Il y a en effet deux choses à distinguer dans ce cas, l'obnubilation des sensations et des idées, le « nuage », et la propagation, l'extension, l'envahissement des phénomènes qu'indique l'expression de « filer ». Examinons donc en quoi consistent ces deux phénomènes.
Il n'y a guère d'hystériques, même peu touchées, qui ne présentent ce phénomène du nuage. M. Pierre Janet en a bien montré les caractères extérieurs. Mais il faut voir comment il survient, et quelles sont les impressions du malade pendant qu'il se produit. Eh bien! voici ce que la clinique nous apprend. Jeanne (XVII, 233) voit souvent tous les objets s'éloigner autour d'elle dans un brouillard, tout devient petit, et puis elle ne voit plus rien du tout à un moment donné. C'est alors qu'on la surprend immobile, le regard fixe, absorbée dans une rêverie dont les bruits qu'on fait autour d'elle ne parviennent pas à la tirer. Paul (XX, 315) sent comme un voile sur tout le monde extérieur, et ce voile s'est épaissi de plus en plus à mesure que les crises se sont développées. Yvonne (IX, 99) finit par ne plus comprendre ce qu'on dit quand elle entend causer pendant quelque temps : elle n'entend plus rien, ne voit plus rien ; c'est comme un voile qui s'étend sur son esprit, et son regard devient fixe dans le vague. Par moments elle s'engourdit : il lui semble que tout s'éloigne, se brouille, rapetisse. Marguerite Gani (XIII, 184) a des accès semblables : les sons, les objets s'éloignent, puis quelquefois tout se rapproche tout d'un coup et les objets dansent devant ses yeux. Jeanne A... (XIV, 213) a des attaques de sommeil plus complètes encore et cet état de nuage devient un véritable sommeil. J'assiste chez Eugénie (XVI, 229) à la production du phéno-
mène pendant que je l'examine. Elle est fatiguée de mon interrogatoire et ferme tout à coup les yeux en laissant tomber sa tête et ses membres. Elle aie sentiment que tout est confus dans la tête et qu'elle a un engourdissement dans les yeux et dans toute la tête ; toutes ses idées sont confuses. Jeanne Dès. (XVII, 268) est prise tout à coup de vertige. Sa tête lui semble se vider, et elle se contracture des quatre membres. Paul (XX, 316) reste par moments complètement absorbé, immobile, le regard fixe, et il faut le secouer fortement pour le sortir de cet état. Il a quelquefois un engourdissement plus complet, ferme invinciblement les yeux, et tombe dans un état de stupeur légère. 11 se plaint d'avoir comme un nuage devant les yeux.
Chez presque toutes les hystériques on obtient des renseignements analogues, et ce sont toujours les mêmes expressions de nuage, de voile, de brouillard dont elles se servent, et qui montrent bien qu'il y a là un phénomène tellement identique que la sensation s'en traduit par les mêmes expressions caractéristiques. La plupart signalent elles-mêmes qu'elles se sentent toujours comme engourdies, endormies, qu'elles auraient envie de dormir tout le temps, si elles s'écoutaient. Elles se rendent compte, en un mot, de l'état d'engourdissement, de sommeil dans lequel elles sont plongées.
Mais comment donc se forme ce nuage, ce voile, ce brouillard? En même temps qu'il se produit, que constatons-nous ? Yvonne (IX, 103) tombe dans le vague à la suite de l'émotion que lui cause une lettre de sa mère. Aussitôt elle reperd sa sensibilité et ne sait plus si elle est en 1893 ou 1894, et si tout ce qui s'est passé depuis 1893 n'est pas un rêve. « Quand ça s'éloigne, me dit Marguerite (XIII, 184), je ne sais plus où je suis, je ne suis plus dans rien. » Jeanne Dès. (XVII, 262) a une émotion. Elle tombe dans le vague. Mais en même temps elle perd subitement toute sensibilité, ses idées deviennent confuses et elle rétrograde à l'âge de seize ans. Paul (XX, 317), en tombant dans la stupeur, est totalement anesthésique avec un rétrécissement considérable du champ visuel.
Chaque fois que j'ai constaté ces crises de nuage, ces « fixités » comme certaines malades les appellent encore, les choses se sont toujours passées de la même façon ; il y a eu anesthésie plus profonde, avec appartion soit d'idées fixes, qui sont liées, comme nous le verrons, à une régression de la personnalité, soit à cette régression même sans idées fixes apparentes. Ce n'est autre chose en somme qu'une perte plus ou moins complète de la sensibilité portant principalement sur la tête et par conséquent obnubilant les sens, d'où cette impression d'éloignement, d'obscurcissement, de rapetissement de tout. Ce n'est qu'un somnambulisme léger et fugace dans certains
cas, un somnambulisme plus profond, mais fugace encore, au cours d'un vigïlambulisme ancien et permanent. Ce n'est que l'exagération momentanée de leur état de torpeur cérébrale ordinaire.
Les procédés qui coupent court à ces accès de nuage, et les phénomènes qui accompagnent leur cessation corroborentpleinement cette assertion. Si en effet on veut tirer les sujets de ces sortes d'extases, il faut les secouer énergiquement, les interpeller vivement. Alors on les voit sursauter comme si on les tirait du sommeil ou d'un rêve, et tout interloquées elles ne savent que répondre quand on leur demande à quoi elles pensaient. Elles savent bien du reste ce qui leur arrive, et souvent c'est pour y résister qu'elles se remuent comme elles le font, et paraissent avoir un besoin d'activité continuelle. « Si je ne bougeais pas tout le temps, dit Jeanne A... (XIV, 213), je m'engourdirais. » Il y a encore un autre moyen, c'est de leur souffler fortement sur les yeux. Elles sursautent encore plus, regardent hébétées autour d'elles, quelquefois poussent un petit cri. Jeanne Dès. (XVII, 254) par exemple a un sursaut général quand je lui souffle sur les yeux en lui disant de se réveiller, ébauche l'arc de cercle, et rouvre les yeux plus grands comme quelqu'un qui se réveille. A un moment donné, elle est même prise d'une sorte de crise, et ne sait plus ce qui s'est passé antérieurement dans la journée.
Nous nous trouvons donc bien en présence d'un petit accès de somnambulisme, avec amnésie au réveil. Les premières réactions provoquées sont très simples; puis, à mesure que le réveil se produit, elles deviennent plus intenses, et si on insistait on provoquerait une véritable attaque, c'est-à-dire les réactions qui accompagnent le retour de la sensibilité. Ces états sont si bien des accès de somnambulisme plus profond, que non seulement nous les voyons se transformer très facilement en attaques de sommeil complètes, mais encore qu'artificiellement nous les transformons en somnambulisme hypnotique. Il suffit en effet dans ces cas de fermer les yeux du sujet pour le voir tomber en état de sommeil dit hypnotique.
Tel sujet qui offrira de grandes difficultés pour être endormi dans son état habituel, — je ne dis pas normal, — le sera avec la plus grande facilité, sans même en recevoir l'ordre, dès qu'il se trouvera tombé dans une de ces extases.
Il est aussi une autre preuve, tirée celle-là de ce qui se passe, et de ce que les malades expriment, quand ils sortent de leur engourdissement général, dont ces crises de nuage ne sont qu'un épisode plus aigu, un paroxysme. De même qu'au début tout s'assombrit, tout se brouille, s'éloigne, s'éteint, et qu'un voile parait s'étendre sur le monde extérieur, au réveil la première impression que tous
les sujets manifestent est de s'étonner de voir « tout plus clair ». On trouvera maintes fois ce phénomène au cours de nos observations.
Marguerite Gam. (XIII, 197) a l'impression « qu'un voile se déchire ». Jeanne Des. (XVII, 267) s'écrie : « Tiens, c'est drôle, je ne vois plus de la même façon, je vois tout plus clair; je ne vois plus les choses de la même teinte. » Yvonne voit le papier de sa chambre changé de couleurs, aperçoit sur les tapisseries des dessins qu'elle ne connaissait pas ; elle trouve tout plus propre et les meubles dépouillés d'une couche de poussière qui paraissait les recouvrir.
Le réveil de cet engourdissement peut être spontané. Paul D. (XX. 316) éprouve un jour dans la tête des tiraillements comme si des fils le tiraient en arrière et se cassaient. A la suite de ces sensations de déchirures dans la tête la sensibilité revient, car à la suite d'un violent tiraillement il a perçu passagèrement le chatouillement des pieds. Hermine (VIII, 79) a eu une fois une sorte d'éclatement dans la tête, et aussitôt elle a eu « la notion très claire de tout, et dit qu'elle aurait pu affirmer ce qu'elle savait et se rappelait, tandis que lorsque sa tête est redevenue douloureuse elle n'est plus sûre de rien, se rappelle tout vaguement sans oser rien affirmer, ne sachant si ce qu'elle pense appartient au rêve ou à la réalité ». En même temps qu'elle eut cette sensation dans la tête, elle recouvra la sensibilité dans tout son organisme.
Du moment que ces extases sont des accès de somnambulisme plus profond, il n'y a pas lieu de s'étonner de les voir s'accompagner de perte plus complète de la sensibilité, de régression de la personnalité, d'idées dites fixes, de passage à l'état somnambulique complet, ou au sommeil hypnotique, et quand elles disparaissent de voir survenir de l'amnésie au réveil, des retours plus ou moins marqués de la sensibilité, suivant le degré du réveil, des étonnements s'il y a une progression de la personnalité à un degré différent de celui auquel elle était arrêtée au moment où l'extase est survenue et où le sujet se tient ordinairement; enfin de voir, lorsqu'on réveille sa sensibilité, le sujet éprouver des sensations absolument inverses, — de voile qui se déchire, de clarté du monde extérieur, d'éclaircissement des idées, etc., — à celles qui accompagnent leur développement. Sous des formes en apparence très diverses, c'est en effet toujours le même phénomène ou, pour mieux dire, la même succession de phénomènes : perte de sensibilité, obnubilation des sensations et confusion mentale, puis régression à un état de personnalité antérieure, extension de l'anesthésie pouvant aboutir à la crise de sommeil, puis phénomènes habituels du réveil, lequel peut être plus ou moins complet.
Nous en arrivons maintenant à la grande attaque classique complète, qui porte à juste titre le nom de Gharcot.
On sait qu'elle est constituée par quatre phases, la période épileptoïde, la période de clownisme, la période des attitudes passionnelles et la période de délire. On a rapproché la première période de l'attaque émotionnelle, la seconde des attaques où les mouvements sont troublés de différentes façons, la troisième des crises d'extases, la quatrième enfin des rêves joués ou parlés.
Nous venons de montrer comment ces diverses attaques s'expliquent par les modifications de la sensibilité et les réactions motrices et intellectuelles qui les accompagnent.
Je pourrais me dispenser de considérer en bloc la combinaison de ces diverses attaques. Mais il est nécessaire d'une part de se demander pourquoi ces quatre périodes affectent un ordre aussi déterminé, et d'autre part de comparer cette attaque avec ce qui se passe quand on réveille la sensibilité d'un sujet d'une façon générale et non par morcellement.
Pourquoi, s'il s'agit d'une simple combinaison d'attaques qu'on peut observer à l'état isolé, voyons-nous les périodes se succéder régulièrement et toujours dans le même ordre? Pourquoi, s'il s'agissait uniquement de phénomènes psychologiques, ne voyonsnous pas les soi-disant idées fixes qui déterminent, selon certains auteurs, les diverses formes d'attaques, ne pas les associer dans un ordre quelconque? Pourquoi ne voyons-nous pas le délire précéder le clownisme, ou celui-ci succéder aux attitudes passionnelles? Pourquoi les différentes phases sont-elles subordonnées intimement Tune à l'autre, de telle sorte que si l'une vient à manquer les suivantes ne se montrent pas ? Autant de points qu'il nous faut élucider, ce qui d'ailleurs est facile si l'on se reporte à ce que nous venons de voir précédemment, aux réactions qui accompagnent le réveil de la sensibilité des diverses parties du corps et à celles du réveil général.
Nous avons vu, en effet, que l'attaque émotionnelle est essentiellement constituée par une perte de sensibilité plus ou moins profonde amenant la perte de connaissance, et, suivant qu'elle affecte plus spécialement les viscères ou les membres, revêtant la forme syncopale ou la forme convulsive. Les convulsions dans ce cas sont peu intenses et ne consistent guère qu'en détentes et secousses plus ou moins brusques des membres, du tronc, et du cou, qui donnent à l'attaque l'aspect épileptoïde, puis en mouvements plus irréguliers, jusqu'au réveil complet.
Mais si la perte de sensibilité est beaucoup plus profonde, comme cela arrive chez les hystériques habituellement anesthésiques totales
— que les deux côtés du corps soient ou non également anesthésiques
— qû'arrive-t-il ? C'est que la sensibilité en reparaissant provoque des réactions motrices et viscérales beaucoup plus intenses, beaucoup plus généralisées. On se trouve en présence alors de toutes les réactions que nous avons décrites pour les membres et les divers organes, et qui nous ont déjà montré en quoi consistent réellement les attaques dites de tics, de clownisme, etc., lesquelles présentent toujours au début une ébauche de l'attaque émotionnelle. De même dans la grande attaque la période de clownisme est forcément précédée de la phase épileptoïde, si courte soit-elle, et dont elle n'est que la continuation, l'extension, résultant de ce que la sensibilité est trop profondément perdue pour que son réveil n'amène que les simples réactions de la période épileptoïde. La subordination de ces deux phases est donc déterminée physiologiquement. Il arrive souvent que l'attaque se borne à cette série de phénomènes. Gela tient à ce que la sensibilité, tout en étant plus perdue que dans le cas d'attaque limitée à la phase épileptoïde, c'est-à-dire l'attaque émotionnelle, ne l'est pas assez pour qu'il puisse y avoir régression de la personnalité. C'est une attaque où l'état psychique peut être mis absolument de côté. C'est une attaque émotionnelle où Panesthésie provoquée par l'émotion ou l'image de l'émotion ancienne est plus considérable, plus profonde, plus étendue, et voilà tout. Elle est constituée par de simples réactions physiologiques.
Quand l'anesthésie porte sur les régions intellectuelles du cerveau, quand il y a régression de la personnalité du sujet, nous voyons alors le réveil de la sensibilité amener des réactions psychologiques. Le sujet revit une période de son existence antérieure. Les mouvements, au lieu d'être indéterminés, sont au contraire coordonnés en vue d'un but et sont en rapport avec la succession des actes passés du sujet. Ce ne sont pas à proprement parler des attitudes passionnelles ; ce sont des attitudes quelconques, aussi bien en rapport avec des sentiments qu'avec des idées. Tel sujet fera à un moment de cette période des gestes de terreur ou de colère, et à un autre moment fera des gestes en rapport avec ses occupations habituelles. Repassant par toutes les phases de sa vie passée, il nous en donne la représentation exacte. Qu'il joigne la parole au geste et nous avons la période de délire. Est-ce délire qu'il faut dire ? Non, sans aucun doute. Cela nous paraît un délire, parce que nous ne comprenons pas à quoi il fait allusion, parce qu'il passe d'un sujet à un autre sans que nous en saisissions le lien. En réalité ce ne sont que des souvenirs, ou plutôt des images de sa vie passée qui se succèdent dans son cerveau, reparaissant au fur et à mesure que la sensibilité cérébrale reparaît.
Nous aurons bientôt l'occasion d'étudier plus spécialement les délires chez les hystériques. Pour le moment nous ne constaterons qu'une chose, c'est qu'il n'y a pas plus de délire d'idées que de délire d'actes dans l'attaque. Ce n'est que la reconstitution de la vie passée du malade depuis l'époque où, du fait de son anesthésie, sa personnalité avait rétrogradé, jusqu'à l'époque actuelle. C'est ce qui explique comment les attitudes et le délire sont toujours les mêmes, se succèdent toujours dans le même ordre. On a voulu y voir un phénomène d'automatisme. Oui, sans doute, c'est mécaniquement que les phénomènes se produisent. Mais dire que des phénomènes se succèdent automatiquement n'est pas une explication de leur ordre d'apparition, et de la raison d'être, du déterminisme de cet ordre de succession. Or, d'après les études précédentes, il nous est facile de le comprendre, ce déterminisme, et de voir que les phénomènes qui constituent les deux dernières phases de l'attaque complète ne sont dus qu'au retour de la sensibilité, conformément à ce que nous avons démontré être dans les soi-disant attaques d'idées fixes et d'extases.
L'analogie, l'identité pour mieux dire, entre les diverses phases de l'attaque complète et les attaques que j'ai étudiées précédemment et dont j'ai montré le mécanisme, pourrait suffire à justifier les explications que je donne actuellement de l'attaque complète, et à montrer que la subordination des phases de cet attaque est liée au degré de l'anesthésie. Puisqu'elles ne sont que les réactions qui accompagnent le retour de la sensibilité, on observera une attaque d'autant plus complète que la sensibilité aura été plus profondément perdue. A vrai dire les deux dernières phases, attitudes passionnelles et délire, ne sont que les deux aspects d'un même état, à savoir la reproduction, par le geste et la parole, des actes, des idées et des sentiments qui se sont succédé dans la vie antérieure du malade, revenu par suite d'un phénomène essentiellement physiologique à un état de personnalité antérieure.
Les remarques de M. P. Janet, qui rattache tous les phénomènes des diverses attaques et de la grande attaque complète à des états psychologiques, corroborent involontairement nos interprétations. Il constate, en effet, que les phénomènes de délire et surtout de somnambulisme ne se développent qu'à la fin de l'attaque, tandis que les convulsions épileptoïdes sont bien plus fréquentes au commencement. Nous en avons vu la cause. Mais, d'après lui, ces deux manifestations correspondent à deux états psychologiques bien différents. * Ils sont, en effet, fort différents, car au début de l'attaque de
Rose, dit-il, quand elle tombe évanouie, pâle, et que ses membres ne présentent que des trémulations vagues sans mouvements d'ensemble, nous ne pouvons constater ni provoquer aucun phénomène psychologique bien net. » L'un de ces deux états psychologiques consiste donc dans l'absence d'un état psychologique appréciable, ce qui revient à dire, comme moi, que nous n'avons affaire qu'à des phénomènes d'abord physiologiques.
Mais alors puisque ces premières phases de l'attaque représentent, d'après lui, l'attaque émotionnelle et l'attaque de tics, et qu'il les a rattachées à des phénomènes psychologiques, comment se fait-il qu'elles ne leur sont plus rattachables quand elles font partie de la grande attaque. 11 y a là une de ces contradictions qu'on relève à chaque instant dans la théorie psychologique de l'hystérie.
Je n'y insiste donc pas. Je crois d'ailleurs avoir suffisamment démontré par l'expérimentation l'interprétation qu'il faut donner de la grande attaque comme des attaques incomplètes dans leurs diverses formes. Il suffit de se reporter à ce qui se passe, quand on provoque le réveil général d'un sujet anesthésique en lui ordonnant de « sentir des pieds à la tète » ou de « se réveiller complètement », pour assister en réalité aux phases successives d'une grande attaque complète.
Nous n'avons pas lieu d'être surpris de cette identité qui confirme simplement ce que j'ai établi, à savoir que toutes les attaques d'hystérie, quelle qu'en soit la forme, depuis l'attaque syncopale jusqu'à la grande attaque avec ses quatre périodes, sont constituées par les réactions accompagnant le réveil de la sensibilité. Mais je vais plus loin, en m'appuyant sur l'opinion des auteurs mêmes qui, comme M. P. Janet, font des attaques et de presque tous les troubles hystériques des manifestations psychologiques. « Une seule attaque, dit M. P. Janet, montre tout ce que les hystériques sont capables de faire, et les autres crises peuvent être présentées comme des fragments détachés de cette attaque. » Ainsi, la grande attaque présentant tous les troubles hystériques possibles, et les phénomènes de cette grande attaque étant dus aux réactions accompagnant le retour de la sensibilité, il en résulte tout naturellement et logiquement que toutes les manifestations hystériques seraient liées, comme je le prétends, à ce réveil de la sensibilité, et constituées par les réactions qui l'accompagnent. Je n'irai pas jusque-là; je me bornerai à dire que les phénomènes de la grande attaque représentent un grand nombre d'accidents hystériques, mais non tous. Ceux qui sont liés à la perte de la sensibilité soit généralisée, soit localisée, les modifications fonctionnelles et psychologiques liées à l'anesthésie permal'hystkrie. — i. 18
nente et aux divers degrés de cette anesthésie, ne sont pas mis en évidence dans la grande attaque ni dans les attaques partielles.
Il y a lieu en effet de considérer dans les manifestations hystériques trois groupes de faits : les uns tiennent à l'anesthésie constituée, les autres à la disparition de la sensibilité, les derniers au réveil de la sensibilité. Les faits du premier groupe constituent les stigmates et l'état hystérique proprement dit; les deux autres groupes comprennent tous les accidents hystériques.
Les attaques hystériques, et en particulier l'attaque complète, ne font que résumer ces derniers, mais ne nous fournissent aucun renseignement sur les premiers.