‹ Genèse et nature de l'hystérie (volume 2)Chapitre 12 sur 23 · LES IDEES FIXES · texte numérisé non relu

LES IDEES FIXES

On sait quel rôle capital est attribué aux idées fixes par M. Pierre Janet dans le développement et la forme des accidents hystériques. Je suis complètement d'accord sur leur fréquence dans l'hystérie, mais je me sépare totalement de lui quant à leur rôle et leur nature. Il les considère comme des accidents primitifs, et moi comme toujours secondaires. Pour lui, « les idées fixes sont des phénomènes psychologiques qui se développent dans l'esprit d'une manière automatique, en dehors de la volonté et de la perception personnelle du malade, mais qui, au lieu d'être comme la suggestion, provoquées expérimentalement, se forment naturellement sous l'influence de causes accidentelles ». « Ce caractère, dit-il, est la cause de la grande majorité des accidents. » Ces idées fixes peuvent être subconscientes chez les hystériques et ignorées du sujet, et elles le sont souvent en effet. Mais il est juste d'ajouter qu'au début de l'hystérie elles sont toujours conscientes; ce n'est que plus tard, lorsque l'hystérie est complètement confirmée, que l'anesthésie est très étendue, et qu'en somme le sujet est tombé dans l'état de vigilambulisme plus ou moins profond, que l'idée fixe, si toutefois il y en a eu une comme point de départ, devient subconsciente.

Si les accidents hystériques sont dus à une idée fixe, comment se fait-il que les organes sur lesquels porte cette idée soient anesthésiés? Voici par exemple un cas cité par M. Pierre Janet à l'appui de sa théorie de l'idée fixe comme cause de certains accidents. Une malade, Marie, avait de la cécité de l'œil gauche qu'elle prétendait exister depuis sa naissance. Plongée dans le somnambulisme il la ramène par suggestion à l'âge de cinq ans. Elle recouvre sa sensibilité et l'on constate qu'elle y voit très bien des deux yeux. Nous

connaissons bien ces phénomènes. La régression de la personnalité s'est faite ici par suggestion, tandis que je la produis par réveil de la sensibilité. Mais le résultat est le même ; ce qui est capital, c'est le retour de la sensibilité telle qu'elle était à l'âge où se trouve ramenée la malade, circonstance qui, sans suggestion spéciale sur sa vue, qu'il s'agissait précisément de vérifier, suffit à rétablir la vision. Jusqu'ici ce fait vient confirmer ma théorie de la subordination de l'état de la personnalité à celui de la sensibilité. Mais poursuivons le cas de cette malade. Puisqu'elle voyait très bien à cinq ans, c'est que la cécité est survenue après cet âge. A quelle occasion ? La malade persiste à dire éveillée — nous savons que cette soi-disant veille chez les grandes hystériques n'est que du vigilambulisme — qu'elle n'en sait rien. Pendant le somnambulisme et grâce à des transformations de personnalité où on lui fait jouer les principales scènes de sa vie — c'est, par suggestion, ce qui se produit spontanément sous l'influence de la restauration de la sensibilité — on constate que la cécité commence à un certain moment à propos d'un accident futile. On l'avait forcée, malgré ses cris, à coucher avec un enfant de son âge qui avait de la gourme sur tout le côté gauche de la face. Marie eut quelque temps après des plaques de gourme qui paraissaient à peu près identiques et qui siégeaient à la même place. Ces plaques réapparurent plusieurs années à la même époque, puis guérirent, mais on ne fit pas attention qu'à partir de cette époque elle était anesthésique de la face du côté gauche et aveugle de l'œil gauche. Depuis elle a toujours conservé celte anesthésie.

Que l'idée fixe amène des éruptions hystériques analogues à la gourme, je le conçois — encore que le mécanisme mérite qu'on s'y arrête davantage — ; mais ce qui n'est plus compréhensible si l'on fait jouer à l'idée un rôle capital, c'est l'anesthésie du côté gauche de la face, du même côté que le sujet atteint de gourme. Si en effet on se reporte à ce que dit M. Pierre Janet de l'anesthésie, on voit que ce n'est en fin de compte qu'une distraction. Mais s'il en est ainsi, c'est du côté droit de la face que devrait exister l'anesthésie; l'enfant, sans cesse préoccupée de son côté gauche, y concentrant toute son attention, en arriverait à oublier le côté droit. Si les choses s'étaient passées de la sorte, ce serait une confirmation éclatante de la théorie de M. Janet. Malheureusement c'est présisément du côté où porte toute l'attention de la malade que se produit l'anesthésie. Ou l'anesthésie n'est pas une distraction, ou l'idée fixe n'a pas produit l'anesthésie.

Mais admettons que ce soit l'idée fixe qui est la cause de tout le mal : elle a produit une éruption analogue et de même siège que la gourme de la petite malade, soit. Mais pourquoi provoque-t-elle de

la cécité ? Par quelle association d'idées Marie est-elle devenue aveugle, alors que l'enfant qui l'avait effrayée n'avait que de la gourme? Quel rapport l'idée de gourme a-t-elle avec la cécité? Aucun.

Eh bien ! voici comment, avec les données que nous avons établies précédemment, les choses s'expliquent tout naturellement. Nous avons vu que les troubles émotionnels se font sentir surtout sur les points du corps capables d'être altérés par la cause même de l'émotion, et d'autre part que toute émotion amène, soit d'emblée, soit par réaction, de l'anesthésie, qui passagère chez les gens normalement constitués peut persister chez des névropathes prédisposés à l'hystérie, et qu'enfin cette anesthésie siège dans les centres corticaux euxmêmes correspondant à l'organe sur lequel porte l'attention pendant l'émotion, anesthésie qui n'est autre chose que l'engourdissement, le sommeil de ces centres. Ceci dit, reprenons l'histoire de cette petite malade et interprétons-la.

Sous l'influence de la terreur que lui cause la gourme de l'enfant avec laquelle on veut la mettre au lit elle perd la sensibilité de la joue gauche, siège de la gourme chez l'enfant. Cette anesthésie détermine d'abord des troubles vaso-moteurs qui rappellent par leur siège et par leur aspect la gourme. Mais en même temps l'anesthésie s'étend, comme toute anesthésie qui ne rétrocède pas, car presque jamais il n'y a d'état stationnaire. Elle envahit donc tout le côté gauche de la face, et par conséquent comprend l'œil, qui devient ainsi aveugle. Puis l'anesthésie s'étend encore au reste de l'organisme, soit spontanément, soit à l'occasion de nouvelles émotions, portant tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et le sujet arrive à présenter le tableau de la grande hystérie à manifestations multiples.

Emotion, anesthésie, éruption rappelant la gourme, cécité par suite de l'extension de l'anesthésie, voilà quel est l'enchaînement réel des phénomènes. Qu'au lieu de l'émotion ce soit un trouble organique quelconque qui cause l'anesthésie, comme, par exemple chez cette même malade, un arrêt provoqué de la menstruation au moment de son établissement, et l'on voit reparaître des accidents dans d'autres régions du corps en rapport avec le phénomène émotionnel. L'émotion n'a agi dans le premier cas que comme provocateur de l'anesthésie. Ce qui est capital toujours, c'est cette anesthésie ; c'est elle qui amène tous les troubles. Une fois l'anesthésie installée, l'idée qui a déterminé l'émotion passe au second plan. C'est si bien l'anesthésie qui est tout, qu'il suffit de rétablir la sensibilité pour voir disparaître la soi-disant idée fixe. Je n'en veux pour preuve que l'exemple même de M. P. Janet. Sa malade en recouvrant la

sensibilité qu'elle avait à l'âge de cinq ans cesse d'être aveugle. De plus, par suggestion, M. Janet persuade à la malade que l'enfant dont elle a eu peur n'a pas la gourme. La sensibilité du côté gauche réapparaît sans difficulté, et quand il la réveille elle voit clair de l'œil gauche. C'est donc bien l'anesthésie de la face qui entraînait la cécité.

Or il n'y a nul besoin d'agir sur l'idée fixe pour lavoir disparaître. Dans les cas complexes d'hystérie, où les accidents sont extrêmement nombreux, très anciens, où il y en a eu une succession plus ou moins considérable, la recherche et la destruction des idées fixes deviennent pratiquement impossibles. Au lieu de se livrer à ce travail qu'on n'est jamais certain d'avoir fait complètement, réveillez la sensibilité normale des sujets, ce que vous pouvez vérifier objectivement et facilement, et vous voyez disparaître tous les accidents, tous les stigmates, qu'ils aient été le résultat d'une émotion, d'un trouble organique momentané, d'une suggestion ou d'un agent provocateur quelconque de l'hystérie, pour tout dire en un mot.

J'ai volontairement choisi, comme exemple du soi-disant rôle de l'idée fixe dans le développement et la forme de l'hystérie, un cas emprunté à M. Pierre Janet, qui s'est fait le défenseur de l'idée fixe. Je vais montrer maintenant comment on peut faire disparaître des idées fixes quelconques chez les hystériques, sans s'attaquer en rien à ces idées, sans chercher en aucune façon de quels éléments elles sont constituées, sans les décomposer pour les mieux aborder. Gomme le remarque d'ailleurs M. Janet lui-même, quand on en a détruit une, il est fréquent d'en voir surgir une nouvelle. Je montrerai ensuite à quoi tient l'idée fixe, comment c'est un phénomène secondaire et non primitif, et par quel mécanisme elle se produit.

La première malade chez laquelle j'ai constaté la genèse des idées fixes est Marguerite (I, 10), qui présentait à peu près tous les accidents qu'on peut rencontrer au cours de l'hystérie. Sujette à des accès de délire, de somnambulisme, à des attaques, des spasmes, des contractures, de l'anorexie, des vomissements, etc., elle avait manifesté fréquemment des idées de suicide, et avait même fait quelques tentatives. Cette idée de mort s'expliquait très bien par l'état cénesthésique qu'elle présentait. En effet elle ne sent aucunement ses organes, elle ne se sent pas vivre « Je me dis que si je mourais, dit-elle, je ne sentirais rien de plus que maintenant; je ne souffrirais pas, c'est pour cela qu'on devrait bien me laisser mourir. » Tout lui est absolument indifférent. « Je serais morte, dit-elle encore,

que je ne serais pas différente; je voudrais bien être morte. » Or, chaque fois que ces idées lui viennent, c'est au moment où apparaît la douleur de tète, et où l'anesthésie survient sous une influence quelconque (émotion, contrariété, etc.). Que je lui fasse recouvrer la sensibilité en totalité, et aussitôt l'idée disparaît, sans que je lui fasse aucune suggestion pour la combattre. Elle s'en rend compte elle-même et un jour qu'elle avait presque complètement recouvré sa sensibilité, elle me dit, sans que je lui demande rien : « Oh ! je sens ma tête qui se vide de toutes ses mauvaises idées. »

Mme L. (V, 37) est extrêmement intéressante à ce point de vue. Elle a eu sa première attaque d'hystérie à l'occasion d'une scène que lui fit sa mère, qui était une mégère, à cause de laquelle elle s'était échappée de chez elle pour se réfugier chez une amie. Depuis lors, tout ce qui lui rappelle sa mère lui donne des crises, et de plus, dans ses attaques délirantes ou convulsives, c'est toujours l'idée de sa mère qui revient. Or, quelle que soit la cause de ces attaques, c'est toujours la même scène où sa mère se montre une mégère, la bat même et la menace, soit seule, soit aidée de deux hommes. J'avais entrepris de réveiller sa sensibilité partie par partie, et pour qu'elle ne la reperdît pas pendant la nuit, je l'endormais le soir du sommeil hynoptique. Un matin que j'allais la réveiller comme d'habitude : « Ce n'est pas la peine que je me guérisse; ce n'est plus à moi qu'elle fera du mal; c'est à mes enfants, me dit-elle dès qu'elle m'entend. — D. Qui donc fera du mal à vos enfants ? — R. Vous le savez bien, c'est ma mère qui me fait souffrir depuis vingt-deux ans. Quand elle est devenue vieille et a perdu ses forces, je la battais. Mais elle est encore revenue cette nuit, et m'a dit : « Je n'ai pas peur. » — D. Mais vous êtes ici chez moi, et votre mère n'a pas pu entrer? — R. Oh ! elle trouve bien le moyen d'entrer partout. — D. Est-elle toute seule? — R. Non, elle vient avec deux hommes affreux qui ont l'air méchant et qui me font mal. — R. Que vous font-ils donc ? — R. Ils me sucent le sang et m'en font voir! — D. Cette nuit que vous a-t-elle fait? — R. Elle m'a dit : « Tu veux guérir, je te laissarai guérir, mais je te ferai du mal tout de même. » Cette nuit elle a fait se noyer mon fils aîné. — D. Et les hommes, que vous ont-ils fait? — R. Ils m'ont brisé le bras, et l'ont mis sous le lit, pour boire mon sang. Autrefois maman venait toute seule, mais je la battais parce que j'étais la plus forte. Alors elle s'est fait accompagner. — D. Mais pourtant votre bras est toujours à sa place ? — R. C'est Josépha (son infirmière) qui l'a recollé. »

On le voit, c'est un véritable rêve qui s'est développé au cours de son sommeil hynoptique. Ce n'est pas un état délirant, comme cela

se voit assez souvent, associé au somnambulisme hynoptique, et reproduisant une scène antérieure réelle. C'est un rêve créé de toutes pièces avec tous les enjolivements de l'imagination. Elle paraît savoir qu'elle est ici, mais le souvenir de sa mère, qui est morte à l'heure actuelle, et qu'elle croit vivante, montre bien que cependant elle revit en partie une époque antérieure. Quoi qu'il en soit, sur quoi sont basées ces diverses idées ? L'examen que je fais de sa sensibilité m'en donne aussitôt la clef. Je constate en effet que le bras gauche présente une anesthésie en gigot, de l'épaule, assez prononcée, et qu'il est animé de secousses avec sensations de fourmillement, comme lorsque je lui rends sa sensibilité. Mais ces sensations de cassure des os, de tiraillements, d'arrachement (on lui a arraché, brisé le bras), d'écoulement (on lui a sucé son sang), de recollement (son infirmière le lui a recollé) nous sont bien connues maintenant.

Nous avons sous les yeux les diverses phases de la perte et du retour de la sensibilité, des membres. Les secousses qu'elle présente encore, et les fourmillements qu'elle accuse, ne le sont pas moins.

Mais, dira-t-on, c'est l'idée fixe de sa mère qui a provoqué chez elle tous ces troubles, et cet exemple ne fait que confirmer le rôle de l'idée fixe dans la production des accidents hystériques. Malheureusement la malade m'avoue que la veille elle se sentait mal en train et se demandait si elle dormait ou était éveillée. De plus, elle perdait sa sensibilité et avait des secousses dans les membres. Le premier aveu m'explique aisément, étant donné ce que je sais de la régression de la personnalité dans le temps sous l'influence de l'anesthésie, que Mme L. a pu conserver la notion de son séjour ici, tout en se reportant en ce qui concerne sa mère à une époque antérieure. C'est là un phénomène de dédoublement très fréquent et qui tient précisément, comme nous le verrons, à une diminution de la sensibilité insuffisante pour déterminer la régression complète de la personnalité, et suffisante cependant pour qu'une partie de cette personnalité rétrograde. Cela est surtout le cas, lorsqu'il s'agit, comme cela était précisément pour Mme L. , d'une hémianesthésique. Du fait de sa diminution de sensibilité et de son dédoublement de personnalité conséquemment, Mme L. est donc restée chez moi dans sa personnalité consciente, et est revenue à l'époque où elle était en butte aux tracasseries de sa mère, dans la partie subconsciente.

La seconde constatation des secousses et de l'anesthésie des membres n'a pas moins d'importance. Il devient évident, en effet, que ce sont les troubles subjectifs de la sensibilité qui ont été le point de départ des tortures dont elle s'est imaginée être victime, violences qui pouvaient s'exercer sur le côté droit aussi bien que sur le côté

gauche, mais qui n'ont atteint ce dernier que parce que c'est là que se passaient les phénomènes douloureux de la perte de sensibilité.

Cette interprétation des sensations est un fait très fréquent. Quand je fais sentir tout son corps à Marguerite (I, 10), il lui semble qu'on lui arrache tout dans le corps et elle greffe sur ces sensations des idées de persécution, elle aussi ; elle se figure que ce sont des gens qui lui enlèvent ses organes pour la faire mourir plus vite. Elle se demande et me demande pourquoi on lui fait cela. On trouvera plusieurs autres exemples identiques au cours de mes observations.

Donc chez Mme L. je prétends que c'est le trouble de la sensibilité générale et locale qui a entraîné le rêve. Est-ce une hypothèse? La malade elle-même va se charger de répondre à cette question. Pour m'en assurer, je la rendors plus profondément et lui fais recouvrer sa sensibilité le plus complètement possible. Avant de la réveiller je lui demande de nouveau, ce qui lui est arrivé pendant la nuit. Mais maintenant elle se rend parfaitement compte qu'elle a été le jouet d'hallucinations. Elle me raconte qu'elle a éprouvé des secousses, des élancements, des sensations d'arrachement dans le bras gauche, tous phénomènes liés, nous le savons, à la perte de sensibilité de ce bras. Ainsi, dès que sa sensibilité normale revient, les idées liées à ses troubles diminutifs, et qui n'en sont que l'interprétation, disparaissent.

Cela est assez démonstratif, mais voici qui l'est peut-être davantage encore. Dès que j'ai constaté ces modifications parallèles de la sensibilité et de l'état psychique, sans attirer en aucune façon — j'insiste sur ce point — son attention par des remarques quelconques, je lui demande le plus simplement du monde : « A propos de quoi ces idées-là vous sont-elles venues ?» — La réponse est catégorique : « Ça me vient quand je m'engourdis. » Je me contentai de noter la chose sans paraître ni étonné ni intéressé, et sans lui demander cette fois aucune explication plus précise. Cet aveu me fit penser tout naturellement que ce n'était peut-être pas l'idée de sa mère qui amenait la crise et le délire qui l'accompagnait, mais que c'était l'inverse. Je dis « peut-être » car à cette époque, bien que ma conviction fût presque faite, je ne la jugeais pas assez étayée sur des faits pour l'affirmer, comme je le fais aujourd'hui.

Je continuai donc à observer cette malade, et je constatai facilement que, lorsque sa sensibilité diminuait, elle devenait triste, taciturne, et se renfermait dans sa chambre, fuyant la société. Elle changeait complètement d'attitude, de caractère, et de physionomie. L'ayant interrogée sur les causes de sa tristesse dans des cas semblables, elle m'avoua qu'elle pensait malgré elle à tout ce que sa mère lui avait fait endurer et que plus d'une fois elle avait dû cacher à son

mari. Au contraire, lorsqu'elle était bien et avait sa sensibilité assez vive, elle ne pensait pas à ces souvenirs pénibles et on pouvait lui en parler sans qu'elle s'en attristât.

Un jour, à la suite d'une petite altercation avec une autre pensionnaire, je la vis pâlir, se retirer dans sa chambre, et presque aussitôt elle perdit connaissance et entra en crise. L'idée de sa mère n'était en quoi que ce soit, de près ou de loin, la cause de cette crise. Elle se mit à s'agiter, à crier au secours, à se rouler par terre, etc. J'arrêtai aussitôt la crise et l'endormis profondément. Je lui demandai ce qu'elle avait. Elle me raconta que c'était sa mère qui avait encore voulu la battre et lui avait dit des sottises. Elle était en ce moment complètement anesthésique. Je lui rendis sa sensibilité, sans lui demander aucune explication, sans lui faire aucune objection, et, avant de la réveiller, je lui demandai : « Est-ce parce que vous pensez à votre mère que vous perdez votre sensibilité, ou bien est-ce parce que vous perdez votre sensibilité que vous pensez à votre mère? » — « Oh ! me répondit-elle sans hésiter, c'est quand je perds ma sensibilité que je pense à ma mère, tout de suite. » Est-ce à dire que l'idée de sa mère ne puisse pas déterminer de crise ? Bien ioin de là. C'est, en effet, une idée qui l'émeu ttoujours en raison de tous les souvenirs pénibles qu'elle éveille. Mais ce que je veux dire, c'est que dans ce cas l'idée de sa mère n'agit que comme source d'une émotion, et non par elle-même. Ce qui est primitif, c'est l'état émotionnel, lequel se traduit par des troubles cénesthésiques et de sensibilité périphérique spéciaux, qui forment un système avec certaines idées, de façon à constituer un état de personnalité particulier. L'idée de sa mère étant une des plus pénibles, des plus désagréables pour MmeL., c'est cette idée qui provoque le plus d'émotion chez elle ; mais une émotion provoquée par toute autre cause ou idée, amène les mêmes phénomènes. Du reste, dans ces cas, ce n'est pas spontanément que naît l'idée de sa mère, c'est du dehors qu'elle lui vient. C'est ainsi qu'un jour on parle devant elle d'une mère marâtre pour ses enfants. Aussitôt elle éprouve une sensation de contriction à l'estomac, du refroidissement des extrémités, de la confusion des idées, et de la pesanteur de tête. Elle perd sa sensibilité en quelques instants, et est presque aussitôt prise d'une attaque avec les mêmes hallucinations relatives à sa mère.

Voici, du reste, l'explication qu'elle me donna un jour elle-même, avant d'être réveillée, et après restauration complète de sa sensibilité, de ce qu'elle éprouve dans ces circonstances : elle sent d'abord qu'elle s'endort; ses membres se refroidissent, et si elle veut les remuer, elle ne les sent plus; elle est sans force et il n'y a plus que

la tète qui travaille. Alors l'hallucination de sa mère apparaît avec tout son cortège et la crise survient. Puis tout à coup l'hallucination disparaît, et elle n'a plus la notion de ce qui vient de se passer. Elle revient alors à elle peu à peu; elle sent des élancements des pieds à la tête et une chaleur assez vive dans les membres; elle se sent très fatiguée; mais il ne se passe rien du côté des viscères. Enfin, quand elle sort complètement de sa crise et ouvre les yeux, il lui semble qu'il yalongtemps que touts'estpassé; elle aenviedepleureretéprouvedes tiraillements et de lachaleur à l'estomac. Par contre il suffit, lorsqu'elle est prise de tristesse, d'ennui et de ces souvenirs obsédants pénibles, sans lui faire la moindre suggestion relative à ses idées fixes, de lui rendre sa sensibilité viscérale et générale pour qu'aussitôt tout disparaisse. Il y a donc un rapport évident entre les troubles de la sensibilité et les idées fixes, puisque la perte de la première amène les secondes, et que la simple restitution de la sensibilité les fait disparaître.

Mme G. (VI), tant qu'elle est anesthésique, comme elle l'est devenue à la suite de l'émotion que lui a causée une tentative d'assassinat dont elle a été victime, est obsédée du souvenir de cette scène. Le premier résultat de son anesthésie a été une hémiplégie gauche, quoique aucune circonstance n'ait contribué à provoquer cet accident particulier. Au contraire, ayant failli être étranglée, il eût été logique, conformément à la théorie des idées fixes comme cause des accidents hystériques, qu'il y eût quelque trouble du côté du cou, quelque spasme ou hyperesthésie, par exemple. Puis, traitée par un charlatan qui l'hypnotisait et la réveillait incomplètement, elle perdit de plus en plus sa sensibilité et vit se développer une série d'accidents hystériques n'ayant absolument aucun rapport avec l'obsession de son agression. Jamais, au cours de son traitement, je ne lui parlai de ce souvenir pénible, jamais je ne cherchai par raisonnement ou suggestion à le chasser. Je me bornai à lui rendre sa sensibilité normale de la tête aux pieds, et par ce simple procédé elle cessa d'y penser péniblement. Le récit qu'elle m'en fît après ne lui causa aucune émotion.

Mllc Louise B. (VII) a été victime d'une tentative de viol. Elle en a conservé une impression très tenace, très vive, très pénible, et se croyant déshonorée quand même, en conçut un grand chagrin qu'elle n'osait avouer à personne. Toutes les tentatives de raisonnement que je pus faire avaient échoué. Lui ayant fait recouvrer sa sensibilité, qui était presque complètement perdue, elle reprit sa gaité, cessa de se lamenter sur son aventure, dont elle se mit à envisager les conséquences, qui avaient été nulles, sous leur vrai jour, et cette préoccupation où certains auteurs auraient voulu voir la

cause génératrice de tous les troubles hystériques qu'elle présentait, disparut tout naturellement, comme ces troubles eux-mêmes, quand la sensibilité fut redevenue normale.

Berthe (XI, 153), à la suite de relations amoureuses avec un jeune homme nommé Henri, en 1891, est devenue complètement hystérique et vigilambule. Depuis lors, elle est restée à l'état de personnalité où elle était à cette époque. Elle est par moment, plus ou moins consciente de l'époque où elle est réellement, mais dès que sa sensibilité se perd profondément elle revit complètement toute l'époque de 1891, où elle avait des relations avec Henri. Quand elle est entrée dans mon établissement en 1894 elle se croyait en 1891, et toutes ses préoccupations se rapportaient à ce jeune homme. Je lui rends sa sensibilité et elle récupère sa personnalité actuelle. Mais un jour voici ce que j'observe. Elle s'est un peu engourdie, et elle remarque qu'elle sent quand je la touche ou la pince, mais qu'elle ne sent pas les autres personnes, même quand elle regarde ce qu'on lui fait. Nous avons vu précédemment ce phénomène et je n'y insiste pas pour le moment. Mais voici alors ce qui arrive : quand elle cherche à penser où elle est en fermant les yeux, elle éprouve de la confusion dans la tête et ne peut arriver à se le représenter nettement, tandis que lorsqu'elle a les yeux ouverts elle sait bien qu'elle est ici et en 1894. Puis sa sensibilité se perd complètement et je la trouve en larmes. Elle m'avoue qu'elle pense à Henri. Je lui demande à quelle époque nous sommes et elle me répond correctement : au mois de mai 1894. Pour un observateur non prévenu elle paraît donc bien éveillée, bien consciente et c'est son idée fixe qui reparaît. Mais j'ai dit qu'elle était devenue anesthésique, et j'ai montré que dans cet état ces malades sont plongées en réalité dans un sommeil vigilambulique. Isolez-les des objets qui les entourent et leur permettent de dire qu'elles sont à l'époque actuelle par suite d'une association nouvelle d'idées établie entre telle époque et tels objets, et vous mettez aussitôt en évidence l'état réel de leur personnalité dans le temps. C'est ce qui arrive chez Berthe. Elle vient de me dire, les yeux ouverts, qu'elle est en 1894. Hier, quand son anesthésie commençait à se montrer, elle ne se rendait plus compte les yeux fermés de l'époque réelle où elle vivait. Aujourd'hui que l'anesthésie est complètement développée, elle se représente l'époque où elle était dans le même état cénesthésique. En effet je lui dis de fermer les yeux et lui repose la même question : A quelle époque sommes-nous ? et elle me répond sans hésiter : Au mois de juin 1891. — Elle ne sait pas qui je suis. Je lui dis de rouvrir les yeux, pour savoir si elle se croit en 1891 ou 1894. « C'est en 1894, me dit-elle, sans ça je ne serais pas ici. » Elle se plaint

de souffrir de confusion dans la tête. Je lui demande alors : « Quand pensez-vous à Henri ? — C'est quand je perds tout à fait ma sensibilité », me répond-elle.

C'est donc bien toujours la même chose. Est-ce la perte de sensibilité qui lui donne l'idée fixe? Non. Mais c'est parce qu'elle se retrouve placée dans le même état çénesthésique, dans le même état de personnalité qu'à l'époque où ce jeune homme occupait son esprit, qu'elle y repense comme alors. Mais cette idée fixe n'est pas réveillée seule. C'est toute sa personnalité qui est reconstituée, et toutes les idées, toutes les préoccupations, tous les sentiments qu'elle avait alors surgissent au même titre qu'elle. C'était sa préoccupation prédominante, c'était son sentiment le plus fort à cette époque. Il n'avait rien de pathologique. Ce n'est pas la persistance de ce sentiment en présence de quoi nous nous trouvons, c'est au retour de la personnalité complète dont ce sentiment faisait partie que nous assistons. On ne saurait vraiment dire qu'il y a une idée fixe analogue à celles qui s'implantent dans le cerveau des obsédés. Si une idée paraît persister si longtemps chez les hystériques, si elle paraît être devenue fixe, c'est tout simplement que l'état çénesthésique associé, contemporain, mais non consécutif à cette idée, persiste. Ce n'est donc pas telle ou telle idée qui est fixe, c'est l'état de personnalité.

Berthe (XI, 157) a encore d'autres idées fixes plus anciennes que celle d'Henri, entre autres celle que sa mère la déteste depuis son enfance et ne l'a jamais aimée comme ses autres enfants. Elle se serait aperçue de ce sentiment dès l'âge de trois ans, et elle prétend que si elle a pris un amant, c'est parce que sa mère ne l'aimait pas et ne la câlinait jamais. Quand elle voit d'autres mères caresser leurs enfants, elle prétend que cela l'émeut et lui fait mal. Cette préoccupation qui l'obsède depuis quelque temps, elle ne me l'avait jamais manifestée tant qu'elle était anesthésique totale. Alors elle pensait seulement à Henri. Le réveil de sa sensibilité et de sa personnalité avait fait disparaître l'idée d'Henri. Mais depuis, il s'était passé un phénomène plus important, à savoir une régression de sa personnalité jusqu'à l'âge de trois ans. C'est au cours du retour progressif de la personnalité depuis cet âge que cette idée surgit. Nous voyons là nettement comment peut apparaître une nouvelle idée fixe chez une hystérique ; comment, parle fait d'une modification de la cénesthésie, delà sensibilité, de la personnalité du sujet, une idée fixe, ou soidisant telle, peut se substituer à une autre. Cette idée que sa mère la détestait avait été submergée par sa passion pour son amant, laquelle s'était greffée sur un état d'anesthésie plus profonde. Le

retour de la sensibilité qui paraissait complet avait fait d'abord disparaître l'idée de l'amant; mais en réalité ce retour n'était pas complet, l'anesthésie avait commencé à se montrer bien avant l'époque de ses relations avec Henri, dès l'âge de trois ans, et à ce moment elle avait, dans sa petite tête d'enfant, cru voir que sa mère la détestait. Lorsque sa personnalité, à laquelle manquait en somme une partie de son existence, toute une période de son enfance, fut reconstituée, les idées et les sentiments qu'elle avait pendant cette période reparurent tout naturellement, et je pus constater alors la substitution de l'idée de la haine de sa mère à celle de son amour pour Henri, ou tout au moins la prédominance du sentiment le plus ancien sur le plus récent. Au moment où elle m'énonçait ces préoccupations elle n'avait pas encore recouvré toute sa sensibilité normale, et elle avait de nombreux points douloureux, principalement à la tête et dans le dos. Je lui rends sa sensibilité pendant l'hypnose. Une fois endormie et ayant recouvré une grande partie de sa sensibilité, je lui demande : « Quand est-ce que vos idées vous ont prise ? — R. C'est quand mon point dans la tète est venu. — D. Qu'est-ce qui est venu d'abord ? — R. C'est le point. »

Je continue à lui faire recouvrer sa sensibilité, et arrivée à la tête elle présente les réactions habituelles avec la sensation que « ça se dénoue ». Au bout de quelque temps je lui demande : « Et vos idées, que deviennent-elles? » Elle me répond : « Elles s'en vont quand ça se dénoue. »

Marie T. (XII, 170), chaque fois qu'elle va avoir une attaque, est reprise, les jours précédents, de l'obsession de sa maîtresse de dessin, pour laquelle elle a une véritable passion. Marguerite Cam. (XIII, 197) reperd sa sensibilité au moment de ses règles. Aussitôt elle est obsédée du souvenir de sa grand'mère dont la mort remonte à l'année précédente, et à la suite de laquelle elle est devenue complètement anesthésique et a vu son hystérie se développer considérablement.

Je pourrais multiplier sans profit ces exemples. C'est toujours le même mécanisme : modification de la sensibilité, reproduction de l'état de personnalité dépendant de cette sensibilité, réapparition des idées, des sentiments, des images entrant dans la constitution de cette personnalité.

Ce que nous savons déjà par l'étude du réveil et de la grande attaque, du mécanisme de l'amnésie, de la nature de l'anesthésie, du sommeil, du vigilambulisme, etc., va nous donner l'explication de toutes sortes de caractères reconnus aux soi-disant idées fixes des

hystériques. Nous ne saurions mieux faire que de suivre dans leur description ce qu'en a dit M. Pierre Janet, qui les a si remarquablement étudiées au point de vue clinique et symptomatique.

J'ai déjà cité une de ses observations pour montrer comment une soi-disant cécité par idée fixe s'était simplement développée par extension de l'anesthésie. La même malade avait aussi des attaques au moment de ses règles. A leur approche, elle devenait sombre, violente et avait des secousses nerveuses dans tous les membres. Puis l'attaque survenait avec l'arrêt subit des règles, grand frisson, convulsions, grande attaque terminée par un délire très long et très fort. Tantôt elle poussait des cris de terreur, parlant sans cesse de sang et d'incendie, et fuyant pour échapper aux flammes ; tantôt elle jouait comme une enfant, parlait comme à sa mère, grimpait sur le poêle et sur les meubles et dérangeait tout dans la salle. Or, à l'âge de treize ans, cette malade avait été réglée pour la première fois. Mais elle se mit en tête qu'il y avait honte à cela et alla se plonger dans un baquet d'eau froide pour tâcher d'arrêter, au bout de vingt heures, l'écoulement sanguin. Les règles s'arrêtèrent en effet subitement, un grand frisson survint. Elle fut malade assez longtemps et eut plusieurs jours de délire. La scène se termina par plusieurs vomissements de sang. Puis tout se calma et les menstrues se suspendirent pendant cinq ans. Puis, quand elles reparurent, elles amenèrent les accidents rapportés plus haut. Le récit de ces événements du début, dont elle n'a pas le souvenir en temps ordinaire, a été fait en état de somnambulisme hypnotique. M. Pierre Janet explique les choses de la façon suivante : « Si l'on compare l'arrêt subit, le frisson et le récitqu'elle en fait en somnambulisme, on arriveà cetteconclusionquc tous les mois la scène du bain froid se répète, amène le même arrêt des règles et un délire qui est, il est vrai, beaucoup plus fort qu'autrefois, jusqu'à ce qu'une hémorragie supplémentaire ait lieu par l'estomac. Mais dans sa conscience normale elle ne sait rien de tout cela et ne comprend pas même que le frisson est amené par l'hallucination du froid ; il est donc vraisemblable que cette scène se passe au-dessous et amène tous les autres troubles par contre-coup. > Cette malade avait, de plus, dans l'intervalle de ses grandes attaques à l'occasion des règles, des petites contractures aux bras, à la poitrine, dans les muscles intercostaux, des anesthésies très variées et très changeantes. En outre, elle avait de temps en temps de petites crises sans grand délire, mais qui étaient caractérisées surtout par des attitudes de terreur. M. Janet les explique ainsi : « Les crises de terreur étaient la répétition d'une émotion qu'elle avait éprouvée en voyant, quand elle avait seize ans, une vieille femme se tuer en tom-

bant d'un escalier; le sang dont elle parlait toujours dans ses crises était un souvenir de cette scène; quant à l'image de l'incendie, elle survenait probablement par association d'idées, car elle ne se rattache à rien de précis. » Gomme on le voit, toutes ces explications sont des constatations, mais ne nous donnent aucunement la raison des phénomènes. Reprenons donc les choses à notre point de vue et voyons si nous n'arriverons pas à une explication plus plausible.

Tout d'abord retenons ce fait qu'en dehors de ses grandes attaques cette malade, Marie, est une grande hystérique avec stigmates, accidents permanents et troubles de la sensibilité. Nous savons dans quel état sont plongés de semblables sujets, et que, sous leur apparence de veille, ils sont en réalité en état de vigilambulisme, pouvant varier comme intensité, d'où les troubles de sensibilité changeants de cette malade, et ses petites crises, ainsi que ses contractures passagères et mobiles.

Un premier fait est à remarquer. Avant les règles, Marie devient triste et est prise de douleurs et de secousses nerveuses dans tous les membres. Voilà des phénomènes qui nous sont familiers. Il suffît de voir l'ordre de régression et de progression de la sensibilité des membres pour juger que nous avons affaire à une anesthésie envahissante. Et en effet Marie explique, quand on lui demande ce qui se passe quand elle va être malade : « Mais vous le savez bien, tout s'arrête, j'ai un grand frisson, et je ne sais plus ce qui arrive. » En d'autres termes, son anesthésie se généralise, elle a une sensation de froid, comme nous avons vu que cela se produit dans l'anesthésie des membres, et elle perd complètement connaissance. Mais chez elle ce frisson, cette anesthésie, cette perte de connaissance, ont été provoqués la première fois par l'arrêt de ses règles et par un bain froid. Aujourd'hui les règles seules, comme cela arrive chez toutes les grandes hystériques anesthésiques, suffisent à amener une anesthésie plus profonde. Celle-ci s'accompagne de frisson, et devient assez généralisée pour amener la perte de connaissance. La malade se trouve donc replongée dans un état cénesthésique identique à celui où elle était lors de son premier accident. Il est donc nécessaire que son état mental, que sa personnalité d'alors, reparaissent tels qu'ils étaient autrefois. Aussi la voyons-nous dans la période délirante de ses crises jouer comme une enfant, parler comme à sa mère, etc. Si on l'avait interrogée à ce moment, et si elle avait pu répondre, on aurait certainement constaté qu'elle se croyait à l'âge de treize ans. Mais son attitude, son langage suffisent à montrer qu'il y avait, en même temps que l'idée fixe ou soi-disant telle, retour de tout son état de personnalité ancienne. Mais si l'on admet l'explication de M. Janet,

à savoir la répétition de l'émotion causée par les règles et des accidents qui accompagnèrent leur arrêt, il paraît difficile de comprendre comment la même cause, à savoir l'idée fixe de ses premières règles, amenait tantôt des attaques où elle revivait en rêve cette époque, et tantôt d'autres où elle avait au contraire des phénomènes de terreur liés à une autre idée fixe, l'émotion d'avoir vu à seize ans se tuer une vieille femme dans un escalier. Or il arrive que cette seconde idée fixe amène parfois des crises spéciales où elle apparaît seule. Comment se fait-il que l'apparition des menstrues qui devrait n'amener que des phénomènes liés à une idée fixe spéciale, en amènent qui sont liés à une autre idée fixe? Si l'on admet l'hypothèse de M. Janet, cela est incompréhensible. Si on se base sur notre théorie, les choses s'expliquent au contraire tout naturellement. Ce n'est plus en effet qu'une question de cénesthésie et d'anesthésie plus ou moins profonde. La menstruation n'a plus qu'un rôle banal, d'agent provocateur du trouble de la sensibilité. Si l'anesthésie est très profonde, aussi généralisée, aussi complète que lors des premiers accidents à treize ans, l'état de personnalité du sujet redevient ce qu'il était alors à ce moment précis, et tout se reproduit alors dans son esprit de la même façon. Si l'anesthésie est moins profonde, si elle est égale à celle qui s'est produite lorsque la malade a eu l'émotion de voir se tuer la vieille femme, par exemple, alors c'est l'état de personnalité lié à l'état de sensibilité qu'elle présentait alors, qui apparaît et d'où découlent tous les phénomènes, et physiologiques et psychologiques. On peut imaginer ainsi plusieurs états eénesthésiques différents, liés à des émotions diverses. Que sous une influence quelconque, menstruation, grande et forte émotion, il se produise une anesthésie, un état cénesthésique correspondant à ceux qui ont été produits autrefois par ces différentes émotions, et les personnalités antérieures qui leur étaient associés reparaissent et nous font assister à la vie du malade à cette époque. Ici c'était la menstruation qui était capable de provoquer la plus profonde anesthésie. Mais qu'une émotion violente ait pu en déterminer une équivalente, et tous les phénomènes de l'attaque liée au soi-disant souvenir de l'émotion des premières menstrues se seraient montrés. En d'autres termes l'idée fixe n'est rien. C'est l'état de la personnalité, liée à l'état cénesthésique, qui est tout.

M. P. Janet explique la plupart des troubles hystériques par les idées fixes. Ce sont elles qui produisent les dysesthésies, les hyperesthésies, la] diplopie monoculaire, les tics et les mouvements choréiques, les paralysies et les contractures, et enfin les attaques. Si on ajoute que d'après lui ces idées fixes ont encore une grande

influence sur le développement de l'anesthésie, de l'amnésie et de l'insomnie, on voit que presque toutes les manifestations hystériques sont sous leur dépendance. Je ne m'attarderai pas à revenir ici sur le mécanisme de tous ces troubles hystériques. Je crois avoir suffisamment démontré qu'ils sont dus à des modifications diminutives de la sensibilité et aux oscillations de cette sensibilité dans les divers organes. Quant aux idées fixes, ce ne sont que des idées associées aux émotions qu'ont subies les malades, quand ils étaient dans un état de personnalité analogue à celui dans lequel ils se trouvent de nouveau plongés ; ou bien ce ne sont que des interprétations des troubles de la sensibilité occasionnés par les émotions ayant déterminé la première fois ces états de personnalité.

Je me contenterai maintenant d'expliquer avec ma théorie les caractères et les effets généraux résultant soi-disant des idées fixes, telles que les comprend M. P. Janet.

Tout d'abord, il faut remarquer qu'il a constaté lui-même le rapport des troubles de la sensibilité avec les idées fixes. Il cite en effet des cas où en même temps qu'apparaît l'idée fixe, on voit la sensibilité disparaître ; quand l'idée fixe disparaît, la sensibilité revient, quoiqu'on n'agisse pas dessus. J'ai montré plus haut comment se produisait l'enchaînement de ces deux phénomènes, et comment c'était toujours la sensibilité qui partait la première. M. P. Janet constate lui-même que dans certains cas l'idée fixe peut être mi-consciente, mi-subconsciente. Le sujet est alors en proie à un état émotionnel dont il ne s'explique pas la cause. Ce qui se passait chez Berthe, la malade que je citais plus haut, montre à quoi il faut attribuer cet état de malaise psychique inexplicable, dans lequel le sujet se trouve plongé. Cela tient tout simplement à un état de confusion mentale, provenant de ce que sa sensibilité n'est pas assez perdue pour qu'il cesse de se rendre complètement compte de sa personnalité actuelle et l'est cependant assez pour que, livré à lui-même, sans points de repère pour localiser sa personne dans le temps et dans l'espace, il se croie à une autre époque, et dans un autre lieu, en un mot dans un état de personnalité antérieure. C'est là le gros point en effet, que M. P. Janet a complètement oublié, car il est assez remarquable que dans toutes ses études sur l'état mental des hystériques il ait omis de parler de leur personnalité.

Dans de certains cas donc, si le sujet passe rapidement d'un degré d'anesthésie à un autre, on n'observe pas cette phase de confusion mentale provenant de son état cénesthésique parce qu'il n'est pas assez net pour permettre au sujet de savoir dans quel état de personnalité il est réellement ; si au contraire le passage d'un état à l'autre l'hystérie. — i. 19

se fait plus lentement, on constate qu'il y a un moment d'indécision, l'apport des impressions internes pour décider dans un sens ou dans l'autre s'équilibrant avec les impressions externes. Puis l'anesthésie continuant à s'étendre, à envahir l'organisme, le sujet se trouve ramené à un état défini de personnalité antérieure. Il n'a plus d'hésitation, plus de confusion, et toutes les idées qu'il avait à l'époque où il se trouve ramené, reparaissent et semblent être devenues conscientes. Or, on le voit, bien loin d'être un indice de plus grande netteté de la conscieuce, elles sont liées au contraire à la perte totale d'une partie de la personnalité et par conséquent de la conscience. En réalité ce ne sont pas des idées fixes. Ce sont simplement les idées qu'avait le sujet à un moment donné, et qu'il manifeste de nouveau dès que sa personnalité a été reconstituée au même point. Autant de fois on fera varier sa personnalité, en faisant varier son état cénesthésique, autant de fois on verra apparaître des idées différentes. Gela explique cette remarque de M. P. Janet que l'idée fixe est chez beaucoup de malades une grande cause d'anesthésie, « surtout chez celles qui ne sont pas constamment anesthésiques ». Seulement ce n'est pas cause, mais conséquence qu'il faut dire.

M. P. Janet dit, par exemple, qu'une de ses malades était obsédée par l'idée de boire de l'éther, et que lorsqu'on la voyait anesthésique on pouvait être certain qu'elle avait cette idée. Mais il oublie de nous dire quel était l'état de la personnalité de sa malade à ce moment-là. J'ai observé maintes fois pareil phénomène et voici ce que j'ai toujours constaté : en même temps qu'on voit apparaître une idée particulière, on voit également surgir des troubles soit sensitifs, soit moteurs, soit psychiques, toujours les mêmes, mais en outre en mettant la malade dans des conditions telles qu'elle ne puisse se servir d'aucun point de repère pour contre-balancer le sentiment qu'elle a de sa personnalité, on voit qu'elle se croit] à une tout autre époque que l'époque où l'on se trouve réellement et que ces troubles moteurs, sensitifs et psychiques sont ceux qu'elle avait à un moment donné de sa vie antérieure.

C'est toute sa personnalité qui est modifiée. Ce n'est pas une idée qui amène de l'anesthésie, ou de la paralysie, ou une attaque. C'est sa personnalité qui, en reparaissant dans une de ses phases antérieures, se présente dans son ensemble à nous.

Je ne veux pour preuve de cette régression de la personnalité que le témoignage de M. P. Janet lui-même, quand il nous parle du rôle de l'idée fixe « dans la formation d'un autre stigmate, l'amnésie », et principalement l'amnésie continue. Il constate en effet

que au fur et à mesure de la production des idées fixes latentes, ses malades perdaient le souvenir des événements récents. Après ce que nous avons vu de la régression de la personnalité sous l'influence du réveil de la sensibilité, ce phénomène nous apparaît comme absolument nécessaire. Au fur et à mesure, en effet, que la sensibilité se transformait nous avons vu la régression de la personnalité se produire et le sujet se trouver successivement ramené à un état plus ancien de sa personnalité. C'est ce qui se produit sous l'influence du sommeil hypnotique qui, en plongeant le sujet dans un état anesthésique plus profond, en l'isolant plus complètement du monde extérieur, tantôt détermine la régression de sa personnalité, tantôt met simplement en évidence l'état de personnalité auquel il avait été ramené, mais que le contrôle au moyen des objets du monde extérieur l'empêchait d'affirmer, grâce du reste à ce que ces excitations venues du monde extérieur le maintenaient un peu plus éveillé.

Il suffit de parcourir nos observations pour assister à de pareils phénomènes de régression de la personnalité au fur et à mesure de la perte de la sensibilité. On verra qu'à chaque étape de régression correspondent toutes les idées que le sujet avait alors. Que parmi ces idées il y en ait une qui soit prédominante, il n'y a rien d'étonnant. Mais encore une fois ce n'est pas une idée qu'on peut appeler fixe, puisque dans l'état de personnalité qui va succéder elle va devenir latente, et pourra être ignorée du sujet. C'est une simple image, qui peut plus ou moins persister et voilà tout. Sans cela il faudrait compter comme idées fixes toutes les idées qui ont pu nous préoccuper pendant une phase de notre existence, et qu'ensuite nous avons paru oublier, qui sont devenues subconscientes comme tous nos autres souvenirs, lorsque nous ne les rappelons pas à notre conscience volontairement. Il n'y a en réalité aucune différence.

Nous voyons donc que la régression de la personnalité, sous l'influence de la diminution de plus en plus profonde de la sensibilité, amène forcément l'oubli des phases les plus récentes de l'existence, et qu'ainsi l'amnésie et la production des idées fixes subconscientes sont deux phénomènes corrélatifs l'un de l'autre et ayant tous deux pour cause unique la modification de la sensibilité. C'est un point que nous examinerons d'une façon toute spéciale au chapitre yi. Aussi arrive-t-on facilement, quand on vit continuellement avec ces malades, à reconnaître au moindre indice à quelle époque elles croient être, dans quel état de personnalité elles se croient en leur for intérieur.

On constate alors que l'idée fixe, ou pour mieux dire prédominante,

n'a aucune influence directe sur les accidents. Voici par exemple Jeanne D... (XVII, 262), qui est redevenue paraplégique à vingt et un ans à la suite d'un mariage manqué. Depuis cette époque elle est restée dans le même état d'anesthésie et a été obsédée de cette idée de mariage. On n'a pas manqué naturellement d'attribuer à cette idée tous ses troubles hystériques, et sa paraplégie elle-même, quoiqu'on ne comprenne pas bien le rapport qu'il puisse y avoir entre de la paraplégie et le regret d'avoir manqué un mariage.

Malheureusement pour la théorie des idées fixes, elle avait déjà été paraplégique autrefois à l'âge de quatorze ans, alors qu'il n'était pas question de mariage, et en remontant plus loin encore on retrouvait le début de l'hystérie à neuf ans, à la suite d'une crise somnambulique, et qui s'était accompagnée bientôt de troubles de sensibilité des membres inférieurs, localisés aux articulations tibiotarsiennes d'abord et provoquant des troubles moteurs qu'on attribuait à des entorses légères.

Or un jour que je lui avais fait recouvrer toute sa sensibilité, et qu'après régression de sa personnalité elle était revenue à son âge réel, à l'époque actuelle comme personnalité, elle reperd un peu sa sensibilité à la suite d'une visite de son frère, qui l'émotionne un peu et la fatigue. Elle reste dans un léger état de confusion mentale. C'est un dimanche, elle ne fait rien, reste à rêver, et tout à coup perd sa sensibilité et rétrograde à l'âge de seize ans. Endormie je lui fais recouvrer sa sensibilité : elle revient vite à son âge réel et m'explique qu'aujourd'hui, étant moins occupée, elle s'est mise à songer à son mariage, que peu à peu ses idées se sont brouillées et qu'elle a perdu conscience du lieu où elle se trouvait. Je constate que, malgré l'idée émotion nante de son mariage qui était soi-disant la cause de sa paraplégie et de son état hystérique, elle n'a pas de paraplégie en ce moment. Gela tient simplement à ce qu'elle a rétrogradé à un état de personnalité où elle n'était pas paraplégique. Ce n'est donc pas à l'idée de son mariage manqué qu'est due sa paraplégie. Mais, pourrait-on dire, dans ce cas c'est l'idée de son mariage qui a amené la régression de sa personnalité et son anesthésie. Eh bien! non. Car, c'est toujours la même chose, elle avait commencé dès la veille, sous l'influence de sa visite, à perdre sa sensibilité. L'anesthésie légère d'abord a amené une confusion des idées que nous avons vu se produire quand il y a lutte entre la personnalité actuelle et une personnalité antérieure. Elle a donc commencé à rétrograder. La régression continuant d'autant plus qu'elle est dans l'inaction, et que rien ne la réveille de son anesthésie, elle arrive à l'époque où elle a eu son mariage manqué. Elle se retrouve alors

dans un état cénesthésique identique, où reparaît l'idée du mariage, et elle s'anesthésie de plus en plus. Mais au lieu de continuer jusqu'au moment où elle rétrograde souvent, à l'âge de quatorze ans, où elle est paraplégique, elle est arrêtée par moi dans sa régression à l'âge de seize ans où elle n'avait pas de paraplégie.

En ce qui concerne l'amnésie rétrograde, on voit donc comment les idées dites fixes la provoquent. Quant à l'amnésie continue, M. P. Janet remarque, en citant une malade à l'appui, que chez celle-ci, et chez toutes les autres d'ailleurs, on constata un rapport étroit entre elle et les idées fixes. Quand celles-ci diminuent, la mémoire se rétablit; quand les idées fixes grandissent de nouveau, l'amnésie continue se rétablit complètement. Mais il faut ajouter qu'en même temps qu'il y a de l'amnésie continue il y a aussi de l'amnésie rétrograde et que l'on constate à la fois et le retour des souvenirs depuis les plus anciens perdus jusqu'aux plus récents, et une grande persistance des souvenirs du présent. M. P. Janet explique ces faits par une grande distraction produite par les idées fixes, et par un rétrécissement du champ de la conscience provoqué par l'envahissement de l'idée fixe qui absorbe le peu d'attention disponible du sujet. Il faut reconnaître que c'est en effet faire preuve d'une grande distraction que d'oublier plusieurs mois ou plusieurs années de son existence et de ne pas même se souvenir de ce qu'on a fait il y a seulement une heure. Il n'est pas besoin d'explications si subtiles, et notre théorie rend facilement compte de ces phénomènes.

De même, en effet, que la régression de la personnalité amène l'amnésie rétrograde et met en évidence les idées liées aux divers états antérieurs de personnalité ainsi reconstitués, de même le retour de la sensibilité et la progression de la personnalité qui en résulte amènent la disparition des soi-disant idées fixes liées aux différentes étapes de la personnalité du sujet, et réveillent des souvenirs progressivement. Nous avons tellement mis en évidence ces laits qu'il est véritablement oiseux d'insister sur ce mécanisme si simple. Mais je me bornerai à demander seulement ceci : pourquoi appeler idées fixes des idées liées à un état de personnalité rétrograde, et souvenirs celles liées à un état de personnalité antérograde. C'est toujours la même chose cependant, ce sont toujours des idées simples faisant partie d'un état de personnalité donné. Que cet état soit amené par une perte de la cénesthésie, ou par un retour de la cénesthésie perdue, ce qu'il faut considérer c'est l'état de personnalité lui-même, en tant que résultat d'un état cénesthésique particulier, déterminé.

En un mot il n'y a pas d'idées fixes dans l'hystérie, pas d'obsessions, dans le sens où on l'entend d'ordinaire. Il y a simplement immobilisation de la personnalité consciente, arrêt dans son évolution, par suite de l'anesthésie qui ne lui permet plus de se compléter, de s'accroître par des impressions nouvelles, conscientes. Il y a stagnation, si je puis dire, de la personnalité, comme sensibilité, sentiments, idées, motricité.

En ce qui concerne l'amnésie continue elle-même, il y a lieu d'en donner aussi l'explication. Nous avons vu précédemment à quoi elle tient, à un état d'anesthésie tel que les sujets sont plongés dans un sommeil vigilambulique qu'on prend pour de la veille réelle. Dès lors nous nous trouvons en présence d'un phénomène bien connu et qui se rattache directement à notre théorie. Nous ne sommes donc pas surpris de voir qu'un sujet, devenu subitement anesthésique profondément et plongé dans le vigilambulisme, présente et de l'amnésie rétrograde par suite de la régression de sa personnalité, et de l'amnésie continue par suite de son vigilambulisme, et de soi-disant idées fixes par suite de l'arrêt de sa personnalité consciente.

Nous avons encore une nouvelle preuve de l'exactitude de notre théorie dans cette remarque que souvent les idées fixes privent les malades de sommeil, et M. P. Janet, qui le dit, pense avec Lesage de Genève, que la mémoire est la faculté intellectuelle que la privation de sommeil affecte le plus. Ce qui revient à dire que, du moins chez les malades à idées fixes qui ne dorment plus, ce serait l'insommie qui troublerait la mémoire. Mais alors, ce ne sont donc plus les idées fixes qui provoquent l'amnésie? Les contradictions qu'on retrouve à chaque pas dans la théorie psychologique de l'hystérie nous semblent assez faciles à concilier. Ces sujets, avons-nous dit, sont devenus des vigilambules. C'est parce qu'ils sont vigilambules qu'ils ont de l'amnésie rétrograde et de l'amnésie continue, et c'est, comme nous l'avons amplement démontré au début de cet ouvrage, parce qu'ils dorment du sommeil vigilambulique qu'ils ne peuvent dormir du sommeil naturel.

Enfin il est un caractère qu'on signale encore dans les idées fixes, c'est leur tendance à l'envahissement. Est-ce bien envahissement qu'il faut dire ? Je ne le pense pas. L'idée dite fixe n'est qu'un résidu quand elle existe seule ou presque seule. Dire qu'une idée fixe a envahi le champ de la conscience, c'est dire que le pavillon d'un vaisseau submergé et qui flotte seul au-dessus de l'eau a envahi la surface de l'eau. Pour être envahissante l'idée fixe devrait grandir. Mais dans l'hystérie rien ne peut grandir; tout a, au contraire, tendance à diminuer.

L'idée fixe ne grandit pas plus que tout le reste, mais c'est le reste qui diminue et la fait paraître plus grande. Ce n'est en somme que l'idée la plus forte, la plus capable de résister à l'engourdissement général du cerveau, celle dont le sujet garde la conscience la plus nette. Quand l'anesthésie survient, s'étend, envahit tout profondément, quand un vigilambulisme complet s'installe, entraînant avec lui l'aboulie, l'amnésie continue, l'aprosexie, etc., la personnalité, incapable d'aucune acquisition nouvelle, par suite de l'anesthésie qui ne lui permet plus la perception consciente et durable de ses impressions tant externes qu'internes, réduite à des images anciennes très atténuées par suite de l'engourdissement cérébral, ne présente plus que des vestiges de son passé, et ces vestiges sont constitués par les idées et les sentiments les plus forts, soit par leur ancienneté, soit par leur répétition, soit par le nombre des associations d'idées qu'ils éveillent. lisse montrent comme des témoins de l'ancienne personnalité diminuée, disparue pour la plus grande part. Ce sont les seuls phénomènes par lesquels le sujet se rattache à un moment quelconque de son existence passée. Tout le reste est éteint.

Il est donc naturel que ces idées et ces sentiments apparaissent au sujet et aux observateurs comme ayant pris une importance prépondérante. C'est le cas d'un dément qui, dans le naufrage de ses facultés, conserve deux ou trois idées, qu'il répète à satiété. Dirat-on qu'il a des idées fixes, et que ce sont ces idées qui ont envahi le champ de sa conscience ? Non, sans doute, parce qu'on sait que son affaiblissement intellectuel et moral est dû à des lésions anatomiques, destructives, du cerveau. Mais qu'au lieu de lésions anatomiques il y ait arrêt de fonctionnement physiologique, le résultat n'est-il pas identique, encore qu'il soit réparable? Pourquoi donner . deux explications différentes d'un fait de même nature ?

Est-ce à dire qu'il ne puisse pas y avoir et qu'il n'y ait pas d'idées fixes, d'obsessions dans l'hystérie ? Cela est bien loin de ma pensée, mais je crois qu'elles sont très rares. Quand elles existent, c'est au même titre que chez les dégénérés ordinaires, avec les caractères qu'on reconnaît aux délires émotifs, exagérés peut-être par l'hystérie, comme toutes les manifestations, même organiques, qu'on observe chez les hystériques. Mais ce qu'on a appelé idées fixes chez les hystériques, ce à quoi M. P. Janet a voulu faire jouer un rôle capital dans la genèse des accidents de l'hystérie, cela n'existe pas. Ces soi-disant idées fixes ne sont rien autre chose que les idées naturelles, plus ou moins fortes comme chez les gens normaux bien entendu, qu'a présentées le sujet à un moment donné de son existence et auquel il se trouve ramené par régression ou progression de

sa personnalité, au prorata de l'anesthésie ou du retour de la sensi bilité, quelle qu'en soit la cause.

LES SOMNAMBULISMES

Après tout ce que nous venons de voir précédemment, après avoir montré que l'hystérie n'est autre chose qu'un état de somnambulisme partiel ou général, intermittent ou continu, il est presque superflu de traiter à part les somnambulismes comme manifestation hystérique. Il me paraît néanmoins intéressant d'apporter à l'appui de ma thèse le témoignage des faits d'autrui, et de corroborer mes explications par l'opinion d'auteurs ayant de l'hystérie une tout autre conception.

Je ne m'attarderai pas à montrer la relation étroite qu'on a prouvé exister entre l'hystérie et le somnambulisme, soit naturel, soit artificiel, et comme le dit avec justesse M. Pierre Janet, « le somnambulisme n'est pas seulement hystérique parce qu'il coïncide avec des symptômes hystériques ; en lui-même il représente de la façon la plus parfaite le caractère essentiel de tous les phénomènes de cette maladie et ce seul symptôme résume à notre avis tous les autres ». Je suis absolument d'accord avec lui sur ce point, on le comprend, et pour moi ce symptôme résume si bien tous les phénomènes de l'hystérie qu'il la constitue essentiellement.

J'ai montré dès le début qu'il suffit en effet de « réveiller » les hystériques, de les faire sortir de leur état de vigilambulisme, pour les voir guérir, et j'ai montré en outre que le sommeil naturel était en raison inverse du somnambulisme, et reparaissait lorsqu'il n'existait plus d'état somnambulique, c'est-à-dire que l'hystérie était guérie.

Or M. Janet a fait la même remarque, à savoir que « le somnambulisme naturel ou artificiel disparaît quand la maladie hystérique se guérit ». Seulement, au lieu d'en tirer la conclusion que les faits m'ont amené à admettre, il se contente d'y voir une preuve de la nature hystérique du somnambulisme. Ma théorie de l'hystérie a l'avantage d'expliquer ce fait, comme bien d'autres qu'on se borne à constater sans autre explication. Il y a une excellente raison à ce que les hystériques guéries ne soient plus sujettes au somnambulisme, c'est que leur hystérie n'était qu'un état somnambulique, et que leurs accès de somnambulisme n'étaient que des états de sommeil plus profond au cours d'un état somnambulique ou vigilambulique continu pris pour l'état de veille. Ces accès de somnambulisme se produisent spontanément sous l'influence d'une modification de

l'état cénesthésique, soit à l'occasion d'un rêve, ou d'une émotion quelconque, ou de la fatigue, etc., soit artificiellement quand on épuise l'attention du sujet ou qu'on le sépare du monde extérieur en lui fermant les yeux, en l'engourdissant par un moyen quelconque, en lui enlevant lous ses points de repère extérieurs et ne le laissant qu'en présence de ses impressions cénesthésiques, par suite de l'affaiblissement de tous ses autres sens. On ne fait que répéter en petit l'expérience de Strùmpell. Il n'y a là qu'une question de degré. Si l'anesthésie du sujet est très généralisée et très profonde, on arrive très facilement à l'endormir, sans même lui en donner l'ordre, c'està-dire à l'anesthésier complètement. Nous avons vu à propos du réveil général que les hystériques, au cours soit de leur régression, soit de leur progression de sensibilité et de personnalité, repassent par toutes les phases de leur existence et que, suivant qu'à certaines époques elles étaient ou non anesthésiques, en état de rémission ou non, on les voyait redevenir sensibles ou anesthésiques comme elles l'avaient été, et que l'état de sensibilité apparente à un moment donné ne prouvait nullement que la personnalité fut normale et complète. Il y a lieu en effet de distinguer deux choses dans la sensibilité : d'une part la faculté de percevoir à un moment donné les impressions sensitives et sensorielles, et d'autre part l'empreinte produite par la somme de ces impressions depuis la naissance jusqu'au jour actuel. Or il peut arriver, et il arrive en effet, qu'au cours de l'hystérie un sujet recouvre la faculté de sentir et paraisse ainsi normal et guéri, alors qu'en réalité la somme de ses impressions sensitivo-sensorielles antérieures est incomplète, et qu'il présente sous ce rapport des lacunes plus ou moins étendues, que l'examen seul de la mémoire peut mettre en évidence. On comprend dès lors comment une perte absolue de sensibilité, amenant une régression de la personnalité, puisse mettre le sujet dans un état où il paraisse au contraire avoir la faculté de sentir, et qu'ainsi certains sujets plongés dans le somnambulisme artificiel recouvrent cette faculté, alors qu'en réalité ils perdent une somme plus considérable de leurs images sensitivo-sensorielles.

Voici un cas par exemple pour bien faire comprendre notre pensée. Un schéma mettra encore mieux les choses en évidence (ilg. 7). Je suppose un sujet X né en 1880. Je figure par une ligne continue A B les impressions successives qui de 1880 à 1892 constituent sa personnalité. Pendant tout ce temps il a une faculté de sentir normale, et toutes les impressions sensitivo-sensorielles se sont emmagasinées dans le cerveau sous forme d'images, sans discontinuité. En 1892, au point B, notre sujet perd graduellement ou brusquement sa sensibi-

lité. De B à G toutes les impressions sensitivo-sensorielles ne sont plus que subeonscientes ou même inconscientes, et ne laissent dans le cerveau que des images extrêmement faibles.

Mais sous une influence quelconque X recouvre la faculté de sentir consciemment, et pendant toute l'année 1893, de G en D, sa sensibilité se complète de toutes les impressions qu'il perçoit. Si, arrivé au point D, il avait depuis 1880, en A, conservé sa faculté de sentir sans discontinuité, sa sensibilité se composerait de toutes les impressions de AB, BG, et CD. En réalité, elle n'est composée que de celles de AB et CD. Tout ce qui se rattache à BG fait défaut, et tout en paraissant avoir une sensibilité normale pendant l'année 1893, X a en réalité une sensibilité incomplète. L;anesthésie reparaît en 1894, et la faculté de se sentir revient en 1895. Pendant la période DE les impressions

Fie 7

n'ont pas laissé d'images conscientes, de sorte qu'en F, le pouvoir de sentir étant normal, la sensibilité totale est encore plus incomplète qu'en D, et qu'au lieu d'être constituée par les impressions successives AB, BG, CD, DE, EF, elle n'est en réalité constituée que par AB, CD, EF. Toutes les périodes BG et DE sont inconnues ou à peine connues du sujet selon le degré plus ou moins profond de l'anesthésie. Que sous une influence quelconque il tombe dans un état d'anesthésie aussi profond qu'en 1892, X va se croire revenu réellement à cette époque : il va revivre sa vie d'alors et on dira qu'il est en état second, en somnambulisme. Mais sa sensibilité reparaissant il va continuer le cours de son existence et se retrouvera bientôt à la période CD en 1893, époque où il avait la faculté de sentir. Il aura l'air parfaitement réveillé et cependant sera encore en état second, en somnambulisme, d'une façon évidente. On serait donc porté à dire que l'état de la sensibilité n'est pas en rapport avec la personnalité, et que celle-ci, pour être normale, ne dépend pas du plus ou moins de sensibilité du sujet. Mais en réalité cette sensibilité qui paraît normale, ne l'est pas. Ce qui l'est, c'est la faculté de percevoir des impressions sensitivo-sensorielles et cénes'thésiques, mais la sensibilité totale est diminuée, puisqu'il y a perte de toutes celles qui se sont succédé en 1894 (DE) et 1895 (EF). De même, je suppose qu'on endorme X en 1894, alors qu'il est anesthésique. Il s'engourdit davantage et perd toutes les images sensi-

tivo-sensorielles accumulées depuis B. Il se trouve ramené à l'état où il était en 1891 au moment de devenir anesthésique pour la première fois. On l'examine et on constate qu'il a recouvré sa sensibilité. Doit-on dire dans ces deux cas que le somnambulisme ramène la sensibilité normale et fait disparaître les stigmates ? Nullement ; si le pouvoir de sentir est normal, la sensibilité totale est au contraire très diminuée. Gela nous montre en somme comment, au cours du somnambulisme, soit naturel, soit artificiel, on peut voir un retour de la perception sensitive sans que pour cela on doive en induire que le sujet se trouve ramené dans son état normal.

Lorsque je vais réveiller X, qui parait ainsi avoir recouvré sa sensibilité normale, il redeviendra anesthésique, comme il l'était au moment où on l'a endormi. Faut-il en inférer que son état habituel est moins rapproché de la normale que son état somnambulique? En aucune façon, car si sa faculté sensitive est moindre, sa sensibilité totale est plus grande qu'en B.

Mais de même que pendant le somnambulisme le sujet peut rétrograder à un état de personnalité antérieure, où il avait la faculté de sentir, et paraît ainsi se rapprocher de la normale alors qu'il s'en éloigne, il est des cas où il s'en rapproche en recouvrant la sensibilité, mais cette fois la sensibilité totale. Je suppose que X, anesthésique en 1896, perde encore plus sa sensibilité et rétrograde à 1892. Nous le verrons, en recouvrant sa sensibilité, repasser en 1893 où il avait la perception sensitivo-sensorielle normale, puis en 1894 où il était anesthésique, puis en 1895 où il avait de nouveau la faculté de sentir normalement. Dans ce cas, ce n'est pas parce que X est plongé dans le somnambulisme qu'il recouvre sa sensibilité et ses souvenirs, c'est parce qu'il se réveille au contraire et se rapproche ainsi de la normale. J'ai supposé un cas avec retour complet et alternant de la faculté sensitive. Mais c'est le cas le moins fréquent. Ordinairement il y a persistance d'une anesthésie plus ou moins profonde. Le raisonnement est identique, et les choses se passent de la même façon, avec cette différence qu'au lieu de recouvrer la perception consciente sensitivo-sensorielle le sujet ne la recouvre que d'une façon incomplète et subconsciente.

Ce dont il faut se préoccuper avant tout, c'est de l'état de la personnalité, et c'est par la mémoire qu'on peut l'apprécier. Quand il y a régression de la personnalité dans le somnambulisme, comme c'est le cas le plus fréquent, vous voyez toute la période postérieure à celle où se retrouve plongé le sujet complètement ignorée par lui-

Il n'y a donc pas seulement amnésie au réveil dans le somnam-

bulisme. Il y a fréquemment amnésie du fait même du somnambulisme. Je parle, bien entendu, du so mnambulisme naturel, et non du somnambulisme hypnotique.

Dans ce dernier si, comme c'est le cas le plus ordinaire, on se contente de mettre le sujet dans un état où il n'est plus guère en rapport avec le monde extérieur que par l'ouïe et où il n'y a pas régression de la personnalité, le sujet ne changeant pas de personnalité ou son état d'anesthésie ne correspondant à aucun état analogue antérieur, il n'y a pas d'amnésie de la période actuelle. Je suppose que le sujet X soit endormi, même profondément, en 1892, alors qu'il était anesthésique pour la première fois, et soit de ce fait plongé dans un état d'anesthésie plus profonde. Cet état ne correspondant à aucun état analogue antérieur, il n'y aura aucune modification de la personnalité. Les impressions sensitivo-sensorielles seront seulement très amoindries, et lorsqu'on réveillera X, il ne se souviendra pas plus de son sommeil hypnotique que l'on ne se souvient de son sommeil naturel, quand les rêves qui l'ont traversé n'ont pas été très intenses. Et il en sera de même chaque fois qu'on endormira un sujet sans qu'il y ait régression de la personnalité.

Quand il s'agit de somnambulisme naturel au cours du vigilambulisme hystérique continu, ou d'accès de somnambulisme passager précédant le développement complet du vigilambulisme, il y a lieu d'examiner deux choses au point de vue de la mémoire : le souvenir de ce qui s'est passé pendant l'accès somnambulique et l'étendue de la mémoire en général.

L'amnésie, au réveil, de ce qui s'est passé pendant l'accès de somnambulisme peut être complète lorsque l'état de la sensibilité qui lui est lié ne correspond à aucun état antérieur de la personnalité, et qu'il n'y a pas par conséquent régression de cette personnalité. Nous nous trouvons alors dans le cas du somnambulisme hypnotique, où nous venons de voir comment, dans l'immense majorité des cas, il y avait amnésie au réveil. La seule différence est que la durée du somnambulisme est plus considérable.

Mais lorsqu'il y a régression de la personnalité, l'amnésie n'existe plus à la condition que le réveil soit complet. Si après la régression la progression survient régulièrement, bien loin d'amener l'amnésie, le réveil du somnambulisme amène au contraire, ainsi que je l'ai montré, le retour des souvenirs. Marie-Louise, anesthésique totale au mois de septembre, recouvre au mois de novembre sa sensibilité, rétrograde d'abord à sept ans en arrière, puis recouvre tous ses souvenirs et arrive a l'époque exacte où l'on est. Elle se souvient de tout ce qui s'est passé depuis son arrivée dans l'établissement au mois de

septembre, quoique jusqu'à ce qu'elle ait recouvré sa sensibilité elle ait été continuellement tantôt dans un état de personnalité, tantôt dans un autre, datant généralement de trois ou cinq ans, et qu'elle ait eu une amnésie continue de tous les faits actuels. Lorsqu'elle est revenue à l'état normal, c'est-à-dire qu'elle est réveillée de son vigilambulisme, elle a recouvré tous ses souvenirs, non seulement des années précédentes, mais encore de tous les faits qui se sont passés depuis son entrée, alors qu'elle paraissait n'en conserver aucun souvenir d'une heure à l'autre. Au mois de décembre elle redevient anesthésique et retombe seulement, comme personnalité, au mois de septembre, mais conserve le souvenir de toute sa vie antérieure. Je la réveille de cet état nouveau de vigilambulisme et toute sa mémoire se reconstitue. Quand il y a réveil complet, il y a en effet retour complet de la mémoire.

Si on constate, au sortir d'un état somnambulique avec régression de la personnalité, de l'amnésie, c'est que le réveil n'est pas complet, que la sensibilité totale n'est pas complète. Mais, même dans ce cas, l'amnésie de ce qui s'est passé pendant la période somnambulique n'est pas aussi complète qu'on le prétend. La mémoire est vague seulement. Berthe, Yvonne, Hermine, Camille, etc., qui ont eu une régression de la personnalité de plusieurs années et que j'ai laissées quelque temps aux diverses étapes de leur existence en faisant graduellement progresser leur personnalité, se rappellent plus tard ces diverses phases assez pour qu'il leur semble m'avoir connu étant toutes jeunes, et pour que, retombant dans un état de personnalité postérieur à celui où je les ai laissées la première fois, elles me rappellent tout ce qu'elles ont fait alors, et croient revenir pour la seconde fois à la maison. Voici Jeanne Dès. (XVII, 258) par exemple, qui après avoir rétrogradé de 1895 à 1883, et être restée pendant deux jours dans l'état de personnalité de 1883, revient progressivement à 1886. Je la réveille alors, ou pour mieux dire je lui ouvre les yeux et la laisse dans son état de personnalité de 1886. Elle se rappelle alors que je l'ai soignée déjà en 1883. Dans des séances ultérieures de resensibilisation je l'amène à 1888 et je la réveille de nouveau; et elle se souvient encore que je l'ai soignée déjà deux fois. Elle s'étonne de retrouver les mêmes malades qu'alors. Elle est toujours vigilambule puisqu'elle n'est pas encore revenue à son état de personnalité normale actuelle. Elle n'a d'amnésie que sur un point, à savoir ce qu'elle a fait ici pendant que sa personnalité progressait. Mais comme à ce moment ses yeux étaient fermés, et qu'elle revivait les périodes antérieures de son existence, grâce au retour de ses seules images cénesthésiques anciennes, sans adjonction d'autres

impressions extérieures actuelles, il est évident qu'elle ne peut le savoir. C'est à cette seule circonstance qu'est due son amnésie.

Mais en réalité quand elle a ses yeux ouverts, quand elle paraît réveillée, sortie de son somnambulisme, elle ne Test pas, et l'on ne saurait donc dire qu'il y a amnésie au réveil. Bien loin de là, puisque au contraire c'est quand le sujet sort complètement de son vigilambulisme qu'il recouvre ses souvenirs complets.

En somme, l'anmésie au réveil n'est pas plus le caractère essentiel du somnambulisme que du sommeil naturel. Nous avons vu d'autre part que ce n'était pas l'état de la sensibilité, ou pour mieux dire de la faculté de sentir, qui le catactérisait. Quel est donc le catactère auquel on peut reconnaître qu'un sujet est en état de somnambulisme ? M. Pierre Janet reconnaît qu'il n'y a aucun caractère spécial, et que le somnambulisme est simplement « un état anormal, distinct de la vie normale du sujet », ce qui paraît une tautologie, que « c'est une existence seconde qui n'a d'autre caractères général que d'être seconde », et il réserve le nom de « somnambulismes pour des états dans lesquels le sujet possède des souvenirs particuliers qu'il ne retrouve plus quand il rentre dans son état normal. »

M. Pierre Janet confond ici l'état habituel avec l'état normal. D'après cela, en reprenant l'exemple schématique que j'exposais plus haut, le sujet X, anesthésique en 1896, serait dans son état normal. Si sous une influence quelconque sa personnalité rétrograde en 1893, alors qu'il était sensible, il retrouvera tous les souvenirs de cette année-là. Quand il redeviendra anesthésique et se retrouvera en 1896, devra-t-on dire qu'il est revenu à son état normal ? Je ne le crois pas et j'affirme même que non. Il sera revenu à son état normal quand sa sensibilité totale sera complétée et que, par suite, toute la succession de ses impressions sensitivo-sensorielles sera rétablie, et avec elle la continuité de ses souvenirs et de sa personnalité. Jusquelà, tous les états qu'on considère comme la normale ne sont que des états vigilambuliques, et toutes les considérations et discussions auxquelles on se livre sur les différences entre l'état de veille et le somnambulisme ne s'appliquent en réalité qu'à des variations de l'état somnambulique.

Ce qui me paraît donc caractériser le somnambulisme ou le vigilambulisme, c'est l'état de la personnalité du sujet, lequel peut être reconnu de deux façons, ou par l'anesthésie plus ou moins profonde dans laquelle il est plongé, ou par sa régression à une époque antérieure de son existence, et d'une façon plus générale par l'état de sa mémoire.

J'ai montré précédemment que le soi-disant délire de l'attaque complète n'était que la reproduction d'une époque antérieure de l'existence, et que cette reproduction tenait au retour de la sensibilité cérébrale, dont l'anesthésie avait fait rétrograder la personnalité du sujet. Nous ne serons donc pas surpris de voir qu'on a regardé comme très étroits les rapports entre les états somnambuliques et l'attaque d'hystérie, comme l'a fait Charcot. Le souvenir, pendant les accès somnambuliques prolongés durant plusieurs jours, des attaques antérieures montre qu'il y a entre les deux phénomènes une corrélation étroite. Il y a entre le somnambulisme de l'attaque et le somnambulisme proprement dit, à l'état isolé, cette différence que l'un est précédé de réactions motrices et sensitives, et n'est qu'un aboutissant, une conclusion de ces réactions du côté cérébral, tandis que le somnambulisme spontané tient au contraire à une régression de la personnalité.

Les somnambulismes dits réciproques sont des somnambulismes où il y a régression évidente de la personnalité, et c'est ainsi que les sujets peuvent, comme on l'a vu, continuer dans un accès de somnambulisme un acte commencé dans un accès précédent en le reprenant exactement au même point. Mais que le somnambulisme se rapporte un jour, sous l'influence d'une modification de la sensibilité, à une autre époque, antérieure à celle où le sujet est ordinairement ramené, et il n'y a plus réciprocité. Si un sujet de vingt ans par exemple est ramené dans son somnambulisme ordinaire A à une période où il avait dix-neuf ans, le jour où sa personnalité rétrograde jusqu'à l'âge de dix-huit ans, il est évident que dans ce nouvel état B il ne peut avoir le souvenir cle ses autres accès de somnambulisme, puisqu'ils se rapportent à une époque postérieure à celle où il croit être. Par contre il pourra, dans un nouvel accès de somnambulisme A, recouvrer le souvenir de son somnambulisme B. On a ainsi l'explication toute naturelle de ce que M. P. Janet a appelé les somnambulismes réciproques et dominateurs. On a également celle des somnambulismes en gradation, où Ton voit un état A être dominé par un état B, et celui-ci par un état G, etc., de telle sorte que dans l'état A on ne se souvienne que des autres états A, et dans l'état B on se souvienne à la fois des états A et des états B, et enfin dans l'état C on se souvienne cle tous les autres états. La domination de ces divers états tient tout simplement, selon moi, à ce que les états de personnalité auxquels correspondent ces divers somnambulismes sont postérieurs dans le temps les uns aux autres.

C'est donc toujours le même mécanisme dans tous les cas, et toutes les variétés qu'on a voulu créer dans les somnambulismes

30i NATURE DE L'HYSTÉRIE

se confondent dès qu'on s'adresse à ce caractère capital, à savoir l'état de la personnalité du sujet pendant son somnambulisme. On comprend dès lors comment la mémoire, dont on a fait la base des caractères du somnambulisme, paraît tantôt s'étendre, tantôt se restreindre. Cette étendue tient tout simplement aux variations de la personnalité dans le temps ; elle augmente quand elle progresse ; elle diminue quana elle rétrograde.

Toutes les formes du somnambulisme peuvent s'expliquer par les modifications de l'état de la personnalité, laquelle est liée à l'état de la sensibilité et particulièrement de la cénesthésie. Mais il y a des cas où l'état nouveau de la sensibilité ne correspond à aucun état antérieur identique. Dans ce cas la personnalité est amoindrie, restreinte autant que possible, mais il n'y a pas de régression. C'est alors qu'on a affaire à ce qu'on nomme le sommeil hystérique, la léthargie, la mort apparente. Tout l'organisme fonctionne au minimum et le sujet est incapable de réagir d'aucune façon à toutes les excitations qu'on peut lui faire. Les régions intellectuelles du cerveau paraissent les moins atteintes, et le sujet conserve souvent le souvenir de tout ce qu'il a entendu. Mais il ne voit pas, ayant les yeux fermés, il ne sent pas tactilement ni douloureusement, il n'a plus conscience de ses viscères. L'ouïe seule paraît persister pour le mettre en rapport avec le monde extérieur.

Dans le somnambulisme cataleptique la différence principale consiste en ce que le sujet a les yeux ouverts. Son centre auditif fonctionne beaucoup moins bien ; c'est clans la sphère visuelle que se passent surtout les phénomènes, ce sont les images visuelles qui surgissent à l'esprit du sujet et c'est en rapport avec ces images qu'il prend des attitudes particulières. Si par un moyen quelconque on modifie ces attitudes, on transforme les sentiments qui les accompagnent. La personnalité du sujet est extrêmement restreinte. Ce n'est plus même une phase, un épisode de son existence qu'il revit, c'est une image quelconque qui subsiste et amène avec elle le sentiment qui lui est corrélatif. L'association de l'image, du sentiment qu'elle provoque et du mouvement qui en résulte est telle qu'elle peut se faire en sens inverse, et que si on provoque le mouvement, le sentiment suit et l'image surgit. On appelle cela de l'automatisme ; ce n'est en somme que l'exagération du phénomène normal de l'association des idées. Mais il faut qu'il y ait un sentiment lié au mouvement, sinon l'attitude n'amène pas plus d'image que l'image n'amène d'attitude. Le sujet est entièrement passif; il est incapable de transformer une idée en acte. Dites-lui qu'un serpent est devant lui et va

le mordre, il prend l'attitude de la peur, mais dites-lui de lever le bras, et au lieu de le lever il répète votre ordre. C'est que celui-ci n'a fait que frapper son centre auditif associé le plus directement et le plus intimement à celui de la parole. C'est donc lui qui est excité et qui ne peut que répéter ce que lui a transmis le centre auditif. Mais l'excitation s'arrête au centre du langage, elle ne va pas jusqu'aux centres intellectuels capables de la réfléchir sur les centres du mouvement du bras. En un mot les centres intellectuels sont hors de service. Il n'y a plus que des réactions de centre sensoriel à centre cénesthésique ou moteur ou réciproquement.

A un degré supérieur la personnalité devient plus nette et plus active. Le sujet, qui dans le somnambulisme léthargique était incapable de réagir à aucune excitation extérieure, qui dans le somnambulisme cataleptique réagissait seulement aux sentiments mais non aux idées, et où il n'avait guère plus de volonté, où les mouvements étaient en quelque sorte réflexes de même que le sentiment, le sujet devient dans ce nouveau degré de somnambulisme, qu'on a nommé monoidéique, capable d'agir conformément à une idée, de se diriger suivant un but, et de faire preuve de jugement, de raisonnement et de volonté. La seule chose dont il ne soit pas maître, c'est de son idée; il ne fait que constater, sanspouvoir le modifier, ce qui a rapport à elle, soit pour l'aider à la réaliser, soit pour l'entraver. Dans la forme cataleptique un sentiment entraînait une attitude conforme, ici c'est une idée qui entraîne des actes en rapport. Le point de départ est différent, mais le mécanisme est le même. Au lieu d'avoir affaire à une association préétablie d'un sentiment avec une attitude, nous avons affaire à une association d'une idée avec un acte. C'est un phénomène plus compliqué, qui prête surtout à plus de variétés, mais qui en soi est absolument comparable au précédent. Quant au somnambulisme complet, c'est celui où se trouvent plongées habituellement les grandes hystériques ; c'est plus exactement du vigilambulisme, car les sujets ont l'air d'être à l'état de veille, vont, viennent, parlent, agissent, et en réalité sont endormis.

Cela complique singulièrement l'étude des somnambulismes que ces états plus ou moins prolongés de vigilambulisme, quel qu'en soit d'ailleurs le degré. En effet, dans cet état, le sujet vit par un côté une époque antérieure de son existence, et par l'autre il vit la vie réelle actuelle. Il y a donc immixtion des images actuelles dans les images anciennes, et il en résulte un état de confusion des idées quelquefois extrêmement marqué et que nous allons retrouver tout à l'heure en parlant des délires.

l'hystérie. — i. 20

Pour peu qu'au milieu de cet élat de vigilambulisme continu surviennent des états de sommeil plus profond, et tels qu'il y ait régression nette et tranchée de la personnalité, durant eux-mêmes plus ou moins longtemps, et pendant lesquels le sujet continue à se mouvoir dans le milieu où il se trouve tout en vivant intérieurement une autre existence antérieure, l'on comprend sans peine à quels états complexes on peut arriver par suite de la superposition, de la juxtaposition, de la combinaison de tous ces états divers de personnalité.

L'hémi- somnambulisme n'est qu'une variété ou plutôt un degré particulier du somnambulisme complet. Il est très fréquent de l'observer. Les crises de nuage ne sont pas autre chose que de l'hémisomnambulisme ; quand un sujet, les yeux ouverts, se croit en 1895, et les yeux fermés en 1893, comme Berthe, cela nous montre tout simplement que, lorsqu'il a des points de repère extérieurs, il se rend compte qu'il est réellement en 1895, et lorsqu'il ne peut se guider que sûr ses impressions internes, il se croit à l'époque où son état cénesthésique était le même qu'actuellement. Qu'au lieu de lui fermer les yeux, on fixe son attention sur un point quelconque de son corps, il continue à évoluer dans le monde extérieur tel qu'il le connaît dans son vigilambulisme ordinaire, mais en réalité son cerveau perçoit des impressions internes qui le reportent à une époque antérieure. Si on fait écrire le sujet, si on l'interroge à voix base, derrière lui, on s'adressera à sa personnalité latente, et de même que successivement les yeux ouverts ou fermés sa personnalité réagissait de façon différente, de même maintenant simultanément la partie de sa personnalité actuelle répondra d'un côté, et à sa façon, la partie de sa personnalité ancienne réagira de l'autre soit en écrivant, soit en parlant. C'est alors qu'on aura l'écriture automatique, et d'une façon générale qu'on verra se développer tous les phénomènes subconscients. On discute pour savoir s'il peut y avoir simultanéité entre deux mouvements différents, l'un se rapportant à la personnalité actuelle, l'autre à la personnalité ancienne. Je n'y vois pour ma part aucun empêchement du moment que les deux mouvements ne sont pas commandés par le même centre. D'ailleurs le plus souvent il y a alternance entre les actes ressortissant aux deux personnalités associées.

Quant à l'état de la conscience dans cette variété de somnambulisme, il n'est que trop évident que celle qui correspond à l'état de veille apparent n'est pas plus normale que celle qui correspond à la personnalité seconde, ou pour mieux dire antérieure. Car ce qui fait la différence entre les deux personnalités, c'est uniquement qu'elles

correspondent à deux époques différentes. Marie-Louise, étant redevenue anesthésique et ayant alors de la confusion mentale, me dit, quand je lui demande à l'improviste en quelle année nous sommes : « C'est drôle, du côté gauche il me semble que c'est 1893 et du côté droit que c'est 1896. » Or, elle est plus anesthésique à gauche qu'à droite. L'hémi-somnambulisme n'est pas un mélange de somnambulisme et d'état de veille, c'est une juxtaposition de deux états somnambuliques. Suivant que les sensations externes qui rattachent le sujet au monde extérieur actuel, ou les impressions cénesthésiques, qui le rattachent à une époque antérieure, prédominent, on a affaire à du vigilambulisme ou à un état second. On a du reste remarqué que plus la conscience de l'état de veille apparente, et qu'on considérait comme normale, se restreignait, plus l'automatisme se développait, et qu'on arrivait à voir l'hémi-somnambulisme se transformer en somnambulisme complet.

Dans le somnambulisme spontané il y a donc quelques distinctions à établir, mais ce n'est ni sur l'état de la mémoire, ni sur l'état de la sensibilité, ni sur les actes du sujet que l'on peut se baser, non plus que sur son degré d'intelligence, mais bien sur l'état de sa personnalité. Nous nous trouvons en effet en présence de deux cas : ou il y a régression de la personnalité, ou il n'y a pas régression.

Dans la première catégorie, — le somnambulisme avec régression de la personnalité — rentrent les somnambulismes réciproques ou alternants e^ tous les états dits seconds d'une façon générale.

Dans la seconde catégorie — le somnambulisme sans régression de la personnalité — rentrent les somnambulismes léthargiques où il n'y a aucune réaction motrice, cataleptiques où il y a des réactions motrices réflexes en rapport avec des sentiments, et monoidéiques ou soi-disant tels où il y a des réactions motrices volontaires en rapport avec des idées et des sentiments, et enfin le vigilambulisme et l'hémi-somnambulisme qui y conduit.

Je ne reviendrai pas sur le mécanisme des somnambulismes de la première catégorie. Tout ce que j'ai dit à propos des amnésies, des idées fixes, des attaques, et, dans ce chapitre même, du somnambulisme, suffît amplement. Les somnambulismes de cette catégorie sont dus essentiellement à ce que le sujet se retrouve, par suite d'une modification de sa sensibilité, et particulièrement de la cénesthésie, dans un état identique à un autre antérieur, et se croit ainsi revivre à l'époque où il était dans ce même état. Il pense, agit et sent comme il pensait, agissait et sentait alors. Rien n'est plus simple, et l'on comprend immédiatement que la mémoire et tous les phé-

nomènes somatiques ou psychiques que le sujet présentait alors soient à l'unisson de cet état de personnalité.

Le mécanisme des somnambulismes de la seconde catégorie est différent. C'est toujours à un état particulier de la sensibilité périphérique et viscérale qu'on a affaire. Mais ici il n'y a pas de régression nette de la personnalité. Voici pourquoi :

Dans les cas de la première catégorie on a affaire à des sujets plongés dans un état de vigilambulisme permanent, qui pendant le cours de leur existence subit des variations plus ou moins grandes, diminue ou augmente sous diverses influences, et dont chaque variation peut persister elle-même pendant plus ou moins longtemps. Il y a donc une série d'états de personnalité différents et plus ou moins prolongés, correspondant à des états particuliers de la sensibilité et particulièrement de la cénesthésie. Que sous une influence ou sous une autre la sensibilité du sujet se modifie d'une façon telle qu'elle soit identique à ce qu'elle a été déjà à un moment donné, et forcément le sujet se croira le même qu'alors. Pour que cela puisse se produire il faut que la sensibilité totale soit diminuée habituellement. Dans les somnambulismes de la seconde catégorie il n'en est plus de môme, et deux cas peuvent se présenter : ou bien la perte de sensibilité est trop complète pour qu'il y ait un état psychique correspondant, ou bien cette perte de sensibilité n'est identique à aucune autre subie antérieurement. Dans le premier cas il y a, suivant ce qui subsiste de sensibilité, soit somnambulisme léthargique, soit somnambulisme cataleptique, soit somnambulisme monoïdéique. Dans le second il y a vigilambulisme complet ou hémisomnambulisme. Mais à la vérité il y a une différence bien marquée entre les somnambulismes des deux catégories : dans la première c'est à des états seconds, à des variations d'un état somnambulique général qu'on a affaire ; dans la seconde c'est à du vrai vigilambulisme, à du vrai sommeil qu'on a affaire.

Suivant que ce sommeil est plus ou moins profond on a tous les degrés, depuis l'état léthargique, la mort apparente, jusqu'à l'hémisomnambulisme, en passant par l'état cataleptique, l'automatisme monoïdéique et le vigilambulisme complet.

Il nous faut donc nous demander en quoi consiste ce sommeil spécial et à partir de quel moment on peut dire qu'une hystérique est en état de vigilambulisme. Pour cela il nous faut savoir comment se développe l'hystérie.

Qu'il y ait ou non un accident initial, c'est toujours par de la céphalée que débute l'hystérie ; céphalée s'accompagnant de sensa-

tions souvent si bizarres que les malades n'osent pas les avouer, comme Jeanne D... (X, 133) qui avait la sensation que des clous rouilles s'enfonçaient dans sa tète, ou que des poids s'y déplaçaient. Ce sont en effet deux sensations, celle de clou et celle de poids, de masse se déplaçant dans la tête, qui sont les plus fréquentes. Cette céphalée s'accompagne de troubles du caractère, puis de troubles du sommeil (diminution, cauchemars, peurs nocturnes, etc.) qui bientôt finit par disparaître. On voit alors apparaître des anesthésies localisées, passagères, puis généralisées et permanentes, avec des attaques quelquefois, soit complètes soit incomplètes, ou de formes variées.

Mais ce qui est frappant, c'est de voir que peu à peu les sujets s'arrêtent dans leur évolution mentale, et s'engourdissent graduellelement, en même temps que leur volonté et leur mémoire diminuent, que leurs fonctions organiques se ralentissent, que leur sommeil se perd, et que leur sensibilité diminue et finit par disparaître.

Quand l'anesthésie est généralisée, et le sommeil nul, l'hystérie est constituée, et le vigilambulisme est complet. A partir de ce moment le sujet dort, tout en paraissant éveillé; toutes ses sensations périphériques ou organiques sont diminuées, ses perceptions sont subconscientes, et sa personnalité est affaiblie en conséquence. Il dort si bien, que lorsqu'on le réveille il se retrouve au moment même où \\\ était devenu vigilambule, comme on peut le voir dans la plupart de nos observations.

Mais avant d'en arriver là, à ce sommeil complet, l'engourdissement a été partiel, et c'est ici que se place une constatation qui est indispensable pour comprendre les choses, à savoir qu'il y a des somnambulism.es partiels et que le somnambulisme n'est pas un état psychologique englobant toute la personnalité. Chaque centre cérébral est capable de tomber en somnambulisme ; et ce n'est que lorsqu'il y a un nombre considérable de centres cérébraux ainsi endormis qu'il y a du vigilambulisme.

Le terme de somnambulisme est, en effet, un très mauvais terme pour désigner ces états de sommeil, qui ne sont autre chose que de l'engourdissement, de l'anesthésie des centres cérébraux, absolument comme dans le sommeil normal, avec cette différence qu'ils n'ont pas de tendance à se réveiller complètement d'une façon spontanée.

Chaque centre du cerveau peut donc être le siège d'un engourdissement, d'un sommeil particulier. A ce sommeil d'un centre cérébral répondent d'une part un point douloureux dans la partie correspondante du crâne, et d'autre part une diminution de la sensibilité ou

de l'anesthésie de la région du corps en relation avec ce centre. Gela nous explique comment se développent les troubles localisés de l'hystérie. Mais l'influence sous laquelle un centre a pu ainsi s'engourdir agit généralement sur plusieurs à la fois, et bientôt on voit toute une région du corps s'anesthésier et, ainsi qu'on l'a justement remarqué, suivant une distribution fonctionnelle et non anatomique. C'est qu'en effet il s'agit d'un trouble central, d'un trouble des centres fonctionnels.

A partir de ce moment tous les phénomènes qui se passent dans la région atteinte sont troublés : les perceptions arrivant au centre sont affaiblies, les ordres émanant de ce centre ne le sont pas moins. Tout est au-dessous du seuil de la conscience et n'est plus dès lors réglé que par les lois du mécanisme physiologique, sans intervention des centres psychiques. Le centre engourdi, endormi, fonctionne d'une façon réduite, et individuellement. Dès qu'il est endormi, toutes les impressions qui s'y rapportent cessent de faire partie de la personnalité du sujet, et cela sans qu'il puisse intervenir, puisqu'il n'en a pas conscience. Je ne comprends donc pas du tout M. Pierre Janet quand il parle du choix que les sujets font automatiquement de certaines impressions pour les rattacher à leur personnalité, à l'exclusion de certaines autres. S'il y a choix, détermination, il faut qu'il y ait jugement, réflexion, et partant conscience. Un choix automatique n'est plus un choix, c'est à peine un classement. Mais ce qui se comprend encore moins, c'est la raison par laquelle le sujet choisirait telles impressions plutôt que telles autres pour les rattacher à sa personnalité.

Donc, dès qu'un centre est endormi, les éléments constitutifs de la personnalité qui en provenaient cessent de contribuer à cette personnalité. Celle-ci en reste donc au point où elle en était quand les centre s'est endormi.

Mais bientôt d'autres centres s'endorment à leur tour de la même façon. Nous nous en apercevons aussitôt à trois signes principaux : l'anesthésie périphérique, le point douloureux du crâne au niveau du centre atteint, et la diminution du sommeil normal. Les régions cérébrales qui restent éveillées étant de moins en moins étendues, le sommeil naturel est en proportion directe de leur importance. De sorte que plus l'engourdissement, plus le sommeil pathologique des centres cérébraux gagne de terrain, plus le sommeil naturel diminue, jusqu'à arriver à zéro, quand tout le cerveau est pris.

Chaque fois qu'un nouveau centre s'engourdit, tombe en sommeil, la personnalité consciente du sujet diminue d'autant, et ainsi l'état de la conscience peut être comparé à celui du sommeil naturel. Mais il

arrive un moment où il y a égalité pour ainsi dire entre les régions anesthésiées, endormies, et les régions sensibles et éveillées du cerveau, où il y a égalité entre les phénomènes conscients et les phénomènes subconscients. Dès lors le sujet doute de sa personnalité; il y a hémi-somnambulisme, et c'est alors qu'il suffît de supprimer ou de ramener dans sa perception tel ou tel ordre de sensations pour le voir passer d'un état de personnalité à un autre, et de l'époque actuelle à une époque antérieure.

Puis les choses marchant toujours, l'anesthésie cérébrale devenant de plus en plus envahissante, le sujet tombe dans un état d'anesthésie périphérique et centrale complète, avec insomnie absolue et subconscience. H y a alors vigilambulisme. Il ne saurait y avoir au début régression de la personnalité, car les centres se sont endormis les uns après les autres, à des intervalles de temps inégaux, et lorsqu'arrive l'anesthésie complète du cerveau il n'y a eu encore aucun état analogue auquel le sujet puisse se trouver reporté. Il le pouvait quelque temps avant en état d'hémi-somnambulisme, par suite du contraste qui existait entre sa personnalité consciente et sa personnalité inconsciente, l'une ayant continué à s'accroître, l'autre s'étant arrêtée dans son évolution. Il ne le peut plus maintenant que tout est anesthésié, que tout est subconscient ou inconscient, et que tout se combine automatiquement.

Ce n'est qu'une fois le vigilambulisme constitué que, par suite des variations qu'il va subir dans son intensité, il pourra se former de nouveaux états de personnalité dans lesquels ultérieurement le sujet pourra retomber, en se trouvant ramené par une influence quelconque dans des états de sensibilité identiques, en même temps que ses impressions actuelles, ses sensations provenant du monde extérieur, seront trop faiblement perçues pour contrebalancer son état cénesthésique.

Il faut considérer en outre qu'au fur et à mesure que l'engourdissement, que le sommeil survient dans les différents centres cérébraux, la personnalité se complique singulièrement. Le sujet continue à vivre, à agir, à penser, à sentir consciemment dans une certaine partie de son cerveau. Mais les impressions du monde extérieur produisent sur lui un effet quelquefois singulier, car il les perçoit à la fois consciemment et telles qu'elles sont, et subconsciemment et déformées par l'anesthésie du centre récepteur. Tel objet, par exemple, lui paraîtra bleu d'un œil et jaune de l'autre; telle saveur lui paraîtra désagréable d'un côté et agréable de l'autre, tout en sachant bien que c'est le même objet qui la provoque; les impressions cénesthésiques elles-mêmes sont troublées et nous avons vu plus haut

quelles sensations bizarres pouvaient accompagner les degrés divers de l'anesthésie organique. Pendant tout le temps que le vigilambulisme se développe, il y a donc desétats depersonnalité très difficiles à déterminer, résultant de combinaisons extrêmement variées entre les divers centres atteints de sommeil. Mais les choses ne vont pas forcément jusqu'au vigilambulisme complet. Elles en restent souvent à l'hémisomnambulisme, et souvent aussi à des somnambulismes localisés à certains centres d'une façon assez intense, et assez faible dans d'autres pour n'y déterminer qu'une légère obnubilation de la conscience.

Mais quelles que soient les combinaisons multiples, et comme nombre décentres atteints, et comme intensité du sommeil dont ils sont atteints, qui peuvent exister, le mécanisme est toujours le même. C'est un engourdissement du cerveau, qui gagne petit à petit le plus souvent, mais qui quelquefois le saisit en masse soit brusquement, soit graduellement. Cet engourdissement, qu'on peut comparer à celui du sommeil normal, présente avec lui cette différence qu'il se produit souvent localement et qu'il n'a que peu de tendance à disparaître spontanément. Le vigilambulisme n'est constitué que lorsque tous les centres sont plus ou moins en sommeil. En quoi consiste cet engourdissement? est-ce de l'épuisement, de l'inhibition ou autre chose? à quoi est-il dû? Ce sont autant de points sur lesquels nous reviendrons et que nous aurons à discuter quand nous étudierons la genèse et la nature de l'hystérie à la lumière de tous ces faits dans le chapitre vi.

Ce qui paraît certain actuellement, c'est que les états désignés sous le nom de somnambulisme forment deux catégories bien distinctes, la première étant composée d'états de personnalité spéciaux au cours du vigilambulisme, la seconde étant constituée par des formes particulières et localisées d'engourdissement, de sommeil des centres cérébraux.

Mais ce quiest nonmoins évidentdansles deuxcas, c'est qu'il s'agit, là comme partout, là plus que partout devrais-je dire, puisque c'est le trouble fondamental de l'hystérie, celui sur lequel tous les autres viennent se greffer, celui qui seul permet leur développement, d'un trouble de la sensibilité. Et par là je n'entends plus seulement la sensibilité objectivement appréciable par nos moyens d'investigation, mais bien la sensibilité organique du cerveau, dont l'état des viscères et des membres n'est que le reflet.

Ce rapport qui existe entre les somnambulismes et la sensibilité a d'ailleurs été remarqué par d'autres auteurs, et M. Pierre Janet en particulier note que « dans tout somnambulisme naturel et incontes-

table des hystériques, il y a des modifications presque toujours très appréciables dans la répartition des anesthésies et que ces modifications jouent un rôle considérable dans les amnésies consécutives ». En ne prenant pas pour point de départ la sensibilité, ni l'état cénesthésique et celui de la personnalité par conséquent, il arrive du reste exactement aux mêmes constatations que moi-même. Pour lui en effet, l'amnésie au réveil dépend de ce que le sujet est incapable de rattacher à sa personnalité présente les souvenirs du somnambulisme. J'ai montré de plus que pendant le somnambulisme il est incapable également de rattacher à la personnalité qu'il croit avoir les impressions actuelles ou postérieures à l'époque à laquelle se rapporte cette personnalité, cet état second où il se trouve. Ces troubles de la perception personnelle tiennent, selon M. Janet, à un rétrécissement permanent du champ de la conscience et à un affaiblissement de la synthèse psychologique. Mais ces explications n'en sont pas, et on est en droit de demander à quoi tiennent le rétrécissement du champ de la conscience et cet affaiblissement de la synthèse psychologique, de même qu'aussi la prédisposition des hystériques aux amnésies localisées, dont il parle plus loin et qui justifierait leur oubli des somnambulismes précédents. C'est là précisément ce que nous avons eu la prétention d'expliquer physiologiquement par l'engourdissement, le sommeil des différents centres du cerveau, et nous avons vu que, grâce à cette théorie, basée d'ailleurs sur les faits exposés précédemment, nous pouvons comprendre facilement toutes les particularités des états somnambuliques, et l'amnésie au réveil, et les transformations de la personnalité, et le souvenir réciproque, et le dédoublement de la personnalité, et toutes les formes variées qu'on a décrites dans les somnambulismes.

J'en aurais fini, si je ne voulais dire quelques mots de deux autres points qui ont une certaine importance, le somnambulisme nocturne et le somnambulisme artificiel.

La clinique a démonré que le somnambulisme nocturne est un phénomène qui survient presque toujours chez des hystériques, et qui par son caractère même est essentiellement hystérique quoique on le voie souvent apparaître à l'état isolé chez des sujets ne présentant aucun autre stigmate, aucune autre manifestation hystérique. Il ne traduit qu'une tendance du sujet à grouper ensemble, sous une influence quelconque, des images sensitives, motrices, sensorielles, cénesthésiques, déjà éprouvées simultanément, et à repasser ainsi par un état de personnalité plus ou moins antérieure. De même que ce

phénomène se produit très facilement quand le sujet est plongé dans cet état de sommeil pathologique qui constitue le vigilambulisme, de même il se produit très facilement aussi quand l'engourdissement cérébral est produit par le sommeil normal, qui permet de la même façon subconsciente, automatique, au groupement des images anciennes de tous ordres apparues simultanément, de se reconstituer et d'amener ainsi les réactions idéologiques, sentimentales et motrices anciennes, déjà suscitées autrefois par les impressions dont il ne subsiste que les images aujourd'hui.

Entre le rêve simple, le rêve parlé et le rêve agi ou somnambulisme nocturne, il n'y a qu'une différence de degré. Mais entre le somnambulisme nocturne et les somnambulismes de différentes formes que nous venons de passer en revue il y a une autre différence : c'est que dans le somnambulisme nocturne le groupement des anciennes images peut être modifié pas l'adjonction d'autres images associées dans d'autres circonstances. Je m'explique. Dans le rêve soit simple, soit parlé, certaines images, surtout visuelles, surgissent et produisent la reviviscence d'une scène quelconque à laquelle le sujet a été ou non mêlé. Mais les différentes images qui constituent cette scène sont associées elles-mêmes à d'autres images d'une façon plus ou moins forte, et il en résulte que le rêve dévie si souvent, se transforme et paraît absolument incohérent. Quand le sujet est directement en jeu dans la scène qui se déroule de nouveau dans son esprit, il lui arrive alors de parler, si les images sont assez intenses pour amener des réactions motrices du centre du langage. Mais là encore ces images s'associent à d'autres et font encore une fois dévier le rêve et le rendre incohérent. Dans le rêve agi le groupement est plus puissant encore entre les diverses images. C'est presque une véritable personnalité qui se reconstitue, telle qu'elle a existé antérieurement, à un moment donné, où le cerveau a reçu simultanément des impressions intenses et fortement associées. Cet état est très comparable au somnambulisme monoïdéique. Mais là encore il y a immixtion d'autres images, d'une part par associations préétablies, et de l'autre éveillées parles obstacles, les circonstances du milieu dans lequel se meut le somnambule. Il n'y a donc pas reconstitution complète d'un état de personnalité autrefois traversé, de sorte que si, dans ses grandes lignes, l'accès de somnambulisme reste identique à luimême, il peut subir des modifications sous l'influence des conditions dans lesquelles le somnambulisme se développe et le sujet évolue. Il n'y a pas régression de la personnalité ancienne, il y a développement d'une personnalité particulière constituée en partie par des éléments nouveaux, résultant d'autres images associées dans d'autres

circonstances avec ces éléments, ou suscitées par le milieu dans lequel agit le somnambule.

Dans les accès de somnambulisme au cours de l'hystérie confirmée, c'est-à-dire de cet état de sommeil pathologique qui la constitue essentiellement, il y a au contraire un groupement très cohérent d'anciennes images, sans immixtion d'éléments étrangers, et le sujet repasse complètement par un état de personnalité antérieure. La cohésion des éléments de cette personnalité est telle que toutes les circonstances extérieures sont incapables de la modifier, et que les impressions provenant du monde extérieur, et en contradiction avec les images anciennes qui sont suscitées, sont négligées par le sujet, qui ne vit que son rêve.

Le somnambulisme nocturne, comme toutes les autres formes de somnambulisme, ne se développe donc qu'à la faveur d'un engourdissement préalable du cerveau, qui, dans l'espèce, est l'état de sommeil normal, tandis que dans les autres cas c'est cet engourdissement spécial des centres cérébraux qui aboutit au vigilambulisme complet, avec suppression complète du sommeil normal.

La différence entre les deux sortes de somnambulism.es, c'est que dans le cas de somnambulisme nocturne l'engourdissement cérébral n'est pas assez profond pour qu'il y ait reconstitution complète d'une personnalité antérieure et qu'il y a immixtion d'autres images dans le groupe principal, tandis que dans le cas de somnambulisme à proprement parler hystérique, il y a, ainsi que nous l'avons vu plus haut, ou régression de la personnalité à une époque antérieure et dans un état céneslhésique identique (état second véritable), ou diminution en bloc de la personnalité, qui peut même être presque abolie.

En somme dans tous les cas le mécanisme peut se résumer de la façon suivante : engourdissement du cerveau; abolition des impressions du dehors, et éveil automatique et subconscient des images d'ordres divers emmagasinées dans les centres cérébraux; constitution d'un état de personnalité, soit déjà traversé, soit de nouvelle formation, et réactions motrices, idéologiques et sentimentales en rapport avec les éléments intégrants de cet état de personnalité.

Passons maintenant au somnambulisme artificiel. Ici nous abordons un sujet plus complexe, par suite de l'utilisation thérapeutique ou autre qu'on a faite de ce somnambulisme provoqué. Je ne m'attarderai pas à recommencer les éternelles discussions sur le point de savoir si tout le monde, ou une certaine catégorie de gens seulement, est hypnotisable et peut tomber dans le somnambulisme, et si tout

somnambulisme hypnotique permet la suggestion. Cette étude du somnambulisme artificiel comprend en effet deux aspects divers : celui de l'hypnotisme et celui de la suggestion.

Avant de rien en dire je me bornerai à rappeler la remarque que j'ai faite, ainsi que d'autres cliniciens, en dehors de toute opinion dogmatique préconçue, à savoir que les hystériques cessent d'être somnambules quand elles cessent d'être hystériques et ne peuvent plus être endormies. Et comme, d'autre part, je crois avoir amplement démontré que l'état hystérique n'est autre chose qu'un état somnambulique, il s'ensuit tout naturellement que si les hystériques peuvent être endormies artificiellement, c'est parce qu'elles sont plongées dans un somnambulisme partiel ou complet, léger ou profond. Pour ma part, je n'ai jamais vu plonger dans le sommeil hypnotique que des hystériques, et si on endort des gens qui ne le paraissent pas, cela ne prouve pas qu'ils ne le sont pas ou ne sont pas prédisposés à le devenir.

Quand on lit les observations des partisans de l'hypnotisme et de la suggestion, on est en effet frappé de voir à quel examen superficiel les sujets ont été en général soumis. Et quand même on ne trouverait pas de signe d'hystérie avérée, actuelle, ce qui est important c'est la tendance à pouvoir s'engourdir et à rester engourdi, endormi. L'hystérique, avant d'être hystérique, ne présente non plus que la tendance aie devenir. C'est jusque-là un sujet normal, mais cependant il ne l'est pas autant que tel autre qui ne deviendra jamais hystérique. Ce qui diffère, c'est l'état organique cérébral de l'un et de l'autre, l'état de faiblesse cérébrale constitutionnel ou acquis, permettant le développement de cet engourdissement spécial, de cette diminution de fonctionnement des centres nerveux, qui constitue l'état hystérique. Ce que je prétends, c'est donc que, si on endort du sommeil hypnotique un sujet, cela tient ou à ce qu'il est hystérique, c'est-à-dire plongé dans un état somnambulique ou mieux un engourdissement cérébral que les pratiques hypnotiques ne font qu'accentuer momentanément, ou que ce sujet est capable de devenir hystérique aussi bien qu'hypnotisable et somnambule; en d'autres termes, que dans le premier cas on augmente le sommeil pathologique du sujet, et que dans le second on met à profit et on développe sa tendance à ce sommeil pathologique.

Examinons successivement ces deux cas et voyons comment on peut comprendre l'hypnotisme. Prenons d'abord une grande hystérique, vigilambule complète, anesthésique totale, telle que Berthe, Jeanne Dès., Eugénie, Marguerite Cam., Marguerite C..., Pauline, etc., etc. Il

suffit dans ce cas de fermer leurs yeux, sans même leur commander de dormir, pour les voir s'endormir aussitôt. Lorsque je dis s'endormir, c'est pour employer le terme consacré. En réalité, elles ne dorment ni plus ni moins qu'éveillées. La seule différence, c'est qu'on leur a enlevé le seul sens qui leur permettait de se reconnaître dans le monde extérieur. Nous savons d'une part pourquoi les hystériques vigïlambules et anesthésiques totales ne peuvent mouvoir leurs membres quand elles ne les regardent pas, par suite de la perte du sens musculaire qui ne leur donne plus aucune indication ; nous savons, d'autre part, que l'excitation d'un sens aide au fonctionnement des autres, et que certains mouvements qui peuvent se faire encore les yeux ouverts, mais sans que cependant le sujet les regarde s'accomplir, cessent de pouvoir être exécutés lorsque les yeux sont fermés ; tel est par exemple le phénomène désigné sous le nom de signe de Baillif et qui consiste en ce que le sujet peut, les yeux ouverts, tirer la langue, tandis qu'il ne le peut plus, les yeux fermés. Nous ne devons donc pas être surpris que dans un état où se produisent de tels phénomènes, les paupières une fois abaissées passivement ne puissent plus se relever volontairement. Mais en même temps nous avons vu précédemment qu'il en résulte souvent une régression de la personnalité, le sujet n'ayant plus pour se guider que ses impressions cénesthésiques d'ailleurs fortement affaiblies, lesquelles lui donnent l'impression d'un état antérieur. Pourquoi dans certains cas y a-t-il régression de la personnalité, d'où apparence quelquefois de personnalité plus complète, de retour de la sensibilité, etc., et non dans d'autres, d'ailleurs les plus nombreux?

Trois cas peuvent se présenter. Premier cas : si l'anesthésie périphérique est très considérable, c'est la cénesthésie qui fournit presque à elle seule tous les éléments de la personnalité, et il y a régression de cette personnalité tout naturellement, comme cela arrive, ainsi que j'en ai cité des cas, lorsque le sujet a du vrai dédoublement de la personnalité et qu'il y a désaccord entre ses impressions périphériques et ses impressions cénesthésiques. Deuxième cas : par le fait de l'engourdissement plus profond dans lequel on plonge le sujet, il se trouve par hasard ramené à un état qu'il a déjà traversé; ce cas est plus rare. Troisième cas : l'engourdissement artificiellement déterminé ne correspond à aucun état antérieur et il n'y a pas prédominance des impressions cénesthésiques sur les impressions périphériques. Il ne saurait donc y avoir de régression de la personnalité ; le sujet reste dans le même état les yeux fermés ou ouverts. C'est ce qui se présente le plus souvent.

Dans tous ces cas l'hypnose s'obtient avec la plus grande facilité. Il suffît de fermer les yeux du sujet et de les maintenir fermés quelques instants. Il arrive même assez fréquemment qu'il s'endort lui-même spontanément.

N'avons-nous pas vu ces crises de nuage, par suite de fatigue légère causée par une attention soutenue? Marguerite Gam., Eugénie, Paul, s'endorment spontanément au cours de séances où je les examine attentivement, ou bien où je les fais fixer fortement leur attention sur ce qu'ils éprouvent dans leurs membres, en même temps qu'ils exécutent certains mouvements.

A la vérité, il ne s'agit pas là d'hypnotisme au sens propre du mot. On n'endort pas ces sujets. On leur ferme les yeux, et la suppression des excitations périphériques, si faibles soient-elles, les engourdit davantage.

Si une fois endormis ainsi par occlusion des paupières on leur ordonne de se réveiller, ils rouvrent les yeux et se retrouvent dans le même état qu'avant. Mais on remarque chez ceux où il y a eu régression de la personnalité une certaine lenteur à se réveiller, un peu d'étonnement qui se dissipe assez vite d'ailleurs. Il n'en est pas de même chez ceux où il n'y a'pas de régression. Ils se contentent de rouvrir les yeux sous l'influence de l'injonction de le faire d'une part, et d'une légère excitation sensitive de l'autre en général.

Prenons maintenant un cas où l'anesthésie est moins profonde et moins généralisée. Ici le soi-disant sommeil hypnotique ne se produit plus avec la même facilité. Il est nécessaire de fatiguer le sujet, soit par une excitation sensorielle, ou morale prolongée, soit par une excitation brusque et violente. Dans le cas d'excitations, c'est à un phénomène tout physique que l'on a affaire, et je ne saurais trop insister sur ce point qu'il ne s'agit en aucune façon d'un phénomène psychologique

L'enfant qui s'endort bercé par sa mère, à l'aide de chants monotones; l'adulte qui s'endort sous l'influence de la trépidation et du bruit rythmés d'un train, ou du balancement d'un rocking-chair ; la poule qui s'endort quand on lui fait fixer une ligne blanche, etc., etc., s'endorment-ils sous une influence psychique ? Non. Eh bien! l'hystérique, déjà à moitié endormie, s'endort parce que d'abord on supprime toute excitation capable d'éveiller son attention du côté de l'ouïe ou de la vue, si on lui ferme et comprime les yeux, ou qu'on la fatigue, qu'on l'épuisé, qu'on l'engourdit par conséquent, si on lui fait fixer un objet brillant, ou enfin qu'on la berce littéralement. Quand à ces procédés, dont je ne cite que les plus courants bien entendu, on ajoute la monotone répétition de : « Dormez, dormez bien, vous

dormez, » etc., etc., on ne fait pas autre chose que fixer encore son attention et le fatiguer en somme. Le résultat de la fatigue est l'épuisement, et l'épuisement amène l'engourdissement et le sommeil.

Il n'y a évidemment dans ce cas aucune altération de la personnalité autre qu'un plus complet engourdissement. Et voilà justement où est le danger. C'est d'augmenter cet engourdissement habituel, d'accroître la tendance qu'il a naturellement à se développer, à s'étendre, et de plonger ainsi le sujet dans un état somnambulique plus complet que jamais, et dont il a de plus en plus de difficulté à sortir en même temps que de plus en plus de facilité à y tomber. Si on n'est pas pénétré de ce fait de l'identité du mécanisme du somnambulisme artificiel et de l'engourdissement qui mène au vigilambulisme, on s'expose à aggraver singulièrement l'hystérie, et cela de la façon suivante, que l'observation de Mme G... (VI) illustre de remarquable façon. Nous voyons, en effet, cette dame, hystérique par occasion, devenir une grande hystérique, anesthésique totale et vigilambule, par suite de pratiques hypnotiques intempestives et mal faites, et cela par la seule raison qu'au lieu de la réveiller complètement de l'engourdissement où il la plongeait, son hypnotiseur la laissait à chaque séance un peu moins réveillée que la fois précédente. Tout le mécanisme des méfaits de l'hynoptisme se résume en ceci : on endort un sujet et on le réveille incomplètement. Et cette erreur provient de ce qu'on n'a en vue que la suggestion et qu'on ignore que les hystériques étant endormies plus ou moins complètement, ce à quoi il faut s'attacher c'est à les réveiller, à les dégourdir et non à les engourdir et les endormir plus qu'elles ne le sont.

Mais il est juste d'ajouter que quelquefois, bien rarement, il se produit un effet contraire et que le sujet se réveille plus qu'il ne l'était quand on l'a endormi, et c'est ainsi que l'hynoptisme guérit quelquefois. On attribue le résultat à la suggestion. Mais il n'est pas besoin de suggestion pour cela, au contraire même dirais-je volontiers. Mlle R... (IV), Mme G... (VI), et d'autres, sont des exemples frappants que c'est le réveil seul qui fait disparaître les accidents en faisant disparaître les anesthésies, lesquelles ne sont que la conséquence, la manifestation objective, de l'état de sommeil des centres cérébraux.

Cela prouve qu'employé d'une certaine façon l'hynoptisme peut avoir son utilité thérapeutique, toujours, je le répète et le répéterai encore, sans aucune suggestion. Il permet en effet de réveiller des

sujets qui ne pourraient pas se réveiller autrement. C'est sur cette observation fondamentale que j'ai pu l'appliquer utilement dans les cas que je rapporte dans le second volume. Voici comment se passent en effet les choses.

Si vous dites aune hystérique dans le vigilambulisme complet, et anesthésique totale, de se réveiller, d'une façon impérative et en ajoutant à votre injonction une excitation sensorielle ou sensitive quelconque, comme de lui souffler sur les yeux, ou de la secouer énergiquement, vous la verrez tressaillir, ouvrir les yeux plus grands, être prise quelquefois de sursauts, de trépidations, et même entrer en attaque, ce qui, nous le savons, est le signe du retour de la sensibilité, en résumé présenter des phénomènes de réveil.

Mais il est difficile de pousser les choses très loin et très complètement de cette façon. Les réactions à déterminer sont trop nombreuses, trop inégales suivant les régions pour avoir chance d'arriver au réveil complet dans les cas d'anesthésie profonde généralisée et de vigilambulisme absolue. C'est alors qu'il est commode en hypnotisant, en plongeant le malade dans un engourdissement complet, en le soustrayant à toute excitation périphérique autre que celles qu'on lui provoque par la parole, de concentrer toute sa force d'attention sur un seul point et de déterminer ainsi un réveil partiel, qui peu à peu se maintiendra et se généralisera. Tout se résume donc à supprimer momentanément le fonctionnement d'un certain nombre de centres cérébraux pour employer tout l'effort du sujet au réveil d'un seul de ces centres. Une fois que vous lui rouvrez les yeux, que vous le remettez dans le milieu où il était, qu'il est de nouveau soumis aux mêmes excitations venues de l'extérieur, il se retrouve tel qu'il était avant d'être mis en état d'hypnose, et de plus il a un centre cérébral réveillé, conscient.

Mais si vous disiez à une hystérique en hémi-somnambulisme et plus encore à une hystérique dont un petit nombre de centres seulement seraient tombés en état de sommeil, d'engourdissement, de se réveiller, elle ne comprendrait pas, et les excitations que vous pourriez lui faire n'amèneraient aucun résultat, car elles agiraient sur l'ensemble au lieu d'agir sur les seuls centres qui sont engourdis. Lorsque vous avez mis le sujet en état de sommeil hynoptique, vous l'avez presque ramené au cas précédent. Il faut alors réveiller les centres que vous avez reconnus les plus engourdis, en y appliquant tout son effort d'attention et ensuite le sortir de l'engourdissement où vous l'avez plongé. De plus, pour combattre la tendance qu'il aurait à s'engourdir de plus en plus facilement, il faut s'appliquer à le réveiller de plus en plus, et toujours davantage qu'il n'était

avant d'être hynoptisé. De la sorte on fait disparaître les accidents locaux d'un côté, de l'autre on provoque le réveil général, et on empêche la tendance au vigilambulisme, la propagation de l'engourdissement à d'autres centres, de se produire. Pour arriver à ce résultat rien n'est plus simple. Il suffit, lorsque le sujet rouvre les yeux, de les lui refermer, de les maintenir clos, et de lui enjoindre de se réveiller davantage encore. Je n'insiste pas sur ce qui se passe alors. Je l'ai suffisamment énoncé précédemment à propos du réveil général.

Enfin lorsqu'on a affaire à une hystérique n'ayant encore que quelques phénomènes, que quelques centres légèrement endormis, ou qu'un état de torpeur légère, il est inutile de recourir à l'hypnotisme, il est même dangereux d'y recourir. C'est développer une tendance au somnambulisme qui ne peut être que fâcheuse, car elle prédispose le sujet, sous une influence quelconque, le jour où il se rencontrera une circonstance favorable, à s'engourdir, à s'endormir facilement et profondément. Le danger de mal réveiller son sujet est ici encore plus grand et a plus de conséquences graves que dans les cas précédents. En effet on fait rapidement et fatalement une hystérique confirmée d'un sujet qui n'a que de la tendance à le devenir. Les pratiques hypnotiques faites à la légère, inutiles chez des hystériques peu touchés, deviennent dangereuses chez tout névropathe à tendance hystérique, mais non encore tombé dans l'hystérie, et qui pourrait y échapper peut-être avec quelques précautions.

Dans tous les cas où il y a pas de stigmates, où par conséquent il n'y a aucun centre cérébral endormi dune façon permanente, où il n'y a que des phénomènes passagers, disparaissant spontanément, et même dans le cas où il n'existe que des troubles légers, des anesthésies peu profondes, superficielles, mobiles, où les centres viscéraux ne sont pas atteints, il faut recourir à toutes les excitations possibles, physiques ou morales, pour réveiller le sujet de sa légère torpeur, de l'engourdissement qui l'envahit, avant de recourir à l'hypnotisme qui ne doit être réservé qu'aux cas où tout a échoué, et où il ne peut faire du moins aucun mal, aggraver en quoi que ce soit la maladie.

En prenant pour base ces deux principes, à savoir que : 1° l'hystérie n'est autre chose qu'un sommeil partiel ayant tendance à envahir tous les centres cérébraux et à devenir permanent, et que 2° le sommeil hypnotique n'est autre chose qu'une augmentation de cet état de sommeil ou un développement de la tendance à ce sommeil, il est facile de savoir quelle ligne de conduite on doit suivre, si on ajoute surtout ce dernier principe, que les phénomènes de réveil se déroulent automatiquement, une fois mis en train, de même l'hystérie. — i. 21

que l'engourdissement se propage aussi automatiquement si on le laisse sans intervenir. Sans vouloir dans cet ouvrage, purement théorique, entrer dans le détail des applications thérapeutiques de ces données, je crois pouvoir résumer la règle de conduite vis-à-vis des hystériques de la façon suivante :

Chez des névropathes ayant de la tendance à l'insomnie, auxanesthésies, etc., ne jamais sous aucun prétexte faire de manoeuvres hypnotiques.

Chez des sujets ayant des accidents hystériques intermittents, sans stigmates, mais déjà légèrement engourdis, sur la pente du vigilambulisme, provoquer le réveil par toutes les réactions morales et physiques possibles, d'une façon régulière, méthodique, déterminée, et non au hasard bien entendu.

Chez les hystériques confirmés, avec stigmates permanents, mais non encore tombés dans le vigilambulisme complet, employer les mêmes réactions, méthodiquement provoquées, pour amener le réveil. Si on échoue, ne recourir à l'hypnotisme qu'en dernier ressort, et chaque fois qu'on a hypnotisé un sujet, s'assurer qu'au sortir de l'hypnose il est aussi réveillé qu'avant, et s'attacher à ce qu'il le soit davantage.

Chez les grands hystériques, en état de vigilambulisme complet, essayer encore d'abord et d'une façon très sévère, très rigoureuse, tout ce qui peut amener le réveil spontané et complet. Ne recourir à l'hypnotisme qu'en désespoir de cause, pour provoquer le réveil partiel, graduel, méthodique, de la sensibilité et reconstituer ainsi la personnalité du sujet.

Enfin dans aucun cas, sous aucun prétexte, n'employer la suggestion pendant le sommeil hypnotique. Nous allons maintenant expliquer pourquoi. On sait quel rôle extraordinaire on a fait jouer à la suggestion dans la production et la disparition des phénomènes hystériques. Même en tenant compte de l'exagération, de l'incompétence et du défaut d'observation rigoureuse de la plupart des auteurs, il n'en reste pas moins que la suggestion a joué un rôle considérable dans les études de l'hystérie et de l'hypnotisme. Il y a donc lieu d'examiner cette question de la suggestion, dans laquelle il faut faire deux parts : l'une à la suggestibilité, l'autre à la suggestion proprement dite.

La suggestibilité est certainement un caractère de l'hystérie, et M. Gilles de la Tourette a eu en grande partie raison de résumer l'état mental des hystériques dans ce « seul mot gros de conséquences, la suggestibilité ». Mais en quoi consiste la suggestibilité, pourquoi

les hystériques sont suggestibles plus que d'autres, c'est ce qu'il faut établir. Dire que la suggestibilité est un caractère de l'hystérie ou en résumé le côté mental, n'est pas en donner la raison d'être et cela ne nous suffit pas.

On a remarqué que la suggestibilité se manifestait de la façon la plus intense pendant le somnambulisme hypnotique. Cette constatation faite par tous les observateurs met en évidence un rapport probable sinon évident entre ces deux phénomènes. Mais comme j'ai montré d'autre part que l'hystérie n'était qu'un état somnambulique, plus ou moins profond, plus ou moins généralisé, il en découle tout naturellement qu'il doit en être de même dans l'hystérie en dehors du somnambulisme hypnotique. Et nous comprenons dès lors qu'on se soit aperçu qu'il n'était pas nécessaire de provoquer le somnambulisme chez les hystériques pour leur faire des suggestions. Seulement il faut remarquer que les suggestions faites dans le soi-disant état de veille l'étaient en réalité dans l'état somnambulique, vigilambulique, qui constitue l'hystérie.

Le rapport entre la suggestibilité et le somnambulisme, loin d'être démontré moins étroit par les suggestions à l'état de veille, ressort donc encore plus nettement. Une autre preuve de ce rapport est dans ce fait constaté par tous les observateurs, je crois, que la suggestibilité est d'autant plus grande que le somnambulisme est plus profond.

Pourquoi donc la suggestibilité se développe-t-elle d'une façon si grande chez les somnambules ? Pour essayer de le comprendre, reportons-nous à ce qu'est le somnambulisme. C'est, comme nous l'avons vu, un engourdissement spécial des centres nerveux, grâce auquel toutes les sensations, soit périphériques, soit internes, sont altérées, diminuées et souvent même déformées. On ne peut se douter en effet des impressions bizarres auxquelles peuvent être sujettes de grandes hystériques vigilambules, sans y paraître le moins du monde.

Je pourrais raconter à cet égard bien des histoires singulières, je me contenterai de ce fait qui concerne une des malades dont je rapporte l'observation détaillée, Yvonne (IX). Anorexique, elle vint à Paris, qu'elle n'avait jamais visité, pour consulter au sujet de sa maladie d'estomac, méconnue depuis des années. Personne ne pouvait se douter alors qu'elle fût en état de vigilambulisme, quoique anesthésique presque totale. Elle paraissait bien apathique et torpide, mais rien de plus, et moi-même à cette époque n'avais pas encore observé les faits que je rapporte ici. Or voici ce qu'elle me raconta, plus tard, quand elle fut améliorée, au sujet de ses impressions à son arrivée à Paris, et ensuite à son entrée dans mon établissement, alors que rien dans son attitude ne révélait des troubles aussi profonds.

Débarquée dans une des grandes gares les plus mouvementées de Paris elle fut tout d'abord frappée du silence, du manque de bruit de la capitale. Puis laissée seule un instant par sa mère à la recherche d'une voiture, elle s'étonna, en la voyant parcourir la file des fiacres, comment elle pouvait si facilement savoir s'ils étaient ou non libres. Les maisons qu'on lui avait dites très hautes lui parurent très basses, et j'eus l'occasion de constater plus tard qu'en effet elle ne les voyait en marchant que jusqu'au second étage environ : il en était de même naturellement de tous les monuments et l'Arc de Triomphe ne lui avait pas paru très élevé; quand elle regardait en bas, elle ne voyait plus le couronnement ; si elle regardait le couronnement, elle ne voyait plus les parties basses. Arrivée dans l'établissement, elle passa sa nuit à se demander comment sa mère, qui la disait rhumatisante, avait pu la placer dans une maison aussi humide. Il lui semblait en effet que ses draps étaient tellement trempés qu'elle aurait pu les essorer ; de plus, le papier du mur près de son lit lui semblait également mouillé et prêt à se détacher et à tomber sur elle. On comprend quels récits fantastiques font souvent les hystériques de la meilleure loi du monde, et sans que personne puisse se douter du trouble profond de leurs perceptions. Dans de pareilles conditions, est-il surprenant que l'affirmation autoritaire d'un fait modifie des impressions aussi erronées, trouble des perceptions qu'elles sont incapables de contrôler, tous les autres sens participant aux mêmes troubles? Estil surprenant qu'on puisse leur imposer une croyance, alors que leurs sensations, leur mémoire, sont incapables de la combattre?

La suggestibilité des hystériques dans leur soi-disant état de veille, qui n'est en réalité que du vigilambulisme, tient uniquement à ce que la faiblesse de leurs sensations, les troubles de leurs perceptions qui en résultent, le désaccord qui existe entre leurs sens, et, pour les sens à organes bilatéraux, entre les deux côtés du corps, les empêchent de discerner les faits tels qu'ils sont, aussi bien dans l'ordre physique que dans l'ordre moral.

On a remarqué fort justement que lorsque les hystériques sont trop malades, leur suggestibilité paraît diminuer. Le contraire serait étonnant. Comment admettre, en effet, qu'une suggestion [qui ne correspond à rien de réel pût se fixer dans l'esprit alors que les impressions les plus réelles, les plus fortes, n'y parviennent pas? Et à quoi cela tient-il sinon à l'anesthésie, à l'engourdissement, au sommeil des centres cérébraux, au vigilambulisme en un mot, qui constitue l'état hystérique au maximum. Et cela nous explique cette autre remarque faite par M. Pitres et M. Janet, que les hystériques

deviennent de moins en moins suggestibles, et finissent même par ne plus l'être du tout quand elles cessent d'être hystériques. C'est l'obéissance volontaire qui fait place alors à la suggestibilité. Mais n'avons-nous pas vu que la même chose se passe pour le somnambulisme, pour l'hypnotisme, et que les hystériques cessent d'être somnambules et hypnotisables quand elles guérissent? Tout cela ne devient-il pas extrêmement compréhensible dès qu'on admet l'identité du somnambulisme et de l'hystérie ? Plus l'hystérie est grave, plus l'état somnambulique ou vigilambulique est profond et généralisé aux centres cérébraux, plus par conséquent l'hypnotisme est facile, comme je l'ai montré plus haut, et plus aussi est grande la suggestibilité. Les centres n'ayant presque plus d'action ou même pas du tout quelquefois les uns sur les autres, il en résulte qu'ils agissent individuellement, isolément, et qu'ils sont incapables de se contrôler récipropre-nent et de contrebalancer leur fonctionnement. Il en résulte que les associations d'idées ou d'actes ne peuvent se faire que dans le même sens, d'où Pautomatisme ; mais que s'il y a opposition, les deux tendances opposées sont trop faibles pour que la prédominance de l'une soit apparente. Elles s'accumulent presque, d'où l'apathie absolue dans laquelle tombent les grandes hystériques, après avoir passé, dans une phase moins grave de leur maladie, par une période d'instabilité plus ou moins grande, de contrariétés, de caprices, d'hésitations et de doutes, en raison de l'impossibilité où sont leurs centres d'avoir une action prédominante capable d'entraîner la continuité du mouvement, la volonté, la conviction des idées.

On s'explique facilement dès lors cette observation clinique qu'il est nécessaire que les hystériques ne soient pas trop profondément atteints pour que la suggestibilité existe, et surtout que les suggestions persistent. Quand il y a sommeil profond des centres, l'idée qu'on cherche à éveiller dans un de ces centres, le mouvement qu'on veut faire exécuter par un autre, ne s'éveillent pas, ne se transmettent pas, ou insuffisamment. Il n'y a donc pas suggestibilité. Si au contraire le sommeil est moins profond, elle est au maximum : car d'une part les centres sont assez éveillés encore pour percevoir et garder une perception, et ne le sont plus assez pour contrôler, pour résister à cette impression, pour la modifier par la réaction d'autres centres. Quand enfin le réveil est complet, que le contrôle peut se faire d'un centre par les autres, alors la suggestibilité disparaît tout naturellement.

On a constaté la suggestibilité chez tous les faibles d'esprit, on l'a même donnée comme un caractère de la faiblesse de l'esprit, quoique

l'intelligence puisse être très vive chez les individus suggestibles. Cela tient simplemeut à ce qu'il n'y a pas de pouvoir pondérateur des impressions, que les centres cérébraux agissent isolément, qu'il n'y a pas de coordination entre eux. Chez les hystériques ce défaut d'association des centres et par conséquent de coordination dans un même but, ou au contraire d'action contre-balançantle fonctionnement de certains centres, tient à ce que les centres, par suite de leur engourdissement, sont momentanément isolés les uns des autres et que les impressions qui y arrivent sont peu ou pas perçues. Affaiblissement de la perception, affaiblissement de la sensibilité, affaiblissement de l'attention, de la volonté, du mouvement, et de l'esprit en général, tout cela est solidaire et dépend d'une cause unique, l'engourdissement, le sommeil spécial du cerveau. Quand on parle de désagrégation mentale, de défaut de synthèse, de rétrécissement du champ de la conscience, etc., on ne fait qu'énoncer des symptômes, on n'en donne pas une explication.

Pour moi, la suggestibilité consiste donc dans ceci que par suite de l'engourdissemeut, du sommeil des centres cérébraux, les impressions qui pénètrent sous forme de perceptions jusque dans ces centres sont très affaiblies d'une part. D'autre part elles ne peuvent plus être contrôlées, soit par la comparaison avec les impressions anciennes du centre intéressé qui sont plus affaiblies encore, soit par les données que pourraient fournir les autres centres dont l'engourdissement détruit les associations fonctionnelles avec lui et entraîne le même affaiblissement des images anciennes. Toute impression forte sur un centre sera donc acceptée par le sujet qui ne pourra en contrôler l'exactitude, et créera chez lui une tendance que ne pourront que faiblement contrebalancer les tendances contraires ayant leur origine dans d'autres centres.

Nous arrivons donc à cette conclusion que la suggestibilité est une conséquence de la faiblesse des impressions sensitives, sensorielles et organiques, qui résulte elle-même de l'engourdissement dans lequel sont plongés les centres percepteurs du cerveau, engourdissement qui constitue le somnambulisme ou le vigilambulisme, lequel est toute l'hystérie.

Ceci établi, voyons donc quel rôle, quelle influence, peut avoir la suggestion hypnotique sur l'hystérie. Rappelons d'abord ce principe clinique, ce fait qui doit être admis en dehors de toute conception théorique, du parallélisme entre le degré de suggestibilité et le somnambulisme ou l'état hystérique, ce qui pour nous revient au même. Une première déduction s'impose a priori, c'est que, si on rend un

sujet, sous prétexte de le guérir par suggestion, de plus en plus suggestible, on le plonge dans un état somnambulique de plus en plus profond, et par conséquent on aggrave son hystérie. Cette seule considération devrait suffire à repousser l'emploi, je ne dis pas de l'hypnotisme, sous de certaines réserves, et suivant certaines règles, mais de la suggestion, hypnotique ou non, dans la thérapeutique de l'hystérie.

Il faut en outre retenir ce fait que chez les hystériques trop gravement atteintes la suggestion n'est plus possible, à cause de la faiblesse des perceptions, du défaut de fixité des images, de l'instabilité des impressions. Dans les cas graves la suggestion hypnotique ne peut donc être aucunement utile. D'ailleurs , même dans des cas moins sévères, elle ne peut guère servir. Elle fait disparaître quelquefois un symptôme, elle ne fait pas disparaître la maladie. Par la suggestion on s'attaque au phénomène prédominant, à une contracture, à une paralysie, à un spasme. Mais la suggestion, soi-disant toute puissante, au dire de ceux qui l'emploient, est incapable de faire disparaître les stigmates. Autant dire qu'elle n'a pas d'action sur l'hystérie.

Je me trompe en disant qu'elle n'a pas d'action : elle peut en avoir une mauvaise. En faisant de la suggestion à tout propos, pour parer à tous les accidents dès qu'ils surviennent, on habitue le malade à ne plus agir volontairement; on diminue sa volonté, on diminue sa personnalité. Le sujet finit par ne rien faire qui ne lui soit ordonné. On va donc complètement à l'encontre de ce qu'on doit rechercher, puisqu'on augmente l'aboulie au lieu de la combattre. Tout est pris dans l'hystérie, mais d'une façon inégale et irrégulière. On s'attaque par la suggestion aux phénomènes non les plus importants, mais les plus gênants. On négligeforcément les autres. Voici une anorexique. On arrive par suggestion à lui faire accepter les aliments. Mais son anorexie n'est pas modifiée pour cela; elle mange, mais elle n'a pas faim, et le jour où la suggestion aura cessé d'agir, la faim n'existant pas , le refus d'aliments reparaîtra. Eh bien ! quelle que soit la force de la suggestion, jamais on ne suggérera la faim à une anorexique parce que la faim dépend d'un état d'anesthésie d'un centre spécial, et non d'une idée, tandis que l'acte de manger est sous la dépendance d'autres centres qui peuvent ne pas être touchés. Et ce que je dis de l'anorexie, je pourrais le répéter pour bien d'autres accidents hystériques.

De plus on complique l'état hystérique, d'abord, ainsi que je le disais plus haut, par les pratiques hypnotiques qui, en développant la tendance au somnambulisme, développent celle à l'hystérie ; ensuite

par les idées fixes surajoutées à celles que le sujet peut avoir. Une idée suggérée n'est en somme qu'une idée fixe, implantée dans l'esprit. Il faut qu'elle soit obsédante, qu'elle puisse arrêter des tendances à agir dans un sens différent d'elle, pour qu'elle ait une efficacité. Mais connaît-on jamais toutes les idées d'un sujet, tous les mobiles de ses actes? M. Pierre Janet, qui attache aux idées fixes un rôle si considérable dans le développement de l'hystérie, ne reconnaîtil pas qu'au fur et à mesure qu'on en détruit une par suggestion, une autre reparaît qu'on ne soupçonnait pas? N'en existera-t-il pas toujours qu'on ne soupçonne pas, qu'on ne soupçonnera jamais ? Et c'est dans de semblables esprits qu'on va, de propos délibéré, implanter des idées par suggestion ! Elles paraissent détruire certaines idées pathologiques, faire disparaître certains symptômes. Mais ne sont-elles pas capables d'en développer, d'en réveiller d'autres?

J'en reviens toujours à ce cas de Mmc G. (VI) que j'ai déjà cité. Par suggestion, on arrive à lui faire recouvrer un peu plus de liberté des mouvements du côté de son hémiplégie, mais en même temps on ne s'aperçoit pas que sonanesthésie se généralise et qu'elle tombe dans le vigilambulisme. Étant donné la complexité extrême des fonctions cérébrales, les racines profondes et éloignées des idées, ignorées même des sujets ; étant donné la confusion qui existe dans l'esprit par suite de l'affaiblissement des impressions, ne risque-t-on pas d'embrouiller encore les choses, de les compliquer ? Le sujet incapable souvent de discerner entre son rêve et la réalité, incapable de se rendre un compte exact de l'état de sa personnalité, ne va-t-il pas être encore plus troublé, car il lui faudra se reconnaître au milieu de ses idées actuelles, de ses souvenirs anciens et des suggestions qu'on lui aura faites? Il a déjà, dit-on, de la peine à faire la synthèse personnelle de ses idées, de ses sensations, de ses sentiments, et on se complaît à rendre cette synthèse plus compliquée encore. Il a soi-disant du rétrécissement du champ de la conscience, et au lieu de chercher à élargir ce champ, à réveiller cette conscience, on s'applique à le rétrécir encore en implantant des idées qui ne peuvent être efficaces qu'à la condition d'agir en dehors de la conscience du sujet. On ne fait qu'une substitution d'idées fixes, plus favorables peut-être au fonctionnement physique du sujet, mais qui forcément doivent à un moment donné s'effacer devant celles qui tiennent à sa personnalité même, qui résultent de son caractère, de ses tendances, de ses sentiments, de ses émotions, de toute la série d'états psychologiques et physiologiques par lesquels il est passé. Et c'est là une cause pour laquelle la suggestion ne peut jamais, si forte soit-elle,

persister indéfiniment. Or, comme elle ne modifie en aucune façon le fond même sur lequel se développent les accidents hystériques, ceux-ci reparaissent aussitôt. On tourne donc dans un cercle toujours le même avec ces sujets, et il faut, pour les maintenir relativement en bon état, renouveler plus ou moins fréquemment leurs suggestions.

La suggestion thérapeutique n'est qu'un trompe-l'œil, qui ne peut avoir que la plus fâcheuse influence sur l'état hystérique et est souvent inefficace sur les accidents eux-mêmes. J'ai pu à plusieurs reprises comparer les résultats qu'on obtenait en l'employant avec le procédé qui consiste à réveiller la sensibilité des sujets — quel que soit d'ailleurs le moyen par lequel on obtient les réactions voulues, — à attaquer par conséquent l'état hystérique lui-même et non tel ou tel symptôme, et j'ai toujours constaté l'infériorité de la suggestion, sinon son impuissance. Aussi, bien loin de chercher à développer le somnambulisme hypnotique et la suggestibilité de mes sujets, me suis-je toujours appliqué à les faire agir volontairement, consciemment. Jamais de propos délibéré je n'ai exercé sur eux la moindre suggestion, et je pourrais dire que je ne les ai jamais endormis, par l'excellente raison qu'ils l'étaient. Ce que je me suis contenté de faire c'est de leur fermer les yeux pour les isoler du monde extérieur, et leur permettre ainsi de concentrer toute leur attention sur le point où je voulais l'attirer. Jamais je ne leur ai dit ce que j'attendais d'eux, jamais je ne les ai prévenus de ce qui allait se passer. Au lieu de les endormir, je me suis attaché à les réveiller; l'hypnose dans laquelle ils étaient plongés est survenue spontanément chez la plupart, et chez ceux où elle ne paraissait pas pouvoir se développer ainsi, je n'ai jamais rien fait pour la provoquer. Aussi le procédé que j'ai employé pour réveiller la sensibilité de mes sujets n'a-t-il rien à voir avec la suggestion hypnotique telle qu'on l'entend ordinairement et telle qu'on la pratique. On suggère des actes, des idées, alors qu'il suffit de réveiller la sensibilité et la conscience. Les deux méthodes sont, on le voit, radicalement opposées, et cela tient à la différence absolue existant entre les deux conceptions de l'hystérie, l'une, celle adoptée généralement, qui ne voit dans l'hystérie qu'un trouble psychologique ; l'autre, la mienne, qui remontant à la cause de ce trouble, le trouve dans les conditions physiologiques du système nerveux. Gomme conséquence de la première on endort les sujets pour les rendre plus automates, plus suggestibles, et à la faveur de cette suggestibilité et de cet automatisme, leur imposer des actes et des idées plus compatibles avec une existence normale; comme conséquence de la seconde on réveille

contraire la sensibilité, la conscience, on détruit l'automatisme et la suggestibilité, on restaure la volonté et la personnalité. La première aggrave ou entretient l'état hystérique ; la seconde l'attaque dans sa cause elle-même.

Je terminerai par quelques considérations sur les principales formes de suggestions.

On a beaucoup discuté sur le mécanisme des suggestions dites négatives. Mais en vérité je ne vois pas en quoi elles diffèrent tant des suggestions dites positives. Il est aussi facile, ou aussi difficile, de comprendre qu'on puisse déterminer une paralysie en disant à un sujet qu'il est paralysé, ou qu'au contraire on puisse par un ordre faire mouvoir un membre qui était paralysé. Il est aussi admissible qu'on puisse supprimer chez un sujet la perception d'un objet réel que de lui faire percevoir un objet imaginaire. Cela est un fait. Tient-il à une simple idée, ou tient-il à une condition physiologique particulière ? Voilà toute la question.

Or, je prétends qu'il résulte d'une condition physiologique spéciale du cerveau, qui est l'état de sommeil des différents centres, et de la possibilité qu'on a de les réveiller ou de les endormir.

Il n'y a en somme qu'une question de degré entre l'individu normal et l'hystérique. Nous ne savons pas comment, chez le premier, un ordre provoque ou arrête un mouvement, mais cependant nous l'admettons parce que cela est d'observation courante. Quelles modifications produit dans le centre moteur du bras l'idée perçue par l'entremise du centre auditif de lever le bras? Nous n'en savons absolument rien, mais nous sommes bien forcés d'admettre que cela est et qu'il doit y avoir une certaine excitation produite dans le centre moteur. Eh bien ! chez l'hystérique il en est de même et à un degré plus haut encore, par suite de l'isolement fonctionnel des centres ; les choses se passent de la même façon, mais au maximum, par suite de l'aboulie du sujet, de son impuissance à combattre par la réaction de ses autres centres la tendance que je détermine dans l'un d'eux. Il ne faut pas oublier que les sujets qu'on suggestionne ainsi sont plongés dans le somnambulisme soit naturel, soit hypnotique, et que tous leurs centres sont dans un état d'indépendance fonctionnelle relative, et incapables d'agir spontanément, volontairement, consciemment. Si on les laissait en cet état, ils ne réagiraient en aucune façon. Pour les remettre dans leur état habituel il faut les réveiller. Mais si, avant de les réveiller, on leur ordonne de ne pas réveiller tel ou tel centre, il en résulte qu'une fois sortis de l'état hypnotique, ce centre continuera à ne pas fonctionner. La suggestion

négative tient simplement à ce que le centre des sensations auxquelles elle se rapporte n'a pas été réveillé comme les autres.

Quant à la suggestion positive, nous avons vu comment elle peut être provoquée, en raison de l'absence de contrôle des impressions perçues dans un centre par les autres centres sensoriels ou sensitifs. Dans ce cas il ne s'agit d'ailleurs que d'un réveil d'une image. Si je suggère à une somnambule hypnotisée de voir un chien noir, elle voit un chien noir déterminé. C'est une image ancienne, et non quelconque, non imaginaire, ni de création nouvelle qui surgit. C'est tel chien noir qu'elle a connu autrefois et il suffît de lui demander des détails sur lui pour qu'elle vous en donne de très précis. Ce n'est pas une hallucination qu'on a provoquée, c'est le réveil d'une image ancienne. Non-réveil dans un cas, réveil dans l'autre, cela revient à dire que la suggestion est liée à l'état du sommeil des centres cérébraux.

Je veux insister particulièrement sur ce que M. P. Janet appelle des suggestions générales qu'il considère comme le dernier degré de la complication de la suggestion. Il s'agit tout simplement de sujets qui sous l'influence d'une suggestion sont ramenés à un âge inférieur à celui qu'ils ont réellement et se comportent exactement comme alors tant au point de vue des idées et des sentiments, que de leur sensibilité dans ses différents modes. Il cite à ce propos le cas d'une jeune fille de vingt-trois ans, grande hystérique anesthésique, et qui pour moi est évidemmeut plongée dans un état de vigilambulisme complet. Il suffit qu'on lui dise en insistant un peu sur ce simple mot : « Bonjour Margot » pour qu'elle retourne à l'âge de huit ans, où on l'appelait ainsi et recouvre en même temps toute sa sensibilité tactile, musculaire etc. Mais ce passage ne se fait pas sans phénomène physique. « Elle a une petite secousse et change de visage. » J'ai observé maintes fois le même phénomène, soit chez certains de mes sujets vigilambules lorsque je leur ordonnais, sans leur fermer les yeux, de se réveiller, soit chez d'autres sujets que par suggestion non hypnotique je faisais repasser par tous leurs états de personnalité antérieurs. Eh bien ! cette petite secousse a une importance capitale, car elle est le signe du réveil du sujet. M. P. Janet ne lui a pas suggéré de se croire à huit ans. Mais il a réveillé chez cette jeune fille une impression liée à une série d'autres impressions, dont l'ensemble formait alors sa personnalité physique et morale. Ce réveil se traduit par le retour de tous les modes de sensibilité. Yoilà qui est caractéristique. Ce n'est pas seulement sa personnalité psychique qui se reconstitue sous l'influence de cette

appellation de Margot, comme on pourrait le croire. La personnalité psychique étant basée sur la sensibilité, celle-ci reparaît telle qu'elle était autrefois, et le sujet se retrouve entièrement ramené à une époque antérieure de sa vie. Il n'y a pas suggestion dans ce cas : il y a réveil partiel, car, comme je le montrerai plus loin, cette sensibilité qui parait normale est en réalité diminuée de tout ce qu'elle a acquis depuis l'âge de huit ans. Il est rare d'observer un réveil de cette sorte avec régression de la personnalité sous une influence aussi faible relativement. Il se passe là quelque chose d'analogne à ce que l'on voit se produire quand un accident hystérique survenu autrefois est provoqué de nouveau. On voit alors le sujet retomber dans l'état de personnalité où il était quand il le présenta pour la première fois. Tel était le cas du célèbre Vi. à personnalités multiples, et qui a été publié par Bourru et Burot, par Jules Voisin et d'autres encore.

« On peut quelquefois ramener ainsi les sujets à différents âges, dit M. P. Janet, et constater tous les états divers de la sensibilité par lesquels ils ont passé. » Je ne dis pas quelquefois ; c'est toujours qu'il faut dire quand on a affaire à. de grandes hystériques. J'en ai assez dit déjà sur les régressions de la personnalité sous l'influence du réveil de la sensibilité, et j'y reviendrai plus loin, pour affirmer que c'est là un phénomène constant, obligé, mais qui n'est que rarement mis en évidence par un procédé aussi simple que celui qui consiste à réveiller chez le sujet une image rattachée d'une façon toute spéciale et très forte à une époque déterminée. Le centre où est fixée cette image étant ainsi réveillé, entraîne par propagation le réveil des autres centres qui lui sont associés. Mais ce réveil n'est pas complet et ne se fait qu'au prorata des images associées à la première dans chaque centre, d'où régression de la personnalité à l'âge où s'est fixée l'image principale, caractéristique.

J'ai montré que ce réveil, cette régression de la personnalité, cette révision complète de toutes les phases de l'existence du sujet était déterminée parle réveil de sa sensibilité, et qu'aucun cas n'échappait à cette loi. Mais il est un point qu'il faut bien mettre en relief et qui montre qu'on n'a pas affaire à de la suggestion, c'est qu'on n'est pas libre de ramener le sujet à un âge quelconque. Ou il se trouve ramené à un âge où il était déjà hystérique, ou il se trouve ramené à l'âge qui a immédiatement précédé le moment où il l'est devenu. Voici par exemple le sujet de M. P. Janet. Il est vraisemblable qu'on ne l'a pas appelée Margot seulement pendant l'année où elle avait huit ans, mais que ce diminutif de son prénom lui était

donné depuis son enfance. Or elle est ramenée à l'âge de huit ans, et non pas à cinq ou six ans. C'est que très vraisemblablement c'est à partir de cet âge de huit ans qu'elle a commencé à devenir hystérique. Dès qu'elle se réveille sous une influence quelconque elle se trouve ramenée à la dernière période de son état normal. Il n'y a en effet aucune raison pour que, étant normale, elle oublie une période de son existence normale.

Dans ces cas, l'âge auquel se réveillent les hystériques de leur vigilambulisme marque le moment où elles sont devenues subconscientes, c'est-à-dire de plus en plus engourdies, pour tomber enfin dans le somnambulisme et le vigilambulisme complet.

On peut observer des réveils successifs quand il y a eu des à-coup et des chutes brusques dans un état de vigilambulisme plus profond. Il suffit de se reporter à mes observations pour s'assurer de cette assertion. Marceline (II), atteinte d'anorexie et de vomissements hystériques depuis neuf ans, s'est aggravée considérablement depuis trois ans. Elle se réveille avec un retour de la personnalité de trois ans en arrière. Mme L... (V) se retrouve à douze ans en arrière quand elle se réveille de son vigilambulisme, qui est devenu complet à cette époque. Hermine (VIII), qui a commencé à présenter clés troubles nerveux à l'âge de quatre ans, et qui en a actuellement trentequatre, retourne à l'âge de cinq ans et demi quand elle se réveille de son vigilambulisme. Yvonne (IX) hystérique depuis sa plus tendre enfance, qui a présenté une contracture de la jambe dès l'âge de cinq ans, et qui est devenue grande hystérique, à manifestations viscérales prédominantes depuis l'âge de treize ou quatorze ans, redescend une première fois, sous l'influence du réveil de la sensibilité, à l'âge de quatorze ans, puis une seconde fois à quatre ans. Berthe (XI) rétrograde une première fois à quatorze ans, puis à trois ans. Marie T... (XII), sous l'influence du réveil simple, est ramenée à l'âge de sept ans, et par le réveil de la sensibilité à celui de cinq ans. Marguerite Gam. (XIII), devenue hystérique depuis deux ans et demi, est ramenée par le réveil de la sensibilité à deux ans et demi en arrière. Jeanne A... (XIV), âgée de trente-quatre ans, hystérique depuis l'âge de treize ans, est ramenée par le réveil de sa [sensibilité à l'âge de douze ans.

Eugénie (XVI) rétrograde à dix ans en arrière, à l'âge de dix ans, où elle a eu une fièvre typhoïde qui a été le point de départ de son hystérie, devenue manifeste à l'âge de quinze ans. Jeanne Dès. (XVII) rétrograde spontanément d'une année, à l'époque où ses accidents hystériques ont récidivé ; puis sous l'influence du retour de la sensibilité elle rétrograde une première fois jusqu'à l'âge de onze

ans, et une seconde fois jusqu'à neuf ans, début réel de son hysté-

rie.

Pauline (XVIII), hystérique depuis son plus bas âge, rétrograde à dix ans, puis à deux ans. Camille (XIX), atteinte d'hystérie congénitale, est ramenée à un âge tel qu'il est impossible de le déterminer exactement, car c'est à l'âge où elle commençait à peine à articuler quelques mots et avait encore sa nourrice. Paul (XX), hystérique depuis onze ans, retourne à onze ans en arrière, quand je lui fais recouvrer sa sensibilité.

Mais ces régressions de la personnalité peuvent se faire spontanément, sans la moindre suggestion, et comme je l'ai montré précédemment, simplement par des variations dans l'état de la sensibilité, et du vigilambulisme par conséquent. C'est ce qui arrive par exemple fréquemment sous l'influence de l'isolement comme traitement de l'hystérie, ainsi que le démontrent les cas de Jeanne D... (X) et de Jeanne Dès. (XVIII). Hermine, Berthe, Pauline, etc., passaient également fréquemment par des états antérieurs de leur personnalité. C'est à des cas de ce genre que M. Pitres a donné le nom de délire ecmnésique. Mais il n'y a en aucune façon de délire. Le sujet n'a aucune idée fausse ; il revit simplement une période de sa vie passée ; il est redevenu ce qu'il était autrefois comme personnalité physique et psychique.

Je reviendrai, du reste, tout à l'heure sur ces faits et sur l'autosuggestion en traitant des délires.

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