LES DELIRES
On décrit les délires comme fréquents dans l'hystérie. Nous espérons montrer dans ce chapitre qu'ils sont au contraire très rares et que c'est par erreur qu'on regarde comme délirants certains états psychiques, simplement parce qu'on ne les comprend pas. C'est ainsi que la confusion mentale résultant du dédoublement de la personnalité — lequel est lié à une répartition spéciale de l'anesthésie cérébrale, — que le délire ecmnésique — qui n'est autre chose qu'une régression de la personnalité en rapport avec un état spécial de la sensibilité, — que le délire même de l'attaque — qui n'est également que la réapparition d'un état antérieur —, ne sont pas des délires. Pour qu'il y ait délire, il faut qu'il y ait erreur dans l'interprétation des phénomènes ressentis ou association illogique entre des idées. L'hystérie présente des états répondant à ces deux troubles. Les illusions des sens, les hallucinations sensitives ou sensorielles peu-
vent donner lieu à des interprétations fausses ; les troubles sensitii's spéciaux à chaque degré de l'anesthésie prêtent surtout aux interprétations délirantes, et donnent naissance au délire mystique, ou hypochonclriaque, ou de persécution; des phobies peuvent être également le résultat des troubles sensoriels; il peut enfin survenir des états de stupeur plus ou moins profonde.
Nous allons examiner successivement ces divers états.
La confusion mentale est un des troubles psychiques les plus fréquents de l'hystérie. J'ai déjà montré comment elle survenait. Elle résulte du désaccord qui existe entre les impressions cénesthésiques et les sensations venant du dehors. Par les unes le sujet se croit dans un état de 'personnalité autre que celui où il est actuellement, et par les autres il est forcé de constater que le monde extérieur ne correspond pas à son état de personnalité. Hermine (VIII, 74, 75, 85) était bien caractéristique à cet égard. Après avoir rétrogradé de trentedeux à cinq ans et demi parle réveil de la sensibilité, puis être revenue à trente-deux ans, elle reperd sa sensibilité, une fois livrée à ellemême. Sa tête devient lourde et douloureuse; ses idées sont très confuses. Ayant été endormie un soir dans cet état, elle se réveille seule. Ses souvenirs et ses idées sont très confus. Elle ne peut rien préciser dans le passé et ne sait pas depuis combien de temps elle est en traitement. Elle n'a plus la représentation mentale de ses parents, de ses amis, de sa ville. Elle ne se rappelle pas comment elle est venue dans l'établissement et ne peut donner aucun détail sur la maison. Ses souvenirs les moins confus se rapportent à l'âge de douze à quatorze ans, sa première communion, sa classe. Elle ne se souvient plus de ce qu'elle a appris en classe, et sera forcée de tout rapprendre, dit-elle. Tout lui semble difficile à comprendre. Tout cela disparaît quand elle a recouvré sa sensibilité. Celle-ci diminuant, elle redevient bizarre ; elle le sent et ne sait ce qui se passe dans sa tête ; elle ne reconnaît pas les gens qu'elle voit habituellement et paraît noyée dans un rêve. Elle se sent jeune et vieille en même temps. « Je sais bien que je suis grande, dit-elle, mais il me semble que je suis toute jeune. » Elle ne sait pas son âge et dit qu'elle doit avoir plus près de vingt-cinq ans que de trente, mais que si elle ne se regardait pas, elle croirait plutôt avoir dix ou douze ans que vingt-cinq. Quand elle perd sa sensibilité, elle dit : « Je ne suis pas comme une personne naturelle ; est-ce que je vais rester idiote? C'est embrouillé dans ma tète. » Ou bien elle éprouve dans la tête « de la confusion, du chaos ». La perte de la sensibilité amène toujours chez elle de la confusion des idées et elle ne sait plus si elle rêve ou vit dans la réalité.
On met bien nettement en évidence le mécanisme de cette confusion mentale en restaurant la sensibilité des malades. Dès que les réactions ont commencé à se produire, l'état de la sensibilité ainsi produit ne correspondant plus exactement à une phase spéciale, donnée, de la personnalité, il y a désarroi dans toutes les sensations cénesthésiques, et le sujet ne sait bientôt plus ni où il est, ni à quelle époque il vit. Mais au bout de quelque temps, lorsque sa sensibilité reparait plus vive, lorsque toutes ses images anciennes renaissent; lorsque les centres, en se réveillant, s'associent de nouveau comme autrefois, la personnalité se reforme, et on voit peu à peu le sujet préciser de nouveau l'époque et le lieu où il se trouve.
Yvonne, à la suite d'une lettre (IX, 103) qui l'inquiète, tombe dans le vague, dans « la lune », et ne sait plus si elle est en 93 ou en 94, et si tout ce qui s'est passé depuis 1893 n'est pas un rêve. Elle dit ellemême dans ce cas qu'elle éprouve de la confusiont dans la tête : « C'est drôle, dit-elle encore, je ne sais pas comment je suis; je sais que je vis et je ne sais pas comment je vis ; je vais, je viens, je parle, mais c'est comme une mécanique. » Berthe (XI, 153) se plaint également de « confusion dans la tête », et dans ces cas ne sait plus dire ni son âge, ni exactement le lieu où elle se trouve. Paul (XX, 317) est dans un véritable état de stupeur. Il est complètement engourdi, absorbé, incapable de dire à quoi il pense, immobile, les yeux fermés, anesthésique totalement. Il se plaint d'avoir comme « un nuage devant les yeux ».
La confusion mentale dans l'hystérie peut se produire de différentes façons, mais toujours elle est due à un trouble de la sensibilité. Au premier degré c'est la crise de nuage que nous avons étudiée plus haut. Tout devient vague, tout se rapetisse, tout s'éloigne ; un voile, un nuage semble envelopper les objets environnants, les bruits s'éloignent, la lumière s'obscurcit; en même temps on constate l'envahissement de l'anesthésie, le rétrécissement du champ visuel, la diminution de l'ouïe, etc. Le sujet s'engourdit et peut tomber dans un état de stupeur, ou de sommeil léthargique complet.
Dans d'autres cas, c'est par régression incomplète de la personnalité que se produit la confusion, par désaccord entre les impressions cénesthésiques, et les impressions sensorielles actuelles. Tel est le cas que j'ai cité plus haut de Berthe, qui, les yeux ouverts, se croit dans l'établissement, et, les yeux fermés, se figure être ailleurs à une autre époque ; tel est encore celui d'Yvonne qui, lorsqu'elle réfléchit, se croit chez elle, et quand elle regarde autour d'elle se reconnaît chez moi. Elle est due alors à un dédoublement incomplet de ia personnalité. Quelquefois même il y a plus que du dédoublement,
comme dans le cas d'Yvonne qui se croit un jour avoir en même temps trois âges différents.
Mais il peut même ne pas y avoir dédoublement de la personnalité. 11 suffît qu'il y ait désaccord entre le réveil des différents centres. Dès lors l'état de la sensibilité du sujet ne correspond plus à aucun état de personnalité déterminé. Le sujet ne sait à quels points de repère se rattacher pour préciser sa personnalité actuelle. La confusion dans ce cas est due à un défaut d'harmonie, d'association, entre les différentes sensations et images.
Deux faits montrent bien qu'on a affaire dans ces cas à des troubles de sensibilité cérébrale : d'une part la confusion s'accompagne toujours de douleurs de tête, souvent très vives, en même temps que la sensibilité se modifie, et d'autre part le retour de la sensibilité normale ou à un état de personnalité déterminé fait cesser cet état de confusion. Quant à sa forme et à la prédominance de tels ou tels phénomènes, moteurs, sensitifs ou fonctionnels proprement dits, cela dépend des régions du cerveau qui sont plus particulièrement engourdies. Quand tout est pris à peu près également, on a affaire surtout aux formes mélancoliques ou stupides.
J'ai déjà parlé, à propos des attaques, du délire qui en marque la dernière phase et j'ai déjà dit que ce n'était pas un délire, mais simplement l'évolution naturelle des réactions de la sensibilité, disparue au début de l'attaque et dont le retour amène successivement les phénomènes moteurs, convulsions puis clownisme, et enfin les phénomènes psychiques, qui ne sont que l'expression des idées et des sentiments éprouvés par le sujet au moment où un événement quelconque a provoqué la première attaque. Ce soi-disant délire n'est en somme que la reproduction fidèle des allures, des paroles et des sentiments du sujet, à un moment donné de son existence et sous l'influence de circonstances auxquelles il lui semble être de nouveau mêlé.
Quant au délire ecmnésiqiie, sur lequel j'ai dit déjà, dans le chapitre des somnambulismes, mon appréciation, et qui est, d'après M. Pitres qui l'a décrit, « une forme d'amnésie partielle dans laquelle le souvenir des événements antérieurs à une certaine période de la vie est intégralement conservé, tandis que le souvenir des événements postérieurs à cette période est totalement aboli, » ce n'est pas davantage un délire; c'est simplement un état second, une régression de la personnalité, sous l'influence d'une modification de l'état vigilambulique hystérique. Nos observations nous montrent à maintes reprises ce soi-disant délire ecmnésique, et nous avons vu combien il est facile de le provoquer. Il suffit de réveiller la sensibilité du sujet. Je n'inl'hystérie. — i. 22
siste donc pas. Dans tous ces cas il ne s'agit pas de délires ; il s'agit tout simplement de modifications de la sensibilité, soit sensorielle, soit viscérale, soit des deux ensemble, qui amènent une obnubilation des sensations périphériques et internes, et comme conséquence, suivant le degré, ou de la confusion mentale, ou une régression de la personnalité à une époque antérieure de l'existence. Dans la restauration de la sensibilité telle que je l'indique, on observe la confusion mentale soit au début des réactions, soit à la fin. Au début, cela tient à ce que la répartition nouvelle de la sensibilité restaurée ne correspond à aucun état antérieur, déjà traversé, de la personnalité. A la fin, la confusion résulte du manque de netteté des impressions sensorielles et cénesthésiques, par suite du réveil incomplet du cerveau. Dans le cours même de la restauration de la sensibilité on observe également la confusion mentale. En effet le sujet se trouve, par suite de la répartition provoquée de la sensibilité, dans des états de personnalité qu'il n'a jamais éprouvés. Il est donc complètement déconcerté, et ne peut préciser en aucune façon à quelle époque de son existence se rapportent les impressions que lui donne actuellement sa personne.
Nous allons passer maintenant à l'étude des troubles véritablement délirants. On peut les ranger sous trois chefs, suivant qu'ils résultent de l'exagération des réactions motrices, de l'association anormale des idées ou enfin d'interprétations des troubles sensitifs et sensoriels.
Le type du délire par exagération des réactions motrices est le clownisme de l'attaque. Je n'y reviens pas, en ayant étudié le mécanisme plus haut et n'ayant pas d'autre but ici que de chercher à en montrer la pathogénie et non la symptomatologie. Que cet état de clownisme persiste et nous avons affaire à ce qu'on a appelé le délire maniaque hystérique, qu'on observe surtout chez les enfants. C'est qu'en effet chez eux la motricité est beaucoup plus développée que la sensibilité, leurs réactions motrices à toutes les excitations sont toujours très intenses, témoin les convulsions qui surviennent si facilement chez eux, et le pouvoir frénateur des idées est par contre très peu développé. Il est donc naturel de voir les troubles moteurs prédominer. Ils sont provoqués par les sensations spéciales des muscles accompagnant la diminution du sens musculaire. Ces sensations sont des sensations d'énervement, d'inquiétude dans les membres, qui forcent les malades à une instabilité continuelle, à une agitation qui se traduit par des cris, des chants, des gambades. Jeanne Dem. (X, 137), après avoir recouvré par fixation de l'attention son sens musculaire et la sensibilité à peu près normale des
membres inférieurs, qu'elle avait hyperesthésiés et contractures, puis de la même façon la sensibilité dans le reste du corps, est prise tout à coup d'une suractivité extrême de la mémoire et d'une grande rapidité dans les associations d'idées. Elle a du dédoublement de la personnalité, sent une autre force que sa volonté qui la fait agir. Elle a de nombreux points douloureux à la tête; elle perd la notion de temps, ne sait plus exactement son âge ; elle mélange tous les souvenirs, confond toutes les dates et dit : « Je ne sais plus combien d'existences j'ai eues. » Cet état de confusion cesse après que je lui fais recouvrer sa sensibilité générale. Mais, peu de temps après, le même état de confusion reparaît, et elle rétrograde franchement comme personnalité de vingt ans à l'âge de neuf ans. Sa loquacité est très grande; elle croit reconnaître ses anciennes camarades dans toutes les personnes qui l'entourent. Ses souvenirs, après être remontés de l'âge de dix ou douze ans, continuent à remonter et en même temps son état d'excitation s'accentue. Elle devient beaucoup plus agitée, crie, chante, saute, se déchire. Elle a un langage enfantin, et tout ce qu'elle dit ne se rapporte qu'à son jeune âge, à une pension où elle était à neuf ans. Cet état persiste pendant une dizaine de jours. Au sortir de cet état, elle a complètement oublié tout ce qu'elle a fait pendant cette période.
Quand on compare la succession de ces phénomènes avec ceux du réveil général provoqué, on voit qu'ils sont identiques, et que le mode de réveil seul a varié. Dans le cas particulier il s'était produit par l'action combinée de la rééducation de la sensibilité par fixation de l'attention, et de l'isolement. Mais qu'on emploie un procédé ou un autre, le résultat est toujours le même et les phénomènes réactionnels du réveil sont identiques. C'est à l'intensité des réactions motrices ou des réactions intellectuelles, qui, au lieu de se produire d'une façon lente, plus ou moins régulière, se précipitent au contraire, qu'est due l'apparence de délire soit moteur, soit intellectuel, les unes amenant l'agitation motrice, les autres l'excitation, l'exaltation intellectuelle. Il n'y a même pas encore là à proprement parler de délire. C'en est plutôt l'apparence, et c'est principalement parce que nous ne saisissons pas le lien qui existe entre les mouvements et les idées du sujet, que nous croyons qu'ils sont absurdes, ou livrés au hasard. En réalité, il n'en est rien. Ils se développent au contraire logiquement, mais trop rapidement pour qu'on puisse en saisir l'enchaînement.
- La seconde catégorie tient au contraire bien plus du délire, tel qu'on le comprend dans l'aliénation mentale. Il s'agit d'associations
d'idées, qui au lieu d'être trop rapides comme dans le cas précédent, sont anormales. Le cas est rare, et se rencontre moins souvent que les autres formes. Toutefois il faut le connaître, et d'autant plus que c'est surtout sous une forme atténuée qu'on l'observe, forme sous laquelle il passe inaperçu souvent et n'en est que plus dangereux. Je veux parler de Y auto-suggestion.
Nous avons vu que, par suite de l'engourdissement des centres cérébraux dans le vigilambulisme, il n'y avait plus de contrôle des centres les uns sur les autres, d'où la possibilité de la suggestion, c'est-à-dire de l'établissement dans les centres d'associations d'images quelconques, qui logiquement ne se seraient pas associées ou qui n'auraient pas eu l'occasion de s'associer à l'état normal, et qui sont souvent en désaccord avec la réalité ou avec les autres idées du sujet. On arriverait ainsi à créer chez une hystérique des associations d'idées bizarres, illogiques, qui la feraient agir en conséquence, et lui donneraient absolument l'aspect d'une aliénée. J'ai vu une fois le cas se produire : un médecin s'était amusé chez une malade à créer ainsi des idées extravagantes, qui la poussaient à faire des actes dont elle ne comprenait pas le mobile, qu'elle réprouvait même quelquefois, et dont la constatation l'avait rendue très malheureuse et fait tomber dans un état mélancolique. C'est pour un état semblable, qu'on avait pris très légitimement pour de la mélancolie avec impulsions et obsessions, que cette malade avait été placée dans l'asile où je la vis. Il ne s'agissait en somme que de détruire toutes les suggestions fausses qu'on lui avait faites, ce qui n'était pas très facile à cause de la défense que lui avait faite son médecin de jamais se laisser endormir ni parler dans le sommeil hypnotique, si on parvenait quand même à l'y plonger. J'ai observé un autre fait analogue chez une de mes jeunes malades, qui avait passé par presque toutes les maisons de santé de Paris, et était toujours restée sous l'influence de la suggestion que lui avait faite le médecin d'un de ces établissement de ne jamais obéir à d'autre qu'à lui, et de ne jamais se laisser traiter par d'autres. Il ne la guérit pas d'ailleurs, mais sa suggestion qui avait été impuissante à lui procurer du soulagemeut, fut assez forte pour l'empêcher d'en trouver ailleurs. Son état ne fît qu'empirer ; elle passait à tout instant dans des états seconds qui la ramenaient à l'époque où elle était traitée pas le premier médecin, et l'état de contrariété dans lequel elle vivait continuellement par suite des suggestions en sens contraire que les médecins suivants lui faisaient, la plongeaient dans le déséquilibre mental le plus complet. Je n'arrivai à l'en tirer qu'en lui faisant recouvrer sa sensibilité, sans m'attaquer en aucune façon à ses obsessions suggérées, dont je
découvris l'origine au cours de ses états seconds. Je ne veux pas qualifier de pareils procédés, qui ne touchent que de très loin à la thérapeutique, mais je tiens à les signaler pour montrer à quels dangers des malades peuvent être exposés lorsqu'ils sont traités par la suggestion hypnotique.
Eh bien ! si l'état d'isolement dans lequel sont placés les différents centres cérébraux est tel qu'il permette à des suggestions de s'installer, on comprend que sous d'autres influences il puisse s'établir entre des images, qui n'ont pas entre elles d'autre rapport que celui de leur coïncidence ou de leur contiguïté, des associations assez fortes pour que, l'une d'elles apparaissant, l'autre suive, sans qu'il y ait entre elles le moindre lien logique, rationnel. C'est ce rapport, dont la fausseté ou l'illogisme n'est pas aperçu par le sujet, qui constitue le délire. Tous les degrés peuvent s'observer d'ailleurs dans cet ordre.
Le premier consiste dans la périodicité de certains symptômes. On sait par exemple avec quelle précision les malades ont leurs attaques à la même heure. Cette périodicité tient pour une grande part, la plus grande même sinon exclusive, à une association qui s'est faite entre la première attaque et l'heure à laquelle elle s'est montrée. Cette association est tellement naturelle à l'esprit humain, que c'est l'entourage lui-même du malade qui contribue à l'établir, et en créant chez lui une appréhension, un état émotif par conséquent, en provoque l'apparition. Et c'est ainsi que la crainte d'avoir un accident peut le faire naître, l'émotion qui accompagne cette crainte, qui la traduit, causant la perte de sensibilité et celle-ci amenant l'accident redouté. Il ne s'agit là que d'un rapport de coïncidence, que d'un rapport dans le temps. Mais il n'en est pas moins illogique, absurde, et une attaque qui, parce qu'elle a été causée une première fois par une émotion survenue à cinq heures du soir, reparaît à cinq heures le lendemain sans que l'émotion ait de nouveau paru, est absurde en soi. Cela ne nous le paraît pas autant que cela est, parce que c'est une habitude de l'esprit, même normal, de penser à une chose qui l'a impressionné vivement à l'heure où l'impression s'est produite une première fois. Cela se comprend d'ailleurs assez facilement et résulte des conditions de milieu qui, étant les mêmes, réveillent les idées qui leur étaient associées. Il suffit souvent dans ces cas de changer de milieu, d'occupation, au moment où cette image revient, pour qu'elle n'apparaisse plus ou s'atténue considérablement. C'est là une des causes par lesquelles l'isolement, c'està-dire le changement de milieu, a tant d'effet dans l'hystérie, sur les accidents périodiques principalement, tels que les crises.
Mais si au lieu d'être associée à l'idée de temps seule une idée est associée à une autre idée quelconque, une image à une autre image, parce qu'elles se sont produites simultanément, ou parce que c'est la même personne qui en a été le point de départ, ou parce qu'elles se sont succédé fortuitement, il va en résulter que le sujet paraîtra très bizarre d'associer deux idées tout à fait disparates, et que, si cela s'étend à un assez grand nombre d'idées, ses actes même pourront s'en ressentir et paraître singulièrement en désaccord avec la logique. Gela donnera lieu fréquemment à des goûts singuliers, inexplicables, irraisonnés, dont la cause même échappera au sujet. Il en résultera surtout des troubles dans le caractère, dans les rapports sociaux du malade, dans la façon dont il dirigera son existence journalière. Sous ce rapport, toutes les bizarreries peuvent être observées et l'on est souvent fort surpris d'apprendre la cause de l'attitude d'un malade et de certaines de ses habitudes, dont on se contente de dire dans son entourage que ce sont des manies. Toutes les « manies » des hystériques ont leur raison d'être. Le sujet lui-même ne peut pas toujours en donner l'explication, par l'excellente raison que s'il pouvait les juger exactement il s'apercevrait de leur illogisme. Beaucoup d'hystériques raisonnent en effet par association d'idées contiguësou coïncidentes. On voit tout de suite à quels inconvénients une semblable logique peut les entraîner.
Il ne s'agit en somme là que d'un phénomène comparable à la suggestion. Seulement ce sont les faits eux-mêmes, l'ordre dans lequel ils se sont présentés, qui ont provoqué la suggestion, c'est-àdire l'association de certaines idées, qui spontanément ne se seraient jamais associées. Peut-être n'y a-t-il là aucune auto-suggestion, au sens rigoureux du mot. Cela signifie tout simplement en somme que certains faits, certaines images dont le sujet a été frappé, se sont implantés dans son cerveau et s'y sont associés avec des idées et des images qui s'y trouvaient au même moment, ou qui, en les précédant immédiatement, ont paru les avoir amenés. Si le sujet jugeait que le rapport entre ces images n'est qu'un rapport de temps il n'aurait pas de délire; ce qui fait qu'on peut le considérer comme aliéné, c'est qu'il prend ce rapport pour un rapport de cause à effet, et qu'il règle sa conduite en conséquence. Ce n'est pas encore du délire confirmé, mais c'est déjà un véritable trouble de l'esprit. C'est la base seule, c'est le terrain sur lequel il repose, qui est hystérique. Sans doute, en soi-même, ce trouble est uniquement psychique, mais ce sur quoi je tiens à insister, c'est que ce trouble psychique n'est pas primitif, qu'il n'est nullement caractéristique de l'hystérie, qu'il ne la provoque en aucune façon, et qu'il n'en est au contraire que la conséquence.
Nous en arrivons maintenant à des phénomènes qui constituent de véritables délires, et qui ne sont que l'interprétation des sensations anormales que le sujet éprouve.
Je crois qu'on peut grouper ces faits en deux catégories. Dans la première le sujet a des illusions ou des hallucinations et a des réactions intellectuelles, morales, et motrices en rapport ; dans la seconde le sujet interprète les phénomènes sensitifs qu'il ressent dans les viscères et les membres, ce qui donne lieu à trois variétés : hypochondriaque, quand il attribue à une maladie les phénomènes qu'il éprouve; démoniaque, quand c'est au démon, et enfin persécutrice, quand c'est à des influences exercées sur lui par d'autres personnes. Dans la première catégorie se rangent un certain nombre de phobies. C'est ainsi qu'une de mes malades, qui avait tantôt de lamacropsie, tantôt de la micropsie, avait des terreurs inexplicables, jusqu'au jour où elle m'apprit qu'elle ne pouvait pénétrer dans sa chambre parce que la porte était trop petite pour elle ; par contre, certains jours elle n'osait pas descendre l'escalier dont les marches lui semblaient trop élevées; elles ne pouvait s'asseoir parce que les sièges étaient trop hauts pour elle. On comprend sans peine à quels actes bizarres, dont les malades ont d'ailleurs une sorte de honte à avouer la véritable cause, peuvent donner lieu de pareilles illusions.
On a coutume de répéter que les hystériques ne font aucune attention à leurs anesthésies. C'est, à mon avis, une grande erreur. Si à la longue ils n'y songent plus, s'ils ne paraissent plus s'en préoccuper, au début au contraire, lorsque l'anesthésie survient graduellement, ou par oscillations, il n'en est pas ainsi et ils ont parfaitement conscience de ce qui se passe en eux. Mais de même qu'il en est qui interprètent leurs troubles sensitifs, il en est d'autres qui ne s'en inquiètent pas. Nous retrouvons là ce que nous rencontrons chez les individus normaux, dont les uns se préoccupent outre mesure des moindres malaises qu'ils, éprouvent et les autres laissent se développer des affections graves sans chercher à intervenir, sans même quelquefois s'en douter. Il ne faut pas attribuer à la maladie hystérique des phénomènes qui sont du ressort du caractère normal. Les hystériques, non plus que les individus qui ne le sont pas, ne sont pas tous calqués sur le même modèle. Ils ont des différences dans le caractère, des tendances plus ou moins développées, et auxquelles l'hystérie ne fait qu'apporter des modifications dans la forme, mais non dans le fond. On a trop souvent confondu malheureusement, en étudiant le caractère des hystériques, ce qui tient à la maladie et ce qui tient à leur fond naturel et héréditaire. Nous verrons plus loin ce qu'il faut, à mon sens, admettre comme réellement spécial à l'hystérie.
J'ai signalé également la part que certaines illusions visuelles peuvent avoir dans le développement de l'anorexie hystérique, ou, pour mieux dire, du refus d'alimentation des hystériques. Une des malades que j'ai citées autrefois avait de la macropsie, comme la malade précédente et se figurait par conséquent que les portions qu'on lui donnait étaient trop volumineuses pour que son estomac pût jamais les contenir.
Ce sont surtout les troubles de la vue qui donnent lieu à des idées de ce genre. Il est rare que les troubles de l'ouïe en provoquent. En ce qui me concerne du moins, je n'en ai pas constaté.
La vue est troublée de tant de façons différentes, les objets qui sont perçus par ce sens sont tellement variés, qu'on comprend que les illusions et les hallucinations visuelles soient de beaucoup les plus nombreuses. Les illusions peuvent en effet porter sur la couleur : « Est-ce bête, me disait une de mes malades, il y a des gens qui me prétendent que les feuilles sont vertes ; mais elles sont rouges ! * Une autre ne pouvait souffrir une de ses compagnes parce qu'elle avait la tête toute noire; une autre qui avait des crises dites délirantes, avec hallucinations, voyait les gens avec des figures jaunes, vertes, etc. Marie-Louise voyait mon médecin-adjoint sous l'aspect d'un homme âgé avec des cheveux rouges alors qu'il a les cheveux noirs. On n'en finirait plus de citer tous les cas analogues. Les malades ne jugent pas souvent à propos de dire leurs raisons: elles ont souvent une conscience vague qu'elles vont paraître bizarres, puisqu'elles savent d'autre part que la généralité des gens avec qui elles sont en rapport jugent différemment. Mais quand elles se mettent en colère, et soutiennent contre toute évidence quelque chose d'erroné, on est légitimement en droit, quand on ne sait pas à quoi cela tient, de les prendre pour des aliénées.
L'acuité visuelle se modifie considérablement aussi. On peut dire qu'elle est toujours diminuée. Les malades ont comme un brouillard devant les yeux ; ils voient comme une poussière grisâtre répandue sur tous les objets. Nous avons vu plus haut qu'au réveil ce qui les frappe le plus, c'est de voir tout « plus clair ». Ils s'étonnent des dessins des tentures, des papiers, qu'ils n'avaient jamais vus encore; ils trouventque tout estplus propre, et c'estalors seulement qu'ils avouent qu'autrefois tout leur paraissait gris, sale, couvert de poussière.
La diplopie, la polyopie, l'interversion des images, leur renversement, sont autant de causes de troubles intellectuels chez des sujets un peu faibles d'intelligence.
Les véritables hallucinations de la vue sont rares, en ce sens que le plus souvent ce ne sont pas, je le crois du moins d'après mon
expérience personnelle, des visions imaginaires, créées cle toutes pièces dans l'esprit, mais l'objectivation d'images réellement perçues autrefois : les hallucinations terrifiantes, les visions des mystiques, ne sont que des souvenirs de scènes réelles, ou d'objets réels. Les visions des saintes et les apparitions miraculeuses reproduisent toujours les divinités telles que les images et les objets de piété ont coutume de le faire.
Cependant il peut y avoir des crises hallucinatoires complètes : ce sont des hommes ou des animaux rouges ou verts, jaunes ou bleus quelquefois, horribles, grimaçants, menaçants. Parfois c'est toute une scène imaginaire qui se déroule, ayant pour point de départ ces hallucinations, qui sont, je le répète, presque constamment, en partie du moins, la reproduction de quelque fait ancien. C'est ainsi que Marguerite C... (I) avait des crises dans lesquelles elle voyait des hommes masqués qui la poursuivaient ou bien c'étaient des singes. Elle se mettait à crier, à fuir. Jamais elle n'avait été poursuivie par des hommes masqués ni par des singes, mais elle avait eu une très grande peur, ayant déterminé une violente attaque, un jour de carnaval où son frère, déguisé en effet avec une tête de singe, lui était brusquement apparu. Le point de départ était donc bien réel, mais par le même mécanisme que j'exposais à propos de l'auto-suggestion il y a extension de ridée, association d'images plus ou moins bien raccordées avec l'image et l'idée premières, et il se crée ainsi toute une scène imaginaire.
Il se passe là en somme ce qui se passe dans un rêve ordinaire, dans un cauchemar. MmeL... (V) dont j'ai rapporté plus haut l'histoire à propos des idées fixes, voyait aussi des hommes qui accompagnaient sa mère, impuissante à elle seule à la maltraiter, et qui lui arrachaient les bras. Jamais il n'y avait eu d'hommes accompagnant réellement sa mère, mais il était exact que sa mère l'avait rendue très malheureuse et l'avait souvent battue. Le point de départ était donc vrai encore. Quant à l'arrachement de son bras, il était provoqué par l'anesthésie qui y était survenue du côté gauche, côté habituellement anesthésique et qui avait récemment recouvré sa sensibilité. Il y avait donc dans ce cas une partie constituée par une image ancienne, celle de sa mère marâtre venant lui faire une scène et la battre, une partie constituée par le développement logique de cette image et basée sur ce que sa mère vieillie était devenue la moins forte et ne pouvait plus l'attaquer seule, et enfin une autre qui était l'interprétation de phénomènes sensitifs, provoqués, comme dans l'état habituel de la malade, c'est-à-dire le vigilambulisme, par l'émotion que la vue ou le souvenir de sa mère lui causaient toujours.
Est-il surprenant d'ailleurs de voir des rêves survenir ainsi chez les hystériques, quand on sait que dans leur état habituel elles sont en réalité plongées dans un véritable sommeil ? On ne pourrait être étonné que d'une chose c'est que cela ne soit pas plus fréquent. Et si cela ne l'est pas, c'est que le sommeil vigilambulique est un peu différent du sommeil normal, comme nous aurons l'occasion de l'étudier et de le discuter ultérieurement. Ces états de délire hallucinatoire ont cependant ceci d'analogue encore avec les cauchemars du sommeil normal que c'est ordinairement la nuit, lorsque les sujets sont plongés dans une torpeur plus grande que dans le jour, par suite de l'absence des excitations lumineuses, sonores, etc., résultant de la vie active, qu'ils se produisent, ou encore lorsqu'ils sont mis dans l'état hypnotique pour les laisser reposer pendant la nuit. C'est par exemple ce qui arrivait chez les deux malades que je viens de citer. Le fait que les hallucinations auditives dans ces délires hallucinatoires sont très rares, ainsi que celles des sens autres que celui de la vue, concourt encore à les rapprocher des rêves et des cauchemars chez l'individu normal.
La tendance aux rêves dans l'état de vigilambulisme ou de somnambulisme est d'ailleurs moins développée qu'on ne croit. Aussi est-ce quand le sommeil commence à revenir, une fois la guérison en bonne voie, une fois qu'il n'y a plus que de l'anesthésie très légère, et partielle, que Ton voit reparaître les rêves et les cauchemars, d'autant plus développés que le sommeil est plus léger, plus instable, et se rapproche davantage de l'état hypnagogique. Je ne saurais mieux comparer non plus l'état d'engourdissement qui envahit la nuit les hystériques une fois privés de mouvements, de lumière, et de bruit, qu'à cet état hypnagogique propice, on le sait, aux illusions plutôt qu'aux véritables rêves, état d'engourdissement qui est au sommeil vigilambulique hystérique ce qu'est l'état hypnagogique à l'état de veille des sujets normaux.
Les hallucinations de l'ouïe, et plus encore des autres sens sont très rares dans l'hystérie. Il arrive assez fréquemment cependant que, par association d'idées, des malades croient entendre dans certaines circonstances une personne connue leur dire d'agir de telle ou telle façon, ou les appeler. Mais elles n'en ressentent aucun trouble mental ; elles savent fort bien de quoi il s'agit et se rendent bien compte qu'il n'y a rien là que de naturel et que ce n'est en somme qu'un phénomène relativement normal.
Les hallucinations psycho-motrices verbales et l'écriture automatique, dont j'ai eu l'occasion de parler déjà à propos des somnam-
bulismes et de la suggestion, sont dues comme les autres hallucinations au fonctionnement indépendant des différents centres cérébraux, qui cessent d'être assez fortement reliés entre eux, pour que leur association soit consciente, et cela par suite de leur état de sommeil. Je n'y insiste donc pas.
Dans les cas de cette première catégorie le point de départ des troubles intellectuels, ou pour mieux dire d'une façon générale des troubles psychiques, est donc toujours un trouble sensoriel. C'est donc encore et toujours à des altérations de la sensibilité que sont dus ces troubles hystériques malgré leur apparence exclusivement psychique.
11 en est de même et d'une façon plus démonstrative encore dans les délires de la seconde catégorie qu'il nous reste à examiner maintenant. Nous avons vu à propos du réveil général de la sensibilité que les degrés les plus légers de l'anesthésie s'accompagnaient de sensations plus ou moins pénibles, consistant en énervements, frémissements, tremblements, tiraillements, picotements, brûlures, etc., etc. Ces phénomènes, qui surviennent dans un ordre déterminé, à mesure que les centres cérébraux où les sensations sont perçues se réveillent, se produisent en sens inverse quand la sensibilité s'altère et diminue.
Beaucoup d'hystériques ne se préoccupent pas d'en saisir la cause, mais leur caractère ne s'en ressent pas moins ; elles deviennent irritables, nerveuses au sens où le public le comprend, capricieuses, instables, mécontentes de tout et d'elles-mêmes, bref telles qu'on les décrit ordinairement, alors que ce n'est là qu'une des phases de leur caractère correspondant à un état cénesthésique et sensitivo-sensoriel très particulier. Quoi qu'il en soit, il en est d'autres qui, au contraire, s'inquiètent de ce qu'elles éprouvent. Qu'elles l'avouent ou non, quand on les interroge avec soin et qu'elles vous répondent surtout avec confiance, elles conviennent qu'elles sont convaincues que « ce n'est pas naturel », et qu'elles ont quelque maladie organique qu'on veut leur cacher, ou que peut-être c'est quelque punition du ciel, ou plus rarement qu'on leur fait du mal volontairement. Dans les trois cas c'est toujours aux mêmes phénomènes sensitifs qu'on a affaire, mais selon la tournure d'esprit, selon le caractère naturel, suivant que le sujet se préoccupe habituellement de sa santé, ou qu'il est scrupuleux et religieux, ou au contraire défiant et soupçonneux, on voit se développer une interprétation différente.
Cette interprétation se traduit très bien au cours du réveil de la sensibilité, surtout en ce qui concerne les idées hypochondriaques ou de persécution. C'est ainsi que Marguerite (I, 10) se figure, lors-
qu'elle recouvre sa sensibilité, que des gens lui enlèvent ses organes pour la faire mourir plus vite. Elle se demande et me demande pourquoi on lui fait tout cela. Mme L. (V, 36) attribue à des violences exercées sur elle par sa mère les sensations qui accompagnent la perte de la sensibilité. Plus d'une fois d'ailleurs certaines m'ont demandé pourquoi « on leur faisait du mal », pourquoi « on leur arrachait les cheveux », etc. Marie-Louise était convaincue que les douleurs qu'elle avait dans le bas-ventre et qui tenaient à un point vésical avaient pour cause une plaie qui ne pouvait se cicatriser.
Ces idées sont très habituelles. Il n'y a là en somme qu'un besoin d'interprétation qui est absolumeut naturel à l'esprit humain et auquel ne sauraient pas plus échapper les hystériques que les autres. Ce besoin d'explications n'entraîne pas toujours des idées délirantes, mais il ne se manifeste pas moins. Pauline (XVIII, 288), se sentant fatiguée au cours d'une séance de resensibilisation, s'arrête en disant : « Je suis fatiguée, j'ai couru. » Je lui demande où. « Mais puisque je suis fatiguée, c'est que j'ai couru. » « Je tremble, me disait une autre, pendant qu'elle perdait sa sensibilité. C'est que j'ai peur; je dois avoir mal agi. » Et je voyais un vrai délire mélancolique se développer en même temps que certaines impressions cénesthésiques lui faisaient croire qu'elle n'avait plus d'estomac.
Nous allons examiner maintenant les trois variétés d'idées délirantes : hypochondriaque, mélancolico-mystique ou démoniaque, et persécutrice, auxquelles donnent lieu ces troubles sensitifs.
De toutes les idées délirantes entées sur les troubles de la sensibilité, ou pour mieux dire sur les phénomènes sensitifs accompagnant la perte de la sensibilité, ce sont les idées hypochondriaques qui sont les plus fréquentes. Ce sont elles qu'on rencontre le plus ordinairement dans l'hystérie masculine. Jean-Baptiste (XV, 280) en est un des plus beaux exemples. Il fut pris au début de sa maladie d'accès de fausse angine de poitrine, dont il se préoccupa beaucoup. Il se mit à mal dormir, et fut poursuivi par cette appréhension d'avoir des crises où il mourrait. Il devint de plus en plus sombre, mélancolique, désespéré. Il passe sa vie le plus souvent dans son lit, se plaint de partout, ne dort pas, ne mange plus, vomit, s'épuise, et arrive dans un tel état à l'Etablissement que j'hésite au premier abord, me demandant s'il ne s'agit pas d'un paralytique général. Ce qui me frappe le plus dans l'examen auquel je le soumets, c'est la conservation relative des sensations tactiles en même temps qu'il y a une analgésie complète, et que l'anesthésie organique est complète aussi. Ce malade guérit du reste très bien et très vite.
J'ai toujours observé que lorsqu'il y a de l'analgésie avec conservation de la sensibilité tactile d'une façon plus ou moins marquée, on a affaire à de l'hypochondrie. Les pertes de sensibilité localisées donnent fréquemment lieu aussi chez l'homme à de l'hypochondrie. Un de mes confrères était très caractéristique à cet égard. Il était sujet à des anesthésies passagères de la gorge où, suivant le degré de l'anesthésie, il avait la sensation d'un fil, ou d'un pois, ou d'un pavé qui lui obstruait douloureusement la gorge et l'empêchait de respirer. D'où accès d'angoisse, terreur, crainte de la mort et conviction qu'il avait un corps étranger, ou une tumeur du larynx. D'autres fois, c'était à l'estomac que l'anesthésie se produisait : il s'agissait d'un cancer ; d'autres fois encore, c'était des accès de mutisme ou d'aphasie : c'était du ramollissement cérébral. Et ainsi de tout. Les phénomènes locaux n'étaient rien par eux-mêmes. Ce qui était le pire, c'était l'état d'anxiété morale dans lequel il était aussitôt plongé, le désespoir qui s'emparait de lui, l'appréhension qui l'obsédait, l'empêchait de se laisser aller au sommeil dans la crainte de mourir pendant qu'il dormirait.
Ce qui est frappant dans ces cas, c'est la disproportion énorme qui existe entre l'affaissement moral, l'état d'appréhension, l'angoisse du sujet et la légèreté des troubles physiques qu'il présente. L'anesthésie est en effet assez superficielle, ou assez localisée, ou assez passagère, pour laisser au sujet une assez grande netteté de sa conscience. De là résulte la préoccupation extrême qu'il a de son état. Si la sensibilité était plus profondément et surtout plus rapidement perdue, si elle était plus instable, comme cela arrive chez les femmes en général, cette phase, dans laquelle la conscience subsiste assez pour que le sujet se rende compte des modifications qui se produisent en lui, n'existerait que peu ou pas. Le malade ne s'arrêterait donc pas à chercher une explication à ce qu'il éprouve, d'une part parce que l'anesthésie très profonde dans laquelle il serait plongé ne s'accompagnerait pas des mêmes phénomènes sensitifs que la diminution de la sensibilité, et d'autre part que cette anesthésie implique un sommeil, un engourdissement des centres cérébraux qui exclut la conscience, ou suppose en tous cas son amoindrissement considérable, double condition pour qu'il n'y ait pas d'interprétation.
Passons à la deuxième variété, la mélancolie à forme démonomaniaque. La croyance que les sensations éprouvées sont dues à la présence du démon dans le corps était très répandue autrefois et la possession était chose fréquente. Cela nous démontre bien nettement que ce n'est pas le caractère même des sensations qui est spécial dans le cas de délire de possession, mais la tendance actuelle de l'esprit du
sujet. Autres âges autres interprétations. Je ne rappellerai pas les sensations spéciales éprouvées par les malades, ordinairement des femmes. Ce sont celles que nous venons de voir dans les délires hypochondriaques. L'identité est telle d'ailleurs qu'il n'est pas rare de voir l'interprétation hypochondriaque précéder l'interprétation mystique. J'ai observé plus d'une fois la chose. Je ne rappellerai que deux faits. Dans l'un c'est à plusieurs années de distance que cette transformation s'opéra. La première fois la malade était restée longtemps auprès d'une personne qui mourut d'un cancer du sein et qui l'entretenait de ses douleurs. Très fatiguée par les soins qu'elle lui donna, elle fut prise d'insommie, d'énervements, de douleurs dans les membres, qu'elle attribua à un cancer du sein comme son amie. Ce n'est que lorsqu'elle vit que le temps matériel pour l'apparition du cancer était passé qu'elle abandonna son idée et guérit. Au second accès c'était encore à la suite de surmenage, causé par des soins donnés à sa mère malade, qu'elle fut reprise des mêmes troubles nerveux et des mêmes sensations internes. Mais cette fois, au lieu de les attribuer à une maladie, elle les attribua à la possession démoniaque, parce qu'à ce moment elle était plongée dans la dévotion. Et comme je lui demandais si c'était la même chose qu'elle avait éprouvée autrefois qu'aujourd'hui, et comment il se faisait qu'elle avait cependant interprété ses sensations différemment dans les deux cas, elle me répondit qu'elle s'apercevait bien aujourd'hui de son erreur et que déjà la première fois ce devait être le démon.
Dans le second cas il s'agissait d'une femme très dévote, sujette à des attaques de nerfs, et d'ailleurs scrupuleuse à l'excès. A la suite des émotions que lui causa la mort de son mari, elle devint peu à peu presque complètement anesthésique et éprouva tous les troubles sensitifs qu'on éprouve en pareil cas. Tout d'abord elle se crut toutes sortes de maladies, et ce ne fut qu'au bout d'un certain temps que, par une sorte de révélation, elle s'aperçut de son erreur et que ces sensations, concordant avec son état d'apathie et d'indifférence pour Dieu, étaient certainement dues à l'action du démon. C'était toujours les mêmes sensations cependant, mais au début son indifférence morale n'avait pas attiré son attention, ne l'avait pas inquiétée, les phénomènes d'apparence physique étant prédominants.
11 est un des symptômes de la possession démoniaque qui est bien caractéristique au point de vue de la théorie que je donne de l'origine sensitive de tous ces phénomènes psychiques de l'hystérie. C'est ce qui se passe du côté des organes génitaux. On sait en effet
que les possédées se croyaient violées parle démon et que, de plus, elles s'accordaient à dire que le sperme du diable était froid et que l'introduction du pénis était douloureuse et comparable à une blessure par un instrument pointu et piquant. Comparons ces sensations à ce qui se passe quand les hystériques recouvrent la sensibilité, et nous aurons immédiatement l'explication naturelle de ces assertions. Nous voyons en effet ce retour de la sensibilité des organes génitaux de la femme s'accompagner d'abord d'élancements, de sensations de déchirure, puis d'écartement forcé produit par un corps plus ou moins volumineux, puis de brûlure, et ensuite d'une sensation d'écoulement froid comme il s'en produit d'ailleurs à une certaine phase de la sensibilisation de tous les organes.
J'en arrive enfin à la troisième variété, où l'interprétation se fait dans le sens de la persécution exercée par autrui. Là encore nous retrouvons exactement les mêmes phénomènes sensitifs que dans les cas précédents. Jeanne A. (XIV, 216) par exemple, au moment du réveil définitif, s'écrie en s'étirant et se tortillant dans tous les sens : « On me dépouille, on m'arrache les seins,... ils me font mal,... ils me tirent le cœur,... ça me quitte,... tout le monde me quitte,... on m'arrache les yeux... Ah ! me font-ils mal : on me change tout l'intérieur. Est-ce vrai?... Ce qu'ils sont méchants ceux qui me travaillent à l'intérieur! Mais je me laisse faire pour guérir; ils me fatiguent joliment. Je m'en vais; j'ai une sensation de vert-de-gris dans la bouche; c'est eux qui sont cause de ça... Est-ce que je n'ai plus qu'un ventre, j'en avais deux?... ma tète est neuve; ma gorge est drôle; je ne sais plus si c'est bien moi. » Ne croirait- on pas lire les divagations d'un vrai persécuté ? Que cet état se prolonge et n'auronsnous pas affaire àun délire de persécution typique? Bien souventaussi l'interprétation par la persécution est précédée , comme celle de la possession, d'une phase hypochondriaque. Nous nous rapprochons là de l'aliénation caractérisée. Et il est permis de se demander si les limites entre les délires systématisés hypochondriaques, mystiques et de persécution sont aussi nettes qu'on veut bien le dire. Pour ma part, plus je vois de malades, et plus je suis convaincu que les troubles sont identiques à l'origine, que ce ne sont que des troubles de sensibilité, soit de la cénesthésie, soit des sens, soit de la sensibilité générale, et que, suivant leur degré, suivant leur répartition, suivant leurs combinaisons, suivant enfin, et surtout peut-être, ses tendances naturelles, on voit le sujet devenir franchement hystérique, ou hypochondriaque, ou mystique, ou persécuté.
Pourquoi tel guérit-il, et tel autre reste-t-il chronique, pourquoi
telle forme comme le délire hypochondriaque guérit-elle moins bien que le délire mystique, pourquoi ces deux formes elles-mêmes guérissent-elles mieux que le délire de persécution? Assurément il n'est pas irrationnel d'admettre que les phénomènes psychiques, ou mieux l'état psychique habituel du sujet, ont une influence très grande sur la forme du délire, mais je crois que la forme même des troubles de sensibilité en a une bien autrement grande sur son évolution. Je ne serais pas éloigné d'admettre que beaucoup de délires systématisés, chroniques, ont été simplement hystériques au début. Mais je ne veux pas insister sur cette question, qu'il ne s'agit pas de discuter ici. Ce qui est essentiel pour moi en ce moment, c'est de démontrer que tous les phénomènes hystériques, qui paraissent le plus purement psychologiques, sont subordonnés encore aux troubles de la sensibilité, et que, par quelque côté qu'on considère l'hystérie, c'est toujours à cette conception d'une affection de la sensibilité qu'il faut revenir.
La confusion mentale, le délire ecmnésique, le délire de la crise, certaines phobies et les délires hypochondriaques, de possession et de persécution, sont uniquement basés sur des altérations plus ou moins profondes de la sensibilité, plus ou moins généralisées, plus ou moins prédominantes dans les viscères, les membres, les centres nerveux, ou les organes des sens. Le rapport qui existe entre les troubles sensitifs et les idées délirantes, évident dans les cas de la première catégorie, ne l'est pas moins dans ceux de la seconde. Car, d'une part, expérimentalement, ou du moins en provoquant les phénomènes sensitifs, on voit surgir des interprétations de caractère délirant, et d'autre part, quand on assiste à l'évolution spontanée de ces formes variées on constate que les troubles cénesthésiques et sensitifs précèdent toujours le délire, et que l'interprétation cesse de s'affirmer avec autant de certitude à mesure que les troubles disparaissent, jusqu'à ce qu'enfin la guérison survienne définitivement avec le retour de la sensibilité normale. L'interprétation, le phénomène psychologique par conséquent, disparaît toujours avant les phénomènes sensitifs, de même que les troubles moteurs disparaissent avant l'anesthésie.