L'ANESTHESIE
Le stigmate par excellence, le phénomène sans lequel on ne peut pas mettre l'épithète hystérique sur un trouble quelconque, le trouble fondamental de l'hystérie, c'est l'anesthésie, que nous avons rencontrée à chaque pas jusqu'ici, dont nous avons laissé pressentir la cause première, et que nous allons pouvoir étudier maintenant en tant que manifestation générale de l'hystérie.
Nous ne reviendrons donc pas sur les troubles qu'entraîne l'anesthésie à ses différents degrés et nous nous bornerons dans les pages qui vont suivre à étudier les points suivants : sa répartition, ses divers aspects suivant ses degrés, ses modes de production.
Répartition de l'anesthésie. — Tous les membres, tous les organes peuvent être atteints d'anesthésie; le cœur et le cerveau n'échappent pas à la loi commune, et il suffit de se reporter au chapitre n pour s'en convaincre.
L'examen de la sensibilité, qui est la chose la plus importante, est extrêmement délicat. Non seulement il faut passer en revue tout l'organisme, mais les procédés d'exploration que nous possédons sont très insuffisants. Nous ne pouvons nous adresser qu'à la sensibilité consciente. Mais dès que la sensation devient subconsciente, nous ne sommes plus capables de mesurer, d'apprécier même les divers degrés de l'anesthésie. C'est pour combler cette lacune que je me suis attaché à montrer dans quel ordre les sensations s'atténuaient et reparaissaient, et à établir ainsi une échelle permettant, d'après les phénomènes subjectifs éprouvés par le sujet et les troubles fonctionnels, de savoir aussi exactement que possible à quel point la sensibilité de tel ou tel organe, de tel ou tel membre, se trouvait.
Mais ce n'est pas tout de savoir que l'anesthésie se rencontre sur tous les points du corps. Il y a lieu d'examiner encore son mode de distribution sur les différentes parties, sur les différents organes.
Uhémianesthésie est une des formes assez fréquentes de la répartition de l'anesthésie. On la donne même comme la plus fréquente. Mais l'hémianesthésie pure n'existe jamais à vrai dire. C'est par contraste que la sensibilité de l'autre côté paraît normale. En réalité, le côté soi-disant non anesthésique présente toujours une diminution plus ou moins marquée de la sensibilité. Outre qu'il est assez facile de s'en assurer par un examen très attentif, certains faits le démon-
trent d'une façon évidente. On remarque en effet, si on a noté avec soin l'état de la sensibilité chez une hystérique hémianesthésique, que, lorsqu'elle guérit, elle acquiert une sensibilité beaucoup plus vive et délicate du côté soi-disant normal. Mmc L. (V) m'en faisait ellemême la remarque. Elle paraissait nettement hémianesthésique du côté gauche, et je ne m'occupais que de lui rendre la sensibilité de ce côté. Or, en même temps qu'elle la recouvrait, apparurent du côté droit des réactions de retour de la sensibilité, et elle me fit constater elle-même que sa sensibilité devenait chaque jour plus parfaite, et qu'ainsi elle ne sentait pas normalement, comme elle le croyait cependant du côté droit. J'ai observé maintes fois le même phénomène tant pour l'hémianesthésie, qui est en somme assez rare, que pour diverses autres anesthésies localisées, où certaines régions voisines, dont la sensibilité paraissait normale, recouvraient au bout de quelque temps, soit spontanément, soit d'une façon provoquée, une sensibilité beaucoup plus vive, ce qui démontrait bien nettement qu'elle n'était pas normale avant, comme elle le paraissait.
Pourquoi l'hémianesthésie, et d'une façon générale toutes les anesthésies, siègent-elles de préférence à gauche? C'est un point que les théories psychologiques omettent complètement de résoudre. Il n'en est pas de même avec la théorie physiologique que je propose. Nous savons, en effet, que les membres du côté gauche sont ceux dont nous nous servons le moins, dont l'usage est le moins conscient, le moins délicat, et dont la privation nous gêne le moins. Gela tient à ce que les centres corticaux correspondants sont moins développés, moins actifs par conséquent originellement.
En prenant de l'âge, le sujet emmagasine moins d'impressions du côté gauche que du droit. Ces centres se développent donc encore moins. Aussi sont-ils les premiers à cesser de fonctionner, à s'engourdir, à s'endormir, ce qui se traduit aussitôt par l'anesthésie des membres qui leur sont soumis. Aussi, quand il y aanesthésie totale, voit-on toujours reparaître la sensibilité du côté droit avant celle du côté gauche.
La répartition de l'anesthésie ne se fait pas suivant la topographie des territoires des nerfs ni des vaisseaux. C'est, comme l'a dit justement Charcot, une distribution physiologique, et de plus en territoires géométriques. Je dirai plus volontiers que c'est une répartition fonctionnelle. Est-il nécessaire pour la comprendre d'avoir recours à des explications psychologiques, comme le propose M. P. Janet, qui trouve qu'elle correspond « à une physiologie bien grossière, bien populaire »? Ainsi, à propos de la cécité hystérique, remarquant que l'anesthésie ne porte pas seulement sur la rétine, mais sur la con-
jonctive et même sur les paupières, il fait observer que l'hystérique a dans ce cas perdu l'œil non seulement dans le sens physiologique, mais dans le sens populaire du mot, c'est-à-dire tout ce qui remplit l'orbite. Il en conclut qu'il s'agit là d'un phénomène psychologique: « Il semble donc, dit-il, que même dans ces anesthésies localisées les associations habituelles de nos sensations, les idées que nous nous faisons de nos organes, jouent un rôle important et déterminent ces répartitions. »
Cette façon populaire de comprendre les choses est absolument rationnelle et scientifique. Si nous nous faisons une idée de nos organes, c'est grâce aux sensations qui en partent, et si ces sensations s'associent habituellement à celles des annexes, ce n'est pas par notre propre volonté, c'est parce que ces associations sont déterminées par les connexions anatomiques et physiologiques des parties composantes de nos organes et des centres récepteurs qui leur correspondent dans l'écorce. Il n'y a rien de surprenant à ce que, si un centre associé à un autre s'arrête de fonctionner, l'autre s'arrête également, d'où anesthésie de tout le système fonctionnel. Il n'est pas besoin d'invoquer une idée. Il suffit de consulter la carte topographique des centres cérébraux pour se rendre compte de la façon dont doivent se passer les choses. L'anesthésie se produit par contiguïté soit anatomique, soit physiologique des centres corticaux. L'étude de ces centres n'est qu'ébauchée. J'espère, grâce à la méthode des points douloureux que j'exposerai tout à l'heure, contribuer à en localiser un certain nombre encore inconnus comme siège, et dont l'existence même est contestée. Mais nos connaissances à ce sujet sont encore trop peu précises pour que nous puissions prétendre que ces associations fonctionnelles se font en vertu d'une idée et non suivant des lois physiologiques. D'ailleurs il est un fait qui va complètement à l'encontre de cette conception psychologique, c'est la superposition de l'anesthésie aux troubles viscéraux.
Je viens de parler de cette répartition géométrique de l'anesthésie, mais il est nécessaire de faire remarquer une chose, c'est que ce n'est que dans les paralysies des membres qu'on l'observe. Quand il n'y a ni paralysie ni contracture, l'anesthésie est diffuse au contraire. Quand elle est à limites précises, c'est que, comme dans l'hystérie traumatique, un territoire cérébral isolé est intéressé. Quand l'hystérie se développe progressivement, l'anesthésie n'a pas de répartition précisa, et elle peut se présenter soit généralisée avec des inégalités, soit en îlots, toujours suivant les centres atteints.
Faut-il admettre que les hystériques qui ont des manifestations viscérales ont aussi une représentation mentale de la forme de leurs
organes, et qu'ils considèrent la peau de leur abdomen comme faisant partie de leur estomac quand ils ont de l'anorexie ? Sinon comment expliquer l'anesthésie cutanée superposée exactement à l'estomac, ainsi que je l'ai démontré pour la première fois? On bien n'y a-t-il pas une autre interprétation? Cette superposition de l'anesthésie cutanée à tous les troubles hystériques, sur laquelle M. Gilles de la Tourette a attiré si justement l'attention, paraît plus difficile à expliquer quand il s'agit de troubles viscéraux que de troubles moteurs. Les recherches faites en Angletere dans ces dernières années sur les troubles de la sensibilité cutanée dans les affections des organes profonds, les idées si intéressantes de M. Brissaud sur le métamérisme de la sensibilité d'une part et, d'autre part, la constatation de points douloureux spéciaux, de véritables centres médullaires correspondant à chaque viscère, à chaque région du corps, ainsi que de centres viscéraux, dont nous allons exposer l'étude tout à l'heure, nous permettent de comprendre cette superposition.
De même que l'anesthésie cutanée accompagne toujours les troubles profonds des membres, se superposent aux troubles moteurs de tout ordre, de même aussi elle se superpose à tous les troubles viscéraux, et chaque fois que l'on constate de l'anesthésie sur le thorax ou l'abdomen, on peut être certain que le viscère sousjacent est anesthésié, et fonctionne insuffisamment. Comment expliquer psychologiquement les îlots d'anesthésie irrégulièrement disposés sur les membres ou le tronc, et en général toutes les anesthésies qui ne correspondent à aucun territoire fonctionnel ? D'aucune façon ; si on admet, au contraire, la théorie que je défends ici, à savoir que c'est un engourdissement des centres cérébraux qui se produit et se propage sous des influences soit générales, soit particulières, cette répartition irrégulière devient facilement explicable. (Voir Addenda, m.)
A l'anesthésie se rattache la question des réflexes. Nous avons vu, à propos du réveil de la sensibilité articulaire, que les réflexes tendineux y sont liés et nous avons constaté leur disparition et leur réapparition en rapport avec l'anesthésie profonde des articulations et le retour de la sensibilité. A propos des paralysies et contractures des muscles oculaires nous avons de nouveau étudié l'ordre de prééminence des réflexes de tous ordres, à points de départ cutané, muqueux, musculaires, tendineux. Nous allons voir tout à l'heure à propos des stigmates moteurs le mécanisme du mouvement réflexe, et comment il disparaît lui-même dans l'hystérie à la suite du mouvement conscient et volontaire. Je n'en parlerais donc pas si je ne tenais
à relever une opinion assez générale d'après laquelle les réflexes tendineux ne seraient pas altérés, et surtout pas exagérés, dans l'hystérie. Il s'en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi et il n'y a du reste aucune raison pour que ces réflexes fassent exception à la règle. On trouvera du reste de nombreux exemples du contraire au cours de mes observations, et plus d'une fois j'ai été à même de constater soit leur disparition, soit leur exagération.
Degrés de l'anesthésie. — Nous avons vu à propos des réactions de la sensibilité des membres que la peau présentait, au moment où la sensibilité allait être normale, des sensations très variées, fourmillements, démangeaisons, brûlures, etc., et que ces sensations se présentaient également pour tous les organes, muscles, viscères, etc. C'est à ces degrés de sensibilité que correspondent trois troubles importants : l'hyperesthésie, Vanalgésie et Yhaphalgésie.
L'hyperesthésie n'est qu'une forme d'anesthésie douloureuse. Il faut distinguer suivant qu'elle siège sur la peau, dans les muscles, sur les muqueuses ou dans les viscères.
Sur la peau et sur les muqueuses — celle de l'estomac principalement — la douleur peut être très vive. Mais on est frappé d'un fait, c'est que le contact le plus léger détermine une douleur extrêmement forte, qui arrache des cris au malade, alors qu'une pression profonde le laisse indolent. Gela tient à ce que les parties profondes sont plus anesthésiques.
Tel était le cas de Jeanne Dem. (XI, 134) dont l'hystérie commença par des contractures accompagnées de sensations de brûlures dans les membres, principalement au niveau des articulations. Aussi les priton pour des douleurs rhumatismales. Quand je la vois, elle est contracturée de partout avec hyperesthésie généralisée. Or cette hyperesthésie cutanée s'accompagne d'une perte complète du sens musculaire. Quand elle est reprise de contractures, sa peau lui semble comme tendue et gonflée, et ses membres lui paraissent gros et lourds. En même temps que l'hyperesthésie s'accompagne de perte du sens musculaire, il y a analgésie. Voilà, on l'avouera, de singulières associations sensitives si l'hyperesthésie était, comme on le dit, une exaltation de la sensibilité. En réalité ce n'est qu'une anesthésie douloureuse, et un degré assez léger relativement de l'anesthésie, ou pour mieux dire de la diminution de la sensibilité. Ce qui le prouve d'ailleurs, c'est qu'il suffît d'ordonner au sujet de sentir son membre pour voir disparaître l'hyperesthésie, et reparaître la sensibilité musculaire et la sensibilité à la douleur. Les choses se passent exac-
tement de la même façon pour la peau et pour les muqueuses. Ce n'est en somme que cette sensation de cuisson douloureuse qui accompagne les dernières phases de la sensibilité de retour, qui donne cette illusion de l'hyperesthésie. Quant à celle qui siège en certains points, comme aux ovaires, sur la colonne vertébrale, etc., il suffît de faire remarquer que cette douleur profonde siège toujours au milieu d'une anesthésie plus ou moins marquée, et qu'il suffit de faire recouvrer la sensibilité de l'organe pour voir disparaître aussitôt les points hyperesthésiques, ou pour mieux dire douloureux. N'est-ce pas la meilleure preuve qu'il ne s'agit là que d'une diminution de la sensibilité?
Cependant il est possible à la rigueur, comme je l'ai observé une fois pour l'ouïe et une fois pour l'odorat, de constater de l'exaltation de certains sens. Mais dans ce cas je crois que ce n'est que par contraste. Dans les deux cas les sujets paraissaient avoir une acuité extraordinaire de l'ouïe et de l'odorat. Mais en examinant isolément ces deux sens on constatait qu'ils ne percevaient aucune excitation plus faible que celles qui impressionnent des sens normaux. Par contre, il y avait chez les deux une anesthésie totale du goût et du toucher, et un rétrécissement extrême du champ visuel, allant jusqu'à l'amblyopie complète à gauche dans un cas. En outre, chez la malade qui avait conservé l'odorat il y avait diminution considérable de l'ouïe, et il en était de même de l'odorat chez celle qui avait conservé l'ouïe. N'étant plus impressionnables que par un seul sens, ces deux sujets remarquaient toutes les excitations qui l'atteignaient, alors que les gens normaux n'y donnaient que la place relative qu'elles devaient avoir au milieu de toutes celles qui impressionnaient les autres sens. Il se passe là ce qui se passe pour les idées fixes. Ce n'est pas le sens soi-disant hyperesthésié qui a absorbé toute la faculté d'attention et de sensibilité du sujet aux dépens des autres, pas plus que ce n'est la soi-disant idée fixe qui submerge les autres. C'est tout simplement parce qu'il survit seul au naufrage des autres sens qu'il paraît si développé. En réalité, il ne l'est pas et serait même plutôt au-dessous de la normale qu'à son niveau. Mais en tout cas il n'est certainement pas au-dessus.
L'hyperesthésie, en somme, n'existe pas. Elle tient, ou à un degré léger d'anesthésie qui s'accompagne d'une douleur spéciale, ou à ce que le sens qui en paraît être le siège est le seul qui soit à peu près indemne, les autres étant plus ou moins complètement anesthésiés.
\1 analgésie est ordinairement associée à l'aneslhésie et nous venons de voir qu'elle peut l'être à l'hyperesthésie. Mais cette association n'est pas obligatoire et l'on peut constater la persistance de
la sensibilité tactile en même temps que l'analgésie. Cette dissociation n'est, du reste, pas spéciale à l'hystérie puisqu'on la rencontre dans des affections organiques de la moelle, et en particulier dans la syringomyélie. Ceci nous prouve que ces deux ordres de sensations doivent avoir des voies différentes. L'analgésie peut atteindre tous les organes, les muscles, les viscères, comme la peau. C'est un des phénomènes les plus importants au point de vue des troubles délirants qui peuvent se montrer dans l'hystérie. Mais c'est aussi un des plus rares à l'état isolé. L'insensibilité à la douleur n'est qu'une variété, un degré de plus de l'insensibilité des besoins organiques. La sensation de besoin est douloureuse. C'est elle qui disparaît la première. Au-dessous d'elle se trouve la sensation de douleur. Elle ne disparaît pas sans la première. Le sujet s'en aperçoit toujours, soit par expérience, soit parce que, sa sensibilité tactile étant conservée, il peut apprécier l'absence d'un des éléments de sensation cutanée. Il souffre moralement d'ordinaire de cette analgésie, surtout quand elle frappe ses organes, et c'est là une des bases du délire hypochondriaque et de négation.
Je ne dirai qu'un mot de Yhaphalgésie décrite par M. Pitres. C'est un trouble qui consiste dans une sorte de malaise au contact de certains objets. J'en ai observé un cas chez un jeune homme qui en était arrivé à ne plus supporter le contact de ses vêtements ni le moindre attouchement. Il avait en même temps une très légère analgésie et une sensation de frémissement intérieur. Si nous nous reportons à ce qui nous avons vu des phénomènes qui accompagnent les dernières phases de la sensibilité de retour dans les membres, et partout en général, nous voyons que, à un moment donné, il se produit un état analogue, consistant dans un état d'énervement et de frémissement intérieur, qui est la dernière étape avant d'arriver à la sensibilité normale. J'ai aussi parlé précédemment de Marie-Louise qui avait de l'haphalgésie au contact de l'or et de l'argent, et chez qui ce phénomène disparut en insistant pour lui faire recouvrer sa sensibilité cutanée d'une manière plus parfaite qu'elle ne l'était, quoiqu'elle parût normale.
Tous ces troubles qui disparaissent par le réveil de la sensibilité, et dont nous retrouvons les analogues au cours de ce réveil quand l'anesthésie est très profonde, ne sont donc en somme que des altérations diminutives très légères de la sensibilité consciente, mais ce ne sont pas moins des troubles de sensibilité.
Production de l'anesthésie. — Comment se produit l'anesthé-
sie ? Nous avons vu comment elle disparaît ; cette autre face de la question n'est pas moins intéressante. Pour l'étudier nous avons trois moyens : voir ce qui se passe quand elle est provoquée par des procédés anesthésiques, quand elle se produit sous l'influence de causes naturelles, et enfin quand on la détermine expérimentalement. Nous allons examiner successivement ces trois points, qui ont un intérêt pratique supérieur à celui qu'ils offrent comme appui à ma théorie.
Tous les agents anesthésiques sont capables chez les hystériques de déterminer une anesthésie permanente, ou d'aggraver celles qui existent, et de provoquer ainsi l'éclosion d'accidents hystériques par le mécanisme inverse de celui qui les fait disparaître, à savoir le réveil de la sensibilité. Mais parmi les circonstances où les hystériques peuvent être soumises à une anesthésie provoquée, il en est deux principales, auxquelles je me bornerai, parce qu'elles sont les plus fréquentes, et parce que l'anesthésie y est générale : c'est la chloroformisation et Yhypnotisme.
Marguerite (I, 4), déjà très atteinte dans sa sensibilité, et présentant de nombreux troubles, est prise, à la suite d'une chloroformisation, d'un délire hystérique qui dure plus d'un mois, et à la suite duquel persistent les troubles les plus sérieux et des accidents de tous ordres, alors qu'en somme avant son anesthésie chloroformique elle était encore capable de vaquer à ses affaires, malgré ses accidents. C'était, du reste, pour de soi-disant troubles utéroovariens qu'elle était venue consulter.
Yvonne (IX, 123), pendant une chloroformisation pour l'extraction d'une dent, rétrograde à l'âge de quinze ans, et ensuite à treize ans, absolument comme lorsqu'elle perd spontanément sa sensibilité.
Jeanne (XIV, 218), à la suite d'une chloroformisation pour une opération d'ongle incarné, voit reparaître de l'anesthésie avec contracture du pied gauche, disparue depuis que je lui avais rendu sa sensibilité, et elle me dit que depuis ce moment il lui semble qu'elle n'a plus bien sa tête à elle. Pauline (XVIII, 281), endormie au chloroforme, sort du sommeil anesthésique et paraplégique alors qu'elle ne l'était plus avant.
Il faut prendre de grandes précautions chez les hystériques quand on est obligé de leur donner le chloroforme. Un des inconvénients les plus graves provient précisément de cette anesthésie provoquée qui aggrave celle déjà existant. Quand il n'y a qu'une anesthésie peu profonde, celle du chloroforme n'aggrave pas beaucoup les choses. Le sujet s'endort même en général assez facilement. Mais quand on a
affaire à un cas d'anesthésie profonde, viscérale, on peut avoir à redouter des accidents graves par suite de la perte des réflexes qui survient alors, qui entrave la respiration et ne permet plus de réveiller le sujet au moyen des excitations habituelles. Tel était le cas d'Yvonne (IX) qui, sous l'influence de l'anesthésie chloroformique^ cessait de respirer et chez laquelle la contraction seule des muscles par l'électricité arrivait à lui donner le temps de se réveiller assez pour respirer volontairement.
On voit à quelle aggravation de l'anesthésie et par conséquent de l'hystérie elle-même on s'expose, si on laisse le sujet un peu livré à lui-même au sortir du sommeil chloroformique. Il arrive, comme chez Marguerite, qu'il n'en sort que pour rester dans un vigilambulisme ou somnambulisme profond, ou bien qu'il reste plus anesthésique qu'auparavant, le somnambulisme succédant tout naturellement au sommeil chloroformique, la cause seule de l'un et de l'autre différant.
Il faut donc d'abord ne se résoudre qu'avec circonspection à pratiquer un examen sous le chloroforme chez une hystérique, examen d'ailleurs le plus souvent inutile au diagnostic, qui a bien d'autres bases que celte preuve négative ; ensuite on doit surveiller plus attentivement que chez tout autre sujet la respiration qui peut s'arrêter par disparition du réflexe respiratoire, et enfin on doit s'assurer que le sujet est absolument réveillé, qu'il a complètement recouvré sa sensibilité, avant de le laisser livré à lui-même.
Le danger, qui résulte de la persistance de l'anesthésie après le sommeil chloroformique, existe de même après le sommeil hypnotique et là est la clef de tous les accidents imputables à l'hypnotisme. Ils sont uniquement dus à ce qu'on ne réveille pas suffisamment les sujets.
Gomment les choses se passent-elles en général ? S'il s'agit d'un sujet hystérique anesthésique, à stigmates et accidents nombreux, à un de ces sujets que j'ai montré être en état de vigilambulisme complet, l'hypnose est obtenue avec une grande facilité par un procédé quelconque. Quand il s'agit de réveiller le sujet on lui dit simplement de se réveiller, on lui souffle sur les yeux quelquefois, ou on combine avec son injonction une excitation quelconque. Le sujet rouvre les yeux et paraît se retrouver dans le même état qu'il était auparavant. Cependant quelquefois il paraît beaucoup mieux; et d'autres fois il reste comme plongé dans le vague, le regard flou, l'air engourdi encore. Dans ce dernier cas on lui referme les yeux et on lui ordonne de se réveiller mieux encore. Il rouvre à nouveau les yeux et dit enfin : « Je suis bien réveillé, ça y est,
etc. » Eh bien ! il n'est pas réveillé en réalité, il est simplement ramené au degré de somnambulisme dans lequel il était plongé avant d'être endormi. Pour lui comme pour vous, rouvrir les yeux est devenu synonyme de se réveiller. Mais si vous ne vous contentez pas de cela, si de nouveau vous lui maintenez les yeux fermés en lui disant non pas de ne plus dormir, mais de se réveiller davantage, vous assistez alors à toutes les réactions motrices et sensitives que j'ai décrites plus haut, et lorsque le sujet se réveille, vous constatez une régression de sa personnalité si le réveil a été poussé assez loin, on de simples modifications de la sensibilité s'il l'a moins été. N'est-ce pas la meilleure preuve que cette apparence de réveil n'était pas un vrai réveil ?
D'autres fois, ai-je dit, le sujet paraît au contraire plus réveillé et, ainsi qu'on l'a constaté, il a recouvré sa sensibilité. Cette remarque, faite par tous les magnétiseurs, confirme pleinement ma théorie, à savoir que les hystériques ne sont que des somnambules, qu'il suffit de réveiller pour les guérir. Mais en même temps qu'on constate cette augmentation de la sensibilité, cet aspect plus « réveillé » du sujet, on s'aperçoit qu'il a de l'amnésie rétrograde portant sur une période plus ou moins longue. Ce phénomène ne nous surprend plus. Nous en avons donné plus haut l'explication à propos des amnésies.
Dans ces cas, où on a affaire à de grands sujets hystériques, il importerait relativement peu à la rigueur que l'on fasse ainsi varier dans des limites restreintes leur anesthésie, leur personnalité, leur état de vigilambulisme. Quand il s'agit de sujets chez lesquels l'hystérie est encore récente, n'a pas envahi tout l'organisme, où l'anesthésie n'est ni généralisée, ni viscérale, il n'en est déjà plus de même, car de sujets encore capables de guérir spontanément, ou avec une intervention et par des moyens légers, on fait des sujets souvent incurables. Quand ces pratiques hypnotiques s'adressent à des personnes simplement nerveuses, mais n'ayant encore aucun stigmate, aucun trouble passager hystérique; quand par système thérapeutique, ou par curiosité, on entraîne au sommeil hypnotique des sujets réfractaires au début, on commet simplement une mauvaise action, et une infamie si, comme cela n'arrive que trop souvent, une question d'intérêt s'y mêle.
Tout d'abord on n'obtient qu'un léger engourdissement, mais non le sommeil hypnotique. A la suite, le sujet éprouve en général de la fatigue cérébrale, quelquefois des vertiges. Bientôt cet engourdissement persiste, et plus les séances se répètent plus l'engourdissement général augmente, jusqu'à ce qu'enfin le somnambulisme soit survenu
Combien de fois ne voit-on pas survenir à la suite des attaques convulsives? N'avons-nous pas vu que les attaques ne sont que les réactions provoquées par le retour de la sensibilité? Donc la sensibilité avait été amoindrie parce sommeil hypnotique et elle avait tendance à revenir spontanément. Mais bientôt elle ne revient plus. Des anesthésies s'installent, et après les stigmates surviennent les accidents. Je ne citerai pas ici les nombreux cas où j'ai vu les choses se passer ainsi, où ce sont tantôt des attaques, tantôt des contractures, tantôt du tremblement, etc., qui ont suivi des pratiques hypnotiques.
Le cas de Mmc G. (VI) est des plus instructifs à cet égard, car il renferme à côté de la preuve de ce que j'avance la contre-épreuve, et à côté de l'hystérie aggravée par des pratiques hypnotiques intempestives il montre la guérison obtenue par un procédé inverse.
Je rappellerai en peu de mots son histoire. C'est une femme de trente-deux ans, grande, vigoureuse, ayant toujours joui d'une bonne santé. Un jour, se trouvant seule chez elle, elle se rend dans un cabinet de débarras où, à peine entrée, un individu lui saute à la gorge, et cherche à l'étouffer, puis se sauve. L'obscurité de l'endroit et la surprise qu'elle éprouve L'empêchent de le distinguer. On la retrouve sans connaissance, et, malgré son récit, on a quelques doutes sur l'authenticité de l'aventure, d'autant que trois jours après elle est prise d'hémiplégie avec hémianesthésie sensitivo-sensorielle du côté gauche, qui disparaît d'ailleurs assez vite, mais suffit à faire penser qu'elle a peut-être été victime d'une hallucination et était déjà en puissance d'hystérie. L'enquête judiciaire se poursuit, mais aboutit au classement de l'affaire. Depuis, elle a su qui avait été l'auteur de cette tentative d'assassinat, qui n'avait eu d'autre mobile que le vol, le voleur s'étant trouvé surpris par sa venue. Pour des raisons d'ordre intime elle a renoncé à reprendre les poursuites. Ceci dit pour démontrer qu'il s'agissait bien d'une émotion ayant une cause réelle, nous voyons à la suite survenir passagèremeni un trouble hystérique, l'hémiplégie, en même temps que de la perte de sommeil, d'appétit, etc. Les émotions continuelles causées par l'enquête judiciaire, et différentes autres causes morales aidant, ce trouble, après avoir été passager, reparait et persiste. L'hydrothérapie, des exercices progressifs, du repos, firent disparaître en grande partie la paralysie du membre inférieur, mais la monoplégie brachiale persista. En même temps le caractère était plus sombre, l'attention et l'activité moins grandes, l'appétit et le sommeil mauvais. Tout cela durait depuis six mois quand le médecin qui la soigna, la remit aux mains d'un médecin qui devait la guérir par la suggestion hypnotique.
La voyant fréquemment alors, j'eus tout le loisir d'observer le développement de son hystérie sous l'influence de l'hypnotisme. Tout d'abord il parut y avoir une légère amélioration dans les mouvements du bras. Mais la sensibilité ne reparaissait toujours pas. Elle était très difficile à endormir, et à la suite de chaque séance, qui avait lieu tous les deux jours, elle était congestionnée de la tête, avait des vertiges dès qu'elle marchait, éprouvait de plus en plus de confusion dans les idées. Le sommeil était nul, l'appétit également; la malade maigrissait, devenait incapable de gérer ses affaires, tombait après les repas dans une sorte de torpeur d'où rien ne pouvait la tirer et où elle entendait tout ce qui passait autour d'elle. Le souvenir de son agression l'obsédait de plus en plus ; sa mémoire diminuait; elle faisait des erreurs dans ses comptes, devenait apathique. Je constatai en même temps alors que l'anesthésie avait envahi tout le corps, avait gagné les viscères ; il survenait de la dyspnée, du bégaiement. En un mois elle avait perdu huit livres. J'eus le plaisir d'assister à une séance de suggestion qui devait me démontrer les merveilleux résultats qu'on obtenait de la suggestion hypnotique. Malheureusement l'imminence d'une crise força son médecin à suspendre la séance. Le visage était vultueux, la dyspnée intense; à la suite elle était titubante, étourdie, avait de la confusion des idées. Quinze jours de suspension des séances de suggestion passés à la campagne lui redonnèrent un peu de calme, sans cependant faire disparaître l'anesthésie qui resta généralisée.
Ainsi cette malade, hystérique par accident, qui n'offrait pas à la névrose de terrain tout préparé, s'aggrava insensiblement par le fait des pratiques hypnotiques. La séance à laquelle il me fut donné d'assister et à la suite de laquelle je n'hésitai plus à lui déconseiller énergiquement de cesser de se soumettre à un pareil traitement, me permit de juger que le médecin n'omettait qu'une chose, c'était de la réveiller « complètement ». De sorte que peu à peu elle s'était engourdie, anesthésiée, et était devenue une grande hystérique vigïlambule. Pour le démontrer il suffisait d'une chose, lui donner l'ordre de se réveiller complètement, puisqu'à mon avis on l'avait laissée endormie. C'est ce que je fis. Dès la première séance elle se réveille plus à son aise et sans aucun des troubles qu'elle présentait ordinairement à la suite. Dans les séances suivantes où je me borne à lui dire, sitôt après lui avoir fermé les yeux, de « se réveiller le plus complètement possible » , l'anesthésie du côté droit disparait en grande partie, puis c'est le tour du côté gauche dont l'hémiplégie disparaît, en même temps que le bégaiement. Mais la simple injonction de se réveiller n'est plus suffisante à partir de ce moment.
L'anesthésic a été trop développée et c'est en faisant recouvrer progressivement la sensibilité de toutes les parties du corps — c'est-àdire en réveillant séparément toutes ces parties — que j'obtiens la guérison. Cet exemple, dont j'ai pu suivre soigneusement toutes les phases, montre nettement le mécanisme du développement de l'hystérie sous l'influence des pratiques hypnotiques.
Mais c'est en même temps un exemple typique du développement de l'hystérie en général et c'est à ce titre surtout que j'ai tenu à y insister. Aucun ne saurait être plus démonstratif, en effet, pour montrer comment c'est l'anesthésie, c'est-à-dire l'engourdissement, le sommeil des centres nerveux, qui provoque tous les troubles hystériques.
C'est d'abord l'émotion qui provoque une perte de connaissance, c'est-à-dire une perte absolue de la sensibilité. Celle-ci reparaît, mais elle est incomplète, atténuée, et, d'autres émotions survenant, l'anesthésie reparaît, du côté où la sensibilité est le moins développée chez l'individu normal, du côté gauche. Elle disparaît pour reparaître encore et s'installer définitivement. Puis on endort le sujet, on l'engourdit, on le laisse engourdi, dans un état de torpeur, de demisommeil ; l'anesthésie s'étend, envahit tout l'organisme, et alors apparaissent les troubles les plus sérieux, ceux de la nutrition générale, et les troubles moraux. Le tableau complet de l'hystérie est constitué. Et alors que faut-il pour faire disparaître tout cela? Simplement rendre la sensibilité au sujet. En quoi faisant? En le réveillant d'abord le mieux possible, ce qui lui permet alors de fixer suffisamment son attention sur les diverses parties de son corps pour en recouvrer la perception consciente, et ensuite en restaurant sa sensibilité par morcellement.
Une cause locale d'anesthésie provoque également des troubles. Le froid est à citer en première ligne sous ce rapport. On sait que les hystériques présentent toujours plus d'accidents pendant l'hiver que pendant Tété, les orages étant mis à part. C'est qu'elles sont comme les marmottes qui s'engourdissent et s'endorment. Elles redoutent toutes l'hiver ; les premiers froids qui les saisissent sont l'occasion de nouveaux accidents ou du retour d'anciens. J'ai vu maintes fois des hystériques auxquelles j'avais rendu la sensibilité la reperdre dès qu'elles avaient été exposées au froid. Mais cette influence du froid sur l'état général se fait sentir aussi localement. Il suffit de provoquer l'anesthésie d'une partie quelconque, soit avec du chlorure de méthyle, ou de l'éther, ou un mélange réfrigérant, pour voir l'anesthésie persister, et quelquefois une paralysie ou une
contracture s'installer à la suite, et persister bien longtemps après que les phénomènes anesthésiques ainsi produits auraient cessé chez un sujet ordinaire. (Voir Addenda, iv.)
Il en est de même de l'anesthésie produite par un choc. J'ai vu sous mes yeux se produire des contractures par suite de l'anesthésie que provoquait sur un membre un coup douloureux. Ce n'est là qu'une exagération de ce qui survient à l'état normal. Lorsque nous recevons un coup un peu violent sur un membre, nous y éprouvons un engourdissement plus ou moins marqué, qui entrave même quelquefois les mouvements. Mais tout se remet en place et il ne persiste que de la douleur. Chez l'hystérique l'engourdissement, au lieu de disparaître spontanément, persiste et l'anesthésie est beaucoup plus profonde par suite de la fragilité de la sensibilité chez ces sujets. Le sujet perd le sens musculaire et la sensibilité à la douleur qui pourraient le renseigner; n'ayant plus conscience de son membre, il est hors d'état d'agir sur lui, et dès lors les muscles et les articulations ne donnent plus au cerveau aucune sensation consciente, et restent dans l'état où ils se trouvaient au moment du choc. Tantôt il y a de la contracture, si par exemple on faisait un effort muscuculaire au moment où le choc a eu lieu, ou si, sous l'influence de la douleur perçue d'abord, on a instinctivement contracté ses muscles ; tantôt il y a de la paralysie, lorsque l'engourdissement et l'anesthésie ont été tels tout de suite que les parties profondes ont été prises entièrement. Tel est le mécanisme d'un grand nombre d'accidents hystériques traumatiques. Si on y ajoute l'émotion du sujet, cause profonde d'anesthésie on n'est plus surpris de la façon dont l'hystérie se développe chez des individus prédisposés, à la suite d'un traumatisme, quelquefois insignifiant, mais survenu dans des conditions un peu émouvantes.
Une cause d'engourdissement fréquente également est Y immobilité prolongée, soit dans un état de relâchement, soit de contraction musculaire. Chez l'individu normal on observe d'une façon courante cet engourdissement, par suite, comme on dit, « de fausses positions ». Mais on en est quitte pour quelques fourmillements, quelquefois même quelques crampes, et tout rentre rapidement dans l'ordre. Chez l'hystérique il n'en est pas de même. L'engourdissement et l'anesthésie prennent des proportions beaucoup plus considérables. La région anesthésiée cessant d'envoyer au centre des impressions centripètes, celui ci ne réagit plus et s'anesthésie secondairement, d'où persistance plus ou moins prolongée du trouble ainsi produit.
Si l'engourdissement survient quand le membre se trouve dans le relâchement, il peut se produire une vraie paralysie, mais passagère. Un de mes confrères hystériques avait, en descendant de voiture, une sorte de paraplégie spasmodique qui ne cessait que lorsqu'il avait marché et s'était dégourdi les jambes. Mais chez de grandes hystériques ces phénomènes peuvent persister.
Quand le membre est en état de contraction, il se produit non de la paralysie, mais de la contracture, et c'est ainsi qu'on voit des malades se contracturer quand elles tiennent pendant quelque temps un objet serré, leur parapluie, leur robe, etc. Nous comprendrons, d'ailleurs, facilement le mécanisme de ces troubles quand nous examinerons tout à l'heure les stigmates moteurs.
Mais il est une cause d'anesthésie qui joue un rôle des plus considérables dans le développement de l'hystérie au général ou des différents accidents qu'on peut y rencontrer : c'est Y émotion. Je ne la cite que pour mémoire ici, car nous avons vu son rôle dans le développement de l'attaque émotionnelle, qui constitue une des premières manifestations de la petite hystérie ; nous l'avons vu également dans l'hystérie traumatique ; nous aurons encore l'occasion d'y revenir par la suite. Ce qui ressort de toutes les observations et de toutes les expériences qu'on peut faire, c'est que les émotions amènent des troubles de La sensibilité et de la vaso-motricité, c'està-dire ceux qui forment la base même des troubles hystériques. Mais chez l'individu normal la sensibilité ainsi altérée a tendance à revenir spontanément à l'état normal. Chez l'hystérique au contraire la faiblesse de son système nerveux ne permet pas ce retour ad integrum et c'est ainsi que l'hystérie vient succéder à l'émotion par le seul fait de la persistance des troubles de sensibilité provoqués par elle.
Enfin on peut provoquer expérimentalement l'anesthésie, de même qu'on provoque le retour de la sensibilité. J'ai dit incidemment ce qu'on observait dans ces cas suivant les organes sur lesquels on agissait. Nous observons exactement les mêmes phénomènes, mais dans l'ordre inverse de ceux qui se montrent dans la restauration de la sensibilité. Il est toutefois une chose importante à considérer, c'est que l'anesthésie se produit beaucoup plus rapidement que le réveil de la sensibilité, même quand elle est provoquée. Il est par suite beaucoup plus difficile de saisir les différentes phases par lesquelles passe la sensibilité de la normale à zéro que de zéro à la normale.
Aussi faut-il insister sur ce point capital pour comprendre que tous les accidents paroxystiques tiennent non pas seulement à un degré spécial de la sensibilité, mais qu'il faut qu'après avoir descendu au-dessous de la normale elle y remonte ensuite. En d'autres termes, en mesurant par 10 la sensibilité normale et par zéro l'anesthésie totale, si la sensibilité tombe progressivement à 9, 8, 7, 6 par exemple, il pourra ne se produire aucun accident paroxystique à ce degré d'anesthésie, tandis qu'il s'en produira si la sensibilité après être descendue à 4 remonte ensuite à 6. Ce qui revient à dire que les accidents hystériques tiennent essentiellement à des retours de la sensibilité et sont constitués par les réactions qui accompagnent ces retours.
Caractères généraux de l'anesthésie. — Il ne nous reste plus à examiner que quelques caractères généraux attribués auxanesthésies hystériques.
Un des caractères les plus certains des anesthésies, c'est la mobilité. Elles se modifient sous l'influence des attaques, de certaines intoxications excitantes (alcool, éther, morphine, chloroforme), du somnambulisme provoqué, de l'électricité, des émotions, de l'attention volontaire provoquée et soutenue par un tiers. Il est remarquable, et j'insiste sur ce point, que la suggestion n'a qu'une très faible influence sur les anesthésies. C'est M. P. Janet lui-même qui le constate. J'ai donc raison de dire que je n'ai pas fait de suggestion. Les auteurs ont signalé ce fait de la restauration de la sensibilité par suggestion, mais aucun n'a décrit les phénomènes que je rapporte ici. Car c'est en suggérant des mouvements qu'ils ont vu reparaître la sensibilité, qui évidemment n'était que très superficielle, d'où son peu de ténacité. Cette mobilité des anesthésies est très facile à comprendre sans invoquer aucun phénomène psychologique. Passons en revue leurs principaux modificateurs en plus ou en moins et nous allons voir comment tout ce qui était singulier cesse de l'être.
Voici par exemple les attaques, phénomène fréquent, et un de ceux qui ont été le plus et le mieux observés. Avant l'attaque l'anesthésie augmente, dit-on. Rien de plus exact. C'est même à cause de cette perte de sensibilité que va éclater l'attaque, qu'elle soit partielle ou générale. C'est en effet au retour de la sensibilité que sont dues les convulsions et tous les phénomènes moteurs et sensoriels de l'attaque. Il suffit pour s'en convaincre de comparer les phénomènes de l'attaque avec les phénomènes réactionnels de la restauration de la sensibilité, soit d'une manière générale, soit locale. On verra l'identité absolue entre les deux ordres de phénomènes. Il n'est l'hystérie. — i. 24
donc pas surprenant de voir reparaître la sensibilité pendant l'attaque elle-même, ainsi que les auteurs l'ont constaté. Il n'est pas davantage singulier de la voir disparaître de nouveau après l'attaque. En effet, l'épuisement provoqué par les convulsions amène ce retour; ou bien, les phénomènes de restauration n'ayant pas été poussés assez loin, la sensibilité rétrograde au réveil, comme cela arrive après le réveil du somnambulisme provoqué, du sommeil hypnotique ordinaire, et par le même mécanisme.
Mais il n'en est pas toujours ainsi, et au contraire on voit assez fréquemment la sensibilité persister. C'est ainsi que certaines contractures, certaines paralysies disparaissent à la suite d'attaques. C'est également pour cette raison que les hystériques à attaques sont les moins gravement atteintes, et que lorsque, chez une hystérique à stigmates permanents, on les voit survenir, c'est plutôt un bon signe, puisque cela indique une tendance au retour spontané de la sensibilité. Quand les attaques sont le seul phénomène hystérique, comme cela arrive fréquemment dans ce qu'on appelle la petite hystérie, c'est ordinairement peu grave, car si la sensibilité peut disparaître par moments complètement, déterminant alors une perte de connaissance avec anesthésie plus ou moins profonde, elle a aussi tendance à reparaître spontanément et complètement, de sorte qu'au sortir de l'attaque l'hystérique est exactement dans le même état qu'avant, d'où l'absence de fatigue, et même de traces quelconques quelquefois. Mais il n'en est pas toujours ainsi, et si pour une cause quelconque, le plus souvent une intervention intempestive, on ne laisse pas les réactions arriver jusqu'au retour complet de la sensibilité, on voit un certain degré d'anesthésie plus ou moins étendue persister, et à chaque attaque nouvelle augmenter, jusqu'à ce que d'autres accidents, dus à des degrés plus avancés de l'anesthésie ou à des localisations diverses, viennent constituer définitivement la grande hystérie. L'intervention dans les attaques a donc une grande importance.
L'attaque est constituée en somme d'abord par un arrêt de fonctionnement, un engourdissement, un épuisement (peu nous importe sa cause actuellement) d'un nombre plus ou moins grand de centres corticaux, d'où anesthésie plus ou moins générale et plus ou moins profonde. Puis ces centres ayant une énergie assez grande recouvrent leur activité. Celle-ci se traduit aussitôt par des mouvements et un retour de sensibilité. (Nous avons vu à propos des attaques comment interpréter les différents phénomènes.) Ce sont ces phénomènes réactionnels, provoqués par le rétablissement de la fonction des centres, qui constituent ce qu'on appelle à proprement parler l'attaque.
Quand il existe déjà de l'anesthésie, si celle-ci est très profonde, il n'y a en général pas d'attaques, par la raison que l'anesthésie ne pouvant pas augmenter, qu'aucune perte de sensibilité plus profonde ne pouvant avoir lieu, les centres étant complètement engourdis, il ne saurait y avoir de retour de cette sensibilité. Aussi, dans les cas les plus graves d'hystérie viscérale, d'anesthésie organique, ne voiton qu'exceptionnellement des attaques. Lorsqu'elles surviennent, c'est un bon signe pronostique. Cela indique que la sensibilité a tendance à reparaître, que les centres commencent à recouvrer leur activité, et de fait on voit alors quelquefois la sensibilité reparaître pendant les attaques d'abord, puis persister après ensuite.
L'absorption de substances excitantes n'a pas d'autre résultat que de stimuler, de réveiller les centres engourdis du cerveau. Il n'est donc pas surprenant de voir aussi les mouvements et la sensibilité devenir plus vifs. Bien souvent même, il est à remarquer que ces substances excitantes déterminent une véritable attaque, au lieu de déterminer de l'ivresse ordinaire. Mais si cela peut ramener la sensibilité, cela a aussi fréquemment l'inconvénient de déterminer à la suite une anesthésie plus profonde. Témoin l'observation de Marguerite G. (I) qui fut prise de délire hystérique et d'une série d'accidents très graves à la suite d'une chloroformisation intempestive. J'ai vu pareil fait se produire plusieurs fois. Car si au début ces substances sont excitantes, elles sont stupéfiantes au bout de quelque temps. Et étant donné la fragilité des centres sur lesquels elles agissent, il n'est pas rare de voir persister l'engourdissement qu'elles y ont déterminé. J'ai, du reste, constaté l'analogie complète qui existait entre le sommeil hypnotique et ces sommeils artificiels. J'ai vu l'anesthésie produite par le chloroforme amener des régressions de la personnalité absolument comme sous l'influence d'une émotion provoquant une perte de sensibilité. Aussi le réveil doit-il être très surveillé, et c'est en soutenant l'attention des malades, en leur enjoignant de se réveiller tout à fait, comme on fait dans le sommeil hypnotique, qu'on les amène au réveil complet ou à l'état identique à celui où ils étaient avant d'être endormis par le chloroforme. Il y a là encore un point de pratique qui n'est pas à négliger, étant donné la possibilité de provoquer ou d'aggraver un état hystérique latent ou déclaré.
C'est donc encore en provoquant l'excitation ou l'engourdissement, le réveil ou le sommeil des centres corticaux, que se produisent les modifications de la sensibilité ou de l'anesthésie.
Les émotions n'agissent pas autrement qu'en abolissant la fonction de certains sens et c'est ainsi qu'on lés voit si souvent amener à leur suite des attaques, lorsqu'elles sont déprimantes, tandis qu'elles amènent une exaltation de la sensibilité et par conséquent du mouvement quand elles sont sthéniques. Mais dans ces cas c'est souvent quelque temps après qu'on voit survenir l'attaque, la perte de sensibilité du début de cette attaque étant produite par l'épuisement, réaction de l'excitation passagère.
Enfin Y attention volontaire amène aussi une diminution et quelquefois, lorsqu'elle n'est pas trop profonde, une disparition de l'anesthésie. Sous l'influence de l'attention volontaire, en effet, les centres sont mis dans un état de tension, d'excitation particulière. Il en résulte naturellement qu'ils se réveillent plus ou moins, d'où modification de l'anesthésie dans les régions correspondantes. C'est ainsi que le champ visuel subit des modifications si considérables d'un moment à l'autre. Le prendre comme symbole des anesthésies hystériques me semble être un honneur qui revient à toute espèce d'anesthésie hystérique. Outre qu'il n'est pas obligatoire du tout dans l'hystérie, sa mobilité excessive, sous l'influence même de l'examen médical, me paraît devoir au contraire le faire mettre de côté.
Mais, quoi qu'il en soit, l'attention volontaire, quand on la soutient en encourageant le sujet, réveille les centres engourdis et fait reparaître la sensibilité. Et en effet certains auteurs, comme M. P. Janet, ont constaté sans se les expliquer des phénomènes douloureux, soit du côté de la tête, soit dans les membres, sous l'influence de cette attention. Il suffit de se reporter à ce que j'ai décrit comme phénomènes du retour de la sensibilité pour comprendre à quoi sont dus ces phénomènes douloureux, et cet état de confusion des idées qui accompagnent la fixation prolongée de l'attention. Dans ces cas aussi on peut s'expliquer facilement les modifications de la sensibilité dans les régions qui ne sont pas soumises à l'attention qu'on a réclamée du sujet. En effet, certains centres seuls étant mis en activité, les autres cessent de fonctionner ou fonctionnent beaucoup moins, et aussitôt ce changement dans leur activité se traduit par une diminution de la sensibilité, ou une anesthésie plus profonde.
Enfin il faut considérer les cas où l'on voit l'anesthésie subir des modifications dans sa répartition ou son intensité d'une manière en apparence spontanée. Gela tient à ce que certains centres se réveillent, d'autres s'endormant, sous une influence ou sous une
autre, qui bien souvent nous échappe. Il suffît d'un mot, d'un effort d'attention provoqué par une excitation plus forte, pour réveiller tel ou tel centre et, en le réveillant, modifier la sensibilité des parties sous sa dépendance. Les expériences de réveil partiel de certains organes sont là pour démontrer la réalité de ce fait et de cette interprétation.
Il y a lieu aussi de signaler ce fait que l'anesthésie survient par défaut de fonctionnement. C'est ainsi que j'ai observé souvent l'anorexie hystérique à la suite d'affections empêchant d'alimenter le sujet ou après usage prolongé du lait, lequel ne nécessite pas une sensibilité active de l'estomac, ou la paraplégie à la suite de séjour au lit. Dans tous ces cas, c'est l'engourdissement, le sommeil du centre qui ne fonctionne plus, qui se produit, d'où l'anesthésie.
On a attribué aux anesthésies hystériques un caractère contradictoire. Je ne connais pas d'épithète plus fausse. La contradiction dans les phénomènes naturels ne peut jamais qu'être apparente. S'il y a une contradiction, elle est entre le phénomène et l'interprétation que nous croyons devoir lui donner. Dire qu'un phénomène a un caractère contradictoire, cela signifie simplement que nous ignorons son mécanisme. On ne peut dès lors lui donner notre ignorance comme un caractère propre à lui.
Dans les cas que l'on cite comme contradictoires, tels que l'achromatopsie unilatérale et ces faits dans lesquels le sujet prévient qu'il ne sent pas au moment où on le touche, quoique ne voyant pas ce qu'on lui fait, on n'a pas tenu compte d'une chose, c'est du degré d'anesthésie des organes examinés. Je donne l'ordre à une hystérique de me dire oui quand elle sent, non quand elle ne sent pas. Cet ordre est transmis aussi bien au centre anesthésié, s'il l'est légèrement, qu'au centre éveillé. Dans l'un la sensation va être consciente, dans l'autre elle sera trop faible pour être consciente. C'est une simple différence de degré dans la perception. Le premier centre réagira comme à l'état de veille; le second comme dans l'état de sommeil, d'une façon réflexe en quelque sorte, mais, encore une fois, à la condition que ce centre ne soit pas trop engourdi.
Marie-Louise, atteinte de contracture du genou gauche en flexion, a de l'anesthésie de deux membres inférieurs. Elle ne sent aucune excitation quelconque, même en attirant son attention sur ce que je lui fais. Elle n'a plus de sens musculaire. Cependant si je lui dis d'étendre sa jambe qu'elle prétend ne pas sentir, elle l'allonge et cherche à l'étendre autant que l'autre. Elle se rend donc compte qu'elle n'est pas pareille à l'autre ? Elle sent donc ? Non. Ni l'un ni l'autre.
Mais les centres de ces deux membres sont presque aussi engourdis l'un que l'autre, et, bien que subconsciemment, elle peut comparer entre elles les sensations subconscientes. Mais en voici une autre chez laquelle il n'y a presque plus d'anesthésie à droite et une très profonde à gauche. J'ai beau lui répéter de placer sa jambe gauche comme sa droite, je n'obtiens plus rien. Elle me dit : « Je ne sais pas où elle est, ma jambe gauche. » C'est qu'elle ne peut comparer entre elles des sensations conscientes avec des sensations subconscientes, et cela parce que les centres d'un côté sont engourdis et les autres réveillés.
Toutes les particularités de l'anesthésie tiennent en somme au degré plus ou moins profond de l'engourdissement des centres. Vous déterminez une attaque en plaçant des membres anesthésiques, et dont le sens musculaire est perdu, dans une attitude cataleptique analogue à celle que la malade prend dans ses attaques, et vous dites que c'est contradictoire et illogique. Eh bien! prenez donc un membre ayant une paralysie flasque, avec anesthésie totale et sens musculaire perdu, dans le même état d'anesthésie apparente que dans le cas précédent, et vous verrez alors que vous aurez beau placer le membre dans l'attitude voulue, rien ne se produit. Et cela par la simple raison que le sens musculaire qui vous paraît absolument perdu dans le premier cas ne l'est pas autant qu'il paraît. Il suffit pour s'en rendre compte de rétablir la sensibilité dans les membres des deux sujets. Chez le premier les réactions motrices s'accompagneront très vite des sensations que j'ai décrites. Chez le second la mise en train sera beaucoup plus longue, et le membre aura pendant longtemps des réactions motrices avant qu'elles ne s'accompagnent de sensations quelconques.
Il se passe dans l'hystérie ce qui se passe dans le sommeil naturel. Il y a aussi dans ce dernier perte de conscience et de sensibilité. Dès que nous sentons vivement nous nous réveillons, et cependant nous sentons aussi pendant que nous dormons, puisque nous réagissons non seulement par des mouvements, mais encore par des paroles et des rêves aux diverses excitations que nous pouvons recevoir. Dira-t-on que le sommeil est un phénomène purement psychologique, une distraction? Pincez quelqu'un dormant peu profondément, il se réveille, ou s'écarte, en gémissant ; s'il dort plus profondément, il s'écartera simplement et d'autant moins qu'il dormira plus, et même quelquefois pas du tout. Et ces réactions vous servent à mesurer le degré de son sommeil.
Il en va exactement de même ici. Mais pour le comprendre il fallait d'abord établir, comme je l'ai fait, que les hystériques ne sont que
des vigilambules, c'est-à-dire qu'elles sont plus ou moins endormies, et que par conséquent nous nous trouvons ramenés à tous les phénomènes ordinaires du sommeil, depuis la rêverie hypnagogique jusqu'au sommeil le plus profond. Rien n'est contradictoire ni illogique en tout cela.
On a prétendu enfin que les hystériques n'avaient pas conscience de leurs anesthésies, et cette indifférence en constituerait un des caractères les plus importants, suffisant pour les différencier des anesthésies organiques. Pour expliquer cette différence il suffit de considérer ce qui se passe dans les deux cas. Quand l'anesthésie est de cause périphérique, le sujet a tout lieu de s'étonner de ne plus sentir. Son centre récepteur est, en effet, intact et est conscient de son non-fonctionnement comme de son fonctionnement. Mais quand l'anesthésie est centrale, quand le centre sensitif est détruit, le malade n'a pas d'inquiétude : Thémi-anesthésique par lésion de la capsule interne ne s'aperçoit pas de son anesthésie. D'ailleurs les anesthésies d'origine centrale sont des raretés, et il y lieu de considérer que, les autres centres étant intacts, le sujet a des moyens de contrôle. Dans l'hystérie au contraire la situation est tout autre. Le centre récepteur cesse de fonctionner, il s'engourdit, et toutes les images qui y sont attachées disparaissent : de plus, les autres centres sont plus ou moins atteints eux-mêmes ; ils ne peuvent donc servir de contrôle.
Or il est à remarquer ceci : c'est que dans l'hystérie monosymptomatique le sujet n'est pas indifférent du tout à son accident et sait parfaitement qu'il est anesthésique. En outre il est des cas d'hystérie ordinaire où il s'aperçoit fort bien de cette anesthésie, c'est lorsqu'elle se produit d'une façon locale ou brusque. Tous mes sujets m'ont raconté très nettement qu'ils se sentent s'engourdir, et quand ils ont recouvré leur sensibilité ils s'aperçoivent immédiatement s'ils la perdent. Et cela est si vrai qu'ils font immédiatement ce qu'il faut pour la recouvrer.
Il n'y a que lorsque tout le cerveau est pris par le sommeil hystérique, lorsque l'anesthésie est généralisée, que le sujet n'en a plus conscience ou du moins n'y prend plus garde. Gela tient à ce que non seulement les sensations actuelles sont diminuées ou abolies, mais également les images des sensations passées. Pourquoi l'hystérique regretterait- elle des impressions dont elle n'a plus le souvenir? Elle ne les connaît plus et ne peut pas plus les désirer que les regretter. De là vient son indifférence. Mais même dans ces cas les malades s'aperçoivent si leur anesthésie augmente. Si elles ne nous en ren-
dent pas compte, c'est qu'elles ne comprennent pas ce qui se passe en elles, et qu'elles n'ont pas la force de réagir. Combien n'osent pas avouer non plus ce qu'elles éprouvent? J'ai déjà cité certaines impressions bizarres qu'ont les hystériques, et dont elles ne font pas part. Une d'elles me disait : « Quand j'avais un objet, comme mon parapluie, dans la main, il me semblait toujours que j'en avais trois. » Elle ne le disait à personne. C'est un facteur dont il faut tenir grand compte, et je serais assez porté à croire qu'il y a plutôt réticence qu'indifférence. D'ailleurs une fois prévenues qu'elles peuvent vous faire part de toutes leurs impressions, elles n'y manquent guère, et vous avertissent très bien dès qu'elles se sentent s'engourdir, s'anesthésier, s'endormir.
J'ai montré, chemin faisant, que l'anesthésie était toujours croisée avec le cerveau, quand il s'agit des membres. Je n'ai donc pas à y revenir. Je me borne à faire cette constatation que l'étude des centres cérébraux va nous confirmer, pour montrer que l'anesthésie hystérique obéit aux lois physiologiques ordinaires, et non pas à des conditions psychologiques.