LES STIGMATES MOTEURS
Nous avons examiné rapidement dans le chapitre ni les accidents hystériques d'ordre moteur et nous avons dit qu'ils correspondent tous à un état particulier de la sensibilité des membres. Ce que je me propose d'étudier actuellement, c'est ce qu'on pourrait appeler les stigmates moteurs de l'hystérie, les troubles fondamentaux de la motilité. Ces troubles fondamentaux sont ceux du sens musculaire et c'est par son examen que je commencerai.
Lorsque nous faisons un mouvement volontaire, nous sommes avertis de ce qui se passe dans notre membre par deux ordres de sen-
sations : la sensation que notre membre se meut, et la sensation qu'il occupe une position déterminée. Ces sensations nous sont fournies par les éléments qui participent à l'exécution du mouvement, à savoir les muscles et les articulations. Je laisse de côté la peau, qui dans une certaine mesure cependant contribue à nous faire apprécier exactement l'exécution de nos mouvements, car les sensations cutanées n'y entrent que pour une très faible part et on peut facilement admettre qu'un écorché percevrait nettement les mouvements qu'il ferait volontairement. Bornons-nous donc à ces deux ordres de sensations : celles qui proviennent des muscles constituent le sens musculaire, celles qui proviennent des articulations, le sens articulaire. On confond ordinairement ces deux sens, mais cette confusion est regrettable, car chacun a un rôle spécial. Tandis que le sens musculaire nous avertit surtout qu'un mouvement s'accomplit, le sens articulaire nous apprend plus particulièrement quelle position occupe notre membre, c'est-à-dire comment est exécuté le mouvement. La clinique justifie cette subdivision, car il n'est pas rare de voir l'abolition de la notion de position des membres en même temps que la conservation du sens musculaire, et nous avons vu, à propos des phénomènes de retour de la sensibilité des membres, que le sens musculaire reparaît toujours avant la notion de position des membres, de même qu'elle disparaît avant, quand l'hystérie se développe.
Il faut avoir soin, lorsqu'on examine la motilité d'une hystérique, de rechercher ces deux phénomènes, et d'en observer les moindres nuances. On s'aperçoit alors que des membres qui paraissent avoir leur sensibilité cutanée et musculaire normale, présentent en réalité une légère diminution. Celle-ci se traduit par une hésitation dans la réponse à la question qu'on pose au sujet sur la situation d'un doigt, par exemple, qu'on a fléchi, et dans l'inégalité légère qui existe entre les deux côtés lorsqu'on lui dit, les yeux fermés, de mettre son membre dans la même position que celui auquel on a donné soi-même une attitude déterminée. La plupart du temps cet examen est très superficiellement fait, de même d'ailleurs que celui de la sensibilité cutanée, alors qu'au contraire il demande beaucoup de temps et d'attention pour avoir une valeur.
Quand il est ainsi fait, quand on a recherché avec soin les moindres différences qui peuvent exister dans l'attitude des deux côtés du corps, dans la rapidité et la sûreté d'exécution des mouvements commandés, dans la promptitude et la précision des réponses touchant la position des membres, on s'aperçoit facilement que chez les hystériques confirmées il y a toujours une altération du sens musculaire et du sens articulaire, en même temps que l'anesthésie cutanée.
La première conséquence de cette altération est le ralentissement des mouvements. Il faut distinguer à cet égard les mouvements volontaires et les mouvements réactionnels.
Dans les mouvements réactionnels que se passe-t-il ? Une excitation cutanée est produite. Elle va impressionner le centre moteur qui met en action le muscle, et les sensations produites par les modifications du muscle en état de contraction sont de nouveau transmises au centre sensitivo-moteur, qui est ainsi averti que le mouvement s'accomplit. Or, chez l'hystérique anesthésique, l'excitation cutanée n'est que peu ou pas perçue, la réaction motrice met donc plus longtemps à se produire, et à son tour, par suite de l'affaiblissement du sens musculaire, les impressions parties du muscle en action pénètrent plus lentement dans le centre percepteur. Il y a donc double raison à la lenteur du mouvement. Ce que la théorie nous fait prévoir, l'expérimentation nous le démontre. M. Féré a en effet mis en évidence ce fait, que le temps de réaction est augmenté d'une façon générale et que les différentes parties de ce temps de réaction, la transmission centripète et la transmission centrifuge, sont également retardées. C'est là une constatation qui a une grande importance à l'appui de notre thèse. Car s'il est compréhensible que l'excitation tactile, qui est fort diminuée, ait un retard pour parvenir au centre moteur, on ne comprend pas que, si ce centre est intact, la transmission centrifuge soit elle-même ralentie, à moins que les conducteurs soient modifiés à la périphérie. Or, les expériences de M. Onanoffsurla perception inconsciente montrent qu'ils ne le sont pas. Ce sont donc les centres cérébraux eux-mêmes qui doivent être atteints.
M. Féré a montré d'autre part que la durée du temps de réaction semble avoir une augmentation proportionnelle à la diminution de la sensibilité générale et spéciale. Cela n'a pas lieu de nous surprendre puisque nous savons à quoi est due J'anesthésie, qui n'est que la traduction objective de l'état d'engourdissement, de sommeil des centres nerveux. Dès lors nous comprenons sans peine que les impressions périphériques, si rapidement transmises qu'elles soient, ne produisent qu'une excitation assez légère et en même temps assez longue à amener la réaction motrice, une grande partie de l'énergie étant employée à réveiller le centre endormi. Pareil phénomène peut s'observer sur un individu normal qu'on réveille brusquement et auquel on ordonne de faire un acte quelconque. Si on avait toujours présent à l'esprit ce fait que l'hystérique, dans l'état de veille apparente, est en réalité en sommeil plus ou moins complet, plus ou moins étendu à tous ses centres cérébraux, on se
perdrait moins en dissertations psychologiques, et on comprendrait d'une façon beaucoup plus simple la plupart des phénomènes qu'il présente, en les rapprochant de ce qui se passe chez un individu normal qui va s'endormir, dort ou se réveille.
On comprendra très bien par exemple comment le temps de réaction qui est augmenté quand le sujet est hypoesthésique, est diminué quand il est complètement anesthésique, et qu'on arrive par un moyen détourné à provoquer des mouvements dans un membre anesthésique. Lorsqu'un dormeur est pincé, par exemple, à la jambe sans que cette excitation arrive à le réveiller, il retire très vivement la jambe. Réveillez-le et pincez-le à peine éveillé il réagira beaucoup moins vite. Lorsqu'un hystérique est complètement anesthésique, et par conséquent dans un état de vigilambulisme complet, les choses se passent de la même façon. Il est possible que dans ce cas d'ailleurs l'arc réflexe passe simplement par la moelle et non par le cerveau. Quoi qu'il en soit, le temps de réaction est plus ou moins ralenti suivant le degré d'anesthésie du membre. Mais il s'agit d'anesthésie cutanée, et ce qui serait à étudier c'est l'anesthésie musculaire. De ce qu'il y a anesthésie cutanée très marquée il ne s'en suit pas, en effet, qu'il y ait perte du sens musculaire, et il n'est pas rare de voir une anesthésie cutanée assez intense pour qu'aucune excitation tactile ne soit perçue, alors que le sujet a encore une perception suffisante de ses mouvements.
En tous cas, dans les mouvements volontaires il n'y a plus lieu de s'occuper de l'anesthésie cutanée et de la possibilité des excitations tactiles. L'ordre du mouvement se transmet directement du centre moteur au muscle, et de là l'excitation se réfléchit, sous forme de sentiment de l'activité musculaire, au centre cérébral. Dans ce cas, le ralentissement qui se remarque dans les mouvements provient évidemment du centre, dont le fonctionnement est difficile, et s'il fonctionne difficilement c'est qu'il est engourdi, endormi. Et la preuve c'est qu'il suffit de le réveiller pour voir tous les troubles de la sensibilité musculaire et cutanée disparaître, et avec eux disparaître également tous les troubles du mouvement,
La seconde conséquence de l'anesthésie du sens musculaire et articulaire est Y indécision des mouvements volontaires. Cette indécision peut aller jusqu'à de véritables mouvements ataxiques ou choréiformes. Lorsque le sens musculaire et le sens articulaire sont peu diminués, il n'y a guère que du ralentissement des mouvements. Quand il y a abolition presque complète du sens articulaire et diminution seulement du sens musculaire, c'est alors que se produisent l'indécision, la chorée, l'ataxie. La conservation du sens de
l'activité musculaire permet en effet au sujet de se mouvoir et de savoir qu'il se meut. Mais, par suite de la perte de la notion déposition des membres, il se meut en quelque sorte au hasard, d'où l'incoordination motrice.
Mais il y a un autre élément dont il faut tenir compte et qui accentue l'incoordination, c'est l'anesthésie de la région qu'il s'agit de toucher. Tel hystérique qui n'aura que de l'indécision pour atteindre un objet ou une partie de son corps qu'il pourra voir, aura de l'incoordination véritable si on lui demande de se toucher l'oreille. Ne la voyant pas, s'il n'est pas renseigné sur sa situation par ses impressions cénesthésiques, il est évident qu'il ne saura où la chercher, et tâtonnera bien davantage que s'il avait simplement perdu en partie la notion de position des membres. L'expérience suivante le démontre. Si je dis à une hystérique hémi-anesthésique gauche, et ayant de ce côté de l'indécision dans les mouvements, de saisir son oreille gauche avec sa main gauche, elle a une grande ataxie des mouvements. Si je lui dis de prendre l'oreille droite qu'elle sent, elle n'a pas plus d'incoordination que si je lui disais de prendre un objet quelconque qu'elle verrait.
Pour qu'il y ait de l'incoordination des mouvements il faut que le sens musculaire soit peu atteint encore. Quand il est complètement perdu, c'est-à-dire dès qu'il n'y a plus de perception de l'activité musculaire, l'incoordination disparaît, ou l'indécision des mouvements, et vice versa.
J'ai maintes fois observé le fait et je l'ai déjà signalé précédemment, à propos de l'abasie. Quand on réveille la sensibilité des membres inférieurs chez une hystérique ayant une anesthésie profonde du sens musculaire et de la peau, sans que cependant il y ait de paraplégie, on constate qu'elle marche difficilement, avec hésitation, ou même qu'elle ne peut plus se tenir debout quand elle a recouvré sa sensibilité tactile et son sens musculaire presque complètement. Dans ce cas, en effet, elle n'a plus que des impressions imparfaites, qui ne lui permettent pas de juger,par conséquent, avec précision les mouvements qu'elle exécute. Dès qu'elle reperd sa sensibilité, ou au contraire la recouvre complètement, la marche reparaît. Nous verrons plus loin pourquoi les mouvements peuvent s'accomplir régulièrement malgré une anesthésie profonde, alors qu'ils ne le peuvent pas quand elle est moins accentuée.
Il est encore un fait qu'il nous faut examiner et qu'a signalé Charcot, qui consiste en ceci, qu'un sujet peut mouvoir son bras sans le regarder alors qu'il est incapable de dire quel mouvement passif on lui fait exécuter. Il suffit, pour se rendre compte de cette
particularité, de considérer la part que prend le centre moteur dans les deux cas. Dans le premier cas c'est le centre lui-même qui agit. S'il est encore capable de fonctionner, il est capable de sentir, au moins vaguement, qu'il fonctionne, sa fonction étant subordonnée à sa sensibilité. Dans le mouvement passif au contraire le centre moteur n'est nullement mis en jeu. Il ne peut être averti du mouvement que par des excitations musculaires, lesquelles sont très faibles et incapables de l'impressionner. Tout réside donc dans une différence de sensation, qui est un peu plus forte dans un cas que dans l'autre.
Une troisième conséquence de l'altération du sens musculaire est la simplification des mouvements.
Il suffit, pour s'en rendre compte et en comprendre la raison, de considérer de quelle façon se fait l'éducation du sens musculaire, et comment un pianiste, par exemple, arrive à jouer différemment des deux mains, tant au point de vue de la rapidité des notes, que de leur différence et de leur nombre. Dans tous les travaux qui demandent d'ailleurs l'exercice du sens musculaire les choses se passent de la même façon : on commence par des mouvements très simples pour arriver ensuite à des mouvements complexes. Par l'exercice, la sensibilité s'affine de plus en plus, et on arrive à saisir des nuances extrêmement délicates. Les ouvrières chargées de faire les paquets de tabac arrivent à une précision extrême dans l'appréciation du poids nécessaire. Dans tous ces cas le sens musculaire s'estaffîné, développé. 11 en est de même pour tous nos mouvements complexes. Les enfants dont le sens musculaire est peu délicat ne font que des mouvements très simplifiés. Que, pour une cause ou une autre, le sens musculaire d'un adulte diminue d'acuité, il va en résulter tout naturellement une difficulté pour l'exécution des mouvements compliqués, et un retouraux mouvements simples. C'est ce qui se produit par exemple chez un musicien qui reste longtemps sans jouer, et dans bien d'autres circonstances qu'il est inutile de rappeler ici. Nous trouvons cela naturel dans ces cas et cela nous paraît singulier chez des hystériques. Il n'y a pourtant qu'une différence de degré. Il n'y a pas moins de différence entre le sens musculaire d'un enfant d'un an et d'un adulte de vingt, qu'entre celui d'un adulte normal et d'un Paganini. Tout est relatif, et la diminution du sens musculaire, qui amènera chez un violoniste l'incapacité de jouer des morceaux difficiles, amènera chez un individu quelconque l'incapacité de faire des mouvements un peu compliqués. La maladresse, si fréquente chez les hystériques, n'a pas d'autre cause.
Ce n'est qu'une question de plus ou moins de sensibilité musculaire d'où dépend le plus ou moins de complexité des mouvements. Dans les cas légers cela se traduit par de la maladresse, une plus grande difficulté à exécuter des actes délicats; dans les cas plus graves, où l'anesthésie musculaire est généralisée, ce sont les mouvements simultanés et différents, même les plus simples pris en soi et isolément, qui deviennent impossibles. Ce n'est pas une question d'attention, de synthèse personnelle, c'est une simple question de sensibilité. Voici un hystérique complètement anesthésique. On lui demande de lever le bras gauche. Il le regarde et peut le lever. Dites-lui de porter en même temps la main droite à son nez. Il ne pourra faire qu'un des deux mouvements à la fois. Est-ce parce qu'il n'est pas capable d'attention ? En aucune façon, à mon avis, et voici en effet comment les choses se passent. La vue de son bras, combinée avec l'injonction de le lever, éveille en son centre moteur une image kinesthésique suffisante pour qu'il meuve son bras. Grâce à la vue il peut se rendre compte qu'il le meut, puisque son sens musculaire ne pourrait l'en avertir. En lui demandant de faire un autre mouvement simultané, qui l'oblige à détourner la vue de son bras il est incapable de savoir s'il le remue ou non, et dès lors il le laisse immobile, puisque rien ne l'avertit que le mouvement commence. Faites faire à ce sujet deux mouvements simultanés, même différents, qu'il puisse apprécier parla vue et il les exécutera. Il faut distinguer entre les mouvements combinés, associés, et les mouvements simplement simultanés. '
Dans les premiers, la simplification du mouvement résulte de l'affaiblissement de la délicatesse du sens musculaire. Dans les seconds elle résulte du manque de contrôle que peut exercer le sujet a la fois sur deux actes différents dont il ne peut juger l'exécution que par la vue et non par le sens musculaire. Si on me demandait de diriger en même temps deux mouvements, dont l'un devant moi et l'autre derrière, j'aurais beau concentrer toute mon attention, je n'y parviendrais que mal ou pas. L'hystérique n'ayant que sa vue pour juger le mouvement qu'il exécute, cesse de le faire dès qu'il ne regarde plus. Là encore, il n'est aucunement besoin de faire intervenir aucun phénomène psychologique.
Enfin il est une dernière conséquence de l'anesthésie musculaire qui mente une mention toute particulière, c'est Vamyosthênie. Cette faiblesse musculaire est évidente quand on la mesure au dynamomètre, dans l'effort volontaire, conscient par conséquent. Elle apparaît beaucoup moins dans les actes accomplis automatiquement, et
l'hystérie. — I.
le contraste est même quelquefois extrêmement frappant entre la force que peut développer un hystérique dans les deux cas.
Cette amyosthénie est-elle réelle, ou n'est-elle qu'un résultat de l'aboulie, de l'inattention du sujet? Si elle n'est en rapport qu'avec la faiblesse de l'action volontaire, on ne s'explique pas qu'elle soit plus marquée quand cette action volontaire s'exerce, si peu que ce soit, comme dans l'expérience dynamométrique, que lorsqu'elle ne s'exerce pas du tout, comme dans le cas des actes accomplis automatiquement, et où, par conséquent, elle devrait se montrer au maximum. Il y a là une contradiction dont les partisans de la théorie psychologique ne paraissent pas s'apercevoir, et que nous chercherons à expliquer tout à l'heure.
Pour moi, il y a là un phénomène analogue à l'indécision, à l'incoordination, que nous étudiions tout à l'heure. 11 faut distinguer toujours les cas où la sensibilité est diminuée, et ceux où elle est perdue. Pour serrer le dynanomètre il faut sentir nettement les mouvements que l'on exécute. Or, si on n'a aucune notion de ces mouvements par le sens musculaire, on ne peut mesurer l'effort donné et nécessaire.
Aussi lorsqu'on veut faire serrer le dynamomètre à une hystérique ayant complètement perdu le sens musculaire sans qu'elle regarde ce qu'elle fait, elle ne fait aucun mouvement. Quand elle regarde sa main, elle peut faire une légère pression, mais est incapable de fournir un effort considérable, puisque aucune sensation n'est liée à cet effort. Quand le sens musculaire n'est que diminué, les impressions venues des muscles en mouvement sont très affaiblies, les mouvements sont indécis, l'effort inégalement réparti entre les faisceaux musculaires, entre les divers groupes de muscles qui doivent fonctionner simultanément, de sorte que la somme d'efforts est moindre que la normale. C'est dans ce cas que nous avons vu le sentiment de fatigue, d'impuissance, survenir chez les hystériques. Fatigue, indécision, faiblesse, ralentissement des mouvements, tout cela provient d'une seule chose, l'amoindrissement de la sensibilité musculaire. Rendez la sensibilité, ou faites-la disparaître plus complètement, et tous ces phénomènes disparaissent.
Mais cette amyosthénie n'est-elle due qu'à la perte du sens musculaire, que celle-ci soit d'ailleurs d'ordre physiologique ou psychologique, ou bien n'existe-t-elle pas réellement, le muscle en un mot n'at-il pas perdu sacontractilité ? Nous avons, pour nous en rendre compte, un moyen bien simple, c'est de l'exciter localement par la faradisation. Eh bien ! dans ce cas, et j'ai répété maintes fois l'expérience sur des membres paralysés, la contractilité électrique est toujours diminuée. La contraction est plus lente et moins forte. Donc le muscle lui-même
est réellement modifié, et il ne saurait être question ici d'un phénomène psychologique. C'est à un trouble dynamique, fonctionnel, à un trouble organique que nous avons affaire.
De quoi s'agit-il donc? Il faut, pour le comprendre, examiner un autre ordre de phénomènes qui accompagne l'amyosthénie avec anesthésie cutanée et musculaire, c'est Y état des vaso-moteurs. On observe toujours de la paralysie vaso-motrice, et plus particulièrement de la vaso-constriction. Le membre est diminué de volume, ce qui explique l'expression qu'emploient tant de malades pour vous expliquer leurs sensations cénesthésiques : « Je suis ratatinée, rétrécie, raccornie. »
Elles ne font que traduire un fait réel. Que la fibre musculaire mal irriguée, mal nourrie, empoisonnée en quelque sorte comme dans la fatigue normale par les produits de désassimilation qui ne sont qu'insuffisamment entraînés; que la fibre musculaire, dis-je, se contracte plus difficilement dans ces conditions, cela n'a rien qui doive nous surprendre. Nous savons en etïet que la contractilité diminue sous l'influence de la fatigue, et nous connaissons d'autre part ces cas d'atrophie rapide dans les paralysies hystériques, et surtout dans les contractures, où la vaso-constriction est la règle et est beaucoup plus marquée que dans les paralysies.
Il s'agit évidemment là d'un trouble d'origine centrale ; ce sont les centres vaso-moteurs qui sont en jeu, mais cela n'a plus lieu de nous surprendre, puisque nous les avons vus déjà atteints dans les accidents viscéraux, où les troubles sécrétoires sont la règle.
Si nous raisonnons par analogie, nous admettrons sans difficulté que l'altération qui atteint les centres moteurs, sensoriels et viscéraux, atteint également les centres vaso-moteurs. Nous arrivons ainsi à une conception univoque de l'hystérie plus vraisemblable que toutes les théories encours, qui toutes laissent de côté certains phénomènes hystériques et non des moindres, comme tous les troubles viscéraux et vaso-moteurs. Si nous admettons que les autres centres soient arrêtés dans leur fonctionnement par un engourdissement spécial, par une sorte de sommeil, il n'y a aucune raison pour penser que les centres vaso-moteurs font exception à la règle, et que le même engourdissement, le même sommeil ne les envahit pas, produisant alors du côté des viscères et du côté des muscles ces troubles si constants des sécrétions et de la nutrition générale.
Voilà pourquoi je disais que l'amyosthénie avait une importance toute particulière. C'est qu'elle nous force à admettre autre chose qu'un trouble psychologique pour l'expliquer, autre chose même qu'un trouble de la sensibilité musculaire, et qu'il nous faut remonler
plus haut et plus loin, à la nature même de l'hystérie, pour la comprendre.
D'ailleurs d'autres considérations devraient mettre en garde contre la nature psychologique de l'hystérie, et je n'ai vu nulle part, par exemple, la raison d'être de la prédominance de l'amyosthénie, de la paralysie, de l'anesthésie, du côté gauche du corps. Si c'est une question psychologique pure, si c'est à une diminution de l'attention, de la volonté, du pouvoir de synthèse personnelle, qu'elle est due, pourquoi cette répartition? Qu'on admette à la rigueur que par distraction une anesthésie survienne dans un membre, passe encore, quoique bien des objections puissent être faites à cette manière de voir, sur lesquelles je me suis déjà suffisamment arrêté. Mais que cette distraction porte sur un côté du corps avec une prédilection marquée, que la contractilité musculaire elle-même soit modifiée, cela devient beaucoup plus invraisemblable et tout au moins inexplicable. On semble admettre dans cette théorie que le sujet néglige, en quelque sorte volontairement, telles ou telles sensations dont il n'a pas besoin. Singulière négligence que celle qui vous laisse paralysé d'un membre ! En tous cas la clinique et l'expérimentation forcent à reconnaître qu'il y a un rapport direct entre l'anesthésie et l'amyosthénie, et la paralysie, à un degré plus accusé, ce qui concorde absolument avec ce que je soutiens, et comme l'anesthésie précède toujours la paralysie j'en conclus logiquement que l'une entraîne l'autre. J'y suis d'autant plus conduit que dans tous les troubles et accidents hystériques quels qu'ils soient, j'observe la même subordination à la sensibilité. Reste donc à se demander pourquoi et comment survient l'anesthésie. C'est alors que, me basant sur mes expériences de réveil, non seulement général, mais localisé à certains centres, je réponds que c'est à un engourdissement, à un sommeil des centres cérébraux. Et dès lors je crois pouvoir comprendre pourquoi le côté gauche est plus souvent et plus profondément atteint que le droit en général. C'est que les centres qui correspondent à ce côté sont normalement moins développés que ceux du côté droit. Chez l'individu normal, le développement physique est toujours moindre, la force musculaire moins considérable, l'adresse des mouvements moins grande. Le cerveau gauche pèse généralement plus que le droit. Tout cela repose d'ailleurs sur le mode d'irrigation qui est plus développé dans l'hémisphère gauche. Si, normalement, les centres situés dans l'hémisphère droit sont moins développés, d'un fonctionnement moindre, que ceux de l'hémisphère gauche, il est tout naturel que le trouble général qui atteint le cerveau se manifeste d'une façon plus marquée sur ceux qui ont la moindre résistance, d'où l'inéga-
lité dans la répartition des accidents, inégalité qui n'est en somme que l'exagération de l'état normal.
11 nous reste à examiner pourquoi un mouvement, qui s'accomplit difficilement quand le sujet est hypoesthésique, paraît s'accomplir plus facilement quand il est anesthésique. Nous abordons ici la question délicate de l'automatisme, dont on a, à mon sens, singulièrement abusé dans ces dernières années. On disait autrefois quand on ne pouvait expliquer un phénomène : « C'est de l'auto-suggestion. » On dit aujourd'hui : « C'est de l'automatisme. » Il y a là une exagération évidente, et ce n'est pas une explication. Nul moins que moi d'ailleurs ne saurait être suspect dans cette question, étant convaincu que tout est absolument déterminé et se produit en vertu de lois, en quelque .sorte mécaniques, aussi bien dans l'ordre physique que dans l'ordre intellectuel et moral, et que ce que nous appelons conscience et volonté n'est que la constatation d'un état phénoménal complexe, qui se produit par un enchaînement naturel de phénomènes plus élémentaires et n'en est que la résultante, la synthèse. Loin de faire la guerre à l'automatisme, je suis donc porté à ne voir au contraire dans le monde qu'un automatisme absolu. Mais je me place au point de vue où on le considère, en opposition à l'état de conscience, laquelle d'ailleurs n'est pas encore définie et encore moins déterminée dans sa nature.
Pour comprendre l'automatisme chez les hystériques il faut d'abord l'examiner chez l'individu normal, ce que je ferai aussi rapidement que possible et seulement au point de vue qui nous intéresse.
Au début de l'existence tout le fonctionnement organique est automatique. Les mouvements ne sont guère tous que des mouvements réflexes. Mais à mesure que des impressions se multiplient, que des sensations nouvelles se produisent, elles laissent dans le cerveau des images qui se groupent, s'associent, se combinent, et deviennent à leur tour le point de départ de mouvements, comme les excitations périphériques au début, de sorte qu'à côté de ses sensations actuelles l'individu a les images des mouvements déterminés autrefois par les mêmes sensations, et que, d'abord combinées pour provoquer le mouvement, les images kinesthésiques finissent par l'emporter sur les sensations actuelles. On dit alors, lorsque le point de départ d'un mouvement est uniquement dans le centre des images de ce mouvement, qu'il est volontaire.
Nous arrivons à la conception suivante de la façon dont se développe la conscience et la volonté dans le mouvement. Au début de la vie lorsque l'écorce est à peine développée, qu'il n'existe que la
couche profonde de cellules, qu'on a dites cellules motrices, l'excitation partie de la peau P atteint la cellule A, qui traduit son irritation par la contraction du muscle M. C'est le mouvement réflexe pur (fig. 9). A cette époque de l'existence, il faut une excitation périphérique quelconque pour déterminer le mouvement. Cette excitation reste diffuse d'ailleurs, et le mouvement se généralise ordinairement. Retenons seulement-que la cellule A doit être à la fois sensitive et motrice. Mais bientôt les couches supérieures de l'écorce se développent, et l'excitation partie de P, après Fi£- 9- avoir fait réagir la cellule A, impressionne la
P. Peau. — M. Muscle où se n i r> •* ' 1 i 1 • l
produit le mouvement m. cellule B, située au-dessus et y produit une modification particulière telle que chaque fois qu'une excitation partie du point P de la peau aboutira à A, l'image du mouvement produit en M apparaîtra en B, en même temps que la sensation des modifications produites en A sous l'influence de l'excitation partie de P (fig. 10). Dans ce cas on dira que le mouvement est conscient.
Mais, par la répétition du même mouvement et des mêmes sensations accompagnant ce mouvement, l'image kinesthésique devient de plus en plus forte en B, et il suffit alors d'exciter cette cellule B pour qu'elle réagisse sur A de la même façon que l'excitation partie de P auparavant. Elle reçoit, comme dans le cas précédent, la sensation provoquée et par les modifications pro- p. duites en A, et par celles produites en M. On dit ^eSm!^ alors que le mouvement est volontaire. Nous voyons que dans ce cas la transmission de A à B se fait à la fois dans les deux sens, c'est à dire que la cellule B, comme la cellule A, est une cellule sensitivo-motrice. Mais il paraît exister entre elles le même rapport qu'entre le cerveau et la moelle, et une sorte de balancement.
Nous voyons par l'examen de ces schémas : que 1° le mouvement réflexe exige le moins de temps pour se produire, ce qui est conforme à l'expérience ; que 2° le mouvement conscient demande un temps plus long, le parcours de l'excitation centripète étant plus que doublé ; que 3° cette durée du temps de réaction est encore plus longue dans le mouvement volontaire, mais relativement peu, — toutes données confirmées par l'expérience. Nous voyons en outre que le centre A, étant plus précoce de développement, moins différencié
aussi comme fonction que le centre B, il suffit d'une excitation plus faible pour le mettre en action. Remarquons enfin que l'acte réflexe se produit en dehors de toute sensation musculaire de retour ; que c'est dans le centre B que se forment les images du sens musculaire; que ces images sont de deux ordres, celles fournies par les modifications de A et celles fournies par M. Aux premières on donnera le nom de sentiment de l'effort musculaire, aux secondes celui de sentiment de l'activité musculaire. Appliquons ces considérations aux troubles du mouvement chez les hystériques.
Prenons un cas où l'anesthésie cutanée est complète : le mouvement réflexe ayant un point de départ cutané ne se produira plus. Il ne pourra donc plus y avoir que des mouvements volontaires. Mais si le centre A ne perçoit plus les excitations parties de P, c'est qu'il est troublé dans son fonctionnement, altéré dans sa nature. Dès lors les excitations parties de B le feront également moins réagir, et le mouvement m sera diminué, affaibli, ralenti par suite de la difficulté du centre A à se mettre en action. Dès lors la sensation M B sera également atténuée et le sujet aura le sentiment de sa faiblesse et de son impuissance.
Supposons l'anesthésie plus profonde encore et le sens musculaire fortement diminué. Ceci nous prouve que le centre B est atteint à son tour. Cependant il est encore capable de transmettre à A une certaine excitation qui se transforme en un mouvement m. Mais il est incapable, par suite de son affaiblissement, de percevoir la faible excitation provenant de M. Le mouvement est donc réduit à B A M, c'est-à-dire à un mouvement identique au mouvement réflexe PAM, avec cette différence que le point de départ, au lieu d'être une excitation périphérique, a été une image centrale du mouvement à accomplir et par conséquent a été conscient. Tel est le mécanisme des cas où un sujet peut mouvoir son bras et ne peut savoir dans quelle position il se trouve.
Supprimons l'excitation B A, et faisons exécuter passivement au sujet le même mouvement que précédemment. Il ne se rendra même plus compte qu'il y a eu mouvement. En effet le sentiment d'effort musculaire n'ayant pas été éveillé, puisque B n'a pas été excité, et le sentiment d'activité musculaire étant disparu en B, le sujet ignore forcément qu'un mouvement s'est exécuté.
Supposons l'anesthésie musculaire encore plus grande, et dédoublons B en B et B', B étant transmetteur de l'excitation et B' récepteur des impressions émanées de A et de M (fig. 11). Gomme dans le cas précédent, comme toujours, ainsi que nous l'apprend la clinique,
la disparition de la sensibilité précède celle du mouvement. Dans ce cas non seulement les sensations M B d'activité musculaire sont supprimées, mais encore les sensations A B d'effort musculaire ; la seule fonction dont soit encore capable le centre B, c'est d'exciter le centre A. Mais on comprend qu'un centre ainsi réduit dans son fonctionnement ne doive pas pouvoir transmettre une bien forte excitation. Le mouvement sera donc très faible. Il se réduira à B A M, c'est-à dire à un véritable mouvement réflexe. Gela nous explique comment les hystériques anesthésiques de la peau et du sens musculaire et n'ayant aucune conscience des mouvements qu'elles font,
Fig. II. Fîg. 12.
peuvent encore aller, venir, se mouvoir normalement en apparence, sans participation de la volonté. Gela nous explique en outre que, dans ces cas d'abolition non absolue du sens musculaire, il reste un très vague sentiment du mouvement, en tant que déplacement du membre. Ceci provient de ce que le sujet a encore dans son centre B une image du mouvement à accomplir, image qui, quoique très confuse, trop peu nette pour qu'elle revête le caractère conscient, est cependant encore suffisante pour exciter le centre A.
Un degré de plus et le dernier trait d'union entre les centres A etB est détruit. L'image kinesthésique B est effacée presque complètement. Le sujet est paralysé. Il n'a plus aucune représentation de son membre, et les mouvements passifs qu'on peut lui imprimer ne déterminent plus aucune sensation en B'. Cependant on peut observer à ce moment un phénomène particulier : c'est la catalepsie partielle. Le membre placé dans une position déterminée y reste. Gela tient à ce que le centre A n'est pas encore tout à fait arrêté dans son fonctionnement.
Le centre A est en effet avant tout moteur. Les connexions entre
lui et M sont donc constitutionnellement les plus fortement établies, et ce sont elles qui persistent le plus longtemps. Aussi lorsque toutes ses connexions avec des points d'excitation, qu'ils soient périphériques, comme la peau, ou centraux comme le centre B, sont détruites, celles qu'il a avec M subsistent encore en partie, et toute excitation de l'un réagit sur l'autre. N'ayant plus de moyen d'exciter directement ou indirectement A, si nous mettons M en action passivement il se produira en A une légère excitation, si A n'est pas complètement engourdi. Cette légère excitation suffit à produire l'état tonique du muscle dans la catalepsie partielle. Et comme aucune sensation n'avertit le sujet de l'état de son membre, il reste dans la position où on l'a mis, et y resterait indéfiniment, si son propre poids ne l'entraînait, et si l'épuisement de A n'amenait pas le relâchement.
Mais si le centre A tombe dans un état d'engourdissement aussi complet que le centre B, alors ce n'est plus la catalepsie partielle que l'on constate, c'est la paralysie flasque, qui correspond à l'anesthésie totale du centre sensitivo-moteur.
Il résulte de tout ce que nous venons de voir que la motricité préexiste à la sensibilité dans les centres moteurs. Il en va de même d'ailleurs pour tous les centres fonctionnels. Les excitations qui leur parviennent déterminent d'abord la réaction fonctionnelle de l'organe, soit le mouvement, soit la sécrétion; la sensation qui en résulte ne vient évidemment qu'après. Mais pour que cette réaction fonctionnelle se produise, il faut que le centre soit doué d'une certaine excitabilité, qui n'est autre chose en somme que la forme la plus rudimentaire de la sensibilité. Nous comprenons néanmoins par cet ordre de succession entre la fonction et la sensation que celle-ci reparaisse toujours la dernière.
Nous avons passé ainsi en revue, en décomposant tous les phénomènes élémentaires qui entrent dans la constitution d'un mouvement volontaire et conscient, presque toutes les particularités que peuvent présenter les mouvements des hystériques, depuis l'état normal jusqu'à la paralysie flasque. Nous avons vu le mouvement cesser successivement d'être conscient, puis volontaire, pour devenir automatique, et enfin disparaître. L'automatisme ne correspond donc en somme qu'à un stade bien déterminé de la sensibilité, celui où l'état d'engourdissement, de sommeil, du centre B ne lui permet plus de percevoir les sensations nées de l'activité musculaire, et, à un degré de plus, de l'effort musculaire qui se produit dans le centre moteur proprement dit A.
Or la clinique nous apprend que les mouvements automatiques
qui se produisent dans ces conditions sont plus rapides, plus réguliers, plus puissants, que lorsqu'il peut encore se produire en B des impressions du sens musculaire. Gela semble paradoxal au premier abord et cependant il doit logiquement en être ainsi. Il faut remarquer d'abord que ces caractères ne se présentent que pour les mouvements appelés automatiques secondaires, comme la marche par exemple, ou certains exercices habituels qui nous sont extrêmement familiers, et auxquels notre volonté et notre conscience finissent par prendre très peu de part. Il arrive même que si nous voulons les modifier ou y prêter seulement attention, cette intervention de la volonté etde la conscience les trouble, les rende indécis, les ralentisse. Ce qui se passe chez l'individu normal a-t-il lieu de nous étonner chez l'hystérique? Non sans doute, mais encore faut-il voir comment le phénomène se produit dans les deux cas.
Reprenons pour préciser les choses notre schéma du mouvement conscient et volontaire (fig. 10). Nous voyons que le mouvement m se produit sous l'influence de l'excitation du centre A par le centre B, quand l'image kinesthésique de ce mouvement m est éveillée pour une raison quelconque dans le centre B, qui en est dépositaire. Mais le centre A dont l'excitation produit le mouvement m peut recevoir cette excitation de tout autre point que de B. C'est ainsi qu'une excitation partie du point P peut déterminer le mouvement m. Mais ce n'est pas la seule. En effet, un mouvement donne lieu à des sensations d'ordres divers, et par conséquent laisse dans le cerveau des images différentes. La vue du mouvement m laissera dans le centre visuel une image visuelle Y. Or il n'est pas douteux que le centre visuel où s'emmagasine l'image de m soit associé plus ou moins directement avec le centre A, et que l'éveil de l'image visuelle de m n'amène l'excitation de A, et par conséquent le mouvement m. On remarquera que dans ce cas c'est un véritable mouvement réflexe, automatique, qui se produit. Nous avons là tout de suite la raison pour laquelle l'imitation se produit avec tant de facilité chez les enfants pour tout ce qu'ils voient faire. Car, dans l'enfance, c'est le centre automatique A qui est le plus développé. Il en est de même chez l'hystérique par un mécanisme différent, à savoir la suppression de la fonction du centre B. Aussi le voyons-nous imiter automatiquement toutes sortes de phénomènes qu'il voit se produire devant lui, et même quelquefois imiter des mouvements rythmés, comme cette malade de M. P. Janet qui balançait son bras anesthésique en cadence avec le balancier de la pendule.
Cette association des centres des images visuelles avec les centres moteurs est des plus importantes. C'est sur elle que repose presque toute la première éducation de l'enfant, et chez l'hystérique les principes les plus importants du traitement des troubles moteurs.
Pour fixer les idées prenons un exemple concret : la danse, par exemple, qui nécessite, au début, plus que la marche, l'exercice de la volonté et de la conscience La vue du mouvement m à exécuter va éveiller, en vertu de l'association physiologique que je viens de signaler, et que les auteurs ne me paraissent pas avoir bien remarquée, le centre moteur A capable de le produire. Mais pour qu'il se forme en B une image kinesthésique capable de se substituer à V, il est nécessaire que le mouvement ne se fasse pas trop rapidement, comme il a tendance à se faire. Aussi dans tous les exercices manuels a-t-on soin de décomposer le mouvement et d'en faire exécuter les diverses phases lentement. De la sorte tout ce qui se passe en A et en M vient d'une façon complète impressionner B et lui donner l'image kinesthésique complète du mouvement m, composée du sentiment de l'effort Fi 13 musculaire nécessaire, et de la notion de posi- p Peau M MuscIe tion des membres aux différents temps de l'exé- ou f produit le mouve-
1 ment m. — V . centre des
CUtion du mouvement (fig. 13). images visuelles.
Au bout de quelque temps de répétition du mouvement m, l'image kinesthésique B est suffisamment forte pour que le sujet puisse se passer de l'image visuelle V pour mettre en action le centre A. Il suffit d'éveiller B. Mais dans ces conditions le mouvement est fatigant et n'a pas la rapidité voulue. En effet, pour se produire il faut que l'image kinesthésique B conserve une intensité assez considérable, et pour que le centre B transmette son excitation à A, il est nécessaire qu'il puisse percevoir toutes les impressions centripètes AB et MB. C'est grâce à cela seulement que le mouvement peut être conscient. Mais ces opérations demandent un temps beaucoup plus long que si le mouvement s'accomplissait suivant BAM, sans qu'il y ait retour par AB et BM, en un mot s'il devenait automatique et inconscient. Moins le centre B participera à la mise en action de A et plus on réalisera les conditions voulues pour que le mouvement m se produise rapidement et automatiquement.
Or si je prends l'exemple de la danse nous voyons deux ordres de sensations se produire en même temps que les sensations kinesthésiques, à savoir des sensations tactiles, par le contact du pied
d'une certaine façon sur le sol, et des sensations auditives grâce à la musique d'un rythme spécial qui l'accompagne. De telle sorte qu'au bout de quelque temps le mouvement de danse m, au lieu d'être représenté par VAM, l'est par BOP,AM, 0 représentant les images auditives associées à A (fig. 14). De même alors qu'on a pu supprimer V, on peut supprimer complètement B. Il suffira que 0 ou A se produise pour que A soit mis en action, et que le mouvement m s'exécute. A ce moment le sujet n'a plus qu'une conscience très vague de m, et l'image B sera réduite au minimum. En développant les images P et 0 ou les substituant à l'image B, on augmente donc l'automatisme, et on supprime la conscience. C'est ainsi qu'on arrive à faire exécuter les mouvements rythmés beaucoup plus facilement que les autres, grâce à la substitution d'un excitant auditif à l'excitant kinesthésique seul. Chez l'hystérique nous voyons réunies les mêmes conditions que chez l'individu normal, parvenu à développer par l'éducation et l'exercice un mouvement auto- Fio- 14- matique secondaire. Seulement chez lui ce
pr^uTmTuvïett^l6 n'est Pas Par substitution d'autres centres au v .Centre des images vi- centre B, c'est par affaiblissement, engour-
suelles. — O. centre des L .
images auditives. dissement de ce dernier, que l'automatisme se
produit et c'est pour cela que nous voyons l'anesthésie se produire, aussi. Nous saisissons là sur le vif la différence capitale qui existe entre l'anesthésie et la distraction. Dans les deux cas le mouvement paraît s'accomplir dans les mêmes conditions au point de vue de l'attention et de la conscience. L'individu normal qui danse en causant, et qui se sent entraîné malgré lui par le rythme de l'orchestre, ne pense guère aux mouvements qu'il exécute et en est absolument distrait. Cependant il n'a aucune anesthésie et dès qu'il rencontre un obstacle, dès que l'orchestre s'arrête, il reprend pleine conscience de ses mouvements et de sa volonté. Si l'hystérique a l'attention distraite de ses mouvements, c'est qu'il ne les sent pas se produire, et il lui arrive de ne plus savoir les arrêter.
Ce phénomène si souvent signalé de la continuation involontaire, d'un mouvement commencé trouve une explication toute naturelle dans l'anesthésie musculaire, de même que la catalepsie partielle. Le mouvement AM étant mis en train, soit par excitation de P, de V ou d'O, supposons que cette excitation cesse aussitôt commencée, deux cas peuvent se produire : ou bien il y a une très forte association fonc-
INTERPRÉTATION DES STIGMATES il3
tionnelle entre P,V,0 et A et les excitations des trois premiers cessant, A cesse aussitôt de provoquer m. Ou bien l'association fonctionnelle est assez faible et le sujet est prévenu que l'excitation cessera dès qu'il aura commencé le mouvement. On lui donne l'ordre par exemple de tourner ses deux poings l'un autour de l'autre. Alors l'excitation a beau cesser, le mouvement commencé continue. Pourquoi? C'est que l'anesthésie musculaire étant trop complète pour que B ait aucune notion de l'effort qui se produit en A, ni des mouvements qui se passent en m. le sujet est dans l'impossibilité de savoir ce qu'il faut faire pour s'arrêter, de même que dans la catalepsie partielle il ne sait pas ce qu'il faut faire pour changer de position.
Quand on rapproche, en les disséquant en quelque sorte, tous ces phénomènes qui paraissent si différents d'aspect, on s'aperçoit qu'ils sont au contraire identiques de nature et qu'ils ne constituent que des modalités différentes d'un même phénomène, greffées sur un état fondamental unique.
Nous avons vu au début de ce chapitre à quoi étaient dus le ralentissement des mouvements, leur incoordination ou leur indécision, leur simplification et leur affaiblissement. Nous avons établi les rapports qui existent entre la sensibilité et le mouvement ; comment le mouvement, de conscient et volontaire au début, devient successivement inconscient, involontaire, et comment enfin se produit la paralysie. Je crois que les dernières considérations sur l'automatisme montrent que la place qu'on doit lui assigner dans l'hystérie n'est pas plus importante que celle de beaucoup d'autres phénomènes, car il n'est qu'une conséquence et ne correspond même qu'à un degré particulier de l'anesthésie.
Il me reste à étudier deux phénomènes qui ont une certaine importance, au moins au point de vue doctrinaire : le syndrome de Lasègue et la dialhèse de contracture.
Ce qui constitue essentiellement le syndrome de Lasègue, c'est la perte du mouvement sans le secours de la vue lorsque le membre est anesthésique. Lorsque l'anesthésie est généralisée, il est très aisé de s'apercevoir de son existence. En effet si les malades sont plongées dans l'obscurité, elles sont complètement incapables de faire un mouvement. Aussi est-il exceptionnel de voir de grandes hystériques vouloir se coucher sans lumière. Si on les laisse néanmoins dans l'obscurité on les retrouve le lendemain matin exactement dans la même position où on les a laissées la veille.
Pour le constater pendant le jour il suffît d'interposer un écran entre la vue et le bras par exemple, ou bien de détourner la tête du
sujet. M. Pierre Janet recommande avec juste raison de ne pas lui faire fermer les yeux, car « on peut provoquer ainsi chez lui toutes sortes d'altérations de la conscience, quelquefois même le somnambulisme ; l'anesthésie pourrait être modifiée et les mouvements n'auraient plus le même caractère ». Je me plais à constater en passant combien ces paroles appuient ma manière de voir. Si la simple fermeture volontaire des paupières suffit à amener le somnambulisme . c'est que le sujet est déjà endormi, en état de vigilambulisme. La suppression d'un de ses sens suffit pour le plonger dans un état de sommeil plus profond, et qu'en résulte-t-il : toutes sortes d'altérations delà conscience, des modifications de l'anesthésie et des mouvements. A son insu, M. P. Janet démontre que tout dérive en somme de l'état de sommeil des hystériques.
Le syndrome de Lasègue ne s'observe que s'il y a une anesthésie très profonde, correspondante au cas que j'examinais plus haut et représenté par le schéma ci-contre du mouvement, dans lequel toutes les sensations kinesthésiques sont abolies, et où, de plus, l'image du mouvement à accomplir B' est extrêmement affaiblie (fig. 45). On comprend donc que si le sujet n'a pas le secours de la vue Fig. ib. pour diriger son mouvement il ne pourra pas bouger, puisque rien ne l'avertira qu'il commence ou continue à se mouvoir.
Mais cette explication qui pourrait suffire à la rigueur quand il s'agit du mouvement d'un membre qu'on peut voir, ne suffit plus quand le même trouble se produit pour un organe dont les mouvements échappent habituellement à la vue, comme la langue par exemple. Yvonne, Mme G..., Mmc L..., Paul, Marguerite Cam..., et bien d'autres, étaient incapables de tirer la langue les yeux fermés. C'est un phénomène que j'ai rencontré très fréquemment. L'explication précédente ne convient plus évidemment dans ce cas. On a bien parlé d'action dynamogénique des excitations visuelles, d'épuisement produit parla suppression de la vue. Comme le fait remarquer très justement M. Pick, et après lui M. P. Janet, le fait se produit aussi bien, que le sujet ait les yeux ouverts ou fermés. M. Pick en fait un trouble dû à la distraction : le sujet occupé à regarder d'un côté, à détourner la tête, ne peut plus penser à ce qu'on lui dit de faire d'un autre côté. Il me paraît assez singulier, si une distraction doit se produire, que ce soit précisément à l'égard du mouvement qu'on ordonne, et quelquefois avec insistance, d'exécuter, et que l'attention du sujet, attirée de ce côté par l'expérimentateur, aille se porter du côté opposé sans raison. Du reste, si vraiment c'est par distraction
qu'il est incapable de faire le mouvement qu'on lui demande du coté anesthésique, pourquoi donc peut-il le faire du coté sensible ? La distraction est donc un phénomène psychologique localisé, et qui, en ce cas, est en rapport avec l'état de la sensibilité, puisqu'elle ne se produit que du côté anesthésique et l'attention du côté sensible? L'anesthésie joue donc là un rôle capital, comme partout d'ailleurs dans l'hystérie. M. Janet, frappé de ce fait, pense qu'il faut admettre que c'est par une amnésie parallèle à l'anesthésie que le sujet est mis hors d'état de se servir de son membre. Ne le sentant pas, dès qu'il ne le voit plus il l'oublie, et ne sait plus y penser d'aucune manière. Il est paralysé par amnésie. « Il devrait, en théorie, dit M. P. Janet, être définitivement et complètement immobilisé. Mais heureusement l'esprit a des ressources et nous pouvons constater ici les effets d'une véritable suppléance psychologique. Les sensations et les images d'un autre sens, le plus souvent du sens visuel, lui servent à retrouver la pensée de son bras gauche, à se représenter le mouvement qu'il doit faire et par conséquent à l'exécuter. » Je ne crois pas que ce soit plus l'amnésie que la distraction qui soit en cause dans ce cas.
C'est ici que trouve tout naturellement place la théorie que j'exposais tout à l'heure des connexions intimes des centres visuels et des centres moteurs, relation non psychologique, mais essentiellement physiologique, et très vraisemblablement anatomique par conséquent.
Il y a deux cas à examiner : celui où le phénomène se produit quand il s'agit d'un mouvement accessible ordinairement à la vue, et celui où il s'agit au contraire du mouvement d'un organe qui n'y est pas accessible.
Pour le premier cas, nous avons assez insisté sur son mécanisme pour n'y pas revenir. Pour le second , au contraire, dont on se contente de constater la rareté — moindre cependant qu'on ne le dit, — voici, je crois, comment les choses se passent, en prenant par exemple l'acte de tirer la langue. Il faut d'abord remarquer que dans ce cas on ne peut détourner l'attention du sujet autrement qu'en lui disant de fermer les yeux. Or, nous avons vu que cela suffît à modifier l'état de la conscience, et quelquefois même à amener le somnambulisme. Que le mouvement de la langue se produise, les yeux ouverts, soit par l'éveil direct de l'image kinesthésique, soit par son éveil indirect sous l'influence de l'image visuelle préalablement évoquée, il n'en est pas moins certain qu'elle est extrêmement affaiblie, puisque l'anesthésie profonde de la langue nous montre que le centre
moteur, où est fixée l'image kioesthésique du mouvement que nous ordonnons, est engourdi, endormi, et fonctionne au minimum. La suppression d'un sens aussi important que celui de la vue, dont les excitations continuelles maintiennent un certain état de veille du cerveau, qui a de plus des connexions constitutionnelles avec les centres moteurs, amène forcément un état de sommeil plus profond. Et il en résulte tout naturellement que l'image kinesthésique du mouvement de la langue, qui tout à l'heure encore était suffisante pour le déterminer, s'éteint complètement et devient incapable de provoquer le mouvement, les yeux fermés.
Le syndrome de Lasègue se produit donc par un mécanisme tout différent, suivant que le mouvement s'accomplit ordinairement sous les yeux du sujet ou non. Dans le premier cas, c'est l'impossibilité de savoir s'il se meut, ou comment diriger son mouvement, qui empêche le sujet de le faire sans le voir; dans le second, c'est le sommeil plus profond du cerveau, produit par l'occlusion des yeux, la suppression des excitations visuelles, qui éteint les images kinesthésiques et empêche ainsi les mouvements de se produire.
Dans les deux cas, c'est toujours, on le voit, une question de sensibilité, tenant elle-même à l'état de sommeil des centres cérébraux, et l'analyse du syndrome de Lasègue confirme notre théorie.
La diathëse de contracture décrite pour la première fois par Charcot n'est pas moins intéressante à étudier. Ce n'est autre chose que l'opportunité des hystériques à présenter des contractures. On s'accorde à reconnaître que cet état coïncide avec une anesthésie tactile et musculaire très prononcée, et disparaît en même temps que la sensibilité reparaît. Je ne m'attarderai donc pas à montrer ce rapport évident entre le trouble moteur et le trouble sensitif, mais ce qu'il me faut démontrer, c'est que c'est uniquement au trouble sensitif qu'est dû le trouble moteur, et qu'il correspond à un degré spécial d'anesthésie, et, par conséquent, de sommeil du centre moteur.
La contracture présente une analogie complète avec la catalepsie partielle; elle correspond au même état d'anesthésie et ne diffère que par la façon dont est provoqué le mouvement. Dans la catalepsie partielle, on ne détermine, en effet, aucune contraction musculaire; c'est un simple état tonique des muscles du membre mis en mouvement, qui est provoqué par le changement de position. Pour provoquer une contracture, il faut, au contraire, produire une contraction musculaire, et c'est, en effet, ce que Ton fait sans se rendre bien compte pourquoi, par les moyens qu'on emploie ordinairement pour la mettre en évidence : massage profond, choc des
tendons, flexion ou extension brusque des membres, faradisation, bande d'Esmarch, etc., etc.
La contraction une fois produite, que se passe-t-il? Les sensations provenant des muscles contractés ne parvenant plus au centre moteur, celui-ci n'est pas averti de leur état et ne peut, par conséquent, pas plus modifier l'attitude du membre que dans la catalepsie partielle où il n'y avait pas de contraction. Ces deux états sont identiques, et il suffit de faire contracter les muscles d'un membre cataleptisé pour transformer l'état cataleptique en état de contracture. Par contre, les frictions douces, les mouvements progressifs amènent le relâchement de la fibre musculaire, et la contracture disparait sans que pour cela la sensibilité se soit modifiée. On n'a agi que sur le muscle et non pas sur le cerveau. La contracture pourra donc se reproduire à la première occasion. Est-il besoin d'admettre des sensations subconscientes, comme le fait M. Janet, pour expliquer que la contracture puisse se produire? Le mécanisme que je viens d'exposer en dispense absolument. Pour les admettre nécessairement, il faudrait que le muscle ne fût excitable et contractile que d'une façon réflexe, et que la fibre musculaire elle-même, indépendamment de l'excitation cérébrale, ne fût pas contractile. Il faudrait évidemment dans ces conditions qu'il y eût une sensation, aussi inconsciente qu'on la suppose, mais réelle néanmoins, pour transmettre aux centres moteurs l'excitation périphérique qui reviendrait sous forme de réflexe déterminer la contraction musculaire. Cela est incontestable, et nous avons vu que c'est de cette façon que s'explique la conservation des mouvements, malgré l'anesthésie. Dans ce cas, le centre moteur, que Rappellerai inférieur, le centre moteur réflexe pour mieux dire, représenté par A dans nos schémas, a conservé son fonctionnement au moins en partie. Mais dans ce cas, ce n'est pas une contracture qui se produit, c'est une contraction, un mouvement. D'où vient que, dans certains cas, il y a permanence de cette contraction, c'est-à-dire contracture? Si le sujet a des sensations, même subconscientes de l'état de ses muscles, pourquoi ne les modifîe-t-il pas, malgré le désir qu'il en a ou l'ordre qu'on lui en donne? Bien loin d'expliquer la contracture, l'admission des sensations subconscientes la rend incompréhensible.
Partons, au contraire, de ce fait que le muscle est excitable directement, déterminons sa contraction par un moyen quelconque en dehors de l'action cérébrale, et supprimons les soi-disant sensations subconscientes, qui prennent leur origine dans les muscles contractés, et qui permettraient au centre moteur de réagir sur eux : nous avons une contracture.
l'hystérie. — i. 27
Or, il faut aussi, comme daus la catalepsie partielle, que le centre moteur réflexe ait encore une très légère excitabilité, suffisante pour maintenir l'état tonique du muscle, dont la contraction ne saurait évidemment persister par elle-même.
Lorsque cette excitabilité minima est elle-même détruite, il y a paralysie flasque, et vous avez beau exciter, faire contracter les muscles par tous les moyens précédents, vous ne pouvez plus provoquer la contracture. Celle-ci est donc liée à une phase très spéciale du sommeil cérébral, à un degré très précis de l'anesthésie, degré qui est le même que celui où se produit la catalepsie partielle : les deux phénomènes ne diffèrent que parce que dans l'un il y a contraction passive et dans l'autre contraction active du muscle ; mais le sujet ne met pas plus d'intelligence dans l'une que dans l'autre.
Gela est si exact que tous les moyens ne sont pas également efficaces pour provoquer la contracture. Les procédés d'excitation directe des muscles échoueront par exemple là où la bande d'Esmarch ou le froissement d'un nerf réussira. Les premiers réussiront par exemple sur un membre très anesthésique, et les seconds au contraire doivent être employés quand il n'y a pas uneanesthésie très profonde. A quoi tient cette différence de résultat? À ceci que sous l'influence de la compression, du défaut d'irrigation sanguine, ou de l'excitation directe d'un nerf, il se produit une anesthésie plus profonde. C'est un phénomène normal, et que chacun peut observer sur soi-même, que cet engourdissement, cette anesthésie produits par le défaut de circulation, ou le choc d'un nerf. C'est un phénomène essentiellement physiologique, organique, qui disparaît avec la cause qui l'a produit. Mais chez l'hystérique il ne disparaît pas, et la contraction musculaire ainsi provoquée persiste sous forme de contracture.
Si le mécanisme que nous avons considéré comme celui de la contracture est vrai, il faut admettre que l'anesthésie périphérique a eu un retentissement dans le centre cérébral correspondant à la région anesthésiée, retentissement de nature évidemment organique comme la cause initiale, et que sous l'influence de ses modifications fonctionnelles ce centre a perdu le pouvoir de percevoir les sensations kinesthésiques émanées de cette région. Or, que l'anesthésie soit provoquée par une cause périphérique ou par une cause centrale — que je supposerai inconnue pour le moment — ses caractères sont identiques, tant au point de vue objectif que subjectif, physique que psychologique. Dès lors il faut admettre que le trouble cérébral qui correspond à l'anesthésie hystérique est un trouble organique, dynamique, fonctionnel, physiologique sans doute, — mais non psychologique.
Or ce retentissement de l'anesthésie périphérique sur le centre moteur est-il réel, et peut-on le constater d'une façon objective, au lieu de le supposer théoriquement? Oui, on le peut. J'ai montré qu'à toute anesthésie correspondait un point douloureux du crâne au niveau même du centre moteur ou sensitif en relation avec la région présentant l'anesthésie, et que ce point qui traduisait un état de souffrance anormal du centre cérébral disparaissait quand je faisais recouvrer au sujet sa sensibilité. Mais cette expérience, étant faite par suggestion, et l'anesthésie ayant ainsi le cerveau pour point de départ, ne prouverait rien dans l'espèce. Aussi n'ai-je pour but en la rappelant que de montrer que nous avons dans l'apparition d'un point douloureux au niveau d'un centre cérébral un moyen de constater l'état anormal, et je dirais volontiers hystérique de ce centre. Gela établi, si en déterminant une anesthésie périphérique organique, nous constatons l'apparition de ce point douloureux nous serons, je crois, en droit d'affirmer qu'il y a eu propagation des troubles périphériques au centre, et que la modification éprouvée par celui-ci est d'ordre physique. Or la clinique d'abord, l'expérimentation ensuite, nous le démontrent.
Louis est légèrement hémianesthésique à droite, et a de la faiblesse des mouvements de la jambe de ce côté. Elle s'engourdit avec une grande facilité et quand il la laisse longtemps dans la même position, en voiture par exemple, elle se contracture quand il veut la remuer. Or, à ce moment, on constate au niveau de la région rolandique gauche un point douloureux correspondant à son membre inférieur droit.
Une de mes malades, légèrement anesthésique, se frappe un jour fortement les doigts de la main gauche. Elle les sent engourdis, comme cela arrive chez les individus normaux. Mais, au lieu que l'engourdissement disparaisse, il s'établit de l'anesthésie complète et de la contracture. En même temps apparaît un point douloureux dans la partie moyenne de la zone rolandique droite.
Chez un sujet mis en état de sensibilité complète, j'applique la bande d'Esmarch sur l'avant-bras gauche. Elle ressent d'abord l'engourdissement ordinaire en pareil cas, puis plus rien. Elle a un point douloureux au centre cérébral du bras gauche. J'enlève la bande. Elle a l'avant-bras anesthésie et paralysé, mais sans flaccidité. Elle présente en effet de la catalepsie partielle et je peux placer sa main dans diverses attitudes qu'elle conserve. Je lui ferme alors le poing en fléchissant brusquement les doigts. La contracture s'établit aussitôt et gagne l'avant-bras.
Cette expérience est des plus démonstratives, et si j'ajoute que les
frictions, les mouvements passifs, suffisent à faire disparaître la contracture, l'anesthésie et le point douloureux de la tête, je crois qu'on pourra la considérer comme concluante.
On trouvera dans le cours de mes observations un certain nombre de cas où sont notées les sensations produites par le développement et la disparition d'une contracture. Celles qui accompagnent sa disparition se confondent avec celles du retour de la sensibilité et n'ont que peu d'intérêt, celles qui accompagnent son développement sont plus intéressantes.
Eugénie par exemple (XVI, 236), qui s'est contracturée dans l'attitude de la crucifixion, me dit ce qu'elle a ressenti quand cela s'est produit : « Ça s'est resserré dans mon côté, ça m'a tiré, et puis je n'ai plus rien senti, » Quand Marguerite Gam. (XIII, 183) commençait à se contracturer, cela ne durait pas longtemps: « Je me secoue et ça s'en va, » dit-elle, et comme je lui demandais ce qu'elle sentait quand elle avait une contracture, elle me dit : « Je sens que je ne sens rien. »
Quand on fait disparaître une contracture par des moyens mécaniques, les phénomènes douloureux qui se passent du côté de la tête sont identiques à ceux qui se produisent quand on fait recouvrer la sensibilité au sujet pendant le sommeil hypnotique par le procédé que j'ai décrit.
Louise saisit un jour brusquement son coude gauche en me disant qu'il lui fait très mal. Je constate que toute la région du coude est anesthésique. Sous mes yeux, le bras tout entier se contracture depuis l'épaule jusqu'à l'extrémité des doigts. Sans attendre que cette contracture s'installe, je fais exécuter aux divers segments du bras des mouvements passifs. Elle est prise, à la suite de ces manœuvres, de douleurs, de secousses dans le bras. « C'est comme si on le lui cassait au niveau de l'épaule et du coude. » Je lui dis alors de bien sentir (elle n'est pas hypnotisée) son bras. Elle a aussitôt d'assez fortes contractions du côté gauche de la nuque. Elle éprouve des tiraillements qui partent de chaque côté de la tête et ressent en même temps comme des coups de marteau à la nuque. Elle regarde son bras et sa main pendant ces phénomènes, les remue d'un air satisfait, et me dit : a C'est à moi, ce bras-là, alors? » Dès que la sensibilité y est revenue, les mouvements ont repris toute leur liberté et la douleur a disparu. Au moment où je notais ce fait, je n'avais pas encore fait d'expériences sur les localisations cérébrales. Cette observation où je signale les douleurs de tête comme coïncidant avec la contracture a donc une plus grande importance, car elle se trouve à l'abri de toute fausse interprétation de ma part.
Si la contracture se montre au même degré de l'anesthésie que la catalepsie, et si elle représente un état très voisin de la paralysie, il n'en est pas moins certain que paralysie et contracture ne sont pas identiques, comme on l'a prétendu, ni que l'une peut se substituer à l'autre. Contracture et catalepsie sont équivalentes, comme nous l'avons vu. Mais la paralysie représente dans l'aneslhésie un échelon de plus que la contracture.
Nous comprenons, maintenant que nous connaissons le mécanisme de la contracture, que le mouvement qui se produit quand elle se développe ne soit pas plus fort, plus puissant au dynamomètre que si le sujet fermait simplement la main anesthésique, et la résistance n'est qu'apparente. Le bras contracture en flexion est comme un ressort au repos. Si on tend ce ressort, — dans le cas particulier en étendant le bras — , la force nécessaire est beaucoup plus grande que celle qu'il produit en reprenant sa position naturelle, ici la flexion. La contraction qui se produit alors est plus lente et moins forte que celle qu'il a fallu faire soi-même pour produire l'extension.
J'ai dit tout à l'heure que la contracture en se développant coïncidait avec un mouvement. Jusqu'ici nous n'avons parlé que de la contracture complètement développée. Mais comment s'établit-elle si brusquement quelquefois? L'observation m'a appris que la contracture pour s'établir a toujours besoin d'une cause provocatrice extérieure, et qu'elle ne se développe pas spontanément par perte de la sensibilité seulement comme la paralysie ou la catalepsie.
C'est un coup, un choc, une chute, une contusion d'un nerf, un refroidissement, une constriction prolongée, un mouvement forcé, une immobilité prolongée, qui la déterminent, et nous retrouvons là des agents provocateurs de deux ordres, comme dans les procédés que nous avons exposés pour mettre en évidence la diathèse de contracture, et qui agissent suivant l'un ou l'autre, suivant le degré de l'anesthésie. Quand il y a eu mouvement ou état tonique par attitude prolongée/les choses s'expliquent tout naturellement par le mécanisme que j'en ai donné. Mais quand le membre est au repos, pourquoi une contracture musculaire se produit-elle? Je crois que personne ne s'est posé cette question, et en tous cas je n'y connais pas de réponse. Pour le comprendre il suffit de se rappeler que la contracture se produit toujours dans ce cas sous l'influence d'une aggravation de l'anesthésie, et que toute perte de la sensibilité amène des phénomènes réactionnels moteurs et sensitifs. Ces phénomènes sensitifs consistent en fourmillements, en tiraillements, qui sont douloureux. Nous avons tous éprouvé ces phénomènes quand nous avons l'onglée, et une de mes malades comparait précisément ce qu'elle ressentait dans les
membres contractures du côté gauche anesthésique à cette sensation douloureuse de l'onglée, qui vous fait tenir les doigts raides, ou les crispe et vous empêche ensuite de les rouvrir. Sous l'influence de ces tiraillements, la main ou une articulation quelconque se crispe de la même façon, puis l'anesthésie continuant à se produire une fois ce mouvement accompli, cette contraction, provoquée en somme par la douleur, se transforme en contracture qui persiste par le même mécanisme que dans le cas précédent. « Ça s'est resserré dans mon côté ; ça m'a tiré, et puis je n'ai plus rien senti, » me disait Eugénie.
Ceci nous amène à dire quelques mots des attitudes prises par les membres contractures. Quand il s'agit de contractures survenues pendant l'exécution d'un mouvement, au cours d'une contraction musculaire, le membre reste tout naturellement dans l'attitude où il a été en quelque sorte surpris, et elle peut ainsi présenter de grandes variétés. Quand il s'agit au contraire de contractures provoquées par une excitation brutale et une perte de sensibilité consécutive, l'attitude est commandée par les réactions motrices qui accompagnent les réactions sensitives douloureuses. Or si nous considérons ce qui se passe sous l'influence de la douleur dans les différents membres et dans leurs différents segments, nous nous apercevrons facilement que les mouvements que nous exécutons reproduisent exactement les attitudes des membres contractures. Lorsque nous avons l'onglée aux mains, nous fléchissons instinctivement les doigts et le poignet; lorsque nous nous sommes contusionné le cubital ou l'épaule, nous étendons le bras. De même dans l'hystérie nous voyons les contractures se produire ordinairement en flexion pour la main et le poignet, en extension pour le bras et l'avant-bras. Quand nous avons une crampe dans la jambe nous l'étendons, quand nous avons une douleur dans le ventre nous fléchissons la cuisse avec rotation du genou fléchi en dedans. De même aussi l'hystérique se contracture les jambes en extension, et la cuisse en flexion. Les douleurs qui accompagnent la contracture au moment de sa formation ont, à mon avis, la part la plus grande dans l'attitude qu'elle affecte.
Nous avons vu que les points douloureux sont la signature obligée de l'anesthésie. Ce sont souvent ces points qui déterminent l'attitude du malade bien avant que la contracture ne survienne. C'est ainsi que bien souvent la coxalgie hystérique n'est due qu'à un point ovarien ou iliaque, qui détermine d'abord la gêne des mouvements de la cuisse sur le bassin. La malade évite le plus possible ces mouvements pour ne pas réveiller la douleur abdominale, et l'immobilisation où elle se maintient, l'état de contraction permanente dans lequel se
trouve le membre pour résister à tout déplacement involontaire, provoque secondairement la fatigue, l'anesthésie, et dès lors la contracture succède à la contraction.
L'anesthésie douloureuse de la peau peut provoquer le même phénomène. Jeanne Dem. (X) nous en offre un exemple typique. Sa contracture généralisée tenait en réalité à la contraction provoquée par la douleur que le moindre attouchement de la peau déterminait. On était fort surpris en examinant le sens musculaire et la notion de position des membres de voir l'hyperesthésie de la peau, ou pour mieux dire l'anesthésie douloureuse, coïncider avec leur perte complète. Dans ce cas, la contracture s'était faite partout en extension, Jeanne ayant commencé par avoir de l'anesthésie douloureuse, et se tenant dans l'attitude que prend un individu atteint de rhumatisme généralisé pour éviter toute douleur provoquée par un mouvement ou un attouchement.
Il est un autre phénomène qui a une grande influence aussi sur l'attitude : c'est l'extension que subit une contracture. Quand sous une influence extérieure par exemple on voit une contracture de la main se développer, on ne tarde pas à voir l'anesthésie s'élever bien au-dessus de la partie contracturée, et, peu de temps après, la contracture se généralise. Cette généralisation se fait suivant des lois toutes physiques, et ce sont les centres cérébraux moteurs où en réalité elle se produit. Aussi, suivant leur plus ou moins grande importance les voyons-nous déterminer des troubles différents. Ce sont alors les muscles les plus puissants qui l'emportent et déterminent l'attitude définitive, cela va de soi, et c'est ainsi que, suivant les régions, ce sont tantôt les fléchisseurs tantôt les extenseurs, qui sont pris. A la cuisse par exemple ce sont les extenseurs de la jambe, tandis qu'au bassin ce sont les fléchisseurs de la cuisse, et au bras les fléchisseurs de l'avant-bras.
Nous avons vu en effet précédemment qu'une contracture provoquée à la périphérie déterminait des modifications dans le centre moteur correspondant. Mais si l'excitation a été violente, les centres voisins du centre de la région atteinte la première en subissent le retentissement. Et c'est alors qu'on voit survenir l'anesthésie, et consécutivement la contracture dans tout le membre.
Ces constatations nous font comprendre comment dans les contractures les muscles antagonistes sont toujours pris, à quoi tient en outre la systématisation dans les paralysies et dans les contractures, comment enfin l'anesthésie occupe des territoires fonctionnels et non correspondants à la distribution des nerfs ou à la situation des
Fig. 16.
C, C C'\ Centres des mouvements élémentaires M, M\ M". — P, P. Points d'excitation périphérique.
muscles sous-jacents. C'est que nos centres sensitifs et nos centres moteurs sont associés — je ne dis pas groupés — suivant leurs fonctions. Dès lors toute altération qui atteint l'un des centres participant à une fonction déterminée réagit sur les autres centres coopérant à la même fonction. Peu nous importe ensuite que la transmission centrifuge ou centripète entre l'organe qui fonctionne et le centre fonctionnel se fasse par une voie ou par une autre, toutes les parties de l'organisme entrant en jeu pour exercer une fonction —
qu'elles soient contiguës ou distantes — seront atteintes en même temps.
C'est ce qui nous explique que tel mouvement qui s'accomplit isolément ne peut pas s'accomplir au cours d'un acte complexe. C'est qu'à ces deux actes correspond un groupement fonctionnel différent des centres cérébraux.
On peut représenter les choses par le schéma ci-contre (fig. 16), C, 'C C étant les centres spéciaux de chacun des mouvementsélémentaires M, M', M" entrant dans la constitution de l'acte AB. Sous l'influence de l'excitation produite en P, le centre C entre en fonction et réagit ordinairement sur C et de' là sur C" et le mouvement AMM'ATB s'accomplit. Voilà l'état normal.
Je suppose maintenant que le centre C soit anesthésié. Il ne subira plus l'influence de C et le mouvement M' ne pouvant plus se produire l'acte AB ne pourra plus s'accomplir que dans sa première partie.
Or dans cette hypothèse il n'est pas nécessaire que le centre C" soit lui-même anesthésié. Admettons qu'il ne le soit pas. N'étant habituellement relié à C que par l'intermédiaire de C, il ne réagit pas si C est anesthésié, mais en réalité le mouvement M" est possible; il pourra donc se produire dans un acte DB, composé de mouvements élémentaires M", M'", et M"", provoqué par l'excitation de C"" partie de F, et qui s'est propagée à C" et C" associés fonctionnellement entre eux.
Nous avons ainsi l'explication de ce fait paradoxal au premier abord d'un mouvement qui ne peut pas se produire dans le cours d'un acte déterminé et qui s'accomplit très bien isolément ou au cours d'un autre acte. Il n'est pas besoin, comme on le voit, d'invoquer des causes psychologiques ; la raison d'être de toutes ces particularités est essentiellement d'ordre physique et organique.
Toute la clef de la systématisation des phénomènes hystériques, anesthésies, paralysies, amnésies, etc., est là. Est-ce cela qu'il faut appeler automatisme? Non, à mon avis, à moins de donner à ce mot un sens nouveau. Je ne vois dans tous ces phénomènes que des réactions sensitives, en donnant h ce terme l'extension la plus large. Les réactions motrices ne viennent qu'après ; elles sont toujours subordonnées à l'état de la sensibilité, lequel traduit l'état fonctionnel, organique, des centres cérébraux. Ainsi s'explique la superposition des troubles de la sensibilité aux troubles moteurs et fonctionnels, et comment les premiers survivent toujours aux seconds dans le cas de guérison. Les troubles psychologiques que nous observons ne sont, eux, que l'expression personnelle des troubles physiques.
Un dernier mot à propos de la permanence de certaines contractures, permanence qui paraît inexplicable dans toutes les théories actuelles. Tout d'abord elle n'existe pas généralement quand on provoque artificiellement la contracture sur un membre hyperesthésique, à moins que le sujet ne soit tout à fait sur la limite de l'anesthésie profonde. Et même encore alors, il arrive fréquemment de la voir disparaître spontanément en s'accompagnant des phénomènes sensitifs et des réactions motrices que nous connaissons comme accompagnement du retour de la sensibilité. Voici par exemple Yvonne qui, ayant recouvré sa sensibilité, est restée trop longtemps appuyée sur le coude gauche. Son bras gauche s'est engourdi, anesthésié et finalement s'est contracture dans l'attitude qu'il avait. Mais cela s'est dissipé tout seul : elle a ressenti des fourmillements dans le bras et les doigts qui se sont mis à s'agiter avec rapidité, et tout a disparu avec le retour de la sensibilité (IX, 119). Quand il s'agit de contracture survenant spontanément par le fait d'une diminution de la sensibilité, il n'y a pas plus de raison pour qu'elle cesse que l'anesthésie elle-même. Or celle-ci tient au sommeil des centres cérébraux. Tant que ceux-ci resteront engourdis l'anesthésie en sera la conséquence, et la contracture qui lui est liée persistera. Et comme les excitations périphériques ou centrales n'ont plus d'action sur ces centres il n'y a pour ainsi dire aucune raison que cet état de contracture cesse. Mais il est juste d'ajouter que l'engourdissement des centres ne persiste pas toujours au même degré. Sous des influences que nous examinerons plus tard, il se produit des réveils ou des rechutes de sommeil, et la contracture en subit le contre-coup et présente des variations dans son intensité. La permanence même dans ce cas, n'est donc pas absolue et dès qu'il est possible d'observer
des oscillations dans l'engourdissement des centres, il est loisible d'admettre — ce que du reste l'expérience confirme — que le réveil peut se faire spontanément par un mécanisme que nous étudierons dans le chapitre prochain, et qu'ainsi tout naturellement la contracture disparaît en même temps que l'anesthésie.
En somme nous voyons tous les troubles moteurs des hystériques correspondre à un degré particulier de l'anesthésie, et cette anesthésie elle-même traduire l'état d'engourdissement, de diminution de la fonction des centres cérébraux. Cette étude nous montre enfin qu'il faut considérer les centres moteurs comme des centres sensitivo-moteurs, ce qui est d'ailleurs généralement admis aujourd'hui, et qu'on doit y distinguer deux parties, ce qui est conforme à leur développement anatomique et physiologique et à l'observation des sujets normaux. L'une est excito-motrice, préside aux mouvements réflexes, est la première dans l'ordre du développement et ne contient aucune image kinesthésique ou sensitive. C'est celle qui dans nos schémas est représentée par A. Elle peut être actionnée soit par la périphérie, soit par une excitation partie d'un autre centre cérébral. La seconde est postérieure à la première comme développement; c'est elle qui renferme les images kinesthésiques, tant d'activité que d'effort musculaire, qui préside aux mouvements volontaires et en a conscience. C'est elle qui est frappée la première par le sommeil hystérique, et c'est elle aussi qui recouvre la dernière son fonctionnement normal. Elle entre en action sous l'influence des centres qui lui sont associés physiologiquement et fonctionnellement. Elle est figurée dans nos schémas par B et B'.
Nous avons vu à propos des réactions du retour de la sensibilité des membres à quoi tenaient certains troubles moteurs tels que le tremblement, l'ataxie, la chorée, l'athétose, qu'on peut rencontrer dans l'hystérie, et à quel degré du retour de la sensibilité ils correspondaient. Je n'y reviens donc pas. Quant au spasme, c'est un simple état de contracture intermittente et passagère, dont le mécanisme n'offre aucune différence fondamentale avec celui de la contracture. Je me borne aie mentionner.
LES AMNESIES
On a beaucoup plus étudié l'amnésie que la mémoire dans l'hystérie. Ce n'est cependant pas tout à fait la même chose, et j'ajouterai même qu'il est plus facile souvent de constater le retour de souvenirs
que leur disparition. L'observation d'un fait positif a aussi plus de valeur que celle d'un fait négatif.
Sous quelle influence se produisent ces pertes et ces retours de souvenirs qu'on rencontre à chaque pas chez les hystériques, une expérience qui ne m'appartient pas et que je cite d'abord, précisément pour cette raison, mais qui n'a pas attiré l'attention de son auteur, nous permet de nous orienter dans cette recherche. M. P. Janet nous dit en effet que lorsque le souvenir ne peut pas réapparaître par suggestion, on peut endormir le sujet, et le mettre dans un de ces états « où l'anesthésie disparaît. Le retour de la sensibilité amène le retour de la mémoire et non seulement le sujet sent actuellement ce qui est mis dans sa main, mais il se souvient de ce qui y est mis pendant la veille à un moment où il était en apparence anesthésique ». Ce parallélisme de la sensibilité et de la mémoire saute aux yeux dans toutes les observations que je rapporte, mais je tenais à montrer qu'un observateur aussi distingué que M. P. Janet avait ainsi, sans le vouloir, confirmé par avance l'opinion que je soutiens ici.
L'étude des phénomènes qui accompagnent le réveil de la sensibilité des hystériques et de leur sortie de leur état vigilambulique, nous a montré de quelle façon constante la mémoire était liée à la sensibilité. Mais avant de reprendre cette question à notre point de vue, il est bon, je crois, de chercher à montrer comment ce qu'on a dit et ce qu'on admet de l'amnésie hystérique trouve son explication dans les faits que nous publions aujourd'hui.
Ces amnésies sont très fréquentes. « Les faits les plus éloignés en apparence, comme leurs caprices, leur suggestibilité, leur paralysies, sont dus en dernière analyse à des altérations de la mémoire, dit M. P. Janet, des hystériques. » [Stigmates, mentaux, p. 79.) Il est vrai que plus loin il rattache la suggestibilité à l'aboulie et les paralysies aux idées fixes ou à l'aboulie, et en partie à l'anesthésie, ce qui ôte quelque valeur à son assertion. Il n'en est pas moins exact que l'amnésie est un phénomène extrêmement fréquent, et je dirai même constant à un degré quelconque, dans l'hystérie. Et il n'en saurait être autrement, puisqu'il n'y a pas d'hystérie sans anesthésie, et pas d'anesthésie sans amnésie. Seulement elle passe souvent inaperçue parce qu'on ne la recherche pas. Il y a des lacunes dans les souvenirs qu'il est impossible au médecin de reconnaître ; il y a de plus une mobilité extrême des souvenirs comme il y en a des anesthésies dans la plupart des cas; on met alors sur le compte de l'étourderie, du mensonge, ce qui n'est que de l'amnésie passagère, localisée. Il y a en tout cas une diminution manifeste, et toujours facile à constater, tant dans le pouvoir d'apprendre de nouvelles choses que de réveiller
des anciennes sues par cœur autrefois. C'est ainsi qu'on dit que les hystériques mentent, simulent, se contredisent. J'ai décrit dans un autre ouvrage les dysmnésies et les paramnésies qu'on rencontrait dans l'hystérie. Je n'y reviens pas ici. Ce sont des phénomènes trop légers et à la fois trop complexes pour permettre d'établir un rapport entre eux et les autres troubles, légers et complexes aussi, des sujets qui les présentent.
Je comparais l'amnésie hystérique générale à un état second et je disais déjà que ces troubles passagers de la mémoire étaient des états seconds fugaces qui, en s'imbriquant, en se succédant et se modifiant continuellement, échappaient facilement à l'observation rigoureuse. Eclairé aujourd'hui par les faits, je puis affirmer plus encore qu'il s'agit bien en effet d'états seconds passagers, c'est-à-dire de crises de vigilambulisme. Un de mes confrères, hystérique à manifestations locales par suite de plaques d'anesthésie, oublie en même temps ce qu'il a fait et dit pendant le temps qu'il a eu sa crise d'anesthésie, quoique en apparence il continue à parler et agir comme quelqu'un d'absolument éveillé, ayant toute sa conscience et son jugement. Cela tient simplement à ce que, en même temps que sur un point particulier il y a une anesthésie complète, une légère diminution de la sensibilité règne partout, que ses centres nerveux ont un léger engourdissement, qu'il tombe en somme dans un état léger de somnambulisme, au sortir duquel — ce qui se traduit par des fourmillements dans les membres, et la disparition de l'anesthésie locale — il a, comme après tous les somnambulismes, l'amnésie de ce qui s'est passé pendant.
On range parmi les amnésies systématisées certains troubles du mouvement tels que l'astasie-abasie, l'ophtalmoplégie externe. J'ai montré plus haut comment l'astasie-abasie n'était qu'un trouble très léger de la sensibilité et pas du tout un trouble de mémoire. Il en est de même de l'ophthalmoplégie externe, et de toutes les amnésies systématisées quelconques, toutes les nuances les plus délicates pouvant exister entre la sensibilité parfaite et l'anesthésie, entre la conscience et la subconscience.
On cite par exemple, pour démontrer qu'il s'agit d'amnésie systématisée, des cas où le sujet ne sait plus coudre, plus joindre les mains dans l'attitude de la prière, ou faire un nœud à une ficelle, ou ne plus faire son lit ou tel autre ouvrage. Mais qu'on veuille bien considérer dans quel ordre ces différents actes ont été appris à être exécutés par un sujet normal. L'enfant a une sensibilité complète, mais est-il capable de faire certains actes qui demandent de la dex-
térité; la sensibilité d'un individu exercé à une manipulation délicate est-elle la même que celle d'une autre personne qui ne l'est pas, à égalité de sensibilité tactile ? Quand on parle de sensibilité chez les hystériques, on oublie toujours que la sensibilité tactile est la moins importante peut-être, et qu'en tous cas elle n'entre que pour une certaine part dans l'ensemble de la sensibilité. Rien n'est en réalité plus difficile à apprécier que l'état de la sensibilité d'un sujet. Celle d'un pianiste et celle d'un horloger ne sont pas semblables, bien que dans un laboratoire elles puissent sembler égales au moyen de nos moyens ordinaires de contrôle. Que ces deux individus perdent un peu de leur sensibilité, comme l'astasique-abasique qu perd la marche, et le premier cessera de pouvoir jouer du piano, le second d'ajuster des pièces de montre avec précision. Tous nos actes, même les moins précis, les moins mécaniques en apparence, sont cependant plus ou moins automatiques, et comprennent une série de mouvements associés dans un ordre relativement déterminé. Un homme fort adroit à faire de la menuiserie sera incapable de faire convenablement un lit, alors qu'un individu moins adroit que lui, mais qui en a l'habitude, le fera très bien. En outre nous apprenons à faire tous nos actes plus ou inoins coordonnés dans un certain ordre pendant notre existence; il en est pour lesquels nous sommes naturellement plus aptes ; dans tout travail manuel il y a une gradation à observer au point de vue des difficultés à vaincre. Il n'est donc pas surprenant de voir que l'anesthésie survenant trouble certains actes seulement et non tous ; et que plus elle sera légère, plus le trouble fonctionnel pourra être limité.
Il est assez remarquable que ce soit souvent les mouvements les plus simples, les plus naturels qui soient perdus, et que des mouvements plus difficiles soient au contraire conservés. Tel est le cas de l'astasie-abasie, où l'on voit les sujets pouvoir exécuter au commandement tous les mouvements des jambes dans leur lit, faire certains exercices comme la marche à cloche-pied, à quatre pattes, etc., et ne pas pouvoir se tenir sur les jambes ni marcher. A quoi tient cette apparente contradiction ? L'étude de l'ordre dans lequel revient la sensibilité d'un membre nous en fournit l'explication. En effet voici un exemple des plus démonstratifs : Marie-Louise est une grande hystérique, malade depuis plus de six ans et ayant présenté les accidents les plus variés. Aujourd'hui elle est anesthésique totale, paraplégique, et contracturée plus ou moins, mais continuellement, de la jambe gauche. Je lui rends la sensibilité des membres inférieurs. Elle a les réactions habituelles, avec sensations de tiraillements, de
crampes, de fourmillements, de brûlure, d'écoulement chaud et froid, d'allongement des membres, etc. Bientôt je constate que la sensibilité tactile est revenue dans ses différents modes; le sens musculaire est précis, la notion de position des membres est assez exacte; elle exécute, les yeux fermés ou ouverts, tous les mouvements que je lui commande de faire avec les jambes sur son lit. Si on l'examine à ce moment elle paraît avoir une sensibilité absolument normale et une motilité également. Je la mets debout et aussitôt elle s'affaisse et est incapable de marcher. C'est une astasique-abasique. Sans rien lui dire je la replace sur son lit, lui ferme les yeux et lui ordonne de sentir davantage ses jambes. Elle recommence à avoir des réactions, des tiraillements etc. ; puis d'elle-même se met sur le séant sur le bord de son lit, se redresse, étend les jambes, les pose à terre, se dresse dessus, à plusieurs reprises, finit par s'y maintenir, et, d'abord à pas hésitants, puis, toujours les yeux fermés, elle se met à marcher d'une manière décidée. Je la réveille alors. Son premier geste est de regarder ses jambes, se demandant si elles sont bien à elle, et elle s'étonne d'avoir grandi, elle se sent allongée. Reperdant dans la journée de la sensibilité, elle se met d'abord à marcher moins solidement, en même temps qu'elle hésite pour reconnaître sa jambe droite de sa jambe gauche; la diminution de la sensibilité s'accentuant, elle redevient astasique-abasique, puis enfin paraplégique avec tendance à la contracture. Chez un grand nombre d'hystériques auxquelles je rendais ainsi d'une façon progressive la sensibilité des membres j'avais été frappé de voir que, marchant bien alors qu'elles étaient anesthésiques, elles avaient de l'astasie ou de l'abasie quand elles recouvraient leur sensibilité. Dans tous les cas où je constatais ce phénomène, il me suffisait de pousser plus loin le retour de la sensibilité pour voir aussitôt disparaître l'abasie. L'astasie-abasie est donc bien un trouble de sensibilité comme les autres, mais tient simplement à une perte très légère de la sensibilité, n'atteignant que la fonction même de la marche et permettant certaines actions moins coordonnées, moins complexes qu'elle. Mais comment expliquer que des mouvements aussi coordonnés, aussi compliqués, demandant le concours des deux membres dans leur ensemble aussi, comme la danse, le saut etc., puissent persister alors que la marche est perdue. Cela tient à ce que ces mouvements sont en réalité moins précis, moins délicats que la marche normale, qui, pour être régulière, demande des mouvements d'une beaucoup plus grande précision qu'une danse quelconque, où il y a du reste un entraînement, et par la personne qui danse avec soi, et par la musique qui stimule et indique le
rythme. Le saut est un mouvement simple, demandant un effort de volonté, d'attention, plus violent que dans la marche, n'étant pas soutenu comme pour elle ; dans le saut à cloche-pied il n'y a coordination des mouvements que d'un seul côté; dans la marche à quatre pattes, on est aidé par le mouvement et l'entraînement des membres supérieurs. Il en est de même pour tous les organes; c'est la fonction spéciale à l'organe qui est la première atteinte, par le plus léger trouble de sensibilité. Pour l'estomac par exemple, cela se traduit immédiatement par l'anorexie. Dira-t-on que l'anorexie est une perte de la mémoire de la faim ? Et comment conciliera-t-on les deux opinions soutenues par d'autres que la marche est un réflexe, et que dans l'hystérie les réflexes sont conservés même avec anesthésie?
Nous avons vu tout à l'heure comment certains mouvements qui paraissaient perdus, quand ils faisaient partie d'un mouvement plus complexe, pouvaient s'exécuter au cours d'un autre mouvement d'ensemble (fig. 16). Cette explication s'applique complètement à l'astasie-abasie et aux troubles analogues.
Ce qui est, c'est qu'il y a une sensibilité fonctionnelle plus délicate que la sensibilité organique, elle-même plus fine que la sensibilité cutanée. La sensibilité cutanée ne ramène que peu de mouvements, réactions défensives pour la plupart ; la sensibilité organique en ramène bien davantage et peut les ramener tous ; mais si on s'arrête avant d'être arrivé à l'état absolument normal, on constate que le degré le plus affiné de cette sensibilité organique est constitué par les impressions provenant du fonctionnement même propre à l'organe. C'est ainsi par exemple que pour l'estomac le sujet sent d'abord les mouvements des parois, puis le contact des liquides qui y sont contenus, sensations d'ordre général par conséquent ; ce n'est qu'après qu'il éprouve la sensation que « cela creuse », puis de faim. La sensation d'appétit est la plus spéciale à l'estomac, et c'est la première à disparaître, comme la dernière à revenir. L'observation d'autres malades confirme d'ailleurs cette échelle de sensibilité. C'est ainsi par exemple que chez les mélancoliques la sensation de besoin, de creux, de vide, précède le retour de l'appétit. Il en est de même chez les morphinomanes après la suppression et dans bien d'autres cas d'ailleurs, où l'appétit a été supprimé pour un temps seulement et sous une influence quelconque. Pour les membres il en est de même que pour les viscères. Au delà de la sensibilité générale qui accompagne les impressions communes à tous les membres, chacun a un rôle spécial en quelque sorte dans notre motilité et dans nos relations avec le monde extérieur. Le bras droit à des usages que le gauche n'a pas, et il en résulte qu'il a toute une série de sensations familières
que l'autre met plus de temps que lui à percevoir. A chaque acte qui lui est spécial il a ainsi un degré de sensibilité supérieur ou différent tout au moins de l'autre côté. Il n'est donc pas surprenant de voir, lorsque la sensibilité est très légèrement atteinte, des troubles de ce genre porter sur un acte très particulier. Cela paraît singulier au premier abord. Si l'on y réfléchit, si l'on songe que chacun de nos actes complexes demande une éducation spéciale, et par conséquent une finesse, une acuité plus grande de la sensibilité, il n'est plus surprenant que sa diminution très légère, et incapable à apprécier par nos moyens ordinaires d'investigation, en entraine la perte.
Cela dit, revenons-en aux amnésies vraies, c'est-à-dire aux pertes de souvenirs et aux incapacités de fixer de nouvelles images.
Je pourrais me contenter de dire que l'hystérie n'étant qu'un état de somnambulisme prolongé, et l'amnésie au réveil étant un des caractères du somnambulisme, il est tout naturel que l'amnésie porte sur toute la période où l'hystérie a duré, où le somnambulisme a persisté. Rien n'est plus vrai, mais ce serait un peu trop simple, et la quantité déformes que peut revêtir l'amnésie nécessite que je les prenne une à une pour montrer que cette explication leur est en effet applicable. Ce n'est pas tout encore d'ailleurs et il y a lieu d'étudier les rapports de la sensibilité avec la mémoire, car nos observations nous montrent une étroite relation entre ces deux phénomènes et il est nécessaire d'en étudier le mécanisme et les lois.
Prenons d'abord un cas simple, celui des amnésies localisées, portant sur une certaine période de temps plus ou moins longue.
Une forme peu fréquente, mais assez bien étudiée, est l'amnésie rétrograde, qui se produit soit après un accident, soit à la suite d'une émotion. L'hystérique a une attaque au sortir de laquelle on constate qu'elle a perdu le souvenir de l'accident ou de l'émotion qu'elle a eus. C'est le cas le plus élémentaire, celui que j'ai appelé l'amnésie simple. Par quel mécanisme peut-elle se produire? Remarquons d'abord, car c'est là le point capital, qu'il y a toujours une attaque au début, c'est-à-dire une perte de connaissance, et j'ajoute une perte de sensibilité, laquelle est seule cause de la perte de connaissance. Or, qu'avons-nous vu à propos de l'attaque? c'est qu'elle est constituée par la perte de sensibilité et les réactions accompagnant le retour de la sensibilité. Dès le début de l'émotion, dès le premier choc, il y a donc perte de sensibilité. L'événement se déroule pendant que le sujet est en voie de diminution de la sensibilité, s'anesthésie plus ou moins vite. Si, au sortir de son attaque, il se
réveille complètement, il pourra se rappeler le début de l'événement ayant causé sa crise et ne perdre le souvenir qu'à partir du moment où il a perdu connaissance. Il aura en somme un souvenir assez complet pour qu'on ne puisse parler d'amnésie.
Mais si au contraire il ne sort pas aussi sensible de son attaque qu'il l'était auparavant, nous avons vu que l'anesthésie entraîne une régression de la personnalité proportionnelle à son intensité. Dès lors, cette régression entraîne la perte des souvenirs d'une période plus ou moins longue suivant les cas, et il y a amnésie rétrograde. Si le degré d'anesthésie auquel le sujet arrive dans ce cas a déjà été éprouvé par lui, sa personnalité redeviendra ce qu'elle était alors, et si cela s'est produit un an, deux ans auparavant, l'amnésie portera sur une ou deux années, sur des semaines ou des mois seulement. Nous sommes assez familiarisés maintenant avec ces phénomènes de régression de la personnalité pour ne pas nous étonner de ce fait1.
Mais pour que la régression se produise de cette façon, il est nécessaire qu'on ait affaire à une hystérie déjà développée. S'il s'agit d'un sujet non encore hystérique, mais qui le devient à la suite d'un accident, d'une violente émotion, on ne rencontre plus cette amnésie rétrograde. On rencontre seulement Yamnêsie antérograde. Celle-ci n'est pas, à proprement parler, une amnésie, c'est une incapacité de retenir, de fixer de nouvelles images destinées à former des souvenirs.
Mais nous connaissons un état identique chez les hystériques gravement atteintes. Ce sont « ces crises de nuages » comme les appelle M. Janet; ce sont ces états où « elles filent », comme elles disent, où « elles sont dans la lune » , et où tout ce qui arrive en dehors d'elles passe inaperçu, où leur anesthésie est telle qu'elles n'entendent pas, ne voient que ce qu'elles font, où fréquemment elles tombent spontanément dans un sommeil d'où on les tire en les secouant, en les interpellant, en les réveillant en un mot. On constate alors que tout ce qui s'est passé ou qu'elles ont fait pendant ce temps est oublié. Je disais autrefois que c'était des états seconds atténués, c'esl-à-dire en somme de petits accès de somnambulisme; je dis aujourd'hui la même chose, mais j'ajoute que ce sont des accès de somnambulisme plus profond dans leur somnambulisme général. Et de même qu'elles ont une régression de leur personnalité, un oubli de toute la période de leurvigilambulisme prolongé pendant plusieurs
i L'explication toute psychologique que j'avais donnée autrefois de l'amnésie traumatique (Les Troubles de la mémoire), et qui était d'ailleurs provisoire et insuffisante, n'a plus lieu d'être maintenue en présence de ces faits nouveaux et de la nouvelle interprétation qu'ils entraînent.
l'hystérie. — i. 28
années, de même elles ont de l'amnésie des périodes où elles sont le plus profondément endormies par rapport à leur état habituel et moyen de sommeil somnambulique. Que cet état, au lieu de durer quelques heures, se prolonge quelques jours, des semaines ou des mois, et Ton a de l'amnésie antérograde, c'est-à-dire que le sujet vit la minute présente sans lien conscient avec la précédente ou avec la suivante. Le temps devient pour lui une succession de moments sans liens et sans points de repère, de sorte qu'il s'ennuie en le voyant indéfini, et sans être cependant capable de dire à quoi il l'a employé. C'est à un trouble de l'attention, trouble basé sur une anesthésie plus profonde, qu'on doit attribuer cette amnésie antérograde ou continue. M. P. Janet cite comme un cas unique celui d'une malade ayant présenté pendant neuf mois de suite ce trouble de la mémoire. Marguerite (I) a été dans cet état pendant plus d'un an. Jusqu'au jour où je l'ai réveillée elle était incapable de dire depuis quand elle était ici, pourquoi elle y était, quels événements (examen gynécologique chloroformisation) avaient provoqué son état. Et son amnésie était en même temps rétrograde sur une assez longue période de temps avant son arrivée. Mais elle était hystérique et anesthésique depuis de longues années, ce qui me permet de la citer comme exemple à l'appui de mon explication de l'amnésie rétro-antérograde.
On a cité des cas où l'amnésie était générale, où le sujet à la suite d'une attaque, ou d'une série d'attaques, redevenait comme un enfant ayant perdu tous les souvenirs acquis précédemment pendant sa vie. Qu'on veuille bien se reporter à mes observations où l'on voit des sujets rétrograder sous l'influence d'une perte de sensibilité ou du réveil de leur sensibilité à leur plus tendre enfance, et l'on comprendra ces faits en apparence merveilleux. Voici par exemple le cas de Mary Reynolds qui, à la suite de syncopes à l'âge de dix-huit ans et de quelques attaques d'hystérie, dont une dernière très violente, reste anesthésique, aveugle et sourde, c^est-à-dire en somme dans un état d'anesthésie extrêmement profonde. Au bout de quelques semaines sa sensibilité commence à reparaître. Mais elle tombe alors dans une attaque de sommeil qui dure vingt heures et au sortir de laquelle elle a perdu tous ses souvenirs, et est comme un être entrant pour la première fois dans le monde. Eh bien! mais, qu'on lise les observations d'Yvonne, de Camille, de Pauline et l'on verra des faits identiques, mais reproduits par un mécanisme déterminé. On verra que ces trois sujets, auxquels il convient d'en ajo'uter un quatrième, Marie Louise, revenus à leur première enfance par suite d'un retour de leur sensibilité au degré où elle était à cet âge, étaient exacte-
ment dans le cas de Mary Reynolds. Il fallut réapprendre à celle-ci tout ce qu'elle avait déjà appris. Mes malades aussi, mais par un procédé beaucoup plus rapide, qui consistait à leur faire recouvrer leur sensibilité qui paraissait cependant normale, mais à qui manquait seulement l'acquit. Et ce qui se passa une seule fois pour Mary Reynolds, je l'ai pu voir se reproduire à plusieurs reprises d'une façon spontanée, et j'ai pu l'étudier d'une manière précise, puisque j'ai assisté à maintes reprises à des régressions aussi complètes, ou à d'autres plus limitées, de leur personnalité, sous l'influence des modifications de leur sensibilité. De cela, je conclus que ces cas se ramènent à des troubles de sensibilité généralisés et complets.
Les amnésies continues sont dues en somme à un état de somnambulisme assez profond pour qu'aucune image ne puisse se fixer. Les amnésies rétrogrades sont dues à une régression de la personnalité, due elle-même à une perte plus ou moins complète et générale de la sensibilité. Les amnésies localisées ne sont dues qu'à des états de somnambulisme passager ou à des états de somnambulisme plus profond au cours du somnambulisme constituant l'hystérie. Les amnésies générales ne sont, elles, que des amnésies rétrogrades étendues à toute la vie ou à une grande période de la vie.
Les amnésies, dites périodiques, ne sont qu'une variété des amnésies localisées. Le cas de Mary Reynolds, cité comme un exemple extraordinaire, peut nous servir encore ici et venir à l'appui de notre thèse. En effet, après l'attaque de sommeil d'où elle se réveille dans sa première enfance, elle réapprend tout. Qu'est-ce qui détermine cette attaque de sommeil ? Une altération de la sensibilité telle que tous les perfectionnements acquis au cours de l'existence sont disparus et qu'elle en est réduite à sa sensibilité primitive, brute, seulement capable d'enregistrer de nouvelles sensations. Puis un beau jour, nouvelle attaque de sommeil au sortir de laquelle elle recouvre son état antérieur à la première attaque et perd le souvenir de tout ce qui s'est passé entre les deux. Qu'est-ce que cela nous prouve : c'est que, ainsi que je le prétends, sa première attaque l'avait laissée anesthésique, c'est-à-dire vigilambule. Je dis anesthésique quoiqu'elle eût sa sensibilité, parce que en réalité elle n'avait qu'une très petite portion de sa sensibilité, puisque toutes ses acquisitions sensitives étaient perdues, et que cela constitue la plus grosse part de notre sensibilité. 11 en est de la sensibilité comme de la mémoire — et on ne s'en étonnera pas puisque nous subordonnons les deux choses — la faculté de retenir n'est que la condition de la mémoire, c'est la mémoire acquise qui est la plus
importante en réalité. Mary Reynolds n'avait plus qu'une chose après sa première attaque du sommeil, la faculté de sentir. Elle n'avait plus de sensibilité acquise. C'était donc uue vraie anesthésique. Qu'arrive-t-il à la suite de sa seconde attaque de sommeil? c'est qu'au lieu de rester somnambule avec une sensibilité réduite à sa plus simple expression, elle recouvre sa sensibilité parce qu'elle se réveille complètement. Dès lors elle oublie toute la période intercalaire, toute sa période de vigilambulisme, comme cela est naturel. Une nouvelle attaque survient dont elle ne sort pas bien réveillée ; elle retombe en état de vigilambulisme encore une fois. Dès lors, elle est replacée au point de vue de la sensibilité dans l'état où elle était avant sa seconde attaque. Se retrouvant dans le même état cénesthésique, elle reprend forcément la même personnalité.
On lui a réappris les choses, mais on ne lui a pas restauré sa vraie sensibilité; ce sont de nouvelles sensations qu'elle a acquises, ce ne sont pas les anciennes qui se sont réveillées. Quand celles-ci se réveillent, c'est la personnalité première, vraie, qui reparaît. Elle est en réalité toute sa vie une hystérique. Et l'on remarque que, à la tin de l'existence de ces sujets à double personnalité, à amnésie périodique, les deux états se confondent peu à peu, se mêlent. Cela tient à ce qu'avec l'âge la sensibilité devient plus stable d'un côté, et de l'autre perd de sa finesse. De sorte que l'état de sensibilité normale qui fait des acquisitions de moins en moins nombreuses et tend spontanément à perdre celles qu'il a faites autrefois, se rapproche de l'état de sensibilité second, sensibilité incomplète elle aussi, dont la somme des acquisitions tend à s'égaliser avec les siennes. La différence entre les deux sommes devient de moins en moins appréciable, et comme la personnalité est proportionnelle à ces sommes, il en résulte que les deux personnalités tendent à s'équilibrer et par suite à se confondre.
Voici un schéma (fig. 17) qui peut rendre compte de la chose. Je suppose que l'accident à partir duquel il y a amnésie périodique survienne à l'âge de vingt ans, et qu'à partir de ce moment il y ait égalité entre les périodes alternantes, que sur dix ans par exemple il y en ait cinq de l'une et de l'autre. Représentons par le point S la faculté primitive de la sensibilité, et par une ligne verticale SA les progrès de la sensibilité par suite des acquisitions faites au cours de l'existence, et divisons cette ligne par périodes de dix ans, puis subdivisons-les chacune à partir de la vingtième année en deux périodes de cinq ans. Leslacunes de la première ligne sont comblées par la ligne S'B, représentant la sensibilité de l'état second. Voyons alors dans quelles proportions varie le rapport entre la sensibilité prime, celle des vingt
to
premières années et celle de nouvelle formation, celle de l'état second, entre les deux lignes SA et S'B, déduction faite des lacunes. A 20 ans SA représente toute la sensibilité ; — 30 — SA ne représente plus que les 5/6 et S'B 1/6 ; 40 SA — 3/4 etS'B 1/4 ;
50 SA — 7/10 2/3 et S'B 3/10 1/3 ;
60 — SA — 2/3 et S'B 1/3.
On voit que mathématiquement le rapport entre la somme de la sensibilité seconde et celle de la sensibilité prime tend à diminuer. J'ai supposé les périodes primes égales aux périodes secondes. Mais a b que celles-ci soient plus longues et le rapport deviendra | ) bientôt l'égalité. Dès lors le sujet ne pourra plus beau- 50 \ coup distinguer ses deux personnalités, puisqu'elles se
! révéleront à lui par un état équivalent. Si l'on ajoute
que la rééducation faite à partir de S' a rendu à S'B une grande partie des notions acquises par SA antérieure- \S' ment à la vingtième année, on comprendra encore mieux que la différence entre les deux sommes de sensibilité soit moins accusée et que leur rapport devienne si petit qu'il se confonde presque avec l'égalité. Fie 17 Mais une chose nous frappe immédiatement, c'est
que ce que je viens de dire pour la sensibilité s'applique à la mémoire et à la personnalité. La ligne SA représente la sensibilité prime, avec ses différentes lacunes remplies parla sensibilité S'B. Mais elle représente aussi la série des souvenirs du sujet et sa personnalité. Ces trois choses, sensibilité, mémoire, personnalité, sont corrélatives l'une de l'autre.
Je ne veux pour le moment m'occuper que des rapports de la mémoire avec la sensibilité. Ils sont si frappants que les auteurs même qui ne les considèrent pas comme fondamentaux remarquent, en passant, qu'en même temps que les souvenirs reviennent chez un sujet anesthésique, sa sensibilité reparaît. « Les caractères psychologiques de l'amnésie des hystériques, dit M. P. Janet, sont tellement semblables à ceux de leur anesthésie, qu'il nous semble possible de suivre dans l'exposition le même ordre et de présenter les mêmes remarques. »
Ce sont en effet deux choses marchant parallèlement, et cela par la raison que la mémoire est fonction de la sensibilité. Le même auteur cite le cas d'une malade ayant eu une amnésie rétrograde et qui, même dans le sommeil hypnotique, ne pouvait retrouver ses souvenirs perdus. Un beau jour, en état de somnambulisme hypnotique,
elle lui raconta tout ce qu'elle paraissait avoir oublié, et M. P. Janet remarqua qu'à ce moment sa sensibilité tactile et musculaire de tout le côté droit reparaissait, tandis que dans les autres états elle était anesthésique totale. Pendant les trois mois dont le souvenir avait été perdu elleétait égalementhémianesthésique gauche. Cette constatation prouve que le sujet dont il est question était dans un état de vigilambulisme complet pendant qu'elle présentait son amnésie. Hystérique hémianesthésique, elle devient tout d'un coup anesthésique complète à un moment donné, et d'un somnambulisme relatif elle tombe dans un somnambulisme complet avec anesthésie complète, d'où amnésie de toute la période antérieure. C'est parce que le passage s'est fait brusquement que l'amnésie rétrograde s'est produite, de même aussi que la paralysie complète se produit quand l'anesthésie survient brusquement. Dans les trois mois dont elle a perdu le souvenir elle était hémianesthésique, dit-on. C'est dire, pour nous, qu'elle était à demi endormie, et que par conséquent toutes les impressions, toutes les images étaient assez faibles. Tout à coup elle tombe en état de vigïlambulisme complet, sans transition; elle passe d'un état relativement fort à un état très faible. Dès lors elle esl incapable d'évoquer les images déjà affaiblies de cet état précédent. Elle peut au contraire le faire pour les images anciennes, antérieures à son premier état, et qui, grâce à leur intensité, ont pu supporter un affaiblissement sans disparaître.
Je dis donc que l'amnésie est liée à de l'anesthésie dans tous les cas. Il y a lieu de distinguer entre les cas.
Dans les amnésies systématisées cela est hors de doute, je crois. Le sujet qui a de l'anesthésie totale d'un membre, qui en ignore l'existence quand il ne le voit pas, doit forcément l'oublier. Ici l'amnésie du membre est liée étroitement à l'anesthésie localisée. Mais quand on voit le souvenir d'une période complètement perdue reparaître en même temps que la sensibilité reparaît dans un côté du corps ou dans tout le corps, on se demande comment cette sensibilité des membres d'un côté peut réveiller des souvenirs autres que ceux liés aux impressions mêmes de ces membres, et qui ne sont qu'une très minime partie des souvenirs que le sujet a dû emmagasiner pendant la période dont il a perdu le souvenir.
Il est certain que formulée de cette façon la relation entre l'anesthésie et l'amnésie paraîtrait invraisemblable et insoutenable. Aussi n'est-ce pas ce que nous prétendons. Pour nous le retour de la sensibilité n'est qu'une manifestation du réveil des centres nerveux. C'est l'anesthésie de ces centres, entraînant la perte de sensibilité des membres, qui cause la perte des souvenirs. Le même engourdis-
sèment qui pèse sur les cellules de la zone sensitive motrice, sur les centres sensoriels, pèse également sur les autres centres où sont emmagasinées les images servant à former nos idées. Que cet engourdissement cesse, je le constate aussitôt, et par le retour de la sensibilité et par le retour des souvenirs. Ce n'est pas le retour de la sensibilité du côté droit du corps qui a ramené le souvenir des trois mois passés, c'est parce que la malade s'est réveillée de son engourdissement profond qui lui avait fait perdre brusquement et les images les plus récentes et la sensibilité du côté droit. Les deux choses ont été corrélatives. Le retour de la mémoire indique le réveil du cerveau au même titre que le retour de la sensibilité. Quand les deux choses ont été perdues ensemble, le réveil les ramène ensemble. L'amnésie n'est qu'une anesthésie ; c'est l'anesthésie de certaines régions du cerveau, des régions d'élaboration des idées.
L'amnésie d'un membre paralysé et anesthésie n'est pas une vraie amnésie, les amnésies systémasées ne sont pas des amnésies. Un sujet qui a une monoplégie flasque n'oublie pas qu'il a un membre; seulement il n'y pense pas, parce que rien ne lui en donne la sensation, parce qu'aucune impression cénesthésique ne parvient à son cerveau.
On oppose à cette subordination de la mémoire à la sensibilité, que la disparition d'une certaine sensation et d'une certaine image peut fort bien ne pas donner lieu à tous les oublis que l'on devrait prévoir si elle était exacte, parce qu'il y a des suppléances et que le souvenir d'une même chose peut être représenté dans notre esprit par des images d'ordre différent, motrices, visuelles, auditives, etc. Rien n'est plus exact; mais si, pour être complet, tel souvenir comporte par exemple des images de ces trois ordres, et que celles de deux ordres soient absentes, le souvenir ne sera pas complet ; il y aura un affaiblissement de la mémoire, et qui sera en rapport avec l'anesthésie des centres où sont fixés les deux ordres d'images manquant. On ne saurait donc dire que le souvenir est complet ; il y a en réalité une amnésie pour certains éléments du souvenir, et cette amnésie tient à l'engourdissement des centres où sont fixés ces éléments.
On a cité des cas où les souvenirs de toute une période de l'existence reparaissaient, où toute la personnalité du sujet variait avec le retour ou la perte de la sensibilité de certaines régions, et on a remarqué avec raison que certaines images ont une importance telle dans notre esprit qu'elles servent de centre de ralliement à une série d'autres souvenirs, de telle sorte que la perte de ces images entraîne
des amnésies qui paraissent disproportionnées avec l'anesthésie qui les produit. Si l'on admet notre théorie du somnambulisme, ces faits s'expliquent très facilement. En réalité cette disproportion n'existe pas. Un sujet, paraplégique pendant un an et guéri, reperd en redevenant paraplégique tous les souvenirs du temps qui a succédé à sa guérison, et se retrouve dans l'état de personnalité où il était au moment de la première attaque de paraplégie. Est-ce l'anesthésie de ses jambes qui entraîne la perte des souvenirs, où les impressions liées à ses jambes n'ont qu'une très faible place? Non. Mais s'il était paraplégique c'est qu'il était anesthésié, c'est-à-dire que son cerveau n'était pas seulement engourdi, endormi, dans la région motrice correspondant à ses membres inférieurs, mais dans toute son étendue, ainsi que le prouvent les anesthésies plus ou moins étendues et profondes dont le reste de son corps et ses sens étaient le siège, ainsi que le prouve encore l'insomnie qui est la règle dans ces cas. Il guérit, c'est-à-dire qu'il se réveille, reprend sa sensibilité normale. Puis sous une influence quelconque il retombe paraplégique. Que se passe-t-il, et à quoi cela est-il dû ? A ce qu'il est redevenu anesthésique des membres inférieurs comme il l'était autrefois. Mais s'il est redevenu anesthésique au même point, c'est qu'il est retombé au même degré de somnambulisme, et, dès lors, que son cerveau est anesthésié ou engourdi comme il l'était à ce moment. Il a alors identiquement les mêmes impressions cénesthésiques qu'autrefois. Il lui est donc impossible de différencier son moi actuel de ce moi ancien et, dès lors, il confond les deux qui lui paraissent continus, d'où suppression de tous les souvenirs, qui ne sont que des images faibles en comparaison des impressions cénesthésiques actuelles. D'ailleurs, cette amnésie est beaucoup moins nette qu'on ne le dit. Elle l'est surtout lorsqu'on ferme les yeux du sujet et qu'ainsi rien ne vient ébranler ses impressions intérieures. Mais, les yeux ouverts, il y a plutôt de la confusion. Il est étonné de ce qu'il voit autour de lui, de la non concordance de son sentiment interne avec le monde extérieur. Par moments il se croit à l'époque réelle, dans d'autres à l'époque où il était malade pour la première fois. Si cet état a été provoqué artificiellement, il ne tarde pas à s'atténuer, et, à la suite d'une crise le plus souvent, ou de confusion des idées avec vives douleurs de tête, il disparaît. S'il est survenu spontanément, il peut au contraire persister, mais l'amnésie n'est jamais aussi absolue qu'on veut bien le dire. C'est de la confusion mentale, dans laquelle l'état de personnalité d'autrefois l'emporte sur la personnalité actuelle, mais ne la submerge pas complètement, et la laisse reparaître par lueurs. Ce n'est pas parce qu'on a déterminé de
la paraplégie qu'on a amené l'amnésie, c'est parce que cette paraplégie suppose un état d'anesthésie spécial dans lequel le sujet se trouve replongé, et que cet état est celui dans lequel il était autrefois. Son moi actuel ne lui paraît donc pas différent de l'ancien, et c'est ce qui explique qu'il ne puisse plus le localiser dans le temps.
Mais, dira-t-on, son moi actuel diffère cependant de l'ancien en ce sens que, depuis, il a acquis de nouvelles images? Gela est vrai, mais l'anesthésie, qui paraît la même qu'autrefois, est en réalité plus profonde, puisqu'elle entraîne la perte de ces nouvelles images. Quand on ne constate pas de régression de la mémoire et de la personnalité, c'est que l'anesthésie, tout en paraissant aussi profonde, grâce à nos grossiers moyens d'investigation, ne l'est pas en réalité. C'est un fait que j'ai constaté maintes fois, et qui ne peut être discerné que lorsqu'on a la grande habitude d'observer un sujet, et de saisir les moindres nuances de la sensibilité d'après ses modes réactionnels.
Je suis arrivé ainsi avec certains des sujets que je cite à reconnaître exactement l'état de sensibilité des diverses parties de leur corps, rien qu'à leur examen à l'œil nu, par la façon dont ils réagissaient, et à saisir des nuances imperceptibles au premier abord. J'avais de plus un moyen de contrôle qui consistait à leur rendre leur sensibilité et à voir de combien elle était perdue, d'après le temps mis à la recouvrer et les réactions elles-mêmes. On trouvera dans mes observations de nombreux exemples où le retour de la sensibilité amène la régression des souvenirs et delà personnalité, ou au contraire ne la ramène pas. Nous en examinerons les raisons à propos de la personnalité. Contentons nous de dire en ce moment que les raisons de la perte ou non de ces souvenirs sont identiquement les mêmes. Tout réside dans des variations delà sensibilité, de lacénesthésie cérébrale en particulier.
Si en effet nous nous reportons aux réactions qui accompagnent le retour de la sensibilité de la tête, du cerveau, nous voyons que la réapparition des souvenirs en est une des principales. C'est la réaction psychologique. Mes recherches m'ont en effet permis non seulement d'étudier la façon dont l'amnésie se produisait, mais encore celle dont la mémoire revenait ce qui est au moins aussi intéressant et l'est même davantage, car, de même que la sensibilité, la mémoire se perd sans donner de grandes réactions ; par contre, comme elle aussi, elle se reconstitue en procédant graduellement et s'accompagnant de sensations particulières et de réactions dans un ordre déterminé résultant, comme nous l'avons vu, du réveil du cerveau dans ses régions intellectuelles.
LES ABOULIES
On peut constater dans l'hystérie tous les degrés d'aboulie, depuis la stupeur jusqu'à la simple hésitation dans les actes ou les déterminations. C'est souvent un des premiers troubles constatés par l'entourage des malades quand l'hystérie se développe, et nous allons en voir plus loin la raison. Je ne suivrai pas les auteurs qui distinguent des aboulies systématisées et des aboulies locales ou générales, comme M. Pierre Janet. La volonté n'est qu'une résultante, comme la conscience et la personnalité, et non une fonction primordiale comme la motricité ou la sensibilité. Il faut donc étudier ses origines.
Pour vouloir agir il faut savoir comment il faut faire pour agir, et ensuite avoir un mobile net et conscient pour agir. On a confondu ensemble tous ces éléments de la volonté chez les hystériques, et c'est ce qui fait que certains troubles moteurs sont considérés par les uns comme des paralysies psychiques du mouvement, par les autres comme des aboulies, par d'autres encore comme des amnésies. Tel est le cas de l'abasie dont j'ai deux fois déjà montré le mécanisme, et établi les rapports avec l'état de la sensibilité interne. Je n'y reviens donc pas ici. Mais je crois qu'on peut mettre tout le monde d'accord en disant qu'il ne s'agit dans ces cas de soi-disant aboulies systématisées, ni de paralysie motrice, ni d'amnésie, ni d'aboulie, séparément, mais de tout cela à la fois si l'on veut, car ces trois choses ne sont elles-mêmes que la conséquence d'un état spécial de la sensibilité, d'un degré particulier d'anesthésie. Il est quelquefois extrêmement léger, d'où l'erreur où l'on est tombé en disant qu'on n'observait pas de troubles de sensibilité dans ces cas. Cela tient tout simplement à ce que ceux-ci sont trop légers pour être appréciés objectivement. Mais il suffit, pour se rendre compte de leur existence, de comparer l'état de la sensibilité avant et après la guérison et l'on s'aperçoit qu'elle est beaucoup plus vive après, ce qui démontre qu'elle était au-dessous de la normale avant.
Je n'insisterai pas davantage sur ce que M. Pierre Janet appelle l'aboulie du sommeil. Si les hystériques ne dorment pas, ce n'est pas qu'elles ne veulent pas; cela leur est parfaitement indifférent. C'est simplement qu'elles ne peuvent pas dormir de deux sommeils différents à la fois, l'un normal et l'autre pathologique. Or j'ai suffisamment démontré, dans les chapitres précédents, que les hystériques ne dorment pas naturellement parce qu'elles sont en
état de somnambulisme ou de vigilambulisme, pour ne pas y revenir en ce moment.
Quand on lit ce qu'on a écrit sur l'aboulie hystérique on est frappé de la confusion qui règne sur ce qu'il faut comprendre sous ce terme. On y trouve de tout : des amnésies, des idées fixes, de l'aprosexie, des troubles de la personnalité, des troubles du caractère, etc., etc. C'est une sorte de caput mortuuni où l'on range tous les phénomènes qu'on ne comprend pas bien, et dont on tire des conséquences à perte de vue. Il faut savoir se borner et pour cela préciser les choses et les dénominations.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, vouloir agir c'est savoir comment on peut agir et avoir un mobile assez fort, assez logique pour passer de l'idée à l'acte. Pour qu'il y ait véritablement aboulie il faut que ces deux termes corrélatifs fassent défaut. Sinon le défaut d'action relève d'une autre cause que l'aboulie. Un paraplégique organique sent qu'il ne peut pas remuer son bras, et voudrait cependant le remuer ; on ne le traite pas d'aboulique. Une hystérique a une anesthésie absolue des membres inférieurs au point de ne plus s'apercevoir de leur existence si elle ne les regarde pas, elle veut les remuer ; elle ne peut pas ; ce n'est pas une aboulique, c'est une paralytique. Un individu sent qu'il peut se lever de sa chaise, mais ne s'aperçoit pas des mobiles qui devraient l'y décider ; ce n'est pas encore un aboulique. Voilà un autre individu qui, étant assis, voit un danger qui le menace ; il veut se lever pour fuir ; il sent que ses jambes peuvent se mouvoir, et cependant la terreur l'immobilise et il est incapable de se lever comme il le devait. Sa volonté est paralysée ; c'est un aboulique momentané. Enfin voici une dernière personne assise dans un salon. Elle sait qu'il est temps qu'elle se retire; elle sent parfaitement qu'elle a la libre disposition de ses mouvements ; mais elle est timide, ne sait comment choisir le moment opportun, et reste immobile malgré son désir de s'en aller. C'est encore un trouble de la volonté, de l'aboulie .
Si l'on ne considère que le fait matériel, il n'y a aucune différence apparente entre ces cinq individus, et cependant on donne aux deux premiers l'épithète de paralytiques, au troisième celle de distrait, aux deux derniers celle d'abouliques. C'est que dans ces deux cas seulement les conditions requises pour qu'il y ait « acte volontaire » sont réunies : la conscience de ce qu'il faut faire pour agir, et la conscience de la nécessité des mobiles qui poussent à agir. Comment et pourquoi alors l'acte ne s'accomplit-il pas? C'est ce qu'il nous faut maintenant rechercher.
Etudions séparément les deux conditions nécessaires à l'exercice de ce que l'on est convenu d'appeler la volonté, et voyons comment elles sont réalisées chez les hystériques.
Premier point : il faut, pour vouloir agir, sentir qu'on peut agir. Or les hystériques sentent-elles qu'elles peuvent agir? Quand elles sont complètement anesthésiques, que leur sensibilité interne est perdue comme leur sensibilité externe, d'une façon complète, absolue, il y a paralysie flasque, inconscience totale de l'existence des parties anesthésiées. Elles ne peuvent même pas avoir l'idée de vouloir faire agir un membre qui leur semble ordinairement, même quand elles le regardent, ne pas leur appartenir. Jeanne Dès., paraplégique, étant assise les jambes allongées, a un pied qui dépasse sa robe. Je le lui montre en disant : « A qui est ce pied-là? » « Je ne sais pas, » me répond-elle. Yvonne regarde un matin dans son lit sa main gauche anesthésiée, sans voir le bras caché sous la couverture, et met longtemps à savoir si cette main est bien à elle. Quand l'anesthésie est à ce point profonde qu'un membre puisse paraître à celui à qui il appartient comme un corps étranger qui lui est accroché, on ne peut pas s'étonner qu'il ne lui vienne pas à l'idée de le mouvoir.
Il n'est pas nécessaire d'ailleurs qu'il y ait paralysie pour que cette impression ait lieu. On la rencontre aussi fréquemment quand il y a conservation des mouvements, lesquels se font alors d'une façon automatique, sans participation de la conscience, et par conséquent de la volonté. C'est ce qui explique la remarque qu'on a faite que dans l'aboulie les actes anciens ou les actes automatiques secondaires sont conservés, et que l'aboulie ne se montre que lorsqu'il s'agit d'actes nouveaux. Il y a à cela une raison toute naturelle et toute physiologique, identique à celle qui régit l'habitude. La facilité avec laquelle nous faisons un acte qui nous est habituel provient de ce que nous le faisons « sans y penser », subconsciemment, automatiquement, que nous laissons le centre cérébral, où s'est emmagasinée l'image de cet acte, fonctionner seul. Dans l'hystérie où les centres sont livrés à leur propre fonctionnement par suite de l'état de vigilambulisme plus ou moins profond, plus ou moins généralisé, il n'est donc pas surprenant de voir la conservation des actes automaliques secondaires, des actes anciens habituels, et comme conséquence logique l'antipathie des sujets pour tout acte nouveau qui demande, pour être exécuté, des images très nettes, très conscientes.
Mais au lieu que l'anesthésie soit aussi accentuée, elle peut être seulement atténuée. Or nous avons vu dans le second chapitre que lorsqu'il y avait seulement une légère diminution de la sensibilité
musculaire, on observait tous les troubles d'incoordination motrice, tels que tremblement, athétose, mouvements choréiformes, et une lourdeur des membres quelquefois considérable. Dans tous ces cas par conséquent, le premier terme de l'acte volontaire manque, ou est altéré. Le sujet n'a qu'imparfaitement le sentiment de pouvoir agir, et nous avons vu, à propos de la fatigue qui accompagne le retour incomplet de la sensibilité, que les sujets ont une sensation de faiblesse qui les empêche aussi d'agir. Ils sont en somme dans le cas d'un homme fatigué, qui a de la difficulté à se remettre en mouvement, quoiqu'il en voie la nécessité et sache qu'à la rigueur il pourra le faire. L'hystérique qui n'est pas sûre de ses mouvements, par suite de tremblement ou de tout autre trouble moteur, et qui, en outre, éprouve une sensation de fatigue assez grande, ne se soucie pas d'agir, et cela me semble tout naturel. Tout individu qui se trouverait dans les mêmes conditions pour une autre cause que l'hystérie en ferait autant. Ainsi chez l'hystérique la perception du pouvoir d'agir est ou abolie, ou atténuée. Quand Tanesthésie est absolue qu'il y a paralysie motrice complète, le sujet est inconscient de l'existence de son membre et ne peut même pas avoir l'idée d'agir ; quand elle est assez développée pour que les centres fonctionnent encore, les mouvements automatiques primaires ou secondaires sont conservés et il n'y a que les mouvements qui demandent de nouvelles images kinesthésiques qui soient impossibles ou difficiles ; quand enfin la sensibilité, tout en étant imparfaite, est assez revenue pour qu'il y ait une demi-conscience de l'état du membre à mouvoir, il y a lenteur, hésitation à agir, par suite de la sensation de fatigue ou de l'incoordination motrice qui sont la conséquence de l'état de la sensibilité.
Second point : il faut avoir la conscience nette des mobiles qui vous poussent à agir. L'hystérique a-t-elle cette conscience nette? Pas davantage, et cela pour plusieurs raisons : l'affaiblissement de la perception des sensations externes ; l'aprosexie, qu'il ne faut pas confondre avec l'inattention ; la déformation des images externes , le dédoublement de la personnalité ; l'amnésie.
Le cas d'Alice (II, 14) rend assez bien compte de ce qu'on peut observer sous ce rapport. Aussi le rappellerai-je avant d'entrer dans la discussion du second point de notre proposition. Cette jeune fille, ancienne hystérique, devenue sage-femme dans un hôpital de Paris, fit une rechute, redevint anasthésique, cessa naturellement de dormir et présenta de nouveaux accidents. Interrogée pendant l'état d'hypnose, elle m'explique que lorsqu'elle est fatiguée elle se
couche un soir et ne se réveille plus, c'est-à-dire qu'elle passe en état de vigilambulisme, car elle continue à faire son service. « C'est bizarre, dit-elle, je ne dors pas et cependant je ne suis pas éveillée. » Dans cet état de demi-sommeil il lui semble qu'elle ne vit pas de la même vie que les gens qui l'entourent, et qui lui paraissent des fantoches. « Comme on voit drôlement les choses : on ne voit pas les choses ni les gens comme ils sont, dit-elle. On ne les voit pas avec la même figure. Quand on a connu les gens étant endormie et qu'on les voit éveillée, on ne les reconnaît plus. » Elle attribue de se fatiguer plus que les autres dans son travail à ce qu'elle n'est jamais très sûre de ce qu'elle fait. Quand elle est dans le demi-sommeil, dans un vigilambulisme léger, elle est inquiète de ce qu'elle fait, car elle n'est jamais sûre de rien. Quand elle est complètement vigilambule, elle ne sait plus ce qu'elle fait et ne peut plus travailler.
Un jour, à la suite d'attaques délirantes, elle avait du bégaiement et sentait sa tête « comme une éponge ratatinée, et qui mourait par places peu à peu » . Elle était complètement aboulique et incapable de faire un mouvement volontaire : « Je ne peux pas vouloir, me disaitelle ; je voudrais me moucher et je ne peux pas vouloir porter mon mouchoir à mon nez. » A ce moment elle était anesthésique de tout le corps et de la tête. Je me contentai de lui faire sentir sa tête. Après les réactions habituelles elle se réveilla et n'avait plus d'aboulie, ni d'impuissance motrice. Quelques jours après, elle fut reprise des mêmes phénomènes du côté de la tête. Cette fois l'absence de volonté se traduisit par des impulsions auxquelles elle ne pouvait résister. Elle se mit à chanter sans pouvoir s'en empêcher et, quoiqu'elle n'en eût guère envie, sortit, alla faire des visites, qu'elle n'avait pas du tout eu l'intention de faire ce jour-là.
Examinons maintenant la part que les divers phénomènes que nous avons cités comme éléments de l'aboulie prennent à sa formation.
Pour qu'on puisse choisir entre plusieurs déterminations à prendre, pour qu'on puisse simplement se décider entre l'action et l'inaction, il faut apercevoir nettement les mobiles que l'on peut avoir, il faut qu'on en ait une représentation précise si c'est un acte nouveau, ou une image claire si c'est un acte déjà exécuté. Or, chez les hystériques, ces deux phénomènes sont atténués, quelquefois dans une proportion considérable, par suite de l'engourdissement, du sommeil des centres cérébraux. Toutes les impressions sensitives et sensorielles étant affaiblies ne déterminent plus en eux les réactions motrices correspondantes. Il faut, pour déterminer un mouvement, une excitation d'une certaine intensité. Cette intensité des excitations étant
très diminuée, elle devient insuffisante pour lui fournir un mobile d'action. Nous qui jugeons d'après ce que nous ressentirions et ferions sous l'influence de l'excitation qui laisse indifférente une hystérique, nous nous étonnons et attribuons à un manque de volonté son apathie. En réalité, nous n'agirions pas plus qu'elle si nous n'avions perçu qu'une excitation égale à celle qui a atteint son centre moteur. C'est donc au trouble de la perception des excitations venues du dehors qu'il faut attribuer le non-vouloir des hystériques dans beaucoup de cas.
Au lieu que ce soit à une excitation extérieure qu'elles aient à obéir, supposons que ce soit à une image ancienne, à une idée, à un sentiment quelconque, en un mot à un stimulus interne. La question n'est pas modifiée pour cela. Que la représentation de l'acte à accomplir s'offre à nous sous forme d'une sensation réelle, actuelle, ou d'une image ancienne, d'un souvenir, le résultat est toujours le même, sauf que dans ce dernier cas le stimulus est moins fort encore que dans le premier cas, une image ancienne étant toujours plus faible qu'une sensation actuelle. Mais si nous considérons que les centres où ces images sont emmagasinées sont plus ou moins endormis, fonctionnent au minimum, et réagissent très peu sur les autres centres, nous ne serons pas surpris de voir que dans ces conditions l'acte suit encore plus difticilement l'idée ou le sentiment, qui à l'état normal le détermineraient.
Mais les sensations et les images ne sont pas seulement atténuées, elles sont encore déformées. Nous venons de voir Alice à qui il semble que tous les gens qui l'entourent sont des fantoches. Jeanne Dès. (XVII, 268) a une crise de nuage, et s'affole en voyant tous les objets et les gens rouges autour d'elle. J'ai cité Yvonne qui, arrivant en gare à Paris, n'entend rien, s'étonne du silence de la ville, ne voit les maisons que jusqu'au premier étage. Cette idée que les gens qui vous entourent sont des mécaniques, des personnages de comédie, que soi-même on est une mécanique, ou un personnage de roman, est très fréquente dans les cas de grande hystérie, de vigilambulisme, mais passe souvent inaperçue parce que les malades n'osent pas l'avouer. Ce qui se passe au réveil prouve mieux que tout ce qu'on pourrait raconter les impressions singulières que les gens et les objets produisent sur ces cerveaux endormis. Leur étonnement, l'impression que ce qu'ils voient est « drôle », est « bizarre », mon. trent bien que ces malades avaient coutume de considérer les choses d'une façon toute différente. Habitués par exemple à voir les objets jaunes, bleus, ou réciproquement, il est naturel qu'ils soient
surpris de les voir de leur couleur réelle. Mais cette expression de « drôle » qu'ils ont pour traduire leurs impressions, d'une façon presque générale, mérite d'être remarquée. C'est qu'en effet ce qu'ils éprouvent est indéfinissable. Ils reconnaissent les choses, les gens, mais ils trouvent qu'ils sont changés sans pouvoir dire en quoi. Il semble que pendant leur vigilambulisme tout leur paraissait flou, estompé, couvert d'un brouillard, de formes imprécises et changeantes. Et cet étonnement qu'ils traduisent, qu'ils avouent spontanément quand ils sortent de leur état de sommeil, il existe aussi pendant ce sommeil, leurs impressions contrastant avec leurs idées, avec ce qu'ils ont appris, avec ce qu'ils entendent dire autour d'eux. « Est-elle bête, Marie, me disait Marie-Louise, elle prétend que les feuilles sont vertes; elles sont bleues! » Mais elle se serait bien gardée d'avouer cela devant d'autres personnes, et elle se contentait de s'étonner intérieurement.
Transportons ces troubles sensoriels dans le domaine moral ou intellectuel où il n'est pas difficile de les vérifier, et nous comprendrons sans peine qu'en présence de faits, d'idées ou de sentiments en complet désaccord avec leurs impressions, ou les idées et sentiments qu'ils ont appris à reconnaître comme normaux, les hystériques ne sachent plus comment agir et paraissent manquer de volonté. Ils sont dans le cas d'un homme qui, dans la nuit, distinguant mal les objets, s'effraie d'un tronc d'arbre qu'il prend pour un malfaiteur, hésite à avancer, et s'arrête jusqu'à ce qu'il soit convaincu, par d'autres raisons que ses impressions visuelles, qu'il n'en est rien.
S'il était passé là en plein jour, il aurait eu la perception nette de ce tronc d'arbre et aurait continué sa route sans hésitation. Son doute et l'arrêt qu'a subi sa volonté résultent tout simplement de l'imperfection de sa sensation visuelle. L'hystérique ayant toutes ses sensations diminuées et déformées est donc continuellement en proie aux mêmes hésitations, et ne comprend pas ce qu'elle éprouve ; nous croyons que c'est un défaut de volonté, alors que c'est un défaut de sensibilité, de perception, qui les empêche d'agir.
Il est un sentiment, résultant de ces déformations des images sensorielles, qui contribue encore à leur soi-disant aboulie. C'est le doute. C'est aussi que tout est difficile à faire, à comprendre. Yvonne se demande comment sa mère peut si facilement, en longeant une file de voitures dans une gare, savoir comment les unes sont libres et les autres retenues. Tout lui parait difficile à faire. Un
de mes malades, quand il commençait à devenir vigilambule se posait des questions continuelles sur tout ce qu'il voyait autour de lui, et admirait l'adresse et l'habileté des ouvriers. 11 se demandait comment on pouvait faire les moindres objets, un verre, une chaise, etc. Il posait des questions à perte de vue sur tout et avait une admiration naïve pour les actes les plus simples : il enviait la facilité, l'aisance avec laquelle, par exemple, il voyait des gens, dans un café, accrocher leur chapeau, ôter leur pardessus, jouer aux cartes, etc.
Ce sentiment tient à diverses causes. D'abord à cette impression d'impuissance, de fatigue, à cette incertitude des mouvements, qui accompagnent les premiers degrés de la diminution de la sensibilité, et qui se traduisent en effet objectivement par de la lenteur, de la gaucherie, de l'hésitation des mouvements. Le sujet qui a ces impressions personnelles, qui sent qu'il ne pourrait pas agir avec la même aisance, la même rapidité, la même adresse que les autres personnes, les envie ou les admire, et son étonnement des difficultés qu'il trouve à tout autour de lui provient de ce qu il se sentirait incapable de les vaincre.
Gela tient encore à ce qu'il n'est sûr de rien. « Quand je suis dans le demi-sommeil, dit Alice (II, 15), je suis inquiète de ce que je fais, je ne suis jamais sûre de rien. » Hermine (VIII, 79), à demi réveillée, a un jour une sorte d'éclatement dans la tête (indice de réveil) et aussitôt elle a la notion très claire de tout. « Elle aurait pu affirmer, dit-elle, ce qu'elle savait et se rappelait, tandis que, lorsque sa tête est redevenue douloureuse (c'est-à-dire lorsqu'elle est en vigilambulisme), elle n'est sûre de rien, se rappelle tout vaguement, sans oser rien affirmer, ne sachant pas si ce qu'elle pense appartient au rêve ou à la réalité. » Or quand elle avait eu cette sensation dans la tête, elle avait recouvré subitement sa sensibilité ; elle s'était sentie vivre et respirer et s'était trouvée très bien. La certitude paraît donc liée à l'état de la sensibilité, à l'état cénesthésique du cerveau.
Gomme conséquence de l'incertitude, on observe le caprice. Ce n'est pas pour leur plaisir que les hystériques sont capricieuses; elles en souffrent quelquefois beaucoup. C'est en vertu, en partie, de leur état de doute. Quand il s'agit de faire quelque chose, elles obéissent au premier mobile qui se présente, d'une façon impulsive ; qu'un second surgisse, elles lui obéissent de même, et ainsi de suite, de sorte qu'elles changent d'idées plusieurs fois sans se décider à rien, parce que, à aucun moment, elles ne groupent ensemble les mobiles pour et contre, et ne les mettent en balance pour se déterminer. Ils leur apparaissent successivement et non ensemble. Mais cette l'hystérie. — i. 29
succession ne se fait pas au hasard, et certains faits que j'ai observés me permettent de penser qu'il se produit dans chaque centre quelque chose d'analogue à ce qui se passe dans le cas de régression de la personnalité, et que les mobiles se présentent dans l'ordre où ils se sont déjà présentés dans le cours de l'existence, dans des circonstances analogues à celle où il s'agit de prendre actuellement une décision. Mais c'est un point trop délicat, en raison des moyens de le contrôler, pour que j'affirme cette opinion, bien que logiquement conciliable avec tout ce qui précède.
Le dédoublement de la personnalité entre aussi en ligne de compte dans l'impuissance où se trouvent souvent les hystériques de vouloir. Nous savons combien ce dédoublement de la personnalité est fréquent. Quoique nous ne l'ayons pas encore étudié d'une façon spéciale, nous avons eu assez souvent l'occasion d'en parler pour voir qu'il tient à une inégalité dans la répartition de la sensibilité ou de l'anesthésie. On comprend alors à quelle confusion peut donner lieu un tel état et comment un sujet peut se trouver dans l'impossibitité d'agir, la personnalité A percevant assez nettement, par exemple, les mobiles d'action, et la personnalité B ne les percevant pas, la personnalité A ayant des sensations différentes de celles de la personnalité B. Alors même que la somme des mobiles de la personnalité A serait au maximum, elle ne pourra jamais égaler que la moitié de ceux qui détermineraient l'action, si la personnalité B était dans le même état que A, d'où diminution de moitié dans le stimulus nécessaire à l'action. Si maintenant on considère que, par suite des troubles perceptifs, les mobiles de B peuvent être en opposition avec ceux de A, ils vont contre-balancer ceux-ci, qui se trouveront ainsi tellement réduits que l'acte ne pourra pas se produire, faute de stimulus suffisant.
L'amnésie elle-même entre en jeu. Quand il y a à agir sous l'influence de mobiles anciens, il faut, en effet, avoir des images précises de ces mobiles. Or, nous avons vu que l'amnésie est une conséquence de l'état cénesthésique du cerveau. Si donc il y a amnésie complète, si les images qui devraient provoquer l'acte ne surgissent pas, il est de toute évidence qu'il ne saurait se produire. Dans le cas où elles surgissent, mais très faiblement, comme c'est le cas lorsque le cerveau est endormi, lorsque l'hystérie est confirmée, elles sont insuffisantes encore pour provoquer l'acte. On attribue, dans ce cas, l'absence d'action à de l'étourderie, à de la négligence, comme tout à l'heure on l'attribuait à du caprice.
Ainsi, les conditions du second terme de notre proposition, à savoir qu'il faut avoir une conscience nette des mobiles qui poussent à agir, ne sont pas moins difficilement remplies que celles du premier terme par les hystériques. Tout concourt à obnubiler cette conscience, à atténuer l'aperception des mobiles. Si on songe que, le plus souvent, les deux termes présentent les mêmes altérations, on sera étonné que les hystériques puissent encore agir comme elles le font. Cependant, comme c'est un fait, il faut admettre que nous n'avons pas, dans les considérations précédentes, examiné toutes les faces de la question. En effet, il nous reste deux points importants à étudier dans la question de la volonté chez les hystériques : l'attention et l'impulsion, qui sont les deux manifestations opposées de la volonté.
En ce qui concerne l'attention, je commencerai par m'élever contre la confusion qui a été faite de l'aprosexie et de l'aboulie. Ce sont deux choses absolument distinctes, bien que subordonnées l'une à l'autre. Vaprosexie est au premier chef un trouble de perception. Les hystériques la présentent, par conséquent, toujours à un degré quelconque. Elle consiste essentiellement en ceci que les sensations ne sont pas perçues, ou, du moins, d'une manière trop insuffisante pour être conscientes. Combien de fois n'est-il pas arrivé à tous ceux qui sont à même de voir des hystériques d'une façon suivie, de constater qu'elles lisent sans comprendre ce qu'elles lisent, qu'elles ne savent pas, à la fin d'un acte qu'elles viennent d'accomplir, si elles l'ont fait ou non, quand on leur ôte des yeux le résultat ? Combien de fois ne vous répondent- elles pas quand on leur demande ce qu'elles pensent, ce qu'elles lisent, et même quelquefois ce qu'elles font : « Je ne sais pas : je ne pense à rien ?» Et lorsqu'on s'est donné beaucoup de mal à leur démontrer quelque chose, et qu'on leur demande ce qu'elles en pensent : « Quoi donc? qu'est-ce que vous m'avez dit ; je n'ai pas compris? » Elles paraissaient cependant vous suivre très attentivement. Mais comme elles le disent elles-mêmes, « ça n'entre pas dans leur tête ». Ce sont des sons qui frappent leurs oreilles, ce sont des figures qui impressionnent leur rétine, et c'est tout : la parole n'est qu'un bruit, les idées lues ne sont qu'une vision de caractères d'imprimerie. Une de mes malades me disait : « Quand je m'engourdis, je ne comprends plus ce que je lis ; les mots n'ont plus de sens pour moi, autant lire du chinois. » Quand elle entendait un mot, elle le répétait comme un aphasique ayant de la surdité verbale et ne le comprenait pas.
Sans aller jusque-là en général, dès que les hystériques commencent à tomber dans le vigilambulisme, dès que leurs centres percep-
tifs s'endorment, s'engourdissent, elles présentent de l'aprosexie. Celle-ci est au prorata de leur vigilambulisme, absolument comme l'insomnie. Et c'est ainsi qu'elles arrivent à ne plus savoir le soir ce qu'elles ont fait le matin et même à une heure de distance, à vivre au jour le jour, à la minute la minute, à perdre complètement la notion de temps. Les crises de nuage, qui ne sont autre chose qu'un engourdissement plus profond, une chute dans un état de vigilambulisme plus accentué, et s'accompagnant d'une anesthcsie plus étendue, nous présentent, au maximum, ce qui existe à l'état habituel à un moindre degré.
L'aboulie n'a rien à voir là dedans, pas plus que l'amnésie. Lorsqu'une hystérique ne sait plus ce qu'elle vient de lire à l'instant même, ce n'est pas parce qu'elle en a perdu le souvenir, ce n'est pas parce qu'elle est incapable de faire un effort pour s'en souvenir, c'est tout simplement parce que les idées et les images n'ont pas impressionné son cerveau. J'aurais beau vouloir me souvenir de ce qu'on m'aurait montré derrière un écran opaque, je n'y parviendrais pas. Eh bien! l'hystérique a aussi un écran opaque entre son appareil sensoriel et son centre récepteur, et elle aura beau vouloir se rappeler ce qu'elle semble avoir vu, elle ne le pourra pas. Est-ce de l'aboulie, est-ce de l'amnésie? Non, c'est de l'aprosexie, quoique, si l'on s'en rapporle à son étymologie, ce mot soit absolument défectueux pour exprimer ce trouble de l'aperception. Le terme de non-aperception vaudrait mieux. En tout cas, les mots importent peu ; ce que je veux dire, c'est que l'aprosexie et l'inattention sont deux choses absolument différentes dans leur essence, et que la seconde est la conséquence de la première. Pour être attentif à une chose, il faut d'abord la percevoir, cela est de toute évidence. Or, les hystériques perçoivent peu ou pas. Toute la raison de leur inattention est là. Et la preuve, c'est que le jour où vous les réveillez, où, par suite, leurs sensations sont de nouveau perçues dans les centres cérébraux, elles recouvrent du même coup leur volonté, leur attention, leur activité.
L'attention volontaire est en raison inverse du degré de l'aprosexie. Aussi, dans les cas où l'anesthésie est légère, où le vigilambulisme est partiel, l'attention volontaire est-elle en partie conservée. Mais alors on ne remarque qu'une chose, c'est son affaiblissement, sans se préoccuper de rechercher si, d'un autre côté, il n'y a pas d'aprosexie, au sens où je viens de l'exposer. Cette inattention qui frappe, au début de l'hystérie, les parents de la jeune malade et ses maîtres qui constatent son défaut d'assiduité au travail, son étourderie, son insouciance, est le fait de la diminution de Taper-
ception. Ne voit-on pas l'aprosexie se développer chez les enfants qui ont des tumeurs adénoïdes, qui, en les empêchant d'entendio distinctement, les font passer pour des inattentifs par négligence, par mauvais vouloir. Enlevez-leur les tumeurs adénoïdes et leur attention reparaît? Est-ce la volonté qui s'est développée, ou si c'est la perception sensorielle? Rétablissez la netteté des sensations chez les hystériques, et vous verrez leur inattention, leur étourderie, leur insouciance disparaître.
Mais par contre fatiguez-les, épuisez leur système nerveux, engourdissez-les davantage, accentuez leur vigilambulisme, et vous allez voir l'aprosexie apparaître et avec elle disparaître tout pouvoir d'attention volontaire. Or, ce résultat est obtenu dès que vous essayez de stimuler, de forcer l'attention, comme on le fait généralement quand on croit qu'il s'agit d'un trouble de la volonté. On gronde, on punit l'enfant. Incapable déjà auparavant de suffire à sa tâche, par suite de la faiblesse constitutionnelle de son système nerveux, déjà fatigué par un travail qui, pour un être normal, n'est qu'un exercice, il dépense le peu d'énergie qui lui reste, se fatigue, s'épuise davantage, et ne tarde pas à s'engourdir, à s'endormir davantage, à devenir de plus en plus vigilambule et hystérique.
Aussi n'est-ce pas seulement par des troubles psychiques que cet état se traduit, mais par des troubles physiques : les douleurs de tête accompagnent cet effort, comme elles accompagnent les états d© nuage, comme elles accompagnent toutes les pertes de sensibilité cérébrale. On peut voir alors l'anesthésie envahir tout l'organisme. Est-ce, comme l'admet M. P. Janet, par distraction, le sujet n'étant occupé que du point sur lequel porte son attention ? Je ne le pense pas et je ne crois pas nécessaire, après tout ce que j'ai déjà dit, d'en donner la raison. Si du reste c'était par simple distraction, c'est qu'il y aurait compensation entre l'attention accordée d'une part, et supprimée de l'autre, ce ne serait en quelque sorte qu'une répartition particulière de l'attention, et l'on ne voit pas dès lors pourquoi il y aurait tant de fatigue, ni pourquoi, après cessation de l'attention, la distraction entraînant soi-disant l'anesthésie persisterait. On ne comprend pas davantage que, tout le pouvoir d'attention étant employé sur un seul point, il se montre dès le début très affaibli. Si on admet au contraire que l'inattention est la conséquence de l'aprosexie, laquelle est elle-même le résultat de l'engourdissement cérébral, on comprend que l'épuisement, la fatigue, provoquent un engourdissement plus marqué, qui entraîne un état d'aprosexie plus accentuée, et se traduit par l'anesthésie plus ou moins généralisée et les douleurs de tête, qui témoignent de l'anesthésie du cerveau.
L'enchaînement de tous ces phénomènes est dès lors clairement établi.
La clinique vient confirmer cette manière de voir. Si, au lieu de chercher à développer la volonté pour lutter contre cette inattention, on stimule au contraire la sensibilité, et si, au lieu de fatiguer l'attention en la fixant, on laisse reposer le sujet, on constate que, l'épuisement cessant, la sensibilité reparaît, et avec elle le pouvoir de perception en même temps que l'attention volontaire. La thérapeutique dans ces cas doit donc être basée sur une conception théorique juste, sous peine de produire, comme cela ne se voit que trop souvent, des effets plus désastreux que la maladie elle-même. Elle constitue dans le cas particulier qui nous occupe une véritable expérience de contrôle de la théorie que je soutiens.
En opposition avec l'attention volontaire se trouve V impulsion, c'est-à-dire l'action accomplie sans participation de la volonté réfléchie. Chez l'hystérique l'impulsion n'est jamais très violente, les réactions étant toujours amoindries, mais elle se présente sous la forme de l'automatisme. Si en effet les centres cérébraux fonctionnent isolément, si les phénomènes qui s'y passent sont trop faibles pour être conscients, le sujet ne peut pas intervenir pour les modifier par l'intervention d'autres centres. Tous les actes dépendant du centre en état de fonctionnement se déroulent donc régulièrement en vertu de leur enchaînement habituel, d'où la régularité, la périodicité de certains accidents hystériques. En effet, une fois le cerveau plongé dans un certain état de sommeil, il s'établit entre les centres ainsi endormis de nouveaux rapports, de nouvelles associations, résultant souvent de simples coïncidences, et n'ayant pas de lien logique. Chaque fois donc que l'un des deux termes de cette association se présentera, l'autre apparaîtra aussitôt. Aussi voit-on l'automatisme se développer en proportion directe de fanesthésie et du vigilambulisme. La chose est assez facile à comprendre et devient nette chez un sujet hémianesthésique, en comparant ce qui se passe des deux côtés. Chez une de mes malades je fais l'expérience suivante. Après lui avoir fait fermer les yeux, je prends son bras gauche anesthésique et lui fais décrire un mouvement de rotation. Abandonnée à elle-même, elle continue ce mouvement. Si je lui fais la même chose du côté droit qui est sensible, elle ne continue pas le mouvement lorsque je lâche son bras. Dans le premier cas, en effet, le sens musculaire étant aboli, elle ne perçoit pas les mouvements qu'accomplit son bras, qu'elle croit immobile; elle ne peut donc rien faire pour l'arrêter, puisqu'elle ne sait pas qu'il remue. Dans le second cas, au
contraire, elle perçoit tout ce qui se passe dans son bras, elle a conscience de tous les mouvements que je lui fais exécuter. Mais comme je ne lui donne pas l'ordre de continuer, et qu'elle n'a elle-même aucune raison de continuer le mouvement commencé, elle s'arrête. Si elle continue, c'est un mouvement volontaire ; dans le premier cas, au contraire, il est automatique, et cet automatisme tient à la perte du sens musculaire, c'est-à-dire à un degré d'anesthésie profonde. Tous les phénomènes automatiques que l'on rencontre chez les hystériques reconnaissent ainsi pour cause la perte de la sensibilité profonde.
Entre l'automatisme et la volonté réfléchie on peut observer tous les degrés, cela se comprend, mais je dois signaler un petit fait qui se rencontre fréquemment et qui mérite qu'on l'explique car il donne quelquefois l'apparence d'une aggravation, alors qu'au contraire c'est un signe d'amélioration ; je veux parler des cas où une hystérique, après avoir toujours exécuté facilement les ordres qu'on lui donnait, hésite dans leur accomplissement. Il semble que sa volonté diminue alors qu'elle paraît d'autre part s'améliorer et marcher vers la guérison. J'ai observé plusieurs fois ce phénomène et voici à quelle conclusion je suis arrivé. Pendant que la malade est complètement vigilambule, tous les actes qu'elle accomplit se font automatiquement, sans que la réflexion y prenne part, sans que la volonté y entre pour quoi que ce soit. Quand elle commence à aller mieux, à se réveiller, à recouvrer sa sensibilité, elle commence l'acte qu'on lui a commandé en ayant une conscience plus ou moins nette des raisons pour lesquelles elle agit; mais, par suite de la faiblesse de son attention, elle perd de vue ces mobiles, et dès lors hésite à continuer et quelquefois s'arrête. C'est alors qu'on la traite de paresseuse ou de désobéissante, tandis qu'en réalité elle est simplement incapable encore de suivre une idée un temps suffisant pour accomplir tout l'acte auquel elle a donné lieu, et que les impressions qui l'ont déterminée au début ne sont pas perçues avec assez d'intensité pour persister assez longtemps. Le sujet paraît donc dans ce cas avoir moins de volonté qu'il n'en avait quand il était plus gravement atteint. Puis, la guérison s'accentuant, cet état d'hésitation disparaît à son tour et la volonté réfléchie revient. Il est utile, quand on traite des hystériques, de connaître des particularités de ce genre, si on ne veut pas être exposé à considérer des améliorations comme des aggravations et réciproquement.
En résumé nous voyons que l'hystérique est dans les plus mau-
vaises conditions pour pouvoir agir par détermination réfléchie, faire preuve en somme de volonté. Quand il est encore en état d'agir, que sa sensibilité n'est pas assez perdue pour que ses sensations ne soient plus aperçues et conscientes, il n'est jamais sûr de ce qu'il fait. Il continue à le faire par habitude, mais tout ce qui est nouveau lui semble plus difficile, et il hésite. Quand enfin il y a anesthésie profonde, vigilambulisme complet, tout se fait automatiquement, et à un moment donné, si l'anesthésie est absolue, l'automatisme luimême disparaît, et il y a impotence fonctionnelle, paralysie complète. Comme on le voit, on ne peut pas dire à proprement parler qu'il y ait de véritables aboulies chez les hystériques. Ce qui existe, ce qui est la cause des troubles plus ou moins profonds de la volonté, c'est l'affaiblissement, qui peut aller jusqu'à l'abolition, des perceptions sensitives et sensorielles et des images anciennes emmagasinées dans les centres. La soi-disant aboulie hystérique n'est que la conséquence de l'anesthésie cérébrale, du sommeil des centres nerveux comme tous les autres troubles hystériques.
Je ne saurais en donner une preuve plus démonstrative que le fait suivant, qui s'est produit chez Marie-Louise, une grande hystérique vigilambule que j'ai déjà plusieurs fois citée. On l'avait traitée dans toutes les maisons de santé où elle était passée depuis plusieurs années par la suggestion hypnotique, et, à ce régime, son hystérie s'était complètement développée. Elle était dans un état de vigilambulisme profond, anesthésique totale, aprosexiqueau dernier degré, absolument aboulique et d'une auto-suggestibilité extrême. J'arrivai, non sans peine, à lutter contre toutes les suggestions qui lui avaient été faites, en lui rendant peu à peu sa sensibilité par morcellement. J'arrivai enfin au réveil général. Après une régression de sa personnalité à neuf ans en arrière, elle repassa par tous ses états de personnalité antérieurs, récupéra tous ses souvenirs dans leur ordre naturel. Elle approchait du moment où, se trouvant ramenée au jour réel où nous étions, elle allait se réveiller. Sa sensibilité s'aiguisait, sa tête se dégageait, il lui semblait qu'un voile se déchirait et ses idées lui apparaissaient plus nettes. La région frontale était encore un peu anesthésique, et c'était là qu'elle se plaignait de ressentir encore des tiraillements et de la confusion. Tout à coup elle s'écrie, le visage rayonnant : « Ah ! je n'obéis à personne maintenant; j'obéis à moi! » Elle songe en même temps au médecin qui l'avait suggestionnée autrefois ; elle croit l'entendre lui dire de n'obéir à personne d'autre que lui ; elle se révolte, et, à plusieurs reprises, elle répète que maintenant elle a sa volonté. Je n'avais cependant rien dit ni rien fait pour attirer son attention de
ce côté. Spontanément cependant, le retour du sentiment de sa libre volonté s'était fait en même temps que celui de la sensibilité des régions antérieures du cerveau. Aussi, une fois réveillée complètement, saute-t-elle toute joyeuse et courant à sa glace : « Ah! c'est moi maintenant ; je me retrouve ! » s'écrie-t-elle. Et elle m'explique, sans que je lui demande rien, que, depuis des années, elle se sent comme une machine, incapable de se diriger, qu'elle en souffre sans pouvoir réagir, et qu'elle avait du reste sans cesse le sentiment qu'elle obéissait à une volonté, à une force en dehors d'elle. Outre son intérêt au point de vue du rapport qui existe entre l'aboulie et l'anesthésie cérébrale, ce cas n'en est pas dépourvu non plus en ce qui concerne les merveilleux résultats de la suggestion hypnotique !