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RÉVEIL GÉNÉRAL

Chaque organe a donc une sensibilité propre. Cela, on le savait déjà; mais ce qu'on ignorait, c'était par quelles phases la sensibilité passait pour aller de zéro à la normale, et quelles sensations, quels phénomènes accompagnent ces diverses phases, ces divers degrés de la sensibilité. On a ainsi une sorte d'échelle qui permet, d'après ce que le sujet ressent, de savoir à quel degré sa sensibilité est perdue, et de juger par là du degré de la maladie. Je reviendrai plus loin sur cette donnée importante. Mais pour le

moment, il est nécessaire d'examiner ce qui se passe quand on procède au réveil de la sensibilité en bloc. J'ai dit déjà quelques mots du réveil général dans le premier chapitre, mais maintenant nous pouvons comprendre plus facilement les phénomènes qu'on observe.

Quand on a réveillé la sensibilité du sujet, partie par partie, par morcellement je puis dire, membre par membre, organe par organe, ce n'est pas tout. On a en quelque sorte construit un automate plus ou moins bien articulé, qui a tous ses mouvements, toutes ses sensations, mais auquel il manque cependant un sens spécial, le sens de la vie et du moi. Celui-ci paraît résulter de l'harmonie complète entre les diverses parties constituantes de l'organisme, ayant recouvré séparément leur fonctionnement normal, mais jouissant en quelque sorte ainsi d'une vie propre. L'individu se trouve en un mot formé d'un grand nombre de petites personnalités, d'un grand nombre d'individualités, mais qui ne forment qu'un agrégat et non une combinaison harmonique.

Ce sens de la vie, sur lequel il y aurait tant à dire, et sur lequel je ne puis malheureusement m'étendre ici sans sortir du cadre de cet ouvrage, est différent de la cénesthésie. Les impressions cénesthésiques sont simplement des impressions qui proviennent du fonctionnement de nos viscères et qui ne diffèrent que par là des impressions qui proviennent du fonctionnement de nos membres ou de nos appareils sensoriels. Mais la cénesthésie n'est ainsi qu'un ordre de sensations particulières ; ce n'est pas cette sensation spéciale par laquelle nous savons que toutes les parties de notre organisme fonctionnent sous la même influence, sous la môme direction, sont solidaires les unes aux autres, et ne forment en somme qu'une seule et même personne. C'est le sentiment de cette cohésion de notre organisme, de cette unité de notre personne, qui constitue le sentiment du moi, que nous donne ce sens de la vie.

Comme toutes les autres sensations, il est altéré, diminué dans l'hystérie. Comme tous les autres aussi il peut être réveillé d'une certaine façon, et l'on constate alors qu'il n'apparaît guère qu'à un certain moment de l'évolution de la sensibilité, et est le couronnement de la restauration complète de cette sensibilité.

Nous avons vu quels étaient les phénomènes sensitifs et moteurs accompagnant le retour de la sensibilité dans les membres, dans les viscères, dans les organes des sens, et dans le cerveau lui-même. Nous avons vu quelles sensations singulières et quels phénomènes psychiques se produisaient quand on faisait recouvrer au cerveau sa sensibilité. Ce qu'il nous faut voir maintenant, ce sont les phénomènes d'ensemble qui se produisent pour amener le réveil complet

de la conscience, de la personnalité, du moi, l'état normal en un mot, lequel n'est pas encore obtenu quand tous les organes séparément paraissent avoir recouvré leur sensibilité complète.

La lecture de mes observations montrera mieux que tout ce que je pourrais dire ici de quelle façon les choses se passent depuis le moment où on commence à restaurer la sensibilité d'un sujet complètement anesthésique, et vigilambule par conséquent, jusqu'au moment où il est complètement réveillé et sensible. Néanmoins je crois bon de résumer le plus brièvement possible, d'une manière en quelque sorte schématique, les phases par lesquelles le sujet passe.

Un point est tout d'abord à mettre en évidence, c'est le temps nécessaire pour arriver à ce réveil complet. Gela dépend, on le conçoit, de la gravité de la maladie, de son ancienneté, de sa généralisation, de la force de réaction du sujet, de la tendance de son système nerveux à s'épuiser. Il ne faut pas moins d'une dizaine de séances pour arriver au but dans les cas les plus favorables.

J'ai mis six semaines chez Mme G. (VI), deux mois chez Yvonne (IX), cinq mois chez Berthe (XI), plus de deux mois chez Marguerite Cam. (XIII), un mois chez Jeanne A. (XIV), plus de deux mois chez Eugénie (XVI), près de quatre mois chez Jeanne Dès. (XVII) et chez Pauline (XVIII), un mois chez Camille (XIX), six semaines chez Paul D. (XX). La longueur du temps nécessaire pour arriver au réveil complet ne parait pas avoir grande influence sur ia marche ultérieure de la maladie, et n'est pas en rapport avec sa curabilité, Camille est restée sujette à des rechutes continuelles, aussi bien qu'Yvonne, Jeanne Dès. et Berthe. Mme G., Eugénie, Paul sont restés guéris comme Pauline. Ce qui est le plus important à considérer, c'est la facilité avec laquelle les sujets reperdent leur sensibilité, et le bon vouloir, la force d'attention qu'ils déploient pour éviter de la perdre. Aussi voit-on Jeanne A. (XIV), hystérique depuis plus de vingt ans, Hermine (VIII) depuis vingt-sept ans, guérir alors que Jeanne Dès. (XVII), malade depuis onze ans seulement, ne peut se maintenir à l'état normal. Il y a là un coefficient personnel dont, au point de vue pratique, il faut tenir le plus grand compte.

Cela dit, voyons ce que nous avons observé dans les principaux cas au point de vue de la marche générale du réveil.

Ainsi que je l'ai dit en effet, il ne saurait être question de suggestion, et lorsque je donne l'ordre à une hystérique de sentir son membre paralysé, ce qui se produit n'est pas du tout comparable à

ce qui se passe quand je lui dis de le mouvoir. Dans ce dernier cas, en effet, elle peut jusqu'à un certain point le mouvoir inconsciemment, croire même qu'elle le remue, quand en réalité elle ne le bouge pas. Je lui donne donc une idée, je la lui impose, et vu son état d'inconscience ou de subconscience, elle obéit à mon injonction dans une certaine mesure. Mais son obéissance est toute passive. C'est une suggestion qui la guide et non sa propre volonté. Au contraire lorsque je lui dis de sentir son membre, il n'y a aucune suggestion d'acte ; les réactions motrices qui en sont la conséquence lui sont complètement inconnues, comme elles me l'étaient à moi même lorsque je les constatai pour la première fois. Il n'y a donc aucune image éveillée et encore moins imposée dans son esprit. S'il n'y avait pas une subordination absolue du mouvement à la sensibilité, elle pourrait sentir sans recouvrer le mouvement, comme, lorsqu'elle exécute un mouvement par suggestion elle se meut sans recouvrer sa sensibilité. Je ne lui dis même pas ce qu'elle doit, ce qu'elle va éprouver. C'est que dire à un sujet de se sentir ou lui dire de se réveiller est identiquement la même chose. Et ce sont deux phénomènes tellement identiques que je donne indifféremment l'un ou l'autre ordre et que les réactions sont les mêmes. J'en ai maintes fois fait l'expérience et il suffira de lire mes observations pour en être convaincu. Dire à quelqu'un de se réveiller, l'exciter d'une façon quelconque pour y arriver, est-ce de faire de la suggestion ? Non. Eh bien ! en agissant sur mes sujets comme je l'ai fait en les réveillant, il ne saurait pas davantage être question de suggestion. D'ailleurs une chose le prouve encore, c'est que je ne puis pas faire varier volontairement les phénomènes réactionnels. Je peux les mettre en marche — plus ou moins difficilement — je peux les arrêter — plus ou moins complètement; — mais je ne peux pas intervertir leur ordre, je ne puis pas faire sauter certaines phases de sensations au sujet, je ne suis pas le maître de laisser ou non rétrograder sa personnalité à un moment donné. En un mot, je dirige jusqu'à un certain point, par la fixation de l'attention, par la répétition de mes excitations, le réveil; je n'iniluence en aucune façon son évolution.

Il est exceptionnel de pouvoir obtenir le réveil complet en bloc chez un sujet, soit par le procédé du réveil simple, soit par le procédé de la restauration de la sensibilité. Cependant la chose est possible, et les observations de Mlle R. (IV.) et de Jean-Baptiste (XV) en sont des exemples démonstratifs. L'une guérit en quatre séances en la plongeant dans le sommeil hypnotique et en me contentant de lui dire chaque fois de se réveiller complètement. La sensibilité

revient en même temps que disparaissent ses attaques et que reparaissent l'appétit, le sommeil, la gaieté, l'activité. Chez l'autre la sensibilité générale et viscérale reparaît en une seule séance, à la suite d'une attaque, que je ne laisse pas se terminer seule et dans laquelle je force le sujet, en fixant son attention, à continuer le travail de restauration de la sensibilité, qui se fait spontanément dans les attaques, ainsi que je le prouverai plus loin.

Mais on n'arrive pas toujours à ce résultat par des moyens aussi simples. On peut dans une certaine mesure obtenir un réveil général, mais incomplet, et pour le mener à bout, pour que le sujet puisse suffire aux réactions considérables qu'il doit avoir, il est nécessaire de répartir son travail, de procéder progressivement. C'est ce qu'on est obligé de faire le plus souvent. On obtient par exemple un léger réveil, comme chez Mme G. (VI), Yvonne (IX), Berthe (XI), Marie T. (XII), Marg. Cam. (XIII), Jeanne Des. (XVII), qui peut cependant être assez marqué pour s'accompagner de régression de la personnalité. Mais une fois qu'on a obtenu ainsi un réveil plus ou moins complet, on ne peut aller plus loin. La sensibilité est loin d'être complète, et quelquefois même on ne s'aperçoit pas objectivement de ce qu'on a gagné. C'est par le retour des fonctions des parties anesthésiées qu'on peut l'apprécier.

Dès que l'on juge quelevigilambulisme est trop profond, quel'anesthésie est trop marquée, il est inutile de tenter longtemps le réveil simple, le réveil en bloc. Le sujet ainsi réveillé éprouve bien du mieux, voit tout avec plus de netteté, de clarté, cesse souvent d'avoir des attaques, etc. Mais il est impossible d'aller plus loin. Quand on essaie, il a des secousses générales plus ou moins violentes, identiques aux réactions qu'on observe dans les attaques, — qui ne sont d'ailleurs, je le répète, que la production spontanée des phénomènes réactionnels du retour de la sensibilité, — mais qui, comme elles, le plus souvent aussi, ne suffisent pas à le faire sortir de son état d'engourdissement. C'est alors qu'il faut procéder méthodiquement et restaurer la sensibilité de tout l'organisme partie par partie, c'est-à-dire réveiller séparément les centres, ce qui n'a rien d'illogique, puisque généralement ils se sont engourdis, endormis séparément.

C'est alors qu'on observe toutes les réactions que nous venons de passer en revue, et qui peuvent présenter différents types. Le plus communément on procède au réveil progressif de la sensibilité des membres, puis des viscères, puis de la tête. A ce moment se produit la régression de la personnalité, puis sa progression jusqu'à l'époque actuelle, et alors on provoque le réveil d'ensemble. C'est le cas de Mme L. (V), Mmc G. (VI), Jeanne A. (XIV), Eugénie (XV), l'hystérie. — I. 10

Jeanne Dès. (XVII), Paul D. (XX). Ou bien, après le réveil de la sensibilité des membres, on constate que le réveil de la sensibilité viscérale amène la régression, puis la progression de la personnalité, mais d'une façon incomplète, et c'est le réveil de la têle qui la complète. Mais, arrivé à un certain point, une nouvelle régression se produit quelquefois, que le réveil d'ensemble accentue encore, pour voir enfin, en continuant à procéder à ce réveil d'ensemble, la progression de la personnalité ramener le sujet à l'état normal. Tel est le cas d'Yvonne (IX), de Pauline (XVIII).

Dans un autre cas le réveil simple suffit à provoquer la régression de la personnalité, et le réveil de la tête en amène la progression. On procède alors au réveil général, en bloc. Mais celui-ci ne se maintenant pas, il y a spontanément régression de la personnalité. Le réveil de la tête pratiqué de nouveau amène une régression de la personnalité beaucoup plus grande que la première fois. Enfin le réveil général de la sensibilité amène le retour à l'état normal. Tel est le cas de Berthe (XI). Une variante du réveil précédent est représentée par les phases suivantes : le réveil simple amène la régression brusque de la personnalité; le réveil en bloc ensuite continue également la régression de la personnalité; le réveil de la sensibilité de la tête amène la régression d'une façon progressive, puis la progression régulière, et entin le réveil normal. Tel est le cas de Marie Th. (XII) et de Marguerite Cam. (XIII) qui, sous l'influence du réveil d'ensemble, présenta la régression, puis la progression de sa personnalité, et chez laquelle enfin je terminai par le réveil général de la sensibilité.

Enfin une dernière variété est représentée par le cas d'Hermine (VIII) à qui je fis d'abord recouvrer sa sensibilité en bloc, ce qui provoqua une régression de la personnalité à vingt-sept ans en arrière. En continuant le réveil d'ensemblede la sensibilité, laprogressions'opéra. Quand alors elle perdait sa sensibilité et rétrogradait, je provoquais le réveil progressif de sa sensibilité, et la progression de sa personnalité se faisait sous l'influence du retour de la sensibilité de la tête. Enfin le réveil complet s'obtenait par l'ordre de se réveiller complètement et non plus de se sentir.

Il s'en faut que ces diverses variétés représentent tous les cas qu'on peut rencontrer. Chacun d'eux se comporte différemment d'ailleurs, suivant la façon dont on procède. Mais que ce soit d'une façon ou d'une autre, qu'on arrive au réveil complet et à l'état normal, soit en une, soit en plusieurs séances, qu'on y arrive en ordonnant simplement au sujet de se réveiller complètement ou de sentir complè-

tement, que l'on combine les deux procédés, et que tantôt l'on commence par réveiller simplement le sujet pour le faire sentir ensuite, ou l'inverse, ou que l'on procède ainsi parallèlement et alternativement, cela importe peu en soi, car les réactions sont toujours les mêmes. Bien plus, qu'on n'hypnotise pas le sujet et qu'on se contente de fixer son attention pour le réveiller ou le faire sentir, et les réactions se produisent encore dans le même ordre et amènent les mêmes phénomènes psychologiques. Tout se résume en somme en ceci : obtenir le réveil de plus en plus complet du sujet, soit en agissant sur l'ensemble de sa sensibilité, soit en agissant sur elle partiellement et progressivement. Suivant que telle ou telle partie de l'organisme sera plus ou moins atteinte, suivant que le vigilambulisme sera plus ou moins profond, on verra se produire la régression de la personnalité à l'occasion, soit du retour de la sensibilité de certains membres, ou de certains viscères, soit plus généralement de la tête. Il en sera de même de la progression de la personnalité. Mais que l'on considère l'une ou l'autre variété, on verra que ces phénomènes de régression et de progression ne sont pas dus au retour de la sensibilité dans tel organe déterminé, ou dans tel groupe d'organes, mais simplement à ce que le retour de la sensibilité dans cet organe ou dans ce groupe amène un réveil plus complet, et que les troubles qui y siégeaient tenaient une place telle dans la constitution de la personnalité du sujet à un moment donné que leur disparition modifie complètement cette personnalité. La régression et la progression de la personnalité ne sont en effet en rapport, comme nous aurons l'occasion d'y revenir quand nous examinerons le mécanisme de cet intéressant phénomène et ses rapports avec la sensibilité, qu'avec le développement de la sensibilité, c'est-à dire avec la quantité de centres cérébraux éveillés et revenus à l'état normal. Et si, le plus souvent, ce n'est que lorsque l'on détermine le retour de la sensibilité propre du cerveau que cette régression se produit, c'est que ce sont les centres cérébraux préposés aux fonctions intellectuelles qui sont le plus atteints et d'où dépend par conséquent en majeure partie l'état de vigilambulisme, tandis que dans d'autres cas ce seront les centres moteurs, ou sensoriels, ou cénesthésiques viscéraux qui seront la principale cause de l'engourdissement général et du vigilambulisme. Ce seront donc eux dont le réveil amènera le retour à un état de personnalité le plus rapproché de la normale. A côté du nombre des centres atteints par le sommeil spécial qui constitue l'hystérie, il y a lieu de considérer et la fonction de ces centres, et leur rôle dans la constitution de la personnalité, et le degré plus ou moins profond du sommeil dans lequel ils sont plongés.

D'après le degré de l'anesthésie objectivement constatable, d'après les points hyperesthésiques que l'on constate, d'après les troubles fonctionnels qu'on observe, il est assez facile de prévoir quels sont les centres atteints et le degré auquel ils le sont. Mais il est une chose qui vient infirmer ou confirmer de la façon la plus démonstrative les présomptions qu'on peut avoir faites à cet égard, ce sont les réactions du sujet quand il recouvre la sensibilité. Tandis que certains membres ou certaines organes la recouvrent avec la plus grande facilité, certains autres au contraire mettent un temps considérable avant de présenter les premières réactions et à arriver ensuite à la sensibilité complète, normale. On a là un critérium infaillible pour juger de l'état réel du malade, et pour prévoir quels sont les points les plus faibles, les plus sujets à présenter de nouveau des accidents.

C'est à la mise en train de ces réactions que mes sujets ont euxmêmes donné le nom de travail. Travailler ou les faire travailler, c'était pour eux leur faire recouvrer leur sensibilité. Ce n'est pas à cause des mouvements qu'elles exécutaient qu'elles ont donné cette dénomination à cette opération, dont elles n'avaient d'ailleurs aucun souvenir, mais à cause des sensations spéciales qu'elles éprouvaient après. « C'est un travail dans ma tète », disait l'une; « ça me travaille de partout, » disait une autre. Et presque toutes ont des expressions analogues pour exprimer qu'il se passe en elles des phénomènes de transformation, de rénovation, qu'une sève nouvelle les vivifie. Nous allons du reste tout à l'heure voir ce qu'elles éprouvent après le réveil complet, une fois revenues à l'état normal. Mais je veux auparavant donner une idée de ce que c'est qu'une séance de travail. Après quoi nous verrons ce qui se passe une fois la sensibilité revenue partout, pour obtenir le réveil définitif, complet, l'état normal en un mot. Et cela nous permettra alors d'examiner en quoi consiste ce sens de la vie dont je parlais au début de ces considérations sur le réveil complet des sujets hystériques.

Voici ordinairement comment les choses se passent. Le sujet étant endormi, je commence par lui ordonner de « sentir les orteils ». Il ne paraît pas comprendre d'abord et ne fait aucun mouvement, puis voilà que de petits mouvements se produisent dont il n'a pas conscience ; en continuant mes injonctions, il arrive à percevoir qu'il remue, mais il ne saurait dire quoi. Ensuite ce sont les fourmillements, picotements, etc., que nous avons décrits comme manifestations du retour de la sensibilité des membres. Je passe alors plus ou moins rapidement aux pieds, que je lui dis également de « sentir », sans plus. Les choses se passent dans le même ordre. Mais alors

môme que l'anesthésie est en apparence égale des deux côtés, les réactions durent toujours plus de temps dans un des côtés, ordinairement le gauche, qui est en effet le plus anesthésié profondément en général. Ceci montre, entre parenthèses, qu'on ne doit pas se fier à l'objectivité de la sensibilité pour juger son état, et que dans l'anesthésie il y a des degrés aussi nombreux, aussi délicats, que dans la sensibilité consciente. Après les pieds, c'est le tour des jambes, puis des cuisses. Je n'insiste pas sur ce qui se passe, puisque nous l'avons vu plus haut. Le sujet détend les jambes fortement, les étend, les fléchit, envoie des coups de pied dans tous les sens, s'étire, écarte et rapproche les cuisses. Une des régions les plus résistantes est l'aine, et la partie externe de la hanche, entre le col du fémur et la crête iliaque. A partir de ce moment les points dits ovariens et le point lombaire apparaissent ou augmentent d'intensité, et les tiraillements qui se produisent dans les membres inférieurs en partent.

Je passe alors au bas-ventre, aux parties génitales. Nous avons vu les réactions sensitives qu'ils présentent. Quant aux réactions motrices, ce sont des mouvements d'élévation et d'abaissement du bassin, d'écartement et de rapprochement des cuisses, qui, dans les attaques, font croire que le sujet est en proie à des idées erotiques. Il n'en est rien, et il s'en faut même de beaucoup, car les sensations éprouvées alors n'ont rien de voluptueux et sont au contraire douloureuses. Lorsque rien ne se produit plus, lorsque le sujet n'éprouve plus ni douleur, ni brûlure, et dit que « tout est bien », ce dont je m'assure, je passe alors à l'abdomen, aux intestins, puis à l'estomac, puis à la poitrine, au cœur, à la gorge. Nous avons vu les diverses réactions qui se produisent alors.

Mais ce qu'il faut dire, c'est l'aspect que le sujet prend quand on lui fait ressentir les bras et le dos. Le retour de la sensibilité du dos s'accompagne de violentes secousses, d'arcs de cercle, de clownisme, de mouvements des épaules qui se contorsionnent dans tous les sens. Si alors on dit au sujet de se sentir depuis le cou jusqu'au bout des pieds, toutes les réactions que nous venons de voir se produire isolément se produisent ensemble, et c'est à une véritable attaque qu'on assiste. Seulement, au bout de quelque temps, tout se calme ; certaines régions, quand on insiste en disant non pas : « Sentez telle partie, » mais : « Sentez de plus en plus, » se mettent à présenter isolément de nouvelles réactions à la suite desquelles du reste on observe une sensibilité plus parfaite, plus délicate, de même qu'après ces phénomènes d'attaque la sensibilité générale est aussi devenue plus délicate. Ce qu'il y a d'intéressant dans ces réactions, c'est l'identité d'aspect qui existe avec ce qui se produit dans les

attaques, et nous saisissons là en effet sur le vif le mécanisme, la genèse, la nature de toutes les réactions si bizarres quelquefois, d'aspect si paradoxal en apparence, si contradictoires et inexplicables, qu'on rencontre au cours des attaques. On voit en effet se produire sous l'influence de ces retours de la sensibilité toutes les formes de spasmes, d'attaques localisées, les tremblements, les salutations, les balancements, les mouvements rythmés, etc. Dans le réveil d'ensemble de la sensibilité du corps, outre les mouvements des membres, on voit se produire également les étouffements, les hoquets, tous les cris divers, les pleurs, les spasmes laryngés, etc., tous les phénomènes en un mot qu'on peut observer au cours d'une grande attaque.

Je dois signaler aussi un point qui a bien son importance : c'est la spontanéité de la généralisation des réactions, qui démontre nettement qu'il n'y a aucune suggestion enjeu. Il est presque constant de voir que les organes susjacents à ceux où on réveille la sensibilité se mettent à un moment donné à présenter spontanément des réactions, et commencent à recouvrer, par une sorte de propagation de voisinage, leur sensibilité, sans que l'injonction en ait été faite au sujet. De plus, une fois que celui-ci a les yeux rouverts, la séance terminée, il continue à se produire naturellement des réactions analogues à celles de l'état d'hypnose.

Tout paraissant redevenu à peu près normal jusqu'à la tête, je procède au réveil de la sensibilité de la face, des yeux, de la bouche, et enfin du cerveau. Nous avons vu que c'est à ce moment en général que se produit le phénomène de la régression de la personnalité. Puis la progression se fait, et on voit alors se reproduire des réactions nouvelles du côté des membres ou des viscères, par le seul fait de la sensibilisation du cerveau. Celui-ci en effet, en recouvrant sa sensibilité, se réveille de plus en plus, non seulement dans ses régions intellectuelles, mais encore d'une façon plus complète dans tous les centres réveillés isolément d'abord. Il est donc naturel de voir des réactions de ces divers centres se produire comme conséquence de leur réveil plus complet.

J'ai cherché à me rendre compte de la rapidité avec laquelle se faisait ce « travail » de restauration de la sensibilité. On constate d'abord d'une façon générale qu'il est d'autant plus rapide que l'on a plus souvent ramené la sensibilité, soit localement, soit d'une façon générale. Tel sujet qui a exigé huit ou dix séances et même davantage pour parvenir au réveil complet, peut recouvrer sa sensibilité

REACTIONS LIEES AU REVEIL DE LA SENSIBILITE loi

d'une façon complète, quand il l'a reperdue, en une heure et même quelquefois moins. Le temps mis au réveil parait en quelque sorte proportionnel, relativement bien entendu, à l'ancienneté du sommeil. En outre, tel organe recouvre rapidement sa sensibilité, tel autre est beaucoup plus lent à revenir. Tout dépend du degré et de l'ancienneté de l'aneslliésie.

En ce qui concerne la progression de la personnalité, j'ai plusieurs

fois noté le temps nécessaire pour le retour des souvenirs. Mais

sous ce rapport encore on observe des différences notables. C'est

ainsi que le retour des périodes où le sujet était bien ou très

amélioré se fait très rapidement (XVI, 244) ; au contraire, celui des

périodes où il était plus gravement malade est beaucoup plus lent à

se faire. Et cela se conçoit, car il repasse par toutes les phases qu'il

a déjà traversées. Sa sensibilité disparaît de nouveau, les mêmes

accidents qu'il avait alors reparaissent, et il a plus de difficulté à

réveiller les images qui s'y rapportent. Il semble qu'on se trouve en

présence de couches de densités différentes à traverser. En outre, les

périodes les plus anciennes sont parcourues plus rapidement que les

dernières. Le sujet revit d'une façon plus générale ces périodes,

tandis qu'au fur et à mesure qu'il se rapproche du moment présent

il revit tou3 les moments de son existence avec des détails de plus en

plus précis, de plus en plus minutieux. En l'interrogeant de temps à

autre, en lui demandant simplement : « Quel âge avez-vous ? » ou :

« En quelle année, en quel mois est-on? » on constate facilement ces

différences. A quelques minutes de distance on le voit, au début,

passer d'une année à une autre ; puis il procède par mois, puis

par semaine, et enfin quand on approche de la date présente, c'est

son existence jour par jour et à la fin même heure par heure, qui

se déroule dans son esprit.

On comprend que ce ne soit guère que la première épreuve dont on doive, au point de vue de la netteté, de la simplicité, tenir compte. En effet, une fois que le sujet a eu sa régression de la personnalité et qu'il a revécu quelques jours les diverses phases de son existence passée dans le nouveau milieu où il.se trouve, il en résulte forcément une confusion, un mélange, une intrication nouvelle d'impressions, qui va singulièrement compliquer les phénomènes, quand on procède une seconde ou une troisième fois au réveil complet, après régression spontanée de la personnalité par suite de l'instabilité de la sensibilité recouvrée qui se reperd facilement. Je suppose, par exemple, un sujet X de vingt ans qui, sous l'influence du réveil se trouve ramené à l'âge de douze ans le 1er mai 1888. Or nous sommes le 1er août 1896. Je le laisse quatre jours à cet âge de douze ans. Il va mélanger ses

impressions de ces quatre jours avec sa cénesthésie de douze ans. Le 5 août, je continue à lui faire recouvrer sa personnalité et, arrivé à l'âge de seize ans, je l'arrête de nouveau pendant quatre jours. De nouveau, sa personnalité ancienne va se trouver compliquée de toutes les impressions qu'il recevra pendant ces quatre jours. Enfin, le 9 août, je le ramène à l'état normal, à vingt ans, et il y reste pendant une dizaine de jours. Nouvel état cénesthésique, nouvelles sensations périphériques. Mais sous une influence ou sous une autre, X reperd sa sensibilité et retombe, le 20 août, à l'âge de douze ans, le 1er mai. je lui rends de nouveau sa sensibilité. Que va-t-il se passer? Il commence par recouvrer toutes les images de son ancienne personnalité et se trouve peu à peu amené au 1er août. Mais, à ce moment, le même état cénesthésique s'est accompagné à huit ans de distance d'impressions externes différentes. Le 1er août 1888, il était chez ses parents, allait à l'école, connaissait et fréquentait telles et telles personnes. Le 1er août 1896, il s'est trouvé dans mon établissement, entouré de personnes inconnues, dans un autre milieu tout nouveau. Or, dans les deux cas, l'étatcénesthésique, sa personnalité étaient les mêmes. Il y a superposition d'impressions externes. La même confusion va se reproduire quand il va être amené à l'âge de seize ans, au 5 août 1892. Aussi, le verra-t-on me reconnaître à ce moment, se rappeler m'avoir déjà vu autrefois, il y a quatre ans. Jeanne Dès. (XVII), Pauline (XVIII), Camille (XIX), Yvonne (IX), Hermine (VIII), Berthe (XI), Marie T. (XII), ont toutes présenté ce phénomène de mémoire. Quand enfin X va arriver à son âge de vingt ans, au 1er août 1896, il va repasser par les différents états de personnalité qu'il a présentés depuis son demi-réveil à cette date et va successivement repasser par des états mixtes. On voit par là à quelle complexité de phénomènes on peut avoir affaire, et combien il est nécessaire de tenir note exactement de toutes les séances auxquelles on soumet le sujet pour se rendre compte exactement de cette variabilité apparente des phénomènes psychologiques qui, cependant, sont rigoureusement et logiquement déterminés. Mais, pour les analyser dans leur mécanisme le moins compliqué, il faut évidemment constater ce qui se passe la première fois qu'on procède au réveil, de façon à éviter toutes les superpositions de phénomènes qui sont plus difficiles à débrouiller. C'est pourquoi, au lieu de me servir d'une de mes observations comme démonstration, j'ai préféré schématiser encore plus les choses en supposant l'exemple que je viens de donner.

Pour en revenir au temps nécessaire à cette progression, je citerai un certain nombre de cas dans lesquels je l'ai mesuré. Voici Hermine (VIII, 85), qui, après avoir rétrogradé de trente-deux ans à cinq ans

et demi, est revenue progressivement à son âge réel. Elle n'y est pas encore parvenue cependant. Nous sommes le 5 octobre et elle se croit le 2 juin. Je commence à la réveiller à 3 h. 3. A 3 h. 10, elle est arrivée au 13 juin ; à 3 h. 17 au 25 ; à 3 h. 24 au 5 juillet ; à 3 h. 30 au 15 juillet ; à 3 h. 39 au 29 : et à 3 h. 44 elle est au 13 août. En quarante et une minutes, elle a donc traversé une période de soixante- treize jours.

Jeanne Dès., âgée de vingt-trois ans (XVII, 266), rétrogradée à l'âge de huit ans, et ayant commencé à progresser, se trouve le 21 décembre à l'âge de dix ans. Séance à 3 h. 5. A 3 h. 10 elle a encore dix ans ; à 3 h. 25 onze ans ; à 3 h. 37 onze ans et demi ; à 3 h. 45 douze ans ; à 3 h. 52, quatorze ans, avec de la toux, des étouffements, qui durent pendant dix minutes ; c'est l'époque où elle a été se faire soigner dans une maison de santé. A 4 heures elle a quinze ans ; à 4 h. 6 seize ans ; à 4 h. 8 dix-sept ans. — Ce sont des années où elle était bien. — A 4 h. 17 elle arrive à dix-huit ans ; à 4 h. 25 à dix-neuf, en juillet 1892. A 4 h. 35, elle est à vingt ans, et à 4 h. 40 à vingt et un, Je la réveille alors, c'est-à-dire que je cesse de lui faire recouvrer sa sensibilité et lui dis d'ouvrir les yeux. Elle se croit le 8 décembre 1894 ; elle aura vingt-deux ans le 25 décembre. Elle a donc mis 1 h. 40 environ à parcourir onze années de son existence.

Camille (XIX, 309), âgée de dix-huit ans, a rétrogradé à cinq ans. Le 21 décembre je continue à la réveiller. Séance à 3 h. 5. A 3 h. 8 elle a cinq ans et demi ; à 3 h. 10 six ans ; elle étouffe et a une ébauche de crise ; à 3 h. 40 seulement, elle arrive à huit ans ; à 3 h. 50 elle a onze ans ; à 4 h. 3 elle a treize ans et demi ; quatorze ans à 4 h. 7 ; quinze ans à 4 h. 17 ; seize ans à 4 h. 27 ; dixsept ans à 4 h. 35 ; à 4 h. 45 elle se croit au mois de mai 1895, et se réveille enfin le 21 décembre. Elle a parcouru treize ans de son existence en 1 h. 40. Une autre fois, elle parcourt huit années en vingt minutes (302), et une autre fois treize ans dans le même temps.

On voit, par ces trois seuls exemples, qu'il n'y a rien de régulier, et que le retour de la sensibilité et la progression de la personnalité peuvent s'accomplir dans des espaces de temps très différents.

Au fur et à mesure que la personnalité se rapproche de la normale, que le travail de restauration de la sensibilité touche à sa fin, on constate deux phénomènes intéressants : le retour de la conscience et la spontanéité du sujet.

Il a conscience qu'il dort, qu'il ne sent pas complètement bien ; il se rend compte que c'est telle ou telle partie qui n'est pas encore normale ; il sent qu'il va se réveiller, et vous en avertit. Au lieu de se

borner à répondre tout juste à vos questions sur ce qu'il éprouve, il parle avec plus de facilité ; il vous donne des détails sur ses sensations, sur ses souvenirs du moment, tout en ignorant d'ailleurs à qui il parle, et vous prenant pour une autre personne jusqu'à ce qu'il soit parvenu à l'époque où il vous a connu pour la première fois. Il a si bien conscience des dernières phases de son sommeil qu'il en conserve fréquemment le souvenir une fois réveillé complètement. Ce sentiment de se réveiller ne se produit qu'à la fin de la séance, quand la sensibilité est près de la normale. Au contraire, le sujet n'a aucunement l'idée qu'il dort lorsqu'on l'interroge à cet égard pendant une des phases antérieures de sa personnalité assez éloignées du moment actuel. Si on lui demande alors s'il dort, il vous répond invariablement que non, qu'il est à tel endroit, en train de faire telle ou telle chose (XIII, 187 ; VIII, 88). Il n'est donc pas surprenant que les hystériques, complètement vigilambules et qui, dans leur état de veille apparente, se croient généralement à une toute autre époque quecelle où elles sont réellement, n'aientaucunement conscience d'être endormies. Elles ne comprendraient donc pas qu'on leur dise de se réveiller, si on ne prenait le soin de faire le simulacre de les endormir en leur fermant les yeux, ou plus simplement de leur faire recouvrer leur sensibilité, ce qui revient identiquement au même que de les réveiller.

Mais, une fois ramené par le retour de la sensibilité, par la reconstitution de sa personnalité, à l'époque réelle où il se trouve, le sujet a, au contraire, conscience qu'il n'est pas complètement réveillé, il se sent engourdi ; la volonté reparaît alors, et se traduit par des efforts pour secouer la torpeur dans laquelle il se sent plongé. Conscience, volonté, sont la conséquence naturelle de la restauration de la sensibilité, qui a permis elle-même déjà la réfection de la personnalité. On voit par là que tout, en somme, repose sur ce réveil de la sensibilité, dans toutes ses formes et dans toute son étendue.

Le sujet ayant ainsi recouvré sa sensibilité générale et viscérale d'ensemble, depuis le cou jusqu'aux extrémités des pieds et des mains, puis celle de la tête et de tous ses organes, sens et cerveau, et se trouvant comme personnalité dans le temps au jour et à l'heure réelle, il ouvre les yeux spontanément, par ce seul fait qu'il se « sent » complètement de partout et a conscience de lui-même.

Cependant, si on l'examine alors, on constate fréquemment, pour ne pas dire toujours, que sa sensibilité n'est pas encore absolument normale, que le sens musculaire présente encore une légère hésitation, que le champ visuel est un peu rétréci, que la tête est encore un peu douloureuse à l'occiput ou au vertex. Il y a en effet des

degrés dans l'état conscient, et si le sujet a recouvré une sensibilité suffisante pour n'être plus subconscient, pour n'être plus en état de vigilambulisme, pour avoir une personnalité consciente, il peut être encore un peu au-dessous de la normale. L'homme qui vient de se réveiller ou qui va s'endormir, ne dort plus ou ne dort pas encore et cependant il est dans un état qui n'est pas la veille complète. L'hystérique qui sort de son vigilambulisme est dans un état de légère torpeur encore, qu'il faut dissiper.

Il suffit pour cela de lui refermer les yeux, de les lui maintenir fermés et de lui ordonner de se sentir encore davantage, de la tête aux pieds, comme avant de lui faire recouvrer la sensibilité de la tête, je lui ai fait recouvrer l'ensemble de sa sensibilité depuis le cou jusqu'aux extrémités des membres, ou de se réveiller encore plus. On le voit alors s'étirer, se détendre, bâiller, faire craquer ses articulations, comme quelqu'un qui a de la peine à s'arracher au sommeil. A plusieurs reprises il ouvre et referme les yeux et recommence jusqu'à ce qu'enfin il se sente tout à fait bien, et que l'on constate en effet que tous ses stigmates sont complètement disparus, et que sa sensibilité est aussi parfaite d'un côté que de l'autre.

Il est un phénomène constant qui accompagne les dernières phases du réveil : c'est le rire. Les malades ne savent du reste pas pourquoi elles rient. Aucune idée, aucun souvenir n'en est la cause. Mais elles se sentent heureuses, satisfaites de vivre.

Nous voici donc amené tout naturellement à exposer les impressions spéciales que le sujet éprouve, et pendant qu'il se réveille complètement, à partir du moment où sa personnalité est revenue à son âge réel, et après qu'il s'est réveillé définitivement et est guéri de son hystérie, en ce sens du moins qu'il est sorti du sommeil qui la constitue, sinon de sa tendance à y retomber.

Il y a trois cas à examiner : ce qui se passe lorsque le sujet, sous l'influence du retour de la sensibilité, rétrograde plus ou moins comme personnalité ; ce qu'il éprouve pendant qu'il se réveille définitivement par le retour complet de la sensibilité et la progression de la personnalité ; enfin ce qu'il ressent après le réveil complet, quand il recouvre son état normal.

Lorsque l'on pratique le réveil simple, le sujet éprouve, à chaque fois qu'il se réveille davantage, l'impression qu'il voit plus clair, que tout est plus grand, plus net, qu'il n'y a plus de voile, de brouillard devant ses yeux, et qu'il est plus éveillé. Mlle R. (IV, 28) voit tout plus clair; les sons lui arrivent plus nets; elle est plus gaie, plus active et se sent plus « réveillée ». Yvonne (IX, 100), plongée dans le

sommeil hypnotique, me dit qu'elle est « comme endormie » depuis une fièvre typhoïde qu'elle a eue il y a six ans. Je lui dis alors de se réveiller complètement et je lui souffle sur les yeux. Elle regarde autour d'elle en s'éveillant et s'étonne que les meubles soient aussi clairs ; ils lui paraissaient foncés auparavant. Elle est surprise de voir des dessins sur des tapisseries qu'elle croyait unies ; elle voit les pièces dans toute leur étendue alors qu'elle n'en voyait jamais que le milieu. Tout le mobilier lui parait propre au lieu d'être couvert de poussière, d'une sorte de brouillard qui s'étendait entre elle et tous les objets. Quand le réveil se fait graduellement par la restauration de la sensibilité, les mêmes phénomènes se produisent quand on en arrive à la tête. Mme L. (V, 34), après le réveil incomplet cependant des membres et de la tête, remarque qu'elle voit le jardin et la maison comme elle ne les a jamais vus, i bien plus clairement ». A la suite de la restauration de la sensibilité des viscères et particulièrement de l'estomac, elle est plus gaie, plus vive. Quand je la réveille encore plus elle me dit après les séances : « Il me semble que je suis mieux moi après: cela me fatigue un peu, c'est un peu douloureux, mais c'est agréable tout de même. » Mme G. (VI, 47) se sent bien « moins engourdie ». Marguerite Cam. (XIII, 193) se touche la tête et dit : « Tiens, ça me fait drôle; elle est plus légère ; je vois bien clair ce coup-ci. »

Lorsque le réveil, soit simple, soit par sensibilisation graduelle, amène la régression de la personnalité, la première impression qui se manifeste est un étonnement que l'on conçoit sans peine. C'est l'histoire de Rip, avec cette différence qu'il se réveille là où il s'est endormi, tandis que nos sujets se réveillent dans un tout autre milieu, en complet désaccord avec leur personnalité présente. Quand le réveil a lieu à un âge où la malade était encore une enfant, c'est une grande terreur qui la prend. Elle appelle sa mère, vous fuit, pleure. On arrive d'ailleurs facilement à la calmer et à lui faire accepter la situation sans grandes explications. Quand l'âge auquel le sujet est ramené est moins jeune, c'est simplement un grand étonnement. Il est à remarquer que si plusieurs fois ce réveil se produit à des degrés différents, Tétonnement devient de moins en moins grand au cours de la progression de la personnalité, le sujet se rappelant vous avoir déjà connu dans un âge plus jeune. L'effroi ou l'étonnement ne persistent du reste pas longtemps en général et il très facile de calmer les malades et de recouvrer leur confiance.

En même temps qu'elles s'étonnent, elles remarquent aussitôt tout ce qu'elles éprouvent de nouveau, et les modifications de leur sensi-

bilité, alors qu'elles n'y prenaient pas garde du tout auparavant. Marguerite Go. (I, 7) en s'éveillant s'écrie : « Tiens, comme tout est grand ! » Elle est gaie, ouverte, travaille avec entrain. Elle remarque tout ce qu'elle éprouve et m'en fait part. Mêmes phénomènes chez Marceline (III, 21). Aussitôt après son premier réveil, qui l'a fait rétrograder à trois ans en arrière, elle redevient plus gaie, plus causeuse, a l'esprit plus vif. Au lieu de répondre comme avant : « Je ne sais pas » à toutes mes questions, elle observe au contraire ce qu'elle éprouve et désire se guérir. Mme L. (V, 36), à mesure qu'elle recouvre sa sensibilité, remarque quand celle-ci diminue, tandis qu'au début elle ne savait même pas si elle sentait ou non dans telle ou telle partie du corps. A son réveil, suivi de régression à douze ans en arrière, elle s'étonne naturellement de se trouver chez moi et non chez elle. Il lui semble qu'elle sort d'une grande maladie dans laquelle elle aurait dormi tout le temps.

Berthe (XI, 147), par réveil simple, rétrograde de trois ans en arrière. Elle est stupéfaite au réveil et se demande où elle est. Elle est fatiguée de partout « comme si elle avait marché beaucoup, beaucoup ». « Il me semble, dit-elle, que j'ai été morte et que je suis ressuscitée depuis ce matin. » Quand Camille se réveille la première fois à quinze ans (XIX, 297), il lui semble qu'elle revient d'une longue course. Paul D. (XX, 327), à la suite d'une séance où il a été presque complètement réveillé de la tête, ne reconnaît plus au premier abord les gens qui l'entourent habituellement. Il lui semble qu'il les a connus autrefois, mais qu'il ne les a pas revus depuis longtemps. Ils lui semblent vieillis, de physionomie plus nette, plus précise, plus accusée. Il ne peut définir en quoi ils sont changés, mais les trouve changés. La chambre lui produit la même impression qu'une chose déjà vue autrefois. Le plafond lui paraît plus haut, les objets plus grands. « C'est comme un voile qui se déchire. » Il entend plus distinctement, voit plus clair, a bon appétit, est gai, causeur.

Passons maintenant au second cas. Le sujet a présenté la régression, puis la progression de sa personnalité. Il est arrivé au jour et à l'heure actuels. Et cependant sa sensibilité n'est pas encore absolument normale. Il ne se sent pas encore complètement « lui-même ». Il y a encore un voile sur son cerveau, et il ne peut pas se réveiller spontanément. Il faut alors insister pour qu'il sente ou se réveille complètement. Outre les réactions motrices qu'il présente et qui consistent dans des étirements, des bâillements, dans l'acte de se frotter les yeux, de les ouvrir à plusieurs reprises, etc., il a des impressions tout à fait spéciales. Nous avons vu celles de la tête d'une façon générale, amenant la régression puis la progression de la person-

nalité. Mais il en est d'autres qui consistent dans une sensation de « réorganisation intérieure », comme Berthe (XI, 153) qui, après les réactions douloureuses éprouvait la sensation que tout se remettait en place dans sa tête. Aussi au réveil, en régression cependant, s'écriait-elle : « Vous m'avez changé ma tête; je ne me suis jamais sentie comme cela. » Jeanne Dem. (X, 137), dont le réveil et la régression s'opérèrent sans hypnose, se sent à son premier réveil avec régression, heureuse de vivre, et dit qu'elle ne s'est jamais sentie aussi satisfaite ; il lui semble qu'une vie nouvelle s'ouvre devant elle.

Il est intéressant de voir aussi l'impression que leur procurent les diverses parties de leur corps dont la sensibilité a été réveillée isolément. En général quand on leur ouvre les yeux à la suite d'une séance où on leur a fait recouvrer la sensibilité d'une partie quelconque, membre ou viscère, leur premier mot est pour constater la présence de ce membre, ou de ce viscère, et s'étonner quelquefois que ce soit bien leur propriété. Cette même Jeanne par exemple, ne sentant pas aussi bien l'épaule droite que la gauche, dit « qu'il lui semble qu'elle ne lui appartient pas comme la gauche ». Dans la séance de réveil général définitif, elle remue en tous sens les membres inférieurs en disant de temps en temps : « Je ne les sens pas encore bien à moi » Marguerite (I, 9) au sortir de la séance où je lui ai fait ressentir ses bras, les considère et se réjouit de reconnaître qu'ils sont bien à elle. La même malade, à la suite d'un réveil incomplet, cependant, de la tête, s'écriait comme Berthe : « On m'a changé ma tête ! Oh ! c'est drôle, je me sens parler et rire. »

MineL. (V, 38j rend très bien compte des phénomènes cénesthésiques généraux éprouvés pendant le réveil, qui chez elle s'est produit spontanément pendant l'hypnose, à la suite de séances pour recouvrer partiellement sa sensibilité. Elle fut prise dans la journée de fortes douleurs de tête et « sentit en elle un travail qu'elle ne pouvait exprimer ». Disons en passant que ces douleurs de tête ne sont autre chose que celles qui accompagnent le retour de la sensibilité cérébrale, et que M. P. Janet dit avoir rencontrées quelquefois chez des malades qui recouvraient la mémoire, mais dont il ne peut donner la raison. Cette raison, il suffit de nous reporter à ce que nous avons dit plus haut des réactions de la sensibilité cérébrale pour la comprendre et pour comprendre du même coup comment le retour de la mémoire et de la sensibilité est précédé de ces douleurs. Ce sont là des phénomènes reliés étroitement entre eux et dont le rapport est maintenant évident pour nous. Je n'insiste donc pas et je

reviens à Mme L... Je l'endors le soir pour le restant de la nuit, et le lendemain, quand je vais pour la réveiller, elle me dit : « Non, laissez-moi dormir ; je veux trouver ce que je cherche. » Je lui demande ce qu'elle cherche et elle me répond : « Ce que je suis ; il y a longtemps que je cherche ça ; du côté droit (c'est son côté le moins anesthésique), c'est bien moi, mais à gauche je ne peux pas y arriver et ça me fait mal. Je ne suis pas la personne que je devrais être, mais je suis en train d'arriver au bout. Je suis bien, très bien, mais je n'y suis pas encore. Il faut que je me retrouve. » Au bout de quelques temps elle me dit : « Je marche, je vais arriver, j'y suis presque. Du côté droit, je suis moi, mais de l'autre côté il y a un mur. » Enfin un peu plus tard elle me dit : « J'y suis arrivée, je me sens bien ; il y a longtemps que je me cherchais ; j'étais toujours deux; ça me faisait du mal. Je voulais toujours passer de l'autre côté du mur qui me partageait; C'était noir du côté que j'étais malade ; de l'autre côté c'était blanc; je voyais bien qu'il fallait que je passe. » — « Comment avez-vous fait? » lui-dis-je. — « J'ai marché, me répondit-elle; c'était difficile, j'avais mal partout; je ne pouvais pas avancer, j'allais tout doucement; arrivée au mur. |j'ai ouvert les deux bras. Ah! c'était bon! Il n'y a plus de mur; je vois de l'autre côté, je sentais le mur épais devant moi. Je le voyais. Maintenant je suis guérie. Il me semble qu'il y a longtemps que je ne mange plus. »

On ne saurait mieux exprimer le dédoublement de la personnalité, ni la façon dont le « travail » se fait de plus en plus lentement à mesure que le réveil approche, difficilement et douloureusement. Ce cas a de plus cet intérêt considérable, à l'appui de la thèse que je soutiens, que le « travail » de restauration de la sensibilité s'est fait tout seul, automatiquement, chez une malade où je ne m'attendais nullement à ce qui s'est passé, et où par conséquent on ne saurait invoquer en aucune façon la suggestion à un titre quelconque. Enfin au point de vue du dédoublement de la personnalité nous voyons nettement sur quoi il repose : cette malade était hémianesthésique du côté droit, et comme elle l'explique, elle était « elle » de ce côté, et une autre » du côté gauche. N'est-ce pas plus simple et plus rationnel que toutes les explications psychologiques, et n'est il pas naturel qu'un sujet qui se sent absolument différent des deux côtés en arrive à croire qu'il y a en lui deux personnes ?

Jeanne A... (XIV, 215) à demi réveillée et plongée dans l'hypnose pour se réveiller complètement, se sent changée : « Tout me quitte, tout se change dans ma tète, dit-elle. Je n'ai plus de forces ; je me sens et je ne me sens pas en même temps. Ah ! j'ai faim ; si je n'avais pas mon ventre, je me croirais une autre personne ; il me semble qu'on

m'allonge de partout. » Quand elle ouvre les yeux, ayant rétrogradé à l'âge de onze ou douze ans, elle dit qu'il lui semble qu'elle relève d'une grande maladie. Eugénie (XVI, 248) se sent bien et mal à la fois et ne sait pas dire au juste ce qu'elle éprouve. N'est-ce pas là une ébauche de dédoublement de la personnalité ? Une fois plus réveillée elle s'écrie : « Oh ! Jamais je ne me suis sentie si bien î » Pauline (XVIII, 278), réveillée presque complètement, après régression et progression, est heureuse de se sentir revivre. Elle trouve sa mère changée sans pouvoir expliquer en quoi. Il en est de même chez Marceline (III) quand elle revoit son frère et sa sœur, qu'elle trouve vieillis. Hermine (VIII), Jeanne Dès. (XVII) ont la même impression. C'est qu'en effet par suite de l'anesthésie, du sommeil dans lequel elles ont tombées, elles ont cessé de percevoir nettement les objets, de saisir les nuances qui distinguent une personne à plusieurs années de distance, et lorsqu'elles recouvrent leur capacité de perception, les images anciennes se trouvent forcément en désaccord avec la réalité actuelle.

Les phénomènes éprouvés par Hermine peuvent à peu près résumer toutes les impressions liées au réveil de la personnalité. Tout d'abord, après avoir rétrogradé puis progressé, mais en retard encore de quatre ans sur son âge réel, elle se demande si elle est endormie ou éveillée, et il lui semble plutôt qu'elle est comme endormie. Elle remarque que plus elle va plus elle a de douleurs, et cela en dehors de l'hypnose, car chez elle tous les phénomènes réactionnels persistent et se développent d'une façon continuelle. Elle conserve d'ailleurs le souvenir assez complet de tout ce qui se passe pendant l'hypnose ; preuve qu'entre cet état et son état de veille apparente il n'y a pas grande différence. C'est une simple question de degré dans le sommeil, comme je le démontrerai au chapitre des somnambulismes. Elle observe qu'il se fait « un travail dans toute sa personne ».

Il lui semble un jour que quelque chose sort de sa tête. Après quoi celle-ci se trouve dégagée en partie, et elle voit bien plus clair. Ce phénomène se reproduisit encore une autre fois. Elle éprouva une sorte d'éclatement dans la tête et aussitôt elle eut la notion très claire de tout, et en même temps la sensibilité était revenue partout. Elle s'était senti vivre et respirer et s'était trouvée très bien. Pareil phénomène s'est produit également chez Paul D... (XX).

Ses membres lui semblent s'allonger. Elle me raconte (78) que depuis le commencement de son traitement il s'est fait en elle « un travail ». Ça a commencé parles oreilles où elle mettait autrefois du coton et où maintenant elle ne peut plus rien supporter, parce que

tout lui paraît gros, gonflé, plein intérieurement. Puis dans le corps et les membres elle sentait « sa chair qui se reformait » ; elle sentait « de la chair vivante qui brûlait et remplaçait la chair morte ; quelquefois elle sentait les deux ensemble ; son corps, sa chair, ses os se sont ainsi recomposés petit à petit ».

Nous comprenons ainsi les sensations éprouvées par certaines malades quand elles perdent leur sensibilité. Alice (II, 18) éprouve la sensation « que sa tête meurt petit à petit, morceaux par morceaux; des points se raccornissent, se rétrécissent comme une éponge qu'on exprime et meurent peu à peu». M11* R... (IV, 27) a la sensation de la vie qui s'en va au moment de ses attaques, et s'écrie : « Je me meurs, je me meurs, » et au sortir de sa crise elle éprouve un bienêtre général. Je pourrais citer bien d'autres exemples de ce phénomène. Toutes racontent que, lorsqu'elles perdent leur sensibilité, elles ont la sensation de se trouver mal, de perdre connaissance, de mourir.

Pendant une séance Hermine me dit : « Quand je me suis remise à sentir partout, il me semblait que j'étais une autre personne. » « Ça ne sera fini, dit-elle encore au cours de sa progression, que lorsque je sentirai bientôt partout ce que je sens souvent tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, des frémissements comme si ça coulait froid. » Ces sensations d'écoulement froid lui font du bien, « la font revivre, la dégagent ». Nous avons vu qu'ils sont en effet une des réactions sensitives dernières du retour de la sensibilité normale dans les diverses parties du corps. Quand elle approche de son âge réel, elle me dit: «C'est à ne pas dire toutes les sensations que j'éprouve ; je ne peux pas en rendre compte et puis c'est à ne pas croire. Par moments je sais très bien quel jour on est, et à d'autres pas; cela dépend des sensations que f éprouve. » Retenons cet aveu, en passant, qui démontre une fois de plus que tous les phénomènes psychologiques dépendent uniquement de l'état de la sensibilité.

Toutes ces impressions de parties du corps qui sont mortes et d'autres vivantes, d'allongement du corps, des membres, se retrouvent plus ou moins chez les autres. La sensation que certaines parties du corps ne sont pas bien rattachées au reste est du même ordre. Cela tient tout simplement à ce que, lorsque l'on a fait recouvrer la sensibilité région par région, organe par organe, il reste sur les limites de ces régions et de ces organes des zones où la sensibilité n'est pas très complète et qui établissent ainsi une sorte d'isolement entre les diverses parties. D'où l'impression, d'une part que telle ou telle partie n'est pas bien soudée, rattachée au corps (IX, 108; X, 135), et d'autre part, quand la sensibilité se perfecl'hystérie. — I. 11

tionne, que tout se remet en place, se réorganise, se recolle, suivant les propres expressions des malades. La plupart du temps aussi les malades ont le sentiment qu'ils s'allongent, qu'ils grandissent, et, quand on les laisse à diverses étapes du retour de la sensibilité, ils s'étonnent toujours de se trouver aussi grands. Nous avons vu cette sensation d'allongement et d'agrandissement dans les viscères se produire dans les membres sous l'influence du retour de la sensibilité. Nous ne devons donc pas être surpris que lorsque la sensibilité se perfectionne au point de redevenir normale, cette même sensation se produise comme toutes les autres réactions. Il n'est d'ailleurs pas surprenant de la rencontrer pendant la progression de la personnalité, le sujet passant pendant cette progression par toutes les phases de son jeune âge, pendant lesquelles il grandissait réellement.

Quelquefois, avant le réveil définitif, il a une sorte de vue d'ensemble panoramique de toute l'existence, analogue à ce qui se passe dans certains cas de mort rapide. Ou bien c'est une sorte de clarté intérieure. Berthe (XI), Marguerite Gain. (XIII) sont des exemples de ces deux phénomènes.

Il y en a un autre qui est constant et dont j'ai déjà dit un mot, c'est le rire. Il accompagne le sentiment de bien-être, de détente, de dégagement de la tête, de déchirure d'un voile, qui se produit à ce moment. Il exprime l'état de satisfaction où se trouve le sujet de se sentir revivre.

C'est en effet là où nous arrivons en dernière analyse, à ce retour du sentiment de la vie qui suit le réveil définitif. Nous avons vu Hermine avoir cette sensation si étrange de chair vivante qui remplace de la chair morte. N'est-ce pas là une image saisissante de ce sentiment de la vie qui renaît, quand le réveil survient? Ce sentiment, nous le retrouvons chez la plupart de nos sujets. J'ai noté les termes mêmes dont ils se servaient pour l'exprimer, et je crois qu'il ne peut qu'être intéressant de les grouper ici pour faire ressortir l'identité du phénomène qu'ils traduisent.

Marguerite C..., (1, 10, 11) pendant qu'elle est anesthésique, a l'idée de mourir : « Je serais morte, dit-elle, que je ne serais pas différente. » Mais elle recouvre sa sensibilité et sa personnalité, et alors ses sentiments sont tout autres : « Oh ! je suis bien, je voudrais rester comme cela, dit-elle au moment de se réveiller ; ce n'est plus moi ; je sens un bien-être en moi que je ne puis expliquer. » Et une fois réveillée : « Oh! s'écrie-t-elle, je me trouve bien, je n'ai plus la même tête; elle est complètement dégagée ; tiens, j'ai faim :

c'est la première fois. » Mlle R... (IV, 28), complètement apathique, incapable d'affection et d'émotion pendant qu'elle est anesthésique et endormie, m'arrive joyeuse et alerte, après que je l'ai réveillée : a Je ne vous dirai pas que je vais mieux, me dit-elle, mais que je vais tout à fait bien. Je dors, je suis gaie, active, je me sens heureuse de vivre, je mange bien et avec appétit; je me sens encore un peu fatiguée, mais de moins en moins, et je me repose d'un si bon sommeil la nuit '. Je me sens tout à fait bien. »

Mme G... (VI, 50) me dit à la suite d'une séance où elle a recouvré presque complètement la sensibilité : « Cette fois, je sens la vie circuler en moi. » Quand elle se réveille définitivement et complètement, elle s'écrie en ouvrant les yeux : « Ah ! j'ai dormi cette fois. Je ne suis plus tout comme j'étais quand je me suis endormie. Je suis toute drôle. Il me semble que je ne suis plus la même, que je suis plus lucide, plus « éclairée ». Je me réveille, c'est le vrai mot. Je ne vous ai jamais vu comme aujourd'hui... J'ai faim. Il me semble que j'ai dormi depuis longtemps. Tout me paraît changé, plus clair. »

Hermine (VIII, 93) écrit à ses parents après son réveil complet : « Je suis redevenue si jeune de caractère que véritablement je suis étonnée de me trouver aussi âgée ; ma vie passée est comme dans l'oubli. En un mot, c'est comme si je venais de renaître. » Tout lui paraît nouveau, elle admire tout et s'étonne de tout comme une fillette, quoiqu'elle ait trente-quatre ans. « Tout est nouveau pour moi, dit-elle, c'est comme si je venais au monde toute grande; il me semble que je n'ai jamais rien vu. » Elle se sent des jambes nouvelles, aime à aller se promener, ce qu'elle ne pouvait souffrir avant, étant d'ailleurs presque toujours dans l'impossibilité de le faire à cause des accidents auxquels elle était sujette. Elle est gaie et active. « Oh ! me dit-elle un jour, assez longtemps après sa guérison, je vis maintenant, tout me paraît nouveau, me rend gaie. A la distribution des prix de mon frère je croyais entendre la musique pour la première fois. Tout me paraît bon et agréable. » Mais ayant été arrêtée précédemment à une phase antérieure de sa personnalité (190), elle s'était regardée étonnée. Elle considéra ses bras en disant : « Ça me semble tout drôle que ce soit à moi. Vous (moi) n'êtes pas fait comme vous étiez; il me semble que ce n'est pas à moi tout ce corps-là. » Cet étonnement de constater l'existence de leurs membres, de leur corps, de leur tête est très commun, pour ne pas dire constant, quand le réveil n'est pas complet.

Ce sentiment de la vie est altéré chez Yvonne (IX, 109), qui me dit au cours de sa progression, de son réveil : « C'est drôle, je ne

16i NATURE DE L'HYSTERIE

sais pas comme je suis, je sais que je vis et je ne sais pas comment je vis; je vais, je viens, je parle, mais c'est comme une mécanique. » Quand elle se réveille complètement, au cours de la séance, lorsque je lui dis de se sentir de la tête aux pieds, elle me dit : « Il me semble qu'on m'enlève un poids de partout ; je vis mieux, je respire mieux, ça me fait drôle. » Il lui semble que, comparée à ce qu'elle était les jours précédents, c'était une autre personne. Quand elle rouvre les yeux spontanément, après avoir ri comme toutes les autres, elle me regarde et se met de nouveau à rire : « Je me semble toute drôle, dit-elle ; vous me semblez tous drôles ; vous n'avez plus la même tête. Vous avez l'air débarbouillé de je ne sais quoi ; le papier de ma chambre n'est plus le même ; il est plus clair, est-ce qu'on m'a changée de chambre; mon lit me paraît plus large qu'hier soir ; et puis j'ai faim, j'ai l'estomac dans les talons. » Un jour qu'elle avait reperdu sa sensibilité et que je lui ordonnais de se réveiller complètement, elle se mit à rétrograder, à avoir du dédoublement de la personnalité, se figurant à la fois avoir vingt et un et douze ans. Je lui fais rouvrir les yeux. Elle me répète les mêmes choses. Il lui semble qu'elle a rêvé avoir eu vingt et un ans, que son corps n'est pas à elle, que ses bras y sont accrochés par derrière, que sa peau est comme du parchemin et boursouflée. Ce sont là des phénomènes qui font contraste avec ce qui se passe quand le sujet sent et est réveillé, et c'est à ce titre que je les signale ici chez la même malade.

A Berthe, il semble au premier réveil simple avec régression (XI, 147) qu'elle a été morte et qu'elle est ressuscitée. Quand je la réveille en la ramenant à la date réelle, elle dit en souriant, une fois les yeux ouverts : « Oh ! quel voyage ; j'ai été loin; je suis fatiguée, j'en ai assez ; j'ai été bien loin ; ça me fait mal à la tête et dans les jambes comme si j'avais été malade depuis trois ou quatre ans. » Chaque fois que je la réveille davantage, elle sent, à la fin, un voile qui se déchire, et sa tête qui se réorganise ; et une fois les yeux ouverts elle dit en considérant -un jour ses bras : « C'est drôle comme j'ai les bras longs; il me semble que j'ai grandi. » Elle a aussi une impression que j'ai rencontrée chez plusieurs autres. Il lui semble qu'elle est comme un personnage de comédie et ne sait trop si c'est elle ou une autre qui agit. D'autres se comparent à un personnage de roman. C'est toujours le même phénomène de dédoublement imparfait delà personnalité, de doute sur sa propre personne, résultant du manque de netteté des sensations et des impressions cénesthésiques. Après un réveil encore plus accentué, elle se met à rire et se regarde en me disant : « Oh ! je suis bien; c'est

comme si on m'avait enlevé une enveloppe sur tout le corps. »

Marguerite Gam. (XIII, 194), en se réveillant complètement, s'écrie : « Je suis ressuscitée, » et elle écrit à ses parents : « C'est un vrai bonheur pour moi de vous écrire aujourd'hui, car je peux dire que me voilà ressuscitée grâce aux bons soins de M. Sollier, qui depuis dix jours m'a refabriqué une nouvelle santé. Enfin, je me reconnais un peu telle que j'étais il y a deux ans et demi » (époque du début de l'hystérie). Dans d'autres séances de perfectionnement de sa sensibilité, elle éprouve aussi la sensation d'un voile qui se déchire, ou bien elle voit tout plus clair, ou elle « se sent revivre ». Un jour, elle dit en s'étirant au réveil : « Ma tête devient plus légère ; à l'intérieur de moi il se passe je ne sais quoi d'agréable. » Un autre jour, c'est « une lumière qui entre dans sa tête, et qui lui fait clair » et elle a la sensation que son corps s'allonge.

Jeanne A... (XIV, 217), qui s'est réveillée à vingt ans en arrière, m'écrit après son retour chez elle : « Depuis mon retour le 17 mars je n'oublie rien des personnes ni des choses que j'ai faites ; tout se case dans ma tête et n'en repart pas du tout. Mais jusque-là je suis depuis vingt ans comme si j'étais morte et je ne me souviens de rien. C'est une nouvelle vie que je recommence depuis mon réveil le 1er mars 1894... » Et une autre fois elle m'écrit encore : « Décidément, monsieur, vous m'avez repêchée à vingt ans. J'ai dû être morte pendant ce temps. »

Pauline (XVIII, 290), en se réveillant complètement, s'écrie : « Oh! mais je ne suis pas comparable à hier. Je vous vois bien mieux; toutes les autres malades je les ai trouvées changées; ça m'éblouissait. »

Paul D... (XX, 318) remarque, à la suite des séances de restauration de la sensibilité, que certains jours tout son corps se met à certains moments à trembler, et que dans ces moments-là « il lui semble qu'il se réveille d'un sommeil qui vient d'avoir lieu ». Il a donc la conscience du réveil qui se produit chez lui, comme d'autres l'ont aussi ou ont le sentiment d'un « travail », d'une transformation qui s'opère en eux.

Ce malade avait du dédoublement de la personnalité. Quand ce phénomène cesse, il éprouve dans le cerveau un tiraillement, une sorte de déchirure sur une grande longueur d'avant en arrière. Il ne sait pas où est sa tête pendant la nuit, non plus que son corps, qui lui apparaît comme une masse de 500 kilogrammes dans son lit. C'est la seule impression qu'il ait de son corps. Sa pensée marche seule sans qu'il se rende compte où elle s'élabore. C'est sous l'influence du léger réveil provoqué par l'hydrothérapie, la rééducation

de la marche (il était paraplégique), l'alimentation obligatoire (il était anorexique), que ce phénomène du dédoublement de la personnalité cesse en partie et qu'un voile qu'il sentait devant lui semble se dissiper. Aussi voit-il tout moins tristement. Quand il se réveille complètement, avec régression de vingt-six à quinze ans et progression de sa personnalité, il regarde autour de lui tout étonné, tout ahuri : « C'est drôle, dit-il, je ne m'y reconnais pas, et pourtant je connais tout cela, mais c'est comme si je l'avais vu dans un rêve... Attendez, oh ! oui, j'ai bien ma tête (il se la tâte). . . Oh ! je suis content... ça s'éclaircitdans mon esprit... mais j'ai été malade !... Oui on m'a mis ici pour me soigner... oui c'est bien la réalité, et c'est pour ça que je suis étonné que ça l'était aussi avant. Avant je ne savais pas si ce que je voyais était dans le réel ou dans le rêve... tout ce qui était autour de moi n'était pas déterminé, précis comme je le vois maintenant. C'est ce changement-là qui m'étonne... Alors, je suis guéri ! Mais il y a longtemps que j'étais malade. Il y a bien deux ans que j'étais dans cet état. Est-ce que je vais marcher comme cela de surprise en surprise, dit-il en considérant tous les objets de sa chambre qui lui paraissent changés ? Tout me paraissait mouvant, changeant de formes. »

Il est remarquable de constater chez tous ces malades l'unanimité dans l'expression de leurs sentiments. C'est toujours la même chose, traduite de façon presque identique. Ce sont les mêmes idées de sortir d'un long sommeil, d'une grande maladie, de revenir de très loin, d'avoir marché longtemps, d'être mort et d'être ressuscité. C'est le même sentiment de la vie qui circule dans l'être, d'une vie nouvelle qui s'ouvre devant vous, d'une reconstitution de la personnalité qui n'était plus nette, de la conscience d'être de telle et telle façon et de vivre; c'est le même bien-être, la même satisfaction, exprimée par le besoin de rire sans autre raison que de se sentir heureux de recouvrer la santé et de renaître à la vie. Il y a là un ensemble de phénomènes qui se reproduit avec une telle régularité, une telle identité d'évolution, qu'il est impossible d'y voir l'effet d'une coïncidence, d'un hasard, mais qu'il faut y reconnaître une loi et une cause déterminante. Cette cause, c'est le réveil complet de l'individu, le réveil de sa sensibilité, le réveil de sa cénesthésie.

Une fois le réveil obtenu, le sujet a recouvré du même coup le souvenir de toute son existence. Toutefois les périodes où il a été le plus endormi, le plus hystérique par conséquent, sont floues, atténuées, et il s'en souvient comme d'un rêve plutôt que d'une réalité. Une période qui est souvent complètement abolie, et en tout

cas dont le souvenir est toujours très affaibli, c'est celle pendant laquelle s'est produite le travail. Qu'il se soit fait en une seule séance, ou en plusieurs réparties sur un certain nombre de jours, le résultat en est toujours le même. En effet pendant toute cette période la personnalité est sans cesse modifiée, et le sujet n'a pas le temps de s'adapter aux conditions extérieures. C'est un défilé trop rapide de toutes ses impressions anciennes, de toutes les images qui se rapportent à sa vie passée, et qui de plus se mélangent avec des impressions actuelles en désaccord avec elles. Il ne peut évidemment en résulter qu'un état de confusion qui ne permet guère l'exercice de la mémoire.

Le sentiment de bien-être et de satisfaction qui accompagne le réveil complet se maintient tant que la sensibilité reste normale. Aussi voit-on les sujets redevenir gais, actifs, capables d'attention, d'émotion, d'activité intellectuelle.

En outre, ils ont un pouvoir qu'ils n'avaient pas auparavant, c'est de s'apercevoir de ce qu'ils éprouvent, c'est d'avoir conscience quand ils perdent leur sensibilité, et de faire effort pour réagir contre l'engourdissement qui les envahit. En effet ils se retrouvent dans l'état où ils étaient avant de tomber malades, avec cette différence qu'ils savent maintenant à quels signes reconnaître le retour de la maladie, et les moyens de l'enrayer. Nous avons vu que dans les dernières phases du réveil le sujet avait conscience de ce qui se passait, de l'engourdissement qui l'envahissait encore, et qu'il faisait tous ses efforts pour se réveiller lui-même. Entre le réveil définitif et cette dernière phase, il n'y a donc qu'une différence de degré. Aussi dès que le sujet s'aperçoit qu'il perd localement sa sensibilité, cherche-t-il à enrayer cette perte, à réagir et à la recouvrer.

Pour cela, que fait-il ? Quelque chose de bien simple et qu'il n'est souvent pas besoin de lui apprendre, car il le fait d'instinct, comme tout individu du reste qui se sent envahir par le sommeil et qui cherche à résister. Il se remue, se secoue, s'étire, s'excite en somme de toutes les façons possibles pour se réveiller. L'hystérique ne fait pas autrement. Plus d'une malade m'apprit elle-même que lorsqu'elle se sentait engourdie d'un membre, elle s'étirait, le remuait le plus possible, et que cela la soulageait. Comparant ces manœuvres à ce qu'elles font pendant le travail, je conseillai à certaines, lorsqu'elles s'apercevraient qu'elles perdaient leur sensibilité sur un point quelconque du corps ou d'un membre, de faire les mouvements qui résultent ordinairement de la restauration de la sensibilité, et je constatai que de cette façon elles pouvaient recouvrer elles-mêmes leur sensibilité, empêcher l'anesthésie de les envahir, et qu'elles

éprouvaient par cette simple manœuvre, différente suivant les organes, les mêmes phénomènes sensitifs que dans le travail pendant l'hypnose. Grâce à cela, certaines malades, comme Hermine, Jeanne Dem., Marguerite Cam., Eugénie, etc., savaient recouvrer seules leur sensibilité quand elle menaçait de disparaître et au bout de quelque temps avaient rendu cette sensibilité de plus en plus stable, et la guérison était devenue ainsi permanente. Il leur suffit de s^étendre, de fermer les yeux, de s'étirer en fixant successivement leur attention sur les diverses parties de leur corps, de chercher à se représenter exactement tous les mouvements qu'elles font. Elles se plongent ainsi dans un état de torpeur spécial, dans lequel elles vivent en dehors du monde extérieur, et qui se produisait d'ailleurs chez Jeanne Dem. que je n'ai jamais hypnotisée pour lui rendre sa sensibilité, ou chez Jean-Baptiste. Le travail une fois commencé volontairement continue en quelque sorte automatiquement, par propagation spontanée, et après avoir éprouvé des fourmillements, des picotements, des sensations de chaleur et quelquefois des démangeaisons superficielles ou de l'énervement intérieur, les malades se réveillent, on peut le dire, étourdies encore un peu, avec quelquefois un peu de vertige, qui se dissipe vite dès qu'elles se mettent en mouvement.

Il faut évidemment, pour qu'elles puissent agir ainsi, qu'elles aient le temps de s'apercevoir de l'engourdissement qui les envahit d'une façon générale ou locale. Quand au contraire Tanesthésie se produit brusquement, comme dans le cas d'une émotion subite, la conscience de ce qui se passe se perd trop rapidement et le sujet, replongé dans le vigilambulisme, anesthésié et aboulique, ne peut plus faire ce qui est nécessaire pour s'en tirer. Mais ce sont là des circonstances relativement rares, et dans la majorité des cas, quand l'engourdissement provient de l'épuisement nerveux produit par la fatigue de l'attention, un travail, un effort trop soutenu, l'immobilité trop prolongée, les sujets ont là un procédé très simple et très pratique pour éviter eux-mêmes le retour des accidents et du vigilambulisme. Il est en tout cas indispensable de le leur indiquer et c'est déjà un gros point que de les rendre capables de recouvrer suffisamment leur sensibilité et de lui rendre ainsi par l'exercice la tendance qu'elle doit avoir naturellement à reparaître spontanément quand elle se perd pour une raison ou pour une autre.

A côté des phénomènes psychiques et moraux qui accompagnent, soit immédiatement, soit consécutivement, le réveil complet, il en est d'autres d'ordre physique qu'il faut signaler et qui ont une non moins grande importance.

Dès que le sujet se réveille — et cela non seulement après le réveil définitif, mais souvent aussi à la suite des séances de sensibilisation — il réclame à boire ; il a une soif extrême. Quelquefois, plus rarement, il constate qu'il a faim. On peut admettre jusqu'à un certain point que les réactions motrices plus ou moins violentes et prolongées en sont la raison. Assurément cela peut entrer en cause pour une certaine part. Mais ce n'est pas tout, il s'en faut. La principale raison est que dans les premières séances où les réactions sont souvent beaucoup plus longues, beaucoup plus fortes, cette soif ardente ne se produit qu'exceptionnellement, tandis qu'elle est constante au réveil définitif, qui nécessite cependant souvent des séances beaucoup moins fatigantes. Du reste, cette soif s'observe aussi dans la guérison spontanée de l'anorexie, jusqu'à ce que la faim ait reparu.

Nous allons en avoir la raison en observant ce qui se passe du côté d'autres appareils de l'organisme, et particulièrement du côté de la peau. Ordinairement, pendant le vigilambulisme, la peau du visage est peu colorée, les extrémités sont violacées et froides ; il y a des troubles vaso-moteurs très nets, et principalement de la vasoconstriction, d'où le peu de tendance qu'ont les hystériques soit à rougir, soit à pâlir, ce qui fait qu'on leur attribue en général peu de timidité. Mais passons. Après le réveil au contraire, cette vaso-constriction disparaît, les vaso-moteurs réagissent normalement, les petits vaisseaux se dilatent, et comme conséquence la coloration violacée et le refroidissement des extrémités disparaissent. Mais c'est surtout du côté du visage que la modification est appréciable. Les sujets ont la figure plus pleine, paraissent avoir engraissé, ont l'air plus jeune, les yeux sont plus vifs. Le sang afflue à la peau et quelquefois même on observe un pointillé rouge. Des taches ecchymotiques peuvent aussi se développer sur les membres. Tel était le cas d'Yvonne (IX, 195), de Marguerite Cam. (XIII, 199-200), de MmeG. (VI). Marguerite Go. (I), Marceline (III) eurent de petites hématémèses à la suite du retour de la sensibilité de l'estomac. Cet afflux de sang à la périphérie s'accompagne de sensation de chaleur, quelquefois de démangeaison, de brûlure. Il est vraisemblable que ce que nous constatons du côté de la peau se passe de même du côté de la muqueuse digestive et que c'est à cette sensation de cuisson, de chaleur intérieure qu'il faut attribuer la soif que les malades présentent.

Il résulte de cette plus grande activité circulatoire, en même temps que de la plus grande facilité des mouvements, une modification considérable et dans le faciès des sujets et dans leur attitude générale. Gomme je l'ai dit tout à l'heure ils paraissent plus jeunes,

mieux portants, moins apathiques, moins plongés dans le rêve, plus éveillés en un mot; leur visage est plus mobile, traduit mieux leurs sentiments; la physionomie est plus ouverte, plus gaie. Les mouvements sont plus aisés, plus rapides, plus souples, au lieu d'être sinon gênés — ils le sont souvent et les malades en évitent certains — du moins un peu compassés. Mais par suite de l'activité vaso-motrice, les glandes fonctionnent mieux, et la nutrition générale ne tarde pas à se relever, comme nous le verrons plus loin. Les fonctions digestives s'accomplissent normalement; la faim reparaît, mais en même temps l'assimilation se fait, ce qui est le point capital. Ce n'est pas tout défaire manger une hystérique, il faut qu'elle assimile ce qu'elle mange, et elle ne l'assimile que le jour où elle recouvre l'appétit, c'est-à-dire la sensibilité du tube digestif.

Une autre fonction qui reparaît, c'est le sommeil normal. Je ne ferai que rappeler le fait, car j'y ai insisté déjà dans le premier chapitre, où j'ai montré que si les hystériques ne dormaient pas du sommeil naturel, c'est qu'elles étaient plongées dans le somnambulisme ou le vigilambulisme, et que dans ces conditions elles ne pouvaient pas en même temps dormir deux sommeils différents. Mais dès qu'elles sont sorties de leur vigilambulisme, elles sont redevenues normales et le sommeil normal reparait.

Il ne se rétablit pas immédiatement, bien entendu, non plus que la sensibilité, à l'intégrité de laquelle il est subordonné, ne reste stable immédiatement. J'ai montré à propos de la sensibilité des yeux que celle-ci contribuait dans une grande mesure à l'insomnie des hystériques par suite de l'impossibilité où elles sont de maintenir les paupières fermées sans éprouver presque aussitôt un soubresaut général qui les leur rouvre. Elles commencent par dormir par petits sommes, puis de plus en plus longtemps. Quand on voit le sommeil normal revenu en même temps que la nutrition s'est relevée, on peut affirmer la guérison. Je ne saurais trop insister sur ce critérium, dont la théorie que j'expose ici rend compte, et qui ne m'a jamais trompé cliniquement.

Il est enfin un dernier phénomène qu'il importe de signaler et d'expliquer. C'est la fatigue que les sujets éprouvent une fois réveillés, même incomplètement, et on peut dire presque au prorata de leur réveil, jusqu'à ce que celui-ci soit définitif et permanent. Marguerite Co., Marceline, M,11C L., Yvonne et bien d'autres m'avaient fait cette remarque que, ne sentant pas habituellement la fatigue, elles se fatiguaient très vite dès qu'elles recouvraient leur sensibilité. Au début j'attribuais au « travail » cette fatigue, mais je fus bien obligé

de reconnaître qu'en dehors de celle bien naturelle qui résultait des mouvements réactionnels accomplis pendant les séances, il y avait une autre cause. Car c'était surtout la facilité à se fatiguer pour le moindre travail dont elles se plaignaient.

En voici la raison fort simple, à mon sens. Qui est-ce qui nous donne l'impression générale de la fatigue, sinon la sensation que nous avons de l'épuisement de notre organisme? Or les hystériques plongés dans le vigilambulisme et anesthésiques à un degré quelconque, aussi bien pour les sensations internes que pourles sensations externes, ne sauraient avoir conscience de ces modifications survenues dans leur état organique, et qui sont relativement légères si on les compare aux sensations de besoins telles que la faim, la miction, la défécation, qui sont cependant diminuées ou anéanties pour ces malades. Sous l'influence des causes d'épuisement se traduisant chez un individu normal par le sentiment de la fatigue, lequel nous avertit de. cesser de travailler, il se produit chez l'hystérique anesthésique un engourdissement plus profond. Celui qui existe déjà habituellement ayant supprimé la conscience plus ou moins complètement, celle-ci ne peut donc que disparaître encore davantage. Aussi, en même temps que le sujet ne s'aperçoit pas de sa fatigue et continue à faire automatiquement le travail commencé, s'engourdit-il de plus en plus, et n'est-il pas rare de le voir subitement s'endormir sur sa besogne ou avoir une attaque qui résulte, comme nous le verrons plus loin, d'abord de la perte complète, puis du retour de la sensibilité. Au contraire, lorsque l'hystérique a recouvré sa sensibilité, s'est réveillé plus ou moins complètement, il peut percevoir ce qui se passe dans son organisme. Il a donc conscience de sa fatigue. Et nous voyons ainsi le sentiment de la fatigue accompagner le retour de la sensibilité et le réveil.

Cette facilité à se fatiguer tient, du reste, à deux causes principales : d'abord à ce que, du fait même de sa constitution nerveuse, de la faiblesse naturelle de son système nerveux, l'hystérique est plus que tout autre sujet à l'épuisement. C'est cet épuisement qui provoque chez lui le sommeil, l'anesthésie, l'hystérie en un mot. Il n'est donc pas surprenant qu'une fois sorti de son état de sommeil il reste plus sujet encore à cet épuisement et à la fatigue. En second lieu tant qu'il n'a pas recouvré complètement sa sensibilité, qu'il n'est pas réveillé définitivement, il est dans un état de demi-conscience, je ne dis pas de subconscience, car ce n'est pas la même chose, qui lui donne de son état organique une impression très atténuée. De sorte que même lorsqu'il n'a aucune raison d'être fatigué, il se sent faible; ses mouvements sont incertains; il n'est pas sûr de lui, et le

moindre travail accentuant cet état, il se fatigue avec une grande rapidité. Qu'il redevienne anesthésique complètement et le sentiment de sa faiblesse et de sa fatigue disparaît de nouveau. Ce phénomène est très net dans les cas d'anesthésie des membres inférieurs. Lorsque le sujet est anesthésique il peut marcher très régulièrement, ses jambes fonctionnent automatiquement, sans qu'il en ait conscience. Quand il recouvre la sensibilité incomplètement, il devient abasique, fléchit sur les genoux, ne peut plus marcher, ou titube et se fatigue très vite. Quand enfin il sent complètement, la marche redevient normale.

Ce sentiment de fatigue est tellement lié à l'état de la sensibilité que lorsqu'on rend la sensibilité d'un bras et pas de l'autre, c'est celui qui est redevenu sensible qui se fatigue. M. P. Janet a montré au congrès de psychologie de Munich (1896) que le graphique de l'attention des hystériques anesthésiques était indéfiniment régulier, comme dans les premiers temps de l'attention chez un individu normal, qu'on n'y observait pas la courbe caractéristique de la fatigue comme chez ce dernier, et que même, chez une hystérique hémianesthésique, on avait, du côté sensible, la courbe de la fatigue, tandis que du côté insensible elle ne se produisait pas. De sorte qu'il paraissait ressortir de ces graphiques que le pouvoir d'attention était beaucoup plus marqué chez les grandes hystériques, ou par le fait de l'anesthésie, que chez l'individu normal. En réalité, il n'en est rien, comme il le faisait justement remarquer, et cela résulte simplement de ce que, dans un cas, il s'agit de phénomènes purement automatiques, tandis que dans l'autre il s'agit de phénomènes conscients et volontaires.

Les remarques que je viens de présenter au sujet de la fatigue sont donc corroborées par les expériences si intéressantes de M. P. Janet sur l'attention. Mais où il voit une simple question d'automatisme et d'inconscience, je vois l'effet d'un trouble de sensibilité, dont l'automatisme et l'inconscience ne sont eux-mêmes que les conséquences et servent d'intermédiaire entre les deux phénomènes, mais ne sont pas la cause première. Une autre preuve, à l'appui de notre opinion, est ce fait bien connu d'un ataxique complètement anesthésique chez lequel le sentiment de la fatigue n'existait plus.

En résumé, chez l'hystérique en puissance, soit qu'il ne le soit pas encore, soit qu'il ne le soit plus, la fatigue se produit plus facilement que chez l'individu normal parce que son système nerveux est plus faible et s'épuise plus rapidement. Chez l'hystérique confirmé, la fatigue ne paraît pas se produire quand il est complètement anesthésique, parce qu'il ne peut plus la percevoir. Elle existe, mais il ne

la sent pas, et elle se traduit par un engourdissement, un sommeil plus profond qui, en annihilant davantage la conscience, l'empêche encore plus de l'éprouver.

Enfin, chez l'hystérique incomplètement sensible et réveillé, elle se montre seulement dans les parties ayant recouvré leur sensibilité, et en dehors même de tout travail, par suite du sentiment d'impuissance, d'incertitude des mouvements, qui résulte d'une perception incomplète des sensations organiques.

Tout se tient donc, on le voit, dans l'hystérie, et tout est subordonné à l'état de la sensibilité. Il n'est pas un phénomène organique ou psychologique qui ne soit justiciable de la théorie que je soutiens ici, ce que l'examen des accidents divers de l'hystérie va, je pense, confirmer encore.

Remarquons, en terminant ce second chapitre, que l'on peut, d'après les échelles de sensibilité que nous avons établies pour chaque partie de l'économie, considérer deux ordres de modifications de la sensibilité : dans sa quantité et dans sa qualité. Cette dernière ne peut être appréciée et évaluée, bien entendu, que lorsque le sujet a conscience de ses sensations. La première peut être évaluée, au contraire, par l'examen objectif quand la conscience existe, et par l'examen des phénomènes subjectifs quand il y a subconscience. (Voir Addenda.)

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