‹ Genève et Charles Emmanuel Ier, 1589-1591Chapitre 10 sur 16 · EMBARRAS DL GOUVERNEMENT BERNOIS · texte numérisé non relu

EMBARRAS DL GOUVERNEMENT BERNOIS

^^^V^P^^ i lendemain du traité de Nvon la Rëpul)lique semblait vouée à une perte ^ presque certaine. Les Genevois furent réellement sauvés par leur énergie et ils furent récompensés de leurs efforts. En effet, au moment où il semblait évident que le Duc allait chercher par tous les moyens à accabler la cité rebelle, c'est le contraire qui se produit: une diversion, des plus heureuses pour Genève, oblige le Duc à tourner ses regards du côté de Nice ; le 4 octobre on rapporte au Conseil « que le S' de La Valette

a donné du costé de Nice et que les Turcs font un fort contre luy, que M. de Ligny a esté défait avec sa cavalerie, qu'il n'y a pas 500 hommes en Piedtmont, parce qu'on y mande tout contre Nice. »

Ainsi Charles Emmanuel détournait de Genève son attention pour la porter vers la Provence. Il perdait donc en partie le bénéfice du traité de Nyon. Heureuse diversion pour Genève ^

Il est fort possible qu'à ce moment Charles Emmanuel, désireux de concentrer toutes ses forces en Provence, ait eu l'idée de faire la paix avec Genève, une paix momentanée s'entend. Ce qui nous porte à le croire, ce sont les faits suivants : Dans une séance tenue le dimanche 5 octobre le Premier Syndic exposa qu'un S"^ de Maillans était venu tenter une démarche en vue « d'établir une bonne paix en ces pays. » Il conseillait d'envoyer « faire la révérence » à S. A., comme avaient

' Dans celle circonstance, comme dans bien d'autres. Charles Emmanuel fut victime de son inconstance et de la mobilité de ses impressions ; il avait réussi à isoler Genève, il avait certainement des chances de la réduire ou de la soumettre, il préfère s'éloigner et aller guerroyer en Provence. Faute énorme, qu'un écrivain de Savoie a résumée en deux lignes : il lâcha la proie pour l'ombre et perdit l'occasion, peut-être unique, (]u'il ail eue de s'emparer de Genève.

fait Messieurs de Berne, qui avaient mis tous les torts sur Genève. On lui répondit qu'il n'y avait ni motif, ni occasion, d aller « faire ladite révérence. » Mais M. de Maillans insista en invoquant le fait que les Genevois étaient les promoteurs de la guerre, sur quoi il lui fut répliqué que c'était M. de Sancy qui avait été 1 instigateur de la guerre et qui le premier avait « capitulé, « conclu une capitulation avec les Suisses, que si les Genevois avaient commencé les hostilités huit jours avant le départ des Suisses, c'était sur 1 invitation expresse du Roi et sur les instances de M. de Guitry, négociateur |)Our le Roi. M. de Maillans ne se tint pas pour l)altu et répéta que Messieurs de Genève devaient envoyer des députés auprès de S. A. ou vers le Chancelier de Savoie et qu'on aurait « bon accueil avec bon sauf-conduit. » Qui était ce Maillans, avait-il un mandat quelconque pour traiter, nous l'ignorons, mais le Conseil parait avoir attaché de 1 importance à cette démarche, puisqu'elle est rapportée tout au long au Registre. Le Conseiller Maillet fut chargé de tenir compagnie au gentilhomme savoyard jusqu'à son logis et il rapporta que M. de Maillans avait toujours persisté

clans son dire. Après le souper Maillet lui ayant demandé de s'expliquer plus clairement, l'entretien devint particulièrement intéressant :

« Il faudrait, dit M. de Maillans, vous excuser, en déclarant que vous n'êtes pas les véritables auteurs de la guerre. »

A quoi cela pourrait-il servir, répondit Maillet, si on refuse de nous entendre, comme on a refusé d'écouter nos Ambassadeurs à Nyon?

« Ce n'est là qu'une mésintelligence, un malentendu, reprit Maillans ; il faudrait se mettre en rapport les uns avec les autres et quand vous dites qu'on n'a pas daigné répondre à vos lettres, il y a erreur; on avait répondu et les lettres sont encore là, mais le chevalier Sandrin n'a pas bien négocié. »

L'entretien n'eut pas de suite, car le Conseil, avec juste raison, ne voulait pas s'engager dans des pourparlers avec un personnage qui n'avait pas de pouvoirs réguliers.

Ce qui est bizarre, c'est que le même jour eut lion iiii(> nouvelle démarche, (|ui j)araissail revêtir un caractère j)lus sérieux; un M. de Burcin se présenta de la part du Chancelier de Savoie pour

chercher les bases d'un arrangement; il parla d'une journée, dans laquelle on discuterait les conditions de la paix et en attendant il y aurait suspension d'armes. .M. de Maillans ayant échoué, on envoyait M. de Burcin avec des propositions plus alléchantes ou plus captieuses. La mission de ce personnage parut sérieuse et le même jour le Conseil fut convoqué à l'extraordinaire ; furent également conviés à la séance Lurbigny. Th. de Bèze. Chandieu. Colladon, Langlois et le Sire de la \ iolette. M. de Burcin demandait que le Conseil désignât des délégués pour conférer avec lui ; le Conseil l'informa quil ne pouvait prêter l'oreille à aucune proposition, aussi longtemps que le négociateur ne se présenterait pas avec des lettres de créance du Chancelier de Savoie ; c'était le meilleur moyen de couper court à des démarches qui ne pouvaient aboutir. Toutefois le Conseil ne voulut pas congédier M. de Burcin sans avoir essayé de le faire causer. Les conseillers Maillet, Chapeaurouge et Pictet furent donc délégués pour chercher à savoir s il avait « quelque aultre moyen et expédient. » Le S"" de Burcin ne (it pas trop languir ses interlo-

cuteurs: poussé dans ses derniers retranchements, il finit par leur dire qu'il avait en réfléchissant trouvé un moyen de tout arranger, c était « que Messieurs se missent en la protection du Duc, comme quelques villes d AUemaigne estoient en protection des margrafts de Magdebourg et .Nuremberg. » Les délégués du Conseil eurent sans doute sur les lèvres de lui répondre : Si vous n'aviez rien de mieux à nous proposer, il était inutile de vous déranger. << Sus quoy. dit sèchement le Registre, il a esté renvoyé. » C'est ce qu'il y avait de mieux à faire.

Les émissaires pacifiques n'ayant pas réussi dans leur tentative, la guerre recommença. Le 8 et le 9 octobre les Savoyards mirent le feu à Pregny. à Varembé et à Châtelaine. De leur côté les Genevois ne restèrent pas inactifs et pendant tout le mois d'octobre, ils firent de nombreuses sorties qui leur \alurent ])paucoup de butin. En somme les Genevois pouvaient se féliciter des résultats obtenus, mais ils souffraient du manque de numéraire. Le 10 octobre le Conseil dut reconnaître (ju'on emportait beaucoup d'argent hors de ville et que les paysans des environs venaient em-

prunter à (îenève pour paver les rançons des prisonniers. Il fallait aviser au plus vite pour être en état de continuer la guerre; le Conseil prit un arrêté pour défendre toute exportation d'or ou d argent, nionnavé ou non monnayé, sous peine de confiscation et d aniende ar])itraire. Il fut enjoint aux capitaines et notables de ne laisser sortir personne de la ville sans passeport.

Tandis qu'à Genève on se mettait en état de continuer énergiquement la lutte, Charles Emmanuel s'était arrêté ([uelques jours à Ge\ ; c'est de cette petite ville que le 13 octobre il adressa à son Conseil d'Etat une dépèche triomphante qui annonçait la conclusion de la paix avec la République de Berne : ce document, resté inédit, mérite d'être repioduit textuellement :

« Le Duc de Savove au Conseil d'Etat.

De Gex le 13 octoljre 15S9.

« Aiant pieu à Dieu que la paix d'entre nous et les S" de Berne ait esté conclue et arrestée ès conférences de nos Ambassadeurs et les leurs, moyennant la ([uictation expresse par eulx faicte

de la protection de Genève avec expresse déclaration qu'ils ne pourront la secoure et assister de gens de guerre, munitions, ny aultrement, nous avons bien volu vous en avertyr par celte expresse à fin que vous fesiez publier la dicte j)nix avec les solemnilés et démonstrations en tel cas requises et accoustumées ; nous vous envoyons copie de la publication qui en a esté faicte icy et n'estant ceste pour aultre, prions Dieu qu'il vous ait en sainte garde '. »

Comme on le voit, Charles Emmanuel ne laissait planer aucun mystère sur les conséquences du traité de Nyon ; Genève était abandonnée par les Bernois, mais le Duc se pressait un peu trop de faire publier le traité, car il n'était pas ratifié par les Conseils de la Républi([ue de Berne et eu fait il ne le fut jauiais, pour le |)lus grand honneur du nom bernois.

Si le Duc avait réussi à y-ag-ner à sa cause le gouvernement bernois, Genève avait un autre allié que Charles Emmanuel cluM-cha vaiueuient à

' Ij'orif^inal de coUe pièce est aux Arciiives de 'l'urin, V. de G. Cat. XII. ]). 1. mais nous 1 avons relevée d'après la copie autlienti(]ue qui existe aux Arrliives fédérales, i\ Borne.

faire tonil)er clans ses filets; il envoya à Zurich l'un des négociateurs du traité de Nyon, le S"" de Lambert, pour tacher d'amener les Zurichois à « se déporter » de Genève. La chose valait la peine d'être tentée; si la mission de M. de Lambert avait réussi, Genève eût perdu du même coup le plus sûr de ses alliés, mais les magistrats de la cité de Zwingli ne se laissèrent pas séduire ou endormir par les mielleux discours de l'Ambassadeur de Savoie; ce dernier fut entendu au Conseil, mais ce fut tout; il dut se retirer sans avoir rien obtenu; comme le dit Roset, il ne trouva pas ce qu'il y cherchait. De Zurich, il se rendit à Lucerne où évidemment il n'avait à prêcher que des convertis, puis il revint à Berne ou la politique de son maître allait essuyer un éclatant échec.

Tandis que M. de Lambert faisait son tour de Suisse, Roset le suivait de près, opposant une contre-mine à toutes les intrigues du Savoyard. Il s'était rendu successivement à Zurich, à Schaflfhouse et à Râle et partout il avait rencontré un accueil bienveillant. La conduite des négociateurs de Nyon avait indigné tout le monde; les sentiments de solidarité des villes prolestan-

tes s'étaient réveillés plus puissants que jamais et Zurich allait prendre énergiquenient la défense de Genève.

Le gouvernement de Zurich s'adressa à Messieurs de Bàle et de SchafFhouse, les invitant à envoyer des délégués à une conférence qui se réunirait à Soleure le 21 octobre ; il s'agissait pour les représentants des trois cités protestantes de préparer avec l'Ambassadeur de France une action commune en faveur de (ienève. La conférence eut lieu et l'Ambassadeur du Roi montra le plus grand empressement à appuyer les démarches qui allaienl êlre tentées. Il fut décidé que les représentants des trois villes se rendraient sans retard à Berne, oii Michel Roset les ai'compngna, étaul, dit-il, plein de bonne espérance

A Berne, la situation était des plus troublées;

' Il existe, aux Archives de Genève, sous no2l55 des Poriefeuilles historiques, une lettre de Michel Roset, datée de Berne le 28 octobre, dans laquelle il raconte ses démarches et ses pérégrinations. A coUe époque troublée un magistral, même de la plus haute valeur comme Roset, devait se préoccuper des moindres détails; il fallait poui'voir à l'approvisionnement de la ville et Roset expose gravement an Conseil conimeiil il a lait marché |)Our du blé, du suif, du beurre, et même pour deux ou trois cents pourceaux gras 1

rindicînation contre les signalaires du traité était n son comble ; l Avoyer de Watteville venait d'être révoqué de ses fonctions ; telle était l'irritation populaire qu'il n'osait rentrer a Berne sans saufconduit. Le bruit courait que les négociateurs du traité avaient aussi «délibéré » de remettre au Duc trois bailliages vaudois. Nyon. Morges et Romaininotier, moyennant 300.000 écus payables en dix annuités ^ Manlich, qui revenait de Berne, ajoutait (|ue la fermentation qui régnait dans la ville empêchait de donner suite à ce honteux projet.

Malgré tout Michel Hoset put constater (ju on en voulait toujours à Genève : les patriciens Bernois se croyaient dans la nécessité de conclure la paix et ils auraient voulu que les Genevois y consentissent, en acceptant de mettre le Duc en possession du vidomnat. En autres termes ils auraient voulu que Genève sacrifiât son indépendance pour faciliter leurs arrangements particuliers. Quoi qu'il en soit, la situation d'un représentant de Genève n'était guère enviable au milieu de l'efïervescence qui régnait à Berne et Roset constate avec la phi-

' Keg. Cons. de Genève à la date du i*"" novembre 1589. rapport de Manlich.

losophie résignée du sage qu'il n'était pas en toute sécurité : « Quelcun, écrit-il, m'a l'ail advertir que j'heusse bien esgard à nia personne en ces pays. Je n'en scay point de particularités que ce que j'en peus imaginer et n'y scay point de remède que de remettre le tout en la main de Celuy qui meyne le Diable mesmeà la laisse »

Les députés des trois villes protestantes, Zurich, Bàle et Schaffhouse, étaient arrivés à Berne ; ils obtinrent deux l'ois audience du Conseil des Deux- Cents et ils s'exprimèrent non seulement avec franchise, mais avec sévérité sur le compte du traité; ils déclarèrent (jue le gouvernement bernois n'avait pas le droit de conclure une alliance avec le Duc sans consulter ses alliés : Vous mêmes. Bernois, dirent-ils, vous avez empêché les Grisons de s'allier au Koi d'Espagne et maintenant vous voulez vous allier au Duc de Savoie, (|ui est son gendre et son lieuleiiaiil . \'ous laites ainsi le plus grand lorl à Genève. Nous ne pouvons (|ue bh'uner les fautes que vous avez commises en celte guerre; vous avez agi comme Abel (|ui

' Leitro dalée de Berne, le mardi 28 oolobrc 1589, Poilef. hist. Il» 2155.

tua Caïn (sic), comme Judas qui trahit notre Seigneur Jésus Christ'.

Tous les députés des trois villes prirent successivement la parole et s'exprimèrent dans le même sens.

On peut se représenter quelle dût être la morne irritation des membres du Deux-Cents, en entendant un aussi dur langage, une aussi sévère remontrance. Le Sénat de la République de Berne n'était pas habitué à s'entendre comparer à Caïn ou à Judas, mais la leçon était méritée. Les députés des trois villes conclurent en demandant catégoriquement (|ue l'article 5 du traité de Xyon iVit annulé et (inalement il l'ut entendu qu'ils se rendraient avec des députés de Berne auprès du Duc de Savoie pour essayer de « l'appointer » avec Genève et pour obtenir tout au moins qu'il renonçât à faire valoir ses prétentions par les armes.

Grâce aux irréparables fautes commises à Nyon, la situation était devenue des plus fausses et des

' Riipporl (le Daniel Rosel au nom de son père, Reg. Cons. de Genève, à la date du 6 novembre 1589. Par suite d une évidente erreur de plume, le secrétaire d'Etat a interverti les noms d Abel et de C^aïn.

plus étranges. Les négociateurs l)ernois avaient trahi Genève pour eoiuplaire au Duc et maintenant la République de Berne se voyait forcée de rompre avec le Duc pour donner satisfaction à ses confédérés. Le Duc, à son toui-. n'allait-il pas repi"Ocher à ses alliés de la veille leurs tergiversations et leur mancjue de foi ? Mais ce qu il y avait de plus bizarre dans la situation, c'est que les Genevois, ([ui. un mois avant, ne demandaient (ju une paix honorable, ne se souciaient même plus d une suspension d armes. Au Conseil de Genève on tenait le lancraife suivant :

« Aujourd'hui le Duc a rompu et dissipé son armée; c'est lui (|ui iloit désirer (|ue nous posions les armes; si nous y consentons, nous nous faisons le plus grand tort, car nous perdons l'occasion d'avoir raison du Duc et nous risquons d'indisposer le Roi en entrant en arrangement sans son aveu; en somme ce serait notre ruine. (JuanI au Duc. il pourra, à la première occasion favorable, refaire son armée '. »

C'était foit bien raisonné. Le Conseil était si décidé a continuer la lutte (|u il (it de suite des

' Jieg. Cous, de (ienè\-<'. séance du l^' iiovpinlire 1589.

démarches auprès de l'Ainhassadeur du Roi, Sillery, pour qu'il euipècliàt les députés suisses de se rendre vers le Duc. Sillery, qui avait sans doute des instructions précises de Henri n'hésita pas à user de son influence dans le sens indi- ((ué; il dit aux députés des Ligues « que ce n'estoit la guerre de Genève, niays du Roy, lequel au reste a chéri ceste ville, comme la prunelle de son œil et comme sa propre personne. »

Malgré Sillery, les députés des trois villes persistèrent dans leur intention de tenter une démarche auprès de Charles Emmanuel; ils le firent sur la demande des Bernois qui, placés entre l'enclume et le marteau, ne savaient comment se tirer d'une situation embarrassante, mais les députés des trois villes déclarèrent à Michel Roset qu'ils ne voulaient porter aucun préjudice à Genève, ni par trêves, ni par procès, et que si le Duc voulait entrer en pour|)arlers, il serait loisible aux (Genevois de proposer tout ce que bon leur semblerait.

Entre temps la réaction en faveur de Genève se manifestait de toute part. L'Avoyer de \\'atteville, ne sachant comment se laver des accusations

lancées contre lui, venait d'envoyer son neveu auprès de Michel Roset pour lui offrir d'amener à Genève deux ou trois mille hommes à ses Irais'; il ajoutait que ses envieux lui faisaient grand tort. Les frères Wyss, dont nous avons parlé précédemment, renouvellent leurs offres de services ; d'autres Bernois sont prêts à tenter un coup de main en Chablais, « en Abondance et en la Vaux d'Aulx» à la condition toutefois (|u'ils « soient advoués. »

Dans le ])ays de Vaud l'effervescence, l'appréhension étaient extrêmes. On rapporte au Conseil « t|ue ceux ilu pavs de \'aud sont résolus de se liguer et perdre plus tôt la vie (|ue de nous abandonner. » C'était le sentiment populaire, mais il parait que la noblesse vaudoise ne sy associait pas; il faut toutefois faire exception pour un digne gentilhoiumo dont nos Registres nous ont conservé le nom; le S"" de (]urtilles ou de Courtilles^

' Le fait parait presque inerovahle, mais il est rapporté forinelleinent au Conseil par Daniel Rosel (jui parle an nom de son père (séance du 6 novembre I5K9I.

Les de Curlilles ou de Couriillos étaient originaires du village de ce nom au cercle de Lucens. La famille, dès longtemps éteinte, remontait à Philippe de Curlilles ([ui parait en IKiO comme témoin dans uu acte de Haut-Crél. Voy. D'ictioniKiire. Iiislorif/iit' du faiiton de Vaud. par Martignier, p. 298.

annonce qu'il amènera des gens qui seront payés pour six semaines.

Les députés des trois villes, auxquels s étaient joints ceux de Berne, Bûcher et Augsburger se mirent en route pour accomplir leur mission ; ils étaient accompagnés par Michel Roset. Ils paraissent s ètre arrêtés à Nyon. probablement pour bien marquer leur intention de provoquer la revision du traité récemment conclu. C'est de Nyon qu'ils écrivirent au Duc pour lui faire connaître le but de leur voyage et pour demander en même temps un sauf-conduit; ils le demandaient à la fois pour eux et pour les délégués de Genève ; on n'affectait plus de considérer les Genevois comme de véritables intrus, qu on refusait même d'écouter. La réponse de Charles Emmanuel ne se fît pas attendre; il se déclarait prêt à recevoir les représentants des Ligues suisses et leur envoyait un sauf-conduit; quant aux Genevois, le Duc ne daignait pas faire mention d'eux; c'est l'un de ses familiers, le comte Martinengo. qui répondait pour lui dans les termes suivants : « quand les

' Il n'était plus question de Bonstellen. de Watteviile ou de Dachselhoffer. et pour cause.

députés des quatre villes seront auprès de S. A.., s'il paraît utile, expédient, d'aviser plus outre « pour les commis de Genève» et si les députés des Suisses en renouvellent la demande, S. A. leur donnera telle réponse qu'ils pourront s'en contenter. » Quant à la trêve, Maftinengo déclarait que ce serait laisser beaucoup d'avantage à «ceux de Genève »; néanmoins par déférence pour Messieurs des Ligues, S. A. était disposée à l'accepter pour toute la durée de la mission des Ambassadeurs des quatre villes, à la condition toutelois que « ceux de (ienève » respecteraient aussi la trêve. Le Duc semblait faire une grâce aux Genevois en consentant à une trêve, mais il savait fort bien (jue c'était lui au contraire qui en bénéficierait, car il avait sur les bras la guerre de Provence et il lui était presque impossible de prendre l'offensive du côté de Genève.

En répondant ainsi aux Ambassadeurs suisses, Gliarics l'nimanuel ne se monti'ait (jiie médiocremeul habile. Daus les circonstances dilHciles où il se trouvait, il avait intérêt à ménager les Suisses et an lieu de les ménager, il réussit à les indisposer. A ce niomeiit Micbel Hos(>t se trouvait à Nyon

auprès (les députés suisses el ilsut lire i- parti des circonstances ; il tint aux députés le langage suivant :

« Le Duc nous traite, comme il a coutume de le faire; àNyon ses ambassadeurs refusèrent de nous entendre et iracceptèrent aucune suspension d'armes. Quant à Messieui's de (ïenève, ils ne demanderaient qu'une lionne paix, raisonnable et assurée, mais ils ne voient point d'apparence qu'elle soit prochaine. En ce qui concerne la trêve, le Duc l'a refusée à Nyon, lorsqu'il était à cheval ; maintenant au contraire il la recherche, parce qu'il se sent faible. Cela étant. Messieurs de Genève perdraient tout le finit de la guerre. Vous seraitil loisible de vous rendre à (îenève pour en conférer avec Messieurs ? »

La réponse du Duc avait déplu aux députés suisses et Thomann, l'un d'entre eux, informa Roset qu'ils ne comptaient pas se rendre à Chambér}', qu'ils conseillaient aux denevois de ne pas acce|)ter de trêve et de ne pas restituer le vidomnat ; il ajouta foi't amicalement : << Lors même que nous sommes venus à la requête de Messieurs de Berne, nous sommes ici pour vous aider; ditesnous comment nous pouvons le faire. »

Roset répondit qu'il fallait agir en sorte que Genève ne souffrît pas de la conduite des Bernois et il obtint finalement que l'ambassade suisse se rendrait à Genève.

Le 8 novembre les députés des trois villes se présentèrent au Conseil et déclarèrent dans les termes les plus amicaux qu'ils avaient été envoyés par leurs Seigneurs et Supérieurs pour chercher les moyens d'être utiles à la République en lui assurant les bienfaits de la paix; qu'ils avaient proposé au Duc une conférence à Nyon et qu'ils avaient deniandé un sauf-conduit peureux et pour les délégués de Genève ; qu'au surplus tous leurs efforts devaient tendi e « à l'honneur de Dieu et au contentement et prospérité de ceste République.» Us concluaient en demandant au Conseil de leur donner son avis et de les renseigner sur ses intentions.

Lorsque les députés suisses se furent retirés. Roset etManlich firent au Conseil un exposé de la situation. Le r3uc proposait Chambéry, au lieu de Nyon, pour les conférences et persistait à refuser le sauf-conduit pour les Genevois; sa mauvaise volonté était évidente. Dans ces conditions la ligne de conduite était toute tracée du côté de Genève.

Le Conseil décida de répondre en ces termes à la démarche bienveillante des députés suisses :

« Nous vous remercions de votre bonne volonté et de la peine que vous prenez; nous ne demandons à Dieu qu une bonne paix après tant de souffrances, mais les procédés du Duc ne nous permettent pas de croire qu'il soit réellement enclin à la paix. Aux conférences de Nvon, ses Ambassadeurs ne voulaient même pas parler à nos représentants. D autre part u ayant pas confiance en lui. nous ne pourrions ajouter foi à ses promesses. Quant à la trêve, les dépêches du comte Martinengo témoignent qu il la désire, mais ne l'a-t-il pas refusée à la journée de Bonneville comme à celle de Nyon. parce qu il était à cheval et qu il avait les forces en main: aujourd'hui sou armée s'étant dissipée, il accepte une trêve qui serait a notre grand |)réjudice et désavantage, car elle risquerait de nous faire perdre les liais de la guerre ; nous ajouterons que nous ne voudrions rien faire au préjudice des traités qui nous lient à S. M. le Roi de France. Nous nous en remettons tl ailleurs à la prutlence éprouvée de Messieurs les Ambassadeurs. »

Pour l)ien saisir la portée de ces derniers passages, nous ne devons pas oublier que la République de (lenève s'était interdit par son traité avec Henri III de conclure la paix séparément avec le Duc de Savoie ; le traité du 19 avril 1589, négocié par Sancy, portait ce ((ui suit : S. M., ny lesdits S'" de (ienève, ny aucun de leur part, ne feront paix, ny accord avec ledit Seigneur Duc de Savoye, ses successeurs, subjets et adhérans, sans le sceu et consentement les ungs des autres. »

Le Conseil de (ienève avait-il été bien inspiré en laissant insérer cette clause dans le traité ; nous ne le croyons pas ', mais elle existait et le Conseil était tenu de s'y conformer.

A ce moment, le (Conseil de Genève pouvait un peu hausser le ton ; en effet la fortune des armes avait changé. Après s'être emparés du château de; Veigy, les (ienevois avai(Mit réussi à piendi'e celui d'Etrambière (|ui défendait l entrée du f'aucignv. l'nhardi |)ai- ces premiers succès, le Conseil de guerre a\ail décidé une sortie dans la direction

' C était sans doute Saiicy (jiii. avec sa ruse ordinaire, avait rédigé cet article, clause des plus dangereuses, car elle obligeait Genève à (■'|)Ouser la ([uerelle du Iloi contre le Duc.

du pont de Boringe. Le 3 novembre sept à huit cents fantassins et deux cents chevaux avaient tenté de s'emparer du |)ont. mais les abords avaient été fortifiés et les Genevois, n'ayant emmené avec eux aucune artillerie, durent se retirer sans avoir rien fait. G était un petit échec, mais qui fut aussitôt réparé, car le 7 novembre Lurbigny en personne marcha sur Versoix et s empara du bourg. Deux jours après le fort de Versoix lui-même, défendu par le baron de la Serra, fut réduit à capituler.

La prise de Versoix avait une importance capitale, car la liberté des communications avec le pays de \'aud et les Ligues suisses se trouvait ainsi rétablie, .\joutons que ce nouveau succès des armes genevoises dut certainement faire réfléchir les Ambassadeurs des Gantons; ils se dirent sans doute que des hommes qui se défendaient avec tant d'énergie et de constance méritaient qu'on s'intéressât à eux. Bref, le 10 novembre, le jour même oti on apprit la capitulation du fort de Versoix. les représentants des Gantons firent i-épondre qu'ils reconnaissaient comme bonnes et valables les raisons données par le (Conseil, qu'ils

is

avaient pris entre eux le parti de ne pas se rendre à Ghambéry et de s'en excuser sur le fait que le Duc refusait d'envoyer un sauf-conduit pour les représentants de Genève.

Gomme on le voit, les Ambassadeurs suisses s'étaient rangés à l'opinion du Conseil; ils montrèrent leur parfaite sincérité en soumettant au Conseil le texte même de la réponse qu'ils allaient envoyer à Ghambéry. Le Conseil approuva le texte de la réponse proposée, après l'avoir soumis aux deux ministres, Th. de Bèze et Chandieu, ce qui était de trop.

Les magistrats genevois avaient remporté un brillant succès sur le terrain diplomatique. Grâce au sang-froid, à l'habileté et à la persévérance de Michel Roset, le Conseil avait réussi en quelques semaines échanger la face des choses; il avait obtenu l'intervention eflicace des trois villes de Zurich, Bàle et Schaffhouse ; à la suite des protestations des trois villes, les négociateurs du traité de Nyon avaient été désavoués et finalement le Conseil venait encore de trouver le moyen de faii(> échouer l'amljassade envoyée par les Ligues au Ducdo Savoie. Désormais la situation de Genève

allait s'améliorer. Cernés de tous côtés, dans une situation presque désespérée, les Genevois avaient eu foi dans leur étoile et ils en étaient récompensés. Quant au Duc de Savoie, il avait eu toutes les cartes en main et il n'avait pas su en profiter. Lorsque Genève se trouvait isolée, abandonnée par les Bernois, mal secourue par le Roi, Charles Emmanuel avait bien des cliances de l'écraser; il ne sut pas en profiter ; avec sa mobilité et son inconstance coutumières, il manqua l'occasion favorable et ne la retrouva jamais, pas même dans la sinistre nuit de l'Escalade. Ainsi en juge un écrivain catholique qui du reste est un admirateur de Charles Emmanuel; M. le marquis Tredicini de Saint-Séverin reconnaît que le Duc se laissa séduire par les Ligueurs Provençaux, qui faisaient miroitera ses yeux les plus riches compensations et il ajoute : « Il lâcha ainsi la proie pour rom])re et perdit l'occasion, peut-être unique, qu'il ait eue de s'emparer de Genève ^ »

Michel Roset, qui avait déployé depuis un mois

' Etude historique et critique sur quelques années du règne de Charles Emmanuel I". Duc de Savoie, par M. le marquis ïredicini de Saint-Séverin, p. 33 et 34.

tant d'adresse et de talent dans ces délicates négociations dut, malgré la mauvaise saison, se remettre en voyage; le 11 novembre le Conseil décida que Roset suivrait les Ambassadeurs des quatre villes, «tant pour le faict de l'argent que pour l'alliance de Berne avec le Duc. »

A partir de ce moment chaque jour semble apporter quelque bonne nouvelle. Le 15 novembre, Messieurs de Zurich annoncent que, ne pouvant recouvrer de l'argent au dehors, ils [)rendront sur leur trésor 6000 écus pour venir en aide à Genève. C'était un témoignage d'intérêt et de sympathie, d'autant [)lus appréciable qu'à Genève on ne manquait pas de troupes, mais bien d'argent pour la solde. En même temps, le secrétaire de Berne Kaufmann écrit que les champions du trailé de Nyon sont en butte à l'animadversion générale; non seulement l'Avoyer de Watteville a été dépouillé de toutes ses charges, mais on l'a l'echerché pour l'arrêter ; il a dû s'enfuir et chercher asile sur les terres de l'Evêque de Bàle. Le traité de Nyon, l'abandon de Genève, ont produit |)artout la plus fâcheuse impression : « (lt;s pasquils, dictons, chançons et peinctures se sèment contre les Bernois en tous

pays et en totes langues^ » Finalement le secrétaire Kaufmann annonçait que la paix ne serait pas signée dans les termes clans lesquels elle avait été négociée et que les Ambassadeurs du Duc, qui s'étaient mis en route pour prêter le serment, avaient élé contremandés.

Les trois villes montraient en laveur de Genève la persévérance, la ténacité, qui comptent parmi les qualités maîtresses du caractère allemand ; elles avaient pris le parti d empêcher Berne de ratifier le traité et elles n'en voulaient pas démordre. En efFet, le 26 novembre Hoset annonce qu'une conférence entre les délégués des quatre villes, une journée, doit avoir lieu à Aarau, et que la ratification du traité sera ajournée jusqu'après cette conférence. D'autre part, la situation périlleuse et critique dans laquelle se trouvait Genève lui gagnait des sympathies, même en Allemagne. L'Electeur Palatin demandait aux trois villes de Zurich, Berne et Schaffhouse, de constituer un fonds pour entretenir la guerre de Genève; il offrait d'y participer et donnait pouvoir aux trois

' El le secrétaire K;iutiiianii ajoutait, paraît-il, ce mot assez cru : '( mays les ladres ii eu sentent rien, »

villes (le le « cottiser. » En même temps Sanc}', rhomine aux ])elles promesses, annonçait qu'il fournirait au Conseil 600 lansquenets avec solde pour trois mois. Malheureusement, le Conseil n'était pas payé pour avoir une confiance illimitée clans les promesses de Sancy. Ce qui était d'une utilité plus immédiate, c'était l'appui financier de Zurich et de SchafFhouse; ces deux villes ne se contentaient pas de vaines paroles ; Roset, qui s'était rendu à Zurich, y avait obtenu un prêt de 6000 écus; à Schaffhouse, les autorités lui remettaient 6000 florins d'or. Les deux villes, ainsi que St- Gall, faisaient même espérer de nouveaux secours.

Telle était la situation lorsque s'ouvrit à Aarau la conférence convoquée j)ar les cantons protestants. Zurich, Schaft'house et Berne étaient représentés; les Hâlois se firent excuser « souhaitans, disaient-ils, et voulans néaiil moins ayder à tout bien pour une ville de Genève. » Michel Roset assista à la conférence et nous avons lieu de croire qu'il fut le témoin discret de discussions ass(;z vives enirc les représentants des trois villes. En (îffet, les députés de Zurich et de Schaffhouse se prononcèrent avec énergie contre l'article 5 du

traité de Nyon en rappelant avec à propos que celait le gouvernement bernois lui-même qui s'était opposé à l'alliance des Grisons avec l'Espagnol et cependant les (Irisons attendaient les plus grands avantages de cette alliance à cause de leurs possessions de la Valteline et de leur commerce avec Milan.

Les Bernois cherchèrent à s'excuser de leur mieux; ils informèrent leurs collègues que l'Ambassadeur du Duc, M. de Lambert, s'était récemment rendu à Berne pour le serment de l'alliance, que le gouvernement avait demandé à revenir sur le fameux article 5 et sur la question de la religion dans les bailliao^es rétrocédés. M. de Lambert aurait répondu que, si les Bernois envoyaient une ambassade auprès de S. A., ils obtiendraient peut-être que le Duc renonçât à toute action contre Genève, s'il lui était garanti que la ville ne tomberait pas entre les mains du Hoi de France, et l'Ambassadeur ajoutait : «C'est la peur que son maistre ha et que pour éviter cela, il consenti roit plus tost que Genève fut receue en alliance [»ar tous les Cantons, quoi (|n'il l avt empesché jusques icv. »

L Ambassadeur Lambert cherchait visiblement à louvoyer, à amorcer les Bernois; ceux-ci avaient donné dans le piège et ils avaient consenti à envoyer une nouvelle députation auprès de Charles Emmanuel pour négocier à nouveau. Lorsqu'à la conférence d'Aarau, les députés de Zurich et de Schaffhonse apprirent cette nouvelle, ils ne dissimulèrent nullement leur surprise et leur mécontentement ; ils trouvaient étrange que pendant la conférence on voulût envoyer une ambassade auprès du Duc « connue s'ils n'estoient bons (à consulter) qu'après que les affaires se trouveroient du tout gastez. » Il y avait quelque chose de fondé dans les critiques des députés de Zurich et de Schaffhouse et il faut reconnaître que depuis quelque leuqis le gouvernement jjernois ressemblait à un navire sans gouvernail ; il devenait suspect à tous. Hàlons-nous d'ajouter que la nouvelle ambassade qu'il envoyait au[)rès de Charles Emmanuel de\ait l'atalement échouer.

Le gouvernement bernois avait choisi pour la nouvelle mission F^onstetten d'Urtines et Jérôme d'Erlach. (les, choix étaient-ils heureux '.' Il ne semble guère; tous deux, en effet, avaient été direc-

tement mêlés aux négociations antérieures et ils allaient se trouver en assez mauvaise posture, lorsqu'il s agirait de demander au Duc de revenir sur le traité de Nyon; d'autre part ils devaient, en passant par (lenève, se présenter au Conseil pour lui remettre une dépêche et chercher à le faire entrer dans la voie d'un arrangement pacifique. A Genève chacun savait (jue Bonstetten avait manifesté en toute occasion le dévouement le plus absolu aux intérêts du Duc. Pouvait-il s'attendre à être écouté avec faveur par des magistrats qui connaissaient son rôle antérieur?

Quoicju'il en soit, le 11 décembre, Bonstetten et d'Erlach se présentèrent devant le Conseil avec la lettre du gouvernement bernois, dont le Registre nous a conservé le texte Au début de la dépêche Messieurs de Berne déclaraient qu'ils avaient été informés que S. A. était disposée «à amender et à esclairer quelques points et articles du traité et spécialement celui auquel est faict mention de Genève. » Puis le gouvernement bernois annonçait qu'il était prêt, de son côté, à essayer de tous les

' Reg. Cons. de Genève, à la date du 11 décembre 1589.

moyens pour faire cesser les hostilités ; il engageait les Genevois à renoncer à la voie des armes et à soumettre les prétentions de la maison de Savoie au droit ou à Tarbitrage. Pour le cas où Genève n'accepterait pas ces ouvertures, les deux députés bernois n'en devaient pas moins suivre à leur mission.

A la fin de l'audience, le S"" de la Maisonneuve accompagna Bonstetten à son logis et rapporta que le député bernois l'avait entretenu d'un projet d'arrangement sur les bases suivantes : Le Conseil de Genève choisirait six ou dix arbitres du différend et le Duc de Savoie autant et on s'entendrait pour la désignation d'un sur-arbitre.

Le Conseil était assez embarrassé pour répondre à l'invite du gouvernement ])ernois. Au fond il était un peu ébloui des succès obtenus par les troupes de la Ré|)ublique et il désirait profiter de ses avantages. Il ne voulait pasd'une simple trêve, (jui auiait |)ermis à l'ennemi de se ressaisir et de rassembler de nouvelles foi'ces; ce (|u'il désirait, c'était une paix durable, définitive, qui garantît la République contre toute nouvelle agression, mais à ce moment |)r('cis le (Conseil était convaincu que.

pour obtenir une paix solide, il devait continuer la lutte, tie manière à obliger le Duc à accepter des conditions sortables. Gela peut paraître un peu téméraire, mais il ne faut pas oublier que le Duc venait de se lancer étourdiment dans l'aventure de Provence et qu'il avait essuyé des revers. Quoiqu'il en soit, le Conseil, avant de se prononcer, réunit ses hommes de confiance. Th. de Bèze, Chandieu, CoUadon et Langlois. A la suite de cette conférence discrète, le Conseil se mit d'accord sur les termes d une réponse adroite et mesurée, qui ne l'engageait à rien. Il ne se prononçait catégoriquement ni dans un sens, ni dans l'autre; il rappelait que toutes les négociations, toutes les procédures antérieures, avaient été inutiles, que le Duc n'avait pas même voulu entendre les députés de Genève à Bonneville ou à Nyon, Charles Emmanuel ayant déclaré, lorsqu'il avait les armes en main, qu'il voulait avoir sa raison de Genève par la force. Dans ces conditions le Conseil estimait qu'il fallait chercher les moyens les plus conformes à l'honneur et les plus sûrs pour parvenir, non pas à une apparence de paix, mais à une paix solide et durable. Dans ce

but, le Conseil désirait renseigner le Roi de France ou ses agents, comme aussi les autres alliés de la Répuiilique, afin que la paix fut acceptée par tous ceux qui y avaient intérêt. D'autre part, puisque les Ambassadeurs bernois déclaraient qu'ils avaient mission de passer outre et de se rendre auprès du Duc, le Conseil leur demandait de bien vouloir au retour lui faire connaître ce qu'ils auraient conclu. En dernier lieu le Conseil formulait une demande <jui ressemblait fort à un reproche. Veuillez vous rappeler, disait-il aux Bernois, que les réserves que vous avez ci-devant insérées dans vos traités concernant Genève ont été plus préjudiciables qu'utiles au l)ut que vous vous proposiez, à savoir de prévenir l'emploi de la force; il est donc plus expédient de ne faire aucune mention de Cenève, sauf pour réserver les traités et alliances, que nous sommes décidés à maintenir et à respecter inviolablement.

Ceux qui avaient préparé cette réponse du Conseil étaient d'incomparables diplomates. Il était impossible de tenir au gouvernement bernois un langage à la fois plus digne et plus courtois. Vous allez de nouveau lrail(M' avec le Duc, disait-on aux

Bernois ; l'attitude de vos représentants à Xyon ne nous permet pas à l'avenir d'avoir confiance; nous préférons donc que vous ne vous occupiez pas de nous. Laissez-nous complètement en dehors de vos intrigues. Bornez-vous à réserver la combourgeoisie que vous avez conclue avec nous.

La réponse du Petit-Conseil cadrait trop bien avec le sentiment public et les exigences de la situation pour ne pas obtenir l'adhésion du Deux- Cents; le procès-verbal de la séance du 12 décembre constate qu'elle fut approuvée par un vote unanime. Les ambassadeurs bernois ne repassèrent à Genève que le 30 décembre; nous avons lieu de croire qu'ils avaient complètement échoué dans leur mission auprès de Charles Emmanuel; la meilleure preuve en est qu'ils refusèrent de fournir au Conseil aucun renseignement sur le résultat de leur négociation; ils se bornèrent à dire qu'il n'y avait « rien de gasté » et qu'ils ne voulaient pas renseigner le Conseil avant d'avoir présenté leur rapport à leurs Seigneurs. En réalité, s'ils ne voulaient rien dire, c'est qu'ils n'avaient rien à dire.

REPRISE DES HOSTILITÉS (HIVER DE 1589-1590). -NÉGOCIATIONS DE MICHEL ROSET.

ES premières rigueurs de l'hiver §^ n avaient nullement empêché la réprise des hostilités. Pendant tout

le mois de décembre l'ennemi vint souvent reconnaître le fort d'Arve. Les officiers de Savoie estimaient, non sans raison, que. s'ils pouvaient s'en emparer, ils auraient un point dappui solide contre Genève. Il fallait donc veiller avec un soin extrême à la défense du fort et il fut décidé dans ce but que toutes les nuits

deux notables de la ville seraient préposés au service de garde. Au surplus le Conseil de Genève n'entendait pas rester sur la défensive. Ayant été informé le 25 décembre qu'il serait possible de pénétrer dans Thonon par surprise, il fit partir de nuit quatre compagnies de cavalerie, cuirassiers et argoulets, et deux compagnies d'infanterie commandées par les capitaines Mesnil et Yauclaire, mais ces troupes ne purent pas atteindre Thonon ; à la hauteur de Filly, une des compagnies de cavalerie, s'étant avancée pour reconnaître, se trouva en présence d'un détachement ennemi qui s'était retranché; à une lieue plus loin se trouvait tout un corps d'infanterie. Les Genevois renoncèrent à l'entreprise et rebroussèrent chemin. C'était prudent, car des troupes fraîches s'amassaient dans le Chablais.

A la fin dumoisde décembre le Conseil reçut par l'entremise de Viret, ministre de Corsinge des indications détaillées sur les forces qui se trouvaient en C>hablais; le S'' de Laci-a était arrivé à Tho-

' Ce Vircl n'agissait qu'à 1 instigation du S"" (i'Avnlly, gentilhomme savoyard, qui se donnait comme un ami de Genève.

non avec 45 lances et le S' d'Attignac, qui devait périr misérablement à l'Escalade, avait amené cent Français qui s'étaient joints à Thonon aux soldats du Baron d'Hermance. Le fort des Allinges était occupé par un capitaine Fresnay et le Baron il Hermance attendait au premier jour la compagnie de 50 lances du Baron d'Aix et les compagnies des S'" de Pierre-Charve, de Vallières et Du Crest. Tout compte fait, le Baron d'Hermance allait avoir à sa disposition 1600 hommes de troupes fraîches, y compris les Foucignerans et les capitaines italiens Marcelin et Carie. Le ministre Mret, qui transmettait ces renseignements, ajoutait que ces troupes auraient de la peine à se maintenir, parce qu'elles ne tarderaient pas à manquer de vivres et qu'elles en étaient réduites à piller le peuple. Mret donnait une autre information plus inquiétante. Le Roi d'Espagne avait tout d'abord refusé d'assister le Duc contre Messieurs de Berne, attendu qu'il avait avec ces derniers une alliance héréditaire à cause du comté de Bourgogne, mais les Bernois n'ayant pas voulu ratifier jusqu'à ce jour le traité de Nyon, le Roi d'Espagne avait pris à cœur la cause de son gendre ; il croyait que les

Bernois se moquaient de Charles Emmanuel et dans ces conditions il s'était engagé à Taider de ses troupes et de son argent; 2000 Espagnols, accompagnés de 200 chevaux, étaient en route et une partie de ces troupes était déjà arrivée à Chambéry.

La plus alarmante de ces nouvelles, c'était l'intervention imminente du Roi d'Espagne, venant relever la fortune chancelante et compromise de son gendre. Ainsi, malgré les brillants succès obtenus de part et d'autre, surtout au pays de Gex, l'année se terminait sous de fâcheux auspices. Ce qui aggravait la situation, c'étaient de vagues symptômes d'opposition frondeuse et de sourd mécontentement qui se manifestaient dans la population. (|uand on lit attentivement les documents de cette époque, notamment les Registres du Conseil, on devine que, malgré la soumission apparente des citoyens, tel ou tel acte du gouvernement était discuté et critiqué. Pour continuer la guerre il fallait de l'argent et lorsque la Seigneurie en demandait aux particuliers, certains murmuraient et se permettaient des propos presque séditieux, comme ceux-ci : « La condition de la ville est

très misérable, puisque ceux qui la gouvernent ne veulent point la paix et ne savent faire la guerre*. » D'autre part, au sein des Conseils, il y avait, comme on devait s'y attendre, des divergences de vues naturelles, légitimes dans une République. Certes la tâche n'était pas facile pour ceux qui avaient à diriger les affaires de la République dans ces moments troublés et rien ne peut mieux le démontrer que l'incident que nous allons rapporter.

Le 30 décembre le Petit Conseil devait [)rocéder au choix des candidats aux fonctions syndicales. Th. de Bèze fut appelé au Conseil pour faire les « remonstrances chrestiennes, » qui précédaient l'élection ; il le fit dans des termes qui paraissent étranges. Comme exorde, il engagea avec la plus vive instance les membres du Conseil à faire de mûres réflexions au moment de procéder à l'élection ; puis il rappela, en les blâmant, les fautes commises et déclara qu'on se plaignait dans la ville des pilleries et qu'on accusait le Conseil de ne pas sévir contre les coupables. Jusque là rien que de naturel ; comme précédemment Calvin,

' Journal inédit de la guerre, ms. 67 des Archives de Genève.

Th. de Bèze s'attribuait le droit de censurer les magistrats et il usait largement de ce droit de remontrance, mais la suite de Texhortation dépassait les limites d'une simple censure ; citons textuellement d'après le Registre :

« Je ne suis pas, dit-il en substance, de ceux qui aiment les nouvelletés (les nouveautés), sachant qu'elles ruinent les Etats, mais aux maux extraordinaires il faut des remèdes extraordinaires. Cette République a été bien dressée fconstituée), mais notre police (nos institutions! se rapporte à un temps de paix ; maintenant c'est temps de guerre et quand les Romains tombaient en guerre extrême, ils nommaient un dictateur avec cette charge vide ne respublica aliquid d^trimenti patiatur. Si Messieurs n'y pourvoient, je crains que nous ne tombions en confusion. Vous avez des affaires difficiles et vous ne savez y pourvoir. Il faut répartir les fonctions (distribuer les charges ; autrement tout tombera en confusion. Ne pensez pas que vous soyez en étal de soutenir cette guerre ; vous devez vous faire suppléer par d'autres, puisque Dieu vous place dans cette nécessité. Pensez-y, vous avez dans la ville des hommes de bonne vo-

lonté ; il ne s'agit pas de leur bailler le pouvoir et le bâton syndical, mais sachez utiliser leur concours ; vous avez besoin d'eux pour établir votre Etat. Finalement je prie Dieu de diriger Messieurs dans cette circonstance et je supplie aussi ceux que Dieu établira d'oublier leur intérêt privé. »

Etrange discours, bien inattendu dans la bouche du célèbre Réformateur. Au début Th. de Bèze se donne comme un zélé conservateur, ennemi de toutes les nouveautés, car, dit-il, elles ruinent les Etats ; puis il conclut en recommandant la dictature, c'est-à-dire le renversement de l'ordre de choses établi ; sans doute il ne s'agit, à ses yeux, que d'un changement accidentel, temporaire, mais il oublie qu'il est plus facile d'établir un régime arbitraire que de le déraciner. Et d'ailleurs quel est l'homme providentiel auquel Th. de Bèze aurait déféré la dictature ? Nous l'ignorons. Qui sait, peut-être aurait-il voulu confier le commandement suprême au général français, à Lurbigny, le représentant du Roi? C'eût été une faute capitale et irréparable. Pour rester indépendante, la petite République devait soigneusement éviter toute mesure qui pût la placer sous la dé-

pendance tle l'un ou l'autre de ses puissants voisins. En proposant une dictature, Th. de Bèze se laissa sans doute entraîner par ses réminiscences de l'antiquité classique, mais dans les critiques très vives qu'il formula contre le gouvernement, il se montra certainement injuste et excessif. A trois siècles d'intervalle les menus détails disparaissent; nous ne voyons que les résultats; Th. de Bèze voyait les détails, les pilleries impunies, les petites fautes du ménage intérieur, et il s'indignait. Pour nous, nous pouvons juger plus équitablement, jiarce que nous voyons les résultats obtenus. Au lendemain de la catastrophe de Bonne, après la letraite des Bernois, la situation de Genève semblait presque désespérée ; dans l'espace de quelques semaines, par son habileté et son énergie, le Conseil avait réussi à empêcher la ratification (lu liailé de Nyon ; les troupes de Genève avaient refoulé les Savoyards, occupé Versoix, la [)lus grandes partie du Pays de Gex. En quelques semaines la situation s'était complètement modifiée et Genève pouvait, la lèle haute, traiter et discuter avec les Bernois et avec le Duc ! Non, la remontrance de Th. de Bèze élail injuste et les magis-

trats qui siégeaient au Conseil méritaient autre chose que des reproches.

Par son dévouement à la chose publique, par son expérience et ses hautes qualités intellectuelles et morales, Th. de Bèze avait acquis une autorité incontestable et légitime; on Técoutait avec déférence, on appréciait ses avis, même lorsqu'il parlait un langage sévère. Dès qu'il eut quitté la salle du Conseil, la discussion s'engagea sur les termes de sa remontrance. Il y eut des membres du Conseil (|ui, [)our tenir compte des observations du Réformateur, proposèrent de modifier les conditions de l'élection des Syndics. Suivant un ancien usage qui avait force de loi, nul ne pouvait être rappelé à ces fonctions ([u'après trois ans révolus ; c'est à ce retour périodique des mêmes noms qu'on appliqua plus tard le terme de quadrille^. On proposa donc que l'interrègne fût réduit à deux ans, de telle sorte qu'un ancien syndic put rentrer en office au bout de deux

' GalifFe, Genè<.'e historique et archéologique. Supplément, p. 188. Suivant Galiffc. cet usage remontait à 1493, ce qui ne concorde guère avec les renseignements fournis par le Registre du 30 décembre 1589.

ans, « afïin, disait-on, que l Estat ne soit gouverné « pai' les apprentifs, en ce temps plein de troubles « et alaires. » Les partisans de la proposition faisaient valoir que cette « adstriction » avait une origine suspecte, puisqu'elle avait été introduite par les traîtres Mamnielus, à la sollicitation du Duc de Savoie; ils ajoutaient qu'il importait de soumettre la proposition au Deux-Cents et au Conseil Général. Les adversaires objectaient que des changements de cette nature présentaient des dangers, qu'on n'était plus au temps des jNIammelus et qu'il fallait craindre le murmui e du peuple, qui j)enserait qu' « on veut faire des Avoyers comme à Berne, » qu'au surplus une proposition semblable avait été formulée précédemment et qu'elle n'avait pas eu de succès. La question était délicate et devait se compliquer de rivalités personnelles dont le secret nous échappe; aussi la discussion lut-elle de longue durée, mais finalement la majorité du Conseil se |)rononça contre toute innovation. Aussitôt après on recueillit les suffrages et j)ar la « plus grand'voix » furent désignés les candidats suivants : No. Dominique (ihabrey, (leorge De la Rive, Jean (laspard Ma-

gistri et Claude Andrion. pour le haut de la ville; No. Antoine Lifort. Ami Piolet, Pierre Dance et Jean Du Pau, pour le bas de la ville. Les huit candidats furent présentés le 4 janvier 1590 au Conseil Général, assemblé au temple de Notre-Damela-Neuve il'Auditoirei et la majorité du peuj)le porta ses suffrages sur Dominique Chabrey, Claude Andrion, Ami Pictet et Jean Du Pan. Les quatre nouveaux magistrats prenaient le l)àton syndical dans des circonstances particulièrement difficiles et critiques : la République était victorieuse au dehors, mais le trésor était épuisé et la population supportait diflicilement les sacrifices incessants que comportait l'état de guerre.

En ces temps trouljlés il ne fallait pas compter sur le repos d'un jour de féte. Le jeudi premier janvier 1590 plusieurs chariots étaient sortis des portes de Genève pour aller chercher du Idé et du fourrage du côté de Jussy ; il fallait approvisionner la ville, comme on le pouvait. Le Baron d'Hermance, Bellegarde, St-Cergues et d'autres gentilshommes Savoyards furent prévenus ; ils réunirent à la hâte quelque infanterie et environ 200 cavaliers, lanciers et argoulets, surprirent le cou-

voi, s'en emparèrent et firent prisonniers quelques paysans. Le fait fut aussitôt connu à Genève et deux capitaines, Grenoble et Guimet, montèrent à cheval avec quarante ou cinquante hommes ; le capitaine Desbordes se mit de la partie avec un détachement d'argoulets et tous ensemble se lancèrent à la poursuite des Savoyards ; dans le nombre se trouvaient les frères Baudichon, deux gaillards déterminés qui étaient toujours au premier rang, lorsqu'il y avait des coups à donner ou à recevoir. La petite troupe genevoise ne perdit pas son temps: malgré la rigueur de la saison et le mauvais état des routes, elle réussit à rejoindre l'ennemi et le chargea vers un village au delà d'Avully ; l'arrière-garde des Savoyards, qui sans doute ne s'attendait nullement à être poursuivie, commença à fléchir. Le Baron d'Hermance lui-même se laissa entraîner dans la déroute; suivant le mot narquois du chroniqueur, // eut de bons éperons cette fois aussi bien que d'autres. La retraite eut lieu dans le plus grand désordre ; certains se réfugièrent dans un chAleau voisin, d'autres s enfuirent dans la direction de Thonon oi'i ils donnèrent l'alarme, l'n des familiers du Baioii d" I Icniiance, le S"" de

Saint-Cergues, l'ut atteint par deux Genevois, Cresp et Jean Baudichon ; il allait, paraît-il, rendre son épée, lorsque Baudichon l'attaqua à coups de coutelas ; Saint-Cergues ne put proférer que ces mots : Ah cruel I Et il tomba inanimé. Les Genevois, acharnés à la poursuite, tuèrent 45 lanciers, argoulets et piétons; les lanciers du Baron cl Hermance jetaient leurs armes dans les buissons pour fuir plus à l'aise. Cette charge victorieuse eut lieu vers trois heures de l'après-midi. Les Genevois reprirent les chariots, les chevaux et les bœufs, sur lesquels reniieiui avait fait main basse le matin ; ils rendirent la liberté aux paysans qui avaient été saisis par le Baron d'Hermance. Enfin on ramena en ville un prisonnier de marque, Chafardon. guidon de la compagnie du Marquis d'Aix; selon toute apparence, c'est le même personnage qui devait périr douze ans plus tard, à la suite de l Escalade. Les troupes genevoises rentrèrent en ville entre 8 et 9 heures du soir ; elles avaient bien employé la première journée de l'année '. Le même soir d'au-

' C est la relation inédite contenue dans le nis. ii" 67 des Archives de Genève qui nous fournit les détails les plus circonstanciés sur cet épisode de la guerre de Savoie. Pour

très troupes, munies de six échelles, sortirent par la porte de Cornavin pour aller surprendre le château de la Bâtie, au-dessus de Versoix. Cette première tentative ne réussit pas, mais quelques jours après, une attaque mieux dirigée livra le château aux Genevois. Quoique la saison fût peu favorable aux opérations militaires, les Savoyards voulurent prendre leur revanche du désastre du 1" janvier. Le samedi 3, dès le matin, ils se montrèrent en nombre du côté de TArve. Aussitôt l'alarme fut donnée ; cavaliers et fantassins sortirent par le pont d'Arve, mais l'ennemi ne parut pas disposé à accepter le combat ; il se retira lentement dans la direction du fort de Sonzy.

foute l'année 1590, nous avons utilisé ce document, qui est des plus précieux. C'est un véritable journal qui nous fait pénétrer dans la vie même des Genevois de 1590. Quel est l'auteur de ce journal :' Nous l'avions presque deviné, mais un passage qui nous avait tout d'abord échappé changea noire conjecture en certitude. Le chroniqueur raconte (ju au commencement de novembre 1590 arriva à Genève un messager de Senlis, apportant des IcUres de La Noue: « Le messager, dit-il, qui spécia- « lenienl m'a conté plusieurs particularités de l estât de « Senlis et de mon frère, a vu le camp des ennemis et Paris. » Le doute n'était plus permis. L auteur du Journal est bien le célèbre pasteur de Sl-Gervais, Simon Goulard, originaire de Senlis.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les Ambassadeurs bernois n'avaient rien obtenu du Duc de Savoie ; ce dernier exigeait que le traité de Nyon sole iiiiisé, fût juré par les Bernois, avant toute autre négociation. Cette fois du moins il était dans son droit. Le Duc, en rusé renard, ajoutait toutefois que, si on pouvait lui donner toute garantie que les Genevois accepteraient une suspension d'armes, il y consentirait de son côté, mais, comme les députés Bernois ne pouvaient prendre à cet égard aucun engagement, la question n'avait pas fait un pas. Dans ces conditions la situation du gouvernement bernois restait des plus embarrassantes ; s'il donnait satisfaction au Duc de Savoie, s'il se décidait à ratifier le traité de Nyon, c'était la rupture avec les Cantons protestants ; s'il ne ratifiait pas, c'était la rupture avec le Duc. Comment sortir de l'impasse ? La seule issue, c'était d'obtenir du Conseil de Genève qu'il acceptât la voie de droit, en d'autres termes l'arbitrage, et qu'il consentît au préalable à la trêve. C'est dans ce sens que le 7 janvier 15i)() le gouvernement bernois écrivit au Conseil de Genève. La dépêche bernoise était conçue en lermesj généraux et dans le style

ordinaire des documents de chancellerie, mais ce que LL. EE. ne voulaient pas dire officiellement, le Secrétaire d'Etat Kaufmann s'était chargé de l'écrire en son nom particulier à Michel Roset ; il exposait que les Genevois avaient tout intérêt à accepter les voies de droit, car autrement ils se mettraient dans leurs torts et ils s'aliéneraient beaucoup de ceux qui les soutenaient : « Si maintenant, disait-il, Messieurs préfèrent les armes au droit, ils n'auront tant d'amys qu'ils heussent heus pour le soustenir contre la volonté des armes. »

La lettre du secrétaire d'Etat, datée du 8 janvier (un jour après celle du Conseil) montrait nettement le cruel embarras dans lequel s'agitait le gouvernement bernois ; il cherchait à obtenir à tout prix la soumission de Genève, afin de pouvoir se dégager vis-à-vis du Duc de Savoie, mais Genève voyait clair dans le jeu de son inconstant allié et le Petit-Conseil décida sur le champ de maintenir les termes de sa précédente réponse. La guerre ayant été engagée de concert avec le Hoi de l^'rance, la République ne pouvait poser les armes et conclure la |)aix qu'avec l'assentiment du Roi et il fallait au |)réala])le se l'assurer. Telle

était la thèse du Conseil, thèse avantageuse, car elle permettait de gagner du temps et en outre elle n'engageait à rien ; le Conseil savait fort bien quelles étaient les dispositions de Henri IV à régfard de Charles Emmanuel. Donc le Conseil décida de proposer au Deux-Cents de s'en tenir à la première réponse.

Le Deux-Cents se réunit le 13 janvier et prit connaissance du texte de la réponse proposée par le Petit-Conseil ; il paraît que cette réponse fut jugée excellente, car le protocole delà séance déclare « qu'on l'approuve en tout et partout. »

Le gouvernement bernois ne s'était pas borné à tenter une dernière démarche à Genève; il avait essayé de gagner Zurich, afin que ce canton exhortât Genève à accepter l'arbitrage ou la voie de droit, mais les Zurichois, renseignés, travaillés par Michel Roset, ne se prêtèrent pas à cette manœuvre et ils décidèrent simplement de provoquer une conférence des cantons protestants à Aarau pour le 26 janvier et d'y convier l'Ambassadeur de Henri IV. Michel Roset reçut l'ordre de s'y rencontrer pour défendre les intérêts de la Répu-

blique et pour contrebalancer rinfluence bernoise. Au jour dit les délégués des trois cantons de Zurich, Bàle et Schaffhouse, se trouvèrent réunis à Aarau et firent appeler Michel Roset et le S'' Vigier, qui représentait l'Ambassadeur de France. Le président de la conférence indiqua sommairement l'objet de la réunion : « Le gouvernement ber- « nois, dit-il, nous a priés d'exhorter Genève à po- « ser les armes ou tout au moins à accepter une « trêve, pendant laquelle on pourrait négocier une « paix durable ; nous savons que les Conseils de « Genève ont répondu à ces ouvertures, mais nous « désirons connaître les motifs qu'ils peuvent avoir « pour refuser. » Vigier, le délégué de l'Ambassade, auquel on offrit la parole, ne voulut pas s'expliquer le prenuer. Ce fut donc à Michel Roset de prendre la parole pour inotiver l'attitude de Genève :

« Depuis quatre-vingts ans, dit-il, nous savons par expérience que ni les sentences juridiques, ni les bons procédés, n'ont pu garantir notre République de très grands maux et dangers; notre situation s'est encore aggravée depuis sept ou huit ans, (le telle sorte ((ue nous ne jouissons d'aucune

sécui-ité. Lorsque le Roi de France a été dépouillé du marquisat de Saluce par le Duc, lorsque les Seigneurs de Berne ont été menacés dans la possession du pays de Vaud, lorsque nous-mêmes nous avons été exposés aux pernicieuses entreprises du Duc, nous avons été contraints de nous rendre aux sollicitations du Roi et de nous joindre à lui ainsi qu'à nos alliés pour faire front à l'ennemi commun ; or notre convention avec le Roi interdit à Tune des parties de conclure la paix sans le consentement de l'autre. Nos 'chers alliés et meilleurs amis doivent comprendre que notre cause est en même temps celle de la religion réformée et que, si on attaque Genève, on attaque en même temps leurs Etats. Il est surtout nécessaire de ne point se fier à ceux qui en tant d'occasions ont déclaré n'avoir à tenir aucun engagement vis-à-vis de ceux de notre confession. »

Après Michel Roset, Vigier excusa l'Ambassadeur du Roi, qui s'était fait un scru[)ule d'assister à la conférence :

« Toutefois, ajouta Vigier, l'Ambassadeur m'a envoyé ici pour vous recommander expressément la cause de (îenève et vous déclarer que le Roi est

résolu de ne point l'abandonner. Au contraire S. M. se préoccupe de secourir Genève et elle a donné des ordres en conséquence à M. de Chambautl qui amènera 1500 arquebusiers et 300 chevaux aux dépens de la France ; ce secours sera soutenu par le maréchal d Aumont et par Tavannes. De leur côté les cantons évangéliques doivent aviser à tous les bons moyens de venir en aide à Genève, qui est la clef de leur pays. Le Roi saura reconnaître ce qu'ils feront. »

Assurément on ne pouviiit |)laider en meilleurs ternies la cause de Genève, mais Vigier promettait plus que le Roi ne pouvait tenii'. Les secours annoncés en hommes et en argent se tirent longtemps attendre et si Genève réussit à vaincre, elle le dut en premier lieu à l'énergie de ses magistrats et de ses citoyens.

Après l'allocution de Vigier. le représentant de Rerne, Rucher, fut appelé à développer le point de vue de son gouvernement; puis la discussion s'ouvrit en sa présence et il dut être consterné de ce qu'il entendit. En effet les représentants des trois cantons déclarèrent qu'ils ne pouvaient conseiller à Genève de poser les armes, lorsqu'elle re-

tirait quelque avantage de la situation présente, mais en revanche ils étaient disposés à écrire au Duc, au nom des quatre cantons évangéliques, pour provoquer à Nyon ou en toute autre localité une conférence, dans laquelle leurs représentants rechercheraient, avec ceux du Duc, les moyens de rétablir la paix. Dans 1 intervalle ils exhortaient les Seigneurs de Berne à surseoir au serment du traité et à annuler le cinquième article, comme ])réjudiciable à la procédure indiquée. En attendant la réponse des deux parties, Messieurs de (ienève conserveront leur entière liberté « et verront ce qu il plaira à Dieu d'envoyer. »

Michel Roset était dédommat^é de son long labeur et la décision de la conférence d'Aarau était une nouvelle et sévère leçon infligée au gouvernement bernois. .Néanmoins on ne devait pas se bercer de trop vives espérances et un ami discret écrivait à Michel Roset pour lui signaler les points noirs de la situation : « Henri l\\ disait ce personnage, avait trop d'affaires sur les épaules pour pouvoir secourir Genève d'une manière efficace ; dans le cas où les Bernois persisteraient dans leur ])olitique savoyarde, les Seigneurs des trois villes

pourraient finir par se lasser et pourraient invoquer le fait que Genève était entrée en guerre sans les consulter. » Le correspondant de Roset concluait en l'engageant à bien peser toutes ces considérations. A Genève même, les gens avisés, tout en se réjouissant du résultat de la conférence d'Aarau. n'étaient pas encore rassurés ; on redoutait toujours l'influence du Duc de Savoie sur l'oligarchie bernoise; Goulard, qui ne l'aimait guère, écrit cruement : « Les stipendiaires les gens achetés , au jugement des plus clairvoyants, brassent nouvelles trahisons. » 11 ajoute, il est vrai, sous l'empire d'une conviction profonde : « Celuy qui garde Israël ne sommeille point. »

En présence des succès remportés par les Genevois, le Duc tle Savoie s'était réveillé ; il avait sollicité l'appui de son beau-père et ce tlernicr lui envoyait (lu secours. Le 12 janvier on rapporte au r,onseil que 600 Espagnols sont arrivés à Annecy, mais quels alliés ! Ils commettent des excès; même, dit le Registre, « ils ont jectf» par les fenestres trois (les principaux de la \ illc (|iii leui- remonstroient. »

Le l'i jnuvier de iu)uveaux rapports confirment les premiers; il y a treize compagnies d'Italiens à

Annecy et aux environs, où « ils t'ont mille maux. » A Thonon il y a sept ou huit cents hommes et la garnison de Bonne est renforcée de cent arquebusiers. Ces troupes étrangères, appelées pour défendre la Savoie, fondaient sur elle comme sur une proie et Goulard dépeint en termes saisissants la navrante situation du peuple : « Au reste, dit-il. le pays qui est au-delà de .Sonzy iusques à Chambéry et au pieil des monts ne prévoid que saccaçrement. des siens mesmes. » Le malheureux paysan avait tout à craindre non pas des Genevois, niais des hordes indisciplinées et cruelles qui soutenaient la cause du Duc.

L'arrivée des renforts. Espagnols et Italiens, avait donné quelque assurance aux garnisons des environs et ce regain d audace se manifesta d une manière assez originale. Comme aux plus beaux temps de la chevalerie, cincj gentilshommes de S'^-Catherine envovèrent un cai tel. offrant le combat à cinq capitaines de (xenève. Ce genre de iléli n'était luilli^nient conforme aux principes sévères des Huguenots et 1 ofTre fut péremptoirement refusée, comme « contraire à toute bonne police et discipline militaire. » Le chroniqueur, qui nous

a conservé le souvenir de l'incident, ajoute la i-éflexion suivante : « On pense que ce sont quel- « ques spadassins et bannis d'Italie à qui l'on a « fait de grandes promesses pour se hasarder à « telle escrime. Au lieu d'entendre à demande si « impertinente et injuste faite par gens qui ne « scavent que c'est du vray et faux poinct d'hon- « neur, on s'est appreslé à autre besogne. »

En effet, à Genève, on s'apprêtait à d'autre besogne. Du côté du pays de Gex les opérations militaires réussissaient à souhait. Le 19 janvier on annonce au Conseil la nouvelle réjouissante de la prise de Gex. En revanche, du côté de la Savoie, les résultats étaient moins brillants. Le 24 janvier au soir trois compagnies d'infanterie, sous les ordres du capitaine Jaques Boisjoly, quitlent la ville avec deux coiirlaii.r ^ ■ elles sont suivies le lendemain par la cavalerie; ces troupes se dirigent vers le coteau de Monthoux pour investir et halire le château, l^a garnison était coni|)()sée de simj)les paysans, mais elle ne broncha pas. .Aux sommations qui lui fuiciil laites, elle r('|)on-

' C't'Iaieiit des pièces d arlillcric de petit calilire.

— AW —

dit crânement qu'on eût a s'adresser à son capitaine qui se trouvait « en Bonne ». Le dimanche 25 janvier, dès trois heui-es du matin, les assiégeants firent jouer le pétard, mais, comme la porte d'entrée du château était « terracée », le pétard ne servit à rien. On mit alors en batterie les deux coiiilaiix et on commença le l'eu; malheureusement le calibre des pièces était trop Caible pour l'épaisseur des murs; puis l'un des coiirUiux ne tarda pas à être démonté, de sorte que les assiégeants, après avoir tiré une vingtaine de coups, ne réussirent pas même à abattre une guérite qui était devant la porte du château. L'entreprise avait échoué et il eût été puéril de s'eiitèter. Les compagnies reprirent le chemin de Genève, sans doute un peu dépitées, mais se réservant de tenter de nouveau l'aventure avec des canons de plus gros calibre et dans des conditions plus favorables. Pendant le reste du mois il y eut quelques autres sorties peu importantes.

Entre temps Roset continuait ses démarches en Suisse. Il avait commencé par s'arrêter à Berne et certes il lui fallait du courage pour oser discuter avec des magistrats qui non seulement lui en vou-

laient personnellement, niais qui étaient devenus hostiles à Genève. L'Aboyer de Mulinen était parmi les plus malintenlionnés ; Roset eut avec lui une explication sur laquelle le Registre du Conseil de Genève fournit de curieux détails. Roset reprocha à Mulinen d'ahandonner Genève, tout en disant qu'il ne voulait pas l'abandonner. « Laissez-moi vous parler comme un simple particulier, dit le magistrat genevois, vous êtes le père de la patrie et je vous conjure de rester notre ami. Vous vous plaignez de la grande dépense qu'a entraînée la dernière guerre, mais songez aux résultats que nous aurions |)u obtenir. Si nous avions eu 2000 hommes à joindre aux nôtres, nous aurions renvoyé le Duc delà les monts. »

« IjCS ressources nous manquent, répond Mulinen, et la guerre ne se fait pas en un jour. »

« Je suis un petit c()mj)agnon, dit Roset, cependant j ai bien prêté à notre République *.)()() écus; vous avez à lierne trois cents bourgeois dont le moindre, le plus modeste, pouirait prêter plus (|ue moi. Prenez, je vous prie, le l'ail à bon escient. »

L'enirelien se lei-mina |)ar celte déclaration de

l Avoyer : « Il ne tient pas à moi. Si le Conseil (les Deux-Onls veut se ranger :\ vos demandes, je n'y contredirai pas. »

L'Avoyer dissiinulail ses véritables sentiments; il était un de ceux {[ui préconisaient l'alliance avec le Duc et, comme nous le verrons plus loin, il fil tout ce qu'il put pour contrecarrer l'action de Roset. Heureusement le peuple bernois veillait et avec son ferme bon sens, sa loyauté traditionnelle, il déjoua tous les calculs, toutes les intrigues de ceux que notre cliioniqueur appelle les slipendiaires, les pensionnaires.

Après sa conférence avec Mulinen, Roset se rend à Soleure j)Our se concerter avec Sancy et Sillery; tous deux ne tarissent pas en promesses; Sillerv assure que Sancy trouvera de l'argent et du blé, qu'il a écrit dans ce but à Langres et en Bourgogne, mais c'était toujours de l'eau bénite de cour. Sancv promettait ce qu On voulait, quant à tenir, c'était autre chose. Ce qu'il fallait avant tout, c'était de l'argent; le rapport de Roset nous apprend que (îenève dépensait 10,000 écus par mois |)Our la solde des troupes, somme énorme |)our une |)etite République, déjà appau-

vrie par rinterruption du commerce ; Roset se rend donc à Zurich pour tâcher d'obtenir un prêt. Le bourgmestre bii répond : « Je voudrais qu'il vous tVit possi])le de b're dans nos cœurs; vous verriez notre bonne volonté, mais c'est le pouvoir qui nous manque. Nous avons dépensé 100,000 florins d'or pour notre public et nous avons prêté an Roi ce qui nous restait. » Saucy, qui accompagnait Roset, n'était pas homme à se déconcerter; « nous ne vous demandons pas d'argent, dil-il au bourgmestre, mais simplement votre caution pour 20,000 écus. » « Qu'à cela ne tienne, répondit gracieusement le bourgmestre. » Aussitôt Sancy rédigea un acte en due l'orme et Messieurs de Zurich s'engagèrent à cautionner un emprunt de 12,000 écus. Qui prêta la somme? Nous l'ignorons, mais nous ne crovons pas (|ue ce lïit la ville de Ràle ; en effet Roset raconta au Conseil cju'il avait eu à Raden un enlr(>tien avec un déj)uté bàlois qui lui avait (lil en propres lermes: « Nous avons conféré à [)ropos de votre demande et nous voulons vous parler rondenienl. N'alhv. pas à i5àle, car vous n v (ère/, rien; nous n avons plus moven de vous aider et il est temps (|iie vous nous laissiez en paix et je

vous jure, ajouta le Bàlois en élevant la luain, f|ue vous n'y ferez rien. » ('/était [)arler plus que rondement, c'était parler durement, el Roset ne cacha pas au Conseil qu'il fui « bien scandalisé de tout cela » Après tout, ce n'était peut-être qu'une boutade personnelle d un lîàlois impatienté; cela est d autant plus probable que les Hàlois s'étaient montrés peu avant les amis les plus dévoués de (lenève.

De Zurich et de Baden, Hoset revint à Soleure, puis à Berne, où la situation s'était profondément modifiée et dans le sens le plus favorable a Genève. Les i-eproches articulés par les alliés de Zurich, de Bâle et de SchafFhouse, le souvenir des vieilles alliances avec Genève, la communauté tie croyance, tous ces éléments réunis avaient fait une profonde impression sur le peuple. Dans les hameaux les plus reculés de l'Oberland ou de la Haute-Argovie, comme dans les cités vaudoises, un mouvement de vive opposition se dessinait contre la j)olitique du gouvernement. Les communes du Simmenthal s'étaient ouvertement déclarées pour Genève, prêtes à prendre les armes

' Lire le curieux rapport de Mictiel Roset dans le Registre du Conseil, à la date du 17 février 1590.

pour la secoiii'ir. Lorsque Roset arriva à Berne, les représentants de la Haute-iVrgovie accoururent auprès de lui, l'embrassèrent et lui dirent : « Nous « ne vous laisserons jamais el nous avons charge « de vous le déclarer. » Puis ils lui demandèrent ce que c'était ({ue le vidomnal et le jM'ièrent de les renseigner sur ce qui s'était passé à Xyon. Rosel ne demandait qu'à les éclairer; il leur (it, dit-il, « un presche pour leur déclarer le tout. » Ils le remercièrent de ses explications, mais Mulinen, ayant appris leur entrevue avec Roset, chercha à les ramener. Ce fut peine inutile. Ils déclarèrent rormellement (pi ils ne voulaient pas, contre leur serment, quitter l'alliance de Genève. Les entrevues et les conversations de Roset avec les représentants des Communes n'étaient pas pour plaire au gouvernement; le magistrat genevois ne tarda pas à s'apercevoir que sa présence occasionnait ties nuinuui'os el il se décida à partir, niais il n'avait pas perdu son temps'.

• A noter en passant le fait suivant que Roset communiqua au Conseil: tous les Bonstelten n étaient pas, comme le S'' d'Urtiries, iuleudés à la maison de Savoie. Roset mentionne un Bonstetleii qui avait l'Ié bailli de Morges et qui était com-

Roset avait été chargé d'une double mission ; il devait éclairer et renseigner les villes réformées, mais il devait en même temps chercher activement à obtenir un appui financier qui devenait de plus en plus nécessaire. II avait réussi quant au premier objet de sa mission, mais il avait quasi échoué pour le second ; il rapportait toujours les promesses de Sancy, mais rien de plus. Or la situation financière de Genève était déplus en plus dillicile. Le Registre du Conseil, à la date du 18 février 1590, constate qu'il n'y avait pas d'argent pour payer les soldats. Que faire en pareille détresse ? Le Conseil prend les décisions suivantes qui ne pouvaient se justifier que par l'extrême nécessité :

1° Les Auditeurs procéderont à un inventaire de tout le vin qui se trouve dans la ville et on prendra, moyennant une reconnaissance, le surplus des provisions des particuliers ;

2" On fera rentrer toutes les sommes dues à la Seigneurie ;

plètement dévoué à Genève; il est « du tout nostre » disait Roset. et il attaquait dans les termes les plus violents la politique du gouvernement « jusqu'à dire qu'il lueroit ses deux frères, n Reg. Cons. de Genè^'e, 17 février 1590.

3° On utilisera les deniers des pupilles ;

4" A ceux qui sont de bonne volonté on demandera delà marchandise, des pierreries et de la vaisselle d'argent ;

5° On essayera de se procurer de l'argent sur la signature de quelques bons marchands;

6° On prendra huit cents coupes de blé que « l'Espagnol » fait venir;

7° Enfin on s'efforcera de réduire l'effectif de la cavalerie qui coûte cher.

Ce sont là des mesures qui ne se prennent qu'à la dernière extrémité. Xous ignorons quels en furent les résultats, mais quelle énergie ne fallaitil pas chez les magistrats pour continuer la lutte, lorsqu'ils n'avaient pas même les ressources nécessaires pour payer la solde des troupes ! Ce qui est certain, c'est que le 4 mars l^urbigny faisait savoir discrètement au Conseil (ju il n'avait pas touché sa solde depuis trois mois. Le Conseil est réduit à lui demander de prendre patience jusqu'à ce que « Messieurs ayent meilleur moyen. »

Le trésor étant à sec. il était fort difficile de conduire les opérations militaires avec tout l'entrain, toute l'activit*' nécessaires. Pendant le mois de

février, il n'y eut en Savoie que des courses sans grand résultat. Le 6 février quelques argoulets partent de nuit pour aller chercher du butin à la Chartreuse de Pomiers : ils ne rencontrent aucune résistance, font main basse sur douze ou quinze tètes de bétail et reviennent sans avoir touché, dit le chroniqueur, à trois moines qui se trouvaient à la Chartreuse. La garnison du fort de Sonzy. qui aurait pu venir au secours des Chartreux, n'avait pas osé se montrer de crainte de quelque embuscade. Le même jour, le comte de Montmayeur, qui commandait en ces quartiers pour le Duc de Savoie, tlt des ouvertures pour obtenir quelques ménagements en faveur des malheureux paysans qui souffraient cruellement de la guerre. Il demandait qu à l'avenir on ne fit plus de prisonniers parmi les paysans et que les travaux de la campagne ne fussent plus troublés. Les propositions du comte de Montmayeur étaient fort humaines, mais il est à remarquer que les Espagnols et les Italiens de l'armée ducale étaient plus redoutés que les Genevois

' Empruntons en passaut à noire chroniqueur un de ces traits qui peignent une époque. Après avoir parlé des propo-

Le 7 février eut lieu un premier échange de prisonniers. Un grand seigneur italien, qui avait payé une rançon de 6 ou 7,000 écus, fut conduit au delà de Pinchat par la cavalerie genevoise. En échange dix-sept prisonniers revinrent de Savoie ; la plupart, dit* Goulard, étaient amaigris, défigurés et en somme, ajoute-t-il, échappés de la gueule des lions. Quelques-uns d'entre eux étaient les derniers survivants du massacre de Bonne. Des épouses désolées avaient conservé le vague espoir de retrouver leurs maris parmi les prisonniers qui rentraient au logis ; on se représente le désespoir de celles qui perdirent alors leur dernière illusion'.

Le dimanche 8 février, l'intrépide Baudichon, à la tète d'une vingtaine d'argoulets, fit une course

silions de Montmayeur, il ajoute : « Le S'' de la Grave, apostat et pillard, a envoyé de la venaison en ceste cité à quelques particuliers. Je ne scay s'ils en lasteront. » Le S'' de la Grave était un ennemi achai-né de Genève et des Genevois, mais de là à conclui'e qu il était capable d'envoyer à ses connaissances de Genève du gibier empoisonné, il y a loin ; ce sont de ces exagérations qu'enfantait le Fanatisme du XVI'"'' siècle. Il est probable que les amis de M. de la Grave làlèrcnl de la venaison et ne s'en trouvèrent pas mal.

' « Célérier renouvelle le deuil de Bonne; plu.sieurs vcfues, eslimans que leur maris reviendroyent, pstoyenl frustrées de leur allenle, se désolent. » Ms. n" 67 des Archives de (Jenèvc.

jusqu'à Viry ; il voulait surprendre ceux qui assisteraient à la messe. Les argoulels trouvèrent en effet des prêtres et des soldats qui délogèrent « vistement. » Dans la mêlée quatre ennemis lurent tués, prêtres ou soldais. On emporta comme butin ce que le chroniqueur appelle avec dédain, le bagage de la messe, chappes, surplis, bénitier et calice. Et il ajoute : « Il y a eu grand alarme au fort, mais les ennenns n'ont fait effort quelconque de sauver leur Dieu, ni son calice, qui n'estoit que d'estain. »

Quelques jours s'écoulent et le 16 février un détachement, du reste peu nombreux, quitte la ville pour retourner du côté du Viiache ; les Genevois brûlent quatre bateaux dont l'ennemi se servait pour traverser le Rhône, vers la Cluse ; ils reviennent sans avoir rencontré la moindre résistance, ramenant des chevaux et trente-deux bètes à cornes. Toutes ces petites incursions réussissaient à merveille et on n'attendait pas même les ordres du Conseil de guerre pour « aller chercher picorée. » Les deux frères Jacques et Pierre Baudichon donnaient l'exemple de l'insubordination et en même temps d'une énergie el d'uneau-

dace vraiment extraordinaires. Le même jour, le 16 février, ils s'en vont avec quatre cavaliers en Basse- Bonne, surprennent et tuent deux soldats de la garnison ; au retour, les gens de Monthoux leur dressent une embuscade, mais ils échappent et rentrent à Genève sans encombre. Le magistrat trouva que les deux frères en prenaient trop à leur aise et les tança vertement pour être ainsi sortis de ville sans permission ; il leur fut enjoint de ne pas recommencer, sous peine de la vie. P'aut-il s'étonner qu'il se manifestât dans les troupes des symptômes d'insubordination et d'indépendance ? Nous venons de voir que la Seigneurie était hors d'état de payer la solde ; dans ces conditions, il est facile de comprendre que l'oflicier ou le soldat, n'ayant aucune ressource, cherchait pai- le pillage à se garnir les mains. Citons, en passant, un autre exemple de l'indiscipline contre laquelle le Conseil avait à lutter. Dans la soirée du Ifi février. Corneille Pellissari * oflre un banquet

• Ce Corneille Pellissari était originaire de Chiavenna ; il fut reçu bourgeois de Genève en 1580 et entra au Deux-Cents en 1587 ; Galiffe lui rend le témoignage qu à la tète de sa compagnie il se distingua en plusieurs occasions. Voy. Galiffe, iVotices généalogiques, t. III, p. 365.

aux principaux ofliciers d une compagnie dont il prétendait devenir le chef, sans I autorisation du magistrat. C'était une brigue d'une nouvelle sorte. Les ofliciers s'accordèrent avec Pellissari moyennant le partage des gages. Le chronicjueur, qui raconte le fait, le blâme sévèrement : « Plusieurs, «dit-il, sont ofl'ensez, ne prévoyant nul l)on succès « de telles j)ratiques. » Il paraît, du reste, que le Conseil ne tint pas rigueur à Pellissari, car le 19 février eut lieu « la monstre des argoulets de Pellissari, qui ont promis l'aire devoir. » Vers le soir les trompettes sonnèrent et les tambours battirent la charge ; à 8 heures, deux compagnies d'infanterie et tle la cavalerie (|uittèrenl la ville, se dirigeant sur Boringe et La Hoche. Le 20 février, un peu avant le jour, la cavaleiie arriva devant La lioche ; le pétard lut employé pour forcer une « méchante porte. » Les Genevois pénétrèrent dans la ville sans rencontrer forte résistance, tuèrent neuf ou dix personnes qui n'avaient pas réussi à s'enfuir ; ils occupèrent la ville pendant quatre heures environ, puis se retirèrent chargés de ])utin. Tel soldat se vantait d'avoir emporté plus de mille écus en argent comptant et Goulard ajoute, avec un

sentiment de regret et de blâme : « Ils ont enlevé le plus clair et le plus beau. C'est ruine à ce lieu là et nul acivancenient pour Genève. »

Quant au détachement d'infanterie, qui s'était dirigé sur Boringe pour tenter l'assaut, il échoua complètement dans son entreprise ; les défenseurs du château étaient sur leurs gardes. Les fantassins rebroussèrent chemin sans avoir rien fait et rentrèi'enl à (ienève fort dépitésde n'avoir pu participer aux dépouilles que les argoulets et gens d'armes rapportaient de La Hoche.

Les Ministres, (|ui cherchaient avec le zèle le plus louable à atténuer les maux de la guerre, protestèrent a\ec énergie contre le pillage de l^a Roche ; ils déclarèrent au C^onseil que la population de cette petite ville « était bien affectionnée, » et (|ue les marchands auraient volontiers « composé, » accepté une contribution de guerre. Ces mêmes marchands allirmaient qu'ils avaient perdu mille écus et la Seigneurie n'en loucha [)as un (b'ni(M-: « On void de paouvres belistres comme le gendre do Bovei-o accoustré de satin cl de velours, i^e lialli avoil une chappe et crioit, outrant dans ceste ville : Gloria patri,

filio et spiritui sancto, qui est une prophanalioM ; un^*' [)restre a esté tué en donnant, ung aullie pres(i'(^ fust amené prisonier toul nucl. Les sacrilèges niesmes s'adressent aux idoles et Dieu a [)uni les sacrilèges des idoles. On debvroil savoir (|ui a tué ce prestre ; vous le debvie/ veoir. »

Comme on le voit, les .Ministres ne ménageaient |)as les vérités au magistrat et Théodore de Bèze, qui pai lait en leur nom, conclut en termes euei'giques, même menaçants: « J'ay peuiM{ue la mesui-e ne soit com})le » De lo8!) à 1591, les Ministres genevois firent de leur mieux pour adoucir les maux de la guerre; ils obéissaient à des sentiments très élevés et, en général, on ne peut qu'approuver leurs « remontrances, » mais ils semblent avoir un peu oublié que, j)endant l'hiver de 1589 à 1590, la solde faisait défaut : la République ne pouvait payer ni ses ofiiciers, ni ses soldats, de telle sorte que le jjillage était l'unique ressource de la troupe. 11 est probable que bien souvent le Conseil fermait les yeux par nécessité.

' La remontrance des Ministres figure au Registre du Conseil à la date du 27 mars 1590.

Pendant les derniers jours du mois de février, les lansquenets et d'autres soldats mirent le feu à plusieurs châteaux aux environs de la ville, entre autres à Conlignon, au Villard, iîeaumont, La (irave et Tournay ; c'était une véritable guerre aux châteaux. On voulait ainsi enlever à Tennemi ses points d'appui et ses lieux de retraite. Il n'y avait là rien que de conforme aux usages de la guerre. Quant aux troupes du Duc, ramassis d'Espagnols et d'Italiens, elles mettaient à feu et à sang le pays qu'elles étaient chargées de défendre ; au bailliage de Gex, elles tuaient ou pillaient les paysans, emmenaient des prisonniers, comme en pays conquis. Dans toute la Savoie la j)()pulation était excédée et (lOulard laconte (|u'a Chambéry les Savoyards et les Italiens avaient fini par se battre entre eux et (|u'il y avait de nf)mbreux morts de partel d'autre.

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