TRAITE DE NYON
K 23 septembre, les représentants de Berne et du Duc de Savoie se trouvèrent réunis dans la petite ville de
Nyon, sans doute dans le vieux château ijallival qui s'est conservé jusqu'à nos jours. Les ambassadeurs de Berne étaient l Avoyer de Mulinen, le Banneret de Buren, le Colonel d'Erlach. le Boursier Dachselhofer, enfin ce Bonstetten d l'rtines, l'ennemi juré des Genevois, qui paraît avoir joué un rôle considérable dans toutes les négociations de Tannée 1589 ; du côté de la Savoie, le Chancelier Milliet. le S"" de Lambert des Alymes et quelques autres gentilshommes. Les députés de Genève se présentèrent le 24 sep-
lembre auprès des négociateurs liernois, et, après les compliments d'usage, ils les remercièrent d'avoir eu « bonne souvenance » de Genève et déclarèrent qu'ils étaient prêts à chercher les bases d'un arrangement avec le Duc de Savoie ; ils ajoutèrent toutefois : « Si vous vous avisez de quelque moyen ou expétiient pour atteindre le but, qu'il vous plaise de nous le iaire connaître, avant de le proposer aux S'" délégués de Savoie ; de la sorte, s'il y avait quelque dilficullé, nous pourrions au préalable nous en expliquer. » C'était i)ien pensé, mais les Bernois répondirent qu'ils ne savaient nullement ce que les Savoyards voulaient réclamer. Messieurs de Berne avaient demandé au Conseil de Cenève de défendre aux troupes de la République tout acte d'hostilité à l'égard « (b-s Savoyens. » l^es députés de Genève déclarèrent que le (Conseil était disposé à se conformer à la recommandation de Messieurs de lîerne, mais il (bMiiaiidail (|u'il v eùl réciprocité et que de pai t et d'autr(> tout acte d'hostilité fût iiiteidit. Bien n'clail plus jiis[(> et l(>s ambassadeurs (h' Berne promiiciit (b' rc'clamer des repr('sentanls du Duc hi complète recij)i'ocilé.
Ainsi la première entrevue n'avait donné aucun résultat; les choses en étaient là, lorsque le Commissaire général Moratel se présenta au logis des Genevois et leur annonça de la part des Bernois que les délégués de Savoie avaient remis un niémoire résumant leurs prétentions; ce mémoire était destiné à être communiqué aux Genevois qui y répondraient, si bon leur semblait, attendu que les Savoyards ne voulaient ni traiter, ni même conférer avec les délégués de Genève.
Les Genevois se rendirent aussitôt auprès des délégués bernois qui leur confirmèrent les tléclaration du S' Moratel et leur remirent le mémoire annoncé avec un extrait du départ tle Lucerne, en les priant de répondre au plus tôt à ce mémoire. Les Genevois paraissaient décidés à mettre toutes les convenances de leur côté ; ils dirent aux Bernois qu'ils n'avaient pas encore complimenté les députés savoyards et qu'ils n'avaient pas voulu leur faire une visite de politesse avant que les Bernois eussent fait eux-mêmes leur visite. Là-dessus Bonstetten déclara que les Savoyards attendaient la visite des Genevois pour le même jour.
Certes Michel Roset et ses collègues avaient (levant eux une pénible mission à remplir ; l'accueil qui les attendait ne pouvait être que glacial, mais ils n'eurent pas un instant d'hésitation et se rendii'ont aussitôt auprès des députés savoyards qu'ils trouvèrent réunis. Après les compliments d'usage les Genevois déclarèrent qu'ils venaient à la Journée dans le but de rechercher « tous bons et honestes moyens » de faire la paix. Le Chancelier Milliet répondit avec hauteur qu'il fallait se présenter avec le respect ([ui convenait, que les Genevois voulaient toujours avoir raison, qu'ils feraient bien de s'arranger avec le Duc, que ce serait tout profit pour les uns comme pour les autres, qu'il vaudrait mieux auner le velours dans les boutiques (|ue tl'entendre les arquebusades, de mesurer les tranchées et de se faire la guerre, qnc le Duc (|ui, disait-il, est un piince si doux et gracieux, aval! le moyen de faire (îenève quatorze fois plus riche (|u'elle n'est. Mon prince, ajouta le Chancelier, ne veut |)as être bravé; il a les moyens de se venger et il vent a\oir raison de ceux qui lui font la guerre.
.\près celle véhémente apostrophe, les Genevois
n'avaient (|u'à se i-elirer; c'est ce (|n'ils firent sans autre réplique, dit le Registre.
Les Genevois ne ponvaient guère se faire des illusions sur l'issue des négociations de Nyon. Les Savoyards arrivaient enorgueillis par leurs derniers succès militaires et ils étaient probablement renseignés sur les secrètes intentions des Bernois ; ils avaient donc haussé le ton et il était dores et déjà évident qu'ils se montreraient intraitables.
Le même jour, Michel Roset eut un long entretien avec M. de Mulinen ; l'homme d'état bernois avait manifesté le désir d'être exactement renseigné sur les droits de Genève, attendu, disait-il, qu'il avait perdu le souvenir de ce qu'il avait entendu sur ce sujet Michel Roset, accompagné de Daniel Roset, son fils, se rendit donc auprès de Mulinen et lui exposa sur quelles bases était fondée l'indépendance de Genève, notamment en ce qui concernait la question du vidomnat. Malheureusement
' Pendant sa dernière mission à Berne, Michel Roset avait déjà cherché à éclairer tout au long M. de Mulinen sur celle question, mais il n'avait pas eu le don d'intéresser son interlocuteur, car l'excellent Avoyer s'était quasi endormi (rapport de Roset au Conseil, séance du 22 septembre).
le magistrat bernois était préoccupé et soucieux ; il exhorta Roset à quitter « quelque chose, » à faire des concessions : « Nous n'avons, disait-il, ni le savoir, ni le pouvoir, de faire la guerre, car, outre les 100,000 écus fournis à M. de Sancy, nous avons bien dépensé dans cette guerre 3 à 400,000 écus et nous n'avons aucune espérance d'être aidés par le Roi, malgré toutes les réclamations que nous avons adressées à son Ambassadeur. D'autre part, nos gens sont dégoûtés et nos alliés sont froids, montrent peu d'entrain ; nous n'avons pas d'argent, ni cavalerie, ni arquebusiers. Quel avantage verriez-vous à ce que notre [)ays fût perdu ? »
C'était le langage d un homme complètement découragé et qui demandait la paix à tout prix. Il fallait vraiment que Michel Roset fût doué d'une constance et d une énergie à toute épreuve pour ne pas fail)lir lui-même !
I^e jeudi 25 septembre dans la matinée, h;s députés de Genève communiquèrent aux Bernois le texte de leur i-éponse et leur donnèrent lecture de quelques documents ou vifliiiius qui établissaient les droits de (ienève. Là-dessus, l'Avoyer
de Mulinen leur demanda quel moyen de réconciliation on pourrait proposer. Les Genevois répondirent qu'ils ne le savaient pas et que, s'il y avait quelque moyen, il faudrait aviser. L'Avoyer reprit : « Si le Duc vous demande de renoncer à l'alliance du Roi ou d'abandonner quelque chose, que répondrez-vous ? Si vous ne cédez rien, le Duc vous assiégera ou vous bloquera et je ne sais pas quel secours vous recevrez. Nos alliés de Zurich vous diront qu'il est trop tard. Quant à nous, nous ne pouvons plus rien faire ; retourner en guerre, c'est chose impossible. Pouvez-vous espérer le secours du Roi ; sans doute il est de bonne volonté, mais il ne peut rien pour vous, ayant la guerre en son royaume, et si, comme vous le croyez, il a obtenu la victoire, il voudra suivre sa pointe et battre le fer pendant qu'il est chaud. Comment trouverait-il le temps de s'occuper de vos affaires? Quant aux Valaisans, vous ne pouvez compter sur eux; ils ne bougent pas et sont tout heureux de se réconcilier avec le Duc. Dans ces conditions, il faut chercher un moyen honnête et céder quelque chose pour sortir du labyrinthe. »
« Fort bien, répondirent les Genevois, mais avez-vous quelque moyen à proposer ? » L'Avoyer fut obligé de convenir que non et il ajouta : « Nous trouvons la réponse de Messieurs de Genève honnête ; toutefois les Savoyens font grand état du vidomnat et vous aussi, mais en quoi éprouveriezvous un préjudice, si vous faisiez une concession sur ce point ? »
Roset répondit : « Jamais le Duc de Savoie n'a porté le titre de vidomne de Genève. »
Le Boursier Dachselhofer s'écria : « On ne peut nier que le Duc ne Tait possédé ! »
« (j'est vrai, répondit Roset, mais c'était sous l'Evéque ; il serait de grave conséquence de relever le titre et de reconnaître le Duc en cette qualité. »
Le jurisconsulte Langlois intervint dans le débat par une ohsc^rvalion judicieuse : « S'il en était ainsi, dit-il, le Duc tiendrait le vidomnat comme vassal. »
Dachselhofer, reprenant, dit : « Le Duc s'est abstenu de faire figurer le vidomnat dans ses titres, parce que le titre n'est ])as assez relevé. «
fjà-dessus les Genevois, voulant pousser les Bernois au |)i<>(l du mui-, leur demandèrent ce
qu'ils entendaient qu'on fît du vidoninat. Dachselhofer répondit en ternies vagues et obscurs qu'il fallait que Messieurs de Genève « laissent le vidoninat pour recognoissance. » Mais l'Avoyer de Mulinen s'expliqua plus clairement : « Que les Genevois, dit-il, le remettent au Duc, en déclarant qu'ils n'entendent pas par là déroger à leurs libertés et franchises. » Comment l'un des plus hauts magistrats de la République de Berne pouvait-il donner semblable conseil? Reconnaître au Duc le vidomnat, c'était lui accorder 1 accès de la ville, lui reconnaître des droits sur le château de l'Ile, c'était en un mot introduire l'ennenii dans la place. Si les Genevois avaient accepté la proposition de M. de Mulinen, s'ils étaient tombés dans le piège grossier qui leur était tendu, l iudépendance de Genève aurait été perdue sans retour ; mais rien de semblable n'était à craindre de magistrats comme Roset et ses collègues. Ils se bornèrent à répondre qu'ils n'avaient pas qualité pour prendre une décision de cette importance.
L'entrevue prit fin sur ces paroles, mais le même jour les députés bernois firent demander les (ienevois et les informèrent que la réponse du
Conseil avait été communiquée aux ambassadeurs de Savoie par le S"" de Bonstetten, que le Chancelier s'était borné à la lire et à répondre verbalement article par article, mais qu'au surplus le Duc maintenait formellement ses prétentions sur Genève et déclarait qu'avant de consentir à aucun traité, il entendait être réintégré dans le vidomnat : « C'est un préalable, disait-il, qui doit être fait et accepté selon droit et raison. » Messieurs de Berne ajoutaient, à titre de renseignement, que les Savoyards avaient suggéré à quelques-uns d'entre eux un expédient : la République remettrait le vidomnat au Duc et ce dernier, à son tour, le remettrait aux Genevois pour le tenir de lui en (ief ; les conditions de ce mode de vivre seraient fixées ultérieurement.
Telle était la voie dans laquelle les Ambassadeurs de Berne cherchaient à engager les Genevois! Si on avait écouté ces pernicieux conseils, que devenait l'indépendance de la République ? Les Bernois mirent tout en (imivi-o pour convaincre» les (lenevois; ils se montrèrent « malaU'ectionnés, » déclarèrent qu'ils étaient épuisés, qu'ils ne pouvaient plus aider Genève, que leur pays était ouvert jus-
qu'à Lausanne ; finalement ils n'hésitèrent pas à dire que, si Genève ne sacrifiait pas le vitloninat et n'entrait pas dans la voie des concessions, ils l'abandonneraient à la miséricorde de Dieu, parce qu'eux-mêmes n'en pouvaient plus.
Ainsi l'avenir semblait plus sombre que jamais ; le Duc, loin de désarmer, maintenait toutes ses prétentions; Berne fléchissait ; quant au Roi de France, il était trop occupé ailleurs pour pouvoir être réellement utile ; Genève se trouvait donc absolument isolée et cependant les députés genevois ne manifestèrent aucun découragement ; ils répondirent sans hésiter qu'ils n'avaient aucun pouvoir pour accepter de telles conditions.
Là-dessus les représentants de Berne, décidés à en finir, jjrièi'ent ceux de Genève de leur donner une réponse définitive le samedi suivant, 27 se[)tembre, atlendu qu'ils devaient se rencontrer ce jour-là avec le Duc de Savoie ; en même temps ils remirent aux Genevois une lettre destinée au Conseil. Cette dépêche, qui est reproduite in extenso dans le Hegisti-e, posait très nettenieiil la question.
Les Bernois, tout en prodiguant les compli-
ments et « les souhaits de tout bonheur et félicité », déclaraient que Genève était le seul obstacle au rétablissement de la paix. Le Duc ne voulait participer à aucune négociation avant que ses prétentions sur Genève fussent reconnues et avant qu'il eût obtenu « la réintégrande du vidomnat ». Or, disaient les Bernois, nous ne pouvons continuer la guerre, notre peuple est « fasché, le pays est presque ruiné, les sujets « sont réduits au bissac, avec grande désolation, « trésors espuisés, magasins vuydés ». La conclusion de la dépèche était aisée à prévoir. Les Bernois demandaient expressément au Conseil d'investir le Duc « d'une partie de ses droicts qu'il infère luy appartenir ». La lettre se terminait par un appel pathétique a l'union et à la concorde : « Nous vous prions et exhortons au nom de Dieu qu'en postposant totes affections et passions particulières, a3'es à bon escient à considérer vostre droict et celuy de vostre partie et sus ce donner lieu à la raison, entant que Dieu le nous commande, afin de désormais vivre chrestiennement en bonne paix et tranquilité enseniblenienl, metlanl (in aux maux qui les ont de
longtemps menacés et dont ungs et aultres avons senti les esclats en ceste année ».
Triste et pitoyable conseil en vérité. Ce que les représentants de Berne recommandaient, c'était de s'incliner devant les prétentions séculaires de la Maison de Savoie, d'efFacer d'un trait les plus belles pages de l'histoire de Genève.
Les députés de Genève n'avaient plus qu'à se retirer ; leur mission était terminée ; ils revinrent donc à Genève, rapportant la lettre des Bernois, et le 27 septembre ils rendirent compte de leur dernière démarche. Ils ajoutèrent que les Bernois les avaient sollicités de renoncer au traité conclu avec le Roi, l'Avoyer de Mulinen ayant soutenu que cela pouvait se faire, attendu que le Roi n'avait pas tenu ses promesses ; Mulinen avait même été jusqu'à dire que Genève pouvait sans inconvénient prendre le Duc de Savoie comme son protecteur. Les députés de Genève avaient riposté que ce serait une occasion pour le Duc d'empiéter peu à peu sur les droits de la République. A cela les Bernois avaient répondu qu'ils s'adjoindraient comme protecteurs ainsi que Messieurs de Zurich. Les députés de Genève
terminèrent leur rapport par cette déclaration caractéristique :
« Comme il est fort aisé de le constater, Messieurs de Berne estiment que le Duc a des droits sur le vidomnat, mais non des droits à la souveraineté sur Genève ».
Ce qui est de la dernière évidence, c'est que les Bernois s'entendaient par dessous-main avec le Duc. Jamais la situation n'avait été plus critique. Il ne suflisait plus de lutter contre l'ennemi séculaire, il fallait résister aux pernicieux avis de vieux alliés ! Les Conseils de Genève auraientils assez de courage, d'énergie virile, pour repousser toute concession qui porterait atteinte à l'indépendance de la République ?
Les Conseils se montrèrent dignes de leur mission ; ils ireuiciil [)as un instant tl'hésitation ou de décourageniciil . On appela les hommes dont on aimait à s'entourer dans les moineiils difîiciles, Lurhigny, Th. de Bè/e, le miiiislre (^liandieii, (]olladoii cl le S' de la Violelle. Après les avoir eiilendus, le Coiis(mI décida de convo- (|iierle Dciix-C Iciils pour le lendeMiiaiii, 27 se|)tembre, et tie l'engager à repousser les pr()|)()silioïis
l)ernoises. Ainsi fut fait ; le samedi le Deux-Cents se réunit ; rarement il avait été appelé à prendre d'aussi importantes décisions. Il fut donné lecture de la missive envoyée par les Ambassadeurs bernois, puis l'avis du Petit Conseil fut émis en ces termes :
(( Après en avoir longuement conféré, nous voyons par la grâce de Dieu que nous sommes bien fondés à débouter le Duc de ses prétentions et qu'en bonne conscience nous ne pourrions rien céder de ce que Dieu nous a mis en main ; sachant que Dieu, auquel nous apjjartenons, soutiendra le droit des afiligés et des oppressés, nous ne pouvons rien diminuer de l'autorité souveraine, ni de ses accessoires ; nous devons nous en tenir à ce qui a été décidé par les Seigneurs des Ligues en 1584, suivant le départ de Baden. accepté par S. A. Nous estimons que nous n'avons d'autre parti à prendre que de renvoyer à Nyon nos députés pour faire entendre aux Bernois les grands dangers qui les menacent, si le Duc obtient quelque chose contre la Ville, car peu à peu il empiétera, comme c'est la coutume des princes ennemis des républiques. Néanmoins nous n'en-
tendons faire aucun tort au Duc de Savoie et nous sommes prêts, suivant nos alliances avec Berne et Zurich, à nous soumettre à toute sentence qui sera rendue d'après le droit. »
A la suite de quelques observations de Chabrey, S'^ Lieutenant, le Premier Syndic poursuivit son exposé en demandant quelle serait la meilleure voie pour obtenir des ressources, car il s'agissait de trouver de suite des fonds pour enrôler des soldats ; il proposa d'avoir recours à l'emprunt obligatoire, en autres termes d'obliger au prêt ceux qui avaient été précédemment taxés.
A la votation, le Deux-Cents se prononça en majorité pour les propositions du Petit Conseil en ce qui concernait le premier point (instructions aux députés se rendant à Nyon) ; quant au second, « la contrainte descottisés », le Deux-Cents adopta une proposition du S'" Du Pan, qui consistait à faire élire tieux membres du Petit ('onseil, deux des Soixante et deux ties Deux-Cents, avec mandat d'engager chaque citoyen à consentir un prêt d'argent, monnayé ou non monnayé, ou à défaut en provisions, blé, vin, etc. Il fut, en outre, décidé ([ue les délégués des trois Conseils au-
raient pleine autorité pour contraindre ceux qui se trouveraient « mal volontaires ».
Le Conseil des Deux-Cents s'était réuni le 27 septembre ; le même jour les députés retournèrent à Nyon pour porter la réponse définitive de Genève. Us se rendirent de suite auprès des Ambassadeurs de Berne, auxquels ils firent la déclaration suivante :
« Messieurs de Genève ont de sérieux motifs de rechercher la paix avec le Duc, mais ils ne peuvent la conclure aux dépens de leur honneur ; en effet, ils sont fondés en droit et tout le différend a été vidé à Payerne, mais le Duc ne s est jamais soucié d'observer la sentence. Nous avons autant de droit sur le vidomnat que Messieurs de Berne sur le pays de ^'aud et la moindre concession que nous ferions au Duc serait au préjudice de nos libertés et puisque nous avons tant souffert, nous ne devons rien accorder qui puisse porter atteinte à notre honneur et à notre indépendance, et vous-mêmes, qui êtes nos amis et nos alliés, vous ne sauriez nous conseiller de compromettre ce que nos prédécesseurs ont conquis à si grand'peine. Tels sont les motifs pour lesquels
Messieurs de Genève ne yieuvent rien changer à la réponse tléjà donnée. »
La déclaration était digne et péremptoire ; c'était un acte de courage et d'énergie qui honorait la République ; en répondant ainsi, les Genevois s'exposaient à la haine implacable du Duc, mais aussi au ressentiment des Bernois. Le lecteur aura remarqué dans la déclaration l'allusion au pays deVaud. Le Duc, disaient les Genevois, n'a pas plus de droit sur le vidomnat qu'il n'en a sur le pays de Vaud. C'est tout au plus si la comparaison élait admissible, car les Bernois avaient conquis le pays de A aud les armes à la main sur le Duc (|ui en était légitime propriétaire, tandis (|uo la maison de Savoie n'avait jamais exercé de droits de souveraineté à Genève. Quoiqu'il en soit, l'allusion n'était pas pour plaire aux Bernois; ceux-ci répondirent qu'ils étaient bien marris de ce (|ui s'était passé et qu'ils auraient voulu (|ue les choses allassent tout autrement ; puis, comme l'heure était avancée, ils remirent au lendemain la fin de la discussion. Apparemment ils voulaient avoir le loisir de se concerter sur les termes de la déclaration qu'ils entendaient faire aux Genevois,
mais dores et déjà ils avaient pris leur parti de s'allier au Duc de Savoie et d'abandonner Genève.
Le lendemain, on reprit l'entretien au point où il était resté. Les Genevois aflirmèrent une fois de plus que la République était prête à accepter toute voie de droit ou des conditions honnêtes et licites pour vider le difterend ; ils terminèrent en priant les Bernois de ne rien l'aire au préjudice de Genève et d'observer les clauses du traité de combourgeoisie. Là-dessus, les Bernois, qui jusqu'alors s'étaient tenus sur la réserve, se démasquèrent :
« C'est vous, dirent-ils, qui avez commencé la guerre ; vous vous êtes emparés du pays du Duc et il l'a reconquis l'épée à la main. Il ne s'agit pas seulement du vidomnat ; ayant été attaqué, le Duc veut prendre sa revanche. Aujourd'hui, vous ne voulez pas vous mettre d'accord avec lui; vous ne voulez pas lui concéder ce qui a été décidé par la sentence de Payerne, en le mettant en possession du vidomnat, à la charge de le rendre, s'il était juridiquement condamné \ Puisqu'il en est ainsi,
' L allusion des Bernois à la sentence de Paverne altestail une ignorance absolue de la question ou une insigne mauvaise foi. En effet cette sentence, datée du 1? 1 décembre 1530, recon-
faites la guerre, si vous en avez les moyens ; quant à nous, nous sommes décidés à pourvoir à nos affaires ; nous avons été contraints de nous entendre avec le Duc et de ratifier le traité d'alliance qui nous liait avec son père. Nous ne pouvons vous aider, parce ([ue nous avons déclaré au Duc que nous ne nous mêlerons plus de toute cette a fia ire. »
Les députés genevois, sans se déconcerter, déclarèrent qu'ils sommaient les Bernois de leur accorder le secours garanti par les alliances, et en même temps ils firent remarquer qu'une partie des anciens sujets de Berne (les protestants du Chablais et du pays de Gex demandaient d'être maintenus et protégés dans l'exercice de leur culte.
naissait que Genève était indépendante de la maison de Savoie : le Duc devait, il est vrai, être réintégré dans le vidomnat, mais sous la condition expresse que la <i réinlégrande » ne porterait point préjudice au droit de l'Evcque qui pourrait, à sa convenance, le supprimer, ni aux privilèges et libertés de la Ville. L'investiture du vidomnat étaut un droit de 1 Kvèque et le pouvoir cpiscopal ayant disparu, le Duc de Savoie avait perdu jusqu à l ombre d'un droit. C'était une simple chicane féodale. Au surplus (Charles Emmanuel était mal venu à réclamer l'observation de la sentence de Paverne. car la maison de Savoie avait été la première à ne pas s'y conformer sur d autres points.
Les Bernois répondirent évasivement que quelques-uns d'entre eux se rendraient auprès du Uuc pour essayer « d'en tirer quelque chose ». Un apprit ensuite qu à cet égard, il avait été entendu par voie d'intérim que ceux des anciens sujets de Berne qui voudraient le prêche, qui resteraient fidèles à la foi réformée, payeraient leurs ministres, mais que les biens ecclésiastiques resteraient aux curés. Les Bernois avaient fléchi sur ces points comme sur tous les autres.
L'entretien se prolongea pendant quelque temps encore ; des deux côtés on cherchait à se défendre ou à se justifier. Les Bernois revinrent sur la question du vidomnat en disant qu'ils avaient proposé au Duc un moyen terme, un expédient, à savoir qu'un tiers détiendrait le vidomnat jusqu'au moment où le différend serait vidé par voie de droit, mais les (ienevois. jurisconsultes avisés, objectèrent que ce serait « entrer en possession avant l'adjugé » ; c'était faire la partie trop belle au Duc de Savoie.
Les Genevois cherchèrent une dernière fois à se justifier du reproche d'avoir commencé la guerre ; ils s'étaient bornés à suivre le Roi de France et
LL.EE. de Berne qui même précédemment avaient stipulé avec le Roi pour les deux bailliages de Gex et de Cliablais ; il n'y avait donc aucun motif de reprocher à Genève le commencement de la guerre : « A quoi, dit le Registre, les S''* de Berne ne « sceurent que répliquer. »
Le S"" de Bonstetten, qui avait été l'un des principaux artisans des négociations, eut encore Teirronterie d'intervenir dans la discussion et dit que les Ambassadeurs du Duc écouteraient volontiers les députés de Genève. C'était se moquer et les Genevois répondirent fort à propos : « Il ne sert de rien de leur parler, s'ils ne répondent pas. » L'entrevue touchait à sa fin et Michel Roset, qui se doutait de ce qui s'était passé, demanda si les articles de l'ancien traité conclu avec le Duc et relatifs à Genève étaient maintenus ; ou lui répondit cruement : « tout ce qui concerne Genève est raclé. »
Les députés de Genève ne pouvaient conserver aucune illusion sur l'iruvro (|ui s'était tramée dans l'ombre; à ce moment ils entendirent la déclaration loyale et iudignée d'un Vaudois, Moratel, qui avait assisté comme secrétaire aux conférences ; il leur tint le langage suivant, qui était significatif :
« Il ne se peut faire que Dieu ne se courrouce contre nous, car Messieurs de Berne vous défaillent et ils ont accordé au Duc des choses contre Dieu et contre toute raison. »
Propos courageux dans la bouche d'un sujet bernois; c'était la protestation indignée d'un honnête homme !
Les députés de Genève quittèi-ent Nyon et le 29 septembre ils rendaient compte au Conseil de leur mission. La délibération avait une importance exceptionnelle, et on avait convoqué pour la circonstance Th. de Bèze, Colladon, Langlois et le ministre Chandieu. Le (]onseil prit les seules décisions qui fussent en rapport avec la situation ; il arrêta de maintenir l'offre qu'il avait laite de se soumettre an droit ; en même temps il convoqua le Deux-Cents pour lui soumettre cette proposition. D'autre part, il fallait chercher à atténuer, au dehors, les iacheux résultats des conférences de Nyon ; dans ce but, le Conseil chargea Michel Roset d'une mission de confiance à Berne, Zurich, Bàle et Schaffhouse et auprès de l'Ambassadeur du Roi, avec des instructions générales qui l'autorisaient à faire tout ce « qu'il trouveroit bon
pour le profit de l'Etat, » tout ce qu'il jugerait utile à la République*.
Le Deux-Cents se réunit le même jour et le Syndic Varro fit un exposé de la situation, en résumant le rapport qui avait été présenté par les députés ; il réfuta le grief des Bernois qui prétendaient que Genève avait eu tous les torts en commençant la guerre ; il rappela les continuelles entreprises du Duc de Savoie et constata que depuis le départ de l'armée du Roi, Genève s'était toujours tenue sur la défensive. Le Deux-Cents se rangea a l'avis du Petit Conseil et ratifia la réponse ferme et précise qui avait été faite aux Seigneurs de Berne.
Tandis qu'à Genève on se préparait sans émotion à reprendre les hostilités, à Nyon les représentants du Duc de Savoie et du gouvernement
* On a peine à comprendre comment Michel Roset, qui n'était plus jeune, pouvait supporter la fatigue de ces voyages incessants au cours desquels il avait à lutter contre des difficultés de toute nature. Et ce magistrat éminent n avait pas seulement à discuter, à soutenir les intérêts de la République, il avait à se préoccuper de questions d'un tout autre ordre, de questions purement matérielles. Au cours de la mission qu'il allait entreprendre, nous le verrons occupé à commander du blé, du suif, etc. ; en un mot, il devait à l'occasion se transformer en négociant.
de Berne mettaient la dernière main à l'œuvre qui se poursuivait dans l'ombre depuis quelque temps. Les Genevois avaient été dûment avertis que Berne les abandonnait, mais pouvaient-ils supposer que les mandataires de la puissante et glorieuse République, non contents de faire la paix, concluraient avec le Duc un traité d'alliance offensive et défensive ; c'est pourtant ce qui arriva. Le i®'' octobre 1589, les représentants de Berne et de la Savoie signèrent deux actes distincts, un traité de paix et un traité d'alliance ; tous deux demandent à être étudiés et analysés.
Le premier article du traité de paix rétablissait « bonne paix et amitié » entre S. A. et les Seigneurs de Berne et stipulait que tous prisonniers seraient rendus de part et d'autre sans rançon. Par l'article deux, les contractants se garantissaient réciproquement leur territoire, suivant les stipulations du traité de Lausanne de 1564. La rédaction de l'article laissait deviner les inquiétudes et les appréhensions des Bernois pour le pays de Vaud, car il était expressément déclaré que le Duc renonçait à toute prétention quelconque sur le pays de Vaud.
L'article trois était destiné à protéger les sujets des trois bailliages de Chablais, Gex et Ternier contre le ressentiment ou le mauvais vouloir du Duc : beaucoup de ces sujets avaient très facilement accepté le changement de régime, s'étaient ralliés à la domination bernoise et naturellement ils devaient avoir encouru « la malegràce » de S. A. Le Duc leur accordait l amnislie. L'article quatre était le meilleur de tout le traité ; il débutait par une maxime qui. au XN'l*" siècle, était une hardie nouveauté : « Pource que pour gaigner le cœur des subieclz, les bons Princes chrestiens, comme est S. A. n'ont point accoustumé de forcer les consciences. » Il s'agissait de garantir la liberté de leur foi aux nombreux sujel^s des trois bailliages qui avaient embrassé la Réforme ; par suite il était stipulé que l'exercice du culte protestant aurait lieu librement et eu toute sécurité dans trois villages ou paroisses tle chacun des bailliages de Thonon et Gex et dans une paroisse ou village du bailliage de reriiicr: les ministres et diacres devaient être rétribués « à leur mode et à l accoustumée ». comme par le passé et sans (liiiiiiiutioii.
Nous arrivons à 1 ar.icle riiK| fin traité, cet ar-
ticle indigne de la vieille loyauté bernoise et qui compromettait si gravement les magistrats chargés de négocier ; il importe de le reproduire textuellement :
« D'aultant que les dits troubles et guerres ont esté commencés par les citoyens de Genève contre sa ditte Altesse, laquelle prétend action et droict sur la ditte cité de Genève et entre aultres droicts et actions le vidomnat de la ditte cité à luy dès longtemps adjugé par sentence des Seigneurs des Ligues randue à Payerne l'an 1531 et suivamment par advis et abscheid confirmé en la ville de Lucerne par lesdits Seigneurs des Ligues Tan 1535, tant pour ledit vitlomnat que aultres prétensions, oultre plusieurs aultres déclarations corroborants lesdits droicts, et que lesdits de Genève persistent à contredire et refîuser les dicts droicts, notamment la réintégrande du dit vidomnat, a esté dit et absolument déclaré par les dits Seigneurs de Berne que, au cas que son Altesse veuille poursuivre ses droicts et prétensions par force d'armes ou de justice contre lesdits de Genève, lesdits Seigneurs de Berne ne leur presteront aucune ayde ny faveur, ains
se despartiront et despartént entièrement de la guerre, à condition toutesfois que le dit cas de guerre advenant, Sa dite Altesse mettra ordre que ses troupes soyent tellement bornées, réglées et contenues rière ses estais, que les subiects des dits Seigneurs de Berne n'en souffrent et encourent aucuns dommages ny altérations. Et cas advenant que les soldats de Sa dite Altesse contreviennent au présent article, sera permis aux dits Seigneurs de Berne les prenant rière eulx, les chastier ou en demander à sa dite Altesse la punition. »
Tel était l'article qui allait soulever la juste indignation du peuple jusque dans les vallées reculées du pays bernois. Il était impossible d'abandonner plus cruement d'anciens alliés et on peut se demander comment des magistrats appartenant à de vieilles familles sénatoriales avaient pu se résigner à apposer leurs signatures au bas d'un semblable traité, car il déchirait sans aucun avertissement la combourgeoisie de 1584 et il foulait aux pieds les principes qui depuis cinquante ans présidaient à la politique l)ei'noise. Certes il était peu généreux pour une puissante république d'aban-
donner à son sort un allié qui s'était montré dévoué et fidèle, niais ce qui était réellement odieux, c'était de reconnaître en quelque sorte le bien fondé des prétentions de la maison de Savoie sur Genève !
Assurément les ambassadeurs de Savoie pouvaient se vanter d'avoir remporté à Nyon une belle victoire diplomatique.
L'article final du traité intimait l'ordre aux sujets du Duc qui avaient pendant la guerre quitté leurs loyers d'y rentrer dans le délai de quinze jours, sous peine d'être privés du bénéfice de l'amnistie. La sommation s'adressait spécialement à ceux qui s'étaient retirés à Genève, mais elle faisait exception pour ceux qui entendaient résider dans les états de Messieurs de Berne.
Les représentants de la République de Berne ne s'étaient pas bornés à négocier un traité de paix, ils avaient contracté avec le Duc une alliance offensive et défensive qui faisait l'objet du second traité. La République s'engageait en cas de guerre et lorsqu'elle en serait sommée par le Duc, à envoyer au secours de ce dernier 3000 au moins et 5000 au plus « bons, mettables et bien garnis com-
pagnons de guerre de ses subjects, tant piquiers que hallebardiers et arquebouziers. » Ces troupes devaient être à la solde du Duc, à raison de 1500 écus d'or par mois pour chaque compagnie de 300 hommes. D'autre part, si la République de Berne réclamait l'assistance du Duc, ce dernier devait lui fournir, à ses dépens, 300 chevaux argoulets et 2000 piétons au moins, et 500 chevaux et 3000 piétons au plus.
Comme on le voit, le Duc payait assez chèrement les concessions faites par les Bernois ; il était tenu de faire tous les frais du secours fourni par son nouvel allié, mais il n'y avait pas réciprocité. Le secrours devait être accordé de part et d'autre dans le délai d'un mois ; il était obligatoire, sauf le cas «où des troubles et esmeutes de guerre » surviendraient pour cause de religion. Le traité, qui comprenait vingt-six articles, prévoyait comment se videraient les contestations soit entre les Etats, soit entre eux et les particuliers ; il garantissait la liberté des relations commerciales, tout en reconnaissant à chacun des deux Etats contractants le droit de percevoir des péages à l'entrée du territoire.
Les deux traite» portaient la signature de ceux qui les avaient négociés :
Pour le Duc de Savoie Illustres Seigneurs Loys Milliet. baron de Faverges. grand chancelier de Savoie. Jean-François Berliet. Seigneur de Chillous et de La Roche, conseiller d'Etat et premier président de la Chambre des Comptes deçà les monts. René de Lucinge. Seigneur Des .\h-mes. aussi conseiller d'Etat et référendaire, et Hieronime de Lambert. S*^ dudit lieu de la Crolliette et de Lornav. aussi conseiller d'Etat de S. A.. Noble Jean François de BeUegarde. S' des Marches, conseiller d'Etat et gentilhomme de la Chambre de Sad. Altesse, et capitaine de la ville de Chambérj-. accompagnés de Noble Humbert De Ville, premier secrétaire de Sad. Altesse en la Chambre des Comptes.
Pour la République de Berne : Nobles, généreux et très honorés Seigneurs Béat Ludovic de Mulinen, .\voyer. Abraham de Graffenried. Lieutenant des Seigneurs Avoyers. Louis d'Erlach. Général des armées desdits Seigneurs de Berne et Vincent Dachselhoffer. Trésorier, et avec eux noble et puissant Ulrich de Bonstetten. S' de Jeggistorf et d'L'rtine. accompagnés du S' Nycolas Moratel.
Commissaire général des Etats desd. Seigneurs de Berne
Quand on lit attentivement les deux traités et qu'on se reporte objectivement à l'époque où ils furent négociés, on ne peut se défendre d'un sentiment de surprise et d'indignation; il est diflicile de concevoir comment les représentants de la République de Berne osèrent assumer la responsabilité de semblables conventions. A la rigueur on eût coujpris que les Bernois, las, découragés, se fussent résignés à conclure la paix, en abandonnant Genève à son sort ; c'était un acte de faiblesse et une violation formelle du traité qui unissait Genève et Berne, mais ce qui était absolument inexplicable, c'était le traité d'alliance défensive et offensive ; aux termes de ce traité, les Bernois pouvaient, à un moment donné, être amenés à faire campagne contre Genève elle-même ! A un point de vue général, les conséquences d'un traité de ce genre étaient incalculables : la vieille république de Berne, si jalouse do son indépendance, devenait un satellite tle la maison de Savoie et comme
' Les deux trailés ont élé publiés (l:ms le recueil des Recès fédéraux, t. V. Ablli. I, Berne 1872, p. 182 ei suivantes.
celle-ci était inféodée à l'Espagne, Berne se condamnait à entrer dans Torbite de la politique espagnole et cela au moment même où un prince protestant devenait l'arbitre des destinées de la France.
L'honneur de Berne ne pouvait être terni par les intrigues criminelles de quelques magistrats égarés. Les stipulations des deux traités ne tardèrent pas à être connues, à s'ébruiter, et un cri d'indignation s'éleva des plus lointaines vallées. Le 30 septembre, Chevalier, qui revenait d'une mission en Allemagne, rapporte que de nombreux sujets étaient descendus des montagnes et accourus à Berne, demandant qu'on leur livrât l'Avoyer de Watteville, le Colonel d'Erlach et Bonstetten pour en faire justice. La plupart des membres du Conseil manquaient à l'appel, retenus dans leur logis par la maladie, sans doute par une de ces maladies opportunes qu'on a qualifiées de diplomatiques. Le Conseil, se trouvant réduit à quatre ou cinq membres, ne voulut prendre aucune décision et se borna à répondre «qu'on leur feroit justice ». Quant aux bourgeois de Berne, ils ne prenaient pas la peine de dissimuler leur indignation et leur mépris; par dérision ils por-
taient publiquement des chaînes de paille et d'oignons, sanglante plaisanterie à l'adresse des négociateurs qui avaient reçu des chaînes d'or. Chevalier ajoutait, détailpiquant, qu'ilrégnaitàBerne une maladie étrange, comme un «tournoyement de testes». Le vertige des magistrats avait gagné les citoyens.
A Genève, on ne s'endormait pas; on se préparait au contraire à reprendre l'offensive. Le jour même où Chevalier lit rapport au Conseil, une sortie l'ut décidée. Le 30 septembre, dans la soirée, les compagnies des capitaines Grenoble et Boisjoli quittèrent la ville avec une escorte de cavalerie et deux pièces d'artillerie, se dirigeant sur Veigy pour forcer le château. L'expédition ol^tint le plus entier succès. La garnison qui occupait le château se rendit presque sans coup ierir à la condition que les soldats sortiraient bagues sauves, avec leurs armes et mèche allumée. Les prisonniers lurent conduits à Genève, j)uis immédiatement relâchés, sauf (|uatre destinés à être échangés avec quelques habitants de Jussy qui, paraît-il, étaient retenus à Veigy. En somme les troupes genevoises étaient pleines d'ardeur et d'entrain et on pouvait [)révoir une belle campagne d'au-
tomne, dont les villages des environs allaient faire les frais. Malheureusement la petite armée de la République était en partie composée de mercenaires étrangers, français ou allemands, et il n'était pas toujours facile de maintenir dans les rangs des compagnies Tordre et la discipline que prescrivaient les ordonnances militaires : les Registres du Conseil ne nous épargnent aucune des remontrances du Consistoire ou de la Compagnie des Pasteurs qui, dans une excellente intention, mais avec un zèle parfois inconsidéré, venaient se plaindre des excès plus ou moins graves commis par les soldats. Le 3 octobre, quelques jours après la sortie victorieuse de Veigy, le Consistoire avertit le Conseil que la place du Molard, emplacement traditionnel du marché de Genève, est le théâtre de fâcheux désordres : « Les soldats, dit-il, font plusieurs insolences auMolard, prenans les fruictages et renversans les corbeilles. » Le magistrat s'empresse d'attirer sur les faits signalés l'attention du Conseil de guerre.