‹ Genève et Charles Emmanuel Ier, 1589-1591Chapitre 12 sur 16 · ANNONCE DES SECOURS · texte numérisé non relu

ANNONCE DES SECOURS

KS Genevois ne se contentaient pas de leurs sorties victorieuses dans la direction du Chablais et du Faucigny; ils

avaient à leur disposition des « Irégates » qui faisaient la terreur des riverains du lac. Pendant le mois de septembre ces frégates firent une croisière active, « escumanstouiours quelque proie, » comme dit Goulard. Le lac, aujourd'hui si paisible, n'offrait alors aucune sécurité et les ( ienevois de 1590, marins d'eau douce, se croyaient autorisés par l'état de guerre à toutes les représailles. Le capitaine

Jacques Baiulichon de la Maisonneuve' se distinguait par ses exploits et ses aventures : il finit toutefois par avoir de sérieux désagréments. Etant allé sur le lac avec ses frégates, il ne sut pas se maintenir dans les eaux de Savoie et s'approcha trop de la côte vaudoise : il y eut. dit le Registre. « plusieurs extorsions et « pilleries. mesmes aux paouvres femmes. » Le Conseil parait avoir été très mécontent des témérités de Baudichon. qui étaient compromettantes, et le 2 octobre, dès qu'il apprit les faits, il chargea plusieurs de ses membres ainsi que le Procureur Général d aller saisir et séquestrer tout ce que les frégates rapporteraient: en même temps et par mesure de précaution, il décida d écrire au bailli bernois de Morges pour être renseigné exactement sur ce qui s était passé, « et ce pour o])vier qu il n'en escrive à Berne. » Mais dans l'intervalle Jacques Baudichon avait été arrêté à Morges et emprisonné; on avait saisi

' Ces Baudichon de la Maisonneuve étaient d'ardents patriotes, mais ils avaient tous le caractère bouillant et emporté. Le plus connu avait été obligé de composer en 1513 pour un meurtre: il devint un des plus intrépides champions de la Réforme et en 1535 fut nommé capitaine général.

l'argent qui avait été pris sur les Savoyards et le 3 octobre l'audacieux capitaine se vovait réduit à demander l'active intervention du Conseil pour obtenir sa libération, mais la justice bernoise avait la main lourde et Baudichon ne fut point relâché de sitôt. Dans sa requête au Conseil, il alléguait pour sa défense que l'incident s'était passé hors des eaux bernoises, à moitié lac, et que, du reste, bateaux et soldats avaient été relâchés. Le Conseil, ne voulant pas s'exposer à quel- ([ue fausse démarche, décida d'attendre la réponse du bailli de Morges, mais ce dernier avait fait de suite ce que redoutait le Conseil de Genève ; il s'était empressé de tout raconter à Messieurs de Berne et le 7 octobre ceux-ci adressèrent au Conseil une dépèche aigre douce, presque menaçante. Suivant la dépêche, il résultait de l'enquête que la barque attaquée par le capitaine des frégates genevoises était déjà bien avant dans les eaux bernoises, lorsqu'elle fut contrainte de se rendre; il y avait donc atteinte formelle à la juridiction et aux droits de souveraineté de Messieurs de Berne et ceux-ci avaient condamné Baudichon à subir les arrêts dans leur château de Morges jusqu'au

moment où tout le ])utin aurait été restitué, « car. disaient-ils. ils ne veulent, ny doyvent souftrir que telle violence soit faicte par les nostres rière leurs Estats et seroit bienséant aux nostres de se comporter plus amyablement envers ceux qui sont leurs voysins... et déclairent franchement que. continuans telles violences et pilleries rière leurs Estats, ils les en feront ressentir, comme ils le mériteront. » Selon toute apparence, le Conseil de Genève reconnut que Baudichon était dans ses torts, car il décida de répondre à Messieurs de Berne en les remerciant « de cesle amyable communication. » Aimable commuiiicalion était assurément un euphémisme ; en effet "la dépêche bernoise était conçue dans des ternies presque comminatoires. Quoi qu il en soit, le Conseil cherchait à excuser de son mieux le terrible Baudichon. qui t'videniment s'était mis dans un mauvais cas. Le Conseil fournissait en substance les explications suivantes : Le S' Baudichon avait été dépéché sur le lac pour escorter les barques de Genève qui se rendaient à Morges et à Vevey et pour faire la guerre aux ennemis qu'il pourrait rencontrer sur sa route, mais il n'axait jamais été dans

l'intenlion du Conseil que ce capitaine ou ses soldats commissent aucun acte de nature à offenser Messieurs de Berne. Tout au contraire, le Conseil de Genève éprouverait un très vif déplaisir, s'il apprenait que le capitaine Baudichon se lut oublié en sa charge. Si toutefois il s'était rendu coupable de quelque acte répréhensible, le Conseil espérait que le gouvernement bernois n apprécierait pas le fait avec rigueur et sévérité, mais qu'il tiendrait compte des circonstances et de la guerre engagée entre Genève et la Savoie. Le Conseil rappelait fort à propos que récemment les Savoyards avaient pris terre sur les possessions bernoises dans le but de capturer deux barques genevoises, que Tune de oes dernières avait été pillée et qu'elles auraient été prises toutes deux sans le prompt secours du bailli de Nvon. En terminant, le Conseil priait le gouvernement bernois de re lâcher Baudichon et de le traiter avec toute douceur et humanité « pour l amour de Messieurs. »

Messieurs de Berne ne se pressèrent nullement de déférer au désir du Conseil de Genève. Le père du capitaine détenu qui, croyons-nous, faisait partie du Conseil, dut tenter lui-même une près-

santé démarche, qui fut appuyée par TAmbassadeur (lu Roi, Sillery; enfin le 17 novembre le gouvernement bernois annonça qu'il avait donné l'ordre d'élargir l'imprudent, moyennant le paiement des dépens et la promesse de restituer le butin. Jacques Baudichon de la Maisonneuve rentra donc à Genève, peu satisfait sans doute de son aventure. Il paraît évident que Messieurs de Berne avaient eu de sérieux motifs de sévir, car le 2 novembre le capitaine des frégates fut appelé devant le Conseil, qui lui adressa de bonnes remontrances « sur ses pilleries. » Avec le capitaine comparurent les soldats et les forçats qui étaient sous ses ordres; ils reçurent également de vertes réprimandes. Ainsi se termina un incident qui n'était pas fait pour améliorer et adoucir les rapports entre Berne et Genève.

La famille Baudichon de la Maisonneuve était destinée à donner du souci au Conseil. Le 24 octobre, un frère du capitaine des frégates, Jean Baudichon, à la tète d'un détachement d'argoulets, donna la chasse à des Espagnols, dans la direction du Mont-de-Sion ; les Espagnols réussirent à échapper, mais au retour Baudichon et ses argou-

lets, qui n'entendaient pas rentrer bredouille, s'emparèrent de.rtremeut du château de Beauniont (ou Bémontj, qui appartenait à la Dame de Confignon. Le château fut livré au pillage, puis incendié. Or le 27 octobre on rapporta au Conseil que Jean Baudichon avait soigneusement retiré dans son logis le butin qui avait été recueilli au château de Beaumont, ce qui était contraire aux ordonnances militaires. Jean Baudichon et ses gens avaient bien demandé l'autorisation d'aller brûler le château et d'emporter ce qu'ils y trouveraient; l'autorisation leur avait été accordée, mais il n'en résultait nullement pour le capitaine le droit de s'approprier le butin. Le Conseil, qui avait déjà à se plaindre des témérités du Baudichon des frégates, décida de faire comparaître devant lui Jean Baudichon pour lui demander compte de ses actes d'indiscipline. Ce qui aggravait les torts de ce dernier, c'est qu'il avait été prié, au nom du Conseil, de laisser recueillir le butin par les Commis de la Seigneurie et qu'il s'y était refusé, alléguant qu'il était bon pour en répondre ; d'autre part, on avait à lui reprocher d'avoir laissé évader le fils du Seigneur de Villars-

Boyvin, qui se trouvait au château de Beaumont, et on supposait que, pour l'avoir laissé échapper, Baudichon et ses gens en avaient « tiré quelque chose. » Si les faits allégués étaient exacts, Jean Baudichon méritait non seulement des reproches, mais une punition. Malheureusement nous ignorons quelle fut l'issue de l'enquête ; Baudichon réussit-il à se disculper et le Conseil se borna-t-il à lui infliger quelque verte remontrance, le Registre ne nous l'apprend pas; au surplus le pillage du château de Beaumont n'empêcha pas Jean Baudichon de faire carrière. 11 était entré au Deux Cents en J575; il fut appelé à faire partie du Petit Conseil en 1598; il se distingua à l'Escalade et fut blessé; il devint syndic en 1607 et mourut l'année suivante. Dans cette famille on avait la tète chaude, mais on payait de sa personne.

F^our clore dignement le mois d'octobre, le Conseil de guerre décida une expédition plus lointaine que les précédentes. Donc le 29 octobre, vers six heures du soir, toutes les compagnies d'infanterie et de cavalerie sortirent de la ville par la Porte-Neuve. Peu de gens avaient été mis dans le secret de l'entreprise. Les troupes se diri-

gèrent rapidement vers le bourg de Cruseilles (Crusilles), au-delà du Mont-de-Sion, où se trouvaient trois compagnies d'infanterie espagnole « qui estoient, dit Goulard, les boute-feux du bailliage de Gex. » Lorsque les Genevois franchirent le Mont-de-Sion, Talarnie fut donnée par les paysans, qui firent sonner les cloches. Vers une heure du matin, l'alarme se répandit jusqu'à Cruseilles, mais la garnison ne voulut pas croire au danger et s'abandonna au repos. Mal lui en prit, car une heure avant le jour les Genevois arrivaient devant les murs du bourg. Sans perdre un instant, Conforgien, qui commandait en personne, fait la prière, puis au son des trompettes et au roulement des tambours, il commence l'attaque en faisant appliquer le pétard sur la porte du bourg. L'ennemi, pris au dépourvu, tenta quelque résistance, mais la majeure partie de la garnison se retira prudemment dans le château et sur une plateforme où elle se croyait tout à fait en sûreté ^ Les Genevois pénétrèrent dans le bourg et mirent le feu à une maison pour s'éclairer ; ils

' Cette plateforme, qui domine le bourg et d où 1 on jouit d'une vue très étendue et tort belle, devait être facile à défendre.

tuèrent de nombreux Espagnols qui s'enfuyaient, mais, au lieu de poursuivre l'ennemi l'épée dans les reins, ils s'attardèrent à enfoncer les portes des maisons et se mirent à picorer. Les Espagnols montrèrent leur fierté habituelle ; aucun d'entre eux ne voulut se rendre, ni demander quartier, de sorte qu'il ne se fit aucun prisonnier et Goulard fait la réflexion suivante : « On estoit plus content de les laisser là estendus que de les venir entasser sur les autres dedans l'Evesché. » Les Espagnols qui avaient échappé à l'attaque s'étaient, comme nous l'avons vu, retirés au nombre de 150 environ, sur la plateforme du château ; de là, ils tentèrent une sortie désespérée, pour se frayer passage, mais ils échouèrent. En général prudent, Conforgien ne voulut pas épuiser la chance et, sans doute, il aurait pu avoir raison des 150 Espagnols réfugiés sur la plateforme, mais le jour était arrivé, l'alarme était donnée de tous côtés et les Genevois pouvaient se voir couper la retraite. .Ajoutons que la troupe genevoise était en grande partie composée de volontaires, peu exercés, et c[ue certains d'entre eux, chargés de butin, avaient commencé à se débander. Il y avait donc péril en

la demeure et Conforgien acfit sagrement en ordonnant la retraite. Dans les six heures qu'elles avaient passées à Cruseilles, les troupes avaient pillé, incendié huit ou dix maisons et tué un grand nombre d'ennemis. La malheureuse population du bourg- n'était pas au terme de ses tribulations ; elle vit bientôt arriver cinq à six compagnies d'infanterie et un détachement de cavalerie qui venaient tardivement au secours des Espagnols ; ces troupes, dépitées de la retraite des Genevois, se dédommagèrent en achevant le pillage de Cruseilles et en incendiant quelques maisons.

A l'attaque de Cruseilles, les Genevois eurent à regretter la mort d'un oilicier, Bandières, et de plusieurs soldats tués dans le combat ou blessés à mort ; trois capitaines payèrent vaillamment de leur personne; Blandano Condello fut blessé au ventre, \'auclair eut la cuisse traversée d'une mousquetade et Grenoble eut trois doigts du pied emportés.

Pendant la première semaine de novembre, les argoulets firent de non)breuses et incessantes sorties du côté de Bonne, de Boëge et de Thonon ; ils ne

rencontrèrent aucune résistance sérieuse. Du côté de Boëge et de Bonne, ils firent une razzia de plus de 300 tètes de bétail et purent ainsi ravitailler la ville. Du côté de Thonon, ils emportèrent sept cloches, « afin, dit Goulard, d'empescher cy-après ces sonneurs de tocsain de tant donner d'alarme, comme ils ont accoiistumé. »

A ce moment la situation militaire de Genève était excellente. Lesdiguières, le rusé capitaine dauphinois, commence à reconnaître que la République peut lui être utile pour l'accomplissement de ses projets ; il écrit au Conseil pour lui demander quel état il peut faire des forces de Genève, parce qu'il désire mettre le siège devant Grenoble ; il offre naturellement « tote bonne volonté. » Le Conseil répond modestement que « Messieurs sont, eux aussi, de bonne volonté, » mais que leui s moyens sont pelits et limités et que tout dépend de l'Ambassadeur du Roi. De son côté, Henri IV s'inquiète enfin de la situation de Genève; il écrit qu'il aurait « voulu depuis longtemps remédier aux incommodités et afflictions de la République,» mais qu'il en a élé empêché par les dillicultés au milieu desquelles il se débat lui-même ; il laisse

entendre que, si le siège de Paris avait eu l'heureuse issue qu'il espérait, la situation de Genève s'en serait ressentie, mais dit-il, u Dieu a voulu pour ce coup autrement disposer » Quoiqu'il en soit, Henri IV annonce qu'il a résolu d'envoyer des troupes au secours de Genève et qu'il en confie le commandement à Guitry^, qui tlevra en son nom prendre la direction de la guerre ; il espère, dit-il, que le Conseil sera satisfait du choix de cet officier et qu'il lui prêtera tout le concours néces saire, « vous asseurant, dit Henri IV, que de noslre part nous aurons touiours le mesme soin de vostre bien et seurté que du nostre propre. » En même temps, le Roi informait Th. de Bèze et Chandieu de la prochaine arrivée de Guitry et les priait d'assister le général de leurs bons avis. Certes Henri IV écrivait dans toute la sincérité de son cœur et il croyait pouvoir accomplir ce c[u'il promettait, mais il se faisait souvent des illusions, comme un optimiste qu'il était. On en peut juger par le fait suivant. Guitrv, l'homme de guerre qui

' La leUre de ttenri IV est datée du camp de Clermont, le 30 septembre 1590.

^ Ou Quitry.

devait venir au secours de Genève, était à Langres et le 23 octobre il écrit au Conseil, lui annonçant sa prochaine arrivée ; informez-moi, disait-il « de ce que verrés estre propre pour votre soulagement et l'oppression de nostre commun ennemi (le Duc de Savoie . » Or. veut-on savoir quelle était à ce moment l'exacte situation de Guitry : il nous l'apprend sans fausse honte dans une lettre qu'il écrit le 24 octobre à Th. de Bèze et à Chandieu : « Et si n'avions un seul sol pour commencer les frais de la levée d un seul homme. Comme encores je n'ay trouvé en ceste ville de Langres un seul écu content comptant; de ce que l'on m'avoit proposé et promis. »

Voilà dans quelle situation vraiment étrange et précaire se trouvait Guitry, au moment où il devait secourir Genève : pas un sol et pas un soldat. Comme on le voit, les Genevois ne pouvaient compter (jue sur eux-mêmes, sur leur énergie et leur constance. Faut-il s étonner dès lors si, dans certains cercles de la ville, on s'exprimait avec une franchise un peu rude sur le compte de Henri IX et sur ses vaines promesses. Le Conseil fut même obligé de prendre des mesures

pour imposer silence à ceux qui ne se gênaient nullement de critiquer l'Ambassadeur du Roi, M. de Gonforgien et d'autres, « comme si on nous donnoit des paroles et de l'eau bénite de cour. » De l'eau bénite de cour ! Le mot ne manquait pas de justesse. Quoiqu'il en soit, les propos de ces républicains trop francs furent rapportés à Gonforgien qui s'en plaignit à Th. de Bèze, à Ghandieu et aussi au Premier Syndic. Les inculpés n'étaient pas les premiers venus ; c'étaient entre autres le D"^ Aniy de Ghateauneuf, François Franc et Pierre Goula ; ce dernier avait poussé l'intempérance de langage jusqu'à dire que le Roi de Navarre ne serait jamais Roi de France et que l'été suivant il viendrait 60,000 hommes pour le Roi d'Espagne. Le Gonseil prescrivit une infoi'mation, fit comparaître devant lui François Franc, le D"" Amy de Ghateauneuf, Jacques de Savyon et le D'' Ganal, et les interrogea sur les propos qu'ils avaient tenus ; certains d'entre eux avaient à se disculper d'avoir parlé trop librement, « mesmes des oliiciers du Roy. » Quand ces Genevois frondeurs parlaient de l'eau bénite de cour, ils ne faisaient que rendre hommage à la vérité; car depuis

près de deux ans le Roi de France n'avait fait que promettre sans tenir et Henri IV, malgré toute sa bonne volonté, ne pouvait faire mieux que son prédécesseur. Le Conseil se borna donc à une paternelle remontrance.

L'hiver était survenu, mais Conforgien, général énergique et entreprenant, ne laissait aucun répit à ses soldats ; tantôt, comme le 12 novembre, il allait avec toutes ses troupes d'infanterie et de cavalerie surprendre et explorer la forteresse de Bonne, tantôt il envoyait ses volontaires, avec quelques cavaliers et des argoulets, au-delà du Salève, dans la vallée des Bornes.

Le 16 novembre, Conforgien décida une expédition plus importante ; il s'agissait de s'emparer du château de Coudrée, occupé par une assez forte garnison. Toutes les troupes disponibles d'infanterie et de cavalerie (|uittèrent la ville paila porte de Rive. En route, les coureurs ou éclaireurs attrapèrent un enseigne nommé Alphée et un caporal et tuèrent ciii(| ou six ennemis (|ui allaient « fourrager » les paysans, mais la garnison de Coudrée, ([ui comptait cent à cent cinquante hommes, était sur ses gardes et (it très bonne

contenance derrière ses créneaux : elle avait des vivres et cinq chars de vin : afin de pouvoir mieux défendre les abords du château, elle mit le feu aux granges qui l'entouraient et elle attendit de pied ferme les assaillants. « saluans rudement ceux qui s approchoyent trop prés. » l'n des meilleurs oUiciers de la petite armée genevoise, le capitaine La Ramée, fut grièvement blessé d'une arquebusade à la jambe droite; en se retirant, il fit une chute qui aggrava la blessure, de telle sorte que le malheureux ollicier ilut subir l'amputation de la jambe.

L'expédition de Coudrée n'eut aucun résultat : la place était sans doute plus forte qu on ne 1 avait pensé, et Conforgien avait négligé de se faire accompagner par de l'artillerie de siège. La garnison refusa de se rendre et Conforgien dut reprendre le chemin de Genève sans avoir rien fait. Néanmoins les jours du manoir féodal étaient comptés. Le 7 décembre, dame Esther Daraucourt. femme du S"" de Servete. s'adressa au Conseil de Genève pour obtenir un délai de quinze jours avant de démanteler le château de Coudrée : elle demandait, en outre, que pendant ces quinze

jours il ne fût rien entrepris contre le château. Le Conseil fit droit à la demande de dame Daraucourt et lui accorda terme au 20 décembre, pour faire démanteler le château, à la condition toutefois que le Baron d'Hermance garantirait l'exécution de la décision dans le délai prescrit.

Du côté de Genève on s'efforçait par tous les moyens de réagir contre Tindiscipline et la brutalité du soldat. Sous ce rapport, les Ministres déployaient un zèie des plus louables, parfois même un peu excessif. Les remontrances de la Compagnie sont fréquentes et sévères ; les Ministres demandent parfois au Conseil l'impossible ; non seulement ils entendent que le soldat ne mette pas le pied dans une taverne, mais ils proscrivent le jeu de quilles, qui était pourtant bien inofîensif. Ainsi, le 16 novembre. Th. de Bèze se présente au Conseil, accompagné des S""* Jesse et Diodati, « proposans les grands abus qui se commettent aux butins qui se prennent sus l'ennemi, lesquels on va despendre pour la plus part ès tavernes, où ils vont à grande troupe, encor (|ue les soldats seroient contens d'espargner leur part ; les jeux aussy vont avec les tavernes, mesmes le jeu de quilles en pu-

blic dont quelques uns se meslent, qu'ils voutlroieiiX bien qu'ils s'en abstinssent, à quoy ils prient d'y prouveoir et faire observer les ordonnances »

Le Conseil ne fit aucune objection ; il ne se permit pas même de plaider la cause du jeu de quilles, et demanda au S"^ Lieutenant de tenir la main à ce que les ordonnances sur les tavernes et les jeux fussent strictement observées.

Dans cette période si tourmentée et si dramatique de l'histoire de Genève, tout est contraste et imprévu. On se souvient que Henri IV avait écrit au Conseil pour lui annoncer de prochains secours, l'arrivée de Guitry et d'un important renfort. Le Roi croyait ainsi combler les vœux des Genevois et leur fournir la preuve indéniable de l'intérêt qu'il leur portait. Mais à Genève on envisageait

* Nos lecteurs nous en voudraient si nous omettions de citer la fin de la remontrance des Ministres, qui se rapporte non plus aux soldats, mais aux régents du Collège : « Ils prient aussi de prouvoir aux régens qui soufrent et leur eslargir quelque chose, parcequ'aucuns ne boivent que d'eau, encor qu'ils tarent bon debvoir, comme ils scavent. » Th. de Bèze, qui plaignait les régents de ne boire que de l'eau, était assez éloigné de nos doctrines contemporaines sur l'abstinence.

avec plus d'appréhension que d'allégresse la perspective de l'arrivée de (juitry ; on savait d'avance que les soldats que le capitaine français pouvait enrôler étaient pour la plupart des aventuriers sans foi ni loi, des mangeurs, libleurs et picore iirs^ , connue il y en avait déjà trop dans la ville; on savait qu'il n'avait pas le choix de ses mercenaires et qu'il enrôlait surtout des Albanais, c'est-à-dire des gens à peine civilisés. Goulard, dans son journal, ne dissimule nullement son angoisse ; pour l'exprimer, il a recours à une citation latine : « C) Deus, talem terris averte pestem, » ô Dieu, écartez ce fléau, et il ajoute ces mots plus significatifs encore : « C'est la ruine de Genève. « Le secours envoyé par Henri W assimilé à un fléau, qui s'y serait attendu ? On pourrait croire que c'était seulement l'opinion j)ersonneIle du célèbre pasteur de Saint-Gervais, mais nous verrons plus loin que le Conseil lui-même n'était pas loin de la partager. Non seulement le Conseil avait lieu de redouter l'indiscipline et la cruauté des mercenaires étrangers, mais pour les nourrir il fallait

* Les termes sont He Goulnrd.

des ressources nouvelles : les vivres n'étaient nullement abondants et la situation financière était presque désespérée. On avait emprunté à droite et à gauche, notamment à Bàle, et le 8 novembre Michel Roset, qui continuait ses pérégrinations en Suisse, écrit de Soleure en termes lamentables. Le moment est venu de payer les censés, les intérêts de l'emprunt contracté à Bâle, et Roset n'a pas reçu les fonds nécessaires : « Je crains que cela « ne nous nuyse beaucoup, écrit-il, outre ce qu'il « est peu honorable de manier deniers et ne payer « pas pour le moins les censés qu'on doibt. » Roset supplie le Conseil d'aviser au plus tôt, afin (|ue Genève ne perde pas son crédit et il conclut en rappelant qu'à défaut de payenxent du ternie échu, le créancier a le droit de réclamer à la fois le capital et les arrérages, « et le poursuyvre en général et en particulier. » Perspective peu réjouissante ! Que serait devenue Genève, s'il avait fallu d'un jour à l'autre rembourser capital et intérêts ? Quelques jours après, la situation s'améliora un peu ; en effet, le 20 novembre le Conseil reçut l'heureuse nouvelle que l'Ambassadeur du Roi, Sillery, lui expédiait 6()()() écus : c'était un cht'tif

à compte sur les sommes dues par le Roi. Sillery reconnaissait humblement qu'il voudrait avoir plus de ressources « pour soulager nostre nécessité, » mais il n'en déclarait pas moins que dans l'état des affaires pareille somme n'était pas à dédaigner. La dépêche de Sillery se terminait par le refrain accoutumé : « Prenez patience ; je n'oublie rien de ce qui est en mon pouvoir pour vous servir et contenter. » Nous voulons bien que Sillery fût tout dévoué et fît de son mieux pour fournir de nouvelles ressources, mais à Genève la situation était trop navrante pour que le Conseil pût se contenter de simples promesses. Pour se rendre compte de cette situation, on peut s'en rapporter à la relation de Goulard ; citons textuellement : « Le nombre des mendiants et des mourants de disette s'accroit à vue d'œil ; le blé renchérit d'un jour à l'autre ; il en est de même du vin et des autres denrées ; il n'y a point d'argent dans les coffres de l'Etat et il y en a peu dans les bourses des particuliers. Et pour comble, Guitry et les Albanais vont arriver pour se joindre aux mangeurs, ribleurs et picoreurs, qui sont déjà en nombre sufïisant. Qui pis est, ceux (|ui devraient

voir et empêcher ces choses ne les voient point ou les dissimulent, et au milieu de toutes ces misères, il se fait force mariages ! Ailleurs on ne voit également que misère, de quelque côté que l'on se tourne. Les Suisses regardent les tragédies à table, le verre en main. Les Français sont tout à fait enragés et désespérés. Angustia undique. »

Tel est le tableau sombre et saisissant que l'austère ministre traçait dans les derniers jours de novembre 1590. Peut-être voyait-il un peu trop en noir, mais il n'est pas douteux que la population soutirait cruellement des suites de la guerre. Au surplus, les Registres du Conseil confirment en une certaine mesure les récits de Goulard et on reconnaît que le Conseil, aux prises avec les plus sérieuses dillicultés financières, voj'ait avec terreur arriver le secours promis par Henri IV, les Albanais de Guitry.

Le 24 novembre, les membres du Petit Conseil se réunirent en conférence avec Lurbiguy et Conforgien pour s'entretenir du secours annoncé. Ils ne se firent aucun scrupule de montrer les inconvénients de ce secours : « Nous n'avons pas de vivres, dirent-ils, nous sommes complè-

tement épuisés, et au lieu de nous faire du bien, l'arrivée de ces troupes pourrait nous nuire. » Lurbigny répondit que Roset était parti pour chercher et envoyer des vivres, qu'on payerait le prix des subsistances et qu'au surplus, si l'armée de renfort séjournait, elle se nourrirait sur le pays ennemi. Evidemment, les deux généraux français tenaient à faire venir Guitry et ses Albanais, mais ils ne réussirent pas à convaincre les magistrats genevois et on renvoya au lendemain la décision définitive. Le 25 novembre, au logis de Th. de Bèze, nouvelle conférence, à laquelle assistaient les membres du Conseil, outre Lurbigny et Conforgien, le ministre Chandieu et le S'' de la Violette. La discussion fut longue et serrée. La question posée était celle-ci : F"allait-il prier Guitry de faire une diversion en Bresse, comme on le lui avait demandé, ou fallait-il l'engager à venir à Genève, éventuellement pour rejoindre Lesdiguières ? Lurbigny fit valoir que (iuitry ne pourrait faire irruption en Bresse, parce qu'il n'avait pas à sa disposition les forces suffisantes, et en second lieu parce qu'il n'y avait aucun passage libre sur la Saône. Les membres du Conseil reprirent

leurs arguments de la veille ; ils objectèrent de nouveau la pénurie, non seulement des subsistances, mais aussi des munitions de guerre, les lourdes charges que la République avait eu à supporter, enfin, suivant l'expression du temps, la grande foule du peuple, la misère et les souffrances du peuple. Dans cette conférence, où se débattaient de si graves intérêts, on vit se manifester une divergence de vues, dont on suit la trace dans d'autres circonstances analogues : les officiers français envisagent les questions sous un point de vue plus large, plus général, mais aussi plus dangereux pour la cité qu'ils ont mission de défendre ; ils se préoccupent plutôt de servir les intérêts de Henri W que ceux de Genève ; les membres du Petit Conseil, par nécessité, sont plus terre-à-terre : ils cherchent avant tout à éviter les aventures, tout ce qui pourrait aggraver la situation si difficile et précaire de la République. Quant à Th. de Béze, Chandieu et au S'' de la Violette, nous avons lieu de croire ((u ils inclinent du côté des généraux : eux aussi sont dominés par la pensée de la lutte gigantesque engagée en France et dans laquelle se jouent les destinées

de la Réforme. Dans ces conditions, il était aisé de prévoir que la conférence réunie chez Th. de Bèze se prononcerait dans le sens des généraux français, mais ce ne fut pas sans opposition et le Registre du Conseil constate qu'une partie de l'assistance se trouva de contraire avis. Il fut toutefois entendu que, si Guitry se décidait à venir à Genève, Sillery serait tenu de fournir à ses troupes les vivres et les munitions, outre la solde. Même réduite à ces termes, la proposition d'appeler Guitry ne fut adoptée qu'à la majorité des voix ; une minorité ne voulut pas s'y ranger.

La situation aurait été presque comique, si en réalité elle n'eût pas été fort triste! Genève en était réduite à redouter les secours qu'on voulait lui envoyer et à faire de son mieux pour les éloigner. En revanche Sancy et Sillery, ayant besoin de Genève contre le Duc de Savoie, s'épuisaient en messages flatteurs et caressants. Le 22 novembre Sancy écrit de Soleure au Conseil une lettre qui serait touchante, si on ne connaissait pas le caractère versatile et inconsistant du personnage. Ne va-t-il pas jusqu'à dire, dans son langage emphatique, qu'il désire employer sa vie et ce qui

lui reste de bien en ce monde pour le soulagement de Genève, mais en attendant de sacrifier sa vie et ses biens, il exhorte le Conseil à continuer à bien faire : « Dieu qui veille pouj" vous, dit-il, vous suscitera du renfort en son temps pour vous mettre en repos et venger les outrages que vous avesjusques icy receus de vos ennemis. » C'était fort bien, mais Sancy prouva en mainte occasion qu'il lui était plus facile de s'en remettre à la Providence que de remplir ses multiples promesses. Comme le dit la fable, le moindre grain de mil eût mieux fait l aftaire des Genevois. Toujours est-il que Sancy se disposait, non pas à apporter à Genève de l'argent, ce qui était le plus nécessaire, mais à y amener des troupes de renfort. Il écrit quelques jours après à Lurbigny qu'il lui est arrivé tout à coup 55 cavaliers Albanais, mais dénués de tout, sans argent et sans armes, avec des chevaux tellement harassés qu'ils coûteront plus cher que s'il fallait en acheter de nouveaux. Il ajoute mélancoliquement : « Vous scaves ce qu'il couste à faire vivre des hommes à l'hostellerie ; néantmoins, puisque nous les avons, il s'en faut servir le mieux que nous pourrons et

les employer à ce qui se trouvera astre plus à propos pour le service du Roy. » On le voit, ce qui préoccupait Sancy, c'était le service du Roi et nullement 1 intérêt de Genève ; quelques jours auparavant il écrivait au Conseil qu'il voulait employer sa vie et ce qui lui restait de bien pour le soulagement de Genève ! Habile comédien.

Sancy estimait qu'il ne pouvait rien faire de mieux que de tomber à l'improviste sur les bras du Duc de Savoie et dans ce but il annonçait son arrivée à Genève pour le 15 décembre au plus tard. Il comptait amener avec lui les fameux Albanais qui lui donnaient tant de souci. 100 cavaliers armés à la légère, 50 i)onnes cuirasses, enfin, si possible, un millier de Suisses. Il ne se proposait pas de séjourner longtemps à Genève, car il entendait faire subsister ses troupes aux dépens de l'ennemi. Il envoie mille écus à Lurbigny pour procéder à des enrôlements et il l'exhorte discrètement à l'économie; le passage de la lettre est trop piquant pour que nous le passions sous silence :

« Je ne vous recommande point de mesnager « l'argent, scachant bien f|u'il vous est asses re- « commandé et que vous scaves mieux que moy

combien il est ditlîcile à recouvrer. Ces Alhanois me consumeront plus de trois mil escus devant « que je les puisse rendre à Genève, dont je suis « en une extrême cholère. mais il faut s en servir, « puisqu'ils coustent si cher. »

Entretemps, à Genève. Conforgien continuait, malgré la mauvaise saison, à tenir ses troupes en haleine par de fréquentes sorties. Le 29 novembre toutes les compagnies d'infanterie et de cavalerie marchèrent du côté de Chauraont jusqu au hameau de ThioUes ou Tyola. oii se préparaient les approvisionnements pour le fort de S'*-Catherine. En passant près du fort, les compagnies furent saluées de quelques salves d'artillerie, ce qui ne les empêcha pas de poursuivre leur route jusqu'au village de Tyola: elles détruisirent de grosses quantités de blé et de farine, puis elles mirent le feu au village. Il y avait à Annecy cinq ou six cents fantassins espagnols et environ deux cents lanciers; dans toute la contrée l'alarme avait été donnée et Conforgien jugea qu'il pouvait fort bien tomber dans quelque embuscade : il avait exécuté une partie de son projet et il donna l'ordre de la retraite. Vers 11 heures du soir, les compagnies repassèrent

devant S'^'-Catherine ; elles furent aperçues et les canons du fort ouvrirent leur feu. Les Genevois ne se laissèrent pas intimider, s'approchèrent des bastions et tirèrent force mousquetades sur les guérites, mais il ne pouvait être question d'une attaque sérieuse et à une heure après minuit les troupes rentraient à Genève.

Quelques jours après nouvelle sortie, mais cette fois vers S'^-Catherine. Le 10 décembre, dès 3 heures du matin, le roulement des tambours et les sons des trompettes retentirent sur toutes les places et à six heures quatre compagnies d'infanterie et de la cavalerie sortirent de la ville par la Porte Neuve et allèrent investir le fort de S'^-Catherine. La garnison ne se souciait pas de livrer bataille; elle se tint prudemment à l'abri de ses bastions et se borna à saluer les Genevois de quelques coups de canons. Les assaillants, voyant que l'ennemi se refusait à toute sortie, prirent le parti de se retirer, mais ils se vengèrent en incendiant un moulin voisin ainsi que les granges du château de la Perrière.

Comme on le voit, les troupes de la République ne rencontraient dans toute la région environnante

aucune résistance sérieuse, sauf pourtant à Bonne et à S"'-Catherine. Le Duc de Savoie était occupé ailleurs et ses sujets du Gliablais et du Faucigny n'avaient d'auti'e ressource cjue de payer contributions pour être à l'aljri des exactions militaires. Le gracieux village de Monnetier, adossé au Salève, était déjà sans doute un but de promenade aimé de nos ancêtres, tout au moins en temps de paix, et « les paroissiens de Monestier » comptaient certainement des amis et des protecteurs dans la cité de Calvin; il paraît que le Conseil avait fait défense aux lansquenets « de leur faire déplaisir, » mais les habitants de Monnetier voulaient pouvoir dormir en toute sécurité et le 4 décembre ils présentèrent requête au Conseil i)Our être reçus « sous la sauvegarde de la Seigneurie; » ils oflraient spontanément de payer 70 fl. de contribution par mois; le Conseil acquiesça à leur demande, mais en portant la contribution à 100 fl.

L'hiver était arrivé avec son cortège de misères et de privations, et le chroniqueur Goulard consigne dans son journal les plus tristes observations : « Les nécessités des particuliers, dit-il, commencent à se discouvrir en diverses sortes.

Si Dieu donne la paix, la moitié de la ville trébusche par banqueroutes et procès sur dettes ; si la guerre continue, Genève fond. Qui pis est, les maux augmentent. » Décimés par la misère et la maladie, les pauvres gens meurent en grand nombre, les nécessiteux se multiplient de jour en jour; on les chausse et on les habille, dit Goulard, mais malgré tout « la mendicité ne cesse pas. »

Pour surcroît de malheur, les redoutables Albanais que recrutaient Sancy et Guitry commencent à se montrer. Le il décembre, il en arrive déjà une quarantaine ; c'étaient des argoulets, des aventuriers qui ne pouvaient inspirer aucune confiance; quelques-uns d'entre eux passaient même pour avoir combattu dans les rangs de l'armée ducale à la journée de Châtelaine ; ils avaient pour chef un officier du nom de Vincence, qui était sujet de Venise. Le 12, ces Albanais, accompagnés de deux officiers de Genève, Pelissari et Desbordes, allèrent au devant de leur cornette qui arriva dans l'après-midi avec un nouveau détachement de soixante hommes. Voici en quels termes flatteurs Goulard salue l'arrivée de ce renfort : « Nous allons tomber en une Ibiulrière de malheurs, Genève, depuis sa naissance, n'ayant eu dans ses

entrailles tant de vermine qu'elle a maintenant. () Dieu, vueille la purger! »

Goulard était un esprit un peu chagrin un moraliste austère, et on pourrait croire qu'il voyait les choses d'un œil prévenu, mais il ne parait pas qu'il en fût ainsi, car le Conseil lui-même n'était nullement rassuré et le Registre nous fournit à cet égard d'intéressants détails. Le 11 décembre eut lieu une conférence à laquelle assistèrent des membres du Conseil. Lurbij^nv. Conforgieu. Th. de Bèze et quelques autres; il s'agissait de recueillir leur avis sur le cas de ces .Albanais et d'autres gens de guerre que Sancy dirigeait vers Genève ; les assistants furent d'avis qu'on pouvait sans trop jde danger accorder l'entrée de la ville aux Albanais, mais à quelles conditions : « On pourra, dit le Registre, les veiller sans qu'ils aperçoivent qu'on sedeffîe d'eux. »

* Dans son journal il ne perd aucune occasion d'exhaler sa bile contre les Suisses en général et surtout contre les Bernois, qui ne montraient aucun empressement à secourir Genève. Le dimanche 13 décembre il écrit : « Je ne crains pas moins quelque grand trouble au dedans qu'au dehors. Les Suisses (à qui l'on vouloit aller demander l'aumône) se rient de nos misères et ccmme les anciens Romains avoyeut ce passetemps de voir de leurs tables les gladiateurs s entretuans, ceux-ci, en iouant des gobelets, voyent Savoye qui prétend esgorger et escorcher Genève. »

Quant au gros de Farmée de Sancy, il lut expressément décidé qu'on ne le laisserait pas entrer dans la ville et en même temps, comme pour montrer combien on se défiait de toute cette soldatesque étrangère, il fut entendu qu'on ferait des patrouilles pendant la nuit. En réalité le Conseil était inquiet, mais il cédait à la raison d'état; il n'osait fermer les portes de la ville à des soldats qu'il était obligé de considérer comme des alliés; il subissait d'ailleurs l'influence des officiers français Lurbigny et Conforgien. Dans la ville il y avait de l'opposition et des murmures; le 15 décembre noble Jaques Botillier adresse au Conseil une requête pour lui signaler le danger qu'il y a à recevoir dans la ville les Albanais et autres soldats étrangers et il demande que le Deux Cents soit assemblé pour prendre une décision. Le Conseil refuse de déférer au désir de Botillier et charge le Premier Syndic de faire comprendre au requérant (jue Sancy, ayant envoyé ces troupes pour le service du Roi, il est impossible de leur refuser le passage.

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