‹ Genève et Charles Emmanuel Ier, 1589-1591Chapitre 3 sur 16 · CONQUÊTE DU CHABLAIS. — DÉPART DE SANCY · texte numérisé non relu

CONQUÊTE DU CHABLAIS. — DÉPART DE SANCY

ANDis que le Conseil se débattait au mimultiples dillicultés, l'ennemi se préparait à une vigoureuse oflensive. Charles Emmanuel avait été pris à l'improviste ; il ne s'attendait nullement à l'attaque des Genevois et les documents italiens^ nous apprennent qu il se préparait à faire irruption en Dauphiné pour profiter des troubles de France. Très irrité du contretemps, il prit ses mesures pour tirer une éclatante vengeance des bourgeois insolents qui dérangeaient ses plans. Le 14 avril il envoie de Chambéry une courte dépèche à son « très cher

' Ginei'fa, Berna e Carlo Emaituele I, par le D'' Camillo Manfroni. Miscelianea di Storia Italiana. I. XXXI, p. i87.

bien amé féal conseiller et chambellan », le baron d'Hermance ; il lui annonce qu'il donne bon ordre aux préparatifs nécessaires « pour ne pas épargner » ceux de Genève et il termine par ces mots : « C'est maintenant le temps de se bien battre'. »

A Genève on fut rapidement renseigné ; le 20 avril il est rapj)orté au Conseil que le duc a déjà 2,500 hommes en marche ; Francisco Botto a amené 250 hommes du réoriment de Martinengo et il attend 800 chevaux ; on annonce en outre 2000 hommes venant de Milan, 2000 Espagnols des Pays-Bas. 7000 du Pape, 3000 Piémontais. 3000 Suisses, 2000 chevaux sous le commandement du marquis d'Esté, 800 cavaliers des compagnies de Savoie, enfin 2000 Français de Lyon qui sont déjà en marche sous les ordres de l'Abbé d'Entremont, bâtard de M. de Nemours. Ces rapports étaient empreints d'une exagération évidente ; suivant les sources italiennes l'armée ducale, qui se concentrait lentement, pouvait compter environ 11.000 hommes, mais c'était déjà un

' Lire cfUc curieuse dépêche dniis l'Elude historique et critique sur quelques années du règne de Charles Emmanuel I, par M. le marquis Trfilicini de Saiiil-.Sj'vcrin, p. 1 'i8 et I i9.

chiftre considérable et Genève allait au-devant des plus grands dangers qu'elle eût jamais courus. Le 16 avril (nouv. style) Charles Emmanuel écrit de Chambéry au baron d'Herniance ces paroles significatives : « Asseures-vous c|ue nous avons belle envie de chastier ces canailles. »

Le corps d'armée revenu de La Cluse le 16 avril avait passé huit jours à Genève et dans le voisinage, attendant des ordres. C'était, semblet-il, une laute grave de perdre ainsi une semaine dans l'inaction ; cela permettait à Charles Emmanuel de prendre ses dispositions pour envoyer du renfort en Savoie. Les Mémoires de la Ligue motivent le retard par le fait qu'il fallait attendre divers détachements venant de Suisse. Quoiqu'il en soit, le 23 avril, l'armée, étant au complet, se dirigea sur Thonon ; la ville était en bonne assiette, comme on disait alors, mais, n'ayant ni murailles d'enceinte, ni fossés, elle ne pouvait songer à se défendre ; après avoir parlementé pour la forme, elle se rendit. C'était [)eu de s'être emparé de la ville, si le château restait aux mains de l'ennemi. Le château de Thonon était situé à l'extrémité nord de la ville; s'il eût été défendu

par des hommes résolus, il aurait pu résister quelque temps, même à nide batterie, mais le capitaine, le S'' de Dingy, n'était pas un héros et il capitula trop vile, comme nous allons le voir.

Le 24 avril, l'armée ne fit aucune tentative contre le château de Thonon ; elle s'attaqua à la tour de la Fléchère, au village de Concise, entre Thonon et Ripaille. 11 se passa à cette occasion un fait que nous aurions préféré pouvoir omettre pour l'honneur des armes suisses, mais il en est de l'historien comme du témoin; il doit au lecteur non seulement la vérité, mais toute la vérité. La tour de la Fléchère était gardée par tlix-sept ou dix-huit soldats, qui bravement résistèrent pendant plusieurs heures à tout un régiment bernois. Cette résistance opiniâtre et vraiment héroïque exaspéra le colonel d'Eriacli, (|ui fit mettre le feu à une maison voisine de la tour; les assiégés se décidèrent alors à capituler et se rendirent à discrétion. Pour avoir fait preuve de résolution et de courage, cin(| de ces soldais furent pendus et les Mémoires de In Ligue 'ajoutent que « celui

' Les Mémoires de la l.iguc déclarciil que rcxi'cul ion eut lieu jxtr (n'is du Conseil. Il fiiiil siipposoi' i|u il s'agil du coiisoil

f|iii les pendit, incontinent après l'exécution et élant encore sur l échelle, lut abattu et tué de quelcjues mousquetades qu'on lui tira. Les autres lurent envoiéschez eux comme moins coupables. » Nous savons que les usages de la guerre permettaient de punir de mort des assiégés qui avaient sans excuse prolongé une résistance inutile, mais peu importe, c'était un acte de barbarie que de faire périr ainsi de braves gens qui n'avaient commis d'autre crime que de faire leur devoir jusqu'au bout. A peu près en même temps l armée royale réduisit presque sans coup férir quelques autres places situées sur la route de Genève à Thonon et qui étaient défendues par de petites garnisons ; ce fut le cas notamment des châteaux d Ivoire et de Balaison.

Pour attaquer le château de Thonon. on avait dù attendre r^rrivée de l'artillerie qui avait été expédiée de Genève par la voie du làc. Le château fut investi le 25 avril. Les assiégés commencèrent à tirer quelques mousquetades et tuèrent deux ou trois hommes, mais, lorsqu'ils s'aperçurent que

de guerre, car le Conseil de Genève ne fut ni prévenu, ni consulté.

l'ennemi s'était établi sur plusieurs points dominants et même dans un cloc her, ils cessèrent le feu et demandèrent à parlementer. Les négociations furent de courte durée, car le lendemain le capitaine commandant, Alexandre Bottilier, seigneur de Dingy, rendit la place et sortit avec ses 80 soldats, avec l'épée et le poignard, les arquebuses sur l'épaule, mèches éteintes, tambour cessant et l'enseigne pliée. Du côté de Savoie, on trouva que le seigneur de Dingy, qui avait des munitions et des A'ivres en abondance, s'était trop pressé de livrer la place; le Duc, indigné, le fit arrêter et conduire sous bonne escorte à la forteresse de Miolans.

Tandis que l'armée l'oyale s'emparait de Thonon, le duc essayait une diversion tlu côté de Genève; il avait concentré à La Roche onze cornettes de cavalerie, trois compagnies d'arquebusiers et (luatorze compagnies d'infanterie composées d'Italiens et de Piémontais'. l'n fort détache-

' C'est le Kegistro du Conseil de Genève qui nous lournil à Ici date du 26 avril ces reiiseignenienis sur 1 ed'ectif des troupes ; le rapport présenté au Conseil est peu favorable aux compagnies italiennes : « Ils sont picti'es, véroles et galeux (]ui sont demeurés à La Korlie. »

ment, composé de sept cornettes de cavalerie, quitta hrusciiiement La Roche, passa sons Mornex et, suivant le cours de l'Arve, vint se poster sur les hauteurs de Pinchat, colline ou niontagnele, siliiée à peu de distance du fort d'Arve ; le gros de la troupe s'était arrêté à Pinchat, mais la compagnie du baron de La Sarraz lit une reconnaissance du côté du fort, dont la garnison fit bonne contenance. Lin cavalier de la garde du comte Martinengo fut tué d'un coup de mousquet et deux ou trois autres furent blessés. Les troupes ducales, s'apercevant que le fort était bien gardé, se retirèrent, mais elles se dédommagèrent en pillant le bailliage de Ternier à deux lieues à la ronde ^ ; les Mémoires de la Ligue ajoutent qu'elles ne s'arrêtèrent dans leur œuvre de destruction qu'après avoir complètement ruiné le pays. Et cependant les habitants du bailliage étaient les sujets inoffensifs de Charles Emmanuel ; on n'eut pour eux pas plus de ménagements que s'ils eussent été des ennemis! Ajoutons que le duc ne payait pas la

' Un Italien rencontra « aux ctiamps n , le ministre de Bossey, Trembley le Jeune, et le (il prisonnier ; le malheureux faillit être massacré \Reg. Cons. de Genès'e, 26 avril).

solde de ses troupes, et que, par suite, la cavalerie vii'ail a discrétion, en était réduite à piller, à rançonner le paysan.

Du côté du Chablais tout allait à souhait. Comme nous l avons vu, l'armée royale occupait Thonon, le château et la ville, mais il restait à s'emparer de Ripaille, qui n'était plus la retraite douce et paisible rêvée par Amédée \ IIP: c'était une place de guerre et même la place la plus forte de la contrée ; elle se composait de sept tours avec tourillons, défendues ])ar un excellent fossé de briques avec des casemates ; le port abritait deux grandes galères et deux frégates. La garnison de Ripaille comprenait environ cinq cents hommes, piémontais et milanais pour la plupart, sous les ordres des ca|)itaines Compois, Borgo et Sinalde. En somme, si on en croit les documents contemporains. Ripaille était une j)Iace merveilleusewent forte ; bien défendue, elle pouvait retenir longtemps

' Cliai'lt's Kimiiiiiiiicl avail fait de RipailK' iiiie véritable cilailclk-, [)()uvant lui servir à la fois contre le pays de Vaud et contre Genève ; il y avait logé 500 Piémontais, soldats d élite, et il y avait fait construire deux puissantes galères pouvant porter 200 lioniines de guerre, outre leur é([uipage. (D Avbicnk, Histoire Uniserselle. liv. 1, cli. XX1\',|

l'armée royale, en tout cas assez longtemps pour permettre aux troupes ducales d'arriver. Le dimanche 27 avril, lattaque commença; l'épaisse Corêt qui entourait la place fut occupée et gagnée par les lansquenets, et le feu fut ouvert sur rhô[)ital du fort. Cette première attaque n'eut pas d'eli'et ; l'armée royale gagnait peu de terrain, tout en risquant de perdre beaucoup de monde. Dès les premiers coups de feu, plusieurs soldats furent tués aux approches et un capitaine de lansquenets fut grièvement blessé. Lorsqu'on eut réussi à forcer l'hôpital, l'armée royale se trouva n'avoir gagné que la cour la plus basse du fort ; les assiégés, |)arfaitement abrités, pouvaient viser à leur aise et tuer les meilleurs soldats de l'armée, car ils tiraient de près avec des balles ramées. Au surplus, ce qui pouvait donner du cœur à la garnison, c'était l'espérance d'être prochainement secourue et dégagée. En effet le duc venait de dépêcher vers le Chablais douze ou quinze cents lances sous les ordres du comte Martinengo et de Sonnaz, avec un millier de fantassins et cinq cents argoulets; ce corps passa l'Arveà Bonneville, puis se dirigea par Boège sur Lullin,villagesitué à quelc[ues kilomètres

— sodé Thonon. Les routes étaient peu praticables et les vivres manquaient, de sorte que l'armée royale aurait eu ])eau jeu contre des troupes un peu démoralisées. Remarquons en outre que l'armée commandée par Sancy, Guitry et d'Eilacli, représentait un efTectif considérable, bien supérieur à l'ennemi ; elle se composait en efl'et d'environ dix mille fantassins, Suisses, Grisons, Français et Genevois, et de trois cornettes de Genève. Si les généraux avaient su prendre des mesures promptes et énergiques, les troupes du duc de Savoie n'auraient pu échapper à un désastre, mais ils perdirent un temps précieux en discussions stériles. Au lieu d'envoyer toutes leurs forces au devant de l'ennemi qu'ils pouvaient cerner, ils se bornèrent à expédier un détachement vers les Allinges. Les Savoyards, pourlant si inférieurs en nombre, montrèrent beaucoup plus de résolution et d'audace ; ils marchèrent droit à l'ennemi et le 29 avril ils furent signalés à la descente dite de Juvernay, à trois quarts d'heure de Thonon. Du côlé de l'arnK'e royale on en était à discuter (|uel était l'emplacement à choisir pour le champ de bataille ! Le régiment bernois était cantonné à

Concise, près tie Ripaille, et les Soleurois à quelque dislance, au pied de la montagne; en attendant que ces deux réo-iments fussent arrivés, Guitrv fit avancer les trois cornettes de Genève et les rangea sur un plateau nommé Crète, prés deThonon. Ces cornettes, qui auraient dû être appuyées d'un détachement de mousquetaires ou d'arquebusiers, restèrent à découvert et l'ennemi en profita. Un escadron de trois à quatre cents lanciers fit une charge à l'ond ; ceux de (ienève, comme on disait alors, accablés par le nombre, cédèrent à la panique ; les Mémoires de la Limie le disent clairement: «Xos Cenevois se retirèrent premièrement au trot, et incontinent au galop dans Thonon ; » les lanciers du Duc poursuivirent les luyards jusqu'aux portes de Thonon, mais ils se heurtèrent à une barrière close, qui les força à rebrousser chemin ; là un de leurs officiers, le baron de A iry, fut tué d une mousquetnde près de la barrière. (^)uant aux Genevois, ils se ressaisirent assez rapidement et retournèrent vers Crète ; ils y trouvèrent des bataillons suisses qui s'étaient rendus à la hâte sur le théâtre du combat: il y avait notamment des compagnies de Bàle et un régiment de Soleure. Le combat s'en-

gagea de nouveau ; cette fois les cornettes genevoises étaient appuyées; les lanciers et argoulets du duc de Savoie firent plusieurs charges furieuses, mais les Suisses soutinrent vaillamment le choc et restèrent maîtres du terrain. Les lanciers finirent par se décourager; quelques-uns d'entre eux, parmi les plus ardents, gisaient sur le sol mortellement blessés ; leur général lui-même, Martinengo ' était blessé à la jambe. Les troupes du duc i)rirent donc le parti de se retirer; elles avaient manqué leur but, qui était de dégager Ripaille ; elles firent une retraite pénible par monts et par vaux, repassèrent au-dessus de St-Joire et vinrent se refaire à Cruseilles et aux environs du Mont de Sion.

Quand on lit attentivement les relations contemporaines, on reconnaît qu'il régnait une certaine indécision dans l'armée de Sancy et de Guitry ; les soldats (|ui la composaient ne se connaissaient pas; c'était un étrange assemblage de Bernois, de Neuchâtelois, de Bàlois, de Grisons, de l'rançais,

' Martinciij^o, comle de Miiljiaga, né à Bcrgnnic en i5'i9 ot nior'l en 1621, servit peiulaiit de longues iimiées la maison de Savoie.

lie Genevois, etc. ; à une armée aussi bigarrée la cohésion faisait défaut et tl autre part, le commandement manquait d unité. Par suite il y eut de nombreuses fautes commises et l auteur des Mémoires de la Ligue, le ministre Goulard, n'hésite pas à le constater, mais prudemment il s abstient de les indiquer : « quant aux autres fautes, en très grand nombre, dit-il. commises de part et d autre, à Thonon et aux autres lieux, ce sera à une histoire exacte de les remarquer'. » Goulard. qui écrivait sous le contrôle du Conseil de Genève, craignait d'offenser soit .Messieurs de Berne, soit les généraux français ; c'est ce qui explique ses réticences; sans cela, combien de choses intéressantes il nous aurait racontées !

La retraite des troupes ducales devait avoir pour conséquence de hâter la capitulation du fort de Ripaille. Le 30 avril l'artillerie royale continua la batterie contre l'hôpital du fort, mais elle procédait avec lenteur et mollesse, et il parait certain que. si les assiégés avaient été gens résolus, ils auraient pu tenir longtemps. Quoiqu'il en soit, lors-

' Mémoires de la fA^ue. t. III, p 706.

qu'ils apprirent dans la soirée la retraite des troupes ducales, ils perdirent courage, bridèrent leurs munitions et se tinrent cois jusqu'au lendemain. Le 1" mai ils demandèrent composition. Sancy, qui avait établi son quartier général à Thonon, se rendit aussitôt vers Ripaille et le même jour fut conclue une capitulation portant que les capitaines Compois, Borgo-Ferrero ' et Sinalde, sortiraient du fort avec leurs 500 soldats, bagues sauves, avec l'épée et la dague, les capitaines seuls à ohevaF. La capitulation fut exécutée le même jour à une heure après-midi.

La prise de Ripaille élait un événement d'importance, car celte place était sans contredit la plus forte de toute la contrée. Dans un entretien qu'il eut avec Roset, Sancy déclara que « Dieu avoit faict miracle en cest endroit, la place estant telle qu'elle lieust tenu contre une plus grande armée et qu'elle (rarmée) y eust esté fondue. » San-

* Les Mémoires de la Ligue désignent ce capitaine sous le nom francisé de Bourg, mais les documents italiens nous permettent de lui restituer son vrai nom, Borgo-Ferrero.

- Suivant De Thou. Histoire Universelle, t. VII, p. 475, la garnison de Ripaille élait de 800 hommes, Milanais et Piéinonlais.

cy ajoutait que la capitulation hâtive du fort s'expliquait par la « couardise » du capitaine Compois et par les redoutables effets de Tartillerie de Genève.

Le sort de Ripaille était fixé d'avance; les Genevois, qui considéraient le fort comme une menace permanente, insistèrent pour qu'il fiit détruit. Dès le 2 mai les armes et les meubles qui le garnissaient furent enlevés, puis les pionniers commencèrent à le démanteler. Le 3 mai on mit le feu à ce qui restait; l'incendie dura deux jours et dévora non seulement les sept tours, mais encore les deux galères et trois esquifs. De prime abord on a peine à comprendre pour quels motifs la petite flottille du duc de Savoie l'ut détruite; elle aurait |)u être employée utilement à Genève ou dans les ports du pays de Yaud. C'est d'Aubigné qui nous donne la clef de l'énigme ; les Suisses et les Genevois ne purent s'entendre sur le partage du jjutin, et, pour mettre un terme à la discussion, on brûla les galères. Ces dissentiments entre alliés au début d'une campagne heureuse étaient de fâcheux augure.

Il était dit c|ue le Cliablais servirait d'enjeu à tous ses voisins. Tandis que les Suisses de divers can-

tons. les Français et les Genevois s'emparaient de Thonon et de Ripaille, les Valaisans ne restaient pas en arrière; ils s'étaient mis d'accord, dit-on, avec le baron d Hermance pour occuper Evian au nom du duc de Savoie. Ils avancèrent donc jusqu'à Evian, puis ils mandèrent le capitaine Am- Buel auprès de San( y pour lui annoncer leur dessein de tenir et de garder le pays d'Evian et toute la région située au delà de la Dranse. Sancy se fâcha tout rouge et déclara au valaisan Am-Buel (|u'il irait à Evian malgré tout. Que se passa-t-il ensuite, nous l'ignorons, mais il faut supposer que Sancy se radoucit, car en dei'uier lieu il lut convenu entre lui et Am-Buel (|ue les Valaisans resteraient maîtres d'Evian, mais (|u"ils ne concluraient aucun arrangement avec le duc sans l'assentiment du roi de France'. Le Registre du Conseil de Genève ajoute même que le député valaisan promit tout ce c|ue Sancy voulut, mais en revanche il paraît (|ue Messieurs du N'alais ne se montrèrent pas d'aussi facile composition que leur mandataire, car ils firent des dillicullés, quand il s'agit

' Hi'g. Cous, (te Genève, à la il.ile du 5 mai 1589.

de ratifier la convention. Au surplus les Valaisans ne tardèrent pas à évacuer le territoire qu'ils avaient occupé

Dès le i*""" mai le Conseil de (ïenève avait appris la capitulation de Ripaille : la nouvelle fut accueillie avec la plus vive allégresse. Suivant un pieux usage, il l'ut tiécidé de célébrer un jeûne solennel qui fut fixé au dimanche 4 mai. 11 fallait se hâter de se réjouir, car les événements allaient prendre une tournure bien différente.

Aussitôt après la prise de Ripaille. Michel Roset s'était rendu à Thonon pour conférer avec Sancy; les nouvelles les plus graves, les plus décourageantes, l'y attendaient ; il fut averti discrètement qu'il était à craindre « que ceste armée ne s'esvanoiiit et rompit d'elle-mesme. attendu le peu d'ordre qui y estoit et la laulte d'argent. » Ainsi au lendemain d une courte campagne qui avait réussi, tout allait être compromis!

Roset était habitué de longue date aux revers, mais de semblables nouvelles, survenant au moment de la victoire, étaient de nature à jeter le

' Je.vn de Mullf.k, Histoire de la Confédération suisse, t. XII, p. 264.

trouble et la j)liis mortelle angoisse dans les cœurs les mieux trempés ! Que s'était-il passé?

Aussitôt après la prise de Ripaille, Sancy avait réuni en conseil de guerre les colonels et capitaines suisses « pour délibérer ce qui estoit à faire'.» Sancy, est-il besoin de le dire, ne se préoccupait guère de Genève, ni de sa situation précaire; il avait atteint son but en compromettant Genève et les Suisses dans une guerre contre le duc ; maintenant il allait faire volte face. Au conseil de guerre les Bernois, d'Erlach en tète, déclarèrent que, s'ils n'étaient pas appuyés par un renfort d'infanterie et de cavalerie françaises, ils étaient résolus de se retirer". La déclaration des Bernois cadrait absolument avec les intentions secrètes de Sancy, qui ne demandait ((u à abandonner la partie. Pendant le conseil de guerre survint un courrier c(ui apportait des dépêches du roi. Henri de Valois rappelait Sancy et l'invitait à ramener avec lui toutes

' Discours sur l occurrence des affaires, p<Tr Messirc IS'icolas de Harlay.

A la (Irchargc des ofTiriers bernois et du roloiiel d Erlach, il l'aiil ajouter que, suivant De 'tliou, Sancy avait ^;;'o/»/.s- un renfort d infanterie et de cavalerie françaises qui ne vint pas et pour cause. Dr Tnor, Histoire l'ni^'crselle , I. VII, p. 'i75.

les troupes dont il pourrait disposer. Le roi ajoutait qu'il enverrait Chàtillon avec 4000 hommes de pied et La Noue avec 1200 chevaux pour conserver le pays conquis sur le duc et continuer la guerre. Sancy était un homme si rusé, si dénué de scrupule, qu'on pourrait se demander si la dépèche du roi n'était pas supposée et si elle n'avait pas été imaginée pour les besoins de la cause. En tout cas, elle arrivait comme à point nommé pour précipiter le dénouement. Sancy raconte dans son Discours sur l'occurrence de ses affaires, que la lettre royale « réjouit grandement » tous les Suisses, qui conclurent qu'il fallait « tourner la tète de l'armée promptement en France. » Tourner la tète en France, c était un euphémisme pour dire (ju il iallait battre en retraite devant le duc de Savoie. Sancy explique à sa guise les molils ou les prétextes qui dictèrent au conseil de guerre son étrange résolution. Suivant lui, le colonel de Berne, d'Erlach, se laissa dominer par l'impression qu'on lui avait donnée des grandes forces de l'ennemi ; était-ce à un mobile semblable que devait céder l'héritier de tant de gloire militaire, le représentant de la vaillante républi(|ue de lierne!

Quant aux autres capitaines suisses, Sancy attribue leur attitude à un sentiment peu avouable; ils étaient jaloux des Bernois et ils redoutaient l'accroissement de puissance qu'entraînerait pour la République de Berne la continuation de la guerre. Quoiqu'il en soit, tous les capitaines suisses souscrivirent séance tenante et d'enthousiasme h l'engagement de conduire l'armée en France. Et Sancy ajoute avec une pointe d'ironie et de malice: « S'ils n'avaient pas pris cette décision, je me serais trouvé bien empêché, puisque je n'avais plus d'argent pour payer leur solde. » Le caractère de Sancy est tout entier dans cette réflexion qui ressemble à une boutade !

Il ne suflisait pas d'avoir entraîné les capitaines suisses à passer en France, il fallait obtenir l'assentiment de Messieurs de Berne. Cela ne devait pas être aussi lacile. Sancy raconte cpTil traversa le lac le soir même et lit diligence toute la nuit, qu il arriva a Berne, au moment oii le Conseil était réuni. Il demanda audience et l'ut aussitôt introduit devant le Conseil, auquel il raconta la [)rise de Ripaille, qui les contenta l'oi-t, dit-il,

mais l'impression fut bien difFérente, lorsqu'il fit part de la résolution prise par les odiciers suisses de mener l'armée en France. La stupeur et l'irritation succédèrent à la joie. Sancy portait sur lui la pièce signée par les olliciers. de sorte que Messieurs du Conseil durent se rendre à 1 évidence, mais ils n'en protestèrent pas moins avec la dernière énergie contre le projet de Sancy, qui était absolument contraire à la récente capitulation ; ils firent valoir, ce qui était vrai, que Sancy « les exposait et abandonnait au besoin. » Comme le remarque l'historien De Thou, ils sentaient bien que le poids de la guerre dont ils avaient cru se décharger en prêtant de l'argent au roi, allait retomber sur eux. Sillerv. l'ambassadeur du roi, vint au secours de Sancy en déclarant que le roi désirait la continuation de la guerre et que Messieurs de Berne pourraient la continuer au nom du roi, en faisant l'avance des frais : Sillerv ajouta même : « si on a besoin de 1000 ou 2000 arquebusiers français, on les fera venir'. » Les conseillers bernois se laissèrent convaincre, ils exigèrent tou-

' Reg. Cons. de Genève, rapport de l agent De Fresnes. séance fin 8 mai.

tefbis que l'armée de Sancy séjournât dans le Chablais pendant une c|uinzaine de jours, afin qu'ils eussent le temps de procéder à de nouvelles levées pour remplacer les troupes qui passeraient en France Sancy se résigna à cette maigre concession ; c'était bien le moins qu'il put faire pour des alliés qui lui livraient leurs troupes, lui prêtaient leur argent et acceptaient sans sourciller les plus fallacieuses promesses.

Sancy avait jugé nécessaire de se rendre à Berne pour s'assurer l'adhésion de LL. EE. ; il avait des ménagements à garder vis-à-vis de la puissante République de Berne, qui avait conservé son glorieux prestige, (^uant à Genève, Sancy ne se donna |)as la peine de l'ournir lui-même au Conseil des explications; il était de ceux (|ui ménagent les puissants, mais qui ne perdent pas leur temps à discuter avec les faibles. A son retour

' Le Discours (le Saucy siii- Vocciirrence de si>s affaires est t'ot l utile à consulter, iiinis les asserlions de l'auteur demandent à être contrôlées, soit ([U il ait été mal servi par sa mémoire, soit (|u il ait sciemment déguisé la vérité. Ainsi il raeoiile ([u'aussitôt après avoir été à Berne, il se rendit en Allemagne pour hâter la levée des reîires et des lansquenets; c'est une erreur ; Sancy revint à Genève, connue le RegisU'e du Conseil en fait foi.

de Berne, il chargea un agent diplomatique. De Fresnes, d'exposer au Conseil la situation nouvelle. Le 8 mai De Fresnes demanda audience et s'expliqua avec une franchise presque brutale: « C'est à Messieurs, dit-il. d'adviser ce qu'ils auront à faire et à leurs incommodités. »

Dans les moments diflîciles le Conseil aimait à consulter Théodore de Bèze : il appela donc le Réformateur, qui ne put complètement dissimuler son embarras. Que faire en efïet. lorsque ceux-là même qui avaient poussé Genève à la guerre abandonnaient la partie? Le Réformateur émit l'avis qu'il fallait continuer les hostilités au nom du roi et chercher à retenir M. de Beaujeu pour le commandement des troupes ; il ajouta qu il fallait aviser aux conditions de la guerre et se préoccuper de savoir qui payerait les garnisons et les Anvres. La question était plus facile à poser qu'à résoudre.

Après avoir entendu De Fresnes et Théodore de Bèze, le Conseil décida de tenter un dernier etTort auprès de Sancy pour l'empêcher de donner suite à son dessein et pour lui demander en tout cas de pourvoir à la sûreté de Genève. « Il

faut lui remontrer, dit le Conseil, Testât où il nous a trouvé à son arrivée et comme il nous a espuysés et Testât où il nous laissera. » Dans ces quelques lignes du Registre il y avait un aveu poignant. Vous savez, disait le Conseil, dans quelle situation favorable vous nous avez trouvés; vous nous avez entraînés, excités, et maintenant vous nous abandoiinezà notre sort; non content de nous abandonner, vous nous privez en partie du secours des Suisses. Certes le Conseil avait toute raison de se plaindre, mais il y avait quelque naïveté à supposer que Sancy se laisserait attendrir par ces doléances.

Pour Genève Thorizon s'était assombri et cependant il y eut une courte éclaircie. Le 12 mai le Conseil reçut Tavis olliciel que 3000 Bernois étaient en marche pour venir remplacer les troupes que Sancy emmenait en France. Le même jour se |M'ésenta au Conseil un magistrat bernois, le banneret de Huren chargé, dit-il, d'une mission « pour affaires de grande importance. » En fait M. de Buren devait se rendre comjite sur place de la situa-

' Le secrétaire d ('lai. peu tainilicr avec les noms allemands. 1 a])|)cll(' de /liiiro.

tion dans laquelle se trouverait Genève après le départ de Sancv: il demanda avec quel secours le Conseil comptait continuer la guerre et si la ville était suffisamment pourvue de blé et de toutes les choses nécessaires.

A ce moment l'armée, si étrangement bigarrée, qui venait de conquérir le Chablais. otFrait le spectacle de la plus complète anarchie. D une part les capitaines de Glaris et de Schatïhouse promettaient de suivre les Bernois, mais en revanche les capitaines de Soleure faisaient des difficultés et parlaient de partir de suite. Quant a ceux des Grisons, ils tînirent par se décider à suivre les Bernois.

Au milieu de ce désarroi. Sancy exprima le désir que le Conseil déléguât quelques-uns de ses membres pour conférer avec lui: le syndic Varro et ^lichel Roset furent désignés et Sancy ne chercha nullement à leur cacher la vérité : Il faut, dit-il. que vous avisiez a ce que vous avez à faire : désormais la guerre ne peut plus être pour vous que défensive : à vous de vous rendre compte des troupes qui vous seront nécessaires et des places que vous entendez gariler ou démolir. »

On ne pouvait dire plus cruement aux Genevois: Tirez-vous d'airaire, comme vous pourrez. Guitry, qui était un ami sincère de Genève, dit à Varro et à Roset : ^'ous ne pouvez plus faire la guerre offensive : je vous engage à détruire les châteaux de ^larcossev et de St-Joire et à o^arder Bonne et Boëge avec deux compagnies de Neuchàtel. »

La situation était trop critique pour (|ue le Petit Conseil voulut assumer seul la responsabilité de décisions qui pouvaient avoir les plus graves conséquences. Le Conseil des Deux-Cents lut convoqué pour le 13 mai et le Premier Syndic ouvrit la séance en rappelant les heureux résultats obtenus au début tie la campagne ; il insista sur la prise de Ripaille, de ce chàteau-l'ort qui était pour Genève comme une constante menace. « cjui nous f'orclosoit, dit-il, de vivres et de secours. » Mais il s'agissait d"ex|)liquer aux membres du Deux-Cents comment et pour(|uoi Sancv et les Suisses se disposaient à c|ui(ter la partie. Le Premier Svndic réussit à dissimuler l amertume (pii sans doute fermentait dans son C(cur; il parla en homme d'Etat, évitant avec soin toute réflexion qui pourrait frois-

ser les Suisses on Sancv lui-même. Il termina par un éloquent appel, exhortant les auditeurs à avoir confiance, à prendre courage : « Il ne faut pas perdre cœur, dit le Syndic, mais se souvenir de la bénédiction de Dieu, lorsque nos pères ont si bien fait, espérant en la bonté de Dieu qui fera quelque œuvre de sa main, ne voulant peut-estre s'ayder de ceste armée, afin que la gloire luy en soyt entièrement attribuée. »

Dès les premiers jours de niai tout se prépara pour le départ de l arniée de Sancy. Les troupes qui revenaient de Ripaille et de Thonon, Soleurois. Grisons, etc. s'arrêtèrent dans diverse? localités et le chroniqueur Du Perril ne se gêne pas pour dire qu'elles firent « beaucoup de pilleries Un régiment bernois, fort de 1000 à 1200 hommes, pai'tit de Cranve le 10 mai dans la matinée et vint camper le soir à Yandœuvres, où il demeura jusqu'au 14. Le même jour les troupes prirent la route de Suisse, se rendant vers Neuchâtel et Montbéliard, pour de là entrer en Franche-Comté. Sancy venait déjouer aux Genevois le plus mauvais tour,

' Le Journal de Du Perril a été publié pai- GauUieur dans ses Etrennes historiques pour 1858.

mais le Conseil ne voulait ou ne pouvait pas se brouiller avec lui ; il délégua trois de ses membres avec une escorte de trente cavaliers pour le saluer et complimenter à son départ.

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