‹ Genève et Charles Emmanuel Ier, 1589-1591Chapitre 5 sur 16 · COMBATS PRES DU FORT D'AR^T · texte numérisé non relu

COMBATS PRES DU FORT D'AR^T

.\.\Dis qu'à Genève on prenait de viri- "^■5^ les résolutions pour continuer la guerre, la vieille république de Berne ofrait un tout autre spectacle : Berne, dit Jean de Millier avec sa coutumière franchise, « était loin du temps oii la guerre lui formait des capitaines ; où de l'enfant au vieillard, tout respirait la patrie et les combats. Aux troupes les plus exercées, elle n'avait à opposer que des milices sans connaissance des armes, à une cavalerie redoutable, que les gentilshommes, la plupart malveillants, du Pays de Vaud » Le peuple était resté pur,

' Histoire de la Confédération suisse, t. XII. p. 265.

fidèle à ses vieilles amitiés, mais les intrigues des ambassades, For de l'étranger, avaient corrompu la plupart des hommes du gouvernement. Qu'était devenue cette majesté de la République de Berne à laquelle Montesquieu rendit hommage plus tard ! La politique des patriciens bernois était à cette époque une politique de flottement, d'hésitation, qui devait conduire à la duplicité, presque à la trahison. Charles Emmanuel ne connaissait cpie trop bien les dessous, les faiblesses, de la politique bernoise. Dès le 19 juin. Th. de Bèze et le ministre Chandieu avertirent le Premier Syndic que le S'" de Chàteauvilain négociait secrètement avec les Bernois sur la base suivante : le duc devait leur remettre les trois bailliages (Gex, Ternier et Gaillard), à la seule condition qu'ils renonceraient à l'alliance du roi et de Genève. Th. de Bèze et Chandieu demandaient au Conseil d'aviser sans retard l'Ambassadeur de France, afin qu'il se mît en travers de la négociation; il t'allaita tout prix ([u'il intervînt pour empêcher ([u'il se conclût un traité sans le roi et sans Genève. Le Conseil décida de suite d'informer l'Ambassadeur de ce qui se tramait dans l'ombre.

Dans la même séance, on rapporta un propos tenu par un Bernois dont le Registre ne donne pas le nom; propos significatiC. Un Genevois, Pierre Patru, ayant dit à ce Bernois que LL. EE. ne pourraient faire la paix sans Genève, il répondit avec une franchise un peu brutale : « Nous ne nous en « soucions; les bailliages nous seront remis; vous « pensez garder Bonne, mais vous n'avez de quoi, « c'est la clef du Chablais. » Que se passait-il à Berne? Le 17 juin, le Conseil des Deux-Cents s'était réuni et on s'aperçut aussitôt ((ue les intrigues de Châteauvilain avaient porté leurs l'ruits ; on parlait couramment de traité et bon nombre de magistrats influents se rangeaient à l'idée de conclure la paix avec le duc. Au Deux-Cents ce fut l'Avoyer de Miilinen qui en fit la proposition Cormelle. « Chacun, dit-il, est préparé pour la guerre, mais j'estime qu'avant de s'engager, il faudrait examiner les chances de paix; il y a des gens de bien et d'honneur, craignant Dieu, qui sont de cet avis. Or je sais le moyen de faire une paix perpétuelle pour la ville de Berne, c'est de renoncer à l'alliance de Genève. » Le discours de l'Avoyer de Miilinen souleva de violents murmures et l'Avoyer

de Watteville, celui-là même qui devait attacher son nom au honteux traité de Nyon, se leva et déclara que, si on pouvait conclure la paix, ce serait bon, mais qu'il ne pouvait approuver l'idée d'abandonner Genève, la clef du pays, l'ancienne alliée qui était unie à la République de Berne par la communauté de croyance. F'inalement la proposition de Miilinen fut repoussée par le CG. unanime.

Tel est le récit que le jeune Seigneur de Watteville fit en grande confidence au Syndic [Maillet. Dans ce récit, c'était l'Avoyer de Watteville qui jouait seul le beau rôle ; la honte était pour l'Avoyer deMulinen; il n'est pas téméraire de supposer que dans toute cette affaire des rivalités de famille, des jalousies de personnes, avaient leur part d'influence. Ce (|ui paraît malheureusement certain, c'est que la proposition de Miilinen avait été plus près de réussir qu'on ne voulait le reconnaître. Nous trouvons dans nos Registres du Conseil la trace de certains propos qui permettent de soulever un des coins du voile. Le commissaire de l'artillerie bernoise, Wyss, se rencontrant avec Michel Roset, lui dit à l'oreille : « Vous l'avez

échappé belle à Berne, mais il faut qu'il sans doute de Mûlinen^ passe par là ; nous ne ferons point de paix sans vous : nos paysans feront bien cheminer les autres. » A Lausanne, un membre du Deux-Cents tint à peu près le même langage : « Vous l avez échappé belle, dit-il à Roset, il n'a pas tenu à certaines gens que vous fussiez abandonnés; vous avez un homme qui ne vous aime guère. »

Dans un de ces élans spontanés qui s'emparent souvent des assemblées nombreuses, le Deux- Cents de Berne avait décrété la continuation de la guerre. Quarante enseignes furent réunies. Suivant un vieil usage, c'était l avoyer en charge, l avoyer régnant, qui devait prendre le commandement de l'armée. Watteville voulut refuser: il se retrancha sur son inexpérience des affaires militaires ; suivant Jean de Millier ^ il ne craignit pas de signaler les dangers que courrait la République, si elle mettait ainsi des soldats nouveaux et peu exercés sous les ordres d un chef étranger à la guerre. Watteville ne disait que trop vrai, mais le

' Jean de Miller, Histoire de la Confédération, t. XII, p. 265. 266.

Deux-Cents crut sans doute à un excès de modestie de sa part et Watteville fut confirmé malgré ses excuses. Berne dut le regretter pour sa gloire, mais ce fut Genève qui souffrit le plus cruellement d'un déplorable choix. Si le nouveau général avait été à la hauteur de sa tâche, il aurait pu remporter de rapides succès; en effet Tarmée qu'il avait sous ses ordres était, dit-on, belle à voir et digne en tous points de la vieille renommée guerrière de la République de Berne ; elle fut passée en revue le 20 juin à Lausanne, sur Montbenon. Malgré la belle apparence de la troupe, un observateur attentif aurait aisément aperçu ce qui lui manquait pour assurer la victoire. Watteville était hautain et ne jouissait pas de la confiance de ses soldats ; il n'avait pas, dit Jean de Millier, la cordiale simplicité de son père, qui avait été l un des promoteurs de la Réforme. Les officiers suivaient l'exemple (pii leur venait de haut et ne frayaient pas avec le soldat. Dès l'entrée en campagne on put constater que le commandement manquait d'entrain et d'énergie. Le croirait-on, Watteville mit quatre jours à avancer de Lausanne à Nyon. S'il montrait tant de mollesse, de lenteur et d'hésitation, c'est

qu'il marchait à oontre-oœur ; il aurait voulu s'arraiiiJfer avec le duc de Savoie. Jean de Midler parle même d'une trêve de 15 jours qui aurait été conclue avec Charles Emmanuel par le général bernois; nous avons quelque peine à croire à l'exactitude du lait, car le 26 juin Watteville écrit au Conseil de Genève, annonçant l'arrivée de délégués pour conférer « de ce que est à faire pour faire teste à l'ennemy. » Et le Registre du Conseil ajoute « qu'ils ont heu advis de leurs délégués, estant vers le Duc, que le prétendu accord esloit rompu. » Il faut donc supposer que Watteville avait cherché à obtenir une suspension d'armes, mais que l'entente n'avait pu s'établir La négociation s'était engagée à l'insu des Genevois : c'était un manque d'égards, puisque les deux Républiques étaient alliées et faisaient cause commune contre le duc; quoiqu'il en soit, si le géné-

* Suivant les Mémoires de la Ligue, le duc poussa l'arrogance jusqu'à demander à la République de Berne, non seulement l:i restitution des trois bailliages récemment conquis, mais tout le pays de Yaud et le territoire compris jusqu'aux portes de Berne. Ceci n'est guère vraisemblable ; la République de Berne n était pas réduite à prêter l'oreille à de semblables propositions.

ral bernois eût déployé en 1589 la même énergie, la même promptitude que Naeguely en 1536, il est à présumer que la guerre eût été terminée en quelques semaines, et que toute la Savoie du Nord fût restée en mains de l'armée victorieuse. Nous verrons quelle fut l'issue lamentable d'une campagne qui s'ouvrit par des succès et qui se termina par la plus inexplicable des retraites.

Tandis que les Bernois perdaient un temps précieux et compromettaient la situation par de stériles négociations, les Genevois faisaient de leur mieux pour se maintenir.

Le 23 juin, vers trois heures du matin, l'alarme fut donnée dans toute la ville; on croyait que l'ennemi approchait du pont d'Arve. C'était une fausse alerte et, comme le dit un contemporain, il ne se trouva rien « qui méritât renuiement. » Quoiqu'il en soit, vers 8 heures, des compagnies d'arquebusiers franchirent le |)ont d'Arve et firent une reconnaissance; quelques coureurs, avant ])oussé assez loin, découvrirent un détachement de lanciers et l'atlaquèrent. Les lanciers s'enfuirent et allèrent donner l'alarme; ((uelques instants après, plusieurs cornettes et enseignes se rangeaient en bataille à Sa-

connex et aux environs. Quant aux compagnies de Genève, au bruit de l'arquebusade, elles avaient • doublé le pas pour se rapprocher de l'ennemi ; tandis qu'elles se dirigeaient lestement vers Saconnex, des messagers demandaient du renfort à Genève. Bientôt s'engaoea une rude escarmouche. Les Lorrains mirent le feu à quelques maisons de Saconnex ; les ennemis, postés dans le château, répondirent par des arquebusades. L'ennemi ayant reçu du renfort, les Genevois eurent affaire à forte partie; l'infanterie de Genève fit très bien, sans perte, disent les Mémoires de la Ligue; en revanche, les Ducaux perdirent beaucoup des leurs. Le combat eng-agé à Saconnex se continua vers le Plan-les-Ouates « où il v eut rude conflit »

Les Savoyards eurent le dessous et leurs chefs, dépités de se voir ainsi harassés par une poignée de gens, s'avisèrent d'un expédient. Ils firent exé-

' Nous avons sous les yeux un curieux opuscule en latin publié en 1601 à Amsterdam sous le titre de Jus helli Sahaudici : la guerre de 1589 autour de Genève y est racontée avec de nombreux détails qui paraissent empruntés en grande partie aux Mémoires de la Ligue ; on a quelque peine à reconnaître sous leur vocable latin les noms de certaines localités de nos environs ; le combat de Saconnex est raconté tout au long et le Plan-lcs-Ouates devient planiiies Ouattes.

cuter un simulacre de retraite, comme s'ils avaient rintention de faire une nouvelle charge; le but était de retenir « ceux de Genève » au Plan-les- Ouates, tandis que la cornette de M. de Sonnas, celle de M. de Rossillon et deux autres capitaines se rendaient vers Pinchat, afin de tourner les Genevois et de les prendre à revers. Les Genevois allaient être pris entre deux feux! Ne se doutant nullement du danger qui les menaçait, ils s'étaient retirés quelque peu pour reprendre haleine, se reposer et se rafraîchir. Bientôt de toute part arrivent de braves gens, hommes, femmes, suivis de servantes, apportant paniers et flacons. On était à la lin de juin ; il faisait sans doute fort chaud et nos troupiers, qui avaientvailiamment combattu, s'étendirent sur l'herbe, se mirent à boire et à deviser gaiement. L'ennemi s'étant retiré, ils se croyaient à l'abri de toute surprise. Dans l'intervalle, les cornettes de Savoie étaient arrivées sous Pinchat; heureusement les canonniers qui veillaient au coteau de Champel, distinguant dans le lointain un corps de cavalerie, tirèrent deux coups de canon. A ce signal, les soldats et capitaines de Genève quittèrent brusquement flacons, gobelets et paniers

et se mirent à la recherche de l'ennemi, qu'ils ne tardèrent pas à découvrir, au moment où la cavalerie s'était eno-agfée dans un étroit sentier. Les Genevois lui firent « un salut » d'environ troiscents arquehusades et mousquetades ; dès les premiers coups quelques lanciers furent mis hors de combat; d'autres, en cherchant à gagner le haut des vignes de Pinchat, furent tués. Les Genevois firent quelques prisonniers, entre autres le S' de Saint-Cergues, dit Bellegarde, et deux autres personnages de marque. En quelques instants, l'ennemi avait perdu une partie de ses meilleurs lanciers et officiers; ce qui restait du détachement ne pensa plus qu'à jouer de l'éperon. Quant aux Genevois, ils reprirent gaiement le chemin de la ville.

Du côté du fort d'Arve, les tentatives de l'ennemi n'avaient eu aucun succès ; aussi le duc se décida-t-il à tourner ses batteries du côté de Bonne et du Faucigny. Les Genevois n'étaient plus maîtres que de Bonne et de Monthoux et le duc croyait sans doute pouvoir s'emparer facilement de ces deux places. Le 26 juin, vers le soir, le comte de Montrevel (Maure vel des Mémoires de la Ligue) quitta ses quartiers de Saconnex de là d'Arve,

avec son régiment de Bourguignons, passa le Salève pour se rendre en Faucigny par le pont de Boringe ; son but était de « molester» la garnison de Bonne e\ de s'emparer, si possible, du château. Le 28 juin, au point du jour, toutes les troupes cantonnées en Faucigny, réunies au régiment de Montrevel, s'approchèrent de Bonne, au moment où on relevait de faction les soldats de garde. La garnison, aguerrie par les combats précédents, stimulée par le commandant Aubert et [)ar le ministre Dorival, fit vaillamment son devoir ; elle résistait à des Ibrces considérables, et pendant sept heures consécutives, on ne cessa de tirer de part et d'autre. Les assiégés, protégés par les remparts, ne perdirent aucun des leurs, mais du côté des assaillants il y eut quatorze morts et un grand nombre de blessés. Malgré leurs efforts, les soldats de Charles Eniinanuel ne réussirent pas une seule fois à appliquer leurs échelles; découragés, ils se décidèrent à abandonner la partie ; ce ne lut pas sans regret, car ils s'étaient imaginés qu'ils emporteraient d'assaut la place de Bonne. A leur arrivée le matin, ils criaient aux Genevois « qu'on leur apprêtât à dîner, mais, dit un contem-

TABLEAV REPRESENTANT LE PETIT FOKT

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D' A R V E Ô{ lepavi

.uDucdeSâuoye êilesttoupes

A. Fort cî'Arue,R demi quart de lieuëdeGeneuejVerileMidîd'Efié. B. Kiuière d'Arue. C. PontdArue. D. Chemin de Geneuc au pont d'Aruc. E. Place ou prairic,TioramècPlan-paUis,entrcGcneue&lepoutd'Arue. F. Cliamper,coftau entre Geneue & Arue. G. Pinchat,coftau delà le fortjà la portée du fauconneau. H. elutlice deSaconay,dclà Aruc.à demi quart de licuë du fort. I. Moulin de Lancy. K. Lancy,village à trois moufquetades délaie fort. L. Carouge,petitvillageprcsdu fort. M. Mont deSonzy,où le Ductitfail'e vnfort,parluinornrncSainckeCatherine,.àvnelieuèa: demiedu fort. N. ChalfeaudcTcrnRT,.àvnelicucdufort. O. Chadcaude Saconay,à demi lieue du fort. P. PlandesOuaiHes,ademilieucdu fort. Q^^ Chafteau de Compefières,à vne lieue du fort. R. LeComtedeSalenouc.grandmaiftrede campdu Duc,tué eu la ij.efcarmouche. S. LefieurdcSamc>SeToije,prlTisàlaiij.efcaraiouche. T. IritaTiteriede Geneue. V. Lanciers & harquebuiiersàclieiial, du Duc, pourfuiuispareefleinfanterie,àlaiij.efcarmouche. X. Caualiers de Genèue. Y. Til,gros arbre/eparant les chemins de Chanibcri & Crufillcs.pres du fort. Z. Ijifinterie deSauoyc,contrecellcdeGenèuc,alaij.efcarmouche. AA. Hautins S: prez dcl'Hofpitalde Geneue. BB. Malfondu Péage du pont d'Aruc,depuisefplanee. CC. Bois dArue,depuis efplané. DD. Ctualericde CencuCjConduiteparlecapitaineBoisJejourdelav.efcarmouche. EE. Marais de L.incy. FF. Infanterie de Genêue,ercarmouchant celle de Sauoye.à la Ij.efcarmouche. G G. Autre intantenc de Genèuc.efcarmoiich.mt celle de Sauoyejaquellefcfauue par les marais de Lancy.àla i).cfcarmouche. HH. Infrmtcrie de Genèue,repounant la cornette du Comte de Salenoue,(ué en la niclme ij.efcarmouche. H. Montagne deSaleue,a vnebonne Ueuè du fort,& d enuiron deux lieues dellenduc entre 1 Orient & le Midi d'Efté. KK. LegrandboisdePefey,àdemilieuëduforc. LL. Lalufticede Genéuc,diie Champet.

« poraiii, ils ne furent servis que de prunes l)ien « dures et de mortelle digestion, qui les contrai- « gnirent de sonner la retraite. » Les plus déconfits, ce furent les pauvres gentilshommes de la haute et basse Bonne, qui s'étaient bercés de l'espoir de rentrer dans leurs foyers et qui durent se résigner à suivre piteusement l'armée en retraite; une partie de celle-ci prit le chemin des montagnes, tandis que le régiment de Montrevel se retirait vers Bonneville.

A Genève on avait appris le péril que courait la garnison de Bonne et dans la nuit même du 27 juin deux compagnies étaient parties pour lui porter secours, mais elles n'arrivèrent pas à temps '. Le Conseil ne s'en tint pas là; il fit demander à Messieurs de Berne trois ou quatre enseignes pour aller au secours de Bonne et accompagner le renfort genevois, mais la demande n eut aucun succès; Messieurs de Berne étaient encore à négocier indirectement avec le duc et s'inquiétaient peu que la petite garnison de Bonne succombât dans une lutte inégale !

' Reg. Cons. de Genève, séance du 28 juin.

Quand on n'étudie que superficiellement Thistoire de la guerre de 1589, on ne peut se rendre compte de toutes les difficultés au milieu desquelles le Conseil se débattait; dans une petite république commerçante et industrieuse, peu habituée au métier des armes, les rivalités personnelles étaientun grave élément d'indiscipline. Les Registres du Conseil ne nous disent pas tout, mais ils en disent assez pour qui sait lire entre les lignes. Le 28 juin, en séance, il est question de quelques désordres dans la cavalerie, « pour le regard des chefs que aucuns ne veulent suyvre. » Il fallait aviser et le Conseil confie le commandement des troupes au Syndic Chapeaurouge, tout en désignant Du Villars comme colonel de l'infanterie; tous deux, après avoir fait quelques difficultés, prêtent serment de s'acquitter du mandat qui leur est confié, mais trois jours après, le l""" juillet, tout est changé : le Conseil, revenant sur sa précédente décision, désigne le Syndic Yarro comme chef et général de l'armée genevoise et en même temps No. François Chapeaurouge demande d'être déchargé de sa compagnie de cavalerie, « voyant, dit-il, (|u"il n'est agréable. » Le Conseil exhorte

Ghapeaiironge à conserver son commandement, mais Toflicier mécontent persiste dans son refus et le Conseil finalement confie la compagnie de cavalerie au Syndic Varro. N'est-ce pas merveille vraiment que la République ait réussi à continuer la campagne, lorsqu'elle avait à lutter à la fois contre un ennemi puissant et contre les ferments d'indiscipline et de discorde qui résultaient des rivalités personnelles ! Heureusement la République avait à sa disposition des serviteurs dévoués, prêts à tout sacrifier pour le maintien de son indépendance ; nommons en première ligne ce brave et modeste Aubert, qui fit son devoir jusqu'au bout sans se plaindre et sans récriminer. Le 4 juillet, le Conseil le confirma comme gouverneur de Bonne, avec sa compagnie et celle du capitaine Beaujoli; il devait avoir sous ses ordres trois cents hommes et il reçut l'avis de laisser un poste de 40 soldats à Monthoux et de détacher des sentinelles jusqu'à Etrembières. Le Conseil avait reçu de Thonon, du colonel d'Erlach, l'avis certain que Bonne allait être assiégé, mais il ne se doutait guère qu'en maintenant Aubert à son poste, il signait l'arrêt de mort de ce dévoué citoyen.

La trêve conclue entre le duc et les Bernois se prolongea juscfu'au 14 ou 15juillet; rien ne pouvait être plus préjudiciable aux Genevois, car le duc en profitait pour les harceler de tous côtés. Le 9 juillet, de g-rand matin, les troupes ducales s'embusquèrent au bois de la Bâtie, au bas des vignes de Lancy et à Pesey, pour tenter sans doute une nouvelle attaque contre le fort d'Arve. En même temps le diu' fit avancer quelques troupes sur Pinchat. L'éveil fut promptement donné et vers huit heures du matin les compagnies de Genève firent une sortie ; l'ennemi avait habilement choisi son terrain et s'était mis à couvert, mais les compagnies genevoises l'attaquèrent sur trois points et « escarmouchèrent vivement. » Le combat dura de neuf heures du matin à six heures du soir, et l'avantage resta aux Genevois. Les Mémoires de la Ligue donnent quelques détails intéressants et caractéristi(|ues sur ce combat :

« Ceux de Genève, disent les Mémoires, firent de très beaux coups ; entr'autres de trois mousquetades furent renversés morts six des ennemis. Un mousquetaire tira dix et neuf coups, (|ui portèrent presque tous, tellement (|u'il abattit dix des

ennemis sans ceux qu'il blessa. Comme il rechargeait le vingtième coup, il fut atteint et blessé, et mourut quelques jours après. Un jeune soldat de Genève tirant un sien compagnon mort, pour le faire enterrer (car des six morts l'ennemi n'en eut qu'un, lequel encore on retrouva le lendemain) fut chargé par un soldat de l'ennemi, mais dégainant l'épée, il tua cet assaillant, et en dépécha encore un autre à l'instant, lequel vouloit venger son compagnon. Sur ce, cinq autres piétons et cavaliers ennemis accoururent pour l'accabler, mais son sergent survenu promptement à l'aide, tue un de ces cinq, en blesse deux autres, et contraint le ^ reste de se retirer : bref, le corps fut apporté au fort »

Le combat ne se termina que vers six heures du soir; l'ennemi, après avoir mis le feu à quelques récoltes, opéra sa retraite « un peu plus honnêtement que les précédentes. » Les soldats ennemis étaient pour la plupart des mercenaires qui ne reculaient devant aucun excès; une jeune femme qui n'avait pu s'enfuir à leur approche fut saisie au milieu d'un champ de blé, et ils se disposaient

' Mémoires de la Ligue, p. 723 et 72'i.

à l'entraîner pour lui faire violence, comme ils l'avaient l'ait pour beaucoup d'autres ; la pauvre femme fit une résistance désespérée, et dans la lutte elle fut grièvement blessée à coups d'arquebuse et de coutelas, mais réussit néanmoins à échapper à ses agresseurs.

La journée du 9 juillet avait été chaude, mais le succès avait couronné les efforts des Genevois, qui avaient combattu dans la proportion d'un contre dix; les pauvres soldats de Genève, comme dit le chroniqueur, s'en revinrent allègres et dispos. Quant aux ennemis, ils avaient éprouvé des pertes sensibles; un paysan qui s'était échappé de leurs mains raconta qu ils avaient, en se retirant, enlevé une quarantaine de cadavres et le lendemain on rapporta au fort d'Arve sur quatre cliarriots des cadavres qui avaient été relevés sur le champ de bataille.

Tandis qu'on guerroyait sur les bords de l'Arve, la garnison de Bonne faisait son devoir. Le 10 juillet « ceux de Bonne, » ayant constaté la présence de l'ennemi dans le voisinage, firent une sortie jusqu'au petit village de Loëx. Là se trouvaient environ dix-huit cents hommes de l'armée ducale,

quatre cornettes de cavalerie et de l'inlanlerie. Devant le nombre, les Genevois durent se retirer jusqu'au pont de la Basse-Bonne, où le combat s'engagea ; à ce moment, les pièces d'artillerie du château ouvrirent leur feu, de sorte que l'ennemi dut se retirer à son tour, non sans avoir éprouve quelques perles. Malgré tout. Bonne allait être investie ; dès qu'on le sut à Genève, le Conseil décida d'envoyer sur les lieux deux com|)agnies de gens de pied et une compagnie d'argoulets. Dans la même séance, le 11 juillet, le Conseil chargea Manlich et Roset de faire une démarche auprès de Tillier, l'un des officiers supérieurs de l'armée bernoise, pour le prier d'envoyer à Bonne deux compagnies, afin d'aider à la garde et aux sorties, pendant qu'on moissonnait aux environs, mais les deux magistrats genevois se heurtèrent à un refus courtois. Les ofliciers bernois répondirent qu'ils voudraient bien pouvoii envoyer du renfort, qu'ils reconnaissaient l'importance de Bonne pour eux, comme pour Genève, mais que la trêve leur liait les mains. Pour montrer qu'ils n'étaient animés d'aucun mauvais vouloir, les Bernois proposèrent un expédient qui mérite d'être signalé comme trait

de mœurs militaires : les troupes qu'ils commandaient ne pouvaient, dirent-ils, marcher pour le moment contre le Duc, puisque la trêve subsistait, mais il y avait deux compagnies du S"^ de Diesbach qui appartenaient au régiment du Colonel d'Erlach ; or, ce régiment, enrôlé par Sancy, était à la solde du Roi de France et n'était pas compris dans la trêve ; rien n'empêchait Messieurs de Genève d'employer contre le Duc les deux compagnies de Diesbach. Manlich remercia, mais il ne put s'empêcher d'ajouter que les trêves portaient à la cause de Genève le plus grave préjudice. Manlich avait raison et on s'explique diflicilement comment les Bernois avaient conclu une suspension d'armes sans exiger que Genève y fût comprise. C'était faire la partie trop belle au Duc de Savoie.

Entre temps le Duc avait repris l'offensive du côté de Genève, sur les bords de l'Arve.

Le 12 juillet, avant jour, l'infanterie de Charles Emmanuel vint s embusquer au-dessus et au-dessous du coteau de Pinchat ; elle se mit à couvert derrière de nombreuses haies qui bordaient les prairies. Le capitaine qui était de garde au fort

d'Arve, s étant aperçu que Tennemi approchait, envoya une soixantaine de soldats en reconnaissance avec des lansquenets. Le combat s'engagea, plusieurs compagnies de Genève survinrent pour prêter main-forte, de telle sorte qu'un simple combat d'avant-poste se transforma en une mêlée générale. Des lanciers de Savoie, ayant fait une charge à fond dans la direction du fort d Arve. furent refoulés par une troupe d'infanterie : le chef des lanciers, le S"" de Chassay. vit son cheval s abattre : lui-même glissa a terre, fut entouré et tué sur le champ. Les lanciers, déconcertés par la mort de leur chef, se retirèrent précipitamment. De son côté, la cavalerie de Genève réussit à mettre en déroute un fort détachement d infanterie ennemie, mais près des vignes de Pinchat. elle fut accueillie par un feu de mousqueterie des plus nourris ; elle n'en poursuivit pas moins sa course et vint se heurter à un escadron de lanciers qui dut battre en retraite. Jusqu'à ce jour, l ennemi n'avait pas su tirer parti de son artillerie; cette fois, deux fauconneaux furent mis en batterie sur les hauteurs de Pinchat, mais, soit que les pièces fussent trop éloignées du théâtre du combat, soit

que le tir fût mal dirigé, le résiillat fut nul. De leur côté, les Genevois firent avancer deux petites pièces d'artillerie, et quelques coups bien pointés obligèrent l'ennemi à reculer vers Saconnex. On assure que le Duc assista, de loin, à la rencontre ; il était escorté de sa garde ordinaire de 800 Espagnols, qui, du reste, ne prit aucune part à l'action. Suivant les Mémoires de la Ligue, l'armée ducale comptait de 5 à 6000 hommes, tandis que les Genevois ne purent lui opposer que 6 à 700 combattants. La rencontre du 12 juillet avait eu une issue favorable aux armes genevoises ; on ne pouvait que se réjouir et de solennelles actions de grâce furent rendues dans tous les temples pour la conservation et la bénétiiction de la ville. A partir de ce moment, les troupes du Duc ne firent plus (|ue de rares tentatives du côté du fort d'Arve. La guerre allait changer de théâtre ; la trêve intempestive conclue entre les Bernois et le Duc expirait et Charles Emmanuel avait affaire à forte partie.

COMBAT DE PEILLOX.NEX.

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