‹ Genève et Charles Emmanuel Ier, 1589-1591Chapitre 6 sur 16 · NÉGOCIATIONS DES BERNOIS AVEC LE DUC · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS DES BERNOIS AVEC LE DUC

E 14 juillet, larmée bernoise s'était mise en marche ; elle comptait 10,000 fantassins, environ 200 argoiilets et

autant de chevaux de combat : elle était suivie d'un assez grand nombre de pièces d'artillerie et d'un convoi de quatre ou cinq charriots de bagages. Elle sortit de Genève par la Porte Neuve et se dirigea vers le Faucignv; en tète et comme avant-garde, marchaient trois compagnies d'infanterie et la cavalerie de Genève.

Jusqu'à ce moment, les chefs de l'armée bernoise n'avaient montré que mollesse, lenteur et

indécision; comme le dit un chroniqueur', ils s'étaient amusés à des conférences avec le Duc. Allaient-ils maintenant réparer les fautes commises, rattraper le temps perdu et faire apparaître, dans tout leur éclat, les vieilles qualités d'énergie, de bravoure et de ténacité des soldats bernois ? On devait le désirer. Le 15 juillet, Andrion, revenant de Bonne, rapporte au Conseil que le capitaine lorrain Adenot s'est rendu, de la part du général Yarro, auprès de l'Avoyer de Watteville pour savoir ce que les Bernois comptent faire. Adenot est revenu sans aucune réponse. Il fallait pourtant se mettre d'accord sur un plan de campagne ; ^'arro, Du Villars et Andrion se rendent à leur tour vers l'Avoyer et lui demandent ce qu'il compte faire ; il leur répond qu'il n'en sait rien et leur demande à eux-mêmes leur avis. Voilà une entrée en campagne qui ne faisait pas bien augurer de l'avenir ! Les officiers genevois consultés répondirent qu'il fallait commencer |)ar rompre le pont de Boringe, puis battre la tour qui se trouvait à proximité du pont. Cet avis prévalut et il fut entendu qu'on l'c-

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liisloi Kjiics (le IH.'jH. |). ii7.

rait demander à Genève deux pièces de gros calibre pour battre la tour ; autrement, disaient les ofïiciers bernois, si nous attendons les pièces d'artillerie que nous avons demandées à Morges, ce sera un retard de trois jours. Varro écrivit aussitôt à Genève pour réclamer les deux pièces et le Conseil décida d'envoyer « le soleil » et une pièce courte, un courtaud, mais en ajoutant la recommandation de les renvoyer le plus tôt possible ; quant aux pièces de gros calibre, le Conseil refusa de les prêter, parce que, dit le Registre, « le rouage des canons est trop faible et caduc pour les charrier. »

Le refus de ces deux canons, refus pourtant motivé, eut le don d'indisposer les généraux bernois ou du moins il fournit le prétexte à une explosion de mauvaise humeur. Lorsqu'on annonça à l'Avoyer de Watteville qu'il était impossible d'envoyer les deux canons à cause de leur poids et des mauvais chemins, le Colonel d'Erlach, qui était présent, s'emporta, « usant, dit le Registre, de blasphèmes et maulgréemens du Seigneur; » il accusa Messieurs de Genève d'être la cause de la mort de nombreux soldais au pont de Boringe,

attendu qu'on avait commencé à battre la tour sans avoir assez d'artillerie, et il ajouta ces mots vraiment odieux dans la bouche d'un allié : « Ce sont ceux de Berne qui sont vos ennemis et vous feront la guerre. » Le Registre, qui nous a conservé ces propos, ne contient aucun commentaire ; il y est constaté simplement que les deux gros canons que les Bernois attendaient de Morges sont arrivés, et qu'on les leur enverra traînés par des bœufs.

Michel Roset, ayant appris que les généraux bernois étaient très mécontents du refus des canons, voulut en avoir le cœur net et se rendit au (|uartier-général avec les S""* De la Rive et Bnrrilliet. L'Avoyer de \Yatteville les conduisit sous un arbre et Roset chercha aussitôt à provoquer une explication, en se plaignant des paroles déplaisantes proférées contre le Conseil. Après un échano^e d'observations aigredouces, Bernois et Genevois se touchèrent la main en signe d'amitié ; en tendant la main au Colonel d'Erlach, Roset lui dit : « Monsieur le Colonel, je vous prie de réserver votre colère pour l'ennemi et de l'épargner à vos alliés. » Ainsi interpellé, d'Erlach répondit brus(|uemfent :

« Je reconnais que je me suis élevé contre la grande avarice de vos bourgeois, (|ui est telle que personne ne vous aime et ce sont les propos de vos gens qui m'ont obligé de parler ainsi. » La discussion redevint très vive et le Registre du Conseil parle même à' altercations . Les Genevois ne pouvaient laisser passer, sans réplique, de pareils propos et réclamèrent des explications. Le Colonel d'Erlach afiirma que les soldats bernois ne pouvaient faire acceptera Genève les francs et testons, malgré la demande de leur gouvernement et l'ordonnance des Seigneurs de Genève; il cita même le cas d'un marché conclu avec des « revendeurs de vin, » qui n'avaient pas voulu accepter en paiement des francs « (|ui ne fussent tous pesants. » Roset répliqua aussitôt en réclamant les noms de ces revendeurs, afin qu'ils fussent punis. Selon toute apparence, il s'était élevé entre des soldats bernois et des marchands quelques diflicultés à propos de monnaies n'ayant pas cours légal à Genève et entre gens qui ne parlaient pas la même langue la discussion devait facilement dégénérer en dispute ; quoiqu'il en soit, il était injuste de faire état de petits incidents de ce genre et d incri-

miner toute une population pour quelques faits isolés. Ce qui est avéré, c'est qu'un certain nombre d'ofiiciers supérieurs bernois étaient mal disposés pour Genève et ne demandaient qu'à brouiller les cartes; dans le nombre, en première ligne, Bonstetten, qui avait été précisément chargé de négocier avec le Duc.

Du 16 au 24 juillet l'armée bernoise resta campée devant le château de Boringe ; ce château, qui appartenait aux seigneurs de Lullin, était situé au-delà d'un pont sur l'Arve ; tandis que l'artillerie le canonnait, une partie des soldats bernois moissonnaient tranquillement aux environs, et l'auteur des Mémoires de la Ligue ne dissimule pas sa compassion pour les malheureux paysans qui se voyaient dépouillés de leurs l'écoltes et qui, ditil, « furent privés, comme furent bientôt après « leurs voisins, de leur bestail et de leurs meu- « bles, au grand regret de beaucoup de gens de « bien. » En ce moment, Charles Emmanuel se trouvait au fort de S"'-Catherinc, comme en témoigne une lettre (|u'il adresse au Baron d'Hermance ' ;

' l'nljHi-c pai- M. le MiU'(|iiis Ti-rdiciiii do Saiii(-S(''V('iMii, (liuis VKtiitIc 'Icjà «'iltM', p. 151.

le Duc se montre très soucieux d'empêcher les Bernois et les Genevois de vivre sur le paysan ; il mande au Baron d'Hermance de ramasser le plus de gens qu'il pourra « pour agasser et travailler » l'ennemi entre Bonne, Arenthon et Genève, afin de l'empêcher de fourrager et de moissonner. Le Baron d'Hermance chercha de son mieux à exécuter les ordres de son maître.

Lorsque l'artillerie eut achevé de détruire la tour de Boringe, l'armée bernoise se dirigea le 24 juillet du côté de Peillonnex ; dès qu'elle fut partie, l'ennemi, qui était aux aguets, s'empressa de rétablir le pont sur TArve, dont il surveilla les abords; de son côté, la garnison genevoise de Bonne fit une sortie pour disperser le détachement ducal, tua cinq ou six cavaliers, blessa plusieurs autres et contraignit le reste de la troupe à se retirer.

Le vendredi 25 juillet, Bernois et Genevois campèrent aux environs du prieuré de Peillonnex, au-delà de Bonne. Une rencontre sérieuse devenait inévitable, car l'ennemi se croyait en état d'empêcher les Suisses de pénétrer plus avant dans le Faucigny. Le Baron d'Hermance, qui avait recouvré son château de S'-Joire, avait fait élever

sur le mont dit des Chastels, un fortin de muraille sèche, nuini de quatre pièces d'artillerie; ce Tort était défendu par une compagnie piémontaise ; à proximité du fortin, sur la route de S'-Joire, se dressaient des barricades gardées par des arquebusiers du Faucigny. Le Baron d'Hermance se flattait de l'espoir de barrer le chemin aux envahisseurs, car dans la direction de S'-Joire, la vallée se resserre et elle pouvait être défendue contre une puissante armée.

Le général savoyard avait à sa disposition de nombreuses compagnies d'infanterie et de cavalerie et le Duc lui envoya de Bonneville un renlort de cent-cinquante lanciers piémontais sous les ordres des Comtes de Valpergue et de Masin.

Le 25 juillet, vers quatre heures de l'après-midi, le Baron d'Hermance lit avancer quelques troupes pour reconnaître le terrain ; trois compagnies de cavalerie et un certain nombre d'arquebusiers occupèrent une plaine voisine de Peillonnex. (>es troupes avaient fort belle ap|)ai'ence, si nous en croyons un oUicicM- vaudois, Isbrand de Grousaz, qui comballail dans les rangs de l'armée bernoise; dans une lettre datée du lendemain il dépeint

avec admiration «leurs estandars voltigeantz avec « grands briiitz de trompettes et tambours, chose « mélodieuse à ouyr pour touts souldars magna- « nimes, mais pour d'aultres terrible et espouvan- « table et notamment à voyr la contenance de ses « braves lancyers, armés a l'avantage, montés en « plus grande partye sur courtaulx de Naples ^ » Les officiers qui commandaient les troupes bernoises et genevoises prirent leurs dispositions pour repousser une attaque. De nombreux arquebusiers furent postés dans un bois de chênes qui séparait les deux armées ; un détachement d'argoulets et de gentilshommes se porta en avant, tandis que « les campagnardes jouoyent d'asses bonne grâce » ; toutefois ces pièces d'artillerie, n'étant pas à longue portée, ne firent pas grand mal à

' I-a lettre d'Isbrand de Crousaz, restée inédite et que nous publions à la lîn de ce volume, est conservée aux Archives cantonales, à I-ausanne ; elle nous a élé obligeamment communiquée par M. le Juge fédéral Favey, si versé dans tout ce qui tient à l'hisloii-e de nos contrées. Cette lettre est nn document des plus précieux, ayant élé écrite le lendemain de la bataille par un ofticier qui avait pris part à l'action, mais elle ne nous fait connaître qu une partie des faits. Isbrand de Crousaz raconte ce qu il a vu, niais il n'a vu que ce qui se j)assait près de lui.

l'ennemi. Sur ces entrefaites, la nuit survint et empêcha le choc des deux armées, « à nostre regret, » dit Isbrand de Crousaz.

Le samedi 26 juillet devait être la journée décisive, mais, pour la raconter avec exactitude et impartialité, nous nous heurtons à de sérieuses difficultés, auxquelles ont échappé nos devanciers. En effet, les relations et les documents originaux que nous avons sous les yeux présentent de notables divergences et il est aisé de constater deux versions distinctes, l'une qui attribue aux Bernois le mérite et l'honneur exclusifs de la victoire, l'autre qui revendique pour les Genevois une part importante, presque décisive, dans le succès.

Résumons d'abord la seconde des deux versions, la version que nous appellerons genevoise. Quelques jours après le combat, le Syndic Varro, {|ui commandait les troupes de Genève, fit rapport au Conseil De ce rapport il résulte que les Bernois ne marchaient qu'à contre-c(ru r et ne se souciaient pas de combattre. Les (ienevois, qui avaient passé la nuil dans le village de Viuz, étaient dans des

' Reg. Cnns. de Genève, ;t la date du 1" aovil 1589.

POVRTRAIT DE LA RENCONTRE ENTRE L A RM E E daDuc de Sauoye

&i celle de Berne k àe Geneue,au pays de Fau^igni le XX VI. lour deluiilet, lAn M. D . LXX XIX.

A. Montagne tort haute en FolTigny. nommée la Maule. B. Montagne de V'ieu S; d'Ellaux. C. Mont des Challels entre lesditcs deux montagnes. D. Fort dreffé lur ce mont. E. Plattc-forme, où il y auoit quatre pièces de campagne. K. Clocher du villag; dit la Tour. G. Maiibns de ce village, efcartees le.s vnes des autres. H. Campagne à bleds, oij cHon-nt les forces du Duc, rangées en bataille, auant la charge. I. Ha\eoù ciloyent iiueK)ucs harquebuziers du Duc. K. Harquebu/.iers & autres fantallins du Duc, fuvans. L. Hocage au dellbus de la haye. .\1. lir.iii-t-, nommées les granges de Royan 5; Baud. N. Baron d'Ernianllc colonnel du regimen de Kofligny, fuyant & luiui de (es argoulets. O. Maifons des Vuarnoz, où eftoyent barriques les Foffignerans, pour em|ick ht r ic chemin i S. Joire, d'où ils lurent chalFez par vne comp,agnie de (jeneue, i^- le tcu mis en icelles maifons. P. Regimen de cent cinquante lanciers Piemontois fous la charge du Comte Alexandre de Valpergue, À: du Comte .S Martin. Q. Petit l'entier en la montagne de Maule, où fuirent les relies desdits lanciers Piemontois, après la dcstaifle. R. Fantallins fe (auuans par les rochers d icelle montagne, ayans abandonné leur fort & artillerie. S, Chemin tendant de Vieu à S. Joire. T. Chemin tendant de Pillonay à S. Joire, V. Grange nommée chez, les Moulins. X. Autre grange, dite chez les Brages. Y. Bardon'anche, challeau appartenant au baron d'Ermanffe, brullé. AA. Pillonay, abbaie & village. BB. Marcoullcv, chalteau brullé. CC. I,e village de Vieu. DD. Campagne, où farmée de Berne eitoit en bataille. EE. Coltau, où la caualerie de Geneue fut plulieurs heures en haye, jufques à ce qu'elle courut à la charge. 1' F. Compagnie d'harquebu/.iers de Geneue, fous la charge du capitaine Jaques. GG. Trois compagnies d'harquebuziers de Berne. Suiffes : deux autres du pa\s de Vaut, & trois compagnies d'argoulets. HH. Autre compagnie d'harquebuzi;rs de Geneue. fous la charge du capitaine Guinet, donnant la chalfe aux Foflîgnerans. II. .^utre compagnie d'harquebuziers de Geneue, fous le capitaine Bois-joli. KK. Chaileau de Tier. LE. Marefcagcs. MM. Caualerie de Geneue, cTiargeant les lanciers Piemontois. NN. Argoulets de Geneue, en queué de leur caualerie. OO. Place, où les troupes dei Geneue rendirent grâces à Dieu, de leur viétoire. PP. Capitaine Bois, bielle en la bouche. Ve retirant à gauche vers les maifons. Deux paffeuolans de Berne, dont furent tirez quelques coups fur les efcadroiis de Sauoye, auant la charge. RR. Chafteau de S. Joire, appartenant au baron d'Ermanffe. SS. Village de S. Joire. VV. Barricade, pour alTeurer le chemin du fort à S. Joire. XX. Chemin des moulins à S. Joire. YY. Vieil chalteau ruiné, ^ haut eflevé, commandant à celui de S. [oire.

dispositions toutes contraires ; le 2G juillet au matin ils attendaient avec impatience l'ordre d'avancer, mais pendant quatre heures ils durent se résigner à piétiner sur place, tandis qu'à une faiijie distance, les soldats piémontais ou savoyards les accablaient de lazzis et d'invectives. Pendant cette longue attente sous les rayons ardents d'un soleil d'été, ^'arro fit vainement demander à l'Avoyer de Watteville un ordre de marche. Finalement, les Genevois, perdant patience, se décidèrent à attaquer seuls. Le capitaine Bois s'élança en avant au cri de : « Me suive qui pourra. » Obéissant à son appel, les Oonevois attaquèrent si vivement leniiemi (|u'ils i-éussirent à emporter d'assaut le t'ortin du baron d'Hermance. L'action une fois engagée, l'armée bernoise entra en lice et les troupes ducales, qui le matin affichaient une folle confiance, durent chercher le salut dans la fuite. A'arro ajouta que les Bernois remercièrent les Genevois « de la bonne assistance et bon secours, niesmes, dit-il, sans nos gens l'infanterie du pays de Vaud estoit perdue. »

Tel fut le récit du Syndic Varro ; la valeur mo-

raie et intellectuelle de ce magislrat donne à son témoignage une importance particulière

Tout autre est le récit d'Isbrand de Crousaz, officier vaudois qui servait dans l'armée bernoise; dans sa lettre, d'un tour pittoresque, l'auteur décrit le combat avec la verve et l'enthousiasme d'un soldat victorieux, et il at tribue tout l'honneur de la journée au général AN'atteville et à l'armée bernoise. La sincérité d Isbrand de Crousaz est d'une évidence indiscutable ; il ne se doute nullement des fâcheuses hésitations dont se plaint "Varro ; au contraire, à l'en croire, ce sont Messieurs de Berne qui sont « marris de laisser prélérir si beau temps et commodité de combattre. « Au moment décisif, Isbrand de Crousaz met dans la bouche du général bernois les j)aroles les plus martiales : « Il est maintenant temps, mes frères el amys, de marcher avant pour abattre l'orgueil de l'ennemi glorieux qui nous veult piafl'er ; Messieurs, entrons dedans, ayant/, confiance en Dieu qu'il nous assisterai. « A ("es mois. Bernois, Vaudois el (ienevois, gens d'armes et argoulets, exé-

' IjC i'<''cil (le V;irro a été siii\i |)ar noire coiisciciicieiix amialislc Gautier, /fisloire de (u'iii'vc, t. Y. |>. b'S'i el r).'i5.

entèrent, le coutelas au poing, une charge furieuse sur « ces grands piafïeurs » qui, suivant de Crousaz, ne firent qu'une faible résistan('e etcomniencèrent à crier qu'ils se rendaient à merci.

Comme on le voit, les deux relations présentent de notables divergences, et la curieuse gravure du temps, que nous reproduisons, ne contribue guère à nous éclairer. Quoiqu'il en soit, il nous paraît certain que l'avoyer de W'atteville montra peu d'entrain et de résolution ; il n'avait qu'une idée en tête, c'était d'en finir le plus |)romptement possible par une suspension d'armes ou par un traité de paix ; on en eut la preuve irrécusable quelques jouis après. En lait, ce furent bien les Genevois (|ui, par leur charge impétueuse, engagèrent le combat et lurent suivis de près |)ar les Bernois et les Vaudois'. Le rapport de Varrol'anii'mf dans des termes qui ne comportent aucune é(|ui-

* En explorant la contrée, on reconnaît aisément remplacement du combat et on constate que les Bernois et les Genevois, à Pcillonnex et à Viuz, avaient choisi d'excellentes positions sur la hauteur, tandis que les troupes de Charles Emmanuel occupaient plus bas un terrain peu favorable ; il est vrai qu elles se croyaient protégées par les fortidcal ions, mais l'événement prouva que la protection était insullisante.

voque. L'ne fois la bataille engagée. Bernois, Vaudois et Genevois rivalisèrent de bravoure et il veut une mêlée furieuse qui dura une demi-heure. Beaucoup de cavaliers piémontais, si arrogants la veille, descendirent de leurs coursiers pour se défendre corps à corps; d'autres, jetant leurs lances, cherchèrent le salut dans la fuite. Certains se dirigèrent vers le Môle dont ils cherchèrent à gravir les pentes abruptes: ils voulaient échapper aux Bernois et aux Genevois, niais ils tombèrent de Charybde en Scylla; en effet d Aubigné raconte que deux cents fuyards furent massacrés par les habitants : d'autres se tuèrent en tombant des rochers ; un petit nombre, après avoir erré pendant plus de trente heures, réussirent, au prix des plus grands efforts, à regagner le quartiergénéral. Quant au fortin que le Baron d'Hermance avait fait construire, il fut abandonné par ceux qui l'occupaient et tomba entre les mains des Genevois qui s'emparèrent des canons. Les annalistes ne sont pas d'accord sur le chiffre des pertes subies par l'armée de Charles- Emmanuel : ce qui paraît certain, c'est qu'après le combat il manqua à l'appel environ cinq cents

hommes. Genève eut à enregistrer une perte cruelle : Tiin de ses meilleurs olliciers, le capitaine Bois, celui-là même qui avait largement contribué à la victoire, fut atteint à la bouche d'un violent coup de lance ; il n'en continua pas moins à combattre pendant un (|uarl d'heure, mais, vaincu par la douleur, il dut se retirer et succomba deux jours après « au grand regret des gens de bien. »

Après avoir emporté d'assaut leiortinet les barricades élevés par le Baron d'Hermance, l'armée victorieuse s'avança vers S'-Joire. « A S'-Joire, dit Isbrand de Crousaz, il y a beau village et bon lieu » et l'armée s'établit dans les champs voisins ; « Nostre logis, écrit gaiement l'oflicier vaudois, est « soubs ung chesne prez nos chevaulx, f'esant bonne « chière avec du pain i'ort mal pétri et peuz cuyt « et de bonne eau, mais quant à ma part je prens « cela aussi joyeusement que je ferois en beuvant « ces bons vins de la Vaulx, puisqu'il plaist à Dieu « de nous ainsy félicitler. »

En buvant l'eau claire du ruisseau, l'excellent de Crousaz ne j)ouvait songer sans une certaine mélancolie aux bons crus de La Vaux ; cela se con-

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çoit aisément et tout antre aurait éprouvé le même regret.

Le Baron d'Hermance ne s'était nullement arrêté à S'-Joire ; il s'était enfui, laissant son château à la garde d'un capitaine nommé Châtillon, avec une petite garnison de dix-huit soldats. L'armée bernoise et genevoise se prépara à investir le château ; dans la nuit du 26 juillet on commença des Iravaux d'approche, afin d'aborder la place sans risquer de perdre trop de monde. Au moment où l'artillerie allait ouvrir son feu, les assiégés furent sommés de se rendre. Toute résistance paraissant inutile, les assiégés se décidèrent â capituler, moyennant la vie sauve, et ils n'attendirent pas même que la capitulation lût régulièrement signée par le général bernois, ils ouvrirent les portes du château et se rendirent. Aussitôt après on mit le feu au manoir; les Genevois avaient hâte de se venger du Baron d'Hermance, l'un de leurs [)Ius implacables ennemis.

Tandis (pie l'armée s'emparait du château de S'-Joire, Varro envovait (|uel([ues troupes du côté de Boëge et le 27 juillet il faisait sommer Uî Seigneur du lieu d'avoii" â r(Mn(>ltre sans délai la

place. Le texte original do la sommation a été conservé ^ ; comment ne le publierions-nous pas! Ils sont assurément rares les documents qui font mention d'un général genevois. Voici donc le texte de la « sommation de Boëge » :

« Le général de guerre de la Seigneurie de Genève commise tie la part de Sa Majesté Royale somme vous. Sieur de Boëge, de vous rendre promptement et remettre vosire place soubs Tobeyssance de lad. Seigneurie. Ce faisant serez mis et gardez, tant vostre personne que place, soubs la sauvegarde et protection de sad. Majesté Royale et de lad. Seigneurie. Autrement et à faute de ce faire vous déclairons la guerre à feu et à sang comme ennemy et rebelle. Et de ce donnerez promple réponce à nostre trompette, lecpiel expressément vous envoyons. Donné à N'ieux (Viuz) ce 27 de juliet 1589.

« Par commandement de mondict Seigneur le Général, les présentes ont esté notifiées aud. S'' de Boëge ou son Lieutenant par le trompette, le jour que dessus

Du mont. »

' Ai-cliives de Genève, Porlcf. hist., n" 21 'i8.

Le Seigneur de Boëge fit sa soumission et son exemple fut suivi [)ar les communiers et paroissiens des villages de Boëge, de Bourdignin et de Villars.

Comme on le voit, les troupes bernoises et genevoises ne rencontraient aucune résistance sérieuse, et le bon sens indiquait ce qu'il restait à faire après la victoire de Peillonnex ; il fallait profiter sans retard du terrain conquis et poursuivre Tennenii l'épée dans les reins ; c'était le moyen d'arriver à une paix satisfaisante et durable. Les troupes de Charles Emmanuel étaient dans le désarroi, démoralisées par une récente défaite; le Baron d'Hermance était en fuite; Charles Emmanuel était réduit à une situation précaire. Les Bernois pouvaient donc imposer la loi au vaincu et recueillir peut-être sans nouveau combat les fruits de la guerre. Au lendemain du combat de Peillonnex, le général Varro écrivait au Conseil : « Je suis très joyeux que les S" de Berne y ayent « leur part, d'autant que telle victoire leur don- « nera cœur de l'aire quelque autre chose de bon. » Varro se faisait des illusions ; à ce moment déjà les "énéraux bernois songeaient à la retraite et

ne demandaient qu'à négocier. C'est alors qu'entre en scène le Bernois Ulrich de Honstetten, Seigneur d'Urtenen ou d'Urtines ; ce personnage avait été dans sa jeunesse chambellan du Duc de Savoie Philibert ' et à ce titre il devait être bien en cour. C'est lui qui va s'occuper de ménager une nouvelle trêve avec le Duc. A coup sûr les représentants de la puissante République de Berne avaient le droit de négocier une trêve, mais était-il loyal de s'engager, sans même prévenir les magistrats de la cité alliée ? Dès le début et jusqu'au traité de Nyon, les patriciens bernois négocièrent directement, sans même consulter leurs alliés, et cependant Berne et Genève étaient liés par un traité de combourgeoisie qui venait d'être renouvelé en 1584.

Le .30 juillet Roset rapporte que la veille il a soupé avec Bonstetten et qu'il a dit à ce dernier au cours de l'entretien : « Avisez bien de ne pas nous faire de mal ! Messieurs de Genève désirent qu'on ne parle point de paix sans eux ; cela semble raisonnable, puisque la question les intéresse directement. »

' Coiis-uller sur U. de Bonsletlen lo Schweizer-Lexicoii de Lel.

A cela Bonstetten répond sans sourciller :

« Vous pouvez vous rassurer; j'ai de bonnes têtes qui me commandent ; vous pouvez être certain que je ne ferai rien qui ne m'ait été expressément ordonné ; j'ai à cœur le bien de votre ville au même titre que celui de Berne. »

C'était vraiment trop beau et Roset se montra un peu sceptique : « (le sont-là. dit-il, de belles « paroles, mais, si on eût consulté Messieurs de « Genève au moment de conclure les dernières « trêves, ils auraient montré du doigt le fort (de « S'^-Catherine) qui s'achevait et qui nous porte « le plus grand préjudice. »

Et Roset ajouta avei- une nuance d'ironie et d'amertume : « Ne pourrions- nous pas au moins être instruits de ce que l'ennemi sait luimême. »

Bonstetten comprit le reproche discrètement exprimé sous une forme courtoise et il répliqua ;

« il me semble que vous vous défiez ? » Roset aurait pu répondre: Oui sans doute, et nous avons (|U('l(|ue motif de nous défier, mais en homme avisé et [)rudent, il se borna à dire : « Au contraire c'est vous qui vous défiez, car vous savez

avec quelle lovaiilé Messieurs de Genève se comportent. » A cela Bonstetlen ne put que répondre : « Je le sais. »

« Rappelez-vous, dit encore Michel Roset. l accord (jue aous avez conclu il y a vingt ans et «nii nous fut si préjudiciable. »

Selon toute apparence, la franchise du magistrat genevois finit par déconcerter Bonstetten, qui chercha à se dérober : « Je n'ai aucun mandai, dit-il, mais le banneret Sager et le S'^-Augspurger sont du Conseil et ils pourront vous renseigner plus amplement. »

Le banneret Sager tint un langage plus rassurant ; il dit au conseiller Manlich qu'il avait bien mission de prêter l'oreille, si le Duc formulait quelque proposition acceptable, mais qu'on ne continuerait pas moins la guerre et « qu'on ne BOUS feroit point de tort. »

- Malgré les bonnes paroles du banneret Sager, le Conseil était inquiet; il se défiait de Bonstetten, qui n'aimait pas Genève, et de \\'atleville, qui commença par être un ami tiède et qui finit par être un ennemi déclaré La défiance

* JicAN DE Mlller (lo. XII, p. 2671 dit fonnc'lletiicnt cjue

des magistrats de Genève n'était que trop ("ondée.

Le 30 juillet on apprit f|iie lionstetten retournait derechef vers le Duc sous prétexte de négocier une nouvelle trêve. Le Conseil de Genève, qu'on tenait à l'écart de tout, n'avait-il pas le di-oit de prendre de l'ombrage à l'occasion de ces allées et venues continuelles au quartier général ennemi ? Le Conseil finit par prendre le seul |)arti qui pût lui convenir ; il envoya Roset et Manlich auprès des généraux bernois pour connaître exactement leurs intentions et le résultat de la mission de Bonstetten. Les deux commissaires devaient s'efforcer d'empêcher toute nouvelle trêve, qui ne pouvait être que préjudiciable, puis(|u'elle laissait au Duc le temps de se renforcer.

Les instructions données à Roset et à Manlich montraient (pie le Conseil était inquiet et mécontent. On avait apj)risque l'armée bernoise ne voulait pas poursuivre sa roule dans la direction de

l'Avoyer esix'tMil la paix tlii crt-dit de son cousin Nicolas de WaUfvillc, siro de Versoix : « l'omujuoi loujours ces Savoyards (le clievalier Saiidi'in cl Nicolas de Waltcville) chez le fîénéral ':' — Il y a là des chefs qui ont le cœur de lièvre. » Deutsche Mi.ssii'cn. ^}'M.

Bonneville, comme le prescrivaient les circonstances, mais qu'elle se disposait à marcher vers la «Vaux d'Aux. » vers St-Jean d'Aulps; par suite le Faucigny et la vallée de l'Arve allaient se trouver à découvert. Les délégués de Genève devaient s'opposer à l'exécution de cet étrange plan de campagne et insister pour que l'armée bernoise assurât tout au moins le passage de Boringe et les rives de l'Arve.

Dans la même séance du 31 juillet, Roset rapporta que Bonstetlen, revenu la veille, lui avait fait demander une entrevue et lui avait tenu le langaofe suivant :

« J'ai été ces jours au fort de S'^'-Catherine et j ai eu avec le Duc plusieurs entretiens. Si je ne vous en ai pas informé, c'est que ces entretiens n'ont pas eu de résultat immédiat; le Duc est disposé à conclure une bonne paix soit avec Berne, soit avec vous et vous pouvez croire que Messieurs de Berne n'ont d'autre vue (|ue de garantir la tranquillité de votre ville; pour atteindre ce but, on pourra envoyer une ambassade, mais au préalable le Duc demande une nouvelle suspension d'armes ; les généraux bernois ont consenti et ils

désirent que vous consentiez également. Quelle que soit votre décision, je me rendrai de suite à Berne pour les devoirs de ma charge »

Roset ne put dissimuler son mécontentement, lorsqu'il entendit Bonstetlen parler d'une nouvelle trêve :

« Je pensais, dit-il, que la guerre était faite en commun par les Bernois et les Genevois et pourtant on a déjà accordé au Duc, sans notre consentement, une première suspension d'armes, de sorte que Genève a dù, elle seule, supporter l'effort de toute l'armée de S. A. En voyant qu'il y a constamment des allées et venues entre le camp bernois et le quartier général du Duc, Messieurs de Genève peuvent bien concevoir quelque inquiétude, comme si on se défiait d'eux. On ne leur communique même pas ce que l'ennemi sait lui-même. Sait-on du moins toutes les nuisances que nous ont values les précédentes trêves ? »

* Suivant BonsteUeii, c'était le Duc (jui dcnianchiit In trêve ; suivant une lettre do Ctiarics Fniinaiiucl publiée par M. le Maf(|uis Ti'ctliciui, c élail le Duc ijui accordail la suspension d armes. Ia'(|Uo1 des deux disait la vérité ;'

Bonstetten, visiblement embarrassé, répliqua eu termes évasiCs : « Messieurs de Berne désirent le bien et l'avancement de Genève. »

Roset aurait pu répondre : « Ils n'en fournissent guère la preuve, » mais il avait manifesté assez clairement le mécontentement et le chagrin qu'il éprouvait et il se contenta de dire :

« Quant à la suspension d'armes, je ne puis vous répondre, car il faut que j'en réfère au Conseil. Il me semble cependant qu'on pourrait fort bien négocier la paix sans suspension d'armes. »

Bonstetten reprit : « J'y marche rondement (à la paix) ; avisez à vos affaires. » Enfin Roset, lui ayant demandé quelle serait la durée de la trêve, Bonstetten répondit sans détour : «Jusqu'à ce que la paix soit conclue. »

Les paroles prononcées par Bonstetten ne pouvaient laisser aiuuin doute sur ses réelles intentions ; il subissait l'ascendant de Charles Emmanuel et il se rendait à Berne pour plaider la cause de la paix à tout prix. Au surplus on lui prêtait des propos fort compromettants. Le 1" août on rapporte au Conseil ce cpii suit : « François de (jrilly a déclaré ce matin au S'^ de la Maisonneuve et

autres que le capitaine Bonstetten a outragé Messieurs, les appelant traîtres de Genève et tlisant qu'il n'y a prince au monde qu'il aimât mieux servir que le Duc ; il a ajouté : M. Roset pensait me tirer les vers du nez et voulait que je lui fisse part de mon mandat, mais il n'a rien su et ne saura rien. » Ces propos, qui dénotaient une si étrange hostilité, furent-ils réellement tenus ? Nous voudrions en douter, mais malheureusement ils sont d'accord avec tout ce que nous savons du rôle joué par Bonstetten. Au surplus, Manlich. passant à Lausanne, constata que les citadins parlaient mal de leurs Seigneurs et principalement de Bonstetten.

Le l*^"" aoùl le Premier Syndic fit au Conseil un exposé de la situation :

« Depuis le commencement de la guerre, dit-il, vous avez pu constater les fréquentes allées et venues de certains Seigneurs de Berne au quartiergénéral du Duc. (Hioi([ue nous n'ayons jamais pu savoir exactement ce qui se traitait, nous avons entendu dire qu'il s'agissait de pourparlers en vue de la paix; à deux reprises nos alliés ont accepté des trêves sans (aire aucune mention de Messieurs de Genève, mais Dieu nous a protégés, de telle

sorte que l'issue nous a été favorable. Nous voyons cependant (|ue les conférences continuent entre les Bernois et le Duc; en dernier lieu nous avons délégué des membres de ce (Conseil pour connaître les intentions des généraux bernois et pour leur déclarer que le Conseil de (îenève ne pouvait qu étre oll'ensé de se voir en tout laissé de côté ; n avons-nous pas quei(|ue droit de penser qu on veut faire bande à part et qu on se défie tle nous. N"est-il pas naturel que nous demandions de savoir un peu ce qui se passe ? L un des olUciers bernois a répondu que le Duc s est plaint de ce qu'on lui fait la guerre et il a déclaré (|u"il désire vivre en bonne paix et amitié avec la République de Berne. Par suite, le S"^ de Bonstetten a été envoyé en mission auprès de S. A. et il en est revenu avec une nouvelle proposition de trêve pour que les parties aient le temps de chercher les bases d'un arrangement amiable. Maintenant le S"" de Bonstetten est venu demander si Genève veut être comprise dans la trêve et si elle veut participer aux négociations. Il sollicite une prompte réponse, afin de pouvoir en informer S. A. »

Tel fut l'exposé du Premier Svndic. La situa-

tion était grave et le Conseil était appelé à se prononcer sans retard. Accepter une trêve était désastreux pour Genève, c'était donner un nouveau répit au Duc. Si la trêve n'était pas suivie d'un traité de paix, Genève [)erdaittout le bénéfice de la guerre. Et cependant la République était trop l'aible, ses moyens et ses ressources trop restreints, pour qu'elle osât s'isoler; elle ne pouvait « se disjoindre avec Messieurs de Berne, « comme dit le Registre du Conseil, car ils se pour- « ront accorder avec le Duc sans nous. » Visiblement le Conseil n'avait qu'une médiocre confiance dans les hommes qui commandaient 1 armée bernoise. Il comprenait que, s'il refusait l'armistice, les Bernois eu profiteraient pour traiter définitivement avec le Duc, peut-être au détriment de Genève. Tout en réservant l'approbation du Deux-Cents, le (Conseil décida d'accepter la suspension d'armes pour une durée indéterminée ; il devait être stij)ulé que pendant la trêve il ne se produii-ait aucun acte d'hostilité, aucune innovation ou entreprise quelconque. Ces stipulations semblent bien inutiles, car une trêve comporte le statu-quo absolu, mais le Conseil n'avait auc-une confiance

dans le Duc. Le Deux-Cents fut convoqué le incme jour à S'-Pierre pour discuter la décision du (Conseil Ordinaire ; il se rangea à l'opinion de ce dernier, niais il ne parait pas que ce lut sans opposition ; en efl'et le procès-verbal de la séance constate que la décision lui prise « par la plus grand'voix, » c'est-à-dire à la majorité. Il faut admettre qu'un certain nombre de membres du Deux-Cents se prononcèrent pour la lutte à outrance, en refusant la trêve demandée par les Bernois.

Le jour même oii les Conseils de Genève discutaient la (|ueslion de la trêve, le Roi de France Henri 111 succombait sous b^s coups d'un fanatique, Jacques Clément. La fin tragique du dernier des ^ alois allait ouvrir pour la France une ère nouvelle. Ce grave événement exerça, comme on va le voir, une inihience assez inattendue sur la guerre de Savoie. Le 5 août la nouvelle de la mort de Henri III était déjà parvenue à Genève ; elle ne parait pas avoir provoqué au sein du Conseil l'émotion à laquelle on aurait pu s'attendre ; les magistrats étaient trop absorbés par leurs inquiétudes quotidiennes pour

délonriier longtemps leurs pensées de la situation très grave dans laquelle se trouvait la République. Au surplus ils ignoraient que leur ami des mauvais jours, le roi de Navarre, allait hériter du trône.

Le 5 août Roset et Galialin se rendirent à Peillonnex auprès de l avoyer de Watteville et lui communiquèrent la nouvelle de la mort de Henri 111 ; puis ils entretinrent le général bernois des diverses questions relatives à la guerre ; ils commencèrent par lui recommander les habitants des villages de \'iuz et de Boëge qui s'étaient rendus au Syndic Varro : \Valteville promit de donner les ordres nécessaires pour que l armée bernoise respectât ces villages. .Aussitôt après l'entretien prit un autre caractère et tourna à l'aigre ; on en vint aux lécriminations. aux reproches. \\'atte\ ille se plaignit des gens de la ville qui se permettaient d'acheter du blé et du butin aux soldats bernois. Les députés genevois répliquèrent en reprochant aux soldais bernois d'avoir insulté et battu des Genevois. En présence de semblables discussions, il ei'it été diUicile de conserver des illusions: les Bernois, pour une raison ou pour une autre, cherchaient noise et préparaient une rupture. .\éau-

moins le Conseil voulut enlever aux généraux bernois tout prétexte de mécontentement ; le 6 août, dans la séance même ou Roset et Gallatin firent rapport, le Conseil ordonna que nul n'eût à aller acheter au camp aucun bulin, sous peine de confiscation et d'amende.

Bonstetten était parti, comme il l'avait annoncé, et le Conseil, qui le considérait à peu près comme un ennemi, délégua à Berne un de ses membres, Manlich, pour essayer de contrebalancer sou influence ; on choisit ^lanlich parce qu'il s'exprimait facilement en allemand Le député de Genève se mit en roule aussitôt et essaya de lutter de vitesse avec Bonstetten, mais il lui manqua des chevaux de relai et il arriva à Berne trois heures après son concurrent, qu'il rencontra au logis de l'Avoyer de Miiliiien. Il résulte du rapport de Manlich que Bonstetten mit tout en œuvre pour le contre-carrer. Néanmoins, Manlich obtint audience du Petit et du Grand Conseil de Berne et présenta les lettres du Deux-Cents de Ge-

' La famille Manlich était originaire d'Augsbourg. Jaques Manlich, dont il est question, fut premier syndic en 1597 et en 1601 ; il nniourut en 1602.

nève ; évidemment la grande majorité des magistrats bernois restait fidèle à la comboiirgeoisie ; la vieille loyauté bernoise ne comportait pas d altitude équivoque ; aussi la réponse des Conseils fut-elle franche, catégorique et rassurante :

(( Les Genevois, dirent-ils, ne doivent nullement supposer que nous ayons l'intention de les abandonner ou de conclure un traité à leur préjudice, mais, comme une journée a été proposée par le Duc, nous ne pouvons faire autrement que d'y envover des ambassadeurs, qui se trouveront à Bonneville dimanche prochain, soit le 10 août. Xos représentants auront pouvoir et mantlat de tout communiquer aux Conseils de Genève. »

Telle était la réponse officielle du gouvernement bernois. Comment expliquer que quelques jours après l'armée bernoise se relira, laissant les (ienevois se débattre seuls au milieu d'inextricables difficultés '.' Aucun traité ne fut conclu et la rclr.iile de l'aiinée bernoise ressembla à un désastre.

En attendant, les représentants de Berne et du Duc allaient se réunir à Fionneville et le Conseil

de Genève se demanda quelle ligne de conduite il devait suivre à Toccasion de cette conférence, qui devait décider de la paix ou de la continuation de la guerre. Le 8 août, le Conseil mit la question à Tordre du jour et fit appeler deux hommes dont il appréciait l'avis. Th. de Bèze et le jurisconsulte Colladon. Tous deux furent d'opinion que, la guerre étant commune aux deux républiques, Genève ne pouvait, ni ne devait s'isoler, mais qu'il ne fallait rien conclure au préjudice du Roi de France et sans son consentement. Selon toute ap[)arence, Th. de Bèze et Colladon commençaient à se défier des chefs bernois et ils tournaient leur espoir vers le lîoi de France, vers ce Henri IV, qui semblait devoir être le protecteur et le vengeur de la cause protestante. Le Conseil se conforma à l'avis de Th. de Bèze et décida de se faire représenter à la Journée de Bonneville.

Le dimanche 10 août les ambassadeurs bernois passèrent par Genève, se rendant à Bonneville ; ils déclai'èrent formellement que les représentants de Genève devaient prendre part à la conférence, mais il y avait une difliculté ; la conférence devait avoir lieu en Savoie et les Genevois n'avaient reçu

de Charles Emmanuel ni invitation, ni saiif-conduit ; or ils ne se souciaient nullement de se rendre à Bonneville sans sauf-conduit; c'était peut-être montrer une défiance excessive, car les députés de Genève étaient en quelque sorte sous la sauvegarde des Bernois qu'ils devaient accompagner, mais la confiance ne se commande pas, et le récent massacre de Ternier n'était pas fait pour l'inspirer. Les Bernois cherchèrent à lever la dilliculté en prometlantde demander le sauf-conduit. Le procèsverbal de la séance du Conseil porte, à la date du 10 août, que Bonstetlen a écrit pour réclamer le sauf-conduit et qu'il a envoyé le matin même un trompette au quartier général de Charles Emmanuel.

En attendant, le Conseil, pour témoigner de la sincérité de ses intentions, arrêta le texte des instructions destinées à ses mandataires et convoqua le Deux-Cents en séan("e extraordinaire pour le même jour après le sermon.

Dans son exposé le Premier Syndic rappela au Deux-Cents les décisions précédentes ; il avait été entendu à l'occasion des trêves conclues entre Messieurs de Borne et le Duc cpio Genève ne

devait en aucun cas se séparer de ses alliés; il fallait donc adhérer aux trêves proposées « encore « qu'il y eust bien à craindre de la fin de ces trêves. « d'autant que nous avons à faire à ung prince qui « ne tient compte de tenir sa f'oy. » Aujourd'hui, ajouta le Premier Syndic, des ambassadeurs sont arrivés de Berne et ils entendent que nos députés les accompagnent, mais le saulconduitqui leur a été envoyé ne fait aucune mention de nous. Les Bernois ont expédié un héraut pour obtenir un sauf-conduit. En attendant le Petit Conseil a désigné des députés et a préparé leurs instructions, que nous soumettons à votre approbation. »

En terminant le Premier Syndic donna lecture des instructions qui furent aussitôt approuvées par le Deux-Cents.

Si les Genevois se défiaient du Duc, ils avaient pour cela de sérieux motifs ; les Bernois avaient demandé un sauf-conduit pour leurs alliés; saiton quelle l'ut la réponse de Charles-Emmanuel ? Le 10 août au malin ^1. de Villarzel, grand maître de Savoie, prévint les Bernois qu'ils étaient attendus j)ar le Duc et que pour le sauf-conduit des députés

genevois, le Duc se réservait « d'y adviser» après leur arrivée.

Les Bernois auraient dù, ce semble, ajourner leur départ pour Bonneville et réclamer de plus fort le sauf-conduit pour leurs alliés de Genève; ils n'en firent rien et (piittèrent la ville dans la matinée du dimanche sans même avertir le Conseil.

Le Conseil se trouvait dans un embarras facile à comprendre. Il lui importait que Genève fût représentée à la conférence, mais le souci de sa dignité lui défendait d'envoyer des députés sans avoir reçu un sauf-conduit régulier; il fallait en outre envisager la question de sécurité. Michel Roset avait en mains des lettres dans lesquelles le Duc invitait le baron d'Hermance à se saisir de lui et à le faire conduire à la forteresse de Miolan ; d'autre part deux Genevois, (|ui avaient été prisonniers de l'ennemi, avaient également averti Roset de se tenir sur ses gardes, car on le guettait. Si Roset se ren<l;iit à Bonneville sans sauf-conduit, il se mettait à la discrétion d'un prince dénué de scrupule.

Après examen le Conseil reconnut qu'il ne pou-

vait envoyer des députés sans sauf-conduit et il décida de déléguer Manlich auprès des Ambassadeurs de Berne pour leur notifier qu'il n'aurait fait aucune difliculté d'envoyer ties représentants à la conférence, s il avait reçu un sauf-conduit : n en ayant pas reçu, il demandait des otages pour garanlir la sûreté des députés genevois.

Comme on pouvait s'y attendre, le Duc de Savoie n'envoya ni sauf-conduit, ni otages; il entrait naturellement dans ses calculs d'isoler Genève, de traiter séparément avec les Bernois, et ceux-ci eurent la faiblesse d'accepter une négociation dans des conditions qui ressemblaient à une trahison

Les Bernois se rendirent à Bonneville: ils furent sans doute circonvenus, séduits par les courtisans de Charles Emmanuel, qui ne poursuivait f[iriin but. se débarrasser des Bernois par de promptes concessions, afin de pouvoir plus facilement venir à bout de Genève. Evidemment Charles Emmanuel réussit : la suile le prouva. Nous ne savons pas exactement ce qui se passa

' Détail significatif : A. Tillier et L. d'l-".rlach refusèrent de représenter la République de Berne dans de semblables conférences. Jean de Mli.ler. to. XII. p. 269. note.

aux conlerences de Bonneville. Sans doute il fut convenu que l'armée bernoise se retirerait du Faucigny et qu'eu revanche le Duc s'abstiendrait d'attaquer le Chablais, qui était occupé par les Bernois. Lorsque les ambassadeurs revinrent de Bonneville, ils jugèrent nécessaire de faire une communication quelconque au Conseil de Genève; ils lui firent savoir qu'ils n'avaient rien conclu, qu'ils auraient voulu écrire au Conseil, mais qu'ils n'en avaient pas eu le loisir, qu'au surplus ils n'avaient pas voulu rompre avec le Duc et que la trêve était prorogée jusqu'au lundi suivant, soit le 18 août ; ils ajoutèrent que Genève était comprise dans la trêve et (|ue dans l'intervalle ils demanderaient à Berne des instructions définitives.

Cette communication, conçue en termes vagues, laissait prévoir ce ([ui allait se passer. C'était la retraite ou |)li;tôt la déroute. Le lô août le gouverneur de Bonne, Aubert, annonce au Conseil qu'un oUicier bernois, beau-frère de l'Avoyei-, a été cassé pour s'être prononcé trop vivement contre les trêves et pour avoir critiqué la manière dont la guerre était conduite; cet oUicier demandait de |)asser au service de Genève ;

priulemnient le Conseil refusa l'offre, craig^nant d indisposer les Bernois ^

Nous venons de voir que l étal-major bernois avait renouvelé avec le Duc une trêve qui devait expirer le lundi IS août; celle trêve n'avait d'autre but que de donner aux troupes jjernoises le temps nécessaire pour se retirer. Cela est si vrai cjue le 16 août, deux jours avant l'expiration de la trêve, « le général et recteurs » de l'armée bernoise avertirent charitablement le Conseil que le Duc se prê[)arail à venir camper avec toute son armée et douze canons devant le pont de Boringe. Les Bernois donnaient cet avis, afin ((ue le Conseil prît des mesures de défense du côté de Boringe et de Bonne. Dans la même séance du Conseil, Roset

' Dans la même lettre où il soumet la proposition de l'officier bernois, Aubert se plaint du capitaine genevois Pierre Baudichon, qui se comporte fort mal et se livre à de « grandes extorsions » à l'égard des paysans. Le Conseil, très mécontent, s'en prit au père de Baudichon ; il invita le S"" de la Maisonneuve à tenir la main « à ce que son fils ne se licencie ainsi au mal, aullrement qu'on sera contrainct de luy mettre la main sus et néaulmoins que le S"" Aubert informe sus ses malversations. » \Reg. Cons. de Genève, séance du 1.5 aoùt.l Xous avons plus d une fois rencontré dans nos recherches le nom de ce Baudichon. sign:ilé comme un intrépide pillard ; c était un incorrigible.

rapporta <|ue le lendemain l'armée bernoise devait décamper et que les généi-aiix bernois n'entendaient laisser des troupes (|ue pour la garde des deux bailliages (Thonon et Gex). 11 ajouta que Bonstetten lui avait assuré que le Due avait iô, 000 hommes* sous ses ordres.

En présence de la retraite imminente des Bernois, la situation devenait des plus graves et le Conseil décida de se réunir le mènie jour, « après souper » et d'écrire sur le champ aux Bernois pour chercher à empêcher une retraite qui équivalait à une défaite. Dans la séance de relevée le Conseil approuva le texte de la lettre destinée aux généraux bernois; cel le-ci avait été sans doute préparée par Michel Roset ; elle était fort habilement rédigée. Le Conseil priait les Bernois de ne pas se retirer et, en tout cas, d'assurer le pont de Boringe, pour éviter que l'ennemi ne pénétrât dans le Chablais et n'attaquât ensuite le pays de \ au(l. Le Conseil cherchait à montrer aux Bernois qu'ils allaient conipromellrc leur récente con-

' Nous soiiinies assez disj)osé à croire que Boiislellen exagérait à dessein les forres ducales, afin de ])allier les loris des généraux IxTuois.

qiiêle du Chablais et peut-être exposer au danger le pays de ^'aud lui-même. Mais c'était peine perdue. Les chefs de l'armée bernoise n'en étaient plus à se demander si la retraite était dangereuse ou simplement humiliante pour leur drapeau; ils étaient en proie à une sorte d'afloUement !

Les Ambassadeurs de Berne étaient revenus de Bonneville el dès le 16 août au soir des délégués du Conseil de Genève se rencontrèrent avec eux. Lamentable entretien ! Les Genevois renouvelèrent la demande que l'armée bernoise couvrît le pont de Boriiige ; les Bernois s'excusèrent, alléguant qu'ils ne pouvaient plus retenir leurs paysans ni pour or, ni pour argent' leurs soldats déclaraient, disaient-ils, qu'ils n'étaient pas tenus de faire la guerre au Duc de Savoie. A l'ouïe de semblables paroles, les Genevois ne purent sans doute dissimuler leur stupeur, car le conseiller Tillier s'empressa d'ajouter qu'il y avait beaucoup île malades dans leur camp ; c'était une manière d'expliquer la volte face qui se préparait. Puis ce fut le tour d'un autre conseiller, Dachselhoflfer, de déclarer que les Bernois, malgré leur défection, ne songeaient nullement à faire la paix avec le Duc,

attendu qu il n'était pas possible de se fier à lui, ni de tenir compte de ses promesses.

Aux heures critiques le Conseil ne manquait jamais d'appeler auprès de lui Théodore de Bèze pour être éclairé de ses avis; l'illustre Réformateur accourut et le Registre du Conseil nous a conservé la substance des paroles qu'il prononça :

« J'appréhende, dit-il, les dangers qui peuvent surgir si les Bernois nous abandonnent, mais Dieu a montré sa faveur à notre égard et il continuera à la montrer. Après la retraite de la première armée il nous a secourus. Si nous avons confiance en Dieu, il nous protégera; alors même que nous serions réduits aux 300 guerriers de Gédéon, ils vaudraient autant que les 32,000. Dieu n a-t-il pas sauvé- les Eglises de France dans les plus grandes difficultés? Je ne puis admettre que les Bernois manquent de bonne volonté, mais Dieu les a aveuglés. Ils n'ont |)as eu le cœur de sommer Bonneville 1 Partant il n'y a pas de fond à faire sur eux, car le courage et le conseil leur font également défaut. Maintenant nous avons une autre espérance, c'est le Roi. Lors(|ue Messieurs de Genève conclurent le traité, le Roi était ennemi de cet

Etat; dès lors le Pape l'a engagé à exterminer Genève, mais Dieu l'a empêché. Aujourd'hui tout est changé; il v a en F'rance un roi de la religion, chrétien et affectionné. Je vous exhorte à tourner vos regards vers lui, à envoyer promptement un homme de confiance à l'Ambassadeur pour lui exposer notre situation. L'Ambassadeur jugera si c'est le service du Roi de laisser perdre Genève. 11 faut que l'Ambassadeur fasse entendre au Roi ce qui est la vérité et cju il écrive à M. de Tavannes, pour que ce dernier tente une diversion en Bresse, si c'est possible. Enfin, je suis d'avis de prier Messieurs de Zurich de convoquer une conférence des quatre villes évangéliques pour leur faire comprendre que Genève est la véritable clef du pays ; comme ceux de Zurich sont bien disposés pour nous, ils n'approuveront pas les étranges procédés des Bernois; au surplus, si Messieurs de Zurich veulent envover des troupes à notre secours, il faut qu'ils avancent le montant de la solde. Pour conclure je suis d avis qu'on exhorte le peuple à prier Dieu et à se repentir; qu'on réprime les abus et les scandales et qu'on maintienne strictement l'ordre et la justice. »

Le langage du Réformateur était empreint d'une confiance presque aveugle. C'était une grande force que de savoir. espérer, même dans les situations les plus difliciles ! Le Conseil suivit l'avis du Réformateur; il décida d'écrire à Henri IV, à son ambassadeur en Suisse et aux amis que Genève comptait auprès du Roi, pour leur demander secours. Abandonnée par les Bernois, Genève se voyait contrainte de tourner ses regards vers ce Henri IV dont l'étoile grandissait à l'horizon et sur lequel tous les Huguenots fondaient tant d'espérances.

Entre temps tout se préparait pour un inévitable désastre !

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