RETRAITE DES BERNOIS. — REDDITION DE BONNE ET MASSACRE DE LA GARNISON
AKMÉE de (Charles Emmanuel avait quitté son quartier-général de Bonneville ; le pont de Boringe avait été rétabli et Charles Emmanuel allait le franchir pour investir le fort de Bonne. Si les Bernois avaient voulu tenter un eftort pour s'opposer au passage de l'armée ducale, ils auraient réussi, mais il n'y avait plus à compter sur eux. Le 18 août, « les Recteurs » de l'armée bernoise écrivent au Conseil qu'ils ne « peuvent fournir gens » au pont de Boringe et émettent l'avis de faire des Iran-
chées et de barricader les abords du pont. Ils ajoutent, il est vrai, qu'ils veulent avancer plus près, afin de se rendre compte de quel côté l'ennemi a l'intention de se jeter « pour avec l'aide de Dieu lui faire résistance. » C'étaient là de bonnes paroles, mais nous ne tarderons pasà voir quels furent les effets. Le Conseil, se conformant aux indications des Bernois, invita sans retard le gouverneur de Bonne à faire des tranchées et à élever des barricades aux abords du pont de Boringe, mais à ce moment Au])ert n'était plus en situation d'exécuter ces ordres; Bonne allait être investie.
Sur ces entrefaites l'hostilité inexplicable de Bonstetlen se manifesta par des propos d'une gravité et d'une insolence extraordinaires. Le 18 août on rapporta au Conseil des informations prises contre Bonstetten ; il en résultait qu'il avait usé « de vilains propos contre la Seigneurie avec « maugréement du nom de Dieu et autres propos « indignes, lors(|u'il estoit ((uestion de refaire le « pont de Boringe après le passage des Ambas- « sadeurs tle Berne. » Les propos attribués à Bonstetten étaient exacts et le Conseil décida (pi'il s'en plaindrait à Berne en temps opportun.
Ce qui suffirait à prouver que Bonstetten n'avait pas la conscience tranquille, c'est qu'il alla luimême au devant des reprgches et qu'il chercha à s'excuser. Le même jour, le 18 août, Roset et Manlich, l'ayant rencontré sur la galerie de VEcii, le saluèrent, sans doute assez froidement ; Bonstetten les interpella, comme pouvait le faire un homme très échauffé :
« J'entends, dit-il, qu'on parle de moi et qu'on m'accuse. Je ne souffrirai pas d'être chargé et si on m'accuse, c'est à tort et voici, montrant son épée, qui me fera raison. Je veux dire tout ce qui s'est passé et je donne un démenti par la gorge à ceux qui me mettent en cause. »
Puis il se lança dans une longue apologie dont le Registre du Conseil ne nous a pas conservé la suhstance. Roset répondit à l'incartade de Bonstetten avec le calme et le sang-froid qui ne l'abandonnaient jamais : « Messieurs de Genève, dit-il, « ont toujours attendu de leurs très chers alliés « ce qui se doit en tout honneur et amitié et comme « vous êtes vous-même de nos alliés, nous en « avons attendu autant de vous ; maintenant vous « parlez d'épée ! Il semble que vous pourriez
« parler pliilôt en ami et allié, surtout dans une « ville où il faut procéder comme il appartient. » A ce moment l'explication" fut interrompue par l'arrivée de plusieurs Bernois qui conduisirent Roset et Manlich auprès des ambassadeurs de Graffenried et de Buren. Les deux Genevois montrèrent une fois de plus tout le danger de « reculer, » « le Duc, dirent-ils, prendra courage et emportera « S'-Joire, Bonne et tout ce que nous tenons; ce « sera à votre préjudice comme au nôtre. »
La réponse des Bernois fut lamentable : « 11 « faut que nous vous disions tout; nos sujets sont « si mécontents qu'on ne peut les retenir et ils « veulent s'en retourner. » Roset répartit avec son à propos habituel: « Ce sont les longueurs qui ont « tout gâté et qui gâtent tout; Messieurs de Ge- « nève, nos Supérieurs, ont fait leur possible pour « prévenir ces longueurs. » « Cela est passé, in- « terrompit Graffenried. »
« Sans doute, reprit Roset, niais il faut que le « passé nous serve de leçon. »
Les ambassadeurs bernois, Graffenried, Buren et autres, no pouvaient se dissimuler l'impression déploi"il)l(' (levaient produire leurs déclara-
lions ; ils essayèrent d en atténuer un peu la portée et conclurent en disant aux Genevois : qu on aille vite consulter au camp et prendre quelque bonne résolution. Quoiqu'il en soit, le même jour, le Syndic Varro et les conseillers Roset et Manlich quittèrent la ville pour aller tenter une dernière démarche auprès des généraux bernois qui étaient en pleine retraite et qui avaient établi leurs quartiers à Ville-la-Grand. En route, à Cornières, ils tirent la rencontre du colonel d'Erlach et se rendirent avec lui auprès de 1 Avover de Watteville. Ce dernier ne se pressa guère de les recevoir et cela se comprend aisément : il avait honte du rôle qu'il allait jouer. Il les fit attendre une heure. Suivant leurs instructions, les représentants de Genève lui exposèrent les dangers qui allaient surgir, si l'armée bernoise abandonnait la partie ; Boringe, Bonne. Thonon, Ripaille, Gex. le pays de Vaud lui-même, risquaient de tomber au pouvoir de 1 ennemi.
L Avover et les olliciers qui l'entouraient n'eurent recours à aucun faux-fuvant . ils répondirent : « Nos gens se retirent. Xous avons été contraints « de nous embarquer dans une guerre que vous
(f avez commencée ; on a fait aux Bernois et aux « Genevois beaucoup de promesses qui n'ont pas « été tenues. Aujourd'iuii nos gens sont dégoûtés 0 et malades. .Nous avons l'intention de réduire « notre armée à un simple corps de volontaires. »
Les Genevois insistèrent; ils annoncèrent que le Conseil se voyait dans la nécessité de ("aire reculer les troupes de Boringe sur Bonne, mais que cette dernière place ne pourrait résister, si l'ennemi venait l'attaquer par Boringe ; or ce passage était d'une grande importance pour les Bernois à cause du Chablais. Roset et Manlich conclurent par une pressante prière : « S'il survient quelque « danger en Bonne, en cas tle nécessité, veuillez « secourir notre garnison et à ces fins envoyez des « gens à Cranves. » Les oOiciers bernois répondirent qu'ils ne voulaient pas diviser leurs forces, et quant à Bonne ils dirent (jue, s'il survenait quelque chose, ils la secourraient. Nous ne tarderons pas à voir comment la promesse fut tenue.
L'entretien se prolongea (juelcjues instants et les olliciers bernois montrèrent un découragement vraiment déplorable: «Il est impossible, direntils, de faire la guerre à un prince aussi puissant;
il a une si forte cavalerie qiril est vraiment redoutable. Jamais nous n'avons été en peine comme à présent. » Les deux Genevois se bornèrent à répondre : « Si vous aviez poursuivi l'ennemi jusqu'à Bonneville, il se serait rendu. » Roset et Manlich avaient raison. Par leurs atermoiements, leur irrésolution, peut-être calculée, les généraux bernois avaient tout perdu; au surplus, ils étaient ou paraissaient si abattus qu'ils ne répondaient rien, quand les deux Genevois leur demandaient conseil.
C'est le 19 août que Roset et Manlich firent rapport au Conseil sur leur mission. La situation de Genève semblait sinon désespérée, du moins très grave, et cependant on chercherait vainement dans le procès-verbal de la séance une trace quelcon(|ue des inquiétudes poignantes qui devaient agiter les magistrats. Le croirait-on, le Conseil trouve assez de liberté d'esprit pour statuer sur la requête de No. Michel Darlod qui demande qu'il lui soit accordé par exception cin(| tables pour ses noces, « attendu le bon nombre de parens de part et d'autre ; » le Conseil, vioilant observateur des Ordonnances somptuaires, ne lui en accorde que
trois. Puis c'est le ministre de Veyrier et Ternier qui demande quelque secours ; on lui alloue dix florins. Habitués à vivre au jour le jour, au milieu du danofer et des diflicultés incessantes, les Genevois du XVP siècle s'étaient fait une âme d'acier : ils accomplissaient leur modeste besogne journalière, insensibles au danger, comme à la crainte.
Dans cette mémorable séance du 19 août, le Conseil, se voyant abandonné par les Bernois, cherche au dehors aide et assistance. Roset informe qu'un agent franç ais, M. de la Motte-Sully, de passage à Genève, se rend à Soleure ; le Conseil le prie de signaler à l'Ambassadeur et si possible au Roi la nécessité pressante de secourir Genève, soit avec de l'argent, soit avec des troupes'. On décide également d'écrire sans retard à la reine
' Nous avons lieu de croire que le Conseil faisait fausse route en confiant une mission quelconque au S"" de la Motte ; en effet c'était le même personnage qui. au mois d'avril 1589, se rendait à Lucerne au nom de Mayenne et de la Ligue pour obtenir des cantons catholiques une levée de 6000 hommes, afin de maintenir la religion et de venger la mort du Duc de Guise (Voy. Inventaire des documents relatifs à l'histoire suisse, par Ed. Rotl, Berne 1882, p. 337|. Un agent de Mayenne n'était guère qualifié pour plaider la cause de Genève. Il est probable que Roset et le Conseil n avaient pas été e.xactement renseignés sur le c ompte de ce personnage.
Elisabeth, à son ministre \\'alsinghnm et an Palatin pour les mettre au c ourant de la situation critique clans laquelle se trouve Genève.
Dans la soirée du 19 août arrivent à Genève des dépèches d'Aubert, gouverneur de Bonne, annonçant que le trompette du Duc de Savoie s'est présenté pour sommer la place de se rendre, sous peine d ètre assiégée dès le lendemain. Aussitôt Tordre est donné de faire partir d'urgence trois compagnies de pied et une de cavalerie au secours de Bonne.
Le jeudi 21 août les nouvelles arrivent, saisissantes et douloureuses. Bonne est investie ; la petite garnison réclame un secours immédiat ; les capitaines avertissent que, s'ils ne sont pas secourus le lendemain, ils seront contraints de quitter la place : il leur faut à la fois des hommes, des vivres et des munitions.
Ces nouvelles étaient terrifiantes ! Comment secourir à temps la malheureuse garnison, comment percer la ligne de troupes qui enveloppait la place. Le Conseil ne pouvait se l'aire aucune illusion. Il se réunit en toute hàle et prit connaissance d'une lettre des olliciers bernois. Ils déclaraient
f|irils ne refusaient nullement d'envoyer des soldats en garnison à Bonne ou ailleurs « moyennant que leurs soldais de Berne y veuillent donner leur consentement. » Et ils ajoutaient qu'ils doutaient fort de pouvoir les entraîner, « priant de les tenir pour excusés. » Pour prouver leur bonne volonté, ils annonçaient qu'ils envovaient des cavaliers pour reconnaître ou découvrir l'ennemi, et si Messieurs de Genève envoyaient à Bonne des troupes de renfort, ils s'efi'orceraient par tous les moyens possibles de les faire accompagner d'un certain nombre de leurs soldats « en tant tolesfois cju'ils veuillent à ce consentir ^.>i Les olliciers en étaient réduits après une campagne victorieuse à demander à leurs soldats s'ils étaient disposés à obéir! C'était triste, mais nous avons quel(|ue motif de croii'e (|ue les généraux calomniaient leurs soldats: ce n'étaicMit pas les soldats (|ui refusaient de marcher, c'étaient les olliciers supérieurs qui faiblissaient l
Au sein du (Conseil, les avis furent partagés.
' .Suivant le l{('t;isl r(> <lii Conseil . ccUc leUi-c olail claléo du 11 aoùl. mais il doil y avoir <|U( l(|uo oi'ieur, car la loUrc n anrail pas luis dix jours |)Oui- venir du caiu]) bernois à (ionèvc.
Les uns proposèrent d'évacuer le fort de Bonne et d'y mettre le l'eu ; il était tro|) tard, puisque la place était investie. D'autres émirent l'idée étrange d'offrir aux Bernois une part dans la conc|uète ' ! Ces avis, sans doute isolés, ne méritaient pas même la discussion. Le Conseil prit la seule décision qu'il lui restait à prendre, c'était de chercher à secourir lui-même la malheureuse garnison de Bonne. Les compagnies d'infanterie et de cavalerie qui s'étaient mises en route la veille étaient revenues, ajoutant foi à un faux bruit, d'après lequel l'ennemi se serait retiré. Erreur fatale et inexplicable ! Qui sait si ces troupes n'obéirent pas à un sentiment de vive appréhension en présence d'un danger imminent ! Quoiqu'il en soit, le Conseil décida de les faire repartir, mais il ne pouvait se faire à l'idée que les Bernois resteraient des témoins inactifs et il envoya de nouveau Roset et Manlich pour prier les généraux bernois de prêter aide et assistance. A huit heures du soir Manlich vint annoncer que Messieurs de fierne
' « Aucuns seroient d'advis de quictei- la place et d'y nielU'c le feu el, à l'advis d'auUres. qui est de présenter à Berne part au pays. » (Beg. Cons. de Genève, 21 août 1589.)
promettaient « de donner bonne escorte aux nostres jnsques en Bonne. »
Le Conseil avait décidé d'envoyer toutes les compagnies disponibles au secours de la garnison tie Bonne, mais il paraît qu'il y avait des soldats récalcitrants et le 22 août le Conseil donna Tordre de rechercher ceux qui refusaient de marcher et de les punir. Chaque instant de retard aggravait la situation. Le même jour les S""" conseillers Augspurger et Wirthman se présentèrent de la part de l'Avoyer et des généraux bernois et firent une communication qui dut produire sur les magistrats genevois la plus douloureuse impression; voici, d'après le Registre du Conseil, la sul)stance des [)aroles (ju'ils prononcèrent :
« Nos Seigneurs nous ont envoyés auprès de vous pour vous présenter tout service possible et vous annoncer bien à regret qu'après avoir séjourné (juelques jours à Ville-la-Grand, leurs sujets ne veulent plus y demeurer, ni l'aire de service ; dès lors nos Seigneurs se sont décidés à les liceiuMeren bon ordre, en réservant 10 enseignes'
' Ces dix ciisiMgiies rormaiciil un cllcclir de 4000 Iioiiiincs. (Voy. lit'g f'ons. de (ieiiève, séance du niëiiie jour.)
pour la garde de Gex et de Thonon ; ils ont cherché néanmoins à retenir encore leiii's troupes, mais ils n'ont pu les l'aire passer outre ; ils ne peuvent se faire obéir, ce dont ils éprouvent un extrême regret; ils sont donc contraints de laisser les choses en bien tiisle état à cause des mauvaises dispositions de leurs soldats, dont le tiers s'est débandé et qui ne (ont plus leur devoir, comme ils l'ont montré à Escorens. Nous nous voyons forcés de vous annoncer ces pénibles nouvelles et de vous prier de laisser passer nos gens qui décamperont de bon matin, et afin qu'ils ne se ré|)andent pas dans les rues de la ville, nous avons pensé qu'ils devaient entrer et sortir par les mêmes portes ; autrement il pourrait se produire quel(|ues piques avec les bourgeois, ce qu'on pourrait éviter, si Messieurs de Genève le trouvent bon. D'autre part, comme nous avons de l'artillerie, nous avons reçu l'ordre de vous prier de la laisser en place jus(ju'à ce que Dieu nous donne le moyen d'apaiser ces différends ; en cas de nécessité elle pourra nous servir comme à vous. Quant aux dix enseignes, elles s'achemineront vers Gex et Thonon poui- la garde de ces deux baillia-
ges. Ce n'est pas sans un grand regret que nos Seigneurs nous chargent de vous annoncer ces fâcheuses nouvelles; ce (|u"ils l'ont, ils sont contraints de le faire, mais au surplus ils offrent de vous rendre service et de montrer qu'ils seront toujours bons alliés et confédérés. Nous ne devons pas omettre de vous dire cpie le capitaine Boisjoli est venu nous trouver et il nous a fait entendre de source certaine que le Duc a passé cette nuit le j)ont de Boringe avec 6 ou 700 chevaux et quelques milliers d'arquebusiers, en sorte que nos gens se sont retirés avec; toutes leurs munitions vers Monthoux ; tous les villages environnants sont occupés par l'ennemi et il l'audiait être en nombre pour forcer le passage. »
C'était à Michel Roset à répondre à ces lamentables déclarations ; il le fit avec calme, mais en termes sévères :
« A la requête du S'' lienedict d'Erlach, dit-il, les nôtres lui |)ortèrent secours au chàleau de Piei'i'e ; ils le firent à cause du serment que nous avons |)i"èté et nonobstant toutes les diflicidtés, et ce fut un grand bonheur, car Dieu bénit nos efforts. Aujourd'hui c'est nous cpii avons besoin d'èti'c
secourus ! Ne lerez-vous pas appel à vos volontaires pour venir à notre aide et éviter le mal et le déshonneur ? »
Le mot déshonneur esi au Registre il fut certainement prononcé par Michel Roset et en toute autre circonstance il eût provoqué une scène violente, mais, si le reproche était sanglant, il était mérité. Les deux députés bernois se contentèrent de ces simples mots : « S il vous plaît d'envoyer quelqu'un vers nos Seigneurs, l"aites-le. mais sans retard ; quant à nous, nous sommes prêts à faire ce que nous pourrons, mais nous n avons aucun mandat. »
Evidemment les deux députes ne cherchaient qu'à se dérober; le Conseil, voulant épuiser tous les moyens, se décida à mander de nouveau Roset et Manlich auprès des chels de l'armée bernoise pour tenter une démarche suprême. Les deux conseillers se rendirent au quartier-général et furent introduits auprès de l'Avoyer de Watteville, qui était en conférence avec; le syndic \'arro. Roset fut admirable de fermeté et d'énergie : «Nous venons.
* A la date du 22 août.
(iit-il, d'entendre le rapport de vos ambassadeurs, et nous nous sommes rendus auprès de vous pour ne pas être responsables du sang de nos frères. Réfléchissez et ronduisez-vous selon les alliances, comme Messieurs de Genève l'ont lait quand le S'' Bénédict d'Erlach les appela à son secours à La Cluse. Messieurs étaient aloi's en grande peine; ils avaient l'ennemi de deux côtés à la lois, au fort d'Arve et à Bonne, et ils n'avaient que peu de tioupes disponibles en ville. .Néanmoins, malgré tous les obstacles, ils se dirent qu'il l'allait respecter le serment de l'alliance et s'en remettre à la Providence de Dieu : si nous rappelons le ("ail, ce n est pas pour exprimer un reproche, niais aliii (|ue de votre côté vous pensiez a votre serment et que vous iniluisiez le coeur de vos sujets à agir envers nous, comme nous avons agi à votre endroit. N'ous savez ([ue même si nous étions bien loin, nous viendrions à votre secours! Nous vous conjurons au nom de Dieu de faire en sorte (|u'un grand malheur soit évité. (|u"il nous soit épargné à vous et à nous. »
Le langage de Rosel était fi-iste et sévère, presque dur; c'était l'honneur même des Bernois, leur
vieille réputation de vaillance et de loyauté, qui étaient en cause. L'Avoyer ne pouvait se dissimuler que les reproches étaient fondés; il répondit avec beaucoup de mesure, comme un homme qui est forcé de s'excuser: « Voici, dit-il, M. Varro qui pourra témoigner de notre bon vouloir. Nous avons assemblé nos capitaines, et ils ont lait ce qu'ils ont pu, mais nos hommes veulent parlir. Nous avions donné 600 hommes pour marcher au secours de Bonne, mais vos propres officiers ont reconnu qu'il est impossible de rien tenter avec un si petit nombre d'hommes. L'ennemi est lort ; il a plus de 600 chevaux. »
C'étaient la de pileuses raisons et les deux Genevois ne se laissèrent ni déconcerter, ni convaincre. Une fois de plus, ils conjurèrent l'Avoyer de réfléchir, « afin (|ue le dommage ne retombât pas sur les Bernois. Réunissez, dirent-ils, ceux de vos soldats qui sont de bonne volonté el de bon cœur, afin tie sauver sinon la place, du moins les hommes qui vous ont fidèlement servis. »
Jusqu'à ce moment l'Avoyer de Wallevi Ile s'était contenu, malgré la vivacité des reproches, mais les dernières paroles de Roset le firent sortir de son
calme ordinaire : « Vous me fâcheriez vraiment, s'érria-t-il, vous parlez comme s'il dépendait de nous de faire ce que vous demandez ! »
« Nous ne voulons pas vous irriter, reprit Michel Roset, mais la nécessité nous presse, le danger est imminent, il s'agit de la vie ou de la mort de 400 hommes que le Duc a menacé de [faire pendre ! »
A ces mots qui étaient l'expression d'une réalité navrante, l Avoyer changea de ton, se radoucit ; il eut comme un remords, le sentiment du triste rôle auquel se condamnait l'armée bernoise :
« Eh bien, dit-il, prenez nos gens. J'irai moimême. Si du moins nous pouvions les assembler de nouveau, mais comment iaire ? Ils s'en sont allés et vos barquiers les font traverser par le lac. »
Roset, toujours inébranlable, répartit : « Il faudrait forcer le passage, car l ennemi ne tiendra pas. » — « Nous voudrions être morts, dit l'Avoyer avec l'accent du désespoir, mais nous ne pouvons retenir nos troupes; elles ne nous écoutent pas; quand nous parlons aux soldats, ils nous répondent qu'ils ne peuvent lutter un contre cinquante.
Quoi qu'il en soit, nous ferons ce que nous pourrons. Laissez-nous votre cavalerie. »
Nous venons de rapporter, aussi fidèlement que possible, l'entretien si émouvant, si dramatique, de Michel Rosel avec TAvoyer de Watteville. Comme on l'a vu, l'Avoyer rejetait toute la i'aute sur l'indiscipline et le désordre qui régnaient parmi les soldats bernois ; il les accusait formellement de refuser le combat. Etait-ce absolument exact ? L'Avoyer et ses principaux officiers n'avaientils rien à se reprocher eux-mêmes ? N'étaient-ils pas enclins à calomnier leurs soldats pour couvrir leur coupable inertie, leur fatale indécision, et surtout pour excuser les trêves successives qui avaient complètement énervé les troupes ? Nous n'oserions trancher la question, mais, à la décharge des soldats bernois, nous devons rappeler les faits suivants : à la fin d'août on rapporte au Conseil de Genève que « le fils de Malva, venant de Strasbourg, dict avoir ouï, par les chemins, que les capitaines et soldats de Berne dient qu'on les a trahis. » Propos en l'air, dira-t-on, propos tenus par des soldats affolés qui s'efforcent d'excuser ainsi leur retraite ! Mais voici un fait qui est autrement
plus grave et plus concluant. Quelques jours après, a Berne même, un simple capitaine, Rodolphe Wyss, indigné de tout ce qu'il entendait, accusa formellement TAvoyer de Walteville elle Colonel d'Erlach d'avoir trahi l'armée, déclarant qu'ils no devaient pas chercher à rejeter la faute sur les soldats « qui estoient de bonne volonté ; » il ajoutait que ("'étaient les trêves qui étaient la cause de tout le mal. Les patriciens bernois firent appeler le capitaine devant le Conseil des Deux-Cents pour le forcer à se rétracter, mais ils avaient affaire à un soldat honnête, courageux et tenace, qui, bien loin de se rétracter, accentua ses accusations, et finalement le Conseil se divisa, les uns prenant parti pour TAvoyer, les autres pour le capitaine Wyss. Finalement, ce fut le capitaine qui triompha ; ses ennemis voulaient le faire emprisonner et tout au contraire, on lui donna une compagnie de quatrecents hommes.
Nous avons anticipé sur les événements, car il importait de contrôler les accusations dirigées par l'Avoyer de Watteville contre ses troupes ; nous devons reprendre noire narration au point où nous l'avons laissée.
L'Avoyer de ^Vatteville avait en dernier lieu promis aux Genevois de faire ce qu'il pouvait pour aider à dégager la place de Bonne ; en réalité il ne fil rien pour soustraire la garnison de Bonne à la colère et à la vengeance du Duc de Savoie. N'estil pas probable qu aux conférences de Bonneville il s'était engagé à abandonner la partie.
Le 21 août, vers 5 heures du soir, la cavalerie genevoise, avec trois compagnies d'infanterie, avait quitté Genève pour tenter par un effort désespéré de secourir la garnison de Bonne ; les troupes campèrent le même jour autour de Monthoux : le lendemain elles poussèrent jusqu'à la Bergue, mais elles reconnurent a\ec angoisse qu'elles étaient en trop petit nombre pour avoir la moindre chance de débloquer le l'oi t de Bonne, cerné de tous côtés. Il n'y avait rien à tenter, puisque les Bernois, campés à Ville-la-Grand et aux environs, refusaient de marcher.
Sur ces entrefaites le Duc avait commencé le siège de Bonne. Les Savoyards tirèrent sans désemparer deux cents coups de canon sur le fort, qui. même s'il avait été défendu par une imposante garnison, ne pouvait résister à un siège en règle.
Le 22 août, jour néfaste, sur les 2 à 3 heures, la petite garnison de Bonne, ne recevant aucun secours et reconnaissant l'inutilité complète de la résistance, se décida à capituler; il lut stipulé que les assiégés auraient la vie sau ve et sortiraient, les capitaines à cheval et avec leurs armes, les soldats avec l'épée et la dague. C'était une capitulation honorable qui fui signée. Il y avait là 373 braves soldats commandés par le capitaine Aubert, dont les lettres reflètent le patriotisme et l'abnégation. Se fiant aux engagements pris, la petite garnison sortit du fort; aussitôt les malheureux soldats furent désarmés par la cavalerie et les lanciers de Savoie, puis massacrés sans pitié. C'était un forfait exécrable, où la perfidie égalait la cruauté. Aussi les historiens qui ont voulu défendre Charles Emmanuel ont-ils cherché, sinon à excuser, du moins à expliquer ce massacre. Voici ce qui s'était passé : tandis (|ue les Genevois quittaient la place, les ennemis pénétraient en grand ruimhre dans lo maison où logeait le gouverneur Aubert ; ils se rendirent à la cave pour se rafraîchir et l'un d'eux, portant une mèche allumée, laissa tomber du l'en sur (juatre ou
cinq quintaux de poudre qui s'v trouvaient. La poudre fit explosion, plusieurs Savoyards furent tués, d'autres blessés, en particulier le comte de St-Trivier qui fut lin peu brûlé au visage. On avait un prétexte; on sejeta surles Genevois qui étaient déjà sortis du fort et qui par suite ne pouvaient être responsables de l'accident; on les massacra sans pitié. Ce fut, dit-on, le comte de St-Trivier qui, dans sa colère, fit passer au fil de l'épée tant de pauvres gens, absolument innocents. Pour être impartial, nous devons ajouter que cet acte odieux s'accomplit à l'insu du comte Martinengo, chef de l'armée savoyarde, qui sauva quelques Genevois.
Evidemment le massacre de plus de .350 hommes désarmés est un de ces forfaits qu'un historien, même hostile à Genève, éprouve quelque peine à excuser. Dans son savant mémoire sur Genève, Berne et Charles Emmanuel 1, M. Camille Manfroni cherche à mettre les torts du côté des Genevois ; il insinue (|u'il y eut un véritable coup monté pour faire sauter les Piémonlais et Savoyards; c'est là une insinuation que nous ne saurions admettre un seul instant; on ne ternit pas sans preuve la mémoire d'une poignée de braves
gens lâchement massacrés. Les Genevois de cette époque ne faisaient pas la guerre de la sorte, mais dans le domaine de l'histoire les arguments de sentiment ne sont pas toujours appréciés ; nous préferons trancher la question par le simple bon sens. A qui fera-t-on croire qu'une petitegarnison, qui venait d'obtenir une capitulation honorable, ait eu la folie de faire sauter quelques ennemis au moment où elle sortait de la place. Avec un prince aussi miséricordieux que Charles Emmanuel on pouvait compter sur un châtiment immédiat et du reste absolument motivé ! Non. la seule version vraisemblable est celle (jue nous avons rapportée ; des soldats de l'armée ducale, pressés de se désaltérer, pénétrèrent avec une mèche allumée dans une cave où se trouvaient des sacs de poudre ; ce sont eux (|ui par imprudence déterminèrent une explosion fatale. Pour quelques hommes victimes d'un accident on massacra sans pitié plus de trois cents soldats innocents. Ce fut un crime et l'histoire impartiale ne |)erniettra pas qu on cherche à entacher la mémoire de ceux qui furent des victimes et no!i des traîtres. Au surplus le massacre de Bonne n était (|u"une suite, un com-
plément de celui de Ternier ! Il y avait même un léger progrès ; à Ternier on avait tué sans pitié quelques t'uvards qui avaient été faits prisonniers après le massacre : à Bonne le Comte Martinengo se montra plus humain et réussit à sauver quelques soldats
La perte de Bonne était pour les Genevois un désastre d'une portée incalculable : non seulement la République avait à déplorer la mort de plus de 300 soldats d une valeur éprouvée, mais les suites de l'événement pouvaient être des plus graves. L'armée bernoise n'existait plus et le Duc n'était plus arrêté par aucun obstacle dans sa marche; il lui suffisait de quelques heures pour être aux portes de la ville, où devaient régner la consternation et la terreur.
' Le Duc ne pouvait motiver le massacre de Bonne qu'en feignant une grande irritation ; il dit au trompette Guillaume Julliard, de Genève, n qu'il aymeroit mieux avoir perdu 1000 hommes que ceux qui sont demeurés au feu de Bonne » et il ajouta que les Genevois qui avaient été massacrés étaient au nombre de 334. Le comte Martinengo fit preuve de sentiments plus humains, plus généreux; au même Julliard, qui lui apportait des lettres du Conseil en faveur des prisonniers, il répondit de suite qu ils seraient rendus, sauf trois ou quatre. \Reg. Cons. de Genève, séance du 26 aoùt.i
La reddition de Bonne et le massacre avaient eu lieu dans l'après-midi du 22 août ; la fatale nouvelle parvint sans doute à Genève dans la nuit et le lendemain, le 23, le Conseil se réunit. Nous nous reprocherions de ne pas mettre sous les yeux du lecteur le texte du procès-verbal de cette mémorable séance ; dans les lignes que nous allons citer on chercherait vainement la trace d'un sentiment d'angoisse ou d'appréhension ; les faits se résument en quelques mots d'une simplicité et d'une concision lapidaires, mais empreints d'une austère et saisissante grandeur :
« Le jour d'hyer sus les 2 à 3 heures Bonne fust prise par l'ennemy, s'estans les nostres qui estoient environ trois cents et septante troys (') rendus par composition, assavoirqu'ils sortiroient la vie sauve, les capitaines à cheval et avec leurs armes et les soldais l'espée et la dague, et comme ils vouloient sortir, on les désarma cl tua, assavoir la cavalerie et les lanciers de Savoye, tellement (|u'il en est fort peu eschappé, entre aultres le capitaine Henry est eschappé blecé, avec queUpies autres soldats.
* Ces mois ont éto ajoutés par correction cl surcharge.
« Ce jourd'hiiy de matin sont passées trente neuf enseignes de l'armée de Berne, venant du Foucigny, retournans en leurs maisons. »
C'est tout; ni un regret, ni un reproche, mais quelle amère leçon dans ce rapprochement des deux faits ; le 22, prise de Bonne, le 23 au matin trente-neuf enseignes bernoises, c'est-à-dire environ 10 à 12,000 hommes, défilant dans les rues de Genève pour regagner paisiblement leurs foyers ! Ce que le Registre du Conseil ne dit pas, ce sont les relations contemporaines qui nous l'apprennent : les 39enseignes traversèrentles rues de Genève la mèche éteinte, au milieu des reproches et des injures des bourgeois «qui disaient que les Bernois « s'étaient montrés lâches et traîtres envers leurs « combourgeois et les avaient vendus dans la confé- « rence qu'ils eurent avec l'ennemi à Bonneville « sans que ceux de Genève y fussent appelés. ' »
La prise de Bonne et la retraite des Bernois laissaient libre carrière au Duc de Savoie, et on pouvait s'attendre d'un jour à l'autre à le voir pa-
' Relation de Du Perril, p. 49. L'irritation et la douleur de Du Perril se comprenaient ; il avait perdu au massacre de Bonne son beau-frère Jean Aubert, son flls aîné Jean Du Perril et Pierre, son fils puîné, avait été fait prisonnier.
raître devant les remparts de Genève. Le Conseil considérait le danger comme imminent et dans la lugubre séance du 23 août il conserva assez de sang-froid et de liberté d'esprit pour s'occuper du petit fort de Champel qui était particulièrement exposé aux attaques de l'ennemi. On décida de prendre l'avis des capitaines; ceux-ci reconnurent que, s'il venait à être surpris, ce serait fort nuisible au fort d'Arve. En présence de cet avis des hommes du métier, le Conseil n'hésita pas et il décida que le fortin de Champel serait démoli.
Au moment où la situation semblait si sombre, où Genève, abandonnée par ses alliés, se trouvait seule à lutter contre des forces considérables, une soudaine éclaircie vint rendre aux Genevois quel- (|ue espérance. Le 25 août, trois jours à peine après le désastre, un huguenot de marque demanda audience au Conseil, c'était le S' de la ^^iolettc, un vieil ami de Heni i I \' et en même temps un ami de Genève ; il arrivait de la Cour de France avec des nouvelles réconfortantes ; il annonçait l'avènement de Henri IV, acce[)té par les chefs de l'armée ; Sancy, (|ue le Roi envoyait en mission en Allemagne, offrait de mander à Genève (5 ou 700
reilres et 1200 lansquenets ; en même temps M. de La Trémouille ofTrait de son côté de se rendre à Genève à ses Irais avec 300 cuirasses et 1200 arquebusiers. La proposition de La Trémouille n'était pas un simple message verbal ; elle était consignée dans une dépèche dont s'était chargé le S"" de la Violette. Ajoutons (|ue reitres et lansquenets devaient être à la solde du Roi pendant quatre mois Evidemment l ien ne pouvait remplacer les trenteneuf enseignes de Berne (|ui venaient de quitter Genève, mais le (Conseil devait se hâter de proliter des otîVes ((ui lui venaient de France ; c'est ce c|u"il fit ; il décida séance tenante de mander en poste M. de Normandie vers Sancy pour le prier de hâter l'envoi des secours.
Certes, l'arrivée de M. de la Violette, les offres qu'il apportait étaient des encouragements pour les Genevois, mais le même jour on annonça au Conseil une nouvelle plus importante et plus réjouissante. Le S"^ de Lurbigny. officier huguenot d iin mérite reconnu, venait d'arriver à Genève, envoyé
* Le S'de lit Violette iipporlait une autre preuve des dispositions amicales de Henri IV ; le Roi venait de ratifler le contrat passé par Sancy avec le Conseil de Genève.
par le Roi et il demandait quel poste on désirait lui confier. Lurbigny était un soldat de profession qui pouvait rendre les plus grands services ; le Syndic Varro, qui n'avait accepté que par dévouement de commander la petite armée genevoise, annonça aussitôt son intention de se retirer, et le commandement iïit confié le même jour à Lurbigny.
Après s'être emparé de Bonne, le Duc de Savoie n'avait plus qu'à poursuivre sa marche victorieuse. Le 24 août il campait à Vandœuvres. Les Bernois s'étaient peut-être imaginés qu'il n'inquiéterait pas le Ghablais ; ils furent bientôt désabusés. Charles Emmanuel se dirie-ea sur Thonon et le 25 août il reprit cette ville, sans rencontrer aucune résistance ; il n'eut pas besoin de faire sommer la garnison bernoise : celle-ci avait abandonné la place, dès qu'elle avait appris que le Duc approchait.