NÉGOCIATIONS DES BERNOIS
Î^^V HARLES Emmanuel ne s'attarda pas à Thonon : dès le 30 août, un prisonnier qui s'était échappé des mains de l'ennemi, informe le Conseil que l'armée ducale traverse TArve à Etrembières, se dirigeant sur La Cluse ou sur le fort : plusieurs paysans confirment ce rapport et le Conseil, oubliant ses griefs contre les Bernois, décide d'avertir du danger le colonel de Diesbach. qui commandait au pays de Gex. Comme le remarque un contemporain, les Gene-
vois rendirent le bien pour le mal ; ils agirent avec une correction à laquelle les Bernois se plurent à rendre hommage. Le ColonelJean-Jacques de Diesbach qui commandait au pays de Gex était hors d'état de résister aux forces considérables dont disposait Charles-Emmanuel ; s'il ne se retirait pas, il risquait d'être écrasé par le nombre. Dans sa détresse, il eut le courage, une semaine après le massacre de Bonne, de demander du secours à Genève pour défendre le Rhône jusqu'à Chancy, et le Conseil décida le 1"'' septembre de lui envoyer sur le champ le secours demandé, une compagnie d'argoulets, conduite par le capitaine Claude, et une compagnie d'infanterie, sous les ordres du capitaine Adenot ; le lendemain, une autre compagnie, celle du capitaine Guignet, alla rejoindre les deux autres. Non content de cela, le Conseil, répondant à une requête de Diesbach, lui envoya l'ingénieur de la ville, Nicolas Bogueret, pour achever les travaux de défense vers La Cluse.
Dans la nuit du 31 août, MM. de Diesbach et Wyss firent une reconnaissance du côté de Chancy et virent arriver de nombreuses troupes de cavalerie ennemie ; aussitôt ils prévinrent le capitaine
Morron et M. de Diesbach se rendit en toute hâte à Versoix pour faire avancer les trois compagnies qui s'y trouvaient ; une de ces compagnies était commandée par le frère de M. de Diesbach, une autre par un d Erlach et la troisième par M. Wyss lui-même. Tandis que la compagnie d'Erlach s'établissait à Versoix, les deux autres s'avançaient jusqu'à Chalex pour attendre les événements.
En revenant de Versoix, M. de Diesbach passa par Genève et demanda audience au Conseil ; il était accompagné du capitaine Wyss. Après ce qui s'était passé à Bonne, après la retraite plus que précipitée des Bernois, l'entrevue ne pouvait être que froide et réservée. Les ofliciers bernois ne pouvaient oublier la différence des procédés ; lorsque Genève demandait du secours pour sauver la garnison de Bonne, l'Avoyer de Watteville battait en retraite; lorsque M. de Diesbach avait demandé du renfort au pays de Gex, le Conseil l'avait accordé sans délai et sans hésitation. Devant le Conseil les deux officiers bernois firent de grandes démonstrations de reconnaissance ; ils remercièrent non seulement avec effusion, mais avec une nuance d'humilité : « Ils n'ont
voulu faillir, dirent-ils, de venir baiser les mains à Messieurs et les remercier de la bonne volonté que Messieurs ont tesmoigné envers leurs Seigneurs de Berne et les en ont advertispar lettres, priant de vouloir continuer en icelle. »
Les officiers bernois n'étaient pas simplement animés du désir de remercier le Conseil; ils venaient aussi en solliciteurs ; ils avouèrent que l'effectif de leurs compagnies était incomplet; or il importait que le Rhône fût bien gardé, surtout Cbancy à cause du pont; ils venaient donc supplier le Conseil de leur accorder quelque cavalerie. En leur nom et au nom de leurs frères d'armes, les deux officiers offraient au Conseil leurs services et ils ajoutaient ces mots qui, après la désastreuse retraite de Watteville et de son armée, étaient vraiment de trop : « Puisque c'est un mesme faict et une mesme cause, il fault que facions un mesme corps ». N'était-il pas presque choquant déparier de cause commune. Le Conseil eut le bon esprit de ne faire aucune allusion à ce qui venait de se passer ; il décida simplement d'accorder le secours demandé.
La suite prouva que ce secours venait à point ;
en effet, dans la nuit du 3 septembre, le Conseil reçut une dépêche de Messieurs de Diesbach. l'un colonel, l'autre capitaine des troupes bernoises, remerciant du nouveau service rendu. Les deux compagnies d'infanterie Adenot et Guignet et la compagnie de cavalerie étaient arrivées à temps pour soutenir le choc de l ennemi : l'engagement avait duré près de trois heures. Les olliciers bernois ajoutaient qu'ils craignaient d'être attaqués de nouveau le matin même et ils priaient instamment le Conseil de leur envoyer un nouveau ren- Ibit, des munitions et des vivres. Le Conseil, agissant en fidèle allié, fit partir le soir même pour le pays de Gex la compagnie d'infanterie du capitaine Jaques et une compagnie de cavalerie sous les ordres du capitaine Mangin. MM. de Diesbach ne pouvaient pas se plaindre des Genevois qui. suivant le jugement sévère d un vieux chroniqueur, rendaient le bien pour le mal : malheureusement tous les efforts du Conseil devaient rester inutiles. Genève faisait de son mieux pour aider les Bernois à conserver le pays de Gex. et c'étaient les Bernois eux-mêmes qui allaient tout compromettre. En autres termes, une nouvelle trahison se préparait.
Entre temps que se passait-il à Berne ?
C'est le S' de la Violette, l'agent de Henri IV, qui nous l'apprend
« Messieurs de Berne, disait l'agent de Henri IV, sont irrités contre Genève et rejettent sur le Conseil toute la responsabilité, toute la faute. Us sont très irrités de ce qu'on a osé les appeler traîtres ; ils voulaient se déclarer les ennemis de Genève ; l'Avoyer de Mulinen lui-même se rangeait à cet avis. En un mot ils semblaient décidés à traiter avec le Duc et à laisser de côté Genève et le Roi. Heureusement l'Ambassadeur de France est intervenu à temps, et grâce à ses diligentes démarches, le malheur a été conjuré, le traité avec le Duc ajourné et les Bernois, d'assez mauvaise grâce, ont consenti à « se rejoindre », à renouer, avec le Roi et avec Genève. L'Ambassadeur a tout fait pour enlever aux patriciens bernois la mauvaise opinion qu'ils ont conçue du Roi de France; il a réussi à leur persuader d'envoyer une ambassade auprès de Henri IV. »
Le S"" de la Violette rapportait en outre que
' \jK Registre du Conseil, à l;i date du 3 septembre, coiilienl le résumé des inrurmatioiis fournies par le S' de la Violelle.
Rodolphe Wyss avait formellement accusé TAvoyer (le Watteville et le Colonel d'Erlach d'avoir trahi et d'avoir faussement rejeté la faute sur les soldats bernois « qui étaient de bonne volonté » et qui avaient été démoralisés par les trêves. Les « grands de Berne, » très irrités du langage tenu par Wyss, l'avaient fait comparaître devant le Deux Cents, pour qu'il eût à se rétracter; mais, loin de le faire, le capitaine les avait chargés davantage, de telle sorte que les magistrats bernois étaient divisés et s'attaquaient les uns les autres. Quant au capitaine Wyss, dont on avait juré la perte, on lui avait ménagé un succès et on lui avait donné une compagnie de 400 hommes Enfin, comme conclusion, l'Ambassadeur du Roi exhortait Messieurs de Genève à se maintenir unis avec les Ber-
* Ce capitaine Wyss paraît avoir été un homme très résolu et entreprenant. Le 8 septembre, il se présenta devant le Conseil de Genève pour lui annoncer que de concert avec le bailli bernois de Lausanne, il projetait de faire irruption « en la Vaux d'Aux », dans la vallée de St-Jean d'Aulps, avec 3000 arquebusiers ; il croyait qu'il serait facile de s'assurer du pays, attendu qu'il n'y avait pas plus de 300 hommes de garnison i\ Thonon et qu'à Evian il n'y avait aucune troupe. Il ne paraît pas que le projet si aventureux du capitaine Wyss ait obtenu même un commencement d'exécution.
nois, mais il déclarait que si ces derniers ne voulaient pas renouer avec Genève, il s'était assuré l'aide et le secours de Zurich, Bàle et SchafFhouse.
Les renseignements confidentiels fournis par le S'' de la Violette présentaient un vif intérêt; il en résultait que les hommes les plus influents du gouvernement bernois étaient très irrités contre Genève et qu'ils auraient rompu brusquement sans l'intervention de l'ambassadeur de Henri IV; M. de la Violette semblait convaincu que le danger était conjuré et que le gouvernement bernois était revenu à de meilleurs sentiments, mais il était optimiste et quelques jours après, le 7 septembre, un dimanche, le Conseil reçut des nouvelles beaucoup moins favorables. Le Seigneur de Bossey (sur Céligny , Léger Dufour, qui était un ami de Genève, révéla que Bonstetten arrivait de Berne pour traiter de la paix avec le Duc et pour restituer le bailliage de Gex. Mulinen avait déclaré que Messieurs de Berne avaient fait des frais considérables pour soutenir la guerre, que le Roi avait beaucoup promis et qu'il n'avait pas tenu, enfin ((u'il était impossible de garder le bailliage
de Gex. Messieurs de Berne étaient donc décidés à faire la paix et Mulinen ajoutait : le Duc de Savoie est dans l'intention de nous faire un présent tel que nous pourrons nous en contenter. Que signifiait cette conclusion énigmatique et quel pouvait bien être ce mystérieux présent ? Nous l'ignorons, mais Léger Dufour ajoutait ces mots, fort compromettants pour un officier bernois : « Diesbach, qui fait bonne mine, est de la menée, d'autant plus qu'il doit beaucoup et estime se récompenser. » C'était dire à mots couverts que Diesbach comptait l'aire argent de ses services. Léger Dufour ne se bornait pas à communiquer ces renseignements confidentiels ; patriote dévoué, il déclarait qu'il se mettait à la disposition du Conseil, avec deux cents hommes, et que tout le pays préférait se rendre à Messieurs de Genève plutôt que « d'estre exposé à la mercy du Duc. »
En fait, Léger Dufour était assez bien renseigné. Dans la nuit du 8 au 9 septembre, le Conseil fut convoqué en séance extraordinaire à la suite de graves nouvelles. Les capitaines Guignet et Claude qui commandaient des compagnies genevoises au pays de Ge\ annonçaient que Bonstetten et trois
autres députés bernois venaient de passer à La Cluse, se rendant auprès du Duc de Savoie, qui les avait mandés par un héraut; les deux capitaines craignaient d'être abandonnés « comme en Bonne, » les Bernois battant en retraite et les laissant seuls en face de l'ennemi ; ils ajoutaient que les soldats bernois eux-mêmes étaient étonnés et disaient qu'ils étaient trahis. Les deux capitaines demandaient au Conseil ce qu'ils avaient à faire « en ces perplexités. » A peu près en même temps arrivait un exprès venant de Colonges et apportant une dépèche du Colonel Jean-Jacques de Diesbach ; ce dernier avait appris que de vagues rumeurs de trahison circulaient dans les cantonnements et il (craignait à son tour que les Genevois ne prissent le parti de se retirer ; Diesbach priait le Conseil de ne pas ajouter foi à ces rumeurs et il déclarait qu'il y avait dans l'armée bernoise « des gens de bien » qui ne soufTriraient pas une semblable conduite. M. de Diesbach concluait en demandant au Conseil de faire en sorte que les compagnies genevoises ne se retirassent pas du pays de Gex, d'autant plus que l'ennemi devait attaquer le lendemain ou le surlendemain. Diesbach adres-
sait au Conseil la même prière que ce dernier avait vainement adressée aux généraux bernois à la veille du massacre de Bonne. Une fois de plus le Conseil montra qu'il savait oublier. Il ordonna séance tenante aux capitaines genevois de rester à leur poste et il ajouta cette phrase significative, « avec défenses aux soldats de mal parler des Bernois en général, ny en particulier. » Assurément, l'ordre n'était pas superflu, car à la même séance, on rapporta que Zehnder, de Berne, avait traité les Genevois de glorieux^ de vantards, en ajoutant : « Si on veut m'en croire, nous partirons d'ici, en mettant le feu aux quatre coins de la ville.»
Diesbach avait dit au Conseil : « Il y a parmi nous des gens d'honneur qui ne souffriront pas de trahison. » Nous voulons croire que le propos était sincère au moment où il fut prononcé, mais les faits se chargèrent de donner à M. de Diesbach un cruel démenti.
Suivant les ordres formels du Conseil, les compagnies genevoises restèrent fidèlement à leur poste. Le vendredi 12 septembre, elles se trouvèrent aux prises toute la nuit avec l'armée de Savoie qui avait franchi le pas de La Cluse ; en dépit
des promesses antérieures, les Bernois ne firent aucun effort pour soutenir leurs alliés, de telle sorle que les Genevois, écrasés par le nombre, durent chercher le salut dans la fuite, tandis qu'il fut permis aux Bernois de se retirer bagues sauves.
Comment expliquer la différence de procédé à l'égard des Genevois et des Bernois, puisqu'ils faisaient campagne ensemble ? Un chroniqueur contemporain' nous renseigne à cet égard. Bonstetten, comme nous l'avons vu, s'était rendu auprès du Duc au-delà de La Cluse et il avait négocié pour les Bernois sans s'inquiéter en aucune façon des Genevois ; au surplus, il n'avait nulle-
' « Les Suisses qui s'y trouvaient ont été la cause de ce malheur en quittant volontairement Gex, et en se montrant aussi lâches que déloyaux, comme ils l'avaient fait à Bonne trois semaines auparavant. Ce qui lit croire cela, c'est que Bonstetten était venu de Berne pour parlementer avec l'ennemi et qu'ensuite il fut permis aux Bernois de se retirer bagues sauves, au lieu que les nôtres, ainsi abandonnés, ayant sur les bras toute l'armée de Savoie, ont été contraints de se sauver comme ils ont pu. Ainsi, par leur faute, les bailliages du Chablais, de Gex et de Ternier ont été réduits tous les trois sous la main du Duc de Savoie et leurs églises ne présentent plus (|ue ruiiu' et désolation. »
.Tournai de Du Perril.
ment dissimulé son hostilité à l'égard de Genève, car en passant à Gex il avait prononcé ces paroles de mauvais augure : « (]eux de Genève pensaient que j'aurais la tête tranchée ; ils ont mal parlé de moi, mais dans huit jours ils parleront bien davantage de moi. » Charles-Emmanuel n'avait pas eu de peine à se mettre d'accord avec Bonstetten ; sa tactique devait consister à ménager et à gagner les Bernois, en isolant Genève. Il pratiquait la maxime Divide et iinpera et il ne réussit que trop bien dans son dessein.
La nouvelle de la défaite de Gex parvint à Genève dans la journée même du 12 septembre ; le Conseil se réunit d'urgence. Comme il ne fallait plus compter sur les Bernois qui battaient en retraite, le danger était extrême : rien n'empêchait le Duc de Savoie de poursuivre son succès et de venir camper devant Genève. Le Registre ne trahit aucune inquiétude, aucune émotion ; le Conseil discute s'il fera détruire et incendier les châteaux de Grand-Saconnex et du Vengeron et s'il fera séquestrer les barques sur le lac, afin d'intercepter les communications ; à ce moment survient un exprès envoyé par le Syndic Varro, priant qu'on
lui envoie tout ce qui peut rester de cavalerie et aussi de l'infanterie ; le Syndic Varro, qui en toute occasion payait de sa personne, s'acheminait bravement à la rencontre de l'ennemi. Son but était sans doute de faciliter et de couvrir la retraite précipitée des compagnies genevoises.
La situation présente de Genève était si dillicile, si critique, que le Petit Conseil, très sagement, se décida à convoquer sans retard le Deux-Cents. Le 13 septembre le Syndic Varro ouvrit la séance par une allocution qui ne dissimulait nullement la gravité des circonstances, mais qui ne laissait entrevoir aucune trace d'abattement ou de faiblesse : « les affaires, disait-il, semblent être pour le présent en pauvre condition, mais il faut être constant dans l'adversité, espérer en la bonté et miséricorde de Dieu. » Puis le Syndic rendit hommage à la mémoire de Henri III, qui avait favorisé Genève, mais Dieu lui avait donné pour successeur un prince « de nostre religion, qui nous est tellement affectionné que rien plus. » Dans ces moments difficiles il y a lieu de pourvoir à beaucoup de nécessités et Messieurs du Petit Conseil ne peuvent vaquer à tout. Il faut donc
que chacun s'emploie pour le bien public et remplisse fidèlement la tâche qui lui sera confiée. »
« D'autre part, disait Varro, nous avons soufFert un grand dommage par suite de la témérité de ceux qui se sont exprimés avec colère sur le compte de nos alliés de Berne, car nous ne pouvons nier que leur ombre a été pour nous une protection jusqu'à présent; sans cette ombre l'ennemi aurait déjà exécuté plusieurs desseins contre nous. Que désormais on parle plus modestement de nos alliés, car on peut attester qu'en dernier lieu à La Cluse, les Bernois ont fait ce (|u'ils ont pu. Voilà pourquoi il faut parler des Seigneuries avec toute la modestie qui est requise, car il suffît d une étincelle pour allumer un grand feu. Nous reconnaissons toutefois qu'il y a parmi nous des hommes qui ont eu dans leur douleur quelque droit de parler comme ils l'ont fait, mais nous ne devons pas être nous-mêmes la cause de nos malheurs ; le principal but de notre ennemi est de nous brouiller avec nos alliés et lors même que ceux-ci ne mettent pas toute la promptitude désirable à nous secourir, cependant l'alliance ellemême est pour nous une ombre protectrice ; ainsi
que chacun fasse son profit de ce qui vient d'être dit. »
Nous nous sommes attaché à résumer aussi fidèlement que possible l'exposé du Syndic Varro. Discours très digne et très prudent. On s'aperçoit bien que Varro comptait beaucoup sur le Roi de France et fort peu sur la république de Berne : il n'essaie pas de justifier la conduite des généraux bernois, mais, en politique avisé, il blâme ceux qui ont mal parlé de la puissante république. Il y a dans les termes dont il se sert autant d'ironie que de finesse. Sans doute, a-t-il l'air de dire, nos alliés ne nous ont guère aidés, mais l'ombre qu'ils projettent sur nous est utile ; aussi évitons de dire du mal d eux.
Après le discours du Syndic N'arro, la discussion s'engagea. Le moment était solennel, l'ennemi était aux portes de Genève et il semblait impossible de compter sur l'appui efficace des Bernois. On ne pouvait adresser aucun reproche fondé au Pelit Conseil qui avait fait de son mieux dans les circonstances les plus difficiles, mais les revers entraînent toujours à leur suite de vaines récriminations. Un membre du Deux Cents nommé Delarue
prononça un véritable réquisitoire contre le gouvernement ; suivant lui, c'était par la faute et par l'insuflisance du Petit Conseil que Genève était engagée dans la guerre ; on avait affirmé au Deux Cents que Messieurs de Berne marchaient d'accord avec Genève, tandis que l'événement avait prouvé le contraire. Après avoir vivement critiqué les actes du Petit Conseil pendant la guerre, Delarue concluait par la proposition suivante: « Ceux qui gouvernent se sont montrés insuffisants ; s'ils ne sont pas assez nombreux, il faut les renforcer en choisissant parmi les membres du Deux Cents ; si au contraire il y en a de trop, qu'on les exclue. »
Les critiques violentes et injustes de Delarue ne trouvèrent pas d'écho dans l'assemblée, qui prit la décision suivante : «qu'on remette le tout à la discrétion de Messieurs. »
C'était un vote de confiance et le Petit Conseil ne pouvait demander mieux ; il se montra bon prince et aussitôt après il désigna dix membres du Deux Cents, chargés de faire le compte des provisions de grain, vin et autres denrées, qui se trouvaient dans la ville, et d'en fixer la valeur. C'était peut-être une réponse ironique à l'incartade de
Delariie. Il n était pas absolument nécessaire de dix membres du Deux Cents pour une besogne très simple, qui pouvait être confiée à des fonctionnaires.
La situation allait se modifier. En effet, le 14 septembre, le Conseil reçut de MM. de Bonstetten d L rtine et Jérôme d Erlach une importante dépêche, datée de Nyon e' dans laquelle il était question d une suspension d'armes. Ils annonçaient que LL. EE. de Berne les avaient chargés d'une mission auprès de Charles-Emmanuel pour chercher « les fondemens et commencemens de quelque bonne paix. » Genève devait être comprise dans la trêve et le conflit existant entre la République et le Duc serait réglé soit à l'amiable, soit par le droit, dans un délai à déterminer. MM. de Bonstetten et d'Erlach demandaient une réponse immédiate, car ils attendaient d'heure en heure le sauf-conduit nécessaire pour se rendre auprès de S. A.
Une nouvelle suspension d'armes après toutes les autres qui n'avaient donné aucun résultat, il y avait de quoi faire réfléchir. Evidemment la prolongation de l'état de guerre élait de nature à épui-
ser les ressources si restreintes de la République, mais la trêve ne pouvait être avantageuse que si elle laissait entrevoir à sa suite le rétablissement de la paix. Dans ces conditions, l'allail-il accepter ou refuser la trêve ? Le Conseil n'entendait pas assumer seul la responsabilité de la réponse : il commença par convoquer les hommes qui jouissaient de son entière confiance et auxquels il aimait à s'adresser dans les moments difliciles. Th. de Bèze, Chandieu, le jurisconsulte Colladon et le S"" de la Violette. Les avis furent parlagés et les motifs pour et contre la trêve lurent exposés daiis toute leur ampleur. Ceux qui se prononçaient [)our l'acceptation de la trêve faisaient valoir les arguments suivants :
« Si nous n'acceptons pas el f|ue les hostilités continuent, nous ne pourrons ni semer, ni vendanger ; nous resterons bloqués, enserrés, sans pouvoir attendre aucun secours de Berne; quant au Roi de France, il a trop d'afFaires sur les bras pour pouvoir nous venir en aide proniptement. D'autre part, nous n'avons pas à noire disposition des forces suflisantes [)our empêcher l'ennemi de se fortifier sur divers points. Nous ne savons pas
si Messieurs de Berne laisseront passer notre secours, comme ils le firent en 1582 ; s'ils ne se montrent pas de bonne volonté, nous serons en pleine disette et le Duc se saisira du peu de blé que nous avons dehors. Au surplus nous n'avons point d'argent pour soudoyer nos troupes et nous ne sommes pas en situation de tenter une diversion. Ce serait consommer notre ruine que de vouloir l'aire bande à part ; l'Ambassadeur du Roi reconnaîtra lui-même que nous ne pouvons nous isoler. Pendant la trêve on pourra hâter l'arrivée des secours. Ce serait une illusion de croire que le Duc videra ses prétentions par la voie du droit et dans vingt-quatre heures on Aerra « ardre » les maisons des particuliers. La levée d'Allemagne pourrait ne pas réussir et en même temps l'armée du Duc. qui est composée de volontaires, finira par se débander tout naturellement. En tout cas nous ne pouvons nous fier à un Prince qui a juré de se venger de Genève, mais nous ne pouvons oublier que les levées qui se font en .\llemagne sont très longues et dilliciles. »
Ces motifs d'adhéi-er à la trêve avaient une incontestable \al(Mir. mais les partisans de la
guerre à outrance ne se laissaient pas convaincre et répondaient |)ai' les objections suivantes :
« Si nous acceptons la trêve, les troupes de Charles Emmanuel seront libres de marcher contre la France, et nous perdrons l'amitié du Roi. L'Ambassadeur de France ne nous conseille-t-il pas de ne rien faire sous de vaines espérances ? En réalité, Messieurs de Berne ne se montrentils pas plutôt favorables au Duc et ne cherchentils pas à entrer dans l'alliance de l'Espagne ? Pouvons-nous espérer que le Duc respectera mieux la nouvelle trêve qu'il n'a respecté les précédentes. Puis, si nous acceptons la trêve, nous serons obligés de licencier nos troupes et lorsque nous en aurons besoin plus tard, nous ne les retrouverons plus. Dans l'intervalle le Duc fera construire des barques sur le lac, de manière à nous bloquer et à rendre impossibles nos communications. Au surplus. Messieurs de Bonstetten et d'Erlach sont soupçonnés en tout ceci d'agir de leur autorité privée et ce qui tendrait à le prouver, c'est que le Conseil n'a reçu aucune communication de Messieurs de Berne. Enfin, dernier argument et qui n'est pas le moins sérieux,
M. de Lurbigny. qui est venu à Genève de la part du Roi. s'en ira. et en fait (juelqu un est venu dire qu'il veut se retirer, parce qu'on parle de cette suspension d'armes sans le consulter. »
Le point qui paraît avoir surtout préoccupé le Conseil, c'était de savoii- si Henri lY verrait de mauvais œil l'adhésion à la trêve. Certains déclaraient qu'en l'acceptant Genève risquait de ne pas être secourue par le Roi ; mais d'autres répondaient, avec assez de justesse, que Genève n'avait point ressenti les effets des promesses royales et que Henri IN . malgré toute sa Ijonne volonté, était hors d étal de lui venir en aide; qu'au surplus, le Roi luiiiième, par dépêches adressées àMessieurs de Berne et de Zurich, avait consenti d avance à un accord.
La discussion avait été serrée et approfondie, mais les partisans de la guerre à outrance eurent le dessous. La majorité du C]onseil, pour les motifs indiqués plus haut, se prononça en faveur « d'une trèvo à conclure pour quelque brief temps, » à la condition toutefois que les choses resteraient en l'état et ([uc des deux côtés les particuliei's jouiraient de leurs biens, il fut entendu ((ue. sous réserve de l'approbation du Deux-
Cents, on répondrait dans ce sens à Messieurs de Berne ainsi qu'à Bonstetten et à d'Erlach, (|u'en même temps on avertirait rAml)assadeur dn Roi, en lui assurant que l'intention du Conseil était de ne rien l'aire au préjudice du Roi.
A huit heures du soir le Deux C(^nls se réunit pour discuter les propositions thi Petit (>onseil; il y eut, semhle-t-iL de nombreux opposants et ou ne put se mettre tl'accord le même soir. La décision finale fut renvoyée au lendemain, à huit heures du matin. Le Syndic Varro. qui jouissait d une influence considérable et méritée, fit plusieurs « remontrances » pour recommander l'acceptation de la trêve, et après une nouvelle discussion, la majorité du Deux Cents se prononça dans ce sens. Evidemment c'était le parti le plus prudent, le plus sage ; repousser la trêve, c'était rompre sans retour avec les Bernois et c'était en même temps fournir au Duc l'occasion de concentrer tous ses eftbrts contre Genève ; c'était jouer une partie désespérée et on comprend que les magistrats qui avaient la responsabilité de la décision n'aient pu s'y résoudre. Il nous paraît probable que les oppo.sants obéissaient avant tout
à un sentiment de rancune à regard des Bernois et notamment de Bonstetten, qui était considéré comme un ennemi de Genève. Ce qui est curieux, c'est que Théodore de Bèze paraît avoir été luimême opposé à la trêve ; c'était peu conforme à ce qu'on pouvait attendre d'un ecclésiastique, mais le Réformateur était autre chose qu'un théologien ; c'était un homme d'action qui ne reculait nullement devant les résolutions énergiques. Il est probable d'ailleurs qu'il subissait dans cette occasion l'influence de Lurbigny.
Quoi qu'il en soit, dans le peuple la trêve n'était nullement approuvée. Th. de Bèze vint déclarer au Conseil que « plusieurs du peuple nïurmuieiit et les artisans menacent de s'en aller. » De son côté Lurbigny parlait également de se retirer, se plaignait d'être tenu à l'écart, quoiqu'il lût venu à Cenève au nom du Roi. Le Conseil comprit cju'au milieu du désarroi il fallait à tout prix, se ménager les services et le concours de Luri)igny et il décida séance tenante d'informer le général huguenot de tout ce qui s'était passé, en ajoutant (|u'on s'était conformé à l'avis de l'Ambassadeur du Roi.
Eu même temps, et pour montrer à Lurbi<j;ny combien il appréciait ses services, le Conseil décida le 16 septembre de lui confier le commandement supérieur des troupes. Il était délicat de confier ainsi le commandement à un étranger, quand bien même cet étranger était un coreligionnaire, envoyé par Henri l\ , et qu'il méritait toute confiance ; aussi le Conseil, toujours prudent et même soupçonneux, jugea-t-il nécessaire de limiter, par une sorte tle cahier des charges, le pouvoir du (iénéral ' ; il fut stipulé qu'il ne pourrail rien ordonner sans avoir consulté le Conseil de guerre, mais en revanche ce dernier ne pouvait rien faire, rien orilonner. sans l'assentiment du Général. L unité du commandement se trouvait ainsi détruite et l'histoire nous fournit de nombreux exemples des pernicieux effets d'un système qui annule la responsabilité en la divisant. Le Conseil avait prévu jusqu'aux détails d'application et il avait décidé que Lurbigny et les membres du
' Nous devons toutefois, par scrupule d'exactitude, constater que, d'après le Registre du Conseil, ce fut Lurbigny lui-même qui proposa son cahier des charges, mais il nous paraît hors de doute que c'était bien le Gouvernement qui imposait au Général le contrôle permanent du Conseil de guerre.
Conseil de guerre se réuniraient deux fois par jour à une heure déterminée, dans une salle de l'Hôtel de Ville, spécialement désignée à cet effet. Sans doute une organisation semblable pouvait s'expliquer, tant que les troupes resteraient enfermées dans l'enceinte de la ville, mais la moindre sortie devait rendre impossible le contrôle du Conseil de guerre ; c'est à contre cœur que Lnrbigny dût accepter ces conditions de service qui ne lui enlevaient rien de sa responsabilité réelle, mais qui en revanche limitaient ses pouvoirs
Dans la même séance, le 16 septembre. Lurbigny lui appelé devant le Conseil poui- prêter le serment de son office. Le Premier Syndic lui adressa une com te allocution, lui expliquant qu'il n avait pas été possible de l'égulariser plus tôt sa situation, par suite de l'absence des capitaines, qui étaient retenus dans la terre de Gex. Le magistrat ajouta c|ue le Conseil avait entière confiance «(huis la |)i'U(lhommie. bonne volonté et magnanimité 1) du général, (jui emploierait toutes ses forces |)()ui' la défense et le l)i('n de l'Etal : pour accom-
' La solde fie I^urbigiiv lut fixée à 100 écus par mois, 1 coupes de froment et (i coupes d avoine.
|)lir sa tâche, il pouvait compter sur rol)éissance des capitaines placés sous ses ordres et de tous ceux qui étaient appelés à porter les armes.
Après cette allocution, les capitaines de com|)agnies' furent introduits et Lurbigny leur lui présenté « comme chef et général des troupes de Messeigneurs, sous Taulliorité de la Seigneurie ». I*uis le général et ses sept officiers prêtèrent le serment requis.
Ainsi le Conseil venait de choisir le chef militaire auquel il confiait les tlestinées de la République ; cette nomination empruntait aux circonstances une importance particulière. Le Conseil avait eu connaissance du niécontenlemeul tle Lurbigny, et il avait voulu le dissiper, en s'attachant définitivement l oflicier distingué que le Roi venait d'envoyer à Genève, mais il avait voulu en même temps montrer qu'il n'était pas disposé à faiblir; il avait accepté par politique ou par nécessité la suspension d'armes demandée par les Bernois: il
' I^e Registre du Conseil nous a conservé dans l'ordre suivant les noms de ces capitaines : Adenot. Jaques, lîeaujoii, Guiguet . Claude, Artus et Desbordes. Les deux derniers commandaient à deux compagnies d'arquebusiers à cheval.
ne se berçait d'aucune illusion et restait convaincu que la paix avec le Duc était plus éloignée que jamais.
Le 22 septembre, la situation se dessina. La suspension d'armes ayant été acceptée de part et d'autre, les négociations devaient s'ouvrir. MM. de Bonstetten et d'Erlach écrivent que le Duc est disposé à confirmer les traités conclus par son père et à faire alliance avec les Bernois, mais qu'avant de poser les armes, il prétend « avoir sou droit sur Genève. » Le Duc profitait de l'occasion pour se plaindre de divers tiégats commis par les Genevois, notamment de ce qu'on avait incendié Versoix. MM. de Bonstetten et d'Erlach concluaient en annonçant au Conseil qu'une journée était assignée pour le lendemain à Nyon et que les représentants du Duc et des républiques de Berne et de Genève devaient s'y rencontrer avec « ample pouvoir et authorité, » pour tiailcM' et conclure. En même temps le Gonseil recevait une dépèche de Messieurs de Beine (|ui l'exhortaient à prèt(»r l'oreille aux propositions de paix « sans s'opiniastrer à la défense de quelques points de petite consé- (|uonce. » Nous verrons plus loin ce qu'étaient en
réalité ces quelques points de petite conséquence. Messieurs de Berne déclaraient que ni eux-mêmes, ni les Genevois ne devaient s'exposer au danger de perdre plus qu'on n'avait essayé de retenir ; qu'au surplus ils étaient dans l'impossibilité complète de continuer la guerre, n'ayant plus les fonds nécessaires et ne sachant où prendre l'argent. Il fallait se décider sur l'heure; du moment qu'on avait consenti à la suspension d'armes, on ne pouvait décemment refuser la conférence. Le Conseil voulut toutefois consulter Th. de Bèze, comme il avait coutume de le faire dans les moments difficiles. Le Réformateur fit valoir que la convocation était bien précipitée et qu'il faudrait trouver le moyen d'ajourner.
L'avis ne pouvait guère être suivi, puisque la convocation était pour le lendemain. Le Conseil décida de répondre dans un sens affirruatif à la convocation et de déléguer le Syndic Varro, Michel Roset et le secrétaire d'état Gallatin ; toutefois, comme il s'agissait encore d'une décision importante, il ne voulut rien faire sans avoir consulté le Deux Cents.
Le même jour, à deux heures après midi, le Deux
Centsse réunit. MichelRoset, qui revenait de Berne, fit rapport sur sa mission; puis le Conseil décida de se faire représenter aux conférences de Nyon el confirma dans ce ])ut les magistrats désignés plus haut, mais sous la réserve que les députés de Genève ne résoudraient rien sans faire rapport et qu'ils n'accepteraient rien qui pût préjudicier « en toutou en partie à la liberté de cest Estât. » Quasi a])andonnés par le patriciat de Berne, les Genevois n'en restaient pas moins inébranlables dans leur attachement à la li])erté ; ils n'entendaient pas que leurs mandataires fissent la plus légère concession sur ce terrain. Avec son expérience consommée, MichelRoset fit remai-quei-que, si Genève ne donnait pas à ses représentants une ])rocuration générale, celle-ci serait considérée comme null<^ Rosel était toujours très écouté el, en présence de ses observations, on chercha à tourner la difficulté ; il (ut décidé que la procuration serait générale, mais que les instructions écrites données aux (loputés les astreindraient à ne rien faire sans rapporter au préala])le.
Avant de suivre nos députés à Nvon, indiquons hrièveiiicrit les princi[)au\ incidents (M les résul-
tats généraux de la mission que Michel Roset venait de remplir en Suisse ; nous apprendrons ainsi dans quelles conditions allaient s'ouvrir les conférences de Nyon.
A Berne, Michel Hoset avait trouvé de ibrt mauvaises dispositions et il avait fallu tout son sang-froid et son habileté pour éviter une rupture. Les esprits étaient très excités contre Genève. La première personne que Roset et Manlich rencontrèrent aux portes de Berne s'écria en leur faisant le poing : « Ah, méchants, on devrait vous faire comme vous nous fîtes. »
Le brave homme ne pouvait oublier les injures ou les huées que l'armée bernoise avait essuyées en traversant les rues de Genève, et cependant ces huées n'étaient-elles pas tout au moins excusables après le désastre de Bonne ? Lorsque les deux Genevois furent installés dans une hôtellerie, Roset envoya le maître du logis vers l'Avoyer pour l'informer de l'insulte dont ils venaient d'être l'objet, ajoutant que dans ces conditions ils n'oseraient traverser les rues de la ville pour se rendre auprès de lui. L'Avoyer écouta fort tranquillement et se borna à dire en hochant la tète : « Ils
connaissent bien les chemins. » Puis reprenant, il ajouta : « Dis leur qu'ils ne brassent guères par la ville. » En autres termes dis-leur de ne pas trop se montrer. Roset, auquel le propos fut aussitôt rapporté, en fut très mortifié, et on l'aurait été à moins. Il raconta l'incident à l'Ambassadeur de France, sans doute pour que ce dernier intervînt et calmât les susceptibilités bernoises. L'Ambassadeur fit de son mieux, mais il ne réussit qu'à moitié.
Deux jours après l'incident, l'Avoyer de Watteville reçut les deux députés de Genève et leur tint le langage le plus dur :
« Vous avez agi, dit-il, de telle sorte que vous avez fait de nous des ennemis ; passez-vous de nous et nous nous passerons de vous. Vous avez écrit des choses fausses ; je le montrerai. J'ai désiré moi-même que (ienève devînt canton suisse, maisOenève nous a considérés comme des traîtres, a fait descendre les mèches de nos armes ! »
Michel Roset avait la première qualité du négociateur, c'était de se posséder; à la violente incartade de l'Avoyer il répondit avec un calme parfait: « Si vous avez désiré d'aussi bonnes choses, tout es! pour le mieux ; lorsque les fous commettent
des extravagances, c'est aux sages à les amender; s'il y a eu quelque mal, il faut le réparer. » Pour calmer l'irritation de FAvoyer, Roset affectait de reconnaître des torts aux Genevois, mais c'était peine inutile ; W'atteville était devenu un ennemi irréconciliable. Malgré les rebuffades dont ils étaient l'objet, les deux députés de Genève ne se laissèrent pas décourager ; ils obtinrent d'être entendus par le Conseil des Deux Cents, auquel ils exprimèrent tous leurs regrets «de la disgrâce advenue entre eulx et nous. » Le Conseil répondit par l'organe de l'Avoyer de Mulinen, « que |)our le présent on acceptoit leurs excuses et qu'il falloit penser à choses de plus grande conséquence. » Roset n'obtint que des paroles évasives ; il était évident que la |)lupart des magistrats bernois ne voulaient plus entendre parler de Genève.
Roset et Manlich avaient à poursuivre leur mission ; ils se rendirent d'abord à Zurich, où ils rencontrèrent un tout autre accueil qu'à Berne. Cette République, dit Roset, était bien disposée, depuis le plus grand jusqu'au plus petit. Plusieurs seigneurs du gouvernement vinrent trouver les Genevois en leur logis, les encoura-
géant de toute manière et se plaignant de ce qu'on ne les eût pas avertis. Roset leur dit qu'il était précisément venu pour les renseigner sur la situation de Genève et pour leur demander des secours en argent et en subsistance (du blé) ; les Zurichois répondirent : Kh bien, nous ferons tout ce que nous pourrons. Aussitôt après, se présenta, au nom de ses frères, le principal Ministre de la ville, qui témoigna aux deux Genevois le plus vif intérêt. Le lendemain, le Bourgmestre et le Secrétaire d'Etat offrirent à Roset d'être entendu par le Conseil; il accepta et exposa l'origine et les causes du conflit qui s'était élevé entre Berne et Genève, insistant sur le fait cpi une réconciliation défuiitive n'était pas encore intervenue. Il montra quelle était la douloureuse situation de Genève, complètement épuisée par l'armée du Wo'i et par une guerre de cinc| mois, manquant à la fois de vivres et d'argent. Les Genevois sont vos alliés, dil-il, et leur sort vous intéresse de toute manière. Au dire de Roset, la réponse des Zurichois fut des plus favorables ; à distance elle parait un [)eu moins satisfaisante. Sans doute nos excellents combourgeois étaient pleins de bonne vo-
lonté, mais pour le ])lé, ils n'en avaient pas et il était très cher ; quant à l'argent, ils en avaient prêté au Roi et ils avaient de lourdes charges, mais, disaient-ils, ils s'efforceront de tout leur pouvoir de nous venir en aide. C'étaient de belles promesses, niais rien de plus. Roset se retira les mains vides.
Les deux députés se rendirent ensuite à SchafThouse ; là encore ils furent reçus très cordialement, mais, lorsqu'il fut question d'argent, le Bourgmestre Meyer leur dit qu'il n'y en avait pas ; il ajouta toutefois qu'il procurerait à Genève 1.000 sacs de blé et de l'argent, par l'intermédiaire d'amis communs. C'étaient encore des promesses qui attestaient, il est vrai, de bonnes dispositions, mais quand ces promesses devaientelles s'accomplir ?
En revenant, nos deux députés repassèrent par Berne; une conférence eut lieu dans cette ville, dans le but de réconcilier Berne et Genève ; c'est du moins ce qui semble résulter d'un passage assez obscur des registres du Conseil de Genève ' ;
' Rapport de Roscl sur sa mission cii Suisse, protocole du 22 septembre 1589.
les représentants de Zurich et de SchafFhouse n'assistèrent pas à cette conférence, mais, si la réconciliation se fit, elle ne fut qu'apparente, car Roset raconte qu'à son départ de Berne, un des odiciers de l'Avoyer de Watteville l'interpella d un ton menaçant en lui disant qu'on lui avait enlevé, à Genève, sa hallebarde et qu'il en aurait raison. Roset, toujours de sang-froid, l'éconduisit doucement, mais il ne réussit pas à calmer l'irasciljle officier, qui revint tout armé et leva la main sur le député genevois en s'écriant : Ou m'a pris mon inoi da, mon poignard. Roset resta impassible et se borna à répondre : Si vous venez à Genève et (|U(' vous vous adressiez à moi, je vous ferai reudre justice. Mais le brave Bernois n'en démoidait ])as et il ! épli([ua : Pensez-vous que je veuille me rendre datjs \otre maisou ; je veux avoir raison de ce qu'on m'a fait. Après avoir bien exhalé sa bile, l'olficier finit [)ar se calmer et, se ravisant, il t(Mulil l;i main à Hoset en lui disant : Touchezdà et <liles (|ue je suis un bon Suisse bernois. Après tout, ce Bernois n'était pas un bien méchant liomme et sans doute Hosel lui pardonna s(>s menaces et son incai'Iade.
Roset revint à Genève et le 22 septenil)re il pré- • senta son rapport au Conseil, en déclarant qu'une grande exaspération se manilestait contre le gouvernement bernois parmi les sujets du « vieux pays, » et il ne craignit pas d'ajouter qu'il y avait danger « d'une grande sédition entre eulx. » En réalité le peuple avait le sentiment que le drapeau bernois avait subi une humiliation et il rendait son gouvernement responsable de la mollesse et de l'impéritie des chefs qui avaient conduit la campagne.
Le rapport de Roset au Conseil méritait d'être résumé, car il contribue à faire connaître dans quelles fâcheuses conditions allaient s'ouvrir les conférences de Nyon. Les hommes dirigeants du gouvernement bernois restaient hostiles ; ils n'avaient plus qu'une pensée, c'était de faire le plus promptement possi])le la paix avec le Duc, et ils se résignaient sans peine à l'idée de sacrifier Genève. L'événement se chargea de le démontrer.