‹ Genève et les rives du LémanChapitre 10 sur 34 · JEAN- JACQUES ROUSSEAU ET LES PUBLICISTES GENEVOIS · texte numérisé non relu

JEAN- JACQUES ROUSSEAU ET LES PUBLICISTES GENEVOIS

La Genève démocratique et la Genève aristocratique. — La réforme opérée par Jean-Alpli. Turrettini. — Mlle Hubcr. — La profession de foi du Vicaire savoyard.— Voltaire et les Genevois.— Le géuiû de h-J. Rousseau. —Le Contrat social et l'Emile. — J.-J. Rousseau en Savoie. — Contradictions de son génie. — Delolmc, D'Ivernois, Dumont. — Genève et la Révolution française. — Necker. — Mallet Du Pan. —Mme de Staël et sa mission réparatrice. — Sismordi. — Évolution de l'esprit genevois du xvic au XYine siècle.

En se déroulant, le fil de l'histoire de Genève nous a montré une double trame. La cité genevoise n'est pas simple, elle se compose d'une Genève démocratique et d'une Genève aristocratique, diverses par le génie, les passions, les talents, les gloires; leur lutte compose le drame intérieur et imprime à cette petite société de brusques oscillations. La première plonge fort avant dans le moyen âge ; la seconde s'est épanouie au xvic siècle. Dans les sciences, leurdivergence n'est pasmoinstranchée que dans la politique. A la suite de l'épuisement du puritanisme, l'aristocratie genevoise auxvin6 siècle se tourna vers les sciences de calcul et d'observation; ses savants déployèrent de rares qualités de méthode et d'investigation scrupuleuse; il est peu de parties du monde physique qu'ils n'aient explorées; ils ont fouillé les replis de la [erre, scruté la composition des couches terrestres, classé, disséqué les végétaux et les animaux, étudié avec une patience infinie les organismes les plus chétifs. A ces tètes techniques et spéciales, il faut des faits à peser, à

supputer: la philosophie les fait fuir, la littérature, la poésie, l'art, excitent leurs ombrages ou leurs sourires; timides, dans les matières morales et portées vers une sorte de juste-milieu intellectuel, aux généralités hardies elles préfèrent les notions du sens commun et un empirisme prudent.

Les penseurs et les écrivains de la Genève démocratique ont préféré les sciences sociales aux sciences physiques. De leurs rangs sont sortis les historiens, les pu blioistes, les moralistes, et aussi les orateurs, les romanciers; l'imagination exilée de la haute classe a fait parmi eux quelques brillantes apparitions; ils ont agité bien des systèmes, remué bien des passions; toutefois, leur ardeur politique s'est mariée à une réserve soutenue dans les matières morales. Nous allons les voir au fort du xvniG siècle repousser le matérialisme des encyclopédistes et s'attacher à un rationalisme prudent. Le but tacite ou avoué du peuple genevois fut alors de faire de la Réforme une chose nationale et rationnelle, un agent de progrès social, et il sacrifia le dogme pour sauver la morale. Cette tentative n'a pas été un effort passager, mais l'œuvre collective de plusieurs générations, le credo du clergé durant un siècle; laïques et ministres ont dépensé beaucoup de talent et de vertu dans cette poursuite. Les idées de Rousseau en marquent lé terme extrême. De nos jours elles sommeillent; mais il suffirait d'un léger choc pour les réveiller.

Au xvie siècle, Genève posséda dans Bonivard un écrivain original, d'une verve incisive, érudit, philosophe même. Ami et conseiller du parti des eidgaenots et des joyeux enfants de la ville dirigés par Berthelier, Bonivard avait cependant l'humeur sévère; il avait puisé chez les anciens un idéal de patriotisme et souffrait de la grossièreté du temps; il eût voulu la liberté sans le bruit, la

démocratie sans la licence. Dans ses Chroniques, il fustige tous les partis, les épiscopaux et les savoyards pour leur servilité, et les enfants de la ville pour leurs allures déréglées et tapageuses. Derrière le narrateur ému des destinées de la cité de Léman se cache un penseur. Bonivard avait une grande lecture, il connaissait à fond les classiques, lisait l'allemand et l'italien. Ii aimait à comparer le génie des différentes nations, à sonder l'origine et la nature des gouvernements : monarchie, aristocratie, démocratie; il donnait la préférence à un mélange des trois et en trouvait la réalisation dans l'ancienne constitution de Genève : l'évêque, élu par le clergé et le peuple, y figurait le monarque, ministre de la loi et gardien des droits de tous, contenu par l'aristocratie ecclésiastique des chanoines et par la démocratie des syndics et du Conseil Général. Bonivard avait sondé les fondements de l'Église romaine. Sur les ailes de Platon, il aimait à faire des excursions dans le domaine des idées pures. Ainsi que Rabelais, il dissimule souvent le sérieux de la pensée sous une forme enjouée; intarissable en traits bouffons, en lazzi, en facéties, en portraits enlevés avec une verve burlesque; esprit alerte et caustique, écrivain pittoresque, sachant peindre en quelques traits : c'était un homme de la Renaissance plus que de la Réforme. Toutefois, il accepta la révolution religieuse et lui prêta sa plume.

La vive intelligence de Bonivard résista au gilet de force du puritanisme, il n'en fut pas de même des contemporains. A partir de la chute des libertins, Genève se compassé. La surveillance du Consistoire imposait à tous une foi méticuleuse et formaliste; on s'observait; on mesurait ses actes et ses discours. Cette contrainte refoula pour un temps le vieil esprit, irrévérent et malicieux, porté à résister, à rétorquer. La vie se chargea de sévé-

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rité, la sécheresse puritaine déteignait sur les mœurs. Genève produisit alors d'âpres controversistes, des théologiens bardés d'une pesante érudition; la plupart écrivaient en latin; quant aux autres, leur langue abstraite et diffuse, chargée de locutions vieillies, reçut le nom [de style réfugié. Calvin avait emporté le secret de sa | langue >sobre et vibrante, rapide et robuste, d'une clarté ' 'pénétrante, langue de fer ou plutôt d'acier. Théodore de Bèze écrivit quelques pièces satiriques contre les superstitions romaines. Les sanglantes péripéties des guerres de religion absorbaient l'attention. Les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, datées du désert, écrites à la flamme des bûchers, sont la poésie du temps. Dans ses luttes pour la foi réformée, Genève ne recevait que des meurtrissures» La Réforme reculait noyée dans son sang. Pas une famille qui ne comptât quelque martyr. De telles extrémités étaient faites pour jeter sur la vie une teinte de mélancolie et de morosité.

Au xvii6 siècle, malgré la vigilance des magistrats et des ministres, l'esprit moderne commença à percer la dure enveloppe du calvinisme. Un travail s'opérait dans les esprits. Les savants et les théologiens de la (in du xvne siècle ne sont plus les logiciens intraitables et farouches du synode de Dordrecht. L'Église de Genève, après avoir été la citadelle de l'orthodoxie, s'ouvrait au libre examen. Ses conducteurs furent les premiers à réclamer l'abolition des confessions de foi et le règne de la tolérance : exemple rare dans l'histoire religieuse et qui fait grand honneur aux lumières de notre clergé.

Louis Tronchin avait jeté les semences de l'esprit nouveau, J.-Alph. Turrettini les fit germer. Avant de se fixer à Genève, ce ferme esprit séjourna en Hollande, en Angleterre, en France, et y connut les hommes éminents : Jurieu, Bayte, Burnett, Newton, Fontanelle; il corres-

pondit longtemps avec Leibnitz. Dans un corps frêle et caduc, il recélait une volonté de fer, une âme forte; son esprit sagace et pratique, solide dans ses déductions, allant au fait par le chemin le plus court, excellait à résumer ses idées en quelques maximes brèves et frappantes; il n'attaqua pas les doctrines calvinistes, hu prédestination, la trinité, la grâce, mais il les rejeta dans l'ombre, et donna la première place à la morale. Cette méthode s'enracina et forma avec les années un nouveau tempéramentxTesprit. Le corps des ministres en fit une règle, et alla jusqu'à interdire à ses membres de dogmatiser en chaire. À la suite de cette réforme, le mouvement et la vie reprirent dans l'Église, les prédicateurs ramenèrent la foule, l'instruction religieuse de la jeunesse fut améliorée. Les ministres de Genève étaient flattés du rôle du clergé libéral et éclairé.

Jacob Yernet, le continuateur de J.-Àlph. Turrettini, versé dans la littérature, en relation avec les hommes éminents, prit une part active aux luttes de l'époque. Entraîné par le courant du siècle, il accorda davantage à la raison, et concentra sa défense sur les vérités capitales. Les principaux ministres Roustan, Vernes, Claparède, Laget, Romilly, l'imitèrent. Ils s'efforcèrent de faire disparaître toute aspérité de la religion. Suivant eux, le christianisme était un système de douceur et de félicité, et n'avait rien de commun avec les superstitions dont le fanatisme et l'ignorance l'avaient affublé; il n'avait point pour but de briser les âmes par de désolantes doctrines, mais de les éclairer sur leurs vrais intérêts, de les diriger, de les soutenir dans le voyage épineux de la vie ; en réprimant l'orgueil, la luxure, les convoitises, en adoucissant les passions, il rend, disaient-ils* les hommes heureux ici-bas et les achemine doucement vers l'éternelle Fôhelté. Celle doctrine partait de l'intérêt bien entendu.

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Elle restait dans une région moyenne, excellente pour faire des bourgeois ordonnés, des mères de famille sages et attentives; mais elle ne s'adressait qua la froide raison; elle ignorait l'art de saisir le cœur par ses cordes intimes, de le réchauffer, de le soulever.

Parmi les laïques, la vieille dogmatique était si déconsidérée, elle avait suscité tant d'hypocrites et de formalistes, que des âmes ferventes y voyaient l'ennemi principal du sentiment religieux. Vers 1730, une Genevoise, mademoiselle Huber, plaida avec chaleur ce point de vue, et sa libre théologie préluda à celle du Vicaire savoyard. Elle attaqua l'éternité des peines avec une extrême vivacité, et posa la religion naturelle comme essentielle. En Jésus, elle vénérait un homme au cœur pur, innocent, propre à refléter la vérité comme un cristal. Il faut, disait-elle, se contenter d'être gens de bien. Elle-même avait l'àme fervente et professait une morale délicate et sévère.

L'immense effet de la Profession de foi du Vicaire savoyard vint de sa conformité avec la situation d'une classe nombreuse d'esprits. L'école encyclopédique sapait les bases de toute religion : beaucoup d'âmes sorties dû christianisme repoussaient ces extrémités. Rousseau leur proposa le rationalisme genevois, un déisme sage et modéré, tourné vers les vertus sociales. Il exalta la morale de l'Évangile et s'enferma dans un doute respectueux à l'égard des miracles, de la mission surnaturelle du Christ, de l'inspiration des Écritures. Sa logique tirait les conséquences des idées de Genève; elle devançait de quelques pas leur évolution sans en fausser le caractère. Depuis cinqnante ans, la théologie genevoise marchait dans ce sens. La doctrine de Calvin, sur la prédestination et le péché originel, avait préparé cette réaction. À l'arbitraire divin, Jean-Jacques oppose la liberté humaine, à la cor-

ruption invétérée de l'homme, un idéal d'homme de la nature, au cœur vertueux et pur, confiant dans sa propre justice, gâté seulement par la société. Le déisme de Rousseau est demeuré la religion de beaucoup d'esprits sérieux : t'est une pierre d'attente! Le moment viendra sans doute où des âmes puissantes reprendront ces idées pour les compléter par une philosophie plus haute, et par une science plus profonde du cœur humain.

Voltaire, durant ses premiers séjours à Lausanne et aux Délices, apprécia la Suisse. La liberté civile et politique, le zèle scientifique, l'activité en tous sens de la peuplade genevoise, lui inspiraient une certaine estime. Le commerce de Jacob Vernet, celui de Moultou, lui firent connaître la situation inique faite au protestantisme français, petit monde alors oublié, obscur, dont les souffrances séculaires avaient usé la pitié. L'arrivée à Genève des Calas, suivie de près du drame des Sirven et du chevalier Labarre, allumèrent en lui une généreuse indignation ; Voltaire eut alors un moment admirable. Pourquoi ne consacra-t-il pas toujours son génie à de telles revendications? L'humanité le bénirait. Sa gloire brillerait pure et sans tache et n'offusquerait que les oiseaux de nuit, au vol oblique, au cri sinistre.

Mais, dans Genève, bien des choses froissaient Voltaire. Les habitudes de gravité pieuse, de sérieux, de mesure, de frugalité, qui subsistaient encore, blessaient son génie ironique et léger. Voltaire n'était pas le philosophe de Spefrte, mais celui de Corinthe; il faisait consister la civilisation dans le luxe, les plaisirs faciles, la vie ornée et galante. L'austérité de la petite république lui parut une pédanterie insupportable et il entreprit de l'effacer par l'institution d'une comédie permanente. Rousseau, blessé dans son rigorisme, lança la Lettre sur les spectacles, œuvre forte, épanchée du trop-plein d'un

âme républicaine, L'apparition de cet obscur citoyen de Genève, de ce Diogène, venant partager les esprits et balancer une royauté jusqu'alors incontestée, exaspéra l'âme irritable du philosophe de Fernex et redoubla sa haine du christianisme et son désir de révolutionner la cité de Calvin. Il écrivit la Guerre de Genève et une pluie de petits pamphlets moqueurs et cyniques.

Ses agents les semaient dans les cafés, les cercles, les boutiques; ils en attachaient aux cordons des sonnettes, ils en glissaient sous les portes; le matin, l'ouvrier les trouvait à côté de ses outils. La lutte fut très-vive. La vieille Genève se défendait et les ministres répondaient au grand moqueur. La population se partagea. La jeunesse, légère et amie des plaisirs, désirait rétablissement de la comédie ; une partie de l'aristocratie caressait Voltaire; des femmes du meilleur monde jouaient la comédie sur son théâtre ; Fernex réunissait une petite cour de complaisants : on se pressait aux représentations de Tournay et des Délices. Voltaire eut des moments do vive satisfaction. Il voyait déjà le scepticisme couler dans les veines du peuple de Calviu et de Rousseau. « On va en foule au spectacle, écrivait-il. La ville de Calvin devient la ville des plaisirs et de la tolérance. Je corromps la jeunesse de la pédante ville de Genève, je crée les plaisirs, les prédicants enragent, je les écrase. » Mais ce ton est rare. Habituellement il a de l'humeur, il égratigne, il bafoue, il entasse les épithètes ironiques à l'adresse de Genève » « une république de 24,000 raisonneurs, écrit-il, une pétaudière, ridicule, petitissime, parvulissime, et très-pédantissime. » Ses sarcasmes faisaient rire, mais les cœurs étaient à Rousseau. La bourgeoisie persistait dans le rigorisme. La Genève savante, celle des Ronnet, des De Saussure, des Trembley, des De Luc, restait attachée aux traditions de

sérieux et de spiritualisme. Voltaire avait pour lui tës cervelles légères, les beaux esprits; il tenait l'ombre, mais le corps lui échappait. A tel moment, l'inanité de ses efforts le frappe et il lâche le mot vrai : « Celle Genève, quand on croit la tenir, elle vous échappe. »

Si le génie de Rousseau appartient à l'humanité, le tour de ses opinions, ses théories sur l'organisation de l'Église et de l'État, sur la morale, la société, le rattachent étroitement à sa ville natale et Ton n'aura jamais la clef de ses idées sans la connaissance des conditions civiles et politiques de Genève. A seize ans, alors qu'un coup de tête le jeta en Savoie, ses sentiments étaient formés ; les souvenirs du Conseil Général, les entretiens de son père, la fermentation patriotique qui régnait parmi les citoyens, l'ardeur avec laquelle, dans les familles, les cercles, on agitait les droits souverains du peuple, avaient déposé dans son âme des traces ineffaçables; et ces souvenirs, couvés par la réflexion solitaire et mêlés aux réminiscences de Rome et de Sparte, nourrirent ce patriotisme à la fois antique et moderne qui n'était autre que celui de Genève.

Il y vécut fort peu ; mais toute sa vie, il médita sur ses institutions, s'intéressa à ses conditions civiles et politiques, correspondit avec ses meilleurs citoyens. Dans sa vie errante et lointaine, il avait conservé les habitudes frugales et laborieuses, la simplicité, la parcimonie de la vieille Genève, il célébrait ses fêtes nationales, il se montrait jaloux de sa gloire. Quels éloges de ses lois, de ses magistrats, de ses mœurs, dans la dédicace du discours sur l'Inégalité! La vieille cité républicaine, lïbri et fière, sévère et contenue, ardente sur ses droits, avec le Lac et la ceinture des Alpes, est à ses yeux la patrie la plus désirable.

Par le caractère, il n'est pas moins genevois que par

les idées. Nous sentons tous s'agiter en nous le germe des passions qu'il a si puissamment exprimées. L'esprit à la fois raisonneur et passionné, l'orgueil profond, la soif d'indépendance, le besoin de résister, les susceptibilités, les ombrages, qui ont assombri sa vie, sont des traits de caractère qu'on retrouve à chaque instant parmi notre peuple. Quant au ton d'infaillibilité, au besoin de formuler ses opinions comme des dogmes, au tour oratoire qu'il a donné à ses écrits, ils découlaient des habitudes d'esprit d'une ville où la chaire composa longtemps toute la littérature.

Le Contrat social, il le dit lui-même, n'est que la constitution de Genève réduite en système. Rousseau ne voit de liberté que là où l'État est placé sous la souveraineté de tous et où tous légifèrent. Dons une telle société, chacun est engage envers tous et tous envers chacun; la volonté générale est la loi suprême et la trame sociale se serre à l'excès, mais tous coopérant à la direction de l'Etat, la réaction suit l'action. Dans les idées de Rousseau, le droit de suffrage n'est pas une fonction, attribuée aux plus capables, mais un droit naturel et inaliénable. Il repousse absolument le régime représentatif et ne connaît que la démocratie directe. Erigeant sa patrie en clic politique, il propose à l'Europe monarchique et féodale, une société composée de citoyens égaux, où lous légifèrent, où les gouvernants ne sont que des délégués, gérant les intérêts publics sous l'inspection des citoyens.

Si Rousseau avait pratiqué la vie politique, il est à croire que l'expérience eût atténué le radicalisme de ses principes; mais ces tempéraments en auraient émoussé le tranchant, Telle qu'il la formula, l'idée démocratique prit la forme absolue d'un dogme, elle opposa une nouvelle légitimité à l'ancienne. La pyramide sociale fut

replacée sur sa base et les fictions intermédiaires s'écroulèrent. Cette théorie convenait au génie unitaire et absolu de la France. Les révolutions de 1789 et de 1848 en découlent.

Rousseau est un démocrate exclusif et irrité. L'antithèse du riche et du pauvre, l'opposition du faible et du 'puissant, la suspicion du citoyen à l'égard du magistrat, se retrouvent au fond de tous ses écrits. Cette opposition naissait des luttes intestines de Genève. La vue des souffrances du bas peuple français sucé par la maltôte, opprimé par des lois iniques, redoubla sa haine des abus et alluma en lui une ardente sympathie pour les souffrances du peuple. A ce moment, la vieille Europe chancelait : dogmes, clergé, noblesse, préséances sociales, mœurs, habitudes de la vie,' étaient frappés de défaveur; on était las d'une société guindée, fardée, toute en représentation et reposant sur de solennels mensonges. L'éloquence rude et sauvage de ce citoyen de Genève, misanthrope, atrabilaire, frappant brutalement amis et ennemis, rudoyant les philosophes et les théologiens, fit merveille auprès d'une société affamée d'égalité et lancée sur la pente rapide des révolutions.

L'Emile est une statue d'or mêlée d'argile. Dans ce livre, Rousseau parle en sage, il s'attache à l'élément rationnel des choses et tente de régénérer la société par l'individu et celui-ci parla nature. Cet effort pour dégager l'homme de servitudes séculaires etpourle replacer dans sa primitive indépendance en face de Dieu, de la nature et de la société, la fermeté, avec laquelle il aborde lesplus hautes questions, marquent un essor nouveau de la personnalité morale et l'avènement prochain de l'individualisme.

Ses théories ont suscité une foule d'objections, on a reproché à Rousseau d'avoir exagéré l'omnipotence des

majorités, d'avoir préconisé une vertu de sentiment aux dépens du devoir, d'avoir trop accordé à une sauvage indépendance; d'être tombé dans l'emphase, le sophisme, la déclamation, mais ces taches ne recouvrent pas les grandes parties de son œuvre. En religion, en po'ilique, en morale, en littérature, Rousseau fut 1 initiateur le plus puissant de la société moderne, un initiateur faillible et dont les théories sont à revoir, mais grand par la virtualité et par l'impulsion qu'il a communiquée.

Rousseau puisa sa force dans le recueillement d'une âme qui s'isole; par une méditation obstinée, il s'empare des idées, les fait siennes, les pénètre de sa personnalité, les colore de ses enthousiasmes et de ses antipathies. En se transportant tout entier dans chacune de ses pensées, il leur donne un relief étonnant, il s'empare du lecteur et le remue jusque dans ses dernières fibres. Le Français de pure race procède autrement ; il a le trait rapide, la parole soudaine, ses idées appartiennent à tous, il les puise dans un fonds commun, il ne les creuse pas, ne les fouille pas avec cette ténacité helvétique.

L'âme de Rousseau a un côté contemplatif et intime. La nature le pénètre, il en sent les beautés et les harmonies avec le cœur de l'homme, il y puise une religiosité tendre, une sentimentalité pénétrante; ce retour attentif sur soi, cette sensibilité réfléchie et émue, l'art avec lequel il se raconte, la couleur, le relief qu'il donne aux péripéties d'une existence obscure, la patience avec laquelle il en décrit les écarts, les pensées impures ou nobles, inaugurèrent la poésie de la vie familière. La littérature française, d'une élégance soutenue, unie à la monarchie et aux mœurs du grand monde, dédaignait l'individuel et le familier, Rousseau frappa sur l'aristocratie du style et étendit le cercle des choses qui s'écrivent.

Dans la Nouvelle Rèloïse, Rousseau réhabilite l'amour passion; il l'oppose au commerce sensuel d'une société frivole et sèche, où tout était sacrifié à la vanité et à l'égoïsme. Dans ce livre, s'agitent des sentiments contradictoires, le rigorisme et la volupté, la sagesse et le sophisme. C'est une revanche de la sensibilité, un retour des forces instinctives de l'âme. L'enthousiasme pour la vertu s'y mêle à une sentimentalité égoïste et maladive. Saint-Preux est le frère aîné des Werther, des René, des Obermann, famille trop nombreuse dont la rêverie creuse, le désenchantement, la mélancolie à vide, ont été une des pires maladies de notre temps.

Si Rousseau tire ses principales idées de Genève, il lui échappe par le tour sensuel et rêveur de l'imagination, par le coloris charmant, l'ardeur brûlante, la flamme qui animent ses écrits. Il reçut de la nature un tempérament lascif, un sang allumé, une imagination colorée, plus ardente que délicate. Lancé tout jeune dans la molle et complaisante Savoie, vivant à Annecy, dans un petit monde clérical, au sein d'une nature paresseuse, chargée d'effluves amollissantes ; plus tard à Chambéry, entouré de femmes accortes, de musiciens, de jésuites, de religieux lettrés et mondains; amant d'une femme charmante, à l'esprit sophiste, teinte de philosophie et demœurs abandonnées, les instincts sensuels de Rousseau grandirent sans contrôle. De la Savoie, il eut l'imagination relâchée, le langage paré, la rhétorique ampoulée; de Genève, la fierté démocratique, le rigorisme, la volonté tendue. Ces contradictions firent sa force. Ce Caton au cœur de femme remua toutes les cordes de son siècle. Il touchait au monde de la sensation et à celui des idées. Les mêmes théories émises avec la réserve protestante n'auraient pas enthousiasmé la France, En revêtant des maximes Sacédémoniennes du langage de la passion, il leur ouvrit

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toutes les portes. Unissant Zénon à Epicure, Calvin à l François de Sales; protestant et catholique, genevois et j savoyard, philosophe stoïcien et romancier voluptueux; des sphères les plus hautes de la vie morale plongeant dans les replis obscurs et fangeux du monde sensuel, il endoctrina les sages et les ignorants, les philosophes et les beaux esprits, les matrones et les femmes galantes.

On ne saurait ramener à l'unité ce caractère ondoyant , mobile et ombrageux, noble et bas, altéré 3e tendresse et de bonheur et d'un orgueil sauvage, misanthrope aigri et d'une sensibilité exquise; il fut l'homme des contrastes. Mais ce qui fera toujours sa grandeur : c'est sa sincérité, son désintéressement, son ardeur à chercher la vérité, sa haine de l'injustice, sa compassion pour le faible et l'opprimé, son désir brûlant de ne pas mourir sans contribuer à la réformation du monde. Paix et indulgence au philosophe de Genève ! au penseur qui a porté au loin l'idée démocratique ! au tribun dont le nom sera évoqué sur ces rivages, et dont l'éloquence vibrera aux oaùilles des hommes, alors que les cris de ses détracteurs seront depuis longtemps tombés dans l'oubli t

Les orages de la politique genevoise et les exemples de Rousseau donnèrent naissance à une école de publicistes. Ils eurent le nerf, la vigueur du raisonnement, une logique forte et tendue, violente par la forme, mais modérée par le fond des idées. Delolme ouvrit celte école par son bel ouvrage sur la constitution de l'Angleterre. La vue du jeu des institutions anglaises l'amena à préférer le régime représentatif à la démocratie absolue, et avoir dans un gouvernement mixte la meilleure garantie des droits de tous. Delolme était doué d'une intelligence vigoureuse et sagacc, d'un coup d'œil rapide et sûr. Son livre, très-apprécie des Anglais, eut

en France vers 1789 , un succès de vogue . Genève commençait à produire des historiens. Paul H. Mallet écrivit l'histoire du Danemark avec une érudition cjpieuse et variée; il joignit au récit des événements, les mœurs, les usages, la littérature, la législation, la mythologie, donnant un bel exemple de l'histoire conçue comme le tableau de la civilisation d'un peuple. Précédemment, Genève avait donné le jour à Burlamaqui1, homme éminent dans le droit public, disciple de Grotius et de Puffendorf, mais disciple original et indépendant, excellent par la clarté et la bonne distribution des matériaux. Aujourd'hui encore, ses Principes de droit naturel sont considérés en Angleterre comme un livre classique.

Ainsi que Delolme, D'Ivernois débuta dans les rangs des représentants; il prit part aux luttes intestines qui précédèrent la catastrophe de 1782 et écrivit l'histoire des Révolutions de Genève avec une partialité émue. Par la suite, ce feu se modéra. Ayant été porté en Angleterre par le flot des révolutions de Genève, il s'attacha à William Pitt et à l'intérêt anglais. A l'explosion de la révolution, il fit une rude guerre au jacobinisme; mais le despotisme militaire de Napoléon ayant succédé aux excès de la Terreur, la plume acérée de D'Ivernois se tourna contre ce nouvel ennemi de la liberté.

Dumont, plus jeune que D'Ivernois, avait le génie plus doux; âme d'optimiste et de philanthrope, confiant dans

i. La famille de Burlamaqui était originaire de Lucques, où elle appartenait aux premières de la république. Au xvie siècle, trente familles lucquoiaes embrassèrent la Réforme; menacées par l'inquisition, elles durent fuir. Après diverses péripéties, elles se fixèrent à Genève. Quelques-unes réalisèrent de grandes fortunes et formèrent le noyau d'une aristocratie d'argent, plusieurs parvinrent aux premières dignités de l'Ltat ou se vouèrent à la théologie et aux sciences.

ia perfectibilité humaine, les excès de la Révolution n'ébranlèrent jamais sa confiance dans la victoire dernière des idées de liberté et de justice. Avant la Révolution, il vécut quelques années en Angleterre dans le commerce des plus illustres whigs : à l'ouverture de la Constituante, Mirabeau se l'associa, et de concert avec les genevois Duroveray et Clavières et avec le vaudois Reybaz, il rédigea le Courrier de Provence. Ce comité genevois eut une influence notable sur la ligne adoptée pai* l'Assemblée constituante. Ces hommes arrivaient avec des plans tout faits, au milieu d'une nation saisie par une effervescence inouïe et débordante de passions, mais encore neuve dans la tactique des révolutions. On sait que Dumont rédigea plusieurs discours de Mirabeau et la célèbre adresse à Louis XVI pour le renvoi des troupes1. Plus tard, lorsque la partie fut perdue pour l'opinion constitutionnelle, il retourna en Angleterre. Il accepta de rédiger en français les œuvres de Bentham. Ce légiste avait de vastes conceptions ; il avait composé des codes pour la France, l'Espagne, l'Amérique; mais il n'avait pas la clarté nécessaire pour mettre l'ordre dans cette richesse confuse. Dumont, persuadé de l'excellence de ses idées, consentit à sacrifier son originalité et renonça à une manière d'écrire brillante et chaleureuse, pour une ordonnance régulière et un raisonnement serré. Plus tard, nous retrouverons à Genève ce publiciste éminent, consacrant sa vieille réputation et ses grands talents aux affaires de sa ville natale.

Quelle fut la part des Genevois dans la Révolution française? De 1 aveu de tous, celle de Rousseau fut immense. Avant lui, Montesquieu avait étudié les divers

i. Il a écrit des mémoires intéressants sur les premiers temps de la Révolution et sur ses rapports avec Mirabeau.

systèmes politiques et donné des louanges au régime parlementaire. Mably avait exalté le patriotisme antique; mais le parli révolutionnaire n'avait pas de formule. Rousseau la lui donna et lança la France dans la voie de l'égalité et du suffrage universel. Les autres publicistes de Genève préférèrent à la démocratie absolue le régime parlementaire et la division des pouvoirs; mais en face de la vieille société française, l'incompatibilité était la même. Genève, cité presbytérienne, sans prince, sans noblesse, fondée sur le suffrage universel, la publicité, la science, le libre examen, dégageait une électricité contagieuse. Ses institutions, ses idées, ses mœurs, étaient en contradiction formelle avec la constitution féodale et despotique de l'ancienne France. En intervenant violemment dans les affaires de Genève, en 1782, la cour de France attisa la flamme et en lança au loin les brandons. L'élite des républicains genevois émigra; beaucoup se fixèrent en Angleterre où le gouvernement leur accorda sa protection et des subsides; d'autres se répandirent en France, s'occupèrent de crédit public, de législation, de droit constitutionnel. L'action des Genevois s'exerça en faveur de la liberté, mais dans des mesures diverses; Necker, esprit balancé et prudent, chercha à doter la France d'un régime parlementaire à l'anglaise; Dumont et Duroveray poussèrent l'Assemblée constituante à l'organisation d'une monarchie entourée d'institutions populaires; Glavières, violent et passionné, coopéra au renversement de la royauté et à l'avènement de la Gironde; au lieu que MalletDu Pan et D'Ivernois travaillèrent à contenir le flot du jacobinisme. Tous opinaient pour le gouvernement parlementaire, mais ils différaient dans la proportion à donner à l'élément populaire. Chacun d'eux agissait d'après ses propres vues. Ces hommes représentaient les diverses opi-

nions qui divisaient Genève. Cette oflicine de vie publique offrait des échantillons de toutes les écoles, de la démocratie avancée à un torysme resserré.

Après Rousseau, aucun Genevois n'a exercé une aussi grande action sur les destinées de la France que Necker ; son esprit retenu et réfléchi, d'une grande finesse d'observation, très-scrupuleux, le rendait plus propre à la théorie qu'à l'action; l'amour du bien public, le désir d'appliquer ses idées, un peu de gloriole, une grande confiance dans ses talents, lui firent postuler un rôle dirigeant d'une difficulté écrasante; mais peu d'hommes ont eu des vues plus pures et plus élevées.

Après avoir réalisé une grande fortune dans les affaires de finance, il accepta le poste de ministre de Genève à la cour de France. Il s'occupa d'affaires publiques, écrivit sur Colbert, traita des matières de finance en opposition avec Turgot, adroit à se présenter dans ses écrits comme l'administrateur modèle, le ministre réformateur, seul propre à réorganiser la monarchie; son salon réunissant l'élite des savants et des philosophes, M se forma autour de lui une force d'opinion. Au milieu de ce monde agité et bouillant, Necker se livrait peu, observait, s'enveloppait d'une dignité supérieure; il avait cette gravité genevoise qui voit chaque chose par le côté sérieux et reste concentrée en soi. Ce tour d'esprit impose parmi une nation vive, impétueuse et d'humeur légère. Gomme financier et administrateur, il rendit des services; mais il ne put se consolider assez, durant son premier ministère , pour réaliser des réformes générales; il n'avait pour appui que l'école philosophique; la cour, les magistrats, les fonctionnaires le détestaient à l'envi; Louis XVI le haïssait comme un bourgeois, un protestant, un républicain. Ainsi que Turgot, il tomba victime de la cabale des privilégiés. Lors

de son deuxième ministère, la Révolution était imminente, les grands corps de l'État en dissolution, les anciennes lois impuissantes, le roi déconsidéré, la cour détestée et avilie. Le flot populaire montait. Il eût failu une énergie et une autorité surhumaines pour imposer à la cour et à l'Assemblée un compromis, seul moyen d'éviter des conflits désastreux.

Après sa chute, retiré à Goppet, Necker garda ses convictions; spectateur des événements, il les jugeait avec sérénité; en 1802, alors que la France courait au-devan du despotisme, dans les Dernières vues de politique et de finances, il éleva encore une fois la voix en faveur de la liberté; mais elle se perdit dans le concert des adulations au maître du jour, et ne lui valut que dé dains et injures.

En Necker, le moraliste et le théoricien étaient supérieurs à l'homme d'État. Imbu des idées du xvuie siècle, mais d'un xvme siècle épuré de violence démocratique et de matérialisme, et tel que l'école genevoise l'avait revisé, Necker fut le père de l'école doctrinaire, école aujourd'hui déchue, mais dont l'action a été grande sur le xixe siècle français; Royer-Collard, Guizot, le duc de Broglie en ont été les plus illustres représentants. Ces esprits sévères prétendirent imprimer à la France une direction nouvelle, réformer un tempérament impétueux t le lier à une politique d'équilibre et de fictions constitutionnelles. Outre ses idées anglaises, Necker transmit à féeole doctrinaire son style compliqué et subtil, dépourvu de relief et de couleur, abstrait, unissant le ton solennel et des formes peremptoires à la modération des vues.

Necker eut des moments de popularité enivrante, une défaveur soutenue fui le lot de Mallet Du Pan, mais cette âme forte ne s'en laissa pas émouvoir; toujours vrai,

toujours fidèle à ses convictions, dévoué à son parti, il prodigua son talent et consuma sa vie, sans autre préoccupation que le triomphe des idées qui lui paraissaient justes et utiles. Sa probité ne connaissait que la ligne droite.

Il débuta au milieu des orages politiques de Genève, plaida la cause des natifs, et sa rude franchise blessa tous les partis. Dès l'ouverture de la Révolution, il conçut des doutes sur sa réussite, doutes fondés sur le caractère français et sur les précédents tout monarchiques de la nation; quoique républicain et protestant, il se rangea du côté de la résistance modérée. Il rédigeait alors le Mercure de France ; il chercha à grouper autour du roi constitutionnel et d'une charte régulière, les éléments conservateurs de te société française. Incompris, mal appuyé, il soutint deux ans ce duel inégal, presque seul contre tous, haï des chefs populaires qui redoutaient sa perspicacité, exécré de la populace des émeutes, qui le saluait des cris de : Mallet Du Pan à la lanterne. Au 10 août, il dut fuir. Expulsé de Genève sur les menaces du résident de France, il se réfugia à Bruxelles, puis erra de ville en ville, reculant à mesure que les armées républicaines avançaient, toujours écrivant contre la Révolution, pauvre, souvent sans abri, et en correspondance avec les souverains, consulté par les hommes d'État. Ses plus amères déceptions naissaient de Pin intelligence du parti de la résistance. Mallet Du Pan avait 1 éprouvé l'émigration; la faute une fois commise, il chercha à l'atténuer, en détournant les émigrés de toute immixtion à main armée. Dans les plans de restauration! monarchique qu'il présentait aux souverains, il insistait sur la nécessité de donner une satisfaction à la majorité des Français. Ce citoyen de Genève, demeuré debout dans ce grand naufrage, assignant à la Révolution et à l'in-

tervention de l'Europe leurs limites, cherchant à retenir les peuples et à éclairer les gouvernements, est un beau spectacle !

Mallet Du Pan mourut à Londres dans les premières années du Consulat, usé par le travail et par la misère. L'opinion publique s'émut et une tardive souscription assura la subsistance de sa famille. Peu de publicistes ont manié le scalpel politique avec cette vigueur et cette indépendance. Ses défauts tenaient à une roideur native, à de la hauteur; Mallet Du Pan aimait à se poser en oracle, il affectait volontiers une gravité sentencieuse; son style dur, coloré, énergique, avait des pointes blessantes; il remuait les passions et soulevait les colères des adversaires. Mais sous ces formes cassantes il avait un fonds de modération.

Après les grandes espéranceséveilléespar lexvm0sièclc et l'enthousiasme des premiers tempsde la Révolution, les catastrophes qui suivirent durent produire d'amères déceptions. Genève, emportée dans la tourmente et angloutie dans le vaste corps de la France, avait perdu son indépendance. Se joindrait-elle à la réaction contre les idées démocratiques? L'État avait sombré mais l'âme subsistait, et une nouvelle levée d'esprits recueillit le dépôt des idées libérales, au moment où elles se mouraient en France.

Madame de Staël naquit à Paris, mais dans un milieu protestant et genevois ; elle grandit entre la rigidité contrainte de sa mère et les encouragements de son père ; à mesure qu'elle se développait, une étroite communauté d'idées et de sentiments cimentait le lien entre la fille et le père. Toute sa vie elle resta fidèle à ce culte. A ses- yeux, Necker demeura non-seulement l'homme juste, mais le penseur et le politique toujours égal aux circonstances : le prestige de Rousseau compléta ce

premier fonds d'idées républicaines et protestantes dont elle ne se départit jamais. Mais sa nature riche et expansive, ne pouvait se renfermer dans les bornes d'une école ; à mesure qu'elle avança dans la vie, instruite par les événements et par le commerce des hommes éminents de l'époque, elle donna à sa pensée une ampleur, qui en fit l'écrivain non plus de la Suisse ni de la France, mais de l'Europe.

Le fond de sa nature était une âme chaleureuse et aimante, foyer intarissable d'enthousiasme et de dévouement; homme, par le pouvoir de généraliser ses ses idées; femme, par le cri du cœur, par la puissance d'émotion et de sympathie, par l'accent ému, par les élans de compassion, d'indignation, de sensibilité, elle réunit les facultés des deux sexes dans une combinaison unique. Dans ses écrits, le flot des idées roule confondu avec le sentiment; jamais âme n'a serré déplus près l'idéal humain.

Rousseau avait agi comme un tribun et déchaîné le flot révolutionnaire. Madame de Staël, surgissant dans un temps de lassitude et de désenchantement, eut pour tâche de relever les âmes et de rétablir dans les hautes régions sociales un courant d'opinions libérales. Durant le Directoire, elle personnifia les idées de justice et de modération; chacune de ses paroles était un appel à la concorde et à l'oubli ; acceptant la république et les institutions directoriales, elle chercha à y rattacher les constitutionnels et les républicains modérés, afin de sauver l'héritage de la Révolution. La réaction dans les idées avait commencé. Les Laharpe, les Fontanes, attaquaient le xvme siècle et préludaient à la restauration monarchique et catholique du Génie du Christianisme,, Bonaparte favorisait ce mouvement. La société française courait au-devant du pouvoir absolu; légère, frivole,

insouciante, enivrée par les triomphes de la force, elle s'ouvrait à tous les sophismes et à toutes les apologies du despotisme. Madame de Staël luttait vaillamment contre ce courant réactionnaire- Sa supériorité lui avait créé une sorte de royauté intellectuelle. Cet empire de l'esprit fit ombrage à Napoléon et il lui interdit le séjour de la capitale de la France. Priver madame de Staël du trépied parisien était un coup terrible, elle en parut brisée. Dans sa belle retraite de Coppet, en face du Lac et des Alpes, elle soupirait après le ruisseau de la rue du Bac; mais bientôt sa forte nature se redressa. Le séjour de la Suisse lui fut salutaire. Dans les salons parisiens, sa pensée constamment sollicitée aurait jeté de plus vives étincelles; mais l'entraînement de la conversation, la succession rapide des idées, n'auraient pas laissé à sa pensée le même loisir. A Goppet, la méditation et l'étude fécondèrent les dons heureux de son génie; le commerce journalier de Benjamin Constant, de Sismondi, de Bonstetten, de Lullin de Châteauvieux, de Schlegel, agit sur elle. Auparavant, elle n'avait vécu que dans le milieu français; l'exil lui ouvrit l'Europe; elle séjourna à deux reprises en Allemagne, habita l'Italie, parcourut l'Autriche, la Russie, la Suède, visita l'Angleterre, étudiant partout les mœurs, les institutions, les littératures, interrogeant les penseurs, ne restant étrangère à aucun courant d'idées. Sa partialité pour la culture française ne résista pas à de telles révélations.

En face du formalisme du vieux monde latin, la spontanéné, la jeunesse, l'esprit de liberté des nations protestantes, la frappèrent, et elle se proposa d'ouvrir une large communication entre les deux civilisations et de rendre au monde français et catholique la jeunesse et la vigueur, en lui infusant les idées, les moeurs, les instiutions des nations protestantes; à l'Angleterre, elle

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demanda la vie de famille, le libéralisme pratique, Je self government; à l'Allemagne, la liberté de l'esprit, une culture littéraire et philosophique, à la fois tendre et profonde, sachant unir le sentiment religieux à la philosophie et à l'art. Au travers de ces excursions les plus lointaines, la préoccupation de la France ne la quitte pas. Dans le livre de l'Allemagne, les développements variés de l'esprit allemand lui servent de texte pour exposer ses idées sur la rénovation littéraire et philosophique de la France. Relever l'esprit français, le féconder par l'infusion d'un sang nouveau , rendre aux âmes le ressort, aux caractères la dignité, en ranimant le culte du devoir, l'enthousiasme de la vertu et l'amour de l'humanité, telle fut la pensée mère de ses écrits.

C'est le mouvement général de la pensée, son flot continu, l'effort pour faire pénétrer l'élément moral dans la politique, l'art, la littérature, la philosophie, qui donnent tant de vertu à ses écrits. D'autres écrivains ont apporté plus d'art à colorer et à ciseler la période, sa vive et mouvante intelligence cherchait à étreindre la vérité, non à briller par des finesses de diction. Sa manière tient de l'improvisation; chaleureuse, spontanée, mêlée de traits familiers, de saillies, d'appels au lecteur; chaque pensée jaillit directement de son âme agitée et émue. Son style est comme la respiration de sa pensée. Ses écrits transportent dans une sphère élevée; ils améliorent, ils purifient. Il n'est pas de lecture plus savoureuse et plus vivifiante.

Parmi les émules ou les disciples de madame de Staël, Benjamin Constant et Sismondi tiennent le premier rang. Le premier n'eut pas seulement avec elle des rapports d'esprit, on a maintenant la clef d'Adolphe, livre orageux et amer, image fidèle des déchirements, des jalou-

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sies, des troubles qui accompagnent les situations irréguîières. Benjamin Constant appartenait par la naissance au Pays de Vaud; mais sa famille tenait aussi à Genève, et le tour de ses opinions le range dans lecole genevoise, à côté et au-dessus de Delolme, de Dumont, de Mallet Du Pan, de Sismondi. Pourquoi cet homme, si doué par l'esprit, voyant si haut et si juste, a-t-il été si ïénué par le cœur, d'une sagesse si sèche et si désenchantée ?

Au rebours de Benjamin Constant, Sismondi garda toute sa vie la spontanéité chaleureuse d'une nature jeune et bienveillante. Ainsi que madame de Staël, il ne séparait pas son cœur de son intelligence. En économie politique, il s'éleva contre la froide école des Malthus et des Riccardo; il réclama en faveur de la moralité et du bien-être des ouvriers des manufactures ; il s'occupa de l'affranchissement des nègres, de l'amélioration des prisons : philanthrope et des plus chauds, toujours prêt à élever la voix en faveur de l'humanité souffrante.

Dans la trame compliquée de l'histoire, les intérêts des princes, le tracas des cours, les intrigues diplomatiques, le mouvement des armées, tous ces jeux de la force et de la ruse, il les subordonne au grand et éternel acteur de l'histoire: le peuple. Il observe scrupuleusement les événements qui influent sur sa moralité, sa dignité, son bien-être; il juge les révolutions par le sort qu'elles lui ont fait. A ses yeux, les institutions sont le fait capital, et la liberté est le ressort de la perfectibilité : despotisme et avilissement, liberté . et relèvement moral sont synonymes. Les triomphes de la force sur le droit ne lui inspirent que du mépris, et il aime à rapporter les châtiments réservés à l'iniquité. La morale est son guide, le droit plane au-dessus des intérêts de parti et d'école;

mais fidèle à la vérité, il expose les fautes et les excès des peuples, comme ceux des rois et des ministres.

Absorbé par la partie scientifique de l'histoire, Sismondi donna peu de soin à la forme; il n'a ni la largeur de narration et la limpidité de Thiers, ni le pittoresque exquis d'Augustin Thierry, ni l'intuition, le coloris ardent, l'inspiration émue et passionnée de Michelet. Son exposition un peu terne, chargée de détails, n'arrive à la chaleur que là où le cœur est intéressé; mais son savoir est vaste, son érudition abondante et sûre, ses vues fermes : il a des résumés frappants. Sismondi est un des grands travailleurs du siècle; en Italie et en France, il fut le promoteur de l'histoire, il fraya la voie aux écoles historiques modernes, et est resté un modèle pour la solidité des vues, et le sentiment du droit.

Sismondi avait amené à leur perfection les qualités solides de l'esprit genevois, il avait amendé son utilitarisme, en lui infusant la cordialité, la bienveillance. Homme du xvme siècle, formé par sa large culture, il traversa les excès de la Révolution et de lamentables réactions, sans renoncer à sa foi à la liberté et aux lumiè res. A Genève, durant la première moitié du xixe siècle, il fut un des meilleurs représentants d'une génération, supérieure par la solidité du caractère, l'étendue des vues, l'expérience des affaires. De tels hommes faisaient rayonner au loin les idées de Genève; ils avaient agrandi son horizon et substitué des vues de philanthropie, do sympathie générale, à l'exclusisme municipal du vieux temps. Nous verrons si leurs neveux surent entretenir cette flamme généreuse. Mais avant de quitter la Genève du xvme siècle, un rapide retour sur l'évolution de l'esprit genevois fixera mieux ses traits distinctifs.

Éveillé au xvie siècle, parla théologie calviniste et

la controverse avec Rome, l'esprit genevois, en prit un tour syllogistique et raisonneur, la disposition à donner aux idées la fixité du dogme, à les réduire en formules précises, à en dresser des codes, regardés comme irréfutables. Le règne prolongé du surnaturel le détourna des recherches de cause; il prit en aversion la philosophie, s'accoutuma à rester dans le relatif; mais il eut en partage la véhémence, la passion, le zèle propagandiste. La sagesse genevoise ordonna toutes les actions humaines sur un plan rigide; elle refusa toute issue aux sens, bannit la joie et la sérénité, assombrit la vie. Cette sévérité favorisait le sérieux et fortifiait les volontés, mais elle mortifiait l'imagination, elle écartait les arts.

Ville frontière, en butte à des haines terribles, menacée par des voisins trop puissants, Genève dut se ramasÀ ser en soi, vivre de soucis et de défiances, alerte, aux aguets, attentive à observer les événements, à balancer les chances diverses. L'exiguïté du territoire, la pénurie des ressources, rendaient la bataille de la vie plus âpre qu'ailleurs. Cette dure discipline développa des individualités résistantes, et toujours sur la défensive. Dans cette ruche aux alvéoles pressées, chaque abeille était tenue d'apporter sa part de miel, et la tâche de chacune était rigoureusement pesée. Peu de patries, cependant, ntété aimées d'une affection aussi intense. Le Genevois P rouvait pour sa cité la préférence que le moine a pour son ordre. Dans les contrées les plus éloignées où l'en- ! rain aient les intérêts du commerce et une humeur aven- U]reiiseî ii continuait à révérer sa ville natale comme un lieu unique pour les lumières et la moralité.

À l'âge religieux, succéda au xvme siècle un âge tout politique; le peuple de Genève, parvenu à l'âge adulte, rompt les lisières théologiques, il assimile la Reforme et en fait une chose populaire. Mais serrée à ses traditions,

Genève ne s'ouvre qu'avec mesure aux idées philosophiques, elle garde une certaine sévérité et continue à imposer à tous le travail et les mœurs. La culture des sciences mathématiques et naturelles, celle des lois, les combinai* sonsdela finance, occupaient la hauteclasse; lesartsmécaniques, l'horlogerie, la politique, absorbaient la classe ouvrière. Dans ces occupations, on peut suivre une tradition de la discipline calviniste. Après avoir eu l'ambition, au xvie siècle, de régler la religion de l'Europe, la Genève du xvme siècle règle le travail et la liberté; ses financiers mesurent le crédit aux gouvernements ; ses industriels perfectionnent l'horlogerie et confectionnent pour le monde entier le régulateur du travail. L'extension que prit cette industrie toute genevoise eut une influence générale. Ce labeur si fin, si exact, introduisit des habitudes de précision inconnues auparavant ; il contribua au progrès de la mécanique, le grand agent du progrès moderne. En politique, la science genevoise aboutit au doctrinarisme : Rousseau est le puritain de la démocratie ; il ne conçoit la liberté que sous une seule forme, et promulgue ses maximes comme des dogmes. Quant à l'école constitutionnelle, elle agence des rouages dont les ressorts sont si bien réglés, que la machine doit se suffire à elle-même et fonctionner indépendamment des hommes.

Après avoir échoué au xvie siècle dans la transformation de la société française par l'idée religieuse, au xvme siècle, les publicistes de Genève reprennent l'œuvre par la politique; ils poussent à la Révolution, et, lorsque ce grand mouvement recule et que la liberté française ploie sous lecesarisme : comme la vierge sage, Genève veille avec sa lampe allumée. Sous la Restauration, l'école de Royer-Collard , et de Guizot, naît de celle de Necker, de madame de Staël, de Benjamin Cons-

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tant, de Sismondi, comme celle de Lafayette découle du radicalisme de Rousseau.

Le raisonnement fut l'arme des Genevois, une dialectique serrée, s'inspirant de convictions ardentes; plus intègres qu'adroits, plus honnêtes que souples, on ne les vit jamais trafiquer de leur plume ou varier leurs opinions au gré de leurs intérêts : ils ne connaissaient que la ligne droite. Sincèrement attachée au bien social, la Genève du xvme siècle poursuivit avec passion la réalisation du droit pour tous, l'avènement des masses aux lumières, au bien-être, à l'influence sociale. La violence des crises intérieures vint de la roideur des caractères ; de part et d'autre, les intentions étaient honorables, mais on se faisait un point d'honneur de l'inflexibilité. Cette rigidité était un legs du calvinisme, le tempérament avait survécu aux doctrines qui le firent naître.

Durant le xvme siècle, l'esprit genevois s'appliqua avec succès aux sciences de calcul et d'observation et aux diverses parties de la politique et du droit constitutionnel* L'imagination contenue par une discipline sévère fit explosion chez Rousseau, embrasa la littérature française, la tourna vers le descriptif, la poésie familière, la sentimentalité. Mais le Genevois ne cultiva pas la belle littérature; il écrivait pour exercer une action sociale, pour combattre des abus, et en gardant l'allure et le ton du réformateur. Sa pensée n'erre jamais dans le vague et l'indéterminé; précise, ferme, condensée, elle forme un tissu aux mailles serrées. L'esprit genevois ignorait les délicatesses, les nuances, les métamorphoses, dont les idées sont susceptibles,, toujours porté à les figer, à les couler dans des moules précis.

La Genève du xvme siècle restera grande par ses efforts pour fonder la démocratie et pour concilier la foi avec la raison; elle a devancé la société européenne dans la

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revendication du droit populaire. Peuple à la fois réfléchi, iaisonneur et passionné, plus solide que brillant, altéré de vérité et de justice, obstiné dans la poursuite des idées, fier et ombrageux, le peuple de Genève avait fatigué sa substance à la poursuite du mieux social. On pourrait le comparer à l'hoplite grec, redoutable sur un terrain uni et agissant de front, mais inhabile aux brusques volte-faces', aux manœuvres de flanc, à la prestesse sinueuse du Parthe; il savait brandir la Jance et non jeter un javelot en fuyant. D'autres ont eu cet m dangereux.

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