LA RESTAURATION
Décadence de Genève durant l'empire. — Restauration de la république. — • Agrégation de Genève à la Confédération suisse. — Zèle pour les lumières. — Éclat de la société genevoise — Sagesse et modération de cette génération.
S'il est une ville dont la liberté ait été le ressort, c'est Genève ; elle est l'essence de la cité, l'âme qui vivifie ce petit corps; si elle disparaissait jamais- d'une manière durable, ses citoyens se disperseraient. On le vit à la langueur, à la dépopulation, à l'appauvrissement, qui frappèrent la malheureuse cité, lorsque réunie violemment à la France impériale, elle dut courber la téte sous le régime militaire. En quinze ans, un tiers de la population disparut. Les familles bourgeoises envoyaient leurs enfants aux extrémités de l'Europe pour les soustraire aux recruteurs; les ateliers étaient inactifs, les maisons vides, les filles ne trouvaient pas de maris; la fleur des ouvriers genevois avait porté au loin son industrie, et un prolétariat savoyard et catholique se glissait dans la cité. Au contact des soldats et des employés français, les derniers restes de sévérité calviniste disparaissaient des rangs inférieurs du peuple.
Sans un noyau de vieilles familles aristocratiques et bourgeoises, c'en était fait de Genève. Mais dans ce milieu, la flamme patriotique brûlait encore. Un comité secret, composé d'anciens magistrats, cultivait assidûment le sentiment civique. Les Genevois occupaient toutes
[es fonctions gratuites; ils avaient réussi â conserver dans leurs mains, l'Église, l'Académie1, le collège, les sociétés de bienfaisance, les cercles, et leurs coteries étaient impénétrables à leurs maitres. On se serrait autour de l'Église comme autour du palladium de la nationalité; dans les occasions solennelles, certaines allusions faisaient courir un frisson électrique. Les savants coopéraient à cette œuvre parla publication de la BibliotMque britannique et l'infusion des idées anglaises nourrissait l'esprit protestant. Sismondi jetait les fondements de sa grande réputation. Coppet était un foyer d'opposition; Benjamin Constant, Lullin de Chateauvieux, Sismondi, y nourrissaient leur foi aux idées libérales, au contact de la plus belle âme de l'époque. Genève, épuisée matériellement, et presque vide de citoyens, résistait par la pensée.
Le patriotisme genevois se résumait alors dans Ami Lullin, un magistrat de l'ancienne république. Retiré au pied du Salève dans le pauvre village d'Archamp, qui commande une vue mélancolique sur la plaine genevoise et les plages lointaines du Lac, il y vivait de souvenirs et de foi; il eût attendu cent ans, sans que sa foi dans la renaissance de Genève fût ébranlée. Le moment d'agir venu, il réunit ses amis, anciens magistrats comme lui; et le 31 décembre 1813, à l'approche des coalisés, ces courageux citoyens se formèrent en gouvernement provisoire 2 et proclamèrent la restauration de la republique. Le patriotisme de Lullin avait embrase
1. Lors de la réunion à la France, il fut stipulé que les biens des Genevois, administrés par !a Société économique, paieraient le culte et l'instruction publique. Cette disposition fut le saiut de Genève.
2. M. Albert Rilliet a écrit une bonne Histoire de la Restauration de Genève. Récemment, il a traité le sujet des origines de la Confederaiion suisse; c'est un des hommes les plus savants de Genève, versé dans les hautes questions de critique sacrée, dans la philologie, 1 archéologie.
Genève et rendu la vie à ses membres glaces. À côté d cet homme antique, grand par le cœur, on remarquai Ami Desarts esprit fin et délié, riche en expédients ; i fut député auprès des Suisses pour négocier l'agrégation de Genève à la Confédération. Ch. Pictet de Rochemont, le frère du physicien, homme à grandes vues, parlant bien, connu et estimé personnellement de plusieurs souverains, représenta Genève et la Suisse au Congrès devienne; il conduisit toutes les négociations importantes et obtint de l'Europe la reconnaissance delà neutralité perpétuelle du territoire helvétique.
La recommandation des souverains ayant surmonté les dernières difficultés, Genève fut reçue comme vingtdeuxième canton dans la Confédération suisse; à cette occasion, on lui adjoignit quelques parcelles de territoire, prises sur les confins de la France et de la Savoie i. Cette agrégation fut célébrée par de grandes réjouissances : le peuple de Genève voyait s'accomplir avec bonheur une réunion objet de ses vœux durant des siècles. Une dure captivité avait amorti les passions factieuses, et assoupi les haines intestines qui désolèrent les dernières années du xvme siècle. L'opinion publique était portée à la concorde et 'aux transactions.
Dans l'œuvre de reconstitution politique, on s'accorda à substituer le régime représentatif à des institutions, où la démocratie et l'aristocratie se trouvaient en présence sans se concilier. Les rédacteurs de la constitution accordèrent à l'opinion libérale, l'égalité devant la loi, la
i. Ce supplément de territoire fut imposé par la Confédération suisse
comme une condition de l'admission de Genève. Les citoyens y tenaient médiocrement; ils redoutaient l'introduction dans la république d'un élément catholique et savoyard. Celte annexion substituait une société mixte à l'État protestant. « Messieurs de Genève désenclavent leur territoire et enclavent leur religion, » dit à ce propos un contemporain.
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liberté de la presse, le droit d'association, le vote des lois et des budgets par un Conseil Représentatif; diverses conditions d'âge et de fortune, pour parvenir aux magistratures; certaines restrictions électorales, la préparation des lois, accordée au Conseil d'État (le corps exécutif), lo grand nombre et la gratuité des fonctions, donnaient une ample satisfaction à l'intérêt conservateur.
Les Genevois éminents qui vivaient dispersés au dehors, revenaient mettre leur expérience et leurs talents au ser. vice de la république : Fr. D'Ivernois arriva le premier, puis Dumont, Sismondi, Pictet-Diodati, Marc-Âug. Pictct, De Candolle; réunis à Bellot, à Odier, à Rossi, ils formèrent le noyau du parti progressiste : les anciennes
' familles se réunirent en parti conservateur, une sorte de torysme genevois. Ce parti dominait dans le Conseil
l d'État et rêvait le rétablissement du régime paternel;
j mais la mort ayant enlevé les plus obstinés de ses membres, les modérés prirent le dessus et une balance d'influence s'établit entre les deux Conseils. Dumont avait doté le Conseil Représentatif d'un excellent règlement;
j ses délibérations se distinguaient par la maturité, la modération, le respect des droits des minorités. Le vieil esprit genevois, raisonneur et subtil, n'avait pas disparu,
; mais adouci par les malheurs de la patrie, il allongeait les délibérations sans paralyser la marche de l'État. La
I jeune génération avait souffert de la servitude étrangère 1 et ne valait pas les hommes de l'ancienne république pour l'énergie du caractère et les ressources de l'esprit; d'un doctrinarisme compassé, elle partait en tout, de certaines vues systématiques; elle n'avait pas le tact, la
i. Pour apprécier avec équité la Genève du xixe siècle, on ne saurait perdre de vue cette circonstance. Ce n'est pas en vain que durant seize années toute vie publique est suspendue, toute parole libre étouûee, et la population fauchée par un recrutement meurtrier.
souplesse9 le coup d'œil des vieillards; mai- alors, ce disparate paraissait peu. Repartis dans les Conseils, l^s commissions, les cercles, les magistrats et les citoyen g de l'ancienne republique portaient le mouvement et la vie dans toutes les parties de l'État.
Par les soins de Bellot, d'Odier, de Dumont, de Rossi, les codes napoléoniens furent appropriés aux conditions d'un peuple libre et Genève fut dotée d'excellents règlements industriels et commerciaux. Les chefs du Conseil Représentatif soumettaient chaque partie de l'organisation publique à une inspection vigilante, jaloux d'introduire les perfectionnements, que l'expérience et l'exemple des pays les plus avances leur avaient suggérés. Ils visaient à faire de la politique modèle, à poser Genève comme une école expérimentale du progrès, comme une sorte d'académie politique, propre à servir d'exemple aux grands États.
Durant cette belle époque, Genève s'enrichit de toutes les inventions de la philanthropie. Elle accueillit les écoles lancasteriennes, les caisses d'épargne, le régime pénitentiaire. Le comte de Sellon y fonda des sociétés pour l 'abolition de la guerre et de la peine de mort. Le premier pont de fil de fer, le premier bateau à vapeur de la Suisse y furent construits. Cette ardeur de progrès plaça Genève a la tète de l'opinion libérale en Suisse. Dans les diètes, ia deputation genevoise prit de l'ascendant et s'en servit pour résister aux exigences de la Sainte-Alliance, pour réclamer en faveur de la liberté de la presse et du droit d'asile. A Berne, à Fribourg, à Lucerne... le parti aristocratique pur avait relevé la tête, Genève était gouvernée par une élite, où la science, la vertu, la richesse avaient une place à côté de la naissance. La masse du peuple, satisfaite de l'élan que la paix avait rendu au commerce et à l'industrie, se confiait dans le patriotisme et le dé-
sintéressement de ses chefs et ne songeait pas alors à leur disputer le pouvoir.
La politique genevoise avait recruté une tête supérieure dans l'italien Rossi. Il enseignait avec éclat le droit à l'Académie: Reçu citoyen et porté au Conseil Représentatif, il y prit la grande place. Avec Dumont et Bellot, il s'occupa activement du perfectionnement de la législation. Sa haute intelligence savait élever toutes les questions, dénouer toutes les difficultés.
Les révolutions d'Espagne et d'Italie trouvèrent à Genève quelques partisans; mais lors du soulèvement de la Grèce, l'entraînement fut général. On organisa des souscriptions, on fonda des comités de secours; le jeune docteur Gosse partit pour servir la cause hellénique; le financier Eynard expédia à ses frais aux insurgés des navires chargés d'armes et de munitions. Nature brillante et sympathique, d'une ardeur communicative, Eynard étendit partout la propagande philhellénique, fonda des comités auxiliaires, leur communiqua son feu et réussit à provoquer en France et en Angleterre un mouvement d'opinion, qui prépara l'intervention des grandes puissances. Capo d'Istria avait choisi depuis longtemps Genève pour son observatoire ; il avait reçu le titre de citoyen. Il en partit pour prendre les rênes du gouvernement hellénique ; il devait y périr martyr de son dévouement à la liberté modérée, par un sort pareil à celui qui frappa plus tard Rossi à Rome. Ces efforts de Genève, en faveur des peuples opprimés, coïncidant avec la pression réactionnaire de la Sainte-Alliance, honoraient hautement la petite cité; elle offrait alors le spectacle touchant et rare, d'un État populaire, où magistrats et citoyens vivaient unis, et rivalisaient de zèle en faveur de la liberté et du perfectionnement social. « Heureux pays, s'écriait vers ce temps De Candolle, que celui où les citoyens s'identifient
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avec la chose publique, où l'honneur d'être utile est la première des dignités, où toutes les bourses s'ouvrent p our encourager l'instruction ou soulager la misère, où il n'existe de rivalité que pour mieux servir la patrie. *
Les hommes éminents qui faisaient alors l'ornement de Genève appartenaient à des écoles diverses, D'ivemoii. i3. Prévost, Ch. Pictet, Dumont, tenaient pour les idées anglaises; Sismondi, Lullin de Chateauvieux, De Candolle, Pictet-Diodati, avaient le tour d'esprit plus français. Bonstetten réunissait l'imagination allemande à la netteté française; Rossi, la tradition du légiste romain, aux idées parlementaires anglaises; Dumont professait [''utilitarisme de Berïtham . au lieu que Rossi luttait pour défendre l'élément spiritualiste dans la législation; Sismondi et Lullin de Chateauvieux avaient conservé le noble esprit de madame de Staël; De Gandolle poussait la jeunesse à l'étude exclusive des faits. Sans sacrifier leur originalité , ces hommes savaient associer leurs efforts pour le bien. Tous poussaient au développement du savoir et de l'activité publique. Tempérés par l'âge et par une longue pratique des affaires, ils avaient puisé au contact des excès de ta Révolution française, une aversion invincible pour les moyens violents; ils redoutaient les agitations de la rue et poursuivaient le progrès par la transformation des opinions et des mœurs : supérieurs par l'élévation du caractère, par la bienveillance, la confiance dans l'efficacité de la liberté et du droit.
Ces hommes formés par le commerce de l'Europe avaient donné du lustre à la société. Genève avait des salons. On n'y rencontrait pas le jeu brillant d'esprit des salons de Paris, mais la maturité des idées1, la rai-
1. « L'esprit est bon, quand il est au service de la raison, et c'est la qualité innée des Genevois *3 écrivait un contemporain.
son, la variété des informations, la solidité des relations et des vues cosmopolites.
Un des hommes les plus originaux et les plus goûtés de cette société était toujours Bonstetten. Ce patricien bernois avait adopté Genève. Héritier des maximes du xviue siècle, disciple de Bonnet, admirateur de Rousseau, ami de Jean de Muller, plus tard, commensal assidu de Coppet, U formait un trait d'union entre les deux siècles., et offrait un mélange piquant du savant et de l'homme du monde. Jusqu'à l'âge le plus avancé, son intelligence garda la même ouverture. Il .apportait à l'étude une ardeur juvénile, suivait les progrès de la science, assistait aux cours, passait la journée à lire, à réfléchir 4; le soir, il brillait dans les salons. Sa conversation, mêlée de naïveté et de malice, aimait à effleurer les grands sujets et à toucher aux questions vitales; elle lançait des idées primesautières qui allumaient de vives controverses, et qui, repoussées d'abord, finissaient par captiver.
Dumont était un très-gros homme, à tête large et
1. Les lettres de Bonstetten reflètent vivement l'animation de Genève, en ces belles années. «A Genève, écrit-il aune amie vivant en Danemark, tout fleurit, tout fait des pas de géant, l'éducation est excellente, la jeunesse rangée et studieuse; on n'éprouve jamais un moment de vide, tant il y a de cours. De Candolle est admirable et attire la plus brillante société, On ne trouverait pas ailleurs des hommes comme les Pictets. Tout ce qui pense et écrit en Europe, passe dans notre lanterne magique. On ne rencontre que grands seigneurs et princes. Ce séjour est préférable à celui de Paris; ce qui est dispersé dans la grande ville se trouve réuni ici, en un bouquet. Genève, c'est le monde dans une noix. » Sa naïveté germanique souffrait cependant un peu de la tension qui règne toujours dans notre société. Il reprochait aux Genevois de garder le sentiment pour la famille et de n'apporter dans le monde que l'esprit. « Ici, écrit-il, il fautéperonner son esprit. Genève est comme un ciel toujours plUi chaud, sans matinées m soirées. Pense ou meurs, telle est leur devise. *
puissante, les sourcils épais, plutôt laid, mois animé par un regard plein d'intelligence et de bonté. Il avait cet optimisme qui ne croit pas aux mauvaises intentions et se confie en la puissance des principes. Il aimait la jeunesse, l'attirait, savait l'encourager; il communiqua une vive impulsion à la société et aux idées. D'humeur joviale, excellent convive, sa parole tantôt .grave, tantôt plaisante, savait passer des hauts entretiens aux sujets les plus familiers, riche en saillies, en anecdotes piquantes, rendues avec une gaîté épanouie et qui se communiquait aux plus froids. De Candolle se sentait de l'attrait pour Dumont, et leur rapprochement aida au triomphe des idées de progrès et de sage liberté. De Candolle avait puisé dans les salons français une rare élégant de mœurs; galant avec les femmes, il aimait leur entretien. Il fit de sa maison un des centres de la Genève savante. Ses cours étaient suivis par des gens de tout âge et de tout sexe. Il s'occupa des collections savantes, les classa, excita les particuliers à faire des dons; il rendit la vie à la Société de physique qui languissait, présida longtemps la Société des arts, coopéra à la fondation de la Société de lecture. 11 n'aimait pas la politique, mais les oeuvres philanthropiques le trouvaient toujours prêt ; infatigable à concevoir des plans d'améliorations, et à créer les ressources nécessaires à leur réalisation.
Lullin de Ghateauvieux avait été un des hôtes de Coppet. Comme économiste et agronome, il fit circuler beaucoup d'idées et popularisa sur le continent les procédés de la culture anglaise. Ses Lettres sur l'Italie sont semées d'heureuses descriptions. Il s'intéressait à la poliques et écrivit des brochures très-remarquées (Le Manuscrit de Sainte-Hélène, les Lettres de Saint-James). Sa conversation était relevée par un sel fin et doux et par de
piquants récits et une gaîté aimable et enjouée. Guill. Favre avait été un autre commensal de Coppet. Mme de Staël l'appelait son savant. Il était profondément versé dans les lettres anciennes, et Letrone, Millin, Guill. Schlegel, faisaient grandcasdeson érudition et le consultaient sur des points de détail. Opulent et généreux, il patronnait les lettres avec un zèle désintéressé.
Comme Dumont, Sismondi était trapu et vigoureusement taillé, il avait le ton et l'accent du terroir; chaleureux, spontané, prompt à l'espérance : c'était un homme d'un grand cœur. Il vivait dans la retraite, ne suffisant à ses immenses travaux que par une assiduité extrême. Il évitait le tracas des commissions, des rapports, des discussions interminables sur des objets minimes, qui dévorent le meilleur du temps dans la vie genevoise ; mais la discussion des lois importantes le trouvait toujours à son poste au Conseil Représentatif.
A côté de ces natures helvétiques, à la carrure épaisse, Rossi, avec son visage pâle et creusé par la méditation, son profil d'aigle, ses noirs sourcils, son œil de flamme, représentait les races passionnées du Midi. Sa vivacité italienne s'alliait à une sagacité déliée. Un peu dédaigneux, porté à la nonchalance, il fallait de grandes questions pour mettre en branle ses puissantes facultés. Sa parole d'abord grave, lente, d'une concision soutenue, mais relevée par un geste expressif, s'animait à mesure qu'elle serrait l'argument; chaque phrase était alors comme un clou acéré, tour à tour véhémente, pathétique ou froidement dédaigneuse.
Une renommée toute locale et non moins méritée était celle de Bellot. Avant l'arrivée de Rossi, il avait la réputation du meilleur jurisconsulte de Genève; loin de s'offusquer des grands talents de cet étranger, il fut le premier à l'accueillir, à le prôner, et ces deux hommes
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se lièrent d'une tendre amitié. Sa haute raison, l'autorité du savoir, unie à une probité antique, faisaient de Bellot le régulateur d'une foule de questions publiques et privées. Son front élevé et spacieux respirait la sérénité d'une belle âme, sa parole mettait partout l'ordre et la lumière. Estropié et infirme, il était si caduc qu'il ne pouvait marcher seul sans défaillir. Il vivait dans la retraite. Dès quatre heures du matin, sa lampe était allumée et son modeste cabinet incessamment visité par des gens de toute classe, empressés à le consulter.
Genève avait son Caton dans Duvillard. AvecSchmidtmeyer, il était l'homme de la vieille bourgeoisie, le type de la vertu décrit par Montesquieu. Il enseignait les humanités à l'Académie et interprétait Tacite avec originalité et profondeur; il avait puisé dans son commerce assidu un idéal de vertu à la romaine. Timide et défiant de ses forces dans le courant de la vie, d'humeur sauvage, haïssant tout étalage, si la patrie et les mœurs lui paraissaient menacées, il devenait impétueux, téméraire, il éclatait en accents sévères, indignés.
Parmi les femmes, madame Necker tenait le premier rang. Le clergé genevois possédait alors François Naville, homme excellent, dont la vie s'écoula modestement entre les soins d'une cure de campagne et ceux de l'éducation de la jeunesse; il unissait les vertus chrétiennes à la largeur philosophique, à la tolérance, à la confiance dans la raison. En éducation, il insistait sur le respect dû à la personnalité de l'enfant. Il traita avec supériorité le sujet épineux de la charité légale, et fut parmi nous l'introducteur des idées du P. Girard. Il appartenait à la génération des Stapfer, des Pestalozzi, des Fellenberg.
Charles Pictet de Rochemont, l'agronome, et son frère Marc- Auguste, le physicien, malgré leur grand âg&*
avaient toujours le même mouvement dans l'esprit, le même zèle à promouvoir les inventions utiles. Ils exerçaient noblement l'hospitalité. La maison de Marc-Auguste Pictet était, avec celle de De Gandolle, le point de réunion des savants indigènes et des étrangers illustres en passage à Genève.
Cette génération, issue du xvm° siècle, en avait le ferme bon sens et les habitudes rationnelles. Son patriotisme avait sauvé Genève de la torpeur causée par la servitude étrangère; elle avait ravivé la flamme civique et remis en honneur les fortes études. Attentifs aux progrès de la science et de la philanthropie, ces hommes étaient à Paffût des idées nouvelles pour en enrichir Genève. En religion, ils avaient échappé au scepticisme voltairien ; leur christianisme à la Channing, s'attachait à la morale et à la philosophie. Placés sur le terrain solide des faits, ils portaient partout le besoin d'ordre et de classification rigoureuse; en politique, ils tenaient pour les idées anglaises; en philosophie, pour l'empirisme. Ils avaient adouci les aspérités de l'esprit genevois, élargi son horizon, réchauffé sa veine par leur zèle ardent pour le bien public. La lumière qu'ils répandaient, douce et tempérée, ressemblait à celle des beaux jours de l'automne.
Telle était la situation morale de Genève dans les années qui précédèrent 1830. Cette situation était brillante, mais précaire. Les hommes qui en faisaient le lustre, parvenus à un grand âge, étaient sur le point d'entrer dans leur repos.