LES NATURALISTES
Fonda lion de l'Académie do Genève. — Son caractère llicologique. — J.-IL Gliouct, Abauzil. — Ch. Bonnet, H.-B. De Saussure. —F. Uuber, Ihitstuiici des abeilles. — La Bibliothèque britannique. — PyraiLj De Caudolle.
Dans nos pëtitês républiques suisses, la Renaissance et la Réforme sont nées l'une de l'autre, et les deux courants ont longtemps roulé leurs eaux dans le même lit. Avant la Réforme, la science était à naître, Nos ancêtres avalent de l'énergie et un vif amour de la liberté, ils étaient braves, obstinés et intraitables sur leurs franchises, mais plongés-dans les mœurs triviales et rudes du moyen âge, gâtés par un clergé ignare et brutal, ils n'avaient pas dépassé la vie physique, et sans l'arrivée de Calvin et des réfugiés français, bien du temps se serait sans doute écoulé, avant que les sciences et les lettres élussent domicile sur les bords de notre Lac.
La Réforme genevoise, et ce fut sa grandeur, s'adressa à l'homme tout entier. Rarement une secousse aussi forte a été imprimée à un peuple et l'a élevé si subitement à de plus hautes pensées. En substituant dans le culte la chaire à l'autel, le raisonnement à l'adoration muette, la dialectique au mystère, le calvinisme fil de l'église une école ; tout en émondant les passions, il aiguisait les intelligences et les accoutumait à manier l'arme redoutable du raisonnement.
Une des premières préoccupations des réformateurs fut
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renseignement primaire. On ouvrit des écoles de garçons et de filles A. Les biens des couvents supprimés servirent à leur entretien et à celui des pauvres. Le collège, fond ) par Calvin en même temps que l'Académie, fut organisé démocratiquement ; les enfants des magistrats et ceux des artisans s'asseyaient sur les mêmes bancs; avec une simplicité républicaine, de doctes magisters les formaient aûx bonnes mœurs et les initiaient aux lettres latines. Tel enfant qui ailleurs n'aurait pas appris l'alphabet interprétait les harangues de Cicéron. Au sortir du collège, le grand nombre des enfants entrait dans des boutiques et des ateliers ; mais ils conservaient de cette première éducation, une ouverture d'intelligence qui élevait leur niveau.
Genève avait ouvert ses portes aux plus ardents adversaires de Rome. Les réfugiés en avaient fait l'arsenal dô la Réforme. Placée aux avant-postes des pays réformés, elle pénétrait comme un fer aigu dans les flancs de l'Europe catholique ; cette situation agit sur la théologie genevoise, elle négligea les faces contemplatives et mystiques de la foi pour ses côtés militants; elle concentra les doctrines évangéliques en formules précises et les mania comme une épée de combat. Toutes les classes dogmatisaient. Les sujets religieux revenaient dans toutes les conversations; les disputes théologiques ou congrégations attiraient de grandes foules.
L'Académie, telle que Calvin l'institua, fut moins une arène ouverte aux sciences, que le séminaire de la Réforme, le dépositaire de la doctrine orthodoxe : les lettres y intervenaient comme les hérauts de la parole sacrée.
I. La doctrine réformée tenait la grande place dans cet enseignement : « Afin, dit Bonivard, de faire sucer Christ spirituel avec le lai1 corporel; si, qu'il n'y a petit enfant qui ne rende raison de sa foi au... : bien que docteur de Sorbonne, »
Entre les chaires régnait une gradation, et les hommes supérieurs les occupaient successivement jusqu'à celle de dogmatique, envisagée alors comme le sommet de la pyramide; la plupart des professeurs étaient en même temps pasteurs; le recteur était revêtu d'un caractère ecclésiastique; l'Église, unie étroitement à l'Académie, lui communiqua un esprit de conservatisme, de gravité, de' dignité pieuse. Les émoluments des professeurs étaient faibles, mais le magistrat les entoura de considération ; les professeurs laïques parvenaient fréquemment aux premières dignités de la république ; la plupart étaient tirés des familles qui gouvernaient l'État; avec les pasteurs, ils formèrent une sorte de patriciat intellectuel et moral. Parla suite, l'Académie sut s'ouvrir aux idées nouvelles, attirer les talents, et rester le grand foyer intellectuel de Genève.
Peu après la mort de Calvin, renseignement du droit y fut introduit, et Hottoman, Lect, Jacques Godefroy, lui donnèrent du'lystre. Les lettres eurent également des débuts brillants. Les persécutions religieuses avaient amené à Genève de grands humanistes : les deux Budé, Jean de Tournes, imprimeur et littérateur, Mathurin Cordier, les Estienne; Scatiger, esprit inquiet et difficile, ne fit que passer; mais Gasaubon occupa quatorze ans la chaire de grec; docte, modéré, d'une littérature variée, d'un esprit judicieux, on l'appelait le phénix des beaux esprits; il écrivit de savantes dissertations sur les anciens. Ces hommes portés vers la libre pensée ne respiraient pas à l'aise dans ce milieu tout théologique ; plusieurs s'éloignèrent, en quête d'une atmosphère moins comprimée; ils ne firent pas souche; l'esprit genevois, allaité par la théologie, avait pris un tour dogmatique et abstrait qui se prêtait peu à la fine appréciation des beautés littéraires. A voir les physionomies acérées, les fronts géomé-
triques, les regards fixes des théologiens du xvie siècle, on éprouve une certaine frayeur. Leur foi inflexible nous * déconcerte, autant que leur énergie de volonté nous dépasse.
Durant la première moitié du xvne siècle, l'orthodoxie calviniste sub ista dans son intégrité. Genève posséda alors des controversistes, des juristes, quelques érudils laborieux, mais pas de tête inventive, de critique, de penseur indépendant. L'esprit scientifique n'avait pas droit ; de cité dans cette société encore assujettie à la vieille théologie. Dans la seconde moitié du xvne siècle, l'orthodoxie règne encore officiellement et impose à tous ses formules ; elle leur donne même une forme plus absolue ; mais l'unanimité a cessé.
François Turrettini dirigeait alors la majorité du clergé et soutenait l'orthodoxie de sa ferme et vigilante parole ; il eut le crédit de faire taire ses adversaires, mais non celui de neutraliser le travail intérieur de leurs idées. La première protestation date de 1641 ; elle part d'Alex. Morus, prédicateur élégant, imbu des idées de Saumur sur la grâce universelle. Il fut obligé de quitter Genève. En 1685, Jean Leclerc l'imite. Fatigué des tracasseries que lui suscitaient ses tendances sociniennes, il alla en Hollande; avec Bayle et Basnage, il y fonda un foyer de libre pensée et de publicité ; il édita de volumineux journaux littéraires et les dirigea dans un sens rationaliste, semant des doutes sur l'inspiration des Écritures, sur les miracles, les prophéties, justifiant les hérésies tant anciennes que modernes, et préludant à la philosophie du j xvme siècle.
A l'Académie de Genève, le nouvel esprit avait pour représentant Louis ïronchin, le fils du Tronchin de Dordrecht, esprit ingénieux et pénétrant, porté à scruter les idées, ennemi des solutions tranchantes. Dominé par
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son impérieux rival François Turrettini, il dut se Contenter d'un rôle d'opposition sourde.
Sous le nom de chaire ' de philosophie, l'Académie possédait une chaire consacrée à l'étude de la nature tant matérielle qu'immatérielle; c'est-à-dire à un enseignement superficiel de physique, de mathématiques et de théologie morale et naturelle. En 1689, un homme supérieur, Jean-Robert Chouet, sut agrandir cette chaire et on faire le pivot d'une nouvelle évolution de la pensée genevoise. C'était le moment où la science prenait son vol : Descartes, Leibnitz, Spinosa, posaient le droit de la pensée à construire rationnellement l'univers; en même temps que les mathématiciens et les naturalistes, Galilée, Gassendi , Newton , Harvey, en scrutaient l'ordonnance et la contexture par le calcul et l'observation, Jean- Robert Chouet, formé à l'école rationaliste de Saumur, y professa d'abord la philosophie cartésienne; appelé à Genève, il arriva suivi d'un flot d'étudiants. Il vit promptement que sur ce sol saturé de théologie, la philosophie pure ne prospérerait pas1, et il passa de Descartes à Bacon, il tourna ses élèves vers l'étude des phénomènes naturels; lui-même faisait de curieuses expériences de physique.
Cet enseignement fut le trait de lumière qui révéla à Genève sa vocation pour les sciences. L'abus de la théologie avait produit une lassitude extrême; les intelligences avaient besoin d'un aliment nouveau; la métaphysique répugnait à une société encore très-susceptible sur la foi; l'étude de la nature s'offrit, et on se lança
1. Après avoir brillé à l'Académie, J.-R. Chouet entra dans les
Conseils et occupa les plus hautes dignités de l'État; il appuya de son crédit les représentants des nouvelles méthodes scientifiques. Homme h Vîtes étendues et éclairées, il contribua plus que personne à sécuiaris r la pensée et à préparer le xvme siècle -^nevois.
dans une voie qui paraissait inoffensive. Après avoir été si longtemps sevrée de tout commerce avec la nature, la pensée s'en rapprochait avec bonheur.
La discipline calviniste avait amassé de grandes forces. Dans cette société Spartiate, l'oisiveté était réprimée par la loi, la frugalité imposée à tous, les nuits réduites à leur plus courte mesure, les mollesses, les dissipations écartées. Cette discipline avait trempé la race, préparé des générations saines de corps et d'esprit, patientes, scrupuleuses, raisonnables, inaccessibles aux séductions de l'imagination et du cœur.
Deux savants distingués et unis d'une étroite amitié, Gabriel Cramer et Calandrini, ouvrirent, au xviue siècle, la série des mathématiciens et des naturalistes genevois. Le premier, mathématicien estimé, versé dans la physique de Newton, au fait de toutes les découvertes du temps, avait une ouverture d'esprit qui le rendait propre aux sujets les plus divers. Calandrini, d'un savoir non moins étendu, se distinguait par une méthode claire, nette, ennemie des hypothèses et des généralités hâtives. Ils formèrent de bons élèves et les poussèrent dans la voie de l'observation ; Bonnet et le docteur Tissot sortirent de cette forte école ; Abraham Trembley, célèbre à vingt ans, par sa découverte sur les polypes d'eau douce, et membre de plusieurs académies, unit l'étude des sciences naturelles à une veine de moraliste; Jean Jallabert se distingua dans les sciences exactes et la physiqu e ; J.-A.Mallet et Jean-Louis Pictet,dans l'astronomie ; Tron chm, dans la médecine. Ces savants appartenaient à des familles haut placées dans la république et opulentes Ils avaient parcouru l'Europe et visité les universités célèbres. En correspondance suivie avec les sociétés savantes de Paris, de Berlin, de Londres, d'Edimbourg, ils en partageaient les travaux et les distinctions. La situa-
tion européenne faite à Genève par la Réforme se perpétuait au profit des sciences.
Abauzït fut le sage de Genève1. Sans vanité, sans ambition, mettant l'être avant le paraître, il n'accepta jamais qu'une place de bibliothécaire. Il étudiait par le besoin de creuser, de fouiller, d'éprouver, afin d'étendre en tous sens son intelligence; il apportait à l'étude une curiosité ingénieuse et une extrême finesse de jugement. Sa nature modérée répugnait aux formules absolues; il avouait ne pas comprendre beaucoup de choses, sans pour cela les nier; sa libre exégèse écartait les points obscurs et épineux de la religion pour mettre en relief les vérités claires et utiles à la conduite de la vie. Il étudia l'histoire tant ancienne que moderne, la chrono-j logie, la numismatique, mais il leur préférait les sciences physiques; il adopta des premiers les idées de Newton, devina la géologie, s'occupa avant personne des glaciers. Son savoir était merveilleusement disposé dans sa tète. Il ne laissa que peu d'écrits, ne mettant aucune importance à ses manuscrits, les donnant, les prêtant, les déchirant. Les meilleures têtes de l'époque lui soumettaient leurs idées et acceptaient ses objections. Il vécut une vie de patriarche, toute consacrée au savoir et à la pratique des vertus et de la tolérance.
Charles Bonnet débuta par l'observation minutieuse. À vingt ans, sa découverte sur les pucerons le fit nommer de l'Académie des sciences; l'usage du microscope ayant attaqué sa vue, il se tourna vers la philosophie de la nature. Intelligence flexible, au regard calme et serein, unissant l'enthousiasme à la méditation, l'observation à l'abstraction, Bonnet se traça une voie intermédiaire
4. 31 était né à Uzès, mais amené tout jeune à Genève, il y fit ses études et y passa sa vie.
entre Locke et Leibniz. Ses méditations embrassèrent l'ensemble de la création, la science de la nature et celle de Dieu; avant lui, on avait conçu une échelle des êtres, mais on ne l'avait pas construite. Dans la Contemplation de la Nature, sans quitter le terrain des faits, avec une sagacité et une justesse rares, il parcourt la chaîne entière des êtres, s'élevant de degré en degré, sans faire de saut, en suivant tous les chaînons intermédiaires. Il avait le sentiment de la vie universelle et sut faire pénétrer la force spirituelle aux dernières profondeurs de la matière sans tomber dans le panthéisme, Son âme religieuse trouvait dans les moindres êtres des preuves de la sagesse du grand être. Dans la Palingénésie, il développa la pensée consolante du perfectionnement indéfini des êtres et de leur marche ascensionnelle du moucheron à l'homme. Ses derniers travaux furent consacrés à la conciliation du christianisme et des sciences; il n'y parvint qu'en métamorphosant la théologie, en supprimant la trinité, le salut gratuit, le sacrifice expiatoire par la croix, en faisant de Jésus-Christ une sorte de restaurateur de la raison, de philosophe modèle. Cette théologie aurait fait bondir ies docteurs du xvie siècle; mais en plein xviue siècle, en face du Système de la nature et de Y Esprit d'Helvétius, à la suite des concessions déjà faites à la raison, les théologiens y virent un moyen terme heureux, et durant cinquante ans elle défraya leurs apologies du Christianisme.
Par l'ampleur des vues et la hardiesse de la pensée, Bonnet1 dépassait le cadre correct et sage de l'esprit genevois; la France honorait le naturaliste; mais le pen-
i. Dans la Suisse allemande, Bonnet comptait de fervents admirateurs; le grand Haller le chérissait; Lavater l'appelle son père et traduisit ses ouvrages; Jean de Muller le nomme un être presque divin. Bonnet noua entre les deux Suisses un lien intellectuel.
seur contemplatif, l'apôtre candide et enthousiaste de la nature, n'était pleinement goûté que dans la pensive Allemagne. Là, ses écrits étaient lus et commentés avec un respect religieux, et des âmes ferventes le révéraient comme une sorte d'évangéliste de la nature. Le tour pro< lixe et fleuri, l'onction sentimentale, l'emphase de soi* improvisation, ravissaient ces natures imaginatives,
Bonnet occupe une haute place clans le xvme siècle; il inspira un groupe d'esprits opposés au scepticisme voKairien et au radicalisme de Rousseau; il fut le penseur de la Genève aristocratique et savante. Dans sa belle retraite de Genthod, entouré de considération et de respect, il coula une vie sereine et digire en tout d'un sage. Ceux qui rapprochaient admiraient le bouillonnement d'une pensée toujours émue; il avait des moments de ravissement céleste. De l'Europe du nord, on venait en pèlerinage à Genthod, comme de Paris on se rendait à Fernex.
L'école genevoise s'était frayé une voie intermédiaire; elle repoussait l'athéisme des encyclopédistes et n'acceptait qu'un xvme siècle revisé et épuré. La crainte de Dieu continuait à dominer cette société morigénée; elle envisageait la vie parles côtés sérieux et maintenait certains points fixes. Le même esprit prévalait dans la Suisse allemande et animait les Haller, les Lavater, les Bodiner, les Sulzer. A Genève, le nœud serré par la forte main de Calvin tenait encore. L'Église et l'Académie marchaient d'accord. Les savants s'évertuaient pour concilier leurs découvertes avec les enseignements de la révélation; de leur côté, les théologiens élargissaient le cercle de l'orthodoxie.
Neveu et disciple de Bonnet, H. -Ben. De Saussure puisa dans son commerce et dans celui du grand Haller une curiosité ardente pour les sciences naturelles. La nature
l'avait doué d'une grande vigueur de corps et d'esprit, et la mâle éducation physique et morale que les familles genevoises savaient alors donner à leurs enfants, l'aguerrit encore. Après de fructueux voyages il revint à Genève occuper la chaire de philosophie (sciences). Il concentra alors ses études sur la grande chaîne des Alpes, en l'éclairant par la connaissance des systèmes voisins, les Vosges, les monts du Yivarais, les Apennins. Il gravit le premier sur la cime du Mont-Blanc, séjourna sur le col du Géant et y fit des expériences; quatorze fois, il traversa la grande chaîne et par huit passages différents, observant minutieusement la nature et la composition des roches, leur ordre de superposition, l'ordre et la formation des chaînes, l'origine et la marche des glaciers, le transport des blocs erratiques, les phénomènes météorologiques, la flore des diverses régions alpines; sur tous ces sujets, il rassembla des faits précis, aussi soigneux de bien observer que lent à induire. Ses observations servirent à rectifier les théories de Buffon et donnèrent un terrain solide à la géologie et à la météorologie. Sa description des Alpes est restée un modèle de voyage scientifique. De Saussure savait embrasser les grands objets sans négliger les moindres; il n'agrandit ni ne transforme, attentif à conserver les vraies proportions, excellent par le jugement et l'équilibre des facultés.
Dans les interstices de la science, il sut glisser la peinture des grandes scènes qu'il avait sous les yeux ; il en donne la sensation vive et nette, l'impression immédiate; et cela en peu de mots, par de courtes esquisses, tracées d'une plume sobre, sans recherche de couleur ni de pittoresque.
Da Saussure aimait avec passion Genève et la liberté. Son bon sens hardi et en avant redoutait moins les orages de la démocratie que l'assoupissement qui fleurit à
l'ombre des gouvernements conservateurs. Il se préoccupait de l'avenir scientifique de Genève. L'instruction publique lui semblait défectueuse, le Collège et l'Académie, bons seulement pour former des ministres. Il projeta un plan d'études, il y tournait l'attention des enfants sur les faits, les stimulait par la vue des applications de la science, par des expériences, des machines, des plans : lui-même cependant était bon humaniste. Il n'eut pas le crédit de faire accepter ces idées. Les ministres s'effrayèrent d'une éducation aussi réaliste.
Le zèle des savants pour les sciences naturelles, les écrits de Rousseau, ceux du grand Haller, les travaux de De Saussure avaient mis les Alpes à la mode. Les touristes affluaient. Bourrit, chantre de son métier, mais artiste et descripteur par vocation, imagination pompeuse et sentimentale, se fit leur cicérone; il parcourut en tous sens les Alpes, et en reproduisit les beautés par la plume et le pinceau.
De Saussure avait pour émules dans ses recherches géologiques les frères De Luc. Durant trente ans, ces patients investigateurs parcoururent les Alpes et une grande partie de l'Europe, collectionnant les roches, les fossiles, les coquillages, qui leur servirent à édifier une théorie de la terre. Cuvier leur assigne une place élevée dans la science à côté de Werner et de Dolomieu. Attachés au christianisme par tradition de famille et par conviction, ils cherchèrent à démontrer par la géologie les récits de la Genèse, récits dans lesquels ils voyaient le pivot de la religion révélée.
Vaucher, théologien et botaniste, âme sereine et douce, porté vers les harmonies de la nature, était animé du même esprit religieux. Son enseignement donna le premier éveil au génie de De Candolie.
Parmi les investigateurs ingénieux et sagaces dont Genève était riche, François Huber, l'historien des abeilles, tient la première place. Il était aveugle; mais secondé par une femme intelligente et dévouée de la famille des Lullin et par le vaudois Burnens, observateur acharné, il réussit à mener à bonne fin cette tâche délicate. Il décrivit la construction des ruches, fit connaître l'origine des essaims, leur organisation en monarchie populaire, le rôle des reines-abeilles, les fonctions des diverses sortes d'abeilles; comment les unes élèvent le couvain et préparent la nourriture aux ouvrières qui travaillent sans relâche; il raconta les combats des reines acharnées à se détruire, la mort tragique des faux-bourdons. Il fit aussi d'importantes recherches en physiologie végétale et contribua à la grande découverte de Senebier. Son fils, Pierre, s'illustra par VHisloire des fourmis, non moins riche en faits curieux.
Senebier, longtemps bibliothécaire de la ville, théolo gien et littérateur, écrivit un judicieux traité sur V An d'observer, et se montra un maître dans la pratique de cet art difficile. Ses travaux sur la décomposition cle l'acide carbonique par les végétaux donnèrent une base à la physiologie végétale. H. -Ben. De Saussure avait laissé un fils, Théodore, homme solitaire et méditatif, digne héritier des qualités d'observateur sagace et scrupuleux de son père. Il se voua à la physiologie végétale et consacra de longues années à étudier le rôle que la lumière, l'air, l'eau, jouent dans le développement des plantes. Il en fit des applications à l'agronomie.
Que d'activité, d'émulation, quelle méthode sûre e/ précise dans ce petit monde genevois du xvme siècle ! Ces fructueuses recherches s'accomplissaient au travers des crises politiques les plus redoutables. Frappante réponse aux esprits timorés qui ne voient de prospérité que dans
le silence des passions. La vie est avant tout mouvement, effort, lutte, renouvellement; si les temps d'orage accablent lésâmes débiles, les forts et les courageux y puisent une vigueur plus grande.
Peu d'hommes honorèrent autant Genève dans les dernières années du xvme siècle que les frères Pictet. Marc- Auguste fut jugé digne de succéder à la chaire de De Saussure, érigée à cette occasion en chaire de physique et séparée de tout enseignement théologique. C'était le moment où les savants français fondaient la méthode moderne et constituaient la physique et la chimie, où l'étude des fluides impondérables prenait place dans la science. Marc-Auguste Pictet étudia le calorique et publia lin Essai sur le feu et sur sa distribution dans les diverses couches do la terre. Il fut un des fondateurs de la Société helvétique des sciences naturelles. Sur son front siégeaient la gravité et la douceur; toute sa personne respirait la dignité et cette noblesse de vues qui prend sa source dans le cœur. Son frère Charles n'avait pas une figure moins imposante; nature de haut vol, il joignait la raison à l'imagination ; sa facilité de conception et le charme de son éloculion, en auraient fait un orateur si la science ne l'avait captivé. Son tour d'esprit le rapprochait de Técole anglaise.
Avec P. Prévost, les frères De Luc, 6. Maurice, et son frère M. Auguste, il fonda la Bibliothèque britannique qui fit de Genève, durant la première partie du xixe siècle, l'interprète de la science anglaise sur le continent. La solidarité protestante qualifiait Genève pour cette œuvre. Notre école retrouvait en Angleterre, sur une échelle plus vaste, ses propres vues sur la reli gion, la société, la liberté, la science, la morale. Dans les deux pays, la culture pivotait sur la morale et l'empirisme; aux généralités hardies, elle préférait les notions du sens commun, Ce
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que cette science n'avait pas en profondeur et en délicatesse, elle le compensait par la fermeté, la précision, le tour pratique, l'ordre excellent des pensées, l'art de classer les faits.
La séve scientifique circulait avec force. Le moment où Genève vit son indépendance écrasée par les violences du Directoire fut celui où surgit le plus grand de ses savants. Cette même année (1798) De Candolle, encore tout jeune, mais débordant d'intelligence et d'ardeur pour la science, partait pour Paris. Le moment était unique; il y régnait un mouvement scientifique extraordinaire; l'impulsion, donnée aux sciences par Lavoisier, continuée par Cuvier, Biehat, Lamarck, Laplace, Berthollet, Humboldt, s'accélérait, et les découvertes se succédaient rapidement. De Candolle se sentait porté vers la botanique. Dans la marche rapide des sciences, celle-ci était restée en arrière; elle avait été affaiblie par une période de subdivisions et de petites recherches, et les idées de Gœthe n'avaient eu aucun écho, De Candolle s'occupa simultanément des organes des plantes, des formes et des espèces. Il unissait à une conception rapide et sûre, de hautes facultés de généralisation. . S'emparant des faits connus, les complétant par ses recherches, et par la saine direction qu'il sut imprimer à l'investigation, il créa le corps de la science. Il partit de l'idée d'un typé primitif ou de l'unité de composition du végétal.
De Paris, De Candolle passa à Montpellier, où il enseigna la botanique durant l'Empire. En 1816, il ac-;
i. Sur la vie et les travaux de De Candolle on peut consulter ses mémoires, édités par son fils, et une belle notice due à M. Aug. De la Rive. Parmi tes élèves directs à Genève, on compte Choisy, Duby, F.-L. Pictet et son fils Alphonse, qui soutient avec tant de distinction la re* nommée de son père.
cepta la chaire de botanique de Genève et se transporta dans sa ville natale avec ses collections 4. Sa réputation n'avait cessé de grandir. La publication de la Flore française, celle de la Théorie élémentaire, deVOrganogra- 'pJ>ic, de la Physiologie végétale mirent le sceau à sa renommée. Il entreprit alors le Prodrome, le monument le plus vaste qui ait été élevé à la science.
Les botanistes de tous les pays lui envoyaient des plantes et des observations. Dans les dernières années de sa vie, De Candolle était le législateur de la science, le centre des études botaniques. Il avait su s'élever audessus des rivalités et des préjugés d'école, et se placer à un point de vue européen. Son zèle pour la science, une manière heureuse de présenter ses idées, attiraient à lui maîtres et disciples et il savait discipliner leurs efforts et les pousser à de nouvelles découvertes. On a remarqué que les États minimes donnent souvent naissance aux génies les plus universels.
Sous l'impulsion d'un homme comme De Candolle, les sciences naturelles à Genève prirent un nouvel essor; et notre ville n'a pas cessé dès lors d'être une pépinière de physiciens, de chimistes, de botanistes, de géologues, de zoologistes1. Les travaux de De la Rive en physique générale, de F.-J . Pictet en paléontologie, de De Candolle iils, d'Ed. Boissier en botanique* de Favre en géologie, de Plantamour en astronomie, de Marignac en chimie, de Thury en physiologie, de bien d'autres encore, attestent le maintien des bonnes traditions. Toutefois la science genevoise contemporaine a donné à l'excès dans les
1. Actuellement Genève possède un associé étranger de l'Institut de France, M. Aug. De la Rive et six membres correspondants. Ce sont MM. De Candolle fils, Plantamour, Marignac, F.-L. Pictet (section des sciences), et A.-E. Cherbuliez et Ernest Na ville (section des sciences morales et politiques).
spécialités; elle a affecté un injuste dédain pour la synthèse. Par une bizarrerie, DeCandolle., philosophe et des meilleurs dans sa science, éprouvait une sorte de jalousie pour les études générales et en détournait la jeunesse. Nous verrons plus tard les regrettables effets de cette tendance utilitaire *.
i. On peut consultai-, sur les vicissitudes de l'Académie de Genève et sur l'évolution des sciences, un remarquable travail de M. Amiel et un mémoire de M. Cellérier inséré dans les documents de la Société d'histoire.
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