LE RADICALISME A GENÈVE
Contre-coup de la révolution de 1830. — Les conservateurs. — Naissance du radicalisme. — L'association du 3 mars. — Révolution du 22 novembre 1841. — James Fazy. — Le Sonderbund. — Révolution de 1846. — L'administration de James Fazy. — Avènement des indépendants.
La révolution de Juillet fut accueillie à Genève avec satisfaction. La réaction nobiliaire et cléricale qui menaçait les libertés de la France répugnait à tous les partis; de nombreux liens rattachaient notre cité au parti constitutionnel français, et sa victoire fut regardée comme un succès national. Le Conseil d'État présenta quelques réformes libérales; le Conseil Représentatif les vota, et voyant ses vœux remplis et l'agitation parisienne tourner à la démagogie, il renonça à toute opposition et adopta une politique conservatrice.
Dans le reste de la Suisse, la commotion fut plus forte, et le replâtrage aristocratique de 1815 s'écroula sans retour. Depuis les temps de tâtonnements -et d'inexpériences de la République helvétique, la démocratie suisse avait mûri. A partir de 1830, elle s'impose irrésistiblement et fonde les institutions sur le suffrage universel. Cette apparition, au cœur de l'Europe, d'une démocratie à l'américaine, avait quelque chose d'étrange. L'école doctrinaire de* Paris, assimilant la démocratie suisse au jacobinisme français, vit dans cette révolution une menace à Tordre européen; à Vienne, à Turin, à Franc-
fort, on n'avait pas de meilleures dispositions. Mais en dépit desmemvs des réfugiés étrangers, des tracasseries de la diplomatie et des menaces de la France, la jeune démocratie suisse sut conduire avec prudence la nef helvétique et conquérir une place dans le concert européen. Le peuple suisse a en partage la modération et le tact politique; avisé et calculateur, il mesure ses mouvements avec une circonspection qui contraste avec les brusques élans et l'impétuosité irréfléchie des populations françaises.
Un observateur sagace aurait vu dans cette révolution le couronnement de l'évolution politique et sociale de la Suisse. La Genève du xvn; :iècle, avec ses luttes obstinées entre patriciens et plébéiens, et ses théories de démocratie absolue, avait semé cette révolution; mais par un curieux retour, à l'époque où les cantons allemands font passer dans leurs institutions les idées de . Genève, celle-ci leur f r,&e le dos. La cité remuante du Léman paraissait métamorphosée, tant elle se montrait calme, retenue, posée , tant elle affectait de répugnance pour la démocratie pure. Les anciennes familles avaient élevé en faveur du compromis de 1814 une sorte de légitimité. Accessibles aux nouveautés sur certains points, elles n'admettaient pas qu'on mît en question la constitution. Cette persistance fut un mal. Il eût été désirable, que dès 1830, Genève acceptât les institutions démocratiques. Les haines de parti n'avaient pas encore pris naissance, et avec peu de secousses, Genève serait entrée dans le nouvel ordre politique. Mais les conservateurs genevois n'avaient pas assez d'échange d'idées avec leurs confédérés; imbus du modérantisme des doctrinaires français, préoccupés des luttes politiques des autres pays, ils appréciaient mal les mobiles et le but de la démocratie suisse.
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La brillante époque de la Restauration n'était plus qu'un souvenir. La mortavait frappé coup sur coup l'élite de Genève : Dumont, Marc-Aug. et Ch. Pictet, Lullin de Chateauvieux venaient de mourir; Bellot, Sismondi, De Candolle, allaient les suivre; Rossi. lassé de certaines tracasseries, avait quitté Genève pour Paris (1834), et ces hommes n'avaient pas de successeurs. La nouvelle génération comptait beaucoup de ciloyens respectables par la probité, le savoir, la pureté des intentions; mais les caractères avaient perdu de leur ressort, les intelligences n'avaient plus la même largeur ni la même confiance dans l'efficacité de la liberté, elles rétrécissaient les questions à la mesure de leur timidité, elles redoutaient le mouvement et procédaient avec une réserve sénile. On cherchait vainement chez les fils, la virilité, les ressources, l'élasticité, qui avaient caractérisé les pères t Trop de bien-être et de sécurité, une éducation timide et neutre, une petite vie douce, facile, aplanie, avaient débilité cette race, auparavant si vivace et si résistante.
La Restauration avait été le signal d'un réveil des traditions et des usages nationaux. On avait remis en honneur les anciennesfètes : promotions, revues des milices, sociétés de l'Arquebuse, de l'Arc, de la Navigation. Notr ville était toujours ceinte de ses remparts; elle avait s petite artillerie, ses milices, ses lois, ses monnaies ave la frère devise : Post îenebras lux. Le soir, on sonnait couvre feu, on hissait les ponts-levis et tout était clo Le dimanche, à l'heure du prêche, les magasins étaien fermés, les rues silencieuses; les syndics, en grand co tume, suivis de l'huissier aux couleurs genevoises (rouge et jaune), se rendaient dans les temples et prenaient part aux exercices religieux de la communauté. Ou aurait dit l'ancienne Genève; mais ces apparences étaient
trompeuses; le xvine siècle, le régime français, l'annexion des nouvelles communes , l'affluence des étrangers, avaient introduit dans Genève des éléments réfractaires. A une cité fermée, se recrutant seulement de proies* ; tants, avait succédé une société mixte, composée de pro- ; testants et de catholiques, d'anciens Genevois et de nouveaux: deux populations, disparates de culture, de mœurs, de traditions, de fortune, se trouvaient en présence. La loi ne faisait aucune acception de cuite et d'origine pour les droits politiques et civils; mais les mœurs n'avaient pas la même largeur, et la roideur indigène retardait l'assimilation de la nouvelle population.
Le Conseil Représentatif avait perdu les orateurs qui firent son lustre avant 1830 ; alors, les questions étaient discutées avec une chaleur et une vivacité qui n'ôtait rien au respect des opinions rivales, et ce corps représentait vraiment l'opinion publique. Après 1830, inspiré par quelques chefs entêtés* vétilleux, d'un formalisme étroit, il devint le centre du vieux conservatisme. Mal disposée pour la démocratie suisse, cette majorité éconduisait systématiquement les demandes des démocrates, repoussait le suffrage universel et le jury; elle entourait le Conseil d'État d'une atmosphère de conservatisme qui lui faisait illusion sur les dispositions réelles de la population. Rebutés par ce parti pris ou trop impatients, les députés de l'opinion démocratique donnèrent leur démission et leurs amis s'éloignèrent du scrutin. Les magistrats voyaient une preuve de confiance dans une abstention qui était une menace à l'ordre existant. En dehors du pays légal, l'opposition radicale couvait des projets de subversion.
Après un tiers de siècle d'assoupissement, le vieil esprit démocratique avaitrecommencé à fermenter. L'agitation fiévreuse qui emportait l'opposition française, k
triomphe des radicaux dans les grands cantons allemands, la présence à Genève d'une émigration italienne, polonaise, allemande, ardente à attiser les passions, toutes ces causes d'agitation jetèrent dans une effervescence étrange le peuple irritable et emporté des ateliers. Le quartier de Saint-Gervais, célèbre dans les agitations du xvme siècle, prit la tête de l'opposition. Dans les allures et le ton du parti radical, on retrouvait l'esprit âpre et disputeur de nos anciennes factions. Mais les anciens Genevois avaient un respect de la loi et destraditions, une affection pour la personne des magistrats, qui tempéraient la vivacité de leur opposition; leurs neveux, impatients, colères, s'exaspéraient à chaque résistance. Les emportements de ce parti, le ton insultant de sa polémique, étaient hors de proportion avec les griefs, et avaient de quoi surprendre, dans une ville régie par des lois douces et équitables, dirigée par des magistrats probes, bienveillants, dont les erreurs naissaient de timidité plus que de mauvais vouloir. Le civisme du peuple genevois avait été surpris. La propagande européenne et les calculs ambitieux de quelques meneurs soufflaient la flamme dans des buts occultes, sur lesquels l'avenir répandra sans doute plus de lumière.
En 1841, l'opposition démocratique groupe ses forces dans Y Association du trois mars. Sous le nom d 'Intérêts genevois, cette société publie une série d'opuscules, exposant avec chaleur les demandes de la démocratie. Au mois de novembre, le Conseil d'État ouvrant tardivement les yeux, convoque le Conseil Représentatif et lui soumet diverses mesures démocratiques. Mais le mouvement était lancé. Les meneurs voulaient une révolution. L'émeute gronde pendant la journée du 22 novembre; sous la • pression populaire, les Conseils donnent leur démission, ' et une Assemblée constituante élue par le suffrage universel, se réunit.
Le régime inauguré en 1814 avait fait son temps. La Constituante prit sagement pour base de la constitution le suffrage universel. L'opinion conservatrice cependant n'avait pas désarmé ; elle luttait pour amoindrir les conséquences de la révolution. A l'élection des nouveaux Conseils elle l'emporta, et porta au pouvoir des hommes des anciennes familles et de l'aristocratie d'argent. La confiance ne revint pas. Le parti radical reprit son travail d'opposition acerbe. La nouvelle administration avait les qualités de probité, d'ordre, d'économie, héréditaires à Genève; mais elle était inspirée par des hommes à vues courtes et mal renseignés sur les affaires suisses. Jusqu'alors, la politique de Genève, en matière fédérale, avait été dirigée par M. Rigaud, la meilleure tête de l'aristocratie; il avait réussi à la maintenir dans le courant avancé. L'administration de 1842 s'isola et enraya la marche des affaires fédérales.
Un agitateur consommé, formé à la tactique des révolutions par la politique française, James Fazy, dirigeait la fraction militante du parti radical. Elargissant le débat, il avait mis en cause tout le passé de Genève. Remontant à la chute des libertins, il dépeignait ce parti, comme le seul représentant de la tradition genevoise, tradition étouffée, disait-il, par une aristocratie bigote, intolérante et ennemie acharnée du progrès; suivant lui, le peuple de Genève ne rentrerait dans ses droits qut'en excluant de toute participation aux affaires cette caste odieuse et hypocrite. James Fazy caressait l'instinct égalitaire des masses; orateur et polémiste brillant et incisif, il excellait à exploiter les côtés ombrageux du caractère genevois, à attiser les jalousies de classes, à fomenter l'envie démocratique, adroit à lancer ou retenir l'opinion . il réunit dans sa main les fils du parti révolutionnaire.
L'administration conservatrice, avec son honnêteté à
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courtes vues et ses résistances maladroites, prêtait le flanc au travail destructeur poursuivi par James Fazy; elle ne conspirait pas, elle ne menaçait aucun des droits sanctionnes par les institutions, mais elle entravait le développement matériel de Genève et gênait la politique fédérale. Le parti conservateur disposait des anciennes amilles, de l'Église, de l'Académie, de la haute bourgeoisie; il avait la science, l'esprit, les capitaux, et cependant le pouvoir vacillait dans sa main. Le parti radical, composé des fabricants et de leurs ouvriers, comptait peu de noms connus dans les sciences, les lettres, la finance; mais il compensait cette infériorité par une âpre énergie ; sa science publique se résumait en quelques formules absolues; puis, il se sentait dans le grand courant de la politique suisse.
Les affaires fédérales précipitèrent la crise. Le pacte de 1815, conclu dans un moment de réaction cantonale et aristocratique, ne suffisait plus. A la suite de la révolution de 1830, divers projets de réforme fédérale furent agités ; Genève mit en avant le projet Rossi; il échoua devant la méfiance des petits cantons. A partir de 1840, les grands cantons recommencèrent l'agitation pour la réforme fédérale.
Lucerne, un des trois cantons directeurs, s'ètant jeté dans les bras des jésuites, l'orage éclata. Se voyant .menacé par des attaques de corps francs, Lucerne réunit les petits cantons, Fribourg et Valais, en une ligue distin cte (le Sonderbund), avec l'appui secret du prince de j^etternich et du cabinet Guizot. Les grands cantons radicaux demandent l'exécution fédérale pour dissoudre le Sonderbund et chasser les jésuites. Vaud et Genève, guides par des idées de conservatisme et de légalité stricte, entravent la formation de la majorité active; en 1815, le gouvernement vaudois est emporté par le
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flot du radicalisme, mais Genève tient bon. James Fazy et ses adhérents, saisissant ce thème d'opposition, le colorent à leur gré et fomentent l'agitation, en proclamant partout l'alliance des mômiers et des aristocrates genevois, avec les jésuites et la réaction. Au mois d'octobre 1846, les partis en viennent aux mains; le sang coule et le gouvernement conservateur est renversé *,
James Fazy arrive au pouvoir entouré d'une immense popularité. Il provoque la réunion d'une nouvelle assemblée constituante qui achève Pœuvre de la démocratie, en faisant disparaître de l'Église et de l'instruction publique les derniers restes du régime conservateur. Depuis que Genève ëxiste, aucun chef politique n'a exercé un tel ascendant sur notre peuple, aucun n'a marqué à ce point sa personnalité dans nos affaires. Quel malheur que ce chef n'ait pas obéi à des vues plus élevées! Avec les ressources matérielles et morales amassées dans Genève, en possession de finances supérieurement réglées et d'un crédit intact, il pouvait réaliser de grandes choses : renouveler les quartiers infects où croupit la classe laborieuse5 consolider le commerce et l'industrie par des institutions financières sagement ménagées, imprimer aux sciences et aux lettres un nouvel élan par la transformation de T Académie en Université, ces réformes et bien d'autres s'offraient à son initiative. Mais au lieu de s'élever au point de vue de Phomme d'État et d'employer son influence à pacifier Genève et à tourner ses forces
1. La révolution de Genève hâta la crise fédérale, elle donna à la dicte une majorité pour l'exécution fédérale. Le Sonderbund fut dis» sous et le pacte de 1815 mis de côté, pour une constitution semi-centralisée, On sait avec quel rare mélange de science militaire, de prudence et d'humanité; le général Dufour dirigea la campagne du Sonderbund. Aujourd'hui, parvenu à un grand âge, ce noble vieillard est une de nos plus chères illustrations.
vers un grand but, il persévéra dans la tactique de désunion et de haines sociales sur laquelle il avait fondé sa fortune de tribun. Il exclut des emplois la classe conservalrice tout entière, il nourrit la jalousie démocratique par une polémique hargneuse et intronisa à Genève Une politique violente et partiale.
James Fazy avait un programme d'améliorations matérielles. Il se hâta de faire voter le renversement des fortifications; il fit construire à grands frais des établissements charitables; les rives du Lac furent enfermées entre des quais monumentaux; il fonda des banques et imprima une vive impulsion aux constructions publiques et privées. Mais ces créations, exécutées hâtivement et avec prodigalité, grevèrent lourdement les budgets. James Fazy n'avait aucune des qualités de l'administrateur, prodigue des deniers publics comme des siens, habile seulement à improviser des ressources momentanées et à nourrir le présent aux dépens de l'avenir; sa parole souple et décevante savait faire miroiter de brillantes perspectives financières qui, en avançant, se dissipaient comme de vains prestiges. Il épuisa le crédit public par des emprunts réitérés.
Les démocrates indépendants, qui avaient fait la révolution en vue du bien public, s'irritaient de ce désordre et de la prépondérance d'un seul homme. James Fazy brisa successivement leurs chefs et distribua les emplois à des agitateurs subalternes. A mesure que le vrai peuple s'éloignait, James Fazy déplaçait son point d'appui ; il s'allia au clergé ultramontain qui lui assura le vote des campagnes catholiques, il favorisa l'élément étranger et prodigua l'indigénat; il cherchait à noyer l'ancienne population dans une masse cosmopolite. Tout se ressentait de la médiocrité et des mauvaises passions des chefs, le relâchement prévalait dans l'administration,' la police
se faisait mal, le niveau des mœurs privées baissait avec celui des mœurs publiques. L'autorité appartenait à une coterie de clubistes. Par leur moyen, James Fazy disposait de l'urne électorale et composait à son gré les Conseils; ceux-ci votaient docilement les résolutions minutées entre les chefs. James Fazy avait refait une grande fortune; il vivait avec faste, entretenait à grands frais de brillantes et accortes maîtresses , et patronnait une maison de jeu placée dans sa maison.
L'ancienne population assistait avec indignation à cette exploitation de la démocratie; le gaspillage de la fortune publique, le dédain que le gouvernement professait pour les mœurs et les traditions nationales froissaient les moins scrupuleux. Les partis se rapprochèrent ; les vieux conservateurs abdiquèrent; la jeunesse, secondée par quelques vétérans de la politique genevoise, tendit la main aux démocrates dissidents et fonda avec eux, sous le nom d'indépendants, un parti à la fois national et démocratique. A partir de 1861 la majorité pencha de ce côté. Le 22 août 1864, les radicaux, battus au scrutin, essaient de la violence. Mais l'opinion publique s'exalte; la majorité achève de se déplacer et James Fazy et ses adhérents sont exclus du pouvoir et remplacés par le parti indépendant, dirigé par Camperio et Chenevière.
La tâche qui incombe à la nouvelle administration est ardue. Elle a à relever les habitudes d'ordre et de travail parmi les fonctionnaires, à régulariser la police, à restaurer les finances, à rendre à Genève, dans les conseils de la Confédération, le crédit que les mauvaises passions lui ont fait perdre, à adoucir les haines de classes et les antagonismes confessionnels, à rapprocher sur le terrain du droit et de la liberté des concitoyens divers d'origine et de culte. Cette œuvre exige une politique à la fois ferme et conciliante, supérieure aux programmes de sectes et
de coteries, administrant les affaires publiques^)1 tous cl pour tous.
Mais le mal ne vient pas seulement des désordres publics; Genève souffre aussi de ceux des particuliers. Après avoir été une ville puritaine, elle s'est ouverte au relâchement. Une politique bruyante, sonore, procédant à coups d'assemblées populaires, de banquets, de déclamations, a enivré notre population. Le café et le cabaret l'ont détournée de la vie casanière. Les dissipations extérieures ont pris le dessus ; les cafés chantants, les brasseries, les estaminets pullulent dans la banlieue; mais à chaque cabaret qui s'ouvre, un atelier se ferme, et l'industrie se replie vers le laborieux Jura. Une classe nombreuse s'est vouée à l'agiotage. Les yeux braqués sur les bourses étrangères, elle attend la fortune des oscillations des valeurs publiques. Peu de passions sont plus délétères que le jeu, et plus propres à fausser le jugement, à nourrir la légèreté et le goût des entreprises risquées; la moralité, V ordre, l'économie, un sens droit ne vont qu'avec le travail régulier. Cette maladie sévit avec le plus de force dans la classe haute; comme une carie sourde elle en ronge les forces morales. L'agiotage pour la haute classe, le cabaret pour le travailleur sont des plaies saignantes.
Si notre peuple a été longtemps sevré de la joie par la sévérité calviniste, de nos jours il a pris une ample revanche, et il serait temps de revenir aux habitudes de travail régulier, d'ordre, d'économie, sans lesquelles aucun peuple ne saurait prospérer. Notre peuple cherche à unir le gaspillage, l'insouciance, les habitudes extérieures des pays despotiques aux droits des peuples libres. On voit dans quelques États de l'Amérique du nord, la démocratie proscrire les cabarets; puisse la nôtre arriver à les réglementer,
Pour, lutter contre le matérialisme et les agents de dissolution qui la travaillent, Genève a le ressort puissant de la liberté, C'est en perfectionnant ses écoles, son collège, son Académie, ses associations littéraires et scientifiques, ses cercles, ses sociétés de bienfaisance et de moralisa'ion, en se servant avec intelligence de la presse et do la littérature, en faisant appel au sentiment religieux, qu'elle arrivera à neutraliser tant d'éléments réfractaires. L'avenir de Genève est une question d'éducation ; c'est une crise dans l'éternel conflit entre l'esprit et la matière.
Quant aux institutions, Genève a atteint le but vers lequel elle gravite depuis des siècles. Sa vocation a été de réaliser la liberté dans la politique, la religion, l'école, et elle l'a pleinement atteinte. A elle, de faire servir ce grand ressort au bien public, de le tourner vers les nobles visées. La liberté est une arme redoutable, capable de beaucoup de bien et de beaucoup de mal; elle vaut suivant les mobiles qui la mettent en jeu, tour à tour féconde ou délétère; elle conduit les peuples au sommet de la prospérité ou les précipite dans l'anarchie.