LA GENÈVE CONTEMPORAINE
Le méthodisme. — Adolphe Pictet et la critique. — V Histoire de la Reformations de Merle d'Aubigné. — Sayous et Bungener. — Ernest Naville. — F. Roget. — L'Éducation progressive de Mme Necker. — Mme de Gasparin.
— Tôpffer. — - La poésie à Genève. — Accroissements de l'esprit genevois.
— Les partis. — Genève est une petite Angleterre. — La reconstruction de la vieille ville. — Le capital et le travail. — Les femmes genevoises. — L'éducation. — Avenir de Genève.
Durant les années de déclin de la Genève conservatrice, on conçoit les angoisses de la classe dépositaire des traditions. Parmi les familles en possession héréditaire des magistratures, le désespoir était profond : on vit des hommes en pleine vigueur frappés d'une vieillesse précoce ; d'autres, perdirent pour toujours la sérénité ât tombèrent dans de noires humeurs; les plus jeunes étaient les plus atteints; les vieillards déployaient plus de patience, de présence d'esprit, d'espoir dans l'avenir.
Le meilleur publiciste de Genève, durant la période ascendante du radicalisme, Ant. Clierbuliez 4, esprit intègre et courageux, mais sévère, partial, excessif, exagérait les torts de la démocratie et attribuait à un pli de nature les vivacités de la lutte et les tatonnements.de l'inexpérience; préoccupé de passions et d'entrainements qui ne sont pas ceux du peuple suisse, il méconnaissait les contre-poids que l'esprit communal et le sens de la vie publique opposent chez nous au nivellement. Ce pes-
i. Voyez De la démocratie en Suisse.
simisme n'avait pas d'antidote ; Genève avait perdu ses historiens et ses politiques. La nouvelle génération, absorbée par l'agiotage ou par des spécialités scientifiques, affectait une indifférence supérieure pour les études morales. A l'époque, où il eût importé d'embrasser de haut la marche de la société et d'en pressentir les mouvements, les sciences sociales étaient tombées dans la nullité : Rien ne contribua autant à la défaite de la Genève conservatrice.
Dans le même temps, une réaction se dessinait contre les idées du xviii6 siècle. Nos pères avaient tenté un compromis entre la raison et le surnaturel chrétien, ils avaient formulé un christianisme unitaire, une sorte de socinianisme sage et prudent. Mais en faisant sa part à la raison, ils avaient oublié l'imagination et le cœur. Leur théologie rasait le sol au lieu de planer. Elle évoquait l'intérêt bien entendu, oubliant qu'on ne saisit fortement les âmes que par les idées de dévouement de»charité, d'amour.
Dès les premières années du siècle, des symptômes de réveil religieux se manifestèrent. Dans l'Église de Genève deux âmes chaleureuses et d'une piété ardente en donnèrent le signal : Gellérier 1 et Diodati. Le premier était une sorte d'ascète, une âme humble et douce, tendre et miséricordieuse, altérée de pureté, nourrie de la moelle des Écritures. Diodati avait une haute intelligence, et des besoins spéculatifs. Il précéda Yinet dans la voie de l'individualisme, mais sans rompre avec les institutions religieuses de Genève. Chez ces hommes, la pureté dogmatique n'excluait pas la charité; mais un vent âpre et piquant, ne tarda pas à se lever sur le monde religieux.
A la suite de la paix de 1814, des missionnaires écossais s'abattirent sur Genève, et poussèrent au schisme.
i. Ses Discours familiers, ses Homélies, sont restés le modèle du genre.
Los petites sectes piétistes, fondées au xvin0 siècle par les frères moraves, fermentaient. De jeunes ministres se mirent à annoncer une nouvelle Réforme. César Malau orateur et poëte sacré, à la parole tour à tour insinuante et impérieuse, habile à terrasser les âmes faibles par une dogmatique hautaine, prit la tête du mouvement sectaire et fonda une Église dissidente : Guers,Empeytaz, Bost, l'imitèrent. Rebroussant jusqu'au xvie siècle, les zélateurs du Réveil prêchèrent la prédestination et la grâce, le péché originel, la déité de Jésus-Christ, l'inanité des œuvres, les terreurs de l'enfer. A ce fonds do vieux calvinisme, se mêlaient des idées méthodistes; ils insistaient sur les communications de l'âme avec le monde invisible, sur le renouvellement complet et imprévu qui s'opère dans l'âme du converti, au moment où il s'abîme au pied du Christ et reconnaît son péché; ils insistaient encore sur la nécessité de fuir le contact d'un monde infidèle et prévaricateur. Dans un temps de flottement moral, où les âmes attiédies, énervées, détrempées, ne savaient pas chercher la force là où elle est, de telles doctrines avaient de la prise; elles a t tiraient les femmes, rebutées par la sécheresse du vieux rationalisme, les esprits sévères et mécontents de la pente du siècle, les intelligences timorées, tous ceux qui redoutent l'effort et qui reculent devant le combat de la vie.
Vers 1830, le mouvement, d'abord limité à de petites coteries, se propagea dans la haute classe, Le corps des pasteurs ayant maladroitement engagé un conflit doctrinal avec la jeune école, deux de ses orateurs, Gaussen et Merle d'Aubigné, se séparèrent avec éclat de l'Église nationale; Gaussen, âme chaleureuse et profonde, d'une imagination colorée et mystique, était fait pour la grande éloquence-, Merle d'Aubigné rappelait les docteurs du
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xvïe siècle par les contours arrêtés de la doctrine et par l'autorité d'une parole toujours grave et toujours soutenue. Ces deux hommes, suivis de nombreux adhérents, fondèrent Y Oratoire et la Société évangélique. Cette société poussa la propagande évangélique en France et en Italie. Ses relations avec les Églises d'Angleterre, d'Ecosse, d'Amérique, renouvelèrent le rôle européen de la Genève protestante; elle introduisit l'usage des meetings religieux, des visites fraternelles d'église à église, des congratulations, des prières pour les frères en détresse.
D'une protestation contre le rationalisme de l'Église nationale, la dissidence avait passé à l'état de système. Calviniste par la doctrine, mais opposée au mélange du civil et du religieux, elle repoussait l'union de l'Église et de l'État. Elle considérait les Églises comme des agrégations de fidèles, se réunissant autour d'un symbole doctrinal, élisant leurs pasteurs et leurs anciens, réglant leur organisation, leur culte, leur discipline, en dehors de toute ingérence et de tout subside de l'État. Vinet, le penseur du réveil religieux dans la Suisse romande, donna un corps à ces tendances.
En peu d'années, la dissidence eut son enseignement de théologie, ses écoles, ses œuvres de bienfaisance, ses salons, ses cercles ; elle forma un petit monde distinct, en relation avec les frères étrangers, mais- isolé de ses concitoyens, visant à une piété transcendante, copiant le langage et la discipline des premières Églises apostoliques. Une partie des anciennes familles, comprenant quelques-uns des noms célèbres dans l'histoire religieuse de Genève, l'avaient embrassée avec feu. Parmi la classe commerçante et le peuple des ateliers, la dissidence ne fit que de rares adeptes ; dans son dur bon sens, le travailleur ne voyait dans la nouvelle secte que mômerie, orgueil blessé, petitesse d'esprit, pruderie dé-
vote, affectation. La haute classe fut affaiblie par la dissidence, au moment où elle avait le plus besoin de toutes ses forces pour résister à la pression des masses; elle y perdit le concours de beaucoup d'hommes de bien, amoindris par le mysticisme, rétrécis par une petite vie murée et comme en serre chaude. Le méthodisme avait dévié vers une dévotion méticuleuse et formaliste, procédant par voie de retranchement. Certaines âmes scrupuleuses ployaient sous une piété anxieuse et gémissante; au sein de l'opulence, elles parlaient de ce bas monde comme d'une vallée de larmes et de ses prétendues joies comme d'un objet de compassion et de pitié. Dans ces petits groupes, on manquait d'air, d'espace, de lumière; la poitrine ne respirait pas à l'aise; à force de n'entendre qu'un son de cloche les intelligences devenaient étrangères aux poursuites de notre siècle1.
A Genève, les idées méthodistes firent moins d'adeptes que dans Je canton de Vaud. Le clergé national leur résistait. Chenevière, Munier, Cellerier fils, Chastel, Barth. Bouvier, Martin, Bungener, avec des nuances doctrinales diverses, soutenaient de leur talent et de leur zèle la popularité de l'Église nationale ; Cougnard, orateur éloquent, d'un spiritualisme à la Channing, attirait de grandes foules. Mais à partir de 1850 le clergé national se partagea; les idées orthodoxes pénétrèrent dans les auditoires de théologie et inspirèrent un groupe
- 1. Il serait curieux de rechercher pourquoi le réveil orthodoxe a produit de nos jours des fruits si différents de ceux du xvie siècle. Les premiers huguenots déployèrent une énergie puissante : c'étaient des hommes de fer, remuants, intrépides. Chez les méthodistes, nous ne voyons rien de cette aptitude à l'action, de cette jeune et robuste résolution. Us fuient la mêlée sociale, s'isolent et tirent l'échelle. Dans leurs écrits et leurs discours, pas de chaleur contagieuse, nul rayonnement, aucune de ces vibrations puissantes qui remuent la société et jettent le trouble parmi les adversaires.
de prédicateurs à la parole fervente et convaincue1.
Au siècle dernier. l'Église de Genève avait une plus grande situation. Elle ne compte pas aujourd'hui des noms européens comme les Jean-Alph, Turrettini et les Jacob Vernet; l'activité pastorale a prévalu sur les préoccupationsthéologiques. Notre clergé renferme des nuances diverses, mais il évite de les accuser ; il s'est peu mêlé aux grands débats intellectuels de l'époque et n'a pris aucune part aux travaux de critique sacrée de l'Allemagne. Il continue à repousser les confessions de foi et s'en tient à la formule genevoise : la Bible et le libre examen. Cette formule élastique laisse une grande latitude à la diversité des opinions2.*
Dans les lettres et les sciences, la Genève contemporaine n'a pas cessé de produire. Malgré la tristesse et les noires appréhensions causées par les malheurs publics, le zèle pour, le savoir, le besoin d'information n'ont pas diminué. Dans le public, c'est toujours la même consommation de livres, la même estime pour les labeurs sérieux. Chaque hiver a sa moisson de cours et toutes les
1. Parmi les orateurs de la jeune école, on remarque Tournier et Coulin, Aug. Bouvier, théologien et orateur; Tissot, Dandiran, Louis Thomas, Viguet, se sont fait connaître par de bons travaux de théologie. Tous sont sortis de l'Église nationale; ses flancs sont la pépinière des hommes distingués; elle en fournit à ses adversaires. L'Église dissidente n'a pas cette fécondité.
2. La constitution de l'Église de Genève a subi d'heureux changements. A la suite de la révolution de 1846, la démocratie a pénétré dans ses institutions, et l'autorité supérieure a été déférée à un Consistoire formé en majorité de laïques. Les paroisses élisent leurs pasteurs, et des diaconies ont été instituées. Ces innovations ont complété le caractère national de cette Église ; le peuple a un moyen légal d'y faire pénétrer l'esprit nouveau. Comme centre de bienfaisance, de moralisation, d'édification, cette Église a un bel avenir. Mais qu'elle sache résister aux esprits excessifs q.ui en voudraient faire l'instrument d'une idée exclusive.
lOi GENÈVE ET LES KlVjSS DÎT LÉMAN
classes s'y intéressent. Naguère, la voix éloquente d'Ernest Naville réunissait 2000 auditeurs, pour traiter les questions les plus abstruses de la vie morale. Le nombre des associations vouées à des objets d'étude ou aux délassements de l'imagination n'a cessé de s'accroître *.
Lessciences naturelles gardent leur prééminence. L'aristocratie savante a toujours la même prédilection pour ce genre d'études. Dans la philologie et la littérature comparée, Genève possède dans Adolphe Pictet une tête inventive: philologue, antiquaire, celtiste, orientaliste, au milieu de ces études variées, cette ferme et sagace intelligence garde un heureux équilibre ; à l'aise avec toutes choses, aimant à fouiller, à approfondir : « Ce qu'il y a de meilleur, dit-il, c'est la connaissance. » Par l'alliance de la critique et de l'imagination, de la philosophie et de la poésie, Adolphe Pictet a montré que la pensée genevoise est susceptible de s'élever à la science complète. Dans un ordre d'idées plus conforme à la tradition genevoise, Albert Rilliet a déployé de rares talents d'érudit et de critique. Parmi les hommes plus jeunes, Joseph Hornung2, esprit grave et systématique, nourri de fortes études de droit comparé, de philosophie et de littérature
1. Il est même permis de se demander si l'activité collective n'est pas exagérée. ïl est bon d'assister à des cours, mais il est meilleur encon de lire et de méditer. Le travail solitaire est le plus fécond. C'est pat lui seulement que la personnalité se forme et que l'individu développe toute son énergie.
2. Joseph Hornung a publié dans \aTRevue suisse une série d'articles, sur la littérature de la Suisse romande, pleins de vigueur et de séve nationale. A diverses reprises, dans les journaux et des brochures, il a attaqué le séparatisme religieux avec une extrême vivacité. Assimilant nos petites républiques à la cité antique, il fait de la religion une chose nationale. Dans le camp de la dissidence, la cause du séparatisme a été piaidée avec talent et une conviction ardente dans l'Amérique protestante de William Rey. L'auteur, après avoir exposé, avec beaucoup de détails, l'organisation des Églises libres d'Amérique, déclare ce système
générale "et animé de la vieille fibre genevoise et républicaine; Àmiel, critique subtil et profond, érudit universel, d'une intelligence souple et diversifiée, se pliant à tous les systèmes, comprenant tous les points de vue; V. Cherbuliez et Ed. Humbert, littérateurs et critiques, versés dans les questions d'esthétique; Glaparède, savant dans les sciences naturelles, ont largement puisé aux sources allemandes. Unenouvelle ère s'ouvrirait devant la science genevoise si elle entrait résolûment dans cette voie. Ses qualités de précision, d'analyse rigoureuse, de méthode, la désignent comme l'interprète de l'Allemagne. A cette forte école, elle s'accoutumerait à aller au pourquoi des choses, à renoncer aux compromis, aux termes moyens, aux demi-solutions. Mais à Genève, les têtes scientifiques et les esprits courageux et en avant sont encore rares et isoles. Beaucoup se refusent à admettre que la science consiste avant tout dans l'enquête, dans la poursuite libre et courageuse de la vérité ; ils aiment les solutions fixées à l'avance et les chemins tracés pour'y parvenir ; ils la conçoivent comme une démonstration, non comme une recherche. Ces habitudes d'esprit découlent de la longue domination de la théologie.
Parmi les écrivains appartenant au réveil religieux, M. Merle d'Aubigné a acquis une popularité étendue en Angleterre et en Amérique. Rigide adepte de la doctrine calviniste, il a aspiré au rôle de restaurateur du calvinisme à Genève. Son Histoire de la Reformations au xvie siècle, a de grandes qualités de narration, la chaleur, le mouvement, l'émotion. Les événements se déroulent comme les scènes d'un drame; l'historien sait évoquer les personnages; il leur rend l'accent, le geste,
seul conforme au génie du protestantisme. Cet ouvrage est un document important pour la question si controversée des rapports de l'Église et de l'État.
la parole; on se sent transporté au foyer des événements; on assiste anxieux et agité aux péripéties sanglantes de la tragédie où se jouaient les destinées de la conscience humaine. M. Chastel n'aspire pas à cette ampleur de narration et à ce mouvement; mais ses études d'histoire ecclésiastique sont marquées au coin d'une érudition sage, d'une information étendue; ce savant laborieux et modeste est un des meilleurs et plus utiles représentants de la tradition rationaliste de l'Église de Genève; tradition moins effacée qu'on ne le croit communément.
M. Sayous a su traiter l'histoire littéraire avec une érudition abondante et facile, une intelligence flexible et ouverte aux points de vue divers ; il a le trait sobre et discret. Il a consacré ses veilles à la littérature française hors de France durant les xvne et xvine siècles1 , et suivi dans leurs pérégrinations en Suisse, en Hollande, en Prusse, en Angleterre, tant de prédicateurs, de moralistes, de publicistes, expulsés du sol français par le fanatisme religieux. C'est une Odyssée mélancolique : on dirait les épaves échappées à un naufrage. M. Sayous a en partage une mSdération soutenue, l'art des nuances, son style a de l'aisance et de la souplesse. Tout autre est M. Bungener2, cet écrivain est moins encore un critique
1. Son Histoire de la littérature française à l 'étranger au xvme siècle, est fort importante pour l'histoire littéraire de Genève durant cette période. M. Sayous a ajouté des traits nouveaux aux faits connus sur nos principaux écrivains, et restitué des physionomies oubliées comme celle de G. Lesage.
2. Un sermon sous Louis XIV, Trois sermons sous Louis XV, sortes de romans historiques, destinés à peindre les mœurs et l'état religieux de la France, sont des ouvrages réussis. La narration marche bien, l'intérêt se soutient. Ce n'est pas le talent qui manque à M. Bungener ni le goût, mais un peu d'indulgence pour l'humaine nature et pour ses erreurs, ou ce qui lui paraît tel.
et un littérateur, qu'un polémiste religieux, un champ-ion de l'orthodoxie. 11 a traité une foule de sujets : roman, histoire, controverse, critique littéraire. Sa plume incisive a fait face à la fois aux catholiques et aux libres penseurs ; elle a des vivacités heureuses, du trait, du mordant, elle sait décocher à propos de piquantes citations; mais cette froide pensée, inscrite dans un cadre circonscrit, ne tolère rien au delà de son credo; vigilante, inexorable, elle est à l'affût des hérésies pour les fulminer et ne connaîtras de circonstances atténuantes. Le xvme siècle n'a pas eu de contempteur plus amer. Au xix® siècle, il reproche l'orgueil, la sensualité, l'indifférence religieuse. Il y voit une décadence.
La génération à laquelle appartient Ernest Naville a vieilli de bonne heure. Née dans un temps de prospérité et de repos, au premier orage, elle a douté de l'efficacité de la liberté. Le front de ce penseur est empreint d'une gravité austère et douce, son œil fin, subtil, encadré dans un pur visage, attire et retient à distance; noble et discrète, grave et familière, sa parole a le flot qui entraîne, et la grâce qui charme, elle pénètre, elle s'insinue, elle captive les moins lettrés. Ernest Naville est un penseur autoritaire. A une société inquiète, irrévérente, agitée, critique, il voudrait substituer des générations calmes, soumises, dociles, morigénées, nullement curieuses.il n'aspire pas seulement à persuader les intelligences, mais à saisir les âmes, à mater les volontés: en lui il y a de l'évêque et du directeur. Cette ardeur d'auto rité morale est le ressort de son éloquence; elle4 l'élève à la passion, elle anime une imagination plus correcte que vive> et donne à sa parole des accents qui remuent les consciences et enchaînent les auditeurs. Sa pensée a les solutions précises de la Genève puritaine, avec des besoins d'élégance et de raffinement; elle n'ac-
corde rien à l'imprévu; méthodique et diligente, elle ne recherche, ni ne fouille, ni ne creuse, elle démontre, elle avertit, elle prémunit. C'est la parole d'un moraliste plus que d'un métaphysicien. Nourri à l'école de Maine de Biran, dont il a publié les textes par le travail le plus méritoire, Ernest Naville aime la spéculation et en redoute les écarts, il fait appel à la raison et lui trace des limites, toujours contenu, toujours fidèle au caractère du ministre évangélique 4.
François Roget, l'auteur des Pensées genevoises, a rejeté la forme oratoire et le discours régulier dont Ernest Naville tire un si brillant parti. L'un dispose des périodes harmonieuses, gradue des arguments, ménage des effets, taille des mots ; l'autre procède par quelques traits rapides et négligés ; mais sous ses paroles saccadées, on sent le cri d'une âme altérée de la vérité, et qui fatigue sa substance pour résoudre l'énigme de la vie. Tourmenté d'une soif de perfection et ne trouvant rien dans le monde qui le satisfasse, il a par moments les accents amers et désolés de l'Ecelésiaste, Mais quel effort pour dégager l'esprit de la lettre! quelle dépréoccupation des succès mondains! Son coup d'oeil rapide et sûr perce l'enveloppe extérieure des faits et jette sur la vie et le cœur de l'homme des traits d'une vérité qui saisit, François Roget est un solitaire de Port-Royal, une âme à la Saint-Cyran.
Madame Necker de Saussure appartient à la génération de la fin du xvme siècle, elle en a la ferme et robuste
I. Dans l'éloquence didactique, Ernest Naville a des émules. M. de Gasparin sait aussi manier les foules; confiant dans l'efficacité de la liberté, il la revendique avec toutes ses conséquences: c'est un cœur généreux et chaud, un optimiste. Ernest Naville fait plus de réserves; fasciné par le principe d'autorité, il a pour Rome d'étranges tendresses et pour nos institutions religieuses des sévérités excessives. Où tend sa pensée? Quelque part il appelle notre Eglise nationale un hangar 'provisoire, Est-ce une épigramme ou la condamnation de son principe : ta Bible et le libre examen ?
pensée. Son père, l'illustre Ben. de Saussure, lui avait donné une forte éducation scientifique et littéraire; plus tard, le commerce assidu de madame de Slaël alluma son imagination. Elle ne prit la plume que vers soixante ans pour fixer les observations d'une vie. Peu de femmes l'ont égalée pour la forte liaison des idées et l'ordre excellent des pensées. Dans V Éducation progressive, la piété qu'elle préconise, tournée vers les devoirs et les réalités de la vie, n'a rien de sec ni de doucereux; elle ne bannit pas la joie et ne cherche à faire ni des saintes ni des orgueilleuses. Madame Necker a de hautes visées pour les femmes, dans lesquelles elle voit les institutrices futures de l'humanité et elle demande qu'on rompe avec les conventions et les frivolités dont on les abreuve, qu'on développe leur intelligence et leur cœur, qu'on les élève comme des êtres doués de raison et de conscience, non comme des enfants : elle ne voit rien au-dessus de la volonté vertueuse. Sa gravité ne l'empêche pas de compatir vivement aux souffrances qui s'attachent à la destinée de ces êtres frêles et dépendants, flagellés par la délicatesse irritable de leurs organes. Dans leur destinée, elle voit surtout le sacrifice, une constante abnégation, comme filles, comme épouses, comme mères, comme aïeules. En élevant leur pensée à Dieu, elle ennoblit cette abnégation ; à ses yeux, la vraie éducation est celle de l'âme et elle embrasse toute la vie. Un rayon de soleil venant illuminer ce livre si nourri et si fort lui aurait donné plus d'attrait.
Ce stoïcisme est dans les moeurs de Genève. Sur le' vont de ses femmes, à côté du pli de la réflexion, on voit un reflet de sévérité. En France, les convenances pourvoient à tout dans leur vie, à Genève c'est le devoir : devoirs envers le mari, les enfants, les parents,, les amis; la vie est chargée de devoirs, ils envelop-
pent l'existence, en tempèrent les joies et les douleurs.
Une Genevoise, moraliste, et théologienne, d'un talent à la fois sévère et enjoué, et qui tranche par la désinvolture et le sans-façon, avec la réserve excessive des femmes de notre ville, est madame de Gasparin. Dans le Mariago au point de vue chrétien, renchérissant sur l'austérité de madame Necker, elle professe un christianisme envahissant. Ce livre abonde en fines analyses morales. Dans Quelques défauts des chrétiens ci' aujourd'hui1, avec une franchise courageuse et qu'on ne saurait trop louer, elle a percé à jour le formalisme et l'étisie qui minent les petites sectes, vouées à une piété quintessenciée et sorties des conditions naturelles de la vie. Sur cette vive nature, riche de fantaisie et d'humour, le cilice du méthodisme faisait l'effet d'un aiguillon et amassait des désirs de grand air et de liberté. Dans une nouvelle série d'écrits : Les Horizons prochains,—1 Vesper, — Les prouesses de la bande dit Jura, — Au bord de la mer, empruntant à Micheet son style de flamme, elle a curieusement mêlé le luxe
i. Sous sa plume incisive et piquante, abondent les fines peintures. Tantôt, elle nous montre les chrétiens du Réveil, à 1 attitude composée et à la cantilène monotone, qui tiennent leurs frères craintifs et à distance ; elle note les inflexions de voix, les façons du regard, la parole chantante et comme notée d'avance du patois de Chanaan; ailleurs, elle signale les fadeurs, le langoureux, les tendresses débilitantes de certains mystiques ; elle flagelle les bohèmes du Réveil, toute une tribu de frères indigents, tirant sur les frères plus fortunés des lettres de change au nom du Seigneur, essayant de tous les métiers et toujours aigris; véritables sangsues, suçant en tout temps, molles créatures, sans bras ni jambes. Ailleurs, elle note l'enfantillage où tombent les petites communautés saturées d'exhortations, de méditations, de prières, et nourries romme à la becquée; plus loin, elle censure l'abus jdes réunions religieuses, l'affectation, la sensiblerie, de tant de messages et de consolations aux frères. Elle voudrait voir renaître une piété, ni sèche, ni quintessenciée, ni gémissante, prenant la Bible avec simplicité, sans dissections ni subtilités byzantines.
des descriptions, la vivacité des images, la brusquerie et les privautés les plus risquées, à ses maximes puritaines. Dans ces capricieux écrits, tout se mêle et s'entrelace. Cette tentative, pour égayer la piété moderne et pour ramener le rire sur ces figures anxieuses, est un symptôme du temps1.
Genève est un des lieux où la culture de l'esprit féminin a été poussée le plus loin. Notre ville abonde en femmes versées dans les sciences et accoutumées aux fortes réflexions. Heureuses et Aères d'appartenir à une société qui leur a fait une haute position morale, elles ne représentent pas seulement le foyer domestique mais la patrie. Elles sont la force d'attraction qui retient ensemble des molécules trop portées à se répandre au dehors. Sans leur attachement au sol natal et aux traditions, Genève se viderait de citoyens et tomberait au rang d'une hôtellerie, d'une station cosmopolite. Qu'elles continuent à serrer le faisceau de la nationalité genevoise ! Qu'elles y fassent, comme par le passé, fleurir les mœurs et l'honnêteté ! Qu'elles apportent une part toujours plus large dans la production intellectuelle ! Mais qu'elles ne regardent pas seulement en arrière. La vie est un renouvellement de chaque jour, et les croyances et les idées n'échappent pas à cette loi.
La poésie et le pittoresque que madame de Gasparin a essayé de marier aux maximes puritaines, Tôpffer les a répandus à pleines mains dans des écrits doués d'une jeunesse persistante. Tôpffer est notre Jean Paul. Son imagination, mêlée de tendresse et de naïveté, atteint au comique le plus délicat; sympathique, aimante, trop honnête pour se rire de la vertu, elle exerce
i. Genève compte beaucoup de femmes auteurs et quelques-unes d'un rare mérite : Mmes Tourte Cherbuliez, Geisendorf, Long, Marcet, De La Hive.... Mlles Riiliet et Couriard.
gfâ GENÈVE ET LES RIVES DU LÉMAN
ses pointes sur les petits ridicules de la vie, intarissable en traits bouffons, en drôleries désopilantes, coupées çà et là par une larme furtive, par un sourire mélancolique, par un mot attendri, qui rappelle qu'ici-bas toujours l'épine est sous la rose. Rarement, le premier sentiment du jeune homme pour la jeune fille a été dessiné d'un trait plus délicat, que dans la Bibliothèque de mon oncle. Dans le Presbytère, au timide aveu de l'adolescent, a succédé u ne affection reconnue, réglée par l'honneur et le devoir, destinée à préparer l'union de deux âmes dans le lien conjugal : sujet délicat et intime, né des mœurs protestantes; d'ingénieuses peintures de la vie genevoise, des scènes domestiques et champêtres, s'y détachent sur un fond d?un pathétique douloureux. Les Menus propos paraissent écrits avec la plume de Montaigne. Tôpffer, sous une forme enjouée, et avec de capricieux détours, y expose ses idées sur l'art, et montre qu'il n'est pas reproduction, trompe-l'œil, mais expression, poésie, libre interprétation de la nature par une pensée créatrice. Les voyages en zigzag, accordent beaucoup aux privautés du voyage pédestre; mais quelles saillies pittoresques, quelles évocations de la nature alpestre. Des hauteurs vertigineuses où pyramide le glacier solitaire, aux grasses et plantureuses vallées, ombragées par le chaud feuillage du figuier et du châtaignier, avec l'œil exercé de l'artiste, Tôpffer a parcouru toute l'échelle de ce monde. Sa plume est un pinceau.
Son âme simple et*vraie était en communion avec la nature. Sa vive sensibilité reçoit un choc puissant des objets; les plus simples éveillent en lui de poétiques images. Que dans ses promenades solitaires il rencontre une cabane enveloppée de plantes grimpantes, une jeune Lille qui mène paître sa chèvre et l'idylle naît sous sa plume. Tôpffer s'est posé la question du bonheur et le
place dans une vie agissante et frugale, rapprochée de la nature, sensible au beau. La jouissance, dit-il, naît de l'effort, elle est le fruit de la poursuite; les blasés, les désœuvrés, ne sauraient y atteindre. Sa muse champêtre et solitaire aime à se figurer la félicité, loin du tracas des villes, à l'écart des grands chemins, dans les vallons ombreux et les hameaux obscurs. La poursuite affairée de la richesse, la rumeur des usines, agacent ses nerfs et lui arrachent un torrent de lazzis et d'invectives bouffonnes.
Tôpffer a des analogies avec Rousseau, comme lui épris de la nature et de la solitude, et sachant en extraire une poésie savoureuse ; mais c'est un Rousseau détendu, souriant, réconcilié avec les hommes, sa plaisanterie est sans fiel; les inégalités sociales ne le heurtent pas, car il ne croit pas aux avantages de l'opulence. Ses écrits n'ont rien de la roideur et du tour sentencieux et abstrait de l'école genevoise; ils font tableau; ils ont les libres flexions d'une chose vivante; le fil de la narration se noue, se dénoue, avance, se replie, au gré d'une imagination toujours sincère et toujours émue; et cependant, nul n'a eu la fibre plus genevoise et plus républicaine, nul n'a aimé d'une affection aussi exclusive son coin de terre et n'en a exprimé avec plus de vivacité les prédilections, les antipathies, et aussi les préjugés; jaloux de maintenir intact le type national et de le soustraire à toute imitation étrangère.
La poésie n'a pas prospéré sur le sol littéraire de Genève. L'ancienne cité avait trop de sévérité, son rigorisme éteignait l'imagination et serrait les cœurs. Dans les années qui précédèrent 1830, moment d'expansion et de confiance, la poésie genevoise parut sur le point de prendre son vol. Galloix , le Gilbert de Genève, avait une exubérance de sensibilité et d'idées, une imagination
capricieuse, élevée, grandiose. Il rêvait une carrière de gloire; blessé de l'indifférence de sa ville natale, il se rendit à Paris et y mourut de misère. Ses courts fragments respirent la tristesse orageuse d'une âme que la réalité ne saurait satisfaire; sa pensée glisse vers le panthéisme et en souffre. Cette poésie issue de René et d'Obermann ne fitpas souche; la sensibilité maladive qui se replie sur soi et savoure ses souffrances n'est pas dans notre caractère,
Vers çe temps, la chanson fleurit à Genève, une chanson voltairienne et bachique. Au choc des verres, la jeunesse émancipée exhalait sa folle humeur et drapait les mômiers et les aristocrates, fustigeait les pédants. Chaponnière 4, goguenard et bon enfant, au vers alerte et lestement troussé, en était le roi, et Thomeguex l'Anacréon; Grast s'éleva à la cantate; Gaudy contenu, élégant et fin, était le puriste de la bande. Petit Senn écrivit la M iliciade; ses Bluettes et boutades résument sa veine de moraliste ; d'ingénieuses images y relèvent de fines pensées; longtemps polies, remaniées, affilées, il en a fait de petites médailles d'un poinçon net et d'un métal très-fin. Aujourd'hui, parvenu à la vieillesse, ce gracieux esprit aime à encourager les essais poétiques de la jeunesse. Il a fait de sa maison l'asile des lettres, le refuge aimé des poètes et des poëtereaux.
Richard d'Orbe a chanté les gloires militaires de la vieille Suisse, Grandson, Morat, avec une verve robuste et un patriotisme entier et exclusif, ne connaissant que les droits du peuple suisse et les exploits des aïeux; Vuy, Blanvalet, Ant. Carteret, Mulhauser, Amiel, ont versifié
i. Durant les années d'oppression de l'empire, il hasarda quelques chansons politiques; elles couraient manuscrites et sans nom d'auteur. ' Son chef-d'œuvre est la satire de l'homme satisfait : Il fallait ça, ou le Barbier optimiste*
dans des genres divers, Vuy se rapproche des Allemands; Ant. Carteret a publié un recueil de fables renfermant des traits heureux; Blanvalet célèbre les joies de la famille, le bonheur de la maternité, les sentiments doux et honnêtes. Amiel réussit dans les fines moralités (Grains de mil, le Penseroso) ; esprit à la Sainte-Beuve, d'une analyse pénétrante, d'un coup d'œil étendu, habile à décomposer les idées, à les nuancer, les balancer; il aime aussi les ciselures, les minuties de diction, les curiosités1 de versification.
Récemment Genève a vu surgir une nouvelle levée d'écrivains : Marc Monnier, Marc Debrit, Dubois, William De la Rive, Bedot, Victor Cherbuliez. A certaines allures vives et délibérées, à la variété des aperçus, à la préoccupation esthétique, à la désinvolture avec laquelle ces libres esprits touchent aux sujets les plus graves et tranchent des nœuds longtemps respectés, on reconnaît une génération grandie depuis l'avènement de la démocratie et affranchie de la circonspection qui a si longtemps régi les lettres genevoises. Si ces écrivains savent unir à la facilité et au brio les recherches solides, ils mériteront bien de Genève; mais l'esprit suisse n'a de valeur que par le sérieux ; il est fait pour porter de fortes charges, comme ces navires qui, bien lestés, tracent sur la mer un plus ferme sillon et défient les bourrasques.
Marc Monnier a en partage l'ubiquité. C'est un esprit à la française, une intelligence alerte. Il a touché à tous les sujets et réussi dans plusieurs : politique, critique littéraire, nouvelle, comédie de mœurs, comédie de marionnettes, satire, érudition. Plein de brio, de ressources, de tour, il voit vite et juste, tour à tour sérieux et enjoué, et toujours spirituel et brillant.
Victor Cherbuliez a enlevé le suffrage du public élégant par ses romans : le Comte Kostia> le Prince Vitale 9
Paule Mere, le Roman d'une honnête femme, Prosper Randoce. La trame de son style artistement et laborieusement forgée est à la fois souple et serrée, brillante et soit de ; son esprit sème les étincelles et les bluettes, pêlemêle, avec les aperçus de l'érudit et les réflexions du libre penseur. Que d'art, d'intentions fines, de couleurs h eureusement placées, de mots ingénieusement frappés, dans ce style étincelant ! Ce subtil écrivain appartient à l'école critique; c'est un dilettante de la pensée, un raffiné, ayant voyagé à travers les civilisations et les littératures, attiré par le beau et le curieux, faisant collection d'idées, les examinant, les décomposant, sans prendre parti, avec l'indifférence supérieure de l'homme qui n'a plus de découvertes à faire ni d'émotions à éprouver. Sur un sujet seulement, sa plume s'affile, lorsqu'elle rencontre le calvinisme ; mais la véhémence même de l'attaque en détruit l'effet. Les efforts d'une critique dissolvante, inspirée par un scepticisme élégant et blasé, sont actuellement la plus forte entrave au progrès religieux: ils servent d'épouvantail aux croyants et les détournent de faire usage de leur raison **
L'activité ne manque pas dans notre Genève contemporaine. L'esprit genevois n'a pas sommeillé et son clavier n'a cessé de s'enrichir de notes nouvelles. Merle d'Aubigné a pratiqué avec éclat la narration historique large et mouvementée; Cellerier, Gaussen et Diodati, ont atteint à une piété intime, personnelle, chaleureuse, vivante, s'inspirant du cœur et non plus seulement de la
i. Victor Cherbuliez appartient à une famille de savants. Son père, M. Cherbuliez-Bourrit est un des meilleurs philologues de Genève. Son oncle Antoine est un économiste renommé. Son oncle Joël, éditeur et littérateur, a longtemps rédigé une excellente revue bibliographique, et a publié récemment un livre sur Genève 9 ses institutions, ses mœurs, tableau intéressant de notre état social.
raison, voisine du piétisme allemand et de l'individualisme de Vinet ; Franç. Roget a eu le jet rapide et primesautier, les vives lueurs sur le cœur humain ; Petit Senn et Àmiel les fines moralités ; Adolphe Pictet, la haute critique ; madame de Gasparin, les couleurs ardentes, l'imprévu; Victor Cherbuliez, le dilettantisme uni à l'érudition; Tôpffer a excellé dans la poésie familière et champêtre; il a retrouvé l'humour, le sourire, le tour enjoué et facétieux dont Bonivard avait emporté le secret. Ca sont là autant de traits nouveaux ajoutés aux qualités solides déployées dans le passé. Dans la Genève nouvelle, chacun est libre de se développer selon sa nature. Si les esprits timorés et défiants restent dans le cercle tracé par les ancêtres, les autres tentent des voies nouvelles; les uns regardent vers l'Allemagne, les autres vers la France ; notre boussole oscille entre Paris et Berlin, avec quelques déviations vers Londres; toutes les idées, tous les systèmes qui agitent l'Europe pensante, ont leur écho parmi nous. De Bungener à Adolphe Pictet; de Merle d'Aubigné à Sayous et à Amiel ; de madame de Gasparin à Marc Monnier ou à V. Cherbuliez, on rencontre toutes les nuances de la foi et du doute. Aujourd'hui, c'est moins l'uniformité qui nous menace que la dispersion. La trame de la pensée genevoise se complique et ses fils se croisent en sens divers.
Genève sort d'une crise redoutable. Durant une longue période, ses forces sociales, appliquées en sens contraires, se sont neutralisées ; l'aristocratie et la démocratie luttaient corps à corps ; la guerre était dans les institutions et les moeurs. James Fazy a coupé le nœud et terminé une lutte séculaire ; désormais, la démocrati 1 est le principe générateur qui donne l'être à toutes Im parties de l'État; elle règne dans les lois civiles et politiques, uelle pénètre dans les mœurs et influe sur les
idées. La Genève aristocratique a été tenace à la lutte ; elle n'a vu longtemps dans le mouvement démocratique que désordre et révolte des instincts matériels. Elle refusait de faire place à la marche ascensionnelle des classes laborieuses. Cette erreur a entraîné sa défaite politique, et son influence sociale est sérieusement compromise par la timidité de ses vues et l'insuffisance d'une culture trop technique.
En ce moment, Genève a retrouvé un peu de calme. Les partis, usés par les violences de la lutte, ont en partie désarmé; la démocratie, maîtresse incontestée de l'arène politique, revient à la modération. Mais de nouveaux orages peuvent surgir. La fondation des institutions démocratiques n'est qu'une étape ; le peuple en attend une amélioration dans ses conditions matérielles, et si cet espoir ne se réalise pas, les passions se rallumeront. Le moment est précieux pour mettre la main à la solution de questions urgentes. C'est en creusant à l'avance aux eaux un lit spacieux et profond qu'on prévient les inondations. Appliquer à la solution des questions sociales les ressources du pays, serait une politique humaine et prévoyante.
Genève est une petite Angleterre, une société industrielle, où les extrêmes de la misère et de l'opulence sont i approchés dans un tête-à-tête dangereux. D'infectes rues, asiles de la maladie et de la misère, rampent au pied des hauts quartiers habités par l'ancienne aristocratie. Soit inconduite, soit circonstances fâcheuses, l'ouvrier genevois n'a pas le bien-être et le confort domestique; il ne possède pas et vit au jour le jour d'un salaire incertain; ses logis nauséabonds, ses ateliers, brûlants l'été, glacés l'hiver, attaquent sa santé; beaucoup se consolent de leurs maux par la boisson et n'en retirent que l'indigence ou une vaine exaltation. Le radicalisme
surgit nécessairement d'une telle situation. Le vrai moyen de pacifier Genève serait de résoudre la question sociale.
Nos riches sont aumôniers; ils donnent aisément de petites sommes, et couvrent chaque année de nombreuses souscriptions; employées en buts religieux et charitables ; mais cette bienfaisance se dissémine sur une multitude d'œuvres lointaines, au lieu de concentrer ses efforts sur Genève et le territoire qui l'entoure. Nous envoyons des maîtres d'école en Cochinchine et des missionnaires aux Indes, et les vallées du Faucigny inondent notre ville d'un prolétariat dénué et ignorant; nos sombres ruelles cachent des misères et des difformités sans nombre. Puis cette bienfaisance consiste surtout en aumônes, et l'aumône est la nourrice de la misère. La vraie bienfaisance est plus radicale, elle travaille à écarter les causes qui ont amené la chute de l'indigent, elle donne du travail, elle stimule l'activité; elle s'attache à rendre le jeu au ressort moral; elle fait marcher de front le relèvement économique et moral.
A l'époque où la philanthropie fleurissait, on s'occupait des conditions économiques du pauvre; plus tard, ie méthodisme est venu et n'a songé qu'à la foi. Aujourd'hui, on revient à l'ancienne méthode; on fonde des' associations de prévoyance, et des institutions de patronage ; on s'occupe des logements des ouvriers1. Ce der-
i, 11 est vivement à désirer que l'association qui s'est formée dans ce but s'étende et qu'elle réussisse à concilier dans ses constructions la salubrité avec l'économie. Il faudrait faire marcher de front la destruction des quartiers infects et la construction des nouveaux. Pourquoi des vieillards opulents et sans enfants ne légueraient-ils pas leur fortunk pour un but aussi philanthropique? En matière de logements, la société a un droit d'intervention. La loi ne permet pas la vente d'aliments sophistiqués ou insalubres, pourquoi autoriserait-elle la location de maisons décrépites et pourries, infectées de miasmes putrides, nids de scrofule et de typhus ?
nier objet est capital. Les conditions de la vieille ville .sont déplorables. Tant qu'elles subsisteront, l'ouvrier, au jlieu de rentrer à son taudis après le travail, ira se récréer au cabaret : lui prêcher la vie de famille et les habitudes casanières serait chose superflue, et les petits livres, et les exhortations des bonnes âmes tomberont sur les ronces et les chardons.
A Genève, les honynes de bien sont nombreux, La Société d'Utilité publique met chaque année à l'étude des questions intéressantes; mais dans l'application, ms philanthropes sont méticuleux ; ils vont à petits pas; puis les ressources leur manquent. Jamais les riches ne leur ont confié le capital. Si l'ouvrier pèche par incurie, la haute classe a un excès de prévoyance. Les grandes fortunes appartiennent à des vieillards timorés et thésauriseurs. Notre aristocratie n'a jamais su se servir de ses ressources et fonder son influence sur une réciprocité de services; tournée vers le dehors, elle fait valoir son argent partout sauf dans le pays; on rencontre les capitaux genevois aux quatre coins du monde, et l'industrie locale vit d'expédients. La chaîne des rapports entre les classes étant brisée, l'alliance du capital et du travail n'existant pas, les haines sociales ont prévalu et le travailleur a repoussé avec colère les prétentions gouvernementales d'une classe qui lui refusait son aide. Qui veut la fin veut les moyens. On ne récolte qu'après avoir semé.
Sous la restauration, Genève eut un bel élan. Une partie de l'aristocratie avait passé au libéralisme; le large et sympathique courant d'idées né de madame de Staël coulait encore; les Pictet, les Dumont, lesRossi, les Sismondi donnaient le branle. Mais à partir de 1830, la température morale baissa. Sans la commotion produite par la révolution radicale, c'en était fait peut-être de Genève commenté de l'intelligence.
Rossi fut le premier à jeter lecri d'alarme (1832). Dons une brochure courte, mais dont chaque parole vaut de l'or, il exposa ses craintes sur l'avenir de Genève, en présence d'une génération si méticuleuse, si hostile aux vues généreuses, si craintive de l'utopie. Cet effacement o frappé plus fortement la haute classe. Au siècle passé, les familles genevoises savaient tremper le physique et le moral de leurs enfants. Une information étendue, de fructueux voyages en'faisaient des esprits entreprenants et courageux; la richesse leur servait de moyen pour atteindre à la haute culture. Aujourd'hui, cette forte éducation est rare. Nous voyons nos familles opulentes s'affadir par l'oisiveté et le luxe. Ces arbres, naguère vigoureux et féconds, se chargent de bois mort. Si ce relâchement se prolonge, ce sera une grande perte pour Genève. Nos vieilles familles ont formé de tout temps un foyer social très-distingué et unique en Suisse, pour l'alliance du savoir et de la distinction des manières; elles ont été une pépinière de savants et de têtes sagaces et inventives. Les femmes ne valaient pas moins. De leurs rangs, sont sorties Mme Necker, Mme De la Rive, Mme Marcet,Mmede Gasparin
Les femmes font une partie très-importante de la société genevoise. Les mœurs leur ont donné une haute position et elles la maintiennent par la vertu et le savoir; elles savent s'honorer réciproquement; elles se soutiennent, et ignorent les vanités et les compétitions, qui ailleurs mettent leur sexe à la discrétion des hommes. Une éducation soignée, l'habitude des fortes lectures, en font les égales et souvent les supérieures de leurs maris; elles pèsent sur leur conduite, influent sur leurs opinions et leur attitude au milieu des partis.
Comme les hommes et plus encore, elles ont une volonté arrêtée, un caractère décidé, des vues précises;
elles aiment les luttes intellectuelles, se pressent aux amphithéâtres des cours et se passionnent sur les questions de politique, de morale, de religion. Si cette ardeur n'était contenue par la crainte de se commettre en public, elles joueraient des rôles extérieurs, car elles ; accusent fortement leurs opinions et ont la volonté de , îs faire prévaloir. Elles représentent plus fidèlement que les hommes la tradition genevoise; ceux-ci puisent leurs idées à des sources diverses et souvent opposées à nos mœurs; au dehors, les femmes genevoises ne connaissent que l'Angleterre méthodiste ; elles se nourrissent de sa littérature. Protestantes ardentes, ce sont elles qui de concert avec les ministres soutiennent le calvinisme; elles dogmatisent; telle, dans sa maison, tient une académie de théologie et une académie féminine. Les femmes genevoises savent ce qu'elles veulent et parlant au nom des grands intérêts de la religion, elles imposent aux hommes qui s'effacent et plient. Elles aiment les formules précises et se créent sur chaque sujet de petites orthodoxies, dont l'acceptation est nécessaire à qui veut avoir part à leur estime. Cette tournure d'esprit doctrinaire nuit au sentiment; la sympathie chaude et vivante n'a pas sa part ; la femme y perd de ses attributs distinctifs, la vive sensibilité, l'émotion, l'élan du cœur.
Le pêle-mêle démocratique est pour les femmes de Genève un grand sujet d'effroi ; elles redoutent l'invasion du sans-gêne, de la grossièreté, d'un matérialisme cru, i | qui effacerait toute distinction desentiments,etellesrésis- >• tent au mélange, en maintenant soigneusement des distinctions de coteries dont les méandres se contournent bizarrement. Beaucoup s'occupent de bienfaisance, et par les œuvres de secours et de patronage, elles entrent en contact avec la classe pauvre; mais les rapports entre
les rangs moyens et supérieurs sont rares, et cet isolement nourrit beaucoup de préjugés et de jalousies.
L'aptitude des femmes de Genève en matière d educa- . tion est connue ; en bien des pages de son livre. Mme Nec- • ker n'a fait qu'enregistrer les exemples qu'elle avait 1 sous les yeux. Dans l'éducation des filles, elles s'atlachent au solide; elles parlent à la raison, à la conscience, elles préparent les vertus. L'instruction des filles est une grave affaire, et les meilleurs professeurs y coopèrent. Au sortir des leçons maternelles,, la jeune fille suit, durant plusieurs années, des cours embrassant les éléments des sciences, l'histoire, la littérature, les langues modernes. On a même été trop loin, et ces études accumulées sur les années de croissance qui précèdent la puberté, exercent une influence fatale sur la santé et le développement physique.
Dans l'éducation des fils, les mères genevoises n'ont pas la main moins haute ; elles les suivent dans les études classiques et façonnent patiemment leur caractère. Cette éducation domestique est assurément la plus saine; toutefois, elle a ses inconvénients. Les mœurs se sont si fort adoucies, la tendresse maternelle prévient si bien les chocs, que l'énergie en souffre. Au sortir de nids si bien ouatés, comment l'oisillon affrontera-t-il les rudesses de la vie? Préoccupées de la régularité des mœurs, les mères genevoises forcent souvent l'éducation religieuse. Elles redoutent surtout les écarts, les airs d'indépendance, tout ce qui pourrait singulariser ; plus occupées à polir,| à émonder le caractère, qu'à développer ses énergies.\ L'homme vaut par ses talents et ses vertus, non par l'absence des défauts. Parmi les arbres des forêts, les forts étouffent les faibles, il en est de même de nos dispositions; c'est en développant les vertus actives qu'on étouffe les mauvais penchants. Dans la vie genevoise, le
soleil est rare ^ent dégagé de toute brume. Les esprits sont soucieux et portés à rassembler les nuages et à les noircir. La sagesse genevoise n'a pas de sérénité et do contentement, elle est chagrine et ombrageuse. Ces influences empêchent la confiance et le plein épanouissement. Les caractères se contractent et se tiennent sur une défensive prudente.
Au siècle dernier, l'éducation était dure, mais elle développait la virilité. L'enseignement se bornait à un petit nombre de matières, il n'y avait pas tant de répétiteurs, de maîtres auxiliaires. On n'avait pas encore imaginé d'empiler toute une encyclopédie dans les jeunes têtes, de les presser, de les niveler par un travail incessant de lime et de polissoir. On ne connaissait pas nos ingénieuses théories sur l'individualisme; mais l'enfant ayant du loisir, gardait sa personnalité et se développait selon son type naturel ; le corps avait sa part. A la suite des leçons, les garçons jouaient, couraient, se battaient, polissonnaient ; l'été, ils nageaient, faisaient des courses de montagne. Sans cette éducation, nous n'aurions pas eu un De Saussure. Il serait nécessaire d'y revenir. Plus que d'autres, les petits Etats ont besoin d'hommes énergiques, ils ne se peuvent soutenir que par un développement excessif de la volonté. La douceur des mœurs les efface et prépare leur ruine.
Dans ce siècle, Genève a perdu de son importance relative. Ses écrivains, ses penseurs n'occupent pas une position égale à ceux du xviii0 siècle. L'immense accroissement de Paris1, en accumulant dans ce foyer babylo-
i. Dans un centre comme Paris, les sciences, les lettres, les arts, brillent d'un éclat incomparable; c'est là que s'élaborent les grandes réputations; la presse porte au loin leur renommée; toutefois la dictature de Paris n'est pas absolue, et elle a des intermittences. Paris est un foyer d'opposition plus encore qu'un centre directeur, une avant-
nien les ressources intellectuelles et morales de la France et d'une partie de l'Europe, a fait aux petits centres une situation difficile. Mais pour l'homme qui observe, cette diminution d'influence n'est pas une suppression.
Jamais le progrès n'a été lancé comme de nos jours; les découvertes se succèdent rapidement ; nous vivons à la vapeur, mais l'homme fléchit sous des richesses mal ordonnées. Qu'importe cependant que le matériel de la civilisation s'accroisse si la somme de dignité, de liberté et de bonheur, attribuée aux individus, ne s'accroit pas en proportion? La vraie civilisation est une mère, non un tyran. A ce titre, l'intervention des petits centres a son utilité, ils sont comme les réservoirs de l'humanité. Le développement y est moins hâtif, mais s'opérant par un lent recueillement de forces, l'assimilation se fait mieux; l'intelligence substancie ce qu'on lui soumet et conserve son type naturel. C'est d'hommes à caractères forts, simples, vrais, candides, confiants, désintéressés, que
garde téméraire qui n'est pas toujours suivie par le corps d'armée. Paris fait les révolutions; puis il retombe sous la domination des provinces, et ses protestations, ses élans* ses soubresauts, ne font souvent qu'appesantir ses chaînes. L'activité des idées y est excessive, mais la rapide succession des objets produit une mobilité incessante; le présent absorbe tout, le passé s'efface, et la chaîne qui lie les événements est rompue. La vie est intense, mais sèche; l ame n'a pas le loisir de se retremper par la méditation et de consulter la voix intérieure* pour se défendre des sophismes de la passion et de l'intérêt; la vie est une sorte de course au clocher, où les plus agiles emportent la palme. Dans ce tourbillon, l'individu se perd de vue; le despotisme des écoles, le frottement de tous sur chacun, efface l'individualité et l'ingénuité native. L'intelligence devient quelque chose de collectif; on appartient à un parti, on en représente les prédilections et les antipa - Unes . la recherche désintéressée du vrai en souffre. La littérature perd en intimité, en cordialité; elle ignore la douce rêverie et la contemplation; Jean-Jacques n'aurait pas écrit les Confessions, ni Tôpffer la Bibliothèque de mon oncle, si leur jeunesse eût fleuri au soleil des boulevards.
l'époque présente à besoin. Notre Suisse a produit au siècle passé quelques-uns de ces hommes, et le moule n'en est pas brisé.
Notre Genève a une réputation en matière d'éducation. M algré les corruptions qui y ont pénétré, on y rencontre encore beaucoup de familles laborieuses, ordonnées, où l'enfant grandit dans une atmosphère de vertus et de devoirs, qui sauvegarde son innocence et l'amène à la jeunesse, préservé de l'usure produite par les passions et les convoitises prématurées. Elle a de plus les ressources intellectuelles d'une grande ville. Notre population, formée de sangs divers, réunit des aptitudes variées. Point de jonction entre les nationalités du continent, Genève est le trait d'union entre la Suisse et l'Europe. Tout passe dans notre lanterne magique; il est peu d'hommes célèbres qui ne l'aient visitée, il n'est pas une idée qui ne s'y répercute. L'irradiation de l'Allemagne, de l'Angleterre, de l'Amérique, s'y croise avec celle de la France. Les points de vue les plus variés en philosophie, en morale, ont chez nous leurs représentants; la foi protestante, dans son sérieux primitif, sa déploie avec son cortège d'institutions, ses moeurs, ses vertus, ses passions, et lutte avec le catholicisme qui la presse de deux côtés. De Genève, mieux que d'aucune ville, on peut suivre le mouvement général de la société contemporaine, les alternatives de l'opinion, la part que chaque nation apporte à l'œuvre collective de la civilisation.
Par ses institutions, Genève est une démocratie à l'américaine; la liberté religieuse, le droit d'association y sont entiers, l'individualité y a tout son jeu. La vie est complète et analogue à celle des cités antiques. Le savant, l'industriel, le commerçant sont citoyens, ils ont à remplir des obligations civiaues et militaires; ils servent
dans la milice, siègent dans les conseils municipaux et cantonaux; ils sont membres d'associations consacrées à des buts économiques et scientifiques; dans les cercles, ils préparent les décisions publiques. Une discussion incessante, et à laquelle tous prennent part, élabore à l'avance chaque mesure importante; ainsi l'individu est obligé de se décider sur les grandes questions politiques, religieuses, morales. 11 est peu de Genevois qui n'aient publié leur brochure, leur article de journal, ou donné quelque conférence. Les grandes réunions populaires, les banquets habituent à la parole. Que de moyens de cultiver les talents et de former des personnalités !
L'agrandissement de l'Académie, avec le concours de la Confédération ou des cantons français, serait le moyen de donner toute leur valeur aux ressources intellectuelles de Genève et d'y faire participer les cantons romands et la Suisse entière. Le concours de la jeunesse suisse à Genève développerait une fermentation salutaire; l'esprit helvétique prendrait plus de largeur et de consistance; il arriverait à un sentiment plus complet de son individualité. Nos cantons romands ont chacun leur petite nationalité, mais menacée par les moeurs et les idées étrangères. La Suisse romande subsiste à l'état de fragments similaires et isolés, plus que comme un tout en possession de son unité morale. Le fractionnement intellectuel paralyse la littérature nationale et favorise une culture hybride. Genève est mal informée de ce qui se passe chez ses confédérés. A Lausanne, on a l'œil sur Genève, mais pour la dénigrer, pour grossir ses défauts et en imaginer qu'elle n'a jamais eus. Genève et Neuchâtel ont des analogies frappantes, mais les rapports réguliers font défaut. Les jalousies cantonales sont un legs des ancêtres, la suite de l'isolement où nos populations ont longtemps vécu, c'est une végétation parasite
ta
de mousses et de champignons, qui recouvre une bonne terre. Ces pauvretés gâtent les caractères, rapetissent les vues. L'usage prolongé de la liberté les effacera sans doute, mais le présent en est rétréci. L'émulation dans le bien, le zèle à développer les sciences, à améliorer les mœurs, à pousser à la prospérité publique, voilà la rivalité désirable. Il appartient à Genève de donner l'exemple de la fraternité. Qu'elle se concilie ses voisins par sa largeur, qu'elle leur ouvre toujours plus ses établissements d'instruction publique, ses chaires religieuses, ses sociétés savantes, ses cercles. Plusieurs milliers de nos confédérés : Vaudois, Fribourgeois, Neuchàtelois, Bernois, vivent déjà dans nos murs, participent à nos droits et à notre culture. Ils fortifient chez nous l'élément suisse et républicain et opposent une barrière à l'envahissement de la population étrangère. Que leur nombre s'augmente et qu'ils fassent de plus en plus de Genève la grande ville de la Suisse, le foyer de sa littérature et de son art.