LES RIVES DU LAC, DE GENÈVE A NYON — LES CAMPAGNE VAUDOISES
Coup d'œil sur les campagnes genevoises. — Leurs souvenirs. — Vcrsoix. — Aspect mobile du Lac. — Ferncx et Goppet. — Nyon. — Progrès agricole. — Bonheur des campagnes vaudoises. — Les moeurs des paysans yaudois.
Il y a vingt-cinq ans que Genève était encore ceinte de fossés et de remparts. La banlieue était faiblement peuplée; à quelques minutes des portes de la ville, on errait entre de fraîches maisons de campagne, entourées de vergers épais, de pelouses, de bosquets, coupés de frais ruisseaux. Aujourd'hui, les murs de la ville ont été renverses; la ville déborde et lance au loin ses faubourgs; la prospérité a accru la population et la richesse, et le luxe des constructions, les murs, la poussière, le gaz, la petitesse des enclos ont fait reculer le rustique.
Mais en s'écartant de la banlieue, on retrouve de belles et poétiques campagnes. Le sol genevois, formé de plaines et de coteaux aux cimes rasantes, offre d'heureux accidents de terrain. Les divers plans des ilpes et les glaciers de la grande chaîne se graduent heureusement. Vues à cette distance, ces sommités perdent leur rudesse farouche; par des transitions heureusement ménagées, l'œil passe de ces grands objets aux vues sereines du Lac et des coteaux qui le bordent. En entrant sur la terre savoyarde, aux soins d'un art ingé-
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nieux, habile à disposer la nature pour la jouissance de l'homme, succède un délabrement pittoresque, indice de l'insouciance et du laisser-aller des habitants. Cettç rusticité a son charme. L'imagination y relie des scènes de bonheur paisible et de contentement facile.
L'histoire à la main, partout dans les campagnes genevoises, on retrouve des souvenirs dignes de mémoire. Sur les hauteurs de Pinchat eut lieu, en 1589, un glorieux combat entre les milices genevoises et les bandes espagnoles et italiennes à la solde du duc de Savoie, et l'impétueuse valeur des soldats citoyens y fut fatale à la routine des troupes de métier. Le long des rives sauvages de TArve, bordées par d'épais halliers, treize ans plus tard, dans la nuit du 12 décembre 1602, une armée savoyarde se glissa comme un serpent sous les murs de la ville, et leur donna l'escalade. Les ruines mélancoliques du château de Gaillard, les débris de Peney, enfouis obscurément sous les ronces et les épines, rappellent les luttes héroïques qui précédèrent la Réforme, alors que la liberté genevoise était aux prises avec une nuée d'ennemis. Mais laissons ces souvenirs de luttes cruelles et souvent perfides; le sol genevois en a d'autres, dont l'humanité n'a pas à rougir. Le meilleur de nos gloires est dû à l'amour de nos pères pour la liberté, à leur ardeur à cultiver les sciences et les lettres. A chaque pas, dans ces campagnes, nous rencontrons la mémoire de nobles caractères et de hautes intelligences. A Lancy, nous retrouvons le souvenir de Charles Pictet de Rochemont, agronome et philanthrope, intelligence de haut vol, citoyen dévoué. Plus loin, au pied des rochers arides du Salève, s'abrite le pauvre village d'Archamp, longtemps la demeure d'Ami Lullin, l'homme de foi, le citoyen au cœur chaud, à l'âme vivante, qui sut nourrir la flamme du patriotisme dans un temps de servitude. A l'entrée de
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Ghêne csfc le frais asile où Sismondi conduisit à leur terme ses vastes travaux; lui aussi, avait l'âme virile et jeune, et le spectacle des souffrances et des injustices des siècles les plus durs de l'histoire, n'altéra jamais sa foi dans la perfectibilité des sociétés humaines et dans l'efficacité de la liberté et du droit. Le petit castel de Jussy, construit par Agrippa d'Aubigné, nous reporte aux temps héroïques des guerres religieuses; Genève était alors le refuge des vaincus, l'asile de ces fiers et indomptables calvinistes, qui ont fondé les libertés de l'âme. A Cologny, un beau village, posté sur un haut coteau qui commande la ville et le Lac, madame Necker a médité son bel ouvrage sur l'éducation. Tout auprès, se dresse la villa Diodati, où Byron reposa quelque temps son génie agité et malheureux ; il découvrait de là Fernex, Genthod, Coppet, lieux célèbres dans les annales de la pensée.
Il n'est pas jusqu'à ces masses brutes qui dominent de leur muette grandeur la plaine genevoise, le Salève, le Môle, les Voirons, la Dôleç dont les noms ne rappellent des souvenirs intellectuels; c'est sur leurs pentes qu'au siècle dernier nos grands naturalistes, De Saussure. De Candolle, Vaucher, les frères De Luc; plus récemment, Louis Necker, Favre, F.-J. Pictet, ont fait une foule de recherches qui ont enrichi la botanique, la minéralogie, la géologie. Cette terre est imprégnée de savoir.
Les générations qui s'élèvent ne voudront pas être inférieures à leurs pères; elles aussi chercheront, dans l'exercice des hautes facultés, ies satisfactions qui ennoblissent l'existence; elles sauront mépriser les jouissances banales du luxe moderne. L'héritage que nos ancêtres nous ont légué donnera encore de riches moissons aux travailleurs courageux.
Mais il est temps de dire adieu aux tours vénérables
do Saint-Pierre. Les campagnes vaudoises qui bordent les tranquilles plages du Lac, brillent au loin d'un éclat doux et attrayant; d'autres sites, d'autres souvenirs nous appellent; à l'activité tendue de Genève, va succéder une image de prospérité rustique, de vie douce et paisible.
Aux portes de Genève, naît une chaîne de coteaux; elle suit les rives du Lac, qui se déroule, comme un immense fleuve d'azur, dans la direction de Lausanne. Le chemin de fer court sur ces pentes, enjambe les gorges, coupe la crête des coteaux. Mais laissons la locomotive haletante entraîner comme une flèche le voyageur affairé. Trop de souvenirs nous réclament, et une libre marche en zigzag est la seule qui nous convienne.
Le paysage du Léman est simple dans sa donnée principale. Au couchant, la région sombre et austère du Jura; au centre, la grande courbure harmonieuse du Lac, avec ses golfes, ses petits promontoires, ses coteaux charmants; vers le couchant, les Alpes aux formes hardies et audacieuses, opposant ieur infinie diversité de formes à la force concentrée du Jura, telle est sa donnée. En suivant les rives du Lac, nous la verrons varier successivement ses motifs, et en les variant, agrawiir la scène et substituer l'imposant au doux et au gracieux.
Jusqu'à Versoix, la rive du Lac est tout occupée par les piaisons de campagne des riches Genevois. La villa Bartholony commande une belle vue sur le Mont-Blanc; plus loin est l'habitation d'Adolphe Pictet, le savant philologue. Les plus imposantes, parmi ces demeures, couronnent les hauts coteaux de Pregny et de Chambesy; elles datent du siècle passé. Une allée de puissants marronniers conduit devant le perron de la demeure principale, fièrement plantée sur un tertre dominant; des deux côtés, de largos massifs de verdure encadrent une verte prairie, qui fuit en s'abaissant; au delà, l'œil rase la surface mobile du
Lac et va se perdre sur les plans vaporeux de la chaîne des Alpes.
Ces demeures appartiennent aux premières familles de Genève, et réunissent l'été des cercles très-distingués. Remarquables par l'antiquité des ombrages et la sévérité de l'ordonnance, elles respirent la sagesse et la gravité; les arrangements modernes y sont rares. D'autres maisons, plus modestes, appartiennent à la bourgeoisie. Il est peu de familles aisées qui ne possèdent une de ces retraites : c'est le luxe des Genevois, luxe favorable aux moeurs; les enfants y grandissent, libres et heureux, sous l'œil des parents; le môme toit, en abritant plusieurs générations, resserre leurs liens : ce que l'aïeul a fondé, le père le complète et le fils y fera de nouveaux embellissements. Au sommet du coteau de Pregny, trône la somptueuse villa de Rothschild; tout auprès, est la Fenêtre, la demeure du feu comte de Sellon; plus bas, est la campagne dite de l'Impératrice, habitée par Joséphine après le divorce. Nos vieillards aiment à citer les rapports aimables que cette grandeur déchue entretint avec la société genevoise. Au delà de Ghambesy, la crête du coteau s'abaisse ; un petit cap pointe dans le Lac et abrite le creux de Genthod. En face, brille le manoir de Bellerive.
Genthod est la retraite aimée des naturalistes genevois. Sous ses beaux ombrages, Bonnet se livra à ses sereines et calmes méditations; il y donna l'hospitalité à Jean de Mùller, qui y écrivit la première partie de sa grande histoire. De Saussure y composa ses Voyages dans les Alpes; sa villa était proche de celle de Bonnet. Plus tard, son fils Théodore y poursuivit, dans une retraite eénobitique, les patientes observations qui ont si fort enrichi la physiologie végétale. De nos jours, F.- J. Pictet, le savant paléontologue, Marignac, chimiste
distingué, y habitent proche du géologue Favre et du botaniste Boissier. Ces savants appartiennent aux familles anciennes et opulentes de Genève et en sont le plus solide ornement. La richesse leur sert à poursuivre avec indépendance la science pure; ils apportent leur pierre au grand édifice des sciences naturelles. Leur pensée se meut avec calme et sérénité sur le terrain solide de l'observation; elle ignore les troubles, les vacillations, les retours en arrière, auxquels sont sujets les hommes voués aux sciences morales, dans ce temps de tiraillement et d'enfantement obscur.
A peu de distance de Genthod, Versoix étend le long du Lac sa traînée de maisons de campagne ; à son extrémité, unhomme opulent et lettré, philanthrope zélé, Théodore Vernes, a construit récemment une belle villa : ses pelouses descendent en pente douce vers la grève. Versoix n'a plus les perspectives dominantes de Pregny, ni la classique disposition des vues de Genthod. Le Salève fuit sur la droite et laisse le mont Brezon et les Bornands déployer leur âpre rempart rocheux; le Mont-Blanc se masque à demi derrière le Môle; en face, la -croupe verdoyante des Voirons cache les glaciers de la grande chaîne.
Le charme de Versoix vient du Lac, sinueux et élégant vers Genève, majestueux et ample du côté de Lausanne. Que de nuances fugitives et délicates, quelle mobilité dans ses aspects, suivant la saison, l'heure du jour, le rayon de soleil, le nuage qui passe, la brise qui s'abat sur ses eaux. Le matin, une brume argentine flotte à sa surface et ouate ses rives; sous cette douce étreinte, i'eau dort immobile. Le soleil, en montant, boit la vapeur; le miroir des eaux reflète alors les rives avec leurs détails variés : vieux castels, hameaux, bois touffus, pâturages, pics chenus, glaciers aux reflets nacrés;
c'est comme un second paysage, immergé et sommeillant, agité çà et là d'un léger frisson. L'onde sonore vibre au moindre bruit et renvoie le cri vainqueur du coq, l'aboiement du chien de berger, le chant du laboureur, la lente mélopée des cloches des villages savoyards, le bruissement de la rame du pêcheur, le croassement de la mouette qui trace ses orbes à la surface de l'eau et la fouette de son aile rapide. Que de charme dans ces bruits confus, incertains, qui sont comme la voix de la contrée! Mais, lèvent se lève, et cette sonorité cesse, la surface du lac se ride; une teinte d'un bleu indigo se répand sur ses eaux; d'autres fois, ce sont des scintillations, des stries, des sillons lumineux, des surfaces crispées, d'autres immobiles et comme huileuses. Sur le soir le calme se fait, et par de lentes vibrations le Lac rentre dans un repos solennel. Sur sa moire, les étoiles tracent de petits sillons lumineux; les rivages, la dentelure des Alpes s'effacent ou n'apparaissent plus que comme une ligne fantastique, une sorte de rêve.
Au delà de Versoix, on entre dans les campagnes vaudoises *. Aux parterres de fleurs, aux bosquets, aux gazons ménagés par l'art, succèdent de libres prairies, où l'herbe pousse à pleine faux, des champs où l'alouette se plait à nicher, de chaudes vignes aimées des grives. A de courtes distances, le sol est raviné de coupures profondes, creusées par d'énergiques ruisseaux qui descendent du Jura et roulent leur onde cristalline sous des
1. Sur le canton de Vaud, on peut consulter les ouvrages de MM. Vulliemin et Juste Olivier. M. Vulliemin a écrit en allemand une autre description du canton de Vaud, riche en détails sur l'instruction publique, les cultes, etc. Le Dictionnaire historique du canton de Vaul, de Levade, est aujourd'hui insuffisant ; mais le nouveau Dictionnnaire historique en cours de publication, rédigé par MM. Marlignier el de Grousaz promet d'être à la hauteur de la science historique.
touffes de saules, de charmes, d'églantiers, de coudriers.
Mais voici Coppet. Les souvenirs de Fernex sont plus retentissants, mais moins purs. De sa retraite, Voltaire dominait son siècle; ce grand athlète de la justice et de la tolérance porta des coups irréparables à l'inégalité civile; mais, ironique et frivole, il sema à pleines mains le scepticisme. La plante a prospéré merveilleusement sur le sol léger de la France; un moment, elle a paru tout envahir; mais la superstition, puisant une vigueur nouvelle au contact de son ennemie, s'est remise à fructifier. En ce moment, si la France pensante est voitairienne ou positiviste, les classes conservatrices reconstruisent silencieusement une nouvelle Espagne. Des provinces, où elles dominent, elles s'avancent concentriquement sur Paris et l'investissent de toutes parts. En parcourant la France actuelle, on ne voit que monastères en construction, calvaires, pèlerinages, églises neuves lançant dans les airs des tours couronnées de madones; les superstitions de l'Espagne et de Naples refluent sur les bords du Rhône et de la Loire. Le dévot français portele scapulaire et se munit d'indulgences; pas de femme qui ne livre sa conscience aux jésuites. A la suite du xvme siècle et de la révolution, quelle ironie! mais quel enseignement! quelle preuve éclatante que le sérieux des principes est la base solide de tout affranchissement, et non le rire léger, le bel esprit frondeur et sceptique.
Quant à madame de Staël, elle fut un génie de conciliation et de ferveur. Là où Voltaire détruit, elle reconstruit; l'un bafoue, l'autre réveille l'enthousiasme pour les idées nobles et élevées, la foi dans la liberté. Le in il* leur du xixe siècle français procède de sa pensée féconde et généreuse.
Le château de Coppet s'élève sur remplacement d*un
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ancien manoir féodal et domine paternellement la petite ville. Au xviie siècle, il appartint à la famille des comtes de Dohna ; Bayte y passa deux années comme précepteur (1670). Necker en fit l'acquisition aux débuts de la Révolution. L'architecture est plus massive qu'élégante. A . l'intérieur de la première cour jaillissent deux fontaines. La cour d'honneur donne sur le parc; il est planté de grands chênes et traversé par un ruisseau murmurant; il n'a pas de vue sur le Lac, ses allées sont enfouies et sévères. A une des extrémités du parc, un clos ombragé de peupliers abrite la dépouille mortelle de trois générations des Necker, La frivolité a cherché à jeter du ridicule sur les vertus de Necker. Son cœur égalait son intelligence, ses intentions furent toujours élevées et pures. Sous les dorures de Versailles, il garda la rectitude, la vie de famille, le sérieux du Suisse. Un peu d'emphase sentimentale et d'enflure ne sauraient effacer ses grandes qualités.
Le salon du premier étage est orné des portraits de la famille; Necker a des traits un peu pompeux. Le portrait de madame de Staël, par Gérard, a la forte carrure d'une nature plantureuse, un œil ruisselant de vie et de bonté. Madame de Staël fit de Coppet le trait d'union entre la France, la Suisse et l'Allemagne; une oasis ouverte à la libre pensée, un foyer d'espérances, à une époque silencieuse et affaissée : exemple rare du pouvoir de rajeunissement de l'intelligence et des forces vives que ren-. ferme l'âme humaine à qui sait l'interroger.
Elle menait la vie de château et pratiquait largement l'hospitalité. La société était nombreuse; les hommes parlementaires de la France, des illustrations appartenant à toutes les parties de l'Europe la renouvelaient constamment: Benjamin Constant, Sismondi, Bonstetten, Lullin de Châteauvieux, pour la Suisse; Schlegel."
les barons de Yoigt et de Balke, Mathieu de Montmorency, IL de Barante, madame Recamier pour l'Allemagne et la France, en étaient les hôtes les plus assidus. Les représentations scéniques et la conversation défrayaient les loisirs de cette société. L'entretien philosophique ou littéraire se prolongeait des journées entières. Madame de Staël et Benjamin Constant tenaient le dé de la conversation; elle était éblouissante. Pour madame de Staël, parler n'était pas une dissipation de l'esprit, un passetemps, mais l'ébranlement d'une âme chaleureuse, se donnant tout entière *.
Celigny est un dernier village genevois, enclavé dans les campagnes vaudoises; il a de belles eaux, de frais ombrages; des terrasses de ses maisons de campagne, la vue embrasse le croissant du Lac sur une vaste étendue; vers le milieu du jour, l'œil ne saurait en supporter l'éclat. Le Mont-Blanc et les hauts pics sont momentanément cachés par le rideau compliqué des Alpes chablaisiennes, dédale confus de montagnes bizarres. A fleur d'eau, on découvre l'antique tour d'Hermance, et le village délabré de Ncrnier. La pointe d'Yvoire se profile sur les eaux profondes du golfe de Thonon.
A vingt minutes de Celigny, Crans groupe ses chaumières négligées et rustiques, autour du somptueux château des Saladin. Ce hameau a donné naissance aux Cellérier. Le nom de Cellérier le père est resté populaire dans la contrée romande, comme l'idéal du pasteur de campagne, comme une sorte de Fénelon des champs. Ame de recueillement et de prière, d'une sensibilité
1. Aujourd'hui, les témoins de ces fêtes de l'esprit ont disparu. A Genève, ieur dernier survivant est M. Pictet de Sergy, un ancien magistrat,, bien connu comme historien, philanthrope, écrivain, homme d'esprit. 11 conserve en portefeuille de curieux souvenirs sur les beaux temps de Goppet, et n'en a fait connaître que de trop rares extraits.
exquise, ayant la vie cachée en Dieu, il unissait une pieté tendre, onctueuse, teinte de tristesse évangelique, à un vif sentiment de la nature et à l'intelligence des situations humbles. Personne n'a mieux su associer les impressions religieuses au détail le plus familier de la vie. Sa carrière s'écoula près de Genève, dans la modeste paroisse de Satigny. Cellérier le fils a enseigné quarante ans la théologie à l'Académie de Genève; esprit discret et tolérant, enclin aux transactions, il chercha à unir la modération doctrinale de Genève à la science allemande, et sut manier la critique sans dissoudre le sentiment religieux l. Comme son père, il atteignit un grand âge et eut la joie de voir revivre les vertus de sa famille dans une fille pieuse, ardente pour les bonnes œuvres, l'introductrice à Genève des sociétés de patronage. Les Cellérier sont un exemple de l'alliance de la piété intime des Vaudois avec les qualités pratiques des Genevois.
Les agrestes villages qui avoisinent Crans ont donné le jour à des esprits très-distingués. De Crassier, un beau village vaudois, qui fait la frontière avec la France, est sortie la femme de Necker. Elle reçut de son père, le pasteur Curchod,une forte éducation littéraire. Dans ses jeunes années, on la rencontrait dans ces campagnes, chevauchant sur un âne, et allant de château en château donner des leçons; à Lausanne, sa beauté et ses talents excitèrent un vif enthousiasme. Plus tard, femme d'un financier illustre, un moment , le ministre dirigeant de la France, elle présida avec dignité le cénacle des beaux esprits français. Crassier est encore le lieu de naissance
i. Actuellement, la ligne théologique de Cellérier fils, est représentée avec distinction à l'Académie de Genève par Aug. Bouvier. Il est également le fils d'un prédicateur chaleureux et émouvant : Barth. Bouvier, J'auteur des Lettres d'un malade à un malade.
des Bridel, famille riche en tètes ingénieuses, et le berce/m de celle de Vinet, dont nous verrons plus loin l'influence sur la pensée contemporaine. Eysins, un joli hameau caché dans les vergers, a donné naissance aux deux Oliviers ; à Juste, poëte romantique au vol hardi, à la pensée subtile et naïve, le plus fécond et le plus vigoureux des poètes vaudeis. Son frère, Urbain, n'a pas quitté les champs; il est l'auteur de petits romans villageois, dont la scène se passe dans ces campagnes. Ils sont semés de traits heureux sur la vie rustique et les mœurs du paysan vaudois.
Nyon est une des villes les plus anciennes de la contrée du Léman. Les Romains y placèrent une colonie équestre, destinée à contenir cette partie de î'Hèlvétie La ville romaine occupait le sommet de la colline, et les restes de son enceinte sont encore visibles. La ville moderne descend vers le- Lac; sur le bord oriental du coteau, s'élève le château, construction du xvie siècle, flanquée d'un donjon et de tourelles sveltes et élancées. Les Bernois en firent la résidence du bailli. Un des derniers fut le spirituel Bonstetten; vers la fin du xvme siècle, il y rassembla une brillante société, Jean de Mûller, Mathisson, l'auteur du poëme sur le Lac de Genève.
A quelques minutes de Nyon, dans une belle situation, se dresse la façade imposante du château de Prangins,dansle style de Mansard. Après la chute de l'empire, le roi Joseph le posséda et y vécut plusieurs années. Récemment, le prince Napoléon a acquis le domaine qui en dépend, et construit une résidence nouvelle sur le bord du Lac. Vers le nord, la vue est bornée parla pointe de Prômenthoux, revêtue d'une épaisse forêt. Un souvenir héroïque se relie à ce lieu solitaire. C'est ici, qu'au mois d'août 1689, un millier de Vaudois du Piémont, fugitifs pour cause de religion, ne pouvant supporter l'a-
mertume de l'exil, se réunirent secrètement; ils passèrent le Lac sur quelques barques, et, guidés par l'intrépide Arnaud, qui s'intitulait pasteur et colonel des Vaudois, l'épée à la main, ils percèrent à travers la Savoie, franchirent les Alpes et rebâtirent leurs villages, en dépit des troupes de Catinat et du duc de Savoie. Ces rives pacifiques et hospitalières, aujourd'hui le rendezvous des nations, ont été dans d'autres temps le théâtre de drames sinistres. Le Lac séparait deux religions et deux civilisations ennemies. Sur la rive suisse, affluaient les proscrits religieux de la France et de l'Italie; mais la rive savoyarde, serve des moines, soumise à un gouvernement cauteleux et peu sûr, était une terre dangereuse et travaillée par de sauvages haines. L'illustre Giannone, l'auteur de l'Histoire civile du royaume des Deux-Siciles, poursuivi par l'inimitié de la cour de Rome, avait fixé son séjour dans notre pays et y poursuivait en paix ses travaux. Un jour, ayant passe le Lac, pour ouïr la messe dans un village savoyard, il fut enlevé par ordre de Victor-Amédée IL Ce prince daigna lui épargner les tortures du saint-office, mais le confina pour la vie. En 1670, trois gentilshommes français, dépêchés par Turenne, avaient enlevé traîtreusement sur les eaux du Lac, un autre réfugié illustre: Marsilly, l'ennemi obstiné et héroïque de Louis XIV. Marsilly tenta de ae donner la mort; mais gardé à vue, il périt en place de Grève.
Nyon est le point où la rive du Lac, jusqu'alors resserrée comme un canal, s'évase et forme le grand Lac. Sur la rive vaudoise, la côte fuit en dessinant un arc lentement recourbé; du côté savoyard, elle s'echancre derrière la pointe d'Yvoire et trace le golfe profond et sinueux de Thonon. La rive chablaisienne recule dans une demiombre. Vers le fond du Lac, on entrevoit la chaîne altière
des Alpes vaudoises, les rochers précipiteux de Naïe, la dent de Jaman, plus loin les hautes croupes du Moleson ; mais la ligne du rivage flotte indécise, noyée dans une vapeur bleuâtre.
Des hautes pentes du Jura un rideau de belles futaies descend jusque dans la plaine vaudoise et enveloppe à demi les villages de Genollier, Givrins, Trelex, Gingins, qui font couronne à la ville de Nyon.
Le beau village de Begnins est posté sur le premier renflement du vignoble de La Côte; ils'étagesurla pente rapide d'une haute moraine, déposée durant la période glaciaire, et qui court parallèlement au Lac, sur une longueur de trois lieues. Ce vignoble est un des plus estimés du pays Romand; Bursinel, célèbre par les souvenirs des gentilshorr>mes de la Cuiller, Bursins, Vincy, Bougy, Perroy, ]3 une foule de blanches maisonnettes, tapissées de treilles, ombragées d'arbres fruitiers, s'étagent dans la joyeuse étendue du vignoble.
La culture de la vigne est l'orgueil du paysan vaudois. Depuis un demi-siècle, elle n'a cessé de se perfectionner; au temps d'autrefois, les ceps croissaient en désordre mêlés à des légumes, le grain étaU petit, les grappes chétives. Aujourd'hui, le vigneron a renouvelé les espèces et les améliore par une épuration incessante; il prodigue l'engrais, et le sol, réchauffé, donne d'abondantes récoltes; mais le travail est dur; il embrasse toute la belle saison. Dès le mois d'avril, l'animation règne dans le vignoble; on aperçoit partout les têtes des travailleurs se lever et se courber, les coups du fossoir résonnent comme de grands diapasons; il faut rompre le sol, le reverser, le fumer, tailler la vigne. A cette première culture, succède une deuxième et une troisième; puis vient le travail des effeuilleuses, jeunes filles aux doigts agiles; ces opérations se succèdent jusqu'en au-
tomne. Pendant ce temps, le raisin grossit; en août et en septembre, il prend une belle couleur ambrée, la pellicule extérieure se dilate, s'assouplit ; chaque grain se gonfle et coudoie le grain voisin; en octobre, si le soleil a de la force, le raisin se colore d'une teinte cuivrée. De tous côtés, on entend retentir le bruit des marteaux; les vi gnerons préparent les futailles. Le jour de la vendange venu, toute la famille est sur pied : hommes, femmes, enfants, se placent en ligne et procèdent au dépouillement des ceps; le char de la vendange, tiré par deux bœufs, stationne sur la route, une ancienne voie romaine. Un vigoureux garçon, une seille à la main, va demander le raisin aux ouvrières ; et, si l'une d'elles a oublié une grappe, suivant un antique usage, il a le droit d'embrasser la négligente. D'une vigne à l'autre ce sont des rires joyeux, des provocations burlesques et de vieilles romances chantées à grands éclats de voix* A la nuit avancée, dans les villages, on entend encore gémir les pressoirs- Dans cette contrée, l'aisance est générale, la race vigoureuse, haute en couleur, à la fois laborieuse et sensuelle, stimulée par l'usage abondant du vin. Chaque dimanche, il y a fête dans quelque village; violons et clarinettes en tête, les garçons vont ramasser les filles pour les mener à la danse; entre les valses, le vin circule, les langues se délient et murmurent de gauches et tendres propos. Elles sont accortes, les belles filles vaudoises, avec leur teint de lait animé d'un léger incarnat : ce sont des blondes aux yeux brillants, les épaules larges et bien découplées, la taille riche et souple. L'imagination est sage, l'intention est droite, mais la chair est faible. Au retour des danses, les garçons reconduisent les filles au logis; et les chemins sont solitaires. Parfois, on voit les mères se chercher avec une hâte un peu
confuse, et sans allonger les fiançailles, on appelle le pasteur. Une fois mariée, la femme vaudoise développe de solides vertus; toute à son mari, à ses enfants, économe, rangée, c'est elle qui tient la bourse; on la consulte sur les affaires; elle élève les enfants, soutient la famille; et, à force de conduite, la sauve du desordre des hommes, toujours faibles à l'égard du cabaret. Douce et patiente, elle supporte sans se plaindre les injures et les mauvais traitements. Les divorces sont très-rares dans ces campagnes.
Depuis un demi- siècle, l'agriculture vaudoise a fait de grands progrès. Sous l'administration de Berne, à la main pesante, tenace à défendre de petits intérêts, bien des entraves gênaient l'agriculture : péages, privilèges de marchés, dîmes, cens, redevances de toute espèce. Les campagnes végétaient dans une médiocrité voisine de la misère; l'ignorance les rivait aux vieilles routines. On ne connaissait pas l'usage d'alterner les récoltes; les prés, les champs, les chenevières donnaient constamment les mêmes produits. Sous le nom de chdmars, on laissait en friche un tiers des champs; la terre se couvrait de mauvaises herbes, et il fallait plusieurs labours et de nombreux hersages pour la remettre en culture. Au commencement du siècle , l'introduction d'un assolement régulier et des fourrages artificiels fit une révolution dans l'agriculture; ayant plus de fourrage, on éleva plus de bétail; on dut élargir les étables, agrandir les fenils et les granges; on en profita pour reconstruire les villages; alors s'élevèrent les hautes maisons qui donnent aujourd'hui leur physionomie aux villages vaudois ; ce sont de fortes constructions en pierres massives, à plusieurs étages, surmontées d'une vaste toiture surplombant sur la rue; leurs flancs recèlent des granges profondes. L'espace recouvert par la toiture sert l'hiver
pour équarrir les bois et raccommoder les outils; une galerie borde le premier étage; des vignes, des chèvrefeuilles grimpent aux piliers; aux fenêtres, on aperçoit des rideaux et dos pots de fleurs ; parfois les sons d'un clavecin joué par la fille du logis se mêlent aux bruits rustiques. Derrière la maison est un petit jardinet, où quelques plants de rosiers, d'œillets, de giroflées, se mêlent aux carreaux de chicorée et de laitue.
Le cultivateur vaudois donne tout à la vigne: elle absorbe Je meilleur des engrais et les prairies, quoique belles, ne valent pas celles du plateau bernois, fumées et irriguées avec soin. La vente des vins est la source principale de l'aisance du pays; elle se fait dans la Suisse allemande et l'Allemagne du sud. Les hauts villages ont le revenu des bois et des alpages. L'été, les troupeaux montent sur la montagne et redescendent en automne passer l'hiver au village. De belles forêts, protégées par une législation prévoyante, recouvrent encore les pentes des Alpes et du Jura vaudois; leurs racines protègent les terres contre les érosions et les pluies doucement filtrées alimentent une multitude de ruissseaux et de sources.
Notre Suisse fait peu de bruit dans le monde; son gouvernement est celui d'une famille rangée et économe. Au siège des autorités, on ne voit pas de baïonnettes briller entre les chefs et le peuple. Nos magistrats sont des mandataires temporaires, administrant sous l'œil de la presse et le contrôle des citoyens. L'ambition de nos petites démocraties est de développer les ressources locales, de faire participer la masse aux biens de la civilisation. Notre société repose sur la base solide do la démocratie agricole. Presque partout, le paysan foulé, exploité, comme, un manœuvre, peine et fatigue pour nourrir la société sans participer à ses biens; chez
nous, il jouit du bien-être et de la dignité de l'homme -libre; il est la colonne de l'État, l'arbitre de la politique; son suffrage emporte la balance. C'est la perpétuité des institutions communales qui a protégé les droits populaires. Le petit tracas des affaires municipales est la meilleure école de vie publique, l'obstacle le plus fort à la médiatisation du peuple par les gouvernements.
Si le bonheur est possible ici-bas quelque part, c'est dans ces campagnes, la petitesse des héritages y entretient une heureuse égalité et une aisance plus désirable que l'opulence ; les impôts sont légers et employés en objets d'utilité publique. Le travail^ affranchi de toute entrave, estlargementrémunéré;lagrandeindustrie n'existe pas, mais l'on trouve une foule de petites situations, suffisantes à l'homme modéré. La culture d'esprit se mêle au labeur physique et fait une vie saine et conforme à la nature.
Les fermes, bien tenues et munies de beau bétail, sont nombreuses; mais çà et là quelques villages négligés et saies rappellent l'ancienne solidarité avec la Savoie. Dans les belles parties de la Suisse allemande, Téconomie est mieux entendue, il règne plus d'ordre, des soins plus minutieux. L'ivrognerie est la plaie saignante du peuple vaudois. Ce vice fait de cruels ravages, il allume le sang, alourdit l'entendement, et produit une alternative de torpeur et d'exaltation; le travail en souffre; plus d'une fortune en est minée; l'ivrognerie fait les maris brutaux et les pères négligents, elle attaque les sources mêmes delà vie. Dans les petites villes du Lac on rencontre une foule déjeunes veuves.
Le peuple vaudois offre un singulier mélange de sensualité brutale, de jovialité crue et de spiritualité, de dévotion raffinée et mystique. On dirait deux peupl s, celui de la chair et celui de l'esprit, mêlés, confondus ensem-
ble. On retrouve ces extrêmes dans les rangs les plus élevés comme dans les plus humbles. Chaque village a ses âmes sérieuses, travaillées par des besoins de piété, et réunies en petites fraternités religieuses. Dans les <ieux les plus écartés, on rencontre des intelligences supérieures, sortes de philosophes rustiques, ayant scruté les hautes questions morales, versés dans la littérature et les sciences. Mais on les remarque peu ; certaine insouciance native, certaine gaucherie, la crainte des quolibets, le goût de s'effacer, de se tirer à part et d'observer en silence, retient les hommes supérieurs confondus dans la foule. Tel fossoie sa vigne ou taille les arbres de son verger sans regarder au delà. Mais qu'une circonstance imprévue les tire de cette inertie, et l'on est surpris du sens, de la finesse, des vues déliées, de la réflexion que ces hommes savent déployer. Dans les maisons des cultivateurs vaudois, à côté du sac de graines, il y a la niche aux livres. L'hiver, alors que le sol, couvert de frimas, rend le travail impossible, les livres et les journaux circulent; on les lit à la veillée et chacun dit son mot. Telle mère, en tissant une pièce de toile, fait de judicieuses réflexions. On rencontre, dans tous les états, un contingent de familles ordonnées, laborieuses, vivant dans la crainte de Dieu. Satisfaites de l'aisance que donne le produit des champs, elles ont du temps pour les choses de l'esprit et maintiennent un niveau fnoral aui contient le débordement de la matéiaiité.