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CHAPITRE XIV

LE JURA VAUDOIS — LES RIVES DU LAC DE hOU \ A LAUSANNE

Le pied du Jura. — Monotonie et sévérité de celte région. — Aptitudes indi s* trieftël du Jurassien. — La vallée d<? Juux. — La Dole. — Romaiiimolier et Oibe. — La Sarraz. — Le Lac à Holle. — Aubomie. — Le Signal de Bou#y. — Morges. — Le château de Yufllens. — La vallée de la Vouoge. — Le Jorat.

Vues (lu lac, les campagnes vaudoises s'étagent en plans successifs et de mamelons en mamelons, de terrasses en terrasses, elles montent vers le Jura. Entre la montagne et le bas pays, s'étend une zone intermédiaire, déjà froide et austère, palissadée de noires sapinières, coupée de ravins boueux. La vigne, les arbres frileux n'y mûrissent pas; mais le sol produit de fortes récoltes de céréales, les prairies donnent d'excellents fourrages ; de hauts poiriers au branchageépineux bordent les chemins ; leur fruit est âpre, mais bon pour le cidre; le cerisier croit en abondance et se mêle aux arbres de la forêt: les bois regorgent de merles, de grives, de gélinottes. Une ligne de beaux villages, Arzier, Bassins, Longirod, Marchissy, Gimel, Bière, s'appuient aux flancs de la montagne. Ces villages possèdent sur le Jura de belles forêts et des alpages étendus. La population y vit dans une large aisance: elle est plus élancée que dans la plaine et tient davantage du sang bourguignon ; vers le Lac, domine un type court, ramassé, charnu, rapproché du savoyard. Ces hauts villages ont un climat dur et qui ne convient

qu'aux forts; les froids y sont précoces et les printemps tardifs ; le matin et le soir, une fraîche brise descend des hauts plateaux chargée des émanations forestières, elle .agite les arbres des vergers et va mourir sur le miroir du Lac. Durant les mois d'hiver, l'aspect est sévère; aussi loin que la vue s'étend sur l'horizon compliqué des alpes vaudoises et savoyardes, on n'aperçoit qu'une traînée immense de frimas. Le Lac a des reflets blafards; des marbrures étranges; parfois, il brille comme une surface d'acier.

En s'engageant sur les flancs du Jura, on quitte promptement les cultures. Un immense rideau de sapins, moucheté de bouquets de hêtres et d'érables, recouvre les flancs de la montagne; des blocs erratiques tapissés de mousses et de plantes grimpantes sont jetés sur les pentes; la plupart des villages vaudois sont construits avec leurs débris. Les sapins du Jura sont les plus beaux de la Suisse; ils dépassent ceux des Alpes en taille et en vigueur, et atteignent aux proportions du cèdre. Ils sont de deux espèces :1e sapin rouge a le branchage tombant, des aiguilles pointues, son port élancé et svelte affectionne la forme pyramidale; le sapin blanc, plus rude et plus fort, a le sommet arrondi; son feuillage de deux couleurs* fait l'effet d'une immense tenture de velours. A portée des ruisseaux et des clairières, la forêt est hantée par des milliers d'oiseaux chanteurs; rouges-gorges, grives, fauvettes noires, pinsons, merles, rivalisent dès l'aube et lancent dans les airs leurs notes avec une vigueur sauvage.

Le Jura ne diffère pas seulement des Alpes par de moindres dimensions, mais par la disposition des plans. Nulle part, il ne parvient à la hauteur des neiges perpétuelles; les pics isolés y sont rares; ses sommités se terminent par des surfaces surbaissées, couvertes de maigres

o',o GENÈVE ET LES RIVES DU LÉMAN

pâturages, percés par des affleurements d'un calcaire jaunâtre. Les Alpes ont la hardiesse des formes, l'imprévu des coupes, ia grandeur unie à la variété. Chaque mont a sa structure à soi, sa manière de s'élancer; ici, trapue, ramassée, ailleurs svelte, effilée, téméraire. Elles se développent par voie de rayonnement. Des montagnes centrales se détachent à angles droits des sous-chaînes, lesquelles envoient à leur tour des chaînons; cela produit des ramifications compliquées. L'abrupt des formes, la perpendicularité des pentes, la saillie audacieuse des hauts pics, surplombant à des hauteurs vertigineuses, attestent un soulèvement de date récente, au lieu que le Jura avec ses surfaces usées, limées, aplanies par le travail des eaux et les éboulements successifs, présente tous les caractères d'une haute antiquité.

L'aspect du Jura est uniforme, il se compose presque partout de longues côtes, courant parallèlement les unes aux autres en gardant un même niveau; de distance en distance, la chaîne est coupée par des cluses, fissures transversales, qui servent à communiquer d'un versant à l'autre. Les vallées, parallèles les unes aux autres, sont peu profondes, mal boisées, battues des vents. Encaissées entre des murailles grisâtres, dominées par des crêts escarpés et anguleux, elles forment un paysage monotone et indigent; dans les bas-fonds, sont des combes marneuses, des tourbières. Lorsque, d'un point élevé, on embrasse la chaîne, aussi loin que la vue s'étend, elle n'aperçoit qu'une suite de massifs assemblés avec ordre et dont les lentes ondulations se perdent dans un horizon bleuâtre. Cette uniformité a une certaine grandeur, mais compassée et sévère. L'âme en est contristée.

Les vallons supérieurs des Alpes aboutissent à des vallées principales, arrosées par des cours d'eau importants, la Limmat, la Reuss, PÂar; lesquels se versent à

leur tour dans la vallée du Rhin. Cette forme concentrique a favorisé le groupement des populations helvétiques. La commune, le canton, la fédération, naissent spontanément d'une pareille disposition des lieux. Quant au Jura, tailladé en petites vallées isolées, il ne se prêtait pas au groupement des populations ; elles ont continué à vivre isolées; satisfaites du maintien de leurs petites libertés communales, elles n'ont joué aucun rôle politique, j De nos jours, le Jura a acquis une importance qu'il, n'avait pas eue dans le passé. Les mœurs suisses se transforment. Notre peuple, après avoir été pasteur et soldat, s'est tourné vers l'activité économique. Le Jurassien a été des premiers à entrer dans cette voie. Le sol de ses montagnes, indigent et avare, récompense mal les labeurs de l'homme. Dès le siècle dernier, la population du Jura s'est vouée avec succès aux arts mécaniques. L'industrie a semé ces vallées stériles de villages florissants. Le Jurassien est voyageur et cosmopolite, il se répand sur le monde entier; c'est l'homme moderne, un travailleur opiniâtre, un producteur de richesse, un homme de chiffres, tenace sur les intérêts et suffisamment avisé. Dans les montagnes neuchâteloises, il est arrivé à créer une industrie puissante qui envoie ses produits aux deux mondes. L'esprit du Jurassien n'a rien de vague, de rêveur, d'indéterminé; ses contours sont nets et précis, ses vues toutes pratiques. Ses qualités positives, ses aptitudes aux arts mécaniques le rapprochent de l'esprit genevois. Genève, et non Lausanne, est la capitale du Jura industriel. Les deux industries sont étroitement mêlées. Entre Genève et Neuchâtel 4, le parallèle pourrait être

1. Je regrette que le cadre restreint de cet ouvrage m'empêche de faire à Neuchâtel sa place dans le tableau de la Suisse romande. Notre Rationalité ne repose pas sur la dualité de Genève et de Vaud, mais sur

poussé très-loin ; au lieu que la plaine vaudoise, région tout agricole, a d'autres mœurs et un autre génie.

Le Jura vaudois est divisé en deux chaînes par l'Orbe. La chaîne occidentale fait frontière avec la France; elle est recouverte par la foret du Risoux, la plus vaste sapinière de la Suisse. Sur le territoire français, s'échelonnent d'autres chaînes parallèles, qui vont en s'abaissant et finissent par se confondre avec les plaines de la Franche-Comté. La chaîne vaudoise, placée au levant, la plus haute des deux, plonge sur la vallée du Léman par une chute gigantesque. Au nord de la Dôle, les points culminants de la chaîne sont le Noirmont, crête longue et dépouillée, le Marchairu, aux blancs boisés, le mont Tendre, chauve et dénudé; en face du mont Tendre, la dent de Vaulion se jette en travers et ferme vers le nord la vallée de Joux. Plus loin, fuient d'autres sommités. Entre ces pentes, le Veyron, FOrbe, la Venoge, s'échappent et vont arroser la plaine vaudoise.

La Dôle est un tertre qui domine de deux cents «fëlres le reste de la chaîne. De ce sommet, lœil plonge dans

une triade, dans laquelle Neuchâtel joue un rôle important. Genève fut la ville de Calvin et Neuchâtel celle de Earel. La séve énergique de ce montagnard dauphinois s'est perpétuée dans ce peuple, et Neuchâtel a toujours été un des foyers du protestantisme français. Le Neuchâtelois confine souvent son activité à l'acquisition de la richesse, mais lorsqu'il tourne ses facultés sur les sciences et les lettres, il fait preuve d'une fermeté, d'une lucidité, d'une vigueur, égalées seulement par les meilleures têtes genevoises. Desor est un savant à la De Saussure. Godet est un des meilleurs théologiens du protestantisme français. Ch., Berthoud et Félix Bovet, dans la critique et la fitfërature, sont d'excellentes têtes; Léopold Robert et Calame ont tùoniré, dans la peinture, de quoi les Neuchâtelois sont capables. Ce payes ne produit pas seulement des caractères solides, des têtes vigoureu.-es et saines, fermement assises dans le bon sens helvétique, mais aussi des caractères originaux, comme les Petavel, famille d'hébraïsants et de mystiques, vivant avec une simplicité patriarcale.

un vide immense. Le Léman dans toute son étendue, les lacs d'Annecy et du Bourget en Savoie, ceux des Rousses et de Jpux dans le Jura, celui de Neuchâtel vers le nord, dessinent leurs contours azurés et leurs baies tranquilles sur la verdure des basses vallées. La chaîne des Alpes est visible sur une étendue de cent lieues, du Saint-Gotha, d aux montagnes du Dauphiné. Monde colossal, soulevé des entrailles du globe dans une de ses récentes révolutions, les hautes Alpes apparaissent, d'ici, comme une agglomération titanique de dents chenues, d'arêtes chauves et branlantes, de pics acérés, de déserts de glace, suspendus au-dessus du vert manteau des forêts et des pâturages. Par-dessus les sommets pressés de la grande chaîne, bien haut dans l'azur du ciel et rayonnant de majesté altière et calme, pyramide le Mont-Blanc. Dans les jours d'automne, quand de mouvantes vapeurs cachent le Lac et les basses montagnes, dans le lointain, au-dessus de la houle vaporeuse, émergent les hauts sommets : on dirait des pyramides de cristal, des châteaux de fées étincelants et lumineux, une Babel aux mille coupoles et aux minarets reluisants d'or et de pourpre.

La vallée de Joux est la plus spacieuse du Jura vaudols ; c'est un bassin allongé, coupé par de petites côtes parallèles et baigné par l'Orbe et par un lac solitaire. Cette région froide et sauvage fut longtemps abandonnée aux forêts et aux tourbières. Au moyen âge, des religieux de l'ordre des Prémontrés fondèrent une abbaye près du grand Lac et firent quelques défrichements ; mais sous la férule des religieux le pays ne se peuplait pas et à la Reformation on n'y comptait que vingt familles. Les Bernois sécularisèrent l'abbaye, la population s'accrut et; se répartit en trois communes. Le froment ne croit que dans les expositions privilégiées, le sol donne un peu d'orbe et d'avoine, le cerisier et le pommier sont les seuls

arbres fruitiers et ne mûrissent pas toujours. Au commencement du xviii0 siècle, les forêts ayant été détruites par un incendie, la population se tourna vers l'industrie et se mit à fabriquer des couteaux, des rasoirs, des fusils; puis, elle se voua à l'art délicat du lapidaire, tailla le grenat et le rubis; la première montre faite à la vallée date de 1748 : tout le monde travaille dans cette industrieuse contrée; partout fonctionnent l'enclume et le poinçon, pas un cours d'eau qui ne meuve quelque roue. L'aisance a permis de remplacer les chaumières par de belles et commodes habitations; les mœurs se sont polies, le goût de la musique s'est introduit, puis sont venus le luxe, les cafés, les billards; aujourd'hui, les femmes étalent leurs crinolines et les hommes font sauter le Champagne, dans des lieux jadis abandonnés aux ours et aux loups. La population se marie de bonne heure; les familles sont nombreuses ; beaucoup de jeunes gens émigrent et vont chercher fortune dans la plaine ; à Genève et dans les villes du Lac, bien des familles, aujourd'hui caséesdans la banque, le commerce, les sciences, l'Église, en descendent. Ces vallées donnent les meilleurs travailleurs du pays romand, les plus propres aux labeurs de précision et de finesse.

Vallorbe, située un peu au nord de la vallée de Joux, n'est pas moins industrieuse; l'Orbe y met en mouvement des marteaux, des soufflets de forge, des tréfileries; on y fabrique de la coutellerie, des clous, des outils. La population, d'un sang très-pur, vive, éveillée, a l'esprit haut et l'amour du sol natal.

Dans une gorge, masquée vers la plaine vaudoise par une forêt de sapins, s'élèvent les ruines mélancoliques de l'antique abbaye de Romainmotier. Durant l'époque barbare, deux Romains y fondèrent un premier établissement. La piété du siècle leur venant en aide, ces céno-

bites arrivèrent à posséder trente villages et plus de cinquante fiefs, répandus sur les deux versants du Jura. L'abbaye forma alors une petite principauté ecclésiastique, relevant directement de l'Empire et du pape. La tutelle des moines était assez douce; les paysans n'étaient pas liés au sol et pouvaient vendre leur acquêts. Auprès d'un bassin limpide où frétille la truite, se dressent les restes de la somptueuse abbaye; la nef de l'époque franque fut consacrée au vme siècle, la façade parait dater du xve siècle. Sur la tombe de Jean de Seyssel, on voit quelques gracieuses sculptures. Les Bernois sécularisèrent l'abbaye et un bailli remplaça l'abbé. Aujourd'hui, ce curieux monument est en proie à la destruction : la nef est dévastée, les murs fendus et pantelants, les vitraux souillés, brisés.

Orbe a l'aspect lugubre des cités déchues. Ses noires murailles et ses vieilles églises couronnent mélancoliquement le tranchant d'une colline rocailleuse dont TOrbe baigne le pied. Cette ville, fondée par les Mérovingiens, atteignit son apogée sous les Carlovingiens. Charles le Gros y donna de brillants tournois : c'est ici que fut arrêté le démembrement du graiid empire. Placée sur la route qui conduisait de la Bourgogne en Italie, par le Saint-Bernard, Orbe était alors une station importante ; par la suite, elle déchut ; son château fut renversé par les Bernois lors des guerres de Bourgogne ; il n'en reste que deux tours, sombres et désolées comme pas une ruine du pays romand.

Le grand château de la Sarraz est une lourde construction de l'époque bernoise, bâtie sur l'emplacement d'un manoir plus ancien; il couronne un mamelon détache dîi Jura, et s'avance dans la place vaudoise0 Au pied de ces hauteurs serpentent le Nozon et la Venoge. Au moyen âge, ce manoir appartint aux Grandson, puis il passa

Vu

aux de Gingins. Berne appesantit durement la main sur ce foyer de la chevalerie vaudoise ; par deux fois, ses capitaines le réduisirent en cendres. L'ancien manoir avait des proportions colossales; suivant la tradition, la cuisine renfermait un pot capable de cuire un bœuf. Aujourd'hui, poternes, meurtrières, porïts-levis ont disparu pour faire place à de modernes arrangements. Le bourg s'est voué à l'industrie; là où flottait la bannière des chevaliers monte la fumée des usines : mais le peuple est libre et à Taise.

Au temps de la féodalité, une ceinture de puissants manoirs, asiles de petits dynastes, enlaçaient cette contrée dans un réseau de fer; ici, la noblesse était tout et le paysan végétait : qui nous redira les scènes qu'ont abritées ces murailles sinistres? La destruction dont elles ont été frappées atteste des rancunes. Les quatre tours massives deChampvent dominent encore fièrement la contrée arrosée par l'Orbe, et rappellent de tragiques aventures; mais Cossonay, longtemps l'asile de petits dynastes, puissants dans la contrée, a été rasé et ses hautes tours ne dominent plus le ravin, d'où le seigneur jaloux fit rouler le tonnêauqui renfermait sa femme; Senarclens, durant six siècles le siège d'une rack antique et illustre, a également disparu, et l'on a peine à en retrouver quelques débris. A une demi-lieue de l'îsle, le grand château de Montricher étalait ses murailles épaisses et son puissant donjon; aujourd'hui, ses restes sont à peine visibles. Les manoirs plus modestes de Rosay, Bursinel, Etoy, Vuillerens, Colombier, ont survécu, mais remaniés et mêlés à des constructions récentes.

De Montricher, on arrive en peu de temps au froid plateau de Bière, une haute plaine battue des vents du nord et qui sert l'été aux manœuvres des milices. Par Gimel on redescend à Rolle. Au sortir de la froide région

du Jura, la coupe lumineuse du Lac, les douces vapeurs qui ceignent ses rives, les vergers, les vignobles chaudement soieilles, les heureux hameaux semés dans ces opulentes campagnes, réjouissent la vue. Rolle est une honnête petite ville bâtie au bord du Lac; ses maisons s'étalent sur une longue et large vue; de petits jardinets assez négligés trempent leurs murailles dans le Lac. Lo château est une lourde construction, flanquée de tours rondes à toits pointus. Au milieu d'une petite île, créée artificiellement, la ville de Rolle a élevé un obélisque surmonté d'un buste à Fréd-Cés. Laharpe *, l'ardent promoteur de l'indépendance vaudoise. Rolle a encore donné le jour au pasteur Manuel, tête originale et puissanté, et à Porchat, le gracieux fabuliste.

Au siècle passé, les châteaux qui avoisinent Rolle réunissaient l'été une société très-animée; on y comptait plusieurs familles génevoises, lesRieu, les Desarts, les Trembley et le savant Senebier. Dans les dernières années du xvine siècle, le duc deNoailles se fixa au château des Uettins et y attira une société d'émigrés français. La Restauration ramena en France ce monde brillant. Les châteaux se fermèrent. Le rigorisme prévalut dans la haute société et chassa la sociabilité élégante et facile.

En face de Rolle, le Lac atteint sa plus grande largeur; sa surface forme un disque sensible à l'œil; Genève et le petit Lac disparaissent derrière la pointe d'Yvoire; mais sur la gauche, le grand Lac déploie librement son ample et majestueuse courbure. Il prend l'aspect d'une petite mer. Par un chemin brûlé, tracé à travers le vignoble, on arrive à Allaman, anciennement le port d'Aubonne.

1. Laharpe, le célèbre critique, appartient à cette famille; il était fils d'un officier vaudois au service de la France.

Le château est entouré d'une haute futaie. Celte terre seigneuriale appartint autrefois aux de Mentlion, fa, mille de chevalerie savoyarde. Au siècle dernier, elle passa aux de Sellon de Genève. Une de Sellon, sœur du

hiianthrope, mariée au marquis Bens de Cavour de Turin, a été la mère du grand ministre, destiné à réaliser le ■ôve des Dante et des Machiavel et à fonder l'unité italienne. En creusant en ce lieu une tranchée, on a déterré de très-curieuses antiquités gauloises, des serpes à couper le gui sacré, des haches, des marteaux de sacrifice, jes trouvailles ne sont pas rares. Sur la rive savoyarde, on a découvert récemment un camp romain, parfaitement tracé, et trois autels portatifs.

Au-dessus d'Allaman, Aubonne est commodément placée sur une belle et large terrasse. Sur la gauche, la petite rivière du même nom a creusé une gorge profonde; au delà, le sol se relève brusquement et supporte le beau château de Lavigny, construit en marbre noir, il appartient à l'opulente famille Tronchin de Genève. De Lavigny, par de nombreux replis, la ligne des coteaux, de plus en plus sévère, gagne le pied du Jura ; les crêtes sont bordées d'austères futaies. Vers le nord, le Jorat serre la rive du Lac; sur ses flancs abrupts se détachent en miniature les édifices de Lausanne. Des terrasses d'Aubonne, où que la vue se porte, la ligne du paysage fuit d'un beau mouvement. Au moyen âge, le château d'Aubonne eut ses jours de puissance et abrita un petit ilynaste qui régnait sur les campagnes environnantes. La ville avait ses franchises et était habitée par plusieurs familles de gentilshommes, qui faisaient cortège au sire d'Aubonne et relevaient son importance. A l'avènement de la maison de Savoie, cette puissance s'évanouit; le comte Pierre acquit la seigneurie. A partir de ce moment, le château d'Aubonne a perdu son importance. Il a

changé fréquemment de mains. Tavernier, le célèbre voyageur, et un fils de l'amiral Duquesne l'ont possédé successivement. Aujourd'hui, la ville y a placé son admi nistration et ses tribunaux; Aubonne a de bonnes écoles et plusieurs établissements de bienfaisance; elle réunit une société cultivée. Les Delessert, dont le nom rappelle une tradition de vertu et de science, possèdent une belle villa au-dessus de la ville.

Sur le point culminant du coteau de La Côte, à une heure au-dessus d'Aubonne, se dresse le signal de Bougy. Cette haute terrasse plane sur tout le bassin du Lac. Dans le lointain, sur la droite, reluisent les toitures de Genève. En face, la vue plonge sur les rives ombreuses et romantiques^du Chablais; une opulente châtaigneraie enveloppe le bas pays, la verdoyante ramée des hêtres lui tend la main et monte vaillamment jusqu'aux pâturages et aux sapins. Sur cette coupe de verdure, le monticule - des Aliinges dessine sa croupe ombreuse. Ce petit pays est adossé au Bois de la Comte; plus haut se dressent les hautes parois du roc d'Enfer. Sur la gauche, le cercle des monts chablaisiens est borné par les puissantes assises des dents d'Oche surmontées d'un piton chauve et austère : derrière les monts chablaisiens, on aperçoit les plus hauts pics des Alpes du Faucigny, couronnés par le Mont-Blanc. Suivant les heures du jour, ses vastes épaulements de neige offrent les teintes les plus variées, tantôt pâlissantes, quelquefois livides comme la mort, d'autres fois nacrées ou diaphanes. Vers le soir, les feux du soleil couchant les teignent de rose ou de pourpre.

En reprenant la route de Morges, à peu de distance, un petit cap s'avance dans le Lac : c'est la pointe de Saint- Prex, siège d'une vieille bourgade, entourée d'une muraille croulante. On y pénètre par une porte ogivale. L'église, située sur le bord de la route, est une des

plus anciennes de la contrée. Suivant une légende, saint Prothais, évêque d'Avenches, voyant sa ville détruite par l'invasion des Germains, se retira dans une solitude, au pied du Jura. A sa mort, son corps y fut enterré et le lieu en prit le nom de Bière. Par la suite, un évêque de Lausaune, ayant ce saint en vénération, ordonna le transfert de sa dépouille dans la cathédrale. En grande dévotion, le clergé, bannière déployée, alla le quérir; comme le cortège suivait dévotement la rive du Lac en psalmodiant, arrivé en ce lieu, le saint s'alourdit si fort que les porteurs durent le déposer. On en conclut à son désir de reposer en ce lieu. Les évêques de Lausaune lui élevèrent une petite église surmontée d'un fin clocher, et y fondèrent un lieu de pèlerinage. Au xme siècle, la population qui vivait autour du sanctuaire, souffrant des incursions des pirates chablaisiens, l'évêque fit bâtir une forte tour 'défensive et la muraille dont on voit les restes.

On arrive à Morges par de belles avenues d'arbres, bordées de maisons de campagne soignées comme des cottages anglais. L'intérieur de la ville a de la régularité et une propreté attrayante. Le château, bâti au xme siècle, est un vrai château savoyard, lourd et trapu, il sert d'arsenal. Morges doit son existence aux ducs de Zcehringen. Sa situation au foyer du Lac en aurait pu faire la capitale du Pays de Yaud; mais Lausanne avait pris les devants; elle possédait l'évêché, des pèlerinages célèbres, d'antiques franchises. Au siècle dernier, Morges tenta vainement de fixer dans ses murs une partie de l'aristocratie genevoise, mécontente des turbulences de la démocratie. Morges réunit une société très-cultivée en hommes et en femmes. Les longs loisirs permettent les fortes lectures et produisent une culture solide et bien digérée. Les écoles sont soignées, l'éducation des filles est poussée

très-loin. Chaque année, Morges et les villes vaudoises envoient au dehors un essaim d'institutrices.

A vingt minutes de Morges, sur un petit mamelon, tapissé de vignes, surgit le château de Vufflens, un des plus anciens et des plus beaux manoirs du pays romand. Le grand donjon, élève à 180 pieds son faîte carré et renflé, surmonté d'un beffroi et flanqué de quatre donjons plus petits. Le fanal de la tour servait de signal. Une tradition contestée en attribue la fondation à ia reine Berthe. On aime à rencontrer en ces lieux la figure de cette douce et miséricordieuse princesse ; la légende populaire en a fait un type de debonnaireté qui s'harmonise avec les mœurs vaudoises. A Payerne, on conserve la selle de la haquenée sur laquelle elle parcourait doucement ses États, cheminant par monts et par vaux, entourée de ses filles dhonneur, et attentive à redresser les torts et à encourager la vertu. La bonne princesse ne manquait pas d'esprit. Un jour, raconte une chronique, en traversant une prairie, elle aperçut une jeune fille qui filait diligemment tout en gardant ses brebis; la reine lui fit un riche cadeau; le lendemain, plusieurs nobles dames parurent à ta cour avec un fuseau ; la reine se contenta de leur dire : « La paysanne est venue la première,, comme Jacob, elle a emporté ma bénédiction et n'a rien laissé pour Esaù! »

A côté du grand donjon et relié par une galerie voûtée d'une haute antiquité est un manoir plus petit, surmonté de quatre élégantes et fines tourelles, pointues comme des fers de lance. Ces divers édifices sont construits en briques crues. Il y a quelques années, le grand donjon menaçait ruine. Une restauration intelligente l'a préservé d'un désastre, mais les appartements intérieurs sont effondrés. Le petit manoir est la demeure des Senarclens* On y conserve divers souvenirs de l'âge féodal ; le vesti-

bule large et dallé esc garni de meubles antiques et de portraits représentant les anciens sires de Vufflens, gens d'epée aux traits durs comme le fer de leurs lances, au regard haut et dédaigneux. Le plafond à caissons de la salle à manger représente les blasons des familles alliées. Du sommet du grand donjon, on embrasse une vue i tendue sur le Lac et les campagnes vaudoises. On dirait mie mer agitée ; partout des ondulations, des plis et des replis, de petites gorges arrosées de frais ruisseaux, un mouvement par monts et par vaux, un aspect noué, entrelacé.

Puisse le beau manoir de Yufflens dresser longtemps son fier donjon sur ces paisibles campagnes. La conservation de tels monuments est un des charmes de la contrée romande. Au milieu de notre civilisation nivelée et Urée au cordeau, ils nous reportent à d'autres temps et à d'autres mœurs. La féodalité était dure au peuple, mais elle avait ses vertus. Alors, chaque pli de territoire formait une petite souveraineté, ayant ses ambitions, ses rivalités, faisant la paix, la guerre. Quelle carrière ouverte aux caractères aventureux ! quel déploiement de passion et d'énergie suppose une telle société! Madame de Montolieu a tenté de faire revivre ces mœurs, mais le sujet est encore intact et attend son Walter Scott.

Une révolution sociale a renouvelé le pays romand depuis le jour où la force résidait dans ces orgueilleux donjons. Maintenant la noblesse n'est plus qu'un souvenir onéreux. Les rares descendants des barons vaudois, restés en possession des manoirs de leurs aïeux1, n'ont d importance dans la contrée que par les domaines, vignes, prairies, bois, alpages, qu'ils ont sauvés du nau-

i. La plupart des châteaux vaudois, Coppet, Prangins ont changé

de mains et passé à des familles de finance.

frage des fortunes féodales; le village a la puissance. En donnant force poignées de main et en buvant chopine avec Pierre et Jean Marc, le sire obtient quelquefois d'être nommé conseiller municipal ou syndic et opine eu matière de chemins vicinaux et de fontaines, mais sou crédit ne va pas au delà. Dans notre société bourgeoise, toute trace de romanesque a disparu; les châtelaines n'échangent plus de tendres vers avec les courtois chevaliers; elles se sont faites dames de charité; en liaison avec les minisires, assidues aux prêches, ayant l'œil aux écoles, elles distribuent de petits . livres aux enfants, elles prémunissent les fillettes contre les périls des danses, maugréent contre les cabarets, gémissent sur la jovialité irrévérente du populaire. Au village, règne la joie épanouie; au château, on fait pénitence.

A quelque distance de Morges, la vallée de la Venoge débouche vers le Lac. Ses campagnes sont les plus fécondes du canton de Vaud et produisent en abondance le blé, le vin, les fruits; dix villages et de nombreuses maisons de campagne s'espacent entre des champs superbes et de plantureux vergers. Ces campagnes sont adossées au Jorat, dont la crête noirâtre surplombe audessus du Lac. Sur la droite, on aperçoit Lausanne, le profil fuyant de La Vaux; plus loin, Vevey, Montreux, au pied des assises altières des Alpes vaudoises. Le Jorat forme le trait de jonction entre les Alpes et le Jura. Vers le Lac il se dresse comme une haute muraille ; sur l'autre versant, il se ramifie en nombreux chaînons, entre lesquels circulent, avec des courbures sans fin, la Broie, la Mentue, le Talent. En regard des Alpes e* du Jura, le Jorat est une humble montagne, une taupinière; son relief, curieusement dessiné, n'offre pas de saillie audacieuse mais une variété sans fin de monticules et de coupures bizarrement enchevêtrés. De

grands bois sombres couronnent ses crêtes et redescendent en replis noirâtres. Le pays en prend un aspect couvert et dur, qui contraste avec la limpidité riante des rives du Lac.

Echichens est le dernier village d'où on aperçoit le Jïont-Blanc; en avançant, il se cache derrière les dents d'Oche, dont les puissantes assises plongent à pic dans le Lac et teignent ses eaux d'une couleur sombre; Bussigny a reçu un certain lustre du séjour de Mme de Montolieu, Fauteur des Châteaux suisses. Près l'embouchure de la Yenoge, est le promontoire de Sainl-Sulpice. Les fenêtres cintrées et les légères colonnettes de tuf de la vieille abbaye apparaissent à demi entre le feuillage des arbres. En quelques minutes, on arrive dans la plaine basse et herbeuse de Vidy, le site (*e l'antique Lausonium. La route serpente entre les vignes et gravit un premier gradin, d'où l'on découvre Lausanne, avec ses toitures rouges et aiguës ses vieilles constructions et la noble cathédrale.

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