LAUSANNE
Le panorama du Lac vu de Lauxinnc. — ; Pil'.oR*.^* ir de l'ancienne ville. ~ Sa formation au moyen âge. — Le Plaid général . — Vicissitudes de Lausanne.
— La Cathédrale et le Château- — Le musée Arlaud. — Le Gros de Vaud,
— Les environs de Lausanne.
En venant de Genève à Lausanne, nous avons vu le tableau des rives du Léman se modifier graduellement. Aux lignes gracieuses et vives des campagnes genevoises ont succédé des horizons plus amples. Le Lac a élargi sa coupe et pris l'aspect d'une petite mer, le Jura a reculé, les Alpes se sont rapprochées. En gravissant les hautes terrasses sur lesquelles est construite Lausanne, on est frappé de la métamorphose. Le Jura ne forme plus qu'une tenture légère d'un bleu pâle. Les dents d'Oche, altières et sourcilleuses, serrent le Lac et plongent dans ses eaux leurs parois précipiteuses. Derrière leurs chauves escarpements se déploie le massif tourmenté des Alpes vaudoises, dominé par le rocher colossal du grand Muveran et par les Diablerets, noires et sinistres pyramides qui font sentinelle à l'entrée des Alpes bernoises. Ces 1 sites du fond du Lac sont dessinés dans la grande manière alpestre.
Aperçue à cette distance, la ceinture des Alpes sa-
voyardes et vaudoises qui enveloppent le Lac, ne laisse voir que des masses; le détail des pentes, les coupures , les vallons creusés par les eaux, échappent à la vue; fréquemment, les nuages enveloppent les hauts pics, et de moites vapeurs ceignent les basses montagnes; si l'horizon est brumeux, la ligne tracée par le rivage s'efface et l'œil ne distingue pas l'eau de la terre. Austère vers les Alpes vaudoises, du côté de Genève, la scène s'adoucit, les croupes des monts chablaisiens fuient en lignes délicates et flexibles. Au delà, le ciel se colore de chaudes teintes; la gorge du fort de l'Écluse s'ouvre et donne accès aux colonnes de nuages bienfaisants qui apportent aux campagnes vaudoises le rajeunissement et la fertilité. La vastitude de la scène, cet immense horizon d'eau et de montagnes, le fuyant des lignes, le vaporeux des lointains, bercent l'imagination et la portent à la rêverie.
Il est peu de villes aussi attrayantes que Lausanne pour l'amateur du pittoresque et de l'imprévu1. On dirait une gageure, une création de la fantaisie; la ville est construite sur le tranchant de trois collines et dans les gorges creusées à leur pied ; les vieux quartiers sont un labyrinthe de ruelles noires, étranglées, grimpantes, et d'édifices postés à tous les niveaux. Récemment, par un travail digne des Romains, on est parvenu à raccorder ces surfaces diverses, et à établir un niveau commun, en traçant autour de la ville une voie circulaire. De Saint- Laurent, cette voie rejoint la colline de Bourg par un pont monumental, de six cents pieds de longueur sur quatre-vingts de hauteur, et lancé sur une gorge profonde; au nord de Lausanne, cette voie franchit par un tunnel la saillie sur laquelle repose l'extrémité de la ville et réunit des quartiers auparavant isolés. Dans les
i. Voir le Guide de l'étranger à Lausanne et dans ses environs.
parties basses de la ville, on n'a obtenu une surface plane, qu'en la faisant reposer, sur des voûtes qui recouvrent les ravines creusées par le Flon et la Louve, deux torrents descendus des hauteurs voisines.
Le mouvement des plans, les gorges pénétrant au cœur de la ville, les arêtes couvertes d'édifices surplombants, rapprochent Lausanne des vieilles cités de l'Italie centrale : Sienne, Pérouse. Lausanne n'a pas leurs monuments, mais quelles perspectives sur le Lac et les Alpes ! A chaque pas, sur ce sol agité comme les vagues de l'Océan, on a de nouvelles surprises; de gracieux jardins abritent leurs délicates végétations; au pied de hautes terrasses, de grands bouquets de noyers poussent dans les gorges, et profilent leurs sommets sur les vieux édifices; de hardies constructions pyramident au-dessus d'enfoncements obscurs où rampent de noires ruelles. Au-dessus de ce dédale de toitspointus, de lignes brisées, de saillies, de coupures, la vieille cathédrale dessine ses clochetons et ses flèches acérées.
Vers le sud, Lausanne plane sur le Lae et commande un immense horizon; au nord, elle s'appuie à des hauteurs, sillonnées de gorges solitaires et d'un romantisme sauvage. La forêt descend à mi-côte et enveloppe la ville d'un manteau de fraîcheur. La ville n'a pas de limite fixe; elle se prolonge en maisons de campagne qui essaiment sur les coteaux voisins, d'abord serrées à de petites tejy rasses, puis espacées entre des vergers et des bosquets. Le bourgeois aisé habite toute l'année ces frais cottages; la vigne et le chèvrefeuille en étreignent les murailles; des fenêtres, on peut cueillir la grappe mûre. Ces encadrements de feuillage rafraîchissent la vue éblouie par le rejaillissement lumineux du Lac.
La formation de la ville de Lausanne est un curieux chapitre de l'histoire du moyen âge; on y touche au
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doigt la diversité des droits et des conditions de ces temps de fractionnement infini. Durant plusieurs siècles, elle n'a pas été une ville, mais une juxtaposition de communes indépendantes, ayant leurs magistrats, leurs lois, leurs bannières, leurs privilèges distincts. La plus ancienne de ces petites agglomérations, appelée la CUc, date de l'établissement du siège épiscopal par le saint évêque Marius. Ce quartier renfermait la cathédrale, le palais de l'èvêque, la demeure des chanoines, celle des clercs, des bedeaux, des sacritains; il formait une cité à part; et longtemps après la fusion des autres quartiers, il conserva ses règlements distincts. Ses tribunaux décidaient d'après le droit canon ; l'église avait seule juridiction sur ses serviteurs; la famille entière d'un chanoine ne reconnaissait que l'autorité du chapitre. Cette atmosphère cléricale n'avait pas épuré les mœurs ; la Cité était une sorte de lupanar, le rendez-vous des femmes de mauvaise vie, attirées par le concours des clercs et des pèlerins.
En face de la Cité, sur la colline qui regarde le Lac, et aujourd'hui encore traversée par une rue de ce nom, s'élevait le quartier de Bourg. Fondé par les hommes d'origine germanique, il en suivait les lois. Les habitants de Bourg étaient les conseillers et les exécuteurs des sentences de l'évêque. Fussent-ils à table ou occupés à auner du drap, au premier appel des officiers de l'évêque, ils étaient tenus de leur prêter main-forte ; ils avaient ,1e jugement des affaires criminelles et siégeaient dans la Grande cour séculière; quelques-uns possédaient dans le Jorat et les districts voisins de Lausanne, des fiefs ayant cens et juridiction; ils jouissaient de privilèges commerciaux et du droit de tenir auberge. Par la suite, lorsque la féodalité s'effaça, les familles nobles du Pays de Vaud vinrent se fixer à Bourg ; elles formèrent une société
jalousement fermée, accordant une grande importance a la pureté du sang et une petite à jla culture de l'intelligence. Cette société s'est perpétuée jusqu'à nos jours, avec les mêmes caractères; molle, jouisseuse, indolente, elle vit pour le jeu, les repas, la toilette; et inférieure à la bourgeoisie, elle n'a pas d'influence sur la marche des affaires publiques.
Les privilèges affectés au moyen âge aux habitants de la Cité et de Bourg, ne concernaient qu'une classe restreinte. A une époque reculée, un troisième groupe plus humble se forma sur la colline de Saint -Laurent, et se ramifia dans la région basse, creusée entre la Cité et Bourg ; ce troisième groupe forma trois nouvelles bannières, comprenant le commun peuple, les gens de métier, les serviteurs. Ces diverses communautés finirent par se tendre la main; un pont fut jeté sur le ruisseau qui les séparait, et Lausanne composa une seule commune, divisée en cinq bannières, unies pour la défense de droits communs.
La Lausanne du moyen âge devait offrir un curieux aspect ; sa situation était forte et l'art en avait perfectionné la défense. La ville était entourée d'une haute muraille, flanquée détours massives, avec mâchecoulis, meurtrières, herses et ponts-levis. La tour dé Saint- Maire, placée au point culminant de la cité, en est un reste. Les faubourgs avaient également leurs défenses; beaucoup de maisons étaient flanquées de tours ; quelques - unes subsistent encore aujourd'hui, encastrées dans d'anciennes demeures. A l'intérieur, Lausanne avait une deuxième enceinte, commençant à la porte Saint- Etienne. C'est ici que les évêques, et plus tard les baillis bernois, en entrant en fonctions, juraient les franchises de la ville; après quoi, les bourgeois abaissaient leurs chaînes. Les ordres: religieux habitaient de
grands édifices massifs, qui servaient aussi à la défense de la \ille.
Les évêques de Lausanne durent leur puissance temporelle aux rois de la Bourgogne transjurane. Le faible et dévot Rodolphe III leur donna le titre de comte de Wauld, et l'empereur Henri IV leur octroya les quatre paroisses de La Vaux. Le commencement du xiue siècle vit l'apogée de leur puissance; ils aspiraient à la souveraineté de tout le Pays de Vaud; mais l'agrandissement de la maison de Savoie les resserra dans eurs premières limites : Lausanne et une vingtaine de villages. Ils avaient rang de princes d'Empire, et Lausanne celui de ville impériale. Pour se maintenir dans ces temps agités, ces prélats maniaient l'épée et la lance; ils appartenaient à de grandes maisons; fastueux et libertins, absorbés par l'ambition séculière, ils donnaient des exemples peu édifiants, et le cierge les imitait. Saint Bernard dépeint les clercs lausannais comme adonnés aux escarmouches et bons compagnons de débauche.
Les évêques gouvernèrent d'abord comme princes absolus. A la fin du xme siècle, les bourgeois s'insurgèrent et réclamèrent des institutions populaires. Les épiscopaux , maîtres de la cité , en expulsèrent les bourgeois; ceux-ci chassèrent les nobles, favorables à i'évêque, et démolirent leurs maisons; des deux côtés, on se fortifia; des rencontres sanglantes eurent lieu, et I'évêque s'enfuit d'une cité pleine de rumeurs et de meurtres. Les princes de Savoie excitaient les bourgeois, dans l'espoir de substituer leur autorité à celle de I'évêque; mais cet espoir fut déçu, et un accord régla les droits resiDectifs de I'évêque et des bourgeois. Vévèque garda une autorité pareille à celle des doges de Venise ; il figurait comme le représentant de Ja sou-
veraineté de la ville, il possédait de grands revenus et tenait une cour brillante; les bourgeois, pauvres, mais affranchis, surent défendre leurs libertés contre l'évêque et le duc de Savoie. Les tumultes étaient fréquents; parfois les évêques, fatigués de ces scènes, ou irrités des prétentions croissantes des bourgeois, parlaient de quitter cette maison de fâcheries, ou menaçaient leurs sujets des dernières rigueurs : « J'en ferai tant, disait l'un d'eux, que vous et vos enfants, avec les enfants de vos enfants, en plorerez sur vos genoux. »
Au mois de mai de chaque année, l'évêque convoquait le Plaid général ou assemblée des trois ordres de l'évêché. Cette assemblée siégeait dans une maison de la rue de Bourg ; les trois premiers jours étaient employés à ouïr les causes judiciaires; le quatrième jour, le Plaid parcourait les voies et pàquiers appartenant à la ville, atin d'inspecter la fortune publique, de parer aux empiétements, d'ordonner les travaux et les réparations nécessaires; ies bourgeois accompagnaient le Plaid, armés d'un épieu ou d'une hache. Le Plaid avait des attributions civiles et financières; il fixait les redevances à payer au prince-évêque. Chaque bourgeois devait vingtquatre heures de service militaire gratuit; pour le surplus, il touchait une solde. L'argent étant rare, les taxes se payaient en nature : les ouvriers travaillant le fer, livraient à Pévèque le ferrement d'un cheval ; le sellier donnait le frein et l'éperon ; les voituriers devaient une journée de voiture pour charrier les vins du prélat; trois fois l'an, le sénéchal passait devant les boutiques de cordonniers, et touchait d'une verge la paire de souliers choisie pour sa seigneurie. D'autre part, si un bourgeois était fait prisonnier, l'évêque le rachetait, lui et son cheval. Les bourgeois avaient des privilèges judiciaires e* commerciaux. Quiconque les molestait payait une forte
..amende; ils avaient le droit de frapper vigoureusement tout ribaud en usant mal avec un bourgeois. Outre le Plaid général, représentant la ville et son territoire, la bourgeoisie de Lausanne se réunissait dans la Grande cour séculière. Ce corps décidait en appel certaines questions, et veillait au maintien des franchises de la ville.
Cette constitution était mêlée d'éléments féodaux et non pas purement démocratique comme celle de Genève; elle subsista jusqu'au commencement du xvie siècle. A cette époque. Lausanne s'allia à Berne et en copia les institutions ; mais peu d'années après, la conquête du Pays de Vaud par les Bernois et l'introduction de la Réforme bouleversèrent ses conditions. Les Bernois se substituèrent aux droits temporels de l'évêque A. Pour adoucir cette usurpation, sous le nom de la grande largilion, ils firent à la ville de Lausanne une grande part dans la confiscation des biens ecclésiastiques, et la commune, auparavant très-pauvre, reçut des domaines, des bâtiments, des revenus. Les Bernois consacrèrent sa situation de ville privilégiée et étendirent même sa juridiction ; Lausanne garda des lois distinctes, des corps nombreux de magistrats ; mais c'était une décoration ; ces magistrats décidaient avec appareil des détails de voirie , de coupes de bois , et la somme de l'autorité appartenait aux baillis. Sous ce régime, Lausanne ne prospéra pas; à la fin du xvih6 siècle, sa population ne montait qu'à 9,000 habitants. Immobile, contractée dans ses privilèges, séquestrée du reste du pays, elle restait une très-petite ville. La bourgeoisie de Lausanne n'avait pas d'esprit public,
. Les Bernois firent, vers le même temps, une tentative semblable sur Genève, mais le fier parti des eidguenots se souleva contre une telle prétention, et les Bernois s'en désistèrent.
nulle initiative, aucune activité économique ; elle s'affaiblissait par des rivalités de coterie, des jalousies héréditaires, des petitesses; oisive, dissipée, insouciante comme au temps de ses princes-évêques, elle avait fait de sa ville un lieu de plaisir, une station aimée des touristes. Dans la seconde moitié du xvme siècle, l'instruction fit des progrès, et la culture des lettres balança la lourdeur produite par l'abus du vin et des longs repas. La présence d'étrangers illustres, le séjour de Voltaire, de Gibbon, de Tissot, imprima un certain mouvement aux esprits.
L'événement qui fit la fortune de Lausanne et la tira de la médiocrité où elle traînait, fut la révolution vaudoise. Sa position centrale la désignait comme capitale ; en ce moment d'élan généreux et désintéressé, le bien public passait avant tout; les bonnes villes sacrifièrent leurs jalousies, et la présence des corps délibérants, des tribunaux, de la presse, de l'Académie, du collège, en firent la ville du peuple vaudois, le foyer de l'esprit public. Sa population se recruta rapidement ; elle attira les familles les plus distinguées du pays. La bourgeoisie de Lausanne compta dès lors des famiiies lettrées d'une haute distinction, les Secrétan, les Bridel, les Ghavannes,lesLaharpe
Sur le revers méridional de la cité se dresse Notre- Dame de Lausanne. Cette belle église, construite dans le plus pur style ogival, date du xme siècle ; elle succéda à une église plus ancienne, consumée par un incendie. Sa dédicace fut faite avec solennité par le pape Gré goire X, en présence de l'empereur Rodolphe de Habs bourg et d'une foule de cardinaux, de princes, de comtes, d'abbés. Le lendemain, l'Empereur prêta serment de fidélité à l'Église, et s'engagea à lui faire recouvrer divers territoires de l'Italie centrale. Ainsi Lausanne
fut le lieu où se termina le conflit entre l'Empire et la papauté, et où la maison d'Autriche scella, avec la cour de Rome, l'alliance qui a été un des fondements de la politique européenne. Des fêtes splendides célébrèrent cet événement mémorable.
Le plan du monument est la croix latine. La grande porte est surmontée d'un réseau flamboyant, entouré de bandeaux et de voussures. Parmi les reliefs, on distingue Samson déchirant le lion, le sacrifice d'Isaac, Jonas englouti par la baleine, diverses scènes de la vie ae Jésus-Christ; une armée de figurines symboliques enlace ces saintes représentations.
L'intérieur du monument est remarquable par l'unité de la pensée. Un élégant vestibule donne entrée dans la grande nef. De hauts piliers, formés de fines colonnettes, entrelacent leurs délicates nervures et se nouent avec légèreté au ciel de la voûte ; le vaisseau est bien dilaté ; un triforium et une galerie à claires voies s'avancent le long de la nef et enlacent le transept et le sanctuaire ; partout l'ogive forme une membrure aérienne et gracieuse. Le sanctuaire est isolé de la nef par une grille et entouré d'un passage qui servait aux processions; deux tables, destinées à la communion, ont remplace le maîtreautel et sa splendide orfèvrerie ; les dalles portent la trace des genoux des pèlerins qui venaient adorer les grandes reliques. La rose verse une pluie d'étincelles et de reflets chatoyants qui se brisent aux saillies des piliers. Sur cette rose, on voit tout un poëme : le soleil sous la figure d'un jeune homme conduisant un char, la lune, les saisons, les fleuves du Paradis; puis le Sauveur, désigné à la foule par Jean-Baptiste.
Deux tombeaux d'évêques et le monument d'Othon de Grandson ont échappé au marteau des démolisseurs. Les stalles des chanoines ont une ornementation très-riche.
Un très-curieux monument est le porche des apôtres, qui regarde le midi. Au-dessus de la porte, on voit en relief le Christ, la mort, la résurrection et le couronnement de la Vierge ; douze personnages sacrés, Moïse, saint Jean-Baptiste..., placés trois à trois, font la garde autour du Christ, et foulent aux pieds les vices et les hérésies sous la figure de monstres hideux; quatre-vingts figures de rois, de prophètes, de saints, de pontifes, tapissent les voussures de ce porche. Le ciseau qui a taillé ces figures était rude et inexpérimenté; mais l'expression y est, et dans l'inclinaison des têtes, dans l'expression de pieuse révérence, de contemplation muette, on reconnaît un âge de docilité où la pensée, encore enchaînée, n'osait regarder face à face les mystères.
Des quatre tours qui flanquent le monument, celle du midi seule a été achevée; elle domine au loin un paysage enchanteur, et dresse ses colonnettes, ses jours, ses aiguilles, ses dentelures, de plus en plus baignées d'air et de lumière. Au centre de l'édifice, une flèche de cent vingt pieds, fine et acérée, s'élance de la tour de la lanterne; des arcades aériennes butent la partie supérieure de l'abside, et complètent la physionomie . à la face imposante et svelte, de ce glorieux monument.
Au nord de la cathédrale, sur un rocher qui forme le point culminant de la cité, s'élève l'ancien château des évêques. Notre-Dame date de l'âge de foi ; le château, bâti au xve siècle, appartient à un temps de relâchement, où l'Église s'abandonnait à une vie luxurieuse et matérielle. Ce château tient de la forteresse et du palais ; ses murs sont construits en blocs énormes et sont rehaussés par des mâchecoulis et par un étage en briques rouges, flanqué de quatre tourelles aiguës; un grand toit, terminépar une double flèche, couronne l'édifice. Une terrasse et divers travaux exécutés à sa base ont diminué
sa hauteur; mais en dépit de ces mutilations, ce donjon fait encore une grande figure. Sous les Bernois, le château fut attribué aux baillis ; aujourd'hui, il est le siège du gouvernement vaudois,
Le Château s'appuie d'un côté à la vieille tour Saint- Maire, dernier débri des défenses de la Lausanne du moyen âge; à côté, sont les casernes des milices, les tribunaux; au couchant, une terrasse, d'où l'on plonge sur la plaine vaudoise, relie le château à une salle élégante, portant à son fronton la belle devise : Liberté et patrie; c'est le siège de la législature vaudoise. Cette assemblée n'a pas vu éclater les luttes qui surexcitent les passions et font les orateurs; mais, guidée par un solide bon sens et par un patriotisme intelligent et pratique, elle a su doter le canton de Yaud d'excellentes lois.
Entre ce simple édifice et le porche de la cathédrale est placée l'Académie, un vieil édifice construit en 1389 par les Bernois. Cet édifice renferme le collège, les salles académiques, la bibliothèque, les collections d'histoire naturelle et d'antiquités 1 : tout cela pressé, accumulé. Le temps viendra sans doute où le canton de Yaud élèvera à la science un édifice plus spacieux et plus digne de ses développements modernes. Berne avait restreint l'Académie aux proportions d'un séminaire protestant, mais elle a grandi avec la liberté vaudoise. Naguère (1830-45) nous l'avons vue jeter un vif éclat : Yinet, Monnard, Porchat, Juste Olivier, y enseignaient. La jeunesse se pressait autour de ces maîtres vénérés. Le laurier poétique commençait à fleurir sur les bords du Léman; déjà ses bourgeons se dilataient à la fraîche et savoureuse brise des Alpes, lorsqu'une bourrasque dé-
i. Récemment, on y a déposé la curieuse collection d'antiquités Lacustres réunie par Ai. Troyon.
mocratique a déraciné le frêle arbuste et flétri ses boutons. Le peuple a de ces méprises. La démocratie est parfois comme ces grands adolescents, drus, forts, tapageurs, qui aiment à signaler leur vigueur naissante en brisant tout. Mais l'adolescent sera bientôt un homme; déjà la barbe lui pousse, son allure se règle; avant peu il entrera dans la période de la force concentrée et mûre.
Au pied de la cité est le quartier populeux et enfoui de la Palud, voué au commerce et à diverses industries; il est dominé par l'hôpital, un ancien édifice juché sur un mamelon isolé. Le principal ornement de la place la Palud est l'hôtel de ville, le seul monument civil de l'ancienne Lausanne. Il fut construit au xve siècle, lors de la fusion des diverses bannières en une seule commune. La façade, d'un bon style, est ornée de gargouilles peintes et surmontée d'un beffroi.
Saint-François est une jolie église gothique du style flamboyant ; la tour est ornée de fines dentelures de trèfle. Le cloître de cette église, abattu il y a peu de temps, fut le lieu où le concile transféré de Baie à Lausanne tint ses séances,
La place de la Riponne est la plus vaste de Lausanne; elle repose sur des voûtes, sous lesquelles la Louve court au fond d'une fissure profonde. De cette place, on embrasse une vue pittoresque. Au levant, se dressent les vieux édifices de la cité, dominés par les tours imposantes et légères de Notre-Dame ; parfois, une vapeur bleuâtre flotte autour du vieux monument et l'enveloppe d'un nimbe. Au nord, la vue s'arrête sur les derniers gradins du Jorat, chargés de fraîches maisons de campagne; vers le couchant, se dresse une église catholique bâtie près d'un temple wesleyen. Sur la place même, la halle aux blés, avec sa lourde colonnade, fait face au musée Arlaud.
Ce musée renferme quelques tableaux italiens *t flamands et des toiles intéressantes pour l'art indigène. La peinture vaudoise naquit à la fin du siècle dernier et commença par des aquarellistes. Ducros d'Yverdon se forma à Rome. Avec une touche ferme et vigoureuse, il en reproduisit les anciens monuments : temples, aqueducs, thermes; Kaysermann, son élève, également d'Yverdon, réussit surtout dans les paysages de la Sabine et les sites classiques de Terni et de Tivoli ; il arriva à un faire nuancé et vaporeux. Mulliner, né à Lausanne, élève de Piot, peignit aussi à l'aquarelle. Les amateurs apprécient la légèreté et la fraîcheur de ses massifs de verdure. Le musée Arlaud possède quelques belles peintures de ces maîtres. Ce sont moins les talents qui ont manqué à l'art vaudois que les encouragements. Si Genève a peu fait pour les arts, Lausanne a fait moins encore et la plupart des artistes nationaux ont dû émigrer. A Genève, nous avons rencontré le fin et gracieux talent de Van Muyden. Le musée Arlaud possède une petite toile de ce maître : Une mère et ses deux jeunes enfants. Dans leurs jeux, l'un d'eux s'appuie sur les genoux de sa mère, sa chemisette flotte à demi retroussée. La vie et la gentillesse débordent dans cette petite toile. Benjamin Vautier vit à Dusseldorf. Il aime à prendre ses sujets dans la Forêt noire, sur les rives du Rhin, ou dans la Suisse allemande, pays iche en costumes, et dont la population a un type fortement accusé. Il réussit dans les scènes rustiques : ker« a esses, marchés. Mais il sait s'élever à un style plus noble et arrive à des touches d'une sensibilité profonde. La Traversée (Exposition universelle de 1867) est d'un effet saisissant. Une famille de montagnards bernois traverse en barque le lac de Brienz ; leur enfant mort est déposé dans une petite bière, surmontée d'une couronne de fleurs. Sur le visage derla mère, la douleur
silencieuse, intime, telle qu'une mère seule peut réprouver, est rendue avec une vérité touchante. Le repas après V enterrement a les mêmes qualités. Bocion a voue son pinceau au Léman. Son atelier, situé à Ouchy, touche à la grève, tout auprès, se balance une nacelle. Le temps que l'artiste n'emploie pas à peindre, il le passe sur le Lac à rêver, ou à observer ses changeants aspects, ses teintes mobiles et fugitives, variant avec l'état du ciel, l'heure du jour, la saison. Personne n'en possède mieux la gamme juste. Quelquefois il prend ses tableaux sur les rives rocailleuses et brûlées de La Vaux, d'autres fois, dans le fond du Lac ou dans les criques ombreuses du Chablais. Il sait animer ses compositions par des scènes de navigation, -rencontres de barques, départs de pêcheurs, vols de mouettes. En véritable artiste, il ne peint pas des vues, et rend la nature interprétée par une imagination pénétrée de ses beautés et de ses harmonies.
David est un autre paysagiste de valeur, revenu au pays après de longs séjours en Italie. C'est un artiste solitaire et méditatif, sévère à lui-même, ayant l'aversion de la publicité, travaillant par pur amour de l'art." Il a surtout exploré la basse campagne de Rome, les sites qui avoisinent Ostie, Pratica, Ardée, région mal connue, d'un accès difficile, coupée de marécages, où fourragent des troupes de buffles et recouverte de grands bois de pins. Il a su en extraire une poésie forte et mélancolique.
Gleyre le peintre d'histoire vit à Paris. Il a enrichi le musée Arlaud de deux toiles historiques d'un intérêt national. L'une représente la Mort de Davel. L'intérêt est concentré sur la tête du martyr. L'expression en est douce, l'œil nage dans une sorte d'extase; l'attitude, l'expression sont bien celles que l'imagination prête à ce héros chrétien, mêlé du soldat et de l'illuminé, âme candide et pure, la figure la plus touchante de l'histoire vaudoise. L'autre
représente l'armée du consul Cassius, passant sous le joug des Helvétiens. Ce fait d'armes, si glorieux pour nos ancêtres, eut lieu dans la basse vallée du Rhône, non loin de Villeneuve. Le peintre a fortement rendu l'opposition des deux peuples; l'énergie concentrée des Romains, et la joie bruyante et désordonnée des barbares, ivres d'un triomphe passager,
Le musée Arlaud possède quelques toiles de l'école genevoise. Une vue du Rosenlaai par Diday et un lac de Brienz* par Oalame, vaporeux et rêveur; l'eau, calme et reposée, s'insinue doucement dans deux petites anses, à l'ombre de beaux hêtres; plus loin, la vue s'égare dans une brume chaudement colorée. A côté de ce tableau, on voit une grande toile de Yeillon, un jeune peintre vaudois, élève des paysagistes genevois, et l'un des bons rejetons de l'école.
La ville de Lausanne est en pleine prospérité. Elle renouvelle ses vieux quartiers et se dilate en tous sens ; on trace des rues, on rectifie, on aplanit ; de beaux hôtels, de frais cottages, surgissent de tous côtés. Quel contraste entre ce mouvement et la somnolence de l'ancienne Lausanne. La liberté a fait ce changement. Parmi les établissements de bienfaisance, nombreux et bien tenus, on remarque Y Asile des aveugles, construit avec les dons de H. Haldimand. D'ingénieuses méthodes y sont employées pour cultiveM'intelligence de ces infortunés, et pour appliquer leurs forces de la manière la plus utile.
Peu de villes ont une situation aussi grandiose que Lausanne. Le Lac et les Alpes d'un* part, de l'autre, les campagnes vaudoises fuyant vers la chaîne lointaine du Jura, offrent à l'œil les plus vastes horizons, et la lumière renvoyée par le miroir du Lac, cause une sorte d'ivresse. La végétation des environs est vigoureuse; de tous côtés, poussent de superbes noyers; le sol se meut avec une va-
riété sans fin; il surgit en mamelons, en hautes moraines, en crêtes escarpées; ailleurs, il se creuse en fissures, qui se replient capricieusement, et ces détails locaux ajoutent leur trait distinctif à la vue générale. De la rive du Lac, le sol monte vers le Jorat par une série de terrasses, ayant chacune son climat et sa flore. En deux heures, on passe des vignobles brûlés de Pully, aux froids pâturages et aux bois sombres.
La belle foret de Sauvabelin recouvre un mamelon du Jorat, qui s'avance en promontoire et domine le quartier de la Cité. Sous ses chênes vénérables, les druides célébrèrent, dit-on, leurs farouches mystères; aujourd'hui, les habitants de Lausanne s'y donnent rendez-vous pour de rustiques piques-niques ; on y donne des fêtes militaires; des fêtes d'écoles, plus touchantes, y rassemblent les mères et les enfants. De ce haut belvédère, l'œil saisit plus nettement que de Lausanne, le pourtour du Lac et les contours des Alpes. En continuant à monter, on arrive au chalet à Gobet, un des points culminants du Jorat. De là, on redescend vers le Gros-de-Vaucl.
Ëchallens en occupe le centre. Le Lac et les Alpes ont disparu, l'horizon est vide de montagnes; çà et là quelque débris de prieuré, de couvent, de chapelle, rappelle de lointaines révolutions. Cette région est le grenier du pays, c'est la contrée aimée de la reine Berthe. Le climat est trop rude pour la vigne, mais quelques treilles s'abritent contre les maisons. Le sol est cultivé en grains, et des champs, couverts l'été d'opulentes moissons, ondulent à perte de vue dans la direction d'Yverdon et de Payerne. La position d'Yverdon est un peu triste, proche des marais de la Thiéle. Le lac de Neuchàtel n'a pas l'éclat du Léman, ses rivages sont destitués de grandeur, ses eaux verdàtres, quelquefois ardoisées ou jaunâtres. Yverdon est une riche petite ville, intelli-
gente et cultivée ; elle possède de beaux établissements publics, des bibliothèques, el forme un des centres de la société vaudoise. Plus au nord, sur la frontière fribourgeoise, est Payerne, cité antique, encore ceinte de fossés et de vieilles murailles. On y montre les restes de l'abbaye fondée par la reine Berthe. Payerne a donné le jour à Jomini, le grand historien militaire. La population s'occupe d'agriculture, et vit dans une large aisance. En revenant à Lausanne, on passe à Moudon. Du temps de la domination savoyarde, Moudon était la capitale du Pays de Vaud. Dans la ville haute, une maison portant l'écusson de Savoie, rassemblait les États. La ville est bâtie au confluent de la Broie et de la Mentue; une haute tour la domine.
Ce territoire a été le noyau de la patrie vaudoise, le refuge des aborigènes lors des grandes invasions; il est habité par une race trapue et vigoureuse, aux formes ramassées et lourdes, au visage chargé de matière; l'œil est petit mais vif, les cheveux ont de fauves reflets; l'expression des figures est empreinte d'une dureté froide ; mais ce peuple est laborieux, tenace à la peine, et il exploite son sol avec intelligence. Les villages ont été rébâtis; partout, de beaux bâtiments d'exploitation; les routes sont sillonnées de forts attelages rustiques, entraînant vers la ville voisine le fermier et la fermière; les habitudes sont joyeuses, les danses durent trois jours. Dans ce pays, si la masse se contente des joies matérielles; on trouve aussi des mystiques; chaque village à ses réunions darbystes. Au siècle passe, Moudon a donné le jour à Dutoit Membrini, un théosophe, propagateur ardent du culte intérieur et des maximes quiétistes, une figure originale et fortement accentuée.
La plaine du Loup, haut plateau placé sur la route d'Y verdun, est le lieu où Charles le Téméraire rassembla
son armée avant la bataille de Morat. Lui-même passa plusieurs semaines, entre la vie et la mort, dans le monastère de Bellevaux. Pendant ce temps, l'armée se démoralisait et ruinait le pays. Sur le revers d'un monticule voisin, à Bel-Air, en 1838, Troyon fit la découverte d'un cimetière antique à plusieurs étages, taillé dans les flancs de la colline. Cette découverte le tourna vers les antiquités locales, et nous a valu de nombreux travaux marqués au coin d'une érudition ingénieuse et fertile en inductions sur les mœurs et les usages des races éteintes. En redescendant vers la Venoge , ]e pays s'adoucit. Les eaux ont labouré le sol qui s'enroule et se tord de la manière la plus capricieuse.
La route de Lausanne à Vevey a les plus belles perspectives sur le fond du Lac ; elle est bordée de riantes maisons de campagne : Villamont, Monrepos, Montalègre, BeJlevue. C'est à Monrepos que Voltaire éleva le théâtre de société où Ton jouait ses tragédies. Un pli de terrain, d'un aspect austère, a reçu le nom de val d'Angrogne. Ouchy est le port de Lausanne* Sa grosse tour carrée, élevée au xne siècle par l'évêque Landry, rappelle l'époque épiscopale. Le vieil Ouchy n'est qu'un groupe de maisons habitées par des bateliers et des pêcheurs; mais aujourd'hui, un nouvel Ouchy, fastueux et élégant, s'élève à côté. L'hôtel de l'Ancre, où Byron écrivit le Prisonnier de Chillon, est éclipsé par le vaste hôtel de Beau-Rivage, un de ces palais ouverts par l'industrie moderne aux voyageurs que la renommée pittoresque de nos sites, la mode, le désœuvrement, attirent en nombre croissant sur nos rivages. A côté de cet hôtel, est la belle villa Haldimand; ses pelouses veloutées s'abaissent gracieusement vers le Lac; d'épais ombrages y entretiennent une fraîcheur perpétuelle; le rossignol, la fauvette, le pinson aiment à y nicher.
27i GENÈVE ET LES RIVES DU LÉMAN
Naguère, cette villa était ouverte à tous ; le dimanche, les familles s'y donnaient rendez-vous avec leurs enfants; son propriétaire aimait à les voir s'ébattre et jouir des ombrages et des fleurs. M. Haldimand était le type du bon riche; donner était pour lui une jouissance, et la vieillesse, loin de refroidir son cœur, le rendait plus chaud et plus généreux. La Suisse a offert quelques-uns de ces types; aujourd'hui, ils deviennent rares. Notre génération affecte du dédain pour la philanthropie; elle estime partir de vues plus hautes. Le cœur y gagne-t-il?
Les campagnes des Cours, Montriond, Montchoisy, Bellerive, ont aussi leurs ombrages et leurs vues romantiques sur le Lac et les Alpes. Montriond fut le séjour de Voltaire; Gibbon vécut dans une maison attenante, à l'hôtel qui porte son nom et aujourd'hui disparue. Il passa une grande partie de sa vie à Lausanne. De nos jours, Lausanne a vu défiler bien des célébrités, mais elles ne demeurent pas. Notre vie à la vapeur ne se prête plus aux séjours prolongés et aux commerces familiers et durables. Dans les voyages, on cherche la variété des scènes, l'ébranlement que cause l'extraordinaire et l'imprévu. La nature du Léman a des sites assez grandioses, des coupes assez saisissantes, pour flatter ce goût; mais elle a d'autres beautés, d'une nature délicate, qui demandent un commerce durable pour être senties.
On a parfois appelé le Léman le lac de Lausanne. Aucune ville n'en domine mieux les rivages et ne commande un plus vaste horizon sur la contrée romande. La surface des eaux, vue à cette distance offre moins de détails fugitifs, de chatoiements, de scintillations, qu'observée de? { coteaux genevois. D'ici, le Lac a le calme solennel, la ma* jesté paisible et sereine, les perspectives lumineuses d'une petite mer, et ses orages, ses courroux. A certaines heures du jour, l'œil n'en saurait supporter l'éclat fui-
gurant. Sa coupe profonde et d'un bleu velouté lutte avec l'azur du firmament et creuse un ciel sur la terre. Lorsque l'horizon est chargé de vapeurs, il prend des reflets ambrés , des teintes fauves , des nuances d'opale; d'autres fois, ce sont des marbrures étranges, la pâleur sinistre d'une surface plombée, ou les reflets blanchâtres d'une nappe de plâtre. Lorsque les nuages s'amoncellent et menacent d'un orage, sa surface se charge de noirceurs opaques; mais çà et là, brillent des traînées lumineuses, des reflets glauques, des sillons d'un vert d'émeraude. Le Lac mugit ; ses vagues déferlent bruyammenl sur la grève et la couvrent d'une frange d'écume; les barques fuient rapides comme des mouettes en détresse; mais que le venremporte les nuages, et une chaude lumière embrase l'horizon et rend aux eaux leur éclat. Au coucher du soleil, ce sont des teintes roses, carminées, vermeilles, des reflets violacés ou lilas, des surfaces bronzées, d'autres cuivrées ou feuille-morte, toute une féerie se prolongeant par de délicates dégradations, jusqu'à ce qu'elle s'éteigne dans l'obscurité croissante.