LE PASSÉ DU PAYS DE VAUD
Le Pays de Vaud sous les Burgondcs. — La reine Berlhe. — Lutte des seigneurs vaudois et des vicaires impériaux. — Débordement de :a féodalité. — Fondation des communes. — Pierre de Savoie. — Le Pays de Vaud sous la maison de Savoie. — Faiblesse sociale. — La guerre de Bourgogne. — Annexion du Pays de Vaud «i la Suisse par les Bernois. — La Réforme . — L'administration bernoise. — Stagnation sociale au xvne siècle. — Le major Uavel. — Fêles populaires. — La société helvétique, — L'émancipation du Pays de Vaud.
Le territoire vaudois s'étend jusqu'aux portes de Genève et ce rapprochement territorial rend plus frappante la destinée diverse des deux peuples. On a vu combien l'existence de Genève a été disputée. Cité sans territoire, en butte à des convoitises et à des inimitiés invétérées, une vigilance de chaque moment et une volonté indomptable de vivre, ont été pour ses habitants des conditions d'existence. Quelle carrière agitée ! que de secousses matérielles et morales! que de dangers intérieurs et de crises intestines! Au milieu de ces orages, sa population s'est renouvelée plusieurs fois : on dirait la garnison d'une place de guerre. Toute autre a été la destinée du Pays de Vaud.
Peuple agricole, de mœurs paisibles, un peu insouciant, un peu mou, lent dans ses mouvements, ne sachant ni se décider à temps, ni agir avec promptitude et vigueur, ni réunir ses forces sous une même bannière, le peuple vaudois n'a eu longtemps qu'une existence subordonnée, des franchises sans indépendance, des institutions mu-
nicipales sans droits politiques. Soit débonnaireté, soit inertie, il a borné son ambition à se tenir à part. Placé au point de rencontre des races allemandes et françaises, serré entre Berne et la Savoie, dominé par les Alpes et par le Jura, ce peuple se ressent de cette situation intermédiaire. Son caractère offre des traits contradictoires, des nuances indécises, un certain clair-obscur, et cependant il a une individualité propre, il a résisté à toutes les absorptions; attaché fortement au sol, il agit par une puissance intérieure, qui se fait sa placé en dessous, par un effort lent mais sûr. Au travers d'une histoire pauvre en événements, une lente évolution Ta acheminé vers l'égalité et a préparé les voies à la démocratie agricole qui y fleurit aujourd'hui.
A la dissolution de l'empire romain la contrée du Léman ne fut pas submergée par les populations tudesques comme le reste de l'Helvétie. Les Burgondes lui conservèrent ses magistrats indigènes, des écoles, une certaine culture latine; pacifique et hospitalier, ce peuple édicta des lois équitables, mêléesde sagesse romaine et d'usages germaniques; la torture n'était appliquée qu'aux esclaves, les femmes étaient protégées dans leur chasteté et admises au partage des biens. Ces lois déposèrent dans le sol romand des germes d'égalité et y firent prévaloir les petits héritages. Le peuple romand prit encore à ses nouveaux maîtres la bonhomie, l'insouciance, une humeur joviale, portée à jouir, débonnaire et mêlée de fine malice. Ces mœurs faciles ont survécu à toutes les révolutions.
Sous les Francs, le pays se couvrit de monastères. Deux Romains bâtirent l'abbaye de Romainmotier dans un pli du Jura, Pontius construisit un ermitage dans la vallée de Joux, alors abandonnée aux bêtes fauves; Marius, gentilhomme de mœurs saintes, promu au siège épiscopal d'Avenches, le transporta sur une haute colline qui dose
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mine le Lac; les débris de la population de l'antique Làtlsonium se groupèrent autour du sanctuaire. Les guerres incessantes des rois francs moissonnaient la population libre, leurs terres passèrent aux prélats et aux grands, les villes étaient presque détruites. A la mort de Charlemagne, l'anarchie et l'impuissance furent au comble; les incursions des Sarrasins et des Hongrois désolaient tout le bas pays. Les populations de la Côte ont conservé le souvenir d'une époque, où la plaine était abandonnée et la population réfugiée dans les montagnes, où le commerce ne se faisait plus que par des pèlerins, allant de monastères en monastères. On crut à la fin du monde.
De l'excès du mal surgit une énergie nouvelle. Les seigneurs profitèrent de la disparition du lien central pour se rendre héréditaires. Sur chaque mamelon se dressa un donjon, rude tour, aux murs épais et garnis de créneaux. Les seigneurs groupèrent les serfs autour de ces forteresses, leur donnèrent des armes, encouragèrent les mariages et la terre enfanta des laboureurs et des soldats.
Des débris de l'empire de Charlemagne avaient surgi de nouveaux États; le Pays de Vaud forma le noyau du royaume de la Bourgogne Transjurane. Son fondateur, Rodolphe Ier, sut défendre le pays romand contre le débordement despopulations tudesques. Rodolphe II éleva trèshaut la fortune de sa maison; il porta son ardeur guerrière en Italie et en Provence et régna sur tout le pays compris entre Baie et la Méditerranée. Il se plut à faire fleurir ses États et seconda la bienfaisante activité de son épouse, Berthe la fileuse, fille du duc de Souabe. Cette princesse, au cœur miséricordieux, prit soin du pauvre peuple; elle traça des routes, encouragea les défrichements, planta des vignes; elle veilla à la justice et fit construire pour la défense du paysde fortes tours, Gou^ze,
Motidon, La Molière... Le souvenir de ses bienfaits est resté gravé dans la mémoire du peuple vaudois. Les récits légendaires attachés à son nom la montrent planant sur les monts de La Vaux, un van plein de trésors à la main, et les versant sur le pays.
A ce règne, succédèrent deux princes faibles et bigots, Conrad le Pacifique et Rodolphe III. La féodalité débordait ; pour la contenir, Rodolphe III chercha sa force dans le clergé; il éleva à la dignité de comte les évêques de Lausanne, de Sion et de Genève; puis il aliéna sa couronne à l'empire d'Allemagne. Les seigneurs vaudois virent de mauvais œil cette translation de la souveraineté aux Allemands. Leur pouvoir s'était affermi ; aux tours informes, lourdes, sombres de l'époque barbare, ils substituèrent de grands châteaux entourés d'une triple enceinte de fossés et de ponts-levis, à la fois forteresses et palais. Sur les tours, reluisaient les armes des hommes de guerre, les combles étaient bordés de mâchecoulis, de parapets, de chemins de ronde. Au milieu de la cour s'élevait le donjon, renfermant les archives et le trésor. Les manoirs des Grandson, des Cossonay, des Vufflens, des Prangins, des Aubonne, des Oron, des Blonay, formèrent une ceinture qui enlaça toute la contrée; ils abritaient autant de petits dynastes, tenant cour et vivant entourés de moindres nobles qui les suivaient à la guerre et les servaient en temps de paix, comme pages, écuyers, veneurs; la dame châtelaine avait ses demoiselles d'honneur. Ces hommes de fer ne connaissaient que les armeset se délassaient de la guerre en chassant le loup et Tours dans les forêts du Jura. f
La maison deZsehringen, qui représentait dansl'Hel-f vétie les droits" impériaux, soutenait une lutte inégale contre le débordement de la féodalité. Les seigneurs empiétaient sur les droits de l'Église et lésaient le peuple
des campagnes par leurs guerres et leurs déprédations. Le peuple tendait à se grouper dans les bourgs et à s'adonner aux métiers. Les Zœhringen favorisèrent ce groupement par des chartes. En 1178, ils bâtirent Fribourg dans une position forte sur la Sarine. Ses libertés attirèrent des colons allemands et vaudois ; la commune eutledroitdepaixetde guerre, ellenomma ses magistrats, se donna des lois. Berne, construite vers le même temps, sur un site protégé par l'Aar et décorée du titre de ville impériale, groupa beaucoup de petits nobles et d'hommes libres, et s'organisa pour la guerre et le commerce. Serrée dans sa bourgeoisie, ne connaissant que son droit, la valeur et la discipline de ses bourgeois préparèrent sa grandeur.
Dans le Pays de Vaud, les Zsehringen suivirent la même politique; ils relevèrent Yverdon, bâtirent Morges et Rolle, donnèrent des franchises aux villes. Les hommes libres, les gens de métier, les serfs en rupture de ban s'y organisèrent en commune, au grand déplaisir des seigneurs, jaloux des progrès de cette institution.
À l'extinction de la maison de Zaehringen , la joie fut vive dans les châteaux. L'évêque de Lausanne (1219) ayant rassemblé le clergé et le peuple devant le porche de son église, maudit la mémoire du défunt tyran; après avoir énuméré les rapines, les incendies, les homicides commis par le dernier Zaehringen, au préjudice des évêques et des clercs de l'évêché, il fit à l'autel de Notre- Dame de Lausanne l'hommage de Yavouerie épiscopale ; c'était reprendre la plénitude de l'autorité temporelle. Ce prélat aspirait à la souveraineté du Pays de Vaud ; quelques seigneurs romands appuyaient cette prétention; le comte de Genevois, suzerain de plusieurs parties du Pays de Vaud, avait la même ambition. Il était réservé à une autre maison de réunir en un État régulier
cette juxtaposition confuse de seigneuries et de villes. La société se compliquait, la féodalité n'en formait plus l'élément unique ; la formation des communes, les exigences du commerce et de l'industrie réclamaient un lien général, et les seigneurs, au lieu de satisfaire ce besoin, poussaient toujours plus loin le morcellement féodal : autant de donjons, autant de petits dynastes s'arrogeant le droit de paix et de guerre, ayant leurs justices; on comptait près de trois cents de ces sires. La plupart n'étaient que des prétendants ridicules, sans vassaux, rongés de dettes.
Une domination importante s'était formée au sud du Pays du Vaud, et la maison de Savoie, en possession des parties culminantes des Alpes, cernait la vallée du Léman. Ayant acquis le val d'Aoste, elle pénétra dans le Valais, occupa la rive chablaisienne du Lac, ainsi que le territoire compris entre Vevey et Martigny, appelé alors le Vieux Chablais. Le comte Thomas acquit Moudon et se mêla aux affaires du Pays de Vaud. Ce prince avait huit fils et deux filles, tous remarquables; le plus célèbre fut le comte Pierre, appelé par les contemporains le petit Charlemagne. Sa famille le destinait à l'église; m3is se sentant fait pour les armes et la politique, il jeta le froc et épousa la fille du baron de Faucigny. Cette baronnie, maîtresse du bassin de l'Arve et des hautes vallées qui entourent le Mont-Blanc, habitée par un peuple belliqueux, hérissée de châteaux forts, domine comme une forteresse inexpugnable la vallée du Léman, On connaît la carrière brillante et aventureuse du comte Pierre et la grande fortune qu'il fit en Angleterre. Hardi, bouillant, impétueux, un vrai paladin, il savait terrifier par l'épée et gagner par les négociations, adroit et subtil, plein de ressources, toujours supérieur aux événements. Les richesses qu'il tirait d'Angleterre lui donnaient un
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grand ascendant sur une population pauvre et une noblesse obérée. Sa maison possédait le Chablais, il projeta d'y ajouter le Pays de Vaud ; il commença par fortifier Évian et Martigny, puis il agrandit Chillon et en fit la base de ses opérations. Il y plaça un corps de mercenaires anglais et italiens; on ne connaissait encore dans la contrée que les levées féodales.
Dans l'espace de vingt ans, par un mélange habile de force et de politique, en usant de contrainte et en semant à propos l'or anglais, il s'imposa aux seigneurs et aux villes du Pays de Yaud. Les Cossonay prêtèrent les premiers foi et hommage, puis les Vufflens, les Estavayer, les Gruyères,toutesces fières maisons qui, depuis deux siècles, bravaient les vicaires impériaux. Le comte Pierre poussa ses acquisitions jusque dans la vallée de l'Aar, et Berne le reconnut pour protecteur de ses libertés, Morat, Lausanne, Genève, pareillement. Ce prince avait soixante ans, lorsque la mort de son neveu le porta au trône de Savoie.
Il eut l'art de cimenter sa conquête par des institutions tutélaires. Il réprima l'anarchie féodale et institua une justice générale, administrée par des juges mages et par Y avocat des pauvres. Il aimait à tenir des assises judiciaires, sortes de grands jours] les seigneurs, les mandataires des villes y assistaient, elles lui servaient à donner de l'unité à l'administration. Il confia ses droits à des baillis et à des châtelains, et les subordonna au grand bailli de Vaud, siégeant à Moudon. Afin d'avoir une bonne infanterie, il favorisa la réunion des bourgeois, en corps d'archers et d'arbalétriers, à l'image de l'Angleterre. A ce prince remontent les plus anciennes sociétés militaires du Pays de Vaud.
Sous la tutelle de la maison de Savoie, le Pays de Vaud jouit d'une longue i>aix a auclaues escarmouches avec
Berne et Fribourg,la défense des passages du Jura contre les bandes de routiers et d'écorcheurs, quelques incursions dans le Valais, composent alors toute son histoire militaire. Cette domination était douce, mais elle isolait l'Helvétie romande de l'Helvétie germanique. Le lien ayant été rompu, au moment où les cantons forestiers fondaient la liberté helvétique, à la suite des victoires de Morgarten et de Sempach, le Pays de Vaud resta étranger à l'évolution démocratique et républicaine qui s'ensuivit; la jeunesse vaudoise n'allait pas étudier à Berne et à Zurich; au lieu de combattre sous la bannière des confédérés, elle subissait l'influence des mœurs monarchiques. La noblesse accepta sa nouvelle situation et s'allia, par des mariages, à la noblesse chablaisienne; elle allait à la cour et en partageait les distinctions, prenait part aux expéditions de ces princes aventureux et versait un sang précieux sur les champs de bataille de Tltalie et de la France. Cette vie errante et batailleuse la dégoûta du pays natal. Pour faire face aux dépenses de ses lointaines expéditions , elle aliéna une partie de ses droits. Vers ce temps, disparurent de grandes maisons, les Grandson, les Cossonay, les Prangins, et leurs droits passèrent à la couronne; un deuxième ban de noblesse, espèces de lairds campagnards, en possession de manoirs rustiques, se trouva au premier rang.
Le régime savoyard donna un certain essor aux villes, mais sans les égaler aux cités militaires de la Suisse. Des chartes assuraient aux bourgeois la liberté personnelle et divers privilèges de juridiction et de commerce, les villes s'administraient au moyen de deux conseils et de l'assemblée générale des bourgeois, réunis au son de la grosse cloche dans l'église paroissiale. Les bourgeois vivaient dans des cités bien closes, entourées de murs et de fossés ; ils avaient des chaînes pour fermer les rues,
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des machines de guerre, et formaient des compagnies d'archers et d'arbalétriers. Cette importance irritait les seigneurs. Nobles et bourgeois se haïssaient et étaient aux aguets pour se nuire; quelques villes étaient privilégiées, en possession de péages, de foires, de fiefs nobles; Nyon, Morges, Yverdon, Moudon, sous le nom des quatre bonnes villes, formaient la tête de cette petite fédération de bourgeoisies. Dans les occasions solennelles, on se festoyait, on se traitait de grands frères et de bons amis; mais dans le train ordinaire, chaque ville tirait de son côté et jalousait sa voisine.
Le Pays de Vaud avait été érigé en une baronnie assignée à un cadet de la maison de Savoie. Il avait conservé ses lois et ses usages, et se contentait de cette petite existence provinciale. Le grand bailli de Vaud siégeait à Moudon et administrait suivant les louables coutumes. En cas d'appel, on s'adressait aux hautes cours de Chambéry. Le Pays de Vaud envoyait ses députés aux États de Savoie; il avait aussi ses assemblées propres. Les villes tenaient des journées, où elles délibéraient sur les taxes, les demandes de chevauchée Au xve siècle, les États du Pays de Vaud,
composés du clergé, de la noblesse et des villes, se réunissaient à Moudon. On se rassemblait dans une auberge ou chez un particulier; tout en devisant, on festoyait, on buvait. Souvent, on n'était pas en nombre pour délibérer; les députés de Nyon, éloignés de trois journées de marche, ne venaient pas toujours • habituellement, on s'en tenait aux bonnes vieilles coutumes; si Ton prenait une décision, elle devenait loi par la sanction du prince, qui la faisait proclamer à son de trompe par les marchés des bonnes villes. Le territoire était encore imparfait. Vers le Jura, ses limites étaient mal tracées : I ausanne et sa banlieue le coupaient du district compris
entre Vevey et Saint-Maurice, désigné encore sous le nom de Vieux Chablais. Ces institutions, mal assemblées et trop compliquées, avaient empêché le pays de prendre une assiette propre.
Telle était la situation, lorsque la guerre de Bourgogne arracha les populations vaudoises à leur inertie et les achemina vers un nouvel avenir. Les seigneurs de Gruyèresetde Romont ayant pris ies armes pour la Bourgogne, les confédérés regardèrent le Pays de Vaud comme ennemi. Le choc fut terrible : tout ce qui résistait fut mis à feu et à sang, Cudrefin pillée, la garnison d'Estavayer égorgée, celle du château d'Orbe précipitée dans le gouffre, Yverdon prise, reprise et rasée, Lausanne, Genève, taxées à de fortes rançons. Sur son aile droite, Berne avait armé les farouches montagnards du Gessenay, du Simmenthal et les Hauts Valaisans; leurs hordes se précipitent sur le district d'Aigle; elles réduisent en cendres Montreux et Vevey. Aux extorsions des confédérés se joignirent celles des Bourguignons. A l'issue de la guerre, Berne et Fribourg gardèrent Aigle, Orbe et Echallens. Le reste fit retour à la Savoie.
Un moment de répit succéda à cette catastrophe. Le grand bailli reprit ses fonctions à Moudon ; les villes tinrent de nouveau des journées, mais la maison de Savoie, sous une succession de règnes faibles, ne put se rasseoir. L'ascendant avait passé aux Suisses. Le moment était précieux. Si le peuple vaudois, à l'imitation de Genève, avait rompu de ses mains le lien qui le rattachait à la Savoie et fondé la république, il aurait pu traiter avec les Suisses sur pied d'égalité et entrer dans la Confédération comme un canton. Les vices de sa constitution et la mollesse du caractère du peuple s'y opposèrent. Dans la Confédération suisse, les villes avaient soumis les châteaux et formaient le seul centre poli-
tique. Les institutions du Pays de Vaud tenaient de la monarchie, de la féodalité et de la démocratie, et ces éléments mal soudés se neutralisaient l'un l'autre ; la monarchie était représentée par une dynastie étrangère; la noblesse avait gardé les préjugés de ïa féodalité et ne formait pas, comme les familles de Berne, un patriciat civil ; au lieu de se considérer comme la tête de la nation, elle mettait son orgueil à se séparer du peuple et à le mépriser; elle formait une pépinière de guerriers valeureux dévoués aux princes de Savoie, mais étrangers à leur pays. Cette noblesse détestait les Suisses. Lorsque le mouvement républicain éclata à Genève (1526), nous avons vu avec quelle ardeur elle prit les armes pour étouffer ce foyer de liberté. Quant aux villes, animées de l'esprit communal, elles aspiraient au régime populaire des Suisses; mais les caractères étaient timides, les volontés faibles, les vues diverses. Ces petites bourgeoisies, éparpillées sur le sol vaudois, n'avaient pas de centre directeur. Moudon tenait pour la Savoie; Lausanne, plus riche et plus peuplée, mais séparée politiquement du Pays de Vaud, et fière de ses privilèges de ville impériale, se tenait à part. L'antagonisme des châteaux et des villes, l'isolement et la jalousie des bourgeois réduisaient le Pays de Vaud à l'impuissance.
La Réforme apporta de nouveaux éléments de désorganisation. Berne avait pris en main la cause du nouveau culte et en faisait un moyen d'influence politique. Sous son patronage, Farel introduisit la Réforme à Orbe et à Aigle; bientôt chaque ville vaudoise eut sa petite congrégation réformée. Le catholicisme refluait au centre du pays; Lausanne, enrichie par les pèlerinages, se cramponnait à l'ancien culte; les seigneurs vaudois étaient très-montés contre les novateurs. A
Moudon, le parti savoyard et catholique obtint de rigoureux édits contre les écrits de ce maudit et déloyal Martin Luther et ses sectateurs.
Dans les villes, il y avait un parti pour l'annexion à la Suisse. Au mois de janvier 1536, Berne, voyant Genève sur le point de tomber aux mains de la Savoie ou de la France, se décide à frapper le grand coup. Après avoir consulté les bailliages, elle expédie un héraut au duc de Savoie (16 Janvier) ehar-gé de lui déclarer la guerre à feu et à sang. Le Pays de Vaud était en dissolution et à moitié conquis; les hommes d'armes d'Orbe, d'Aigle, de Payerne, de Château d'Oex, marchaient sous la bannière de Berne. Lausanne avait envoyé une enseigne au camp bernois. Leur armée, en belle ordonnance et munie de seize pièces de canons, pénétra sans coup férir au cœur du pays. Les soldats italiens au service du duc, et les levées tentées par les gentilshommes, lâchèrent pied sans attendre le choc. « Il semblait qu'on allât à une fête galante, » écrivait un Bernois. Moudon* le siège du parti savoyard, se range; les autres villes^ à l'exception d'Yverdon, font de même. La fière population de La Vaux fut sur le point de courir aux armes: puis elle se résigna, sur la promesse du respect de ses franchises. Les capitaines bernois arrivèrent devant Lausanne; la ville ouvrit ses portes; ils s'installèrent au château de l'évêque qui avait fui à Fribourg, et proclamèrent la ville de Berne substituée à ses droits souverains. La bourgeoisie était consternée, mais que . faire? elle avait laissé passer le moment de faire ses conditions.
La révolution religieuse suivit de près cette prise dé possession politique. Une dispute solennelle eut lieu dans la cathédrale de Lausanne. Les docteurs les pluâ illustres y assistèrent : Farel, Calvin, Viret d'Orbe, le
premier Vaudois qui se soit distingué dans les lettres sacrées, y eurent la part principale; elle dura sept jours. Les catholiques y comptaient d'habiles défenseurs. La population prit un vif intérêt à ce tournoi théologique; la jeunesse, les instituteurs, les gens ayant quelque teinture des lettres tenaient pour les nouvelles doctrines. La dispute terminée et ses résultats proclamés, les baillis bernois réunirent les populations, celles des villages d'abord, puis celles des villes, et firent voter l'adoption du nouveau culte ; puis ils parcoururent le pays, renversant les autels, les croix, les confessionnaux, enlevant les images; les objets précieux : reliques, chasubles, missels ornés de pierreries, prirent la route de Berne. Le Pays de Yaud renfermait plus de cinquante abbayes et prieurés; quelques-uns de ces monastères, ceux de Romainmotier, de Haute-Rive, de Haut-Cret, régnaient sur des populations nombreuses. Les terres furent confisquées et les édifices appliqués* des usages civils ou agricoles. Les Bernois assignèrent au nouveau culte et à la bienfaisance une partie de ces richesses.
A Genève, la Réforme, née d'un mouvement national, puis fortifiée et réglée par Calvin et les réfugiés français, sut se donner une théologie, une discipline, des mœurs appropriées à son génie. La Réforme vaudoise, hâtéepar la rude initiative de Berne, puis réglementée avec hauteur, eut des commencements humbles et une croissance tardive. Berne y voyait surtout un établissement d'État, corollaire et sanction de sa domination. De Genève, le puritanisme rayonnait sur le Pays de Vaud. Le jeune clergé vaudois en propageait avec ardeur les maximes; Viret demandait l'introduction de la discipline de Genève et réclamait pour les ministres l'examen des vicieux et des méchants et le droit d'excommunication. Messieurs de Berne voyaient de mauvais œil l'essor que Genève aecor-
dait au parti calviniste, ils redoutaient ses empiétements sur les droits de l'État, et repoussèrent avec hauteur les demandes de Viret et des rigoristes. Ceux-ci se retirèrent à Genève. Leurs Excellences organisèrent des Consistoires et édictèrent une discipline, punissant le blasphème, la paillardise, l'ivrognerie, l'usure, le jeu, les tapages nocturnes. Les baillis prononçaient les peines; maisces dignitaires, anciens chefsde bandes mercenaires, de mœurs dissolues , continuèrent à tolérer mainte joyeuseté, qui eût fait horreur dans la pudique Genève. Messieurs de Berne voulaient une Réforme modérée , ni dogmatisante, ni rigoriste, et repoussaient une sévérité qui l'eût rendue odieuse à un peuple sensuel et bon vivant.
En se reportant au désordre des temps catholiques, on apprécie le progrès réalisé par la Réforme. Alors, les grasses abbayes qui couronnaient Tes coteaux vaudois, peuplées de moines florissants , étaient autant de refuges de fainéantise et d'ivrognerie ; les parchemins ne leur servaient qu'à enregistrer les revenus de leurs vignes, de leurs alpages, de leurs forêts. De ces opulentes maisons, il n'était pas sorti un écrit utile aux mœurs et à la religion. A Lausanne, l'accumulation du cierge et les pèlerinages avaient porté le désordre à un point révoltant. Au temps de la Réforme, la plèbe cléricale avait secoué toute pudeur. Les prêtres se battaient aux offices, ils portaient des armes, fréquentaient les étuves, débauchaient publiquement les femmes mariées. Défense leur ayant été faite de loger des courtisanes, ils les firent recevoir bourgeoises de Lausanne, et les logèrent près de la cathédrale; ils trafiquaient de leurs charmes. On parlait de fureurs diaboliques, de disparitions sinistres.
A celte tourbe brutale, la Reforme substitua un clergé peu nombreux sî £& quartier de la Cité devint
l'asile de la piété et des saintes lettres, la demeure de graves professeurs, de réfugies austères, le siège de l'Académie et du Collège. Berne étendit le bienfait de l'instruction à tout le pays et fonda des écoles primaires dans les villages. Le clergé vaudois produisit des érudits, des lettrés, des moralistes; par lui, le goût de l'instruction se propagea. Le Pays de Vaud devint une pépinière de professeurs et d'institutrices qui portèrent les lumières et la moralité dans le nord de l'Europe.
Le régime fondé par Berne dans le Pays de Vaud a duré plus de deux siècles et demi. Durant cette longue période, aucune guerre, aucune révolution violente ne troubla ia paisible uniformité imposée au peuple vaudois par cette forte et prudente administration. Les historiens vaudois sont très-sévères pour cette domination, et cette sévérité se conçoit. Un gouvernement républicain qui ne voit dans un peuple entier que des sujets, qui lui refuse toute vie publique, qui l'administre par des baillis armés d'un pouvoir discrétionnaire, qui s'arroge le meilleur des revenus, qui n'admet aucune réclamation, renverse toutes nos notions sur les droits et les devoirs d'un gouvernement libre. Mais ce resserrement de la vie publique ne fut pas alors particulier au Pays du Vaud, il s'étendit à toute la Suisse; partout, l'autorité se concentra dans un petit nombre de bourgeoisies souveraines, et les campagnes et les bailliages annexés tombèrent au rang d'administrés. Cette évolution était parallèle au progrès de l'absolutisme dans les grandes monarchies voisines; elle se liait à la situation générale de l'Europe. L'histoire y voit une suspension temporaire de la vie politique, une léthargie qui a eu le mérite de conserver une vie latente, pour le jour où l'ébranlement imprimé par le xvme siècle et la Révolution française appela les peuples à la liberté.
Pour le Pays de Vaud en particulier, la domination bernoise lut une sauvegarde. Au sortir du régime savoyard, ce pays n'avait pas encore d'assiette territoriale et ses institutions flottaient à la dérive; les villes et les campagnes agissaient en sens contraire : le désordre et l'impuissance étaient au comble. Sans l'épée redoutable de Berne, jamais ce pays n'aurait pu se soustraire à la domination savoyarde ou échapper aux empiétements de la France, il serait retombé aux mains du catholicisme et de la réaction du concile de Trente, et sa chute aurait entraîné celle de Genève. B ,'ine le rattacha à l'Helvetie, lui donna les mœurs suisses et de fortes institutions militaires. La Reforme, les réfugiés français, le contact de Genève, stimulèrent la vie morale. Les contemporains reconnurent la supériorité de ce régime. Un demi-siècle après la conquête bernoise, la Savoie était oubliée et le nouvel ordre de choses accepté par les masses. L'esprit protestant fut le ciment qui rattacha le Pays de Vaud à la Suisse; les bûchers allumés par ie fanatisme en France et en Italie, éveillèrent dans la population vaudoise une répulsion profonde pour le catholicisme. Elle se serra à Berne et ferma l'oreille aux suggestions delà Savoie.
Sous le régime -bernois, la noblesse déchut; exclue des emplois, l'oisiveté et le luxe préci pitèrent sa ruine ; les villes, blotties dans leurs petits privilèges, restèrent stationnaires, mais les campagnes gagnèrent. L'administration bernoise favorisait les paysans; elle laissait les villages gérer à leur gré leurs petits intérêts, et les institutions communales posèrent les bases de la démocratie agricole d'aujourd'hui. Berne respectait les privilèges locaux, mais opposée aux institutions générales, propres à donner aux sujets un point de ralliement, elle supprima les assemblées d'Etat, découragea les journées des villes et finit par les interdire.
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L'autorité appartenait aux baillis, patriciens bernois, désignés chaque six ans parle sort. Ils veillaient aux écoles, protégeaient l'agriculture, dirigeaient la justice, tant la civile que la criminelle, collectaient les impôts, donnaient ou vendaient les emplois, commandaient la milice; ils formaient le seul lien entre les sujets et Leurs Excellences de Berne. On leur reprochait une raideur gourmée, une suffisance hautaine, un lourd et tenace esprit conservateur. Ils siégeaient dans les châteaux, entourés de complaisants et de flatteurs. La modération helvétique restreignait sans les supprimer les dangers de cette omnipotence.
Berne donna une organisation militaire très-forte au Pays de Vaud. Toute la population mâle, de vingt à soixante ans, servait dans les régiments de milice, répartis en plusieurs bans; Vun d'eux était affecté à la défense de Genève, et y tenait garnison dans les moments de péril. Les châteaux des baillis renfermaient de petits arsenaux et des trésors militaires; Berne avait un arsenal central, muni d'un superbe matériel. Le goût des armes se propagea; les gentilshommes n'avaient pas d'autre carrière et les paysans s'enrôlaient en si grand nombre dans les régiments capitulés que le mouvement de la population en fut arrêté. Le Pays de Vaud forma une partie trèsimportante de la puissance militaire de Berne. En 1712, dans la guerre civile qui se termina par la bataille de Wilmergen, la solide bravoure des milices vaudoises lui donna la victoire.
Le xvne siècle fut une décadence. L'inertie était complète. Les baillis passaient le temps à banqueter et à ouïr des gaudrioles; la noblesse se ruinait par la table et le luxe des vêtements; la grande préoccupation de cette société oisive était l'étiquette. La foi reformée avait perdu sa saveur. Berne soutenait l'établissement religieux
comme une institution d'Etat, et combattait le luxe au moyen des lois somptuaires. Le vide des âmes, la sécheresse d'une théologie inexorable, avaient engendré de sourdes révoltes, des curiosités dangereuses, des raffinements impurs. La sorcellerie sévissait; pas de village qui n'eût ses sorciers; les supplices n'y faisaient rien. Berne s'émut de cet état de choses et tint des grands jours, sortes d'assises, où la conduite de chaque classe de fonctionnaires et de sujets était soigneusement grabelèe. Ses commissaires conclurent à améliorer les écoles et à éclairer le peuple.
Au commencement du xvme siècle, le mouvement de renaissance, dont nous avons vu à Genève les brillants effets, se fit sentir au Pays de Vaud. Les réfugiés français apportèrent des industries nouvelles et améliorèrent l'agriculture. L'instruction se répandit. L'Académie de Lausanne réunit des érudits et des humanistes distingués. Le progrès intellectuel eut alors le pas sur le redressement de l'esprit public, encore très-effacé. Le peuple vaudois n'avait pas la conscience d'une force propre, et lorsqu'un généreux citoyen l'appela à l'indépendance, personne n'osa le suivre.
Davel avait combattu avec honneur sous les drapeaux de Berne à la journée de Wilmergen et mérité des récompenses; retiré à Cully, son lieu natal, il commandait les milices locales. De mœurs solitaires, méditatif , chaste, tourné vers les contemplations mystiques; dès sa jeunesse, il avait eu des visions. L'oppression de sa patrie échauffant son imagination, il en vint à se croire une mission céleste; il composa seul son plan, et après un redoublement de prières et d'austérités , le 23 avril 1723, ayant rassemblé son bataillon sous prétexte d'une revue, il marcha sur Lausanne. Entré dans la ville, il rangea sa troupe sur la terrasse de la cathédrale et se présenta
nu conseil de la ville. 11 a tout examiné dit-il, et le moment loi parait venu de soulever le peuple vaudois contre l'injuste domination de Berne. Toutes les classes ont des griefs, le commerce est paralysé, la justice vénale, In noblesse humiliée; en ce moment, les baillis sont à Berne, et le pays vide de troupes. Si le peuple vaudois l ait un vigoureux effort, il est libre.
A ces paroles, grande fut la stupéfaction parmi les conseillerslausannais,hommestimides, obséquieux, habitués à trembler devant les baillis. Des le premier instant, leur résolution fut arrêtée; mais avec une cautèle tortueuse, ils donnent à Davel de belles paroles, assignent des logements à ses troupes ; sous prétexte de lui faire honneur et de mieux connaître ses plans, ils s'empressent autour de lui le reste du jour ; le soir, ils le régalent. Sous main, ils avaient expédié des courriers pour aviser Leurs Excellences de Berne de l'événement, et pour faire venir les milices des environs. Le matin suivant, 1 ,500 hommes de milices fidèles occupaient les rues et les places de Lausanne. Davel est mis aux fers. Sa troupe se dispersa à l'instant.
Berne ayant dépêché un haut commissaire, les Conseils, l'Académie, la noblesse, le clergé, le reçurent avec de grands honneurs. Lausannelui donna une fête bruyante, avec force coups de canon, banquet, toasts, une garde d'honneur. Le tribunal de Bourg revendiqua le jugement de Davel et les étudiants postulèrent l'honneur de garder le traître. Cully et les paroisses de La Vaux se considéraient comme déshonorées de lui avoir donné le jour; de tout le pays arrivaient des adresses de fidélité, humbles et flatteuses. En face de ce concours de bassesses, la grandeur d'âme de Davel ne se démentit pas et les tortures ne lui arrachèrent aucun désaveu; il persista à prendre sur lui toute la responsabilité de l'entreprise et à l'attribuer à un ordre d'en haut. Son supplice eut lieu
dans la plaine de Vidy, en vue d'une grande foule de peuple. Davel marcha à la mort le front serein. Arrivé sur l'échafaud, il demanda à parler et passa en revue les vices particuliers au peuple vaudois : l'astuce des gens de loi, les habitudes de chicane, la multiplicité des procès, les pressurations et la misère des campagnes, le formalisme des ministres, et avec de touchantes exhortations, ii adjura ses concitoyens de renoncer à une vie toute charnelle- Quant à lui, il se regardait comme heureux de glorifier Dieu par le sacrifice volontaire de sa vie ; il demandait seulement que son sang servit au redressement des abus et à la réformation des mœurs.
Qu'en était-il des sentiments réels du peuple vaudois ? Les narrations des temps dénotent du trouble ; elles simulent une surprise, un courroux, une indignation exagérés. La position de Berne était grande mais isolée ; depuis la bataille de Wilmergen, les cantons catholiques souhaitaient son abaissement et Fribourg lui était hostile. Le cabinet de Versailles songeait à ériger le Pays de Vaud en un quatorzième canton. Il était difficile que la population ignorât ces projets.
Le Pays de Vaud n'avait pas la prospérité qu'une si longue paix aurait dû produire* L'agriculture languissait, paralysée par la routine, par les dîmes, les tailles, les péages ; les villes étaient stationnaires, le commerce et l'industrie presque nuls; on manquait de routes, d) ponts, d'institutions de crédit; les villages n'avaient pa& de propreté et d'aisance rustique; le pays romand souffrait d'une infériorité visible en face du territoire allemand : Berne dépensait fort peu dans le pays. D'après les calculs des historiens vaudois, sur une recette de 1,400,000 francs, elle en économisait 900,000, qui servaient aux embellissements de la ville souveraine, et à l'accroissement du trésor
Cette médiocrité n'avait pas dissipé l'humeur joyeuse Je la population vaudoise, toujours portée à s'étourdir sur ses malheurs par le vin, la danse, la bonne chère, l'insouciance. Les réjouissances publiques abondaient. Parmi les fêtes de village il en était de gracieuses; à Montreux, sur la place publique, on élevait en planches un château d'amour, et les jeunes gens, parés de roses à la boutonnière , lui donnaient l'assaut. Au printemps , les mayenchères se rendaient de porte en porte, vêtues de blanc et chantaient le retour du mois des fleurs. A la mi-août, avait lieu la fête des montagnes ; l'habitant du bas pays montait sur les hauts pâturages, visiter ses confrères et se régaler de crème; après quoi, au son d'une rustique musique sur l'herbe drue, en vue des pics neigeux, la jeunesse nouait et dénouait des danses. Pour ce peuple rieur et facétieux, chaque besogne rustique : foin, moissons, vendanges, était une occasion de gaieté. Le dur travail des vignes était coupé de chants ; les voix se répondaient de coteau en coteau ; telle coraule entonnée à Lausanne résonnait bientôt à Montreux. Parmi les fêtes agricoles , celle des vignerons à Vevey prit de sérieux développements. Autour du dieu Bacchus, les laboureurs, les bergers, les moissonneurs, les jardiniers, les vignerons, précédés par une grande bannière sur laquelle on lisait la belle devise : or a et labora, parcouraient en procession les rues de Vevey et célébraient par des chants et des danses les travaux de l'année et la reconnaissance de l'homme pour les biens de la terre.
La jeunesse vaudoise n'aimait rien tant que les rondes nationales, rionde, sortes de coquilles ou de farandoles. Les mœurs avaient gardé beaucoup de bonhomie. Jusqu'à la fin du xvnie siècle, on voyait la haute société de Lausanne, dans les belles soirées d'été, se rassembler sous les marronniers de la cathédrale pour danser aux chan-
sons. Plus loin, le peuple formait une autre ronde et les deux se mêlaient. Dans les petites villes, le bailli donnait le branle, la ronde s'ouvrait à tous venants, ramassait sur son passage jeunes et vieux, se pliait, se repliait, et courait se précipiter dans les champs, les vergers, les bois. Dans les vieilles coraules, en patois romand, énergiques et fortement modulées, se cachait plus d'une allusion malicieuse aux abus du temps.
A partir de 1750 un esprit nouveau s'éveille, et le sérieux commence à se substituer à l'ancienne" légèreté. Les hommes d'étude se tournent vers les questions sociales : économie politique, finances, agronomie, réformes judiciaires. Le besoin de justice naissait; on avait honte du ramas de lois gothiques, surannées, cruelles ou insuffisantes qui embarrassaient la législation. Les théories de Rousseau sur la souveraineté du peuple faisaient leur chemin. A Berne même, la république militaire et patricienne, la cité de Tours, à l'écorce âpre, au cœur serré, ne connaissant que son droit, l'esprit d'innovation comptait des partisans. Haller et Bonstetten demandaient une réforme du patriciat. En 1760, les novateurs bernois fondent la Société économique dans le but d'encourager l'agriculture, le commerce et les arts industriels; cette société ouvrit des concours, distribua des prix, publia des mémoires. Son exemple fut suivi dans le Pays de Vaud, et Lausanne, Yverdun, Vevey, Nyon fondèrent des sociétés semblables. On créa des bibliothèques. La bourgeoisie et les riches paysans montraient le plus de zèle; quant à la noblesse, les hobereaux persistaient dans leur ignorance et la haute société s'occupait de frivolités.
Dans la Suisse allemande, le réveil des esprits avait une couleur tout helvétique. On éprouvait le besoin de resserrer le faisceau trop relâché du lien fédéral; on était las de tant de barrières posées par l'égoïsme des bour-
m GENÈVE ET LES RIVES DU LÉMAN
•eoisies souveraines. L'année même de la fondation de la société économique de Berne, deux patriotes ardents, Iselin de Bàle et Hirzel de Zurich, jetèrent les bases do la Société helvétique.
L'année suivante, vingt-cinq citoyens appartenant à divers cantons se réunirent à Schinznach, dans l'Argovie; ils y vinrent par différentes routes et secrètement, tant à cette époque les réunions entre citoyens de cantons différents étaient chose insolite et suspecte. La nouvelle Société se proposa de rapprocher les Suisses des divers cantons, de leur apprendre à se connaître, à s'apprécier, et de substituer un large esprit helvétique aux rivalités de caste et de territoire ; elle encouragea l'agriculture et la vie pastorale, la simplicité des mœurs, la frugalité, et fit la guerre au luxe et à la manie des services étrangers Elle favorisa la publication des écrits patriotiques. Lavater lui fit hommage de son recueil des chansons helvétiques. En peu d'années, cette Société comprit l'élite intellectuelle et morale de la Suisse.
A la veille de la Révolution française, cette renaissance de l'esprit helvétique, corroborée par l'apparition des philanthropes et des grands éducateurs (Pestalozzi, Fellenberg) était un fait providentiel. L'édifice politique de la vieille Suisse s'écroulait de vétusté; mais le cœur de la nation était sain, la force des mœurs, l'amour du sol natal, le sentiment énergique de la nationalité avaient survécu au déclin des institutions ; et ces forces morales soutinrent la patrie suisse au milieu des tempêtes qui suivirent.
Aussitôt la Révolution française déchaînée, l'agitation gagna le Pays de Vaud; Morges avait inauguré la résistance légale en refusant un impôt en 178:2. On se mit à fouiller les archives, à étudier les anciennes lois, pour remettre au jour les libertés indûment supprimées par
Berne. Le mouvement partait des villes. La jeunesse répétait les refrains révolutionnaires. De Paris, un groupe de démocrates genevois et vaudois poussaient au mouvement par leurs correspondances et leurs brochures. En tète des Vaudois, on remarquait Fréd.-C s. Laharpe et J.-J. Cari . Le 14 juillet fut célébré avec éclat par les villes vaudoises. A Lausanne, les patriotes donnèrent un banquet de 150 couverts; le chapeau de Tell surmontait les tables, la musique jouait des airs révolutionnaires, les assistants fraternisèrent avec le peuple. A Rolle, la fêlé fut encore plus significative; les convives portaient au chapeau la devise : « Vivre libres ou mourir; » autour du chapeau de Tell, arboré sur la place, au milieu des drapeaux populaires, ils prêtèrent serment à la liberté, l'épée nue, aux cris de : « A l'égalité, à la fraternité des peuples. »
A Berne, on éprouvait une vive irritation. Une forte armée allemande descendit dans le Pays de Vaud et occupa Lausanne avec 60 pièces d'artillerie. Toutes les villes furent sommées d'envoyer leurs députés pour renouveler le serment de fidélité. Une commission informa contre les patriotes ; elle condamna à mort par contumace Fréd.-Ces. Laharpe et incarcéra à Chillon les principaux patriotes; beaucoup prirent la fuite. La journée du 10 août et les massacres de septembre, arrivant sur ces entrefaites, la Révolution fut momentanément discréditée. L'humanité du peuple vaudois reculait devant une telle solidarité. ]
Cinq années d'un calme relatif s'écoulèrent alors, durant lesquelles Berne aurait pu encore se concilier se* sujets weiches. Mais le parti de la résistance à tout prix, l'avait emporté. Ces fiers patriciens préferaient la ruine à des concessions qui auraient paru une faiblesse.
En 1797 l'opinion révolutionnaire se réveilla dans le Pays de Vaud avec une force irrésistible. Les patriotes
vaudois exilés avaient imaginé de réclamer l'intervention de la France, en vertu d'une garantie donnée, au xvie siècle, par le roi de France à Berne relative à la possession du Pays de Vaud: expédient dangereux et que l'événement couronna cependant d'un plein succès. Des comités s'étaient organisés dans toutes les villes, ils stimulaient les campagnes. Les patriotes de Vevey commencèrent le mouvement en s'emparant de Chillon. A Lausanne, on forme une garde nationale et la direction des affaires passe aux patriotes. Personne n'obéissait plus aux baillis bernois. Ils prennent le parti de se retirer à Berne avec leurs familles; et telle était la débonnaireté de ce peuple que leur retraite s'opéra pacifiquement et « sans qu'aucun d'eux reçût la plus petite chiquenaude. » Les municipalités se saisissent des papiers de l'administration bernoise, des caisses, elles prennent la direction des affaires, et leurs députés réunis à Lausanne se forment en Assemblée nationale. La révolution était faite, au moment où les troupes françaises passèrent la frontière. Le peuple vaudois eut la sagesse de résister aux projets séparatistes. Il refusa de faire partie d'une république rhodanique et s'organisa en canton du Léman.
Le nouveau canton fut le soutien le plus dévoué de la République helvétique. Le zèle révolutionnaire y était général, au lieu que dans la vieille Suisse l'esprit conservateur avait encore de fortes racines. La prétention de fonder le nouvel État sur l'unité, rompait avec tout un passé fondé sur des traditions et des nécessités géographiques, plus fortes que les théories des tribuns. Les extorsions des généraux français, l'arrogance des commissaires du Directoire, leur ingérence intempestive dans les affaires intérieures de la nouvelle république, achevèrent de la discréditer. L'instabilité des nouvelles institutions, les coups d'État qui se succédaient, leméconten-
tement qui éclatait de toutes parts, laissaient prévoir un retour en arrière. Lorsque les partis se furent usés, Bonaparte imposa à la Suisse V acte de médiation, compromis balancé avec sagesse et équité, et qui aurait fixé pour longtemps le sort de la Suisse si de telles solutions pouvaient venir de l'étranger, et si la prépondérance de la France impériale n'avait pas placé nos gouvernements aans une dépendance humiliante.
Quant au territoire vaudois, il prit sa place dans la nouvelle Suisse sous le nom de canton de Vaud. La révolution ayant été conduite avec douceur, la nouvelle société prit aisément son assiette. Le seul acte irrégulier fut le soulèvement des paysans, insurgés pour la destruction des droits féodaux. Le mouvement éclata en 1802. On donna aux insurgés le nom de bourla papays. Leurs bandes grotesques, armées de fourches, de piques, de vieux fusils, se portaient la nuit tantôt sur un château, tantôt sur l'autre; elles exigeaient la livraison des titres féodaux et en faisaient des feux de joie avec force singeries et joyeusetés. Le nouveau gouvernement régularisa la chose, en stipulant une indemnité aux possesseurs de droits féodaux. Heureux le peuple qui entre dans la vie publique sous les auspices d'une politique juste et équitable !