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CHAPITRE XVII

LES SCIENCES ET LES LETTRES DANS LE PAYS DE VAIÎD AU XVIIIe SIÈCLE

Ancienne littérature rustique. — L'Académie de Lausanne. — De Crousaz ot Loy> de Bochat. — Les érudits vaudois. — A.-C. Chavannes et Duloit Mcmbrini. — Le grand Haller. — Voltaire k Lausanne. — La société lausannoise. — Mme de Montolieuet Mm« de Charrière. — Philippe Bride!. — Benjamin Constant.

Le peuple vaudois est entré tardivement dans l'arène des lettres; mais depuis un siècle, sa pensée a mûri rapidement, et déjà il a conquis une place importante dans les lettres protestantes. A Genève, nous avons vu les lettres, soutenues par une forte culture scientifique et par la vie ^publique, se déployer avec des qualités de précision et de fermeté, et viser à l'action politique. Chez les Vaudois, la pensée a un caractère plus recueilli, plus intime; elle aime à scruter les mystères de la vie intérieure, elle s'occupe de l'individu plus que du citoyen, de sa moralité plus que de ses droits. A Genève, l'époque théologique a été absorbante, mais elle a eu un terme, et depuis un siècle et demi la pensée est sécularisée. Chez les Vaudois, l'évolution religieuse a été plus tardive et plus prolongée. L'Église a été la pépinière qui a produit les savants et les littérateurs. Les tètes vaudoises ont de la pente vers la religiosité et le mysticisme; elles n'ont pas encore rompu les lisières théologiques, et ignorent le positivisme qui a tant d'attrait pour les tètes ge-

nevoises. Mieux que Genève, la Lausanne du xixe siècle mériterait le nom de cité de Calvin.

A une époque reculée du moyen âge, le peuple vaudois posséda une littérature rustique. La langue provençale fit sentir son influence jusque dans nos vallées, et la trace en subsiste encore dans le patois vaudois, riche en termes et en inflexions appartenant à la langue d'oc. Ce langage a été étouffe par le français du nord, avant d'avoir développé ses richesses; flottant et irrégulier, de village à village, il varie ses désinences et ses constructions; un investigateur patient et sagace , le doyen Bridel, a tenté vainement d'en rédiger la grammaire. Ce patois a l'allure pesante; lourd, inachevé, tronqué, il allonge, il traîne, il ne passe légèrement sur rien, mais il a la cadence, la largeur, la tonalité des langues méridionales. Telle de ses poésies était chantée et dansée et naguère entraînait dans une folle ronde jeunes et vieux. Le meilleur de ses productions est relatif au travail agricole et à la vie pastorale, fenaisons, moissons, vendanges , et dépeint avec naturel un petit monde rustique, prosaïque et railleur, jouisseur et insouciant. Les sentiments s'élèvent rarement au-dessus d'une jovialité crue et sensuelle, d'une bonhomie mêlée de rudesse.

La Réforme n'extirpa pas cette poésie, mais elle lui coupa les ailes, et sa verve inventive et bouffonne tarit avec la gaieté expansive et la familiarité confiante des vieux temps. Durant une longue période, le puritanisme eut seul la parole ; il disposa de la chaire, de l'école: stylé par les ministres, l'esprit vaudois se fit grave ef morigéné, il se composa; mais par-dessous, le peupl ne répudia pas ses goûts terrestres, le penchant au vin. à la danse, aux couplets graveleux, aux joies charnelles Le peuple selon la chair résistait au peuple selon l'esprit.

m GENÈVE ET LES RIVES DU LÉMAN

L'dnesse^ comme l'appellent les saints, regimbait sous Aiguillon, se cabrait, faisait maint haut-le-corps ; mais Je saint tenait bon, et tous deux de compagnie trottent et trotteront longtemps encore. 0

Au moment de la conquête, les Bernois fondèrent l'Académie de Lausanne. Ses débuts furent brillants, grâce à la présence d'étrangers illustres, Théodore de Bèze, Jean de Serres... Hottoman écrivit à Lausanne le Franco Gallo, le premier manifeste révolutionnaire jeté dans les flancs de la société française. Avant de se fixer à Zurich, Conrad Gessner, appelé le Pline de l'Allemagne, enseigna le grec à Lausanne. Ce naturaliste éminent décrivit les animaux de la Suisse, il attira l'attention sur les pétrifications et les cristaux ; en botanique, il pratiqua la classification par les organes de la fructification. Il aimait à conduire ses élèves herboriser sur les croupes plantureuses du Jura et des Alpes vaudoises. Mais ce premier élan scientifique ne se soutint pas. Berne frappa l'Église et l'Académie. Les meilleurs professeurs allèrent à Genève ou se dispersèrent et Lausanne retomba pour longtemps encore dans l'engourdissement.

Le principal fauteur du rigorisme était Viret d'Orbe, un des meilleurs champions de la Réforme, théologien et moraliste, une souple et riche nature vaudoise. Il osa affronter le rude langage populaire, afin de populariser *s idées réformées. Il aimait à les revêtir de formes famières et les mêlait à la peinture des mœurs du temps; il affectionnait le dialogue, forme commode pour présenter une idée sous des faces diverses, et conforme à la natur de son talent, ondoyant, discursif, peu enclin à l'ordonnance rigoureuse.

Si Berne eût eu la main moins dure, et qu'elle eût accordé une honnête liberté à l'Académie et au clergé vaudois, il est à croire que les lettres auraient fleuri de

bonne heure sur les rives du Léman. La commotion imprimée aux esprits par la Réforme, l'arrivée des religionnaires français étaient des stimulants ; mais Berne voulait des sujets dociles non des émules ou des supérieurs. Un peuple plus énergiquement trempé aurait résisté; le peuple vaudois s'accommoda aux circonstances, se fit petit, se retrancha dans l'insouciance, relevée par une pointe de malice. Une longue dépendance affaiblit les caractères, donna des habitudes de cachotterie, de timidité ; on s'accoutuma à réserver son opinion, à user de réticences, à finasser, et aujourd'hui la liberté n'a pas entièrement dissipé ces vieilles habitudes.

En fondant l'Académie à Lausanne, Berne avait en vue de former un séminaire protestant, dépositaire de l'orthodoxie, et soutien du nouvel établissement politique ; et dans cette mesure, elle soutint son œuvre. Les étudiants reçurent une organisation et des privilèges; ils ne relevaient que des baillis bernois. Les professeurs eurent la surveillance de la presse et de la librairie ; cette marque de confiance n'empêcha pas Berne de les tenir dans une sujétion rigoureuse et parfois humiliante. Les professeurs furent d'abord recrutés parmi les savants étrangers et les étudiants tirés du peuple des campagnes; rudes et pauvres, ils vivaient avec les provisions et le vin qu'on leur envoyait du village. L'Académie de Lausanne accepta cette position. Imbue de l'esprit bernois, elle devint le siège d'un conservatisme tenace, méticuleux, très-formaliste, très-opposé aux nouveautés. L'abus des disputes théologiques gâta les esprits, les tourna ver^ les querelles de mots, l'intolérance, l'ergotage. Un tel milieu ne favorisait ni l'imagination ni les grâces aimables; aussi sous cette pesante discipline, ce peuple porté vers la vie intérieure, ne produisit pas un poëte.

A l'Académie était joint le Collège, destiné aux études

classiques et pourvu de bourses pour les écoliers pauvres. Les Bernois fondèrent des écoles primaires dans les villages et les placèrent sous le contrôle des baillis et des pasteurs. L'enseignement roulait sur le catéchisme. L'éducation de ce temps tendait à inculquer le respect des formes, l'observance scrupuleuse des rites; le culte faisait partie les devoirs civiques. Le même respect s'adressait aux personnes constituées en dignité. Dans cette société hiérarchisée, chacun était cloué à sa place. Les idées bibliques descendirent dans toutes les classes. Quant aux hautes études, elles roulaient sur le grec, le latin et l'hébreu. Ce qu'on appelait philosophie, était un aristotélisme grossier, hérissé d'obscurités pénibles et d'un langage barbare.

Dans les premières années du xvme siècle, il y eut une détente. La Réforme était entrée dans une nouvelle phase; l'âge de la science et de la critique succédait à celui de l'orthodoxie. L'esprit vaudois sevré de la politique se tourna sur les matières morales. Le piétisme recruta d°s adhérents. Us s'inspiraient des idées moraves ou du quiétisme de madame Guyon. Quelques têtes plus scientifiques avaient adopté le rationalisme de l'école genevoise, mais il ne prospéra pas sur le sol vaudois.

Le goût de l'étude avait pris faveur parmi les hautes classes. Les jeunes gens de famille postulaient les chaires de l'Académie et de l'Église. Lausanne commençait à produire des orateurs et des savants. Leurs Excellences de Berne virent de mauvais œil cette émulation chez un peuple sujet, et elles s'appliquèrent à la brider par l'imposition de formulaires qui ne correspondaient plus aux croyances. L'Académie éluda d'abord le coup par des réserves mentales, mais il lui fallut céder.

Le philosophe de Crousaz fut l'introducteur des bonnes

études. Il appartenait à une famille noble du Pays de Vaud : c'était un esprit avisé et fin, très-ouvert, tort dégagé des préjugés régnants, mais circonspect; il eut l'art de semer beaucoup d'idées nouvelles sans susciter d'orage. Il ramenait la philosophie au développement dés facultés humaines et suivait une voie intermédiaire entre Bacon et Locke; il s'occupa de l'éducation, demanda qu'on respectât l'intelligence des enfants, qu'on leur rendit le savoir attrayant, au lieu de les rebuter par uue sèche verbalité. Il écrivit sur l'esthétique et chercha à donner du goût. Sans avoir une grande vigueur de penséô et de style, ses écrits remuèrent beaucoup d'idues et eurent une influence heureuse.

L'exemple de de Crousaz fut suivi, et le Pays de Vaud posséda dès lors une école d'érudits laborieux et estimables. Plusieurs correspondaient avec les académies étrangères et en partageaient les distinctions. Les villes vaudoises étaient, ainsi que Genève, une sorte de port franc de la publicité, un terrain neutre où les idées se produisaient librement, pourvu qu'elles ne touchassent pas a la politique locale. Yverdon, Lausanne, Nyon, possédaient de grandes imprimeries. Celles-ci reproduisaient les ouvrages de l'école encyclopédique et les répandaient dans le monde entier. De Felice, Napolitain de naissance, d'une activité fabuleuse, dirigeait la principale imprimerie d'Yverdon; lui-même était un homme cultivé, et écrivit sur la pédagogie. Il édita de nombreux ouvrages de droit naturel, de philosophie, de logique, des biographies, des voyaues, et fit un remaniement de l'Encyclopédie avec l'aide des meilleurs savants suisses. A Neuchàtel, Bourguet créa un autre centre de publicité : il édita, sous le nom de Bibliothèque italique, un recueil destiné à faire connaître les recherches des savants italiens et rédigé par les érudits vaudois et genevois. Le

Mercure suisse, perpétué sous divers noms, arriva à 158 volumes. Il publia des études intéressantes sur la législation, l'économie, l'instruction publique, la statistique locales. Les érudits vaudois collaboraient activement aux grands journaux scientifiques et littéraires publiés en Hollande. Leurs recherches sont dispersées dans des recueils aujourd'hui oubliés; en les parcourant, on serait surpris de voir combien de réformes et d'améliorations agitées de nos jours avaient été déjà mises à l'étude *. Mais ces savants n'avaient pas de style, nulle élégance, nulle vivacité; leur manière d'écrire, lâche, décousue, incorrecte, parfois maladroite, a jeté un oubli injuste sur leur mémoire.

Un des plus méritants fut Loys de Bochat, l'émule de Crousaz pour le zèle à propager le savoir; il fit de vains efforts pour obtenir de Berne la transformation de l'Académie de Lausanne en Université. Il s'occupa des antiquités de la Suisse et professa le droit public à Lausanne. Ruchat écrivit l'histoire d'après les sources, et à la suite de longues et patientes recherches faites dans les archives. Les premiers volumes de son Bistoire de la rèformation en Suisse parurent à Genève et lui acquirent de la considération. Ruchat avait des opinions modérées et respectueuses pour l'établissement bernois ; néanmoins , certaines allusions aux anciens droits du pays, des vues généreuses sur l'avenir, offusquèrent Leurs Excellences de Berne; elles lui refusèrent obstinément d'enseigner l'histoire à Lausanne, et interdirent la publication des derniers volumes de son histoire2. Seigneux de Correvon, versé dans

1. Voir YHistoire de la littérature dans la Suisse romande au xvme siècle, par M. Gaullieur.

2. Ils n'ont paru que de nos jours, édités par la plume savante et ingénieuse de M. Vulliemin.

l'histoire du droit et correspondant de plusieurs sociétés savantes, fit de nombreuses traductions. Le ministre Pollez, lié avec Voltaire, lit des articles religieux puur l'Encyclopédie; Un autre Poliez écrivit sur la mythologie hindoue. Un publiciste vaudois, d'une rarefécon dite et aujourd'hui oublié, fut El. Bertrand d Orbe. Il lit une brillante carrière en Pologne; nommé conseiller de la couronne pour les matières d'agronomie et d'industrie, il proposa plusieurs réformes favorables au peuple et réussit à en faire adopter quelques-unes 4. Plus tard, de retour en Suisse, il se fixa à Yverdon, et écrivit sur une foule de matières relatives à la religion, aux sciences et à la philosophie. 11 correspondit avec Voltaire.

Tissot étudia d'abord les sciences à Genève, sous Cramer et Calandrini, et s'appropria leur esprit de méthode et de critique. Doué d'un ferme bon sens, plein de tact, de pénétration, d'un naturel heureux, il devint le médecin le plus populaire de l'Europe. L'hygiène défectueuse du peuple des campagnes lui suggéra Y Avis au peuple. Ce livre fut traduit dix-sept fois et garda longtemps une popularité méritée. On affluait de toute l'Europe à Lausanne pour consulter le célèbre docteur. Venel, d'Orbe fonda l'orthopédie. Muret, de Vevey, bon statisticien et esprit sagace, fit des travaux estimés sur la mortalité. Loys de Cheseaux, savant dans les mathématiques et l'astronomie, correspondait avec les premiers savants de l'époque. La plus forte tête de Lausanne était alors Al. Cés. Chavannes. Sa vasteintelligence embrassa la science entière, et il entreprit de la reformer en la faisant reposer sur une connaissance plus complète de l'homme et de ses rapports avec l'univers. De l'anihro-

i. Reverdi!, de Nyon, d'abord précepteur du roi de Danemark, puis admis à sa confiance, coopéra à l'affranchissement des serfs. 11 a laissé de curieux mémoires sur la cour de Danemark et la chute de Struensée.

pologie, il passa à l'éducation, et proposa de fonder l'instruction sur lus faits, de procéder du simple au général, du sensible à l'intellectuel. Sa manière d'exposer les dogmes religieux était toute rationnelle/ La plupart des écrits de ce laborieux travailleur n'ont pas vu le jour.

Ces hommes et d'autres, dont les noms n'ont pas sur-j nagé, formaient un groupe respectable d'erudits et de' chercheurs, étudiant par amour du savoir; répandus dans toutes les classes, ils exerçaient une influence heureuse et élevaient le niveau intellectuel et moral. L'instruction devint un gagne-pain pour ce pays sevré d'industrie, et chaque année le Pays de Yaud envoya dans le nord de l'Europe un contingent d'instituteurs et d'institutrices.

Les idées matérialistes et athées n'avaient pas fructifié dans le Pays de Yaud. On y rencontrait beaucoup de mystiques, issus des frères moraves, des illumines, des pietistes. Au commencement du siècle, le ministre Traytorrens osa prendre la défense des anabaptistes, et, avec un ton de niaiserie pieuse, émit des idées très-hardies. Plus tard, Baillîf et le théosophe Dutoit Membrini m firent les fauteurs du mysticisme. Le dernier dirigeait une petite secte, venue d'Allemagne, appelée les amis intérieurs, imbue des vues de Fénelon sur l'amour divin. Ces sectaires vivaient dans la retraite et envisageaient le monde et ses prétendues joies avec compassion. Ils payaient à leur chef la dime de leurs biens; celui-ci en disposait pour la plus grande gloire de Dieu, et sans en rendre compte ; les fidèles « devant avoir Cœil simple à cel égard comme à tout au're. » Le grand maître de la secte résidait en Allemagne. Dutoit Membrini avait le fonds de rudesse âpre, de véhémence, de brusquerie, de rusticité, le ton bourru> des mystiques vaudois, et de la chaleur,

de l'onction, de subtils aperçus; il aimait à raffiner, et dans la Bible, découvrait une foule de sens cachés, enveloppés les uns dans les autres et de plus en plus profonds. Partout dans le monde il retrouvait un double langage.

Le grand Haller habita plusieurs années le Pays do Vaud, relégué par l'indifférence du patriciat bernois, dans de modestes fonctions administratives, à Roche, au pied des Alpes vaudoises. Ce fut là qu'il écrivit sa Description des plantes de VHelvétie, ouvrage où il se montre poète, paysagiste et savant. Son poème des Alpes préluda à Klopstocket commença la réforme de la poésie allemande. Sa poésie a du nerf, l'émotion vraie, une trame serrée, relevée par de fortes images. Homme de l'ancienne Suisse, carrément assis dans l'ancienne orthodoxie, aristocrate en politique, d'une trempe ferme et rude, Haller résista ouvertement au courant du siècle. Il refusa tout hommage à Voltaire, et écrivit des romans politiques pour réfuter les théories démocratiques de Rousseau. Les concessions de Bonnet et des Genevois à la libre pensée l'affligeaient. Cette orthodoxie sévère ne lui avait cependant pas donné le calme intérieur; son àme était agitée et ses derniers moments furent assaillis de noires terreurs. Il n'échappait à ses tortures morales, qu'en se plongeant dans un labeur immense. Son conservatisme hautain n'excluait pas certains instincts réformateurs ; il reconnaissait la nécessité de relever les hautes classes et de les recruter; mais il préconisait à cet effet le retour aux anciennes croyances, la simplicité, la vertu. Son intelligence ordonnée et créatrice, embrassa l'ensemble de ia science et créa la physiologie. A Berne, quelques bonnes têtes s'étaient tournées vers les sciences naturelles. Wyttembach, esprit actif et en avant, écrivit sur les Alpes,

Dans le Pays de Vaud, les sciences naturelles comptaient juelques adeptes. Jean Constant de Rebecque, se distin- ; ua dans la chimie. Le fils de Laurent Garcin de Cottens, projeta une flore vaudoise, qui fut exécutée par Gaudin. ^ Lausanne, les hommes de science fondèrent une Société de physique; elle publia trois volumes de mémoires, mais ses efforts échouèrent, faute de concours. Les recherches morales trouvaient plus d'écho. En 1772, un Vaudois spirituel et lettré, Deyverdun, ami de Gibbon, fonda une Société littéraire ; elle se réunissait chaque semaine; on y lisait des mémoires, et ceux-ci donnaient lieu à des discussions animées. Philippe Bridel y développa ses vues sur une littérature nationale. On y agita des questions de morale générale, de législation, d'économie politique. Plusieurs essais de journalisme littéraire se succédèrent à Lausanne.

C'est au milieu du siècle que Voltaire vint habiter Lausanne. Il y passa trois hivers (1756-1758). Il habita la belle villa Montriond où Tissot se fixa plus tard. Lausanne n'était plus la ville austère du xvie siècle, d'où les ministres voulaient expulser les impies ; le règne de la théologie avait cessé. Retiré dans les hauts quartiers de la cité, le monde religieux ne formait plus qu'une coterie peu écoutée. La belle société de Lausanne , oisive et légère, formée aux manières aisées par les voyages et les services étrangers, s'était vouée à la bonne humeur et aux plaisirs. L'arrivée de Voltaire fit événement et bientôt chacun fut aux pieds du magicien. Avec une désinvolture charmante, Voltaire s'empara de la société et en disposa en maître; il installa un théâtre à Monrepos et les plus jolies femmes de la ville y jouaient ses tragédies. La beauté du lieu, la complaisance des Lausannois le charmèrent ; une humeur douce et enjouée succéda au sarcasme et à l'ironie. Ses lettres dépeignent Lausanne

sous le jour le plus attrayant. Il se flattait d'y avoir implanté le scepticisme. Mais après trois ans de cette facile dictature, Voltaire délaissa Lausanne pour Fernex. Genève était un terrain plus difficile et Rousseau un adversaire redoutable, mais gagner au scepticisme la ville de Calvin lui parut une conquête digne de son génie. , L'influence de Voltaire sur l'esprit vaudois fut passagère ; ce peuple est sérieux et son ton de perpétuelle ironie lui convenait moins encore qu'à l'esprit genevois. La tendresse brûlante, la sensualité, la sentimentalité vague de Rousseau, agitaient bien plus la fibre vaudoise. Le lustre social de Lausanne ne disparut pas avec le départ de Voltaire. La renommée de Tissot, le retentissement de la Nouvelle Hèloïse, avaient mis le Léman à la mode. Les âmes sensibles affluaient à Clarens ; on ne contemplait Meillerie , qu'avec des trémoussements , des palpitations. Lausanne devint une station européenne, où ii était de bon ton de séjourner: grands seigneurs, financiers, littérateurs, s'y succédaient, comme dans une lanterne magique. La société lausannoise pratiquait avec mesure l'art de l'hospitalité ; on partageait le temps entre les repas, le bal,- le jeu, la comédie, le bel esprit. Les Lausannoises fraîches etaccortes, plaisaient aux étrangers par une teinte de tendresse romanesque, par un abandon demi-rieur, demi-rèveur, par un mélange de coquetterie et de sagesse, de liberté et de réserve. Ce charme d'innocence helvétique enchantait des hommes blasés. Dans la Société du Printemps, ils voyaient avec surprise quinze ou vingt jeunes filles, se réunir sans leurs mères, danser, chanter, rire, faire des jeux, entourées de jeunes gens, sans un regard, un mot déplacés. A côté du cercle brillant et dissipé de Bourg il y avait la société plus lettrée de la Cité, composée des professeurs, des avocats,

des médecins : c'était celle de Tissot, et Gibbon la fréquentait. Mademoiselle Curchod (Madame Necker) y fit sensation. Dans le vallon des Eaux les professeurs et leurs élèves lui élevèrent un trône rustique, elle y tenait académie et enseignait les langues.

Gibbon avait fait un premier séjour à Lausanne comme adolescent, envoyé par son père, pour le retirer du catholicisme, où l'avait jeté une révolte de collège; il dépouilla aisément la doctrine catholique, mais pour passer au scepticisme. Ce premier séjour lui ayant laissé de bons souvenirs, il revint plus tard à Lausanne; en 1783, il apporta sa bibliothèque et se fixa. On montre encore la terrasse où il composa sa grande histoire. Il vivait familièrement avec la société et prenait part à ses divertissements et à ses jeux. La bonne chère lui avait donné un embonpoint gênant; néanmoins, il se piquait de galanterie. Un jour, il se jette aux genoux de madame de Montolieu : elle repousse sa déclaration et le somme de se relever, mais le malheureux reste cloué sur le plancher; elle dut appeler un domestique pour l'aider à se relever. Gibbon soccupa des conditions économiques et sociales faites au Pays de Yaud et épousa ses griefs contre l'administration bernoise; il en écrivit, se plaignant qu'a la suite d'une si longue paix, le pays n'offrit pas des conditions plus prospères; mais lorsque la Révolution française éclata, le sentiment anglais prenant le dessus, il approuva la protestation de Burke, et adjura le peuple vaudois de rester fidèle à Berne.

Parmi les étrangers en passage à Lausanne, à côté des hommes de plaisir, on comptait des noms marquants dans la politique et la littérature : Mercier, Servan, Brissot, Fox, le chevalier Boufllers; Court de Gébelin y écrivit le Monde primitif; il était fils d'Antoine Court, le restaurateur des Églises protestantes de France et le ton-

dateur du séminaire de Lausanne, école de théologie soutenue par des fonds secrets, destinée à recruter les pasteurs du désert et placée sous la direction d'un comité de théologiens genevois et vaudois. Comme son père, Court de Gebelin s'employa activement pour les protestants français.

Vers la fin du siècle, la sentimentalité pénétra dans les lettres vaudoises. Les Samedis de madame de Charrière 4 réunissaient les beaux esprits; on y lisait des poésies, on y jouait des proverbes. Madame de Charrière avait le titre d'abbesse et ses amis s'appelaient son chapitre. La chnnoinesse de Poliez rédigeait le Journal de Lausanne, fa cueilagréabledejolis vers, de moralités un peu précieuses, de logogriphes,de charades. L'exaltation de Saint Preux avaii fait école en Allemagne. En 1781, madame de Montolieu publia Caroline de Lichtfield d'après une nouvelle allemande; quoique faible, l'ouvrage alla aux nues; encouragée par ce début, avec l'aide de son fils, de sa fille et de sa belle-sœur, elle organisa une véritable manufacture de romans et publia cent cinq volumes, tirés pour la plupart de Caroline Piehier et d'Auguste Lafontaine. Ces romans, écrits d'une plume facile, mais incolore, sont un tissu de beaux sentiments en l'air, de galanterie chevaleresque, sans trace d'observation du cœur humain et des mœurs du temps. Le succès de madame de Montoîieu monta les têtes féminines, et chaque Lausannoise voulut écrire son roman. Elles barbouillent, écrivait un malicieux contemporain, une énorme quantité de papier; sur leurs toilettes, au lieu de chiffons, ce ne sont que lettres amoureuses et descriptions romantiques; toutes affichent

i. Cette dame n'est pas l'auteur de Calixte. Cette dernière, hollandais? de naissance, épousa un Neuchatelois, et vécut à Colombier, près de Neuchatel.

le sentiment et courent après l'esprit. Les jeunes filles

faisaient des vers et parlaient en bouts rimés et en chantant. Cette fécondité valut à Lausanne le nom de ville des romans* Les vieux gentilshommes voyaient dans ce bel esprit une énervation indigne de la vieille Suisse. Parmi les romanciers vaudois de ce temps, le général de Constant, le père de Benjamin, montra une certaine entente des passions, et ses romans renferment de nombreux portraits pris d'original, mais son style incolore se perdait dans une verbalité diffuse.

A Neuchàteî, une femme d'un esprit observateur et pénétrant, d'une sensibilité vive, d'une tendresse touchante, mêlée à une pointe de satire, sut peindre la nature et les mœurs de la Suisse. Délaissant le clinquant et les futilités exotiques de la belle société, madame de Charrière pénétra dans l'intérieur des familles, en dépeignit les drames secrets, les joies, les douleurs; elle saisissait fortement ces traits de fatalité qui pèsent sur une vie, et elle savait rendre le pathétique des destinées individuelles. La familiarité entre jeunes gens des deux sexes, autorisée par les mœurs suisses, donnebeaucoup d'occasions de se voir et de former des attachements; elle en tira des situations vives et cependant exemptes d'indécence. Par moments, madame de Charrière touchait aux questions sociales et avec une grande liberté. Elle s'intéressa au sort du commun peuple , critiqua les règlements vexatoires, les entraves fiscales, la tyrannie des villes sur les villages, l'abrutissement auquel cette oppression poussait le cultivateur. La société, telle qu'on nous l'a faite, repose, dit-elle, sur un monstrueux égoïsme; elle est toute en faveur du riche et du privilégié oisif; ie travail et la misère vont de compagnie. Ce qu'on célèbre sous le nom de charité, n'est qu'une vertu myope, un palliatif tardif et insuffisant ; mieux vaudrait pré-

venir la misère et pourvoir aux nécessités de tous par une répartition équitable des biens. Les gouvernements n'auraient pas alors besoin de tant de moyens ré-^ pressifs. I A la fin du xvme siècle, on éprouvait en Suisse le besoin d'une littérature nationale, propre à refléter les con^ dilions civiles et morales du peuple. Genève, par la plume de Rousseau, par les travaux de ses naturalistes, de ses descripteurs, de ses paysagistes; Berne, parles Halier et les Wyttembach; Zurich, par son école poétique, s'inspirant de la nature et de la religion, y coopéraient en diverse mesure. Le Pays de Vaud, territoire dépendant, où le peuple avait à peine une patrie, restait à l'écart de ce mouvement. La haute société s'occupait de Paris, de Londres, de Vienne. Pour les uns, l'inertie de penser et d'agir; pour d'autres, les préjugés de coterie, l'affectation de noblesse et de bel esprit, entretenaient les habitudes frivoles et les goûts cosmopolites. Un homme spirituel et courageux, Philippe Bridel, osa se retourner contre ces mœurs exotiques. Fatigué du babil des salons, il rechercha la solitude et se mit à parcourir les campagnes vaudoises et à en étudier les aspects; il aimait à porter ses pas sur les rives du Lac, à contempler la majesté audacieuse des Alpes qui lui font ceinture, les lignes onduleuses et flexibles décrites par' ses rivages, et sa surface liquide, tantôt lumineuse, azurée, d'autres fois voilée de brumes et semblable à une petite mer. Sur les traces des poètes anglais, il entreprit de décrire en vers cette nature; puis il pénétra dans les Alpes et s'engagea dans les verts replis de la pastorale Gruyère, gravit sur les pics, séjourna dans les vallées du Paijs d'En Haut. Le grandiose de la nature alpestre le saisit, et les mœurs simples et primitives qui s'y sont conservées lui gagnèrent le cœur. Il reconnut, dans ces bastions qui domi-

nentsi fièrement la plaine vaudoise, l'assise solide de la patrie, et dans les mœurs pastorales le type premier de la vie suisse, le dépôt de la tradition et des mœurs. Philippe Bridel s'était joint de bonne heure à la Société helvétique et en partageait l'amour pour les anciennes mœurs et la vie agricole. A l'imitation de ses publications patriotiques, il entreprit, en 1783, sous le nom d Êtrennes helvétiennes,de raconter au peuple vaudois les principaux faits de l'histoire suisse, insistant sur les traits de concorde, de probité, de vaillance, propres à resserrer le faisceau helvétique; collecteur assidu de légendes, de proverbes, de traits de mœurs, il passa en revue tous les détails de la vie nationale. Sa bonhomie fine avait su trouver un tour de narration, enjoué et naïf, propre à intéresser les intelligences les plus frustes. Les petits volumes des Élrennes, réunis plus tard sous le nom de Conservateur suisse, pénétrèrent dans les plus humbles chaumières, versant partout le sentim ent suisse» Ce zèle pour rapprocher les deux Helvéties et pour les unir dans un commun patriotisme, réagit utilement contre les velléités cosmopolites de l'époque révolutionnaire, et l'œuvre modeste du doyen Bridel, poursuivie durant un demi-siècle, contribua puissamment à serrer le peuple vaudois au tronc helvétique.

Vers le même temps, le Pays de Vaud donna naissance à une intelligence de haut vol, à un théoricien supérieur, qui aurait pu être la lumière et l'ornement de la jeune liberté vaudoise; mais Benjamin Constant renia le sol natal pour faire une carrière en France, et cependant cette origine suisse qu'il dédaignait lui fut une égide. Il en garda le ferme bon sens, l'équilibre, la modération; au lieu de scinder les éléments sociaux, suivant la méthode française, il conserva la notion de leur unité; alors que la religion était méprisée de tous, il en

fit un objet d'étude et lui maintint sa place dans la culture humaine. Il refusa de sacrifier les droits individuels à ceux de l'État. Ses principes le rangent dans l'école de madame de Staël, à côté des illustres Genevois, leur égal pour la saine raison et leur supérieur par le talent d'écrivain et l'étendue des vues.

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