VINET ET SON ÉCOLE
La pédagogie en Suisse. — La réaction de 1814. — Fermentation des PSprits h Lausanne, — Le réveil religieux. — Éclat de l'académie de Lausanne, »ie 1830 à 1845. — Vinet et son système. — La métaphysique de Sccretan. — Juste Olivier, Durand et Monneron. — Monnard et Vuliiemin. — La Société d'histoire de la Suisse romande. — L'Église libre. — L'esprit vaudois et l'esprit genevois.
Nous avons vu, au xvme siècle, le Pays de Vaud donner le jour à des savants et des lettrés estimables ; mais les conditions inférieures faites à ce pays par la domination bernoise s'opposaient au développement des intelligences. Les Vaudois n'avaient pas pris possession d'euxmêmes; leur personnalité flottait encore dans le vague : le plein épanouissement des caractères et des esprits ne s'opère qu'au soleil de la liberté. Le xvme siècle fut l'époque des précurseurs. Les de Crousaz, les Al. Ghavannes , lesEl. Bertrand, les Dutoit Membrini, les Phii. Bridel, ouvrirent la voie aux études morales. La pédagogie était !a profession des hommes graves. En Russie, en Pologne, en Danemark, en Hollande, des professeurs vaudois firent de grandes carrières. Le contact d'idées et de mœurs nouvelles élargit leur cercle et les guérit des petitesses qui rétrécissaient la vie dans les villes vaudo;ses. Lors de la révolution helvétique, le Pays de Vaud recruta dans leurs rangs ses chefs les plus dévoués et les plus hardis.
Il n'est pas de peuple qui ait mieux compris que le peuple suisse l'importance de l'instruction publique pour former le citoyen. Cette préoccupation perça dès le début delà renaissance de la liberté helvétique. L'homme éminent de la république helvétique, Stapfer, ministre de l'instruction publique, intelligence de haut vol, conscience délicate, d'une bienveillance intarissable, incarnait les idées humanitaires du xvnie siècle. Il se proposait de saisir la jeunesse suisse par une éducation nationale comprenant l'histoire de la patrie, l'exposition des droits et des devoirs du citoyen, et de substituer un patriotisme élevé et largement républicain aux préjugés de clocher et de caste. La brève et orageuse carrière de la république helvétique ne lui permit pas de mettre ses plans à exécution, mais une partie de ses idées fut réalisée par le canton de Vaud.
Aussitôt que l'acte de médiation eut régularisé la situation, le peuple vaudois mit la main à l'organisation des institutions démocratiques. Ses chefs étaient animés des vues philanthropiques de Stapfer et des illustres Genevois. L'éducation publique fut un de leurs premiers soins. D'après la loi de 1806, chaque village eut son école, chaque ville un collège, et Lausanne un collège central et l'Académie. L'instruction publique fut déclarée gratuite et obligatoire; à une étude toute verbale, on commença à substituer des méthodes rationnelles. La Suisse possédait alors les premiers éducateurs de l'Europe, Pestalozzi et Fellenberg. Pestalozzi était l'homme de la nature, un simple, un enthousiaste, grand par le cœur; son ardente sollicitude pour le relèvement de la classe pauvre donna à la pédagogie une direction nouvelle. Ce simple comprenait mieux l'enfant que bien des docteurs ; il y voyait une force autonome, un germe à développer, non un objet à façonner, un vase à remplir:
il visait à susciter des intelligences robustes et saines, capables en quelque sorte de créer la science. Cette méthode faisait des hommes complets, tels que la vie suisse les réclame. Fellenberg s'appliqua à proportionner l'enseignement aux diverses classes, tout en lui conservant une certaine unité. La ville d'Yverdon appela Pesfalozzi à réaliser ses idées.
La période silencieuse de l'empire fut utilement employée par le peuple vaudois. Sans bruit, sans faste, il sut se donner une administration, des finances, des travaux publics, des écoles, en rapport avec la société nouvelle. Dans toute l'Europe, la pensée était comme suspendue, et l'attention absorbée par le duel engagé entre le césarisme, héritier de la Révolution française, et l'indépendance européenne. Le rôle du canton de Vaud était alors de s'enfermer dans ses affaires intérieures et de jeter des semences pour l'avenir : c'est ce qu'il fit avec mesure et tact.
Le canton de Vaud traversa heureusement la crise de 1814, et ne céda que partiellement au mouvement réactionnaire qui travaillait alors la Suisse. Le réveil des esprits se manifesta promptement. Parmi la jeunesse académique de Lausanne, les tètes fermentaient; la jeune génération affichait une antipathie déclarée pour les idées du xvme siècle, et s'agitait à la poursuite de solutions nouvelles. Quelques-uns s'éprenaient du romantisme, d'autres se lançaient dans la religiosité , d'autres se passionnaient pour la nationalité helvétique et s'indi gnaient des entraves apportées par le pacte de 1815 à v l'unité suisse et à la démocratie. Parmi cette jeunesse on remarquait Monnard, Piguet, Gindroz, Porchat, Juste Olivier, Frossard, Rochat et Al. Vinet, le plus puissant de tous. Quelques hommes distingués de la génération précéden le, Cla vel de Brenles, Cassât, Rengger, poussaient
aux. bonnes études. Le doyen Curtat, intelligence riche jii analyses inorales fines et pénétra ntes , d'une éloquence tendre, suave, émouvante, secondé par le docteur Levade, avait fait beaucoup pour nourrir le sentiment religieux durant les premières années du siècle. De leunes ministres zélés pour les doctrines évangeliques, stimulés par le Génie du Christianisme, éditèrent alors une petite feuille religieuse. Ce premier réveil visait au rapprochement des sectes chrétiennes sur le terrain de ia charité.
Après 1814, le mouvement religieux du canton de Vaud, à l'exemple du réveil genevois inspiré par César Malan, se jeta dans un dogmatisme exclusif et propagea les idées méthodistes sur les conversions subites, s'opérant à heure fixe et avec éclat. De jeunes ministres parcouraient le pays en annonçant une nouvelle reforme: Le peuple, disaient-ils, est retombé dans le paganisme; il a tourné le dos à la croix du Christ, et ne tend qu'aux satisfactions charnelles; l'Église, infidèle à son mandat, servile ou glacée, est un corps mort. — lis fondaient de petits conventicules et parlaient au nom des Églises constituées selon la parole du Seigneur. Ce zèle blessait le peuple vaudois; l'affectation de séparatisme lui paraissait une insulte : de toutes parts, on réclama des mesures répressives; le vieux clergé, l'Académie y poussaient. Eu 1824, le Grand Conseil vota diverses pénalités contre les dissidents : c'était surtout une menace, car les autorités locales ne les appliquaient que rarement; néanmoins, quelques cas d'intolérance échauffèrent des têtes déjà montées et avides de martyre. On cria à la persécution ; il parut une pluie de brochures pour et contre. Le^ femmes prenaient parti pour la dissidence.
La révolution de 1830 donna le pouvoir à la bourgeoisie, plus ou moins acquise au méthodisme, Leêperséeg-
tions cessèrent; mais le nationalisme religieux, enraciné dans les mœurs, tenait bon, et l'Église resta placée sous le contrôle de l'État. La polémique religieuse continuait.
Les hommes de 1830 s'occupèrent avec prédilection de l'instruction pubhque ; ils en remanièrent les différents rameaux, fortifièrent l'instruction primaire, fondèrent des écoles normales pour les instituteurs des deux sexes; ils créèrent de nouvelles chaires à l'Académie et donnèrent une vive impulsion aux études morales. La civilisation par les lumières et la piété, tel était leur programme. Leur christianisme, actif, militant, ne se contentait pas d'une vague profession de foi, il aspirait à convertir les âmes, à les courber devant la croix du Christ. Il agissait sur la société par l'école, la presse, la parole; il pressait dans son fort l'incroyance. La résistance passive ou avouée des masses blessait ces âmes ferventes, absorbées par une seule pensée. Plusieurs en concluaient au matérialisme incurable de la société civile et à la nécessité de sauvegarder la religion, en l'enlevant au contrôle de l'État.
Dans le même temps, les sciences naturelles stimulées par De Candolle, faisaient des progrès; F. de Gingins, D. A. Chavannes, Mathias, Lardy, Mayor, se faisaient connaître par de bons travaux. Agajssiz, vaudois de naissance, mais vivant au dehors, arrivait à la célébrité. En lançant l'idée de la période glaciaire, Charpentier avait ouvert un nouveau champ aux recherches des géologues suisses. Toutefois, Lausanne n'égalait pas Genève dans les sciences; les études religieuses et morales les lettres, la poésie absorbaient les esprits.
Rien de grave et d'élevé comme les mouvement de pensée dont Lausanne fut alors le théâtre (1830-45.) L'Académie effaçait les autres corps de l'État. D'habiles professeurs groupaient une jeunesse studieuse; Monnard y
professait la littérature avec des vues philosophiques; Juste Olivier et Porchat donnaient essor à leur génie poétique; Vinet enseignait la théologie, puis la littérature, avec une richesse de pensée, une puissance émouvante et douce ; ce fut alors que le grand critique, Sainte- Beuve, donna à l'Académie de Lausanne son cours sur Port-Royal, que Mickiewicz y professa la littérature latine, Melegari, le droit; Gauthey tenait la tête des études pédagogiques et dirigeait l'école normale; Vulliemin et Monnard cultivaient l'histoire nationale ; Secrétan jetait les bases d'une métaphysique chrétienne. De jeunes têtes ferventes, à l'étincelle poétique, Lebre, Durand, Monneron, promettaient un nouveau ban d'hommes supérieurs. Lausanne était fière de posséder tant de talents et en espérait de plus grands encore, On a vu rarement une préoccupation aussi ardente des grands intérêts de l'àme, un effort aussi décidé pour subordonner la culture de l'esprit à l'idée chrétienne. Vinet dominait ce mouvement de sa religieuse pensée. C'était l'austérité du xvie siècle avec un rayon plus doux. Sur cette petite Sion soufflait une brise poétique ; l'imagination vaudoise entr'ouvrait ses ailes ; Lausanne était une oasis où la foi et les lettres se donnaient la main; et cependant, les espérances fondées sur ce beau mouvement ont été suivies de déceptions.
L'Académie de Lausanne ressemblait à une famille; les professeurs y vivaient paternellement avec les étudiants, ils partageaient leurs distractions ; ceux-ci, respectueux, affectionnés, recevaient avec docilité les enseignements de maîtres révérés : le chant, la musique, les excursions alpestres, avaient remplacé les dissipations bruyantes. La pensée était fortement sollicitée, mais dans une direction unique. Vinet et ses amis avaient seuls la parole. Vinet était animé d'un désir ardent de
ts
développer l'individualité morale et de dégager des personnalités de plus en plus vivantes; mais il n'étudiait le cœur humain qu'à la lumière du surnaturel chrétien. Cette base était étroite, les sciences de calcul et d'observation, la libre spéculation, l'histoire n'avaient pas leur place; l'Académie était un séminaire; c'était un orchestre donnant la même note, une serre chaude religieuse, non une arène ouverte aux libres forces de l'esprit1. La variété des points de vue, le choc des opinions rivales sont des éléments nécessaires de l'activité intellectuelle et morale.
Comme moraliste, Vinet eut des parties admirables. Peu d'hommes sont arrivés à cette dépréoccupation des vanités et des petitesses humaines. C'est l'honneur du canton de Vaud d'avoir produit une àme de cette candeur altérée de justice et de vérité, vraiment simple de cœur, humble, chaleureuse, féconde. Les persécutions religieuses de 1824 avaient fortement sollicité sa pensée. Le problème de la liberté religieuse l'amena à examiner la formation des convictions chrétiennes et les conditions nécessaires à leur plein développement. Il vit dans la foi un fait de conscience, se passant entre Dieu et l'homme, et dans l'Église, une collection d'âmes s'agrégeant librement et par un contrat toujours révocable.
Son christianisme, altéré de perfection, était une flamme dévorante. Le mot du Christianisme, dit-il, est : sans la matière et contre elle. En face de la société des âmes, vouée à la perfection, en guerre perpétuelle avec la chair, l'État, fondé sur les intérêts terrestres2, lui apparaissait comme une association subalterne etfrappée d'incapacité
1. Voir sur ce sujet un article de Ramben dans la Bibliothèque uni' venelle, année 1866.
2. Voir son grand ouvrage De la manifestation des convictions reli* gieuses.
religieuse. Dans le préjugé qui relie àl'Église les indifférents, il vit une source permanente de corruption et d'hypocrisie. L'État, dit-il, ne saurait épouser que le fantôme du Christianisme, une foi affadie, énervée, privée de substance et de chaleur; ses hommages l'enchaînent, sa protection le corrompt et l'avilit. L'union de l'Église et de TÉtat n'est pas un mariage mais un adultère, une carie sourde, cause première de la décadence de la foi et du matérialisme de la société contemporaine. Le devoir de l'État est de maintenir le droit de chacun à la liberté religieuse, non de déterminer la foi, ni d'en protéger aucune affirmation. Les faits de conscience dépassent sa compétence. Cette doctrine conduit au self govemment en matière d'Église; en reléguant le Christianisme dans le domaine privé, elle renverse le nationalisme religieux et tue le préjugé qui fait du culte une partie des obligations civiques.
Vinet appartient à la famille des Pascal et des Haller, des âmes agitées, anxieuses, auxquelles la foi n'a pas donné la sérénité. Il parle quelque part de ses tourmenii intellectuels, de ses doutes insolents, de ses visions effrayante?, de son Tartare. En lui, le moraliste et le théologie! étaient aux prises, l'homme de la conscience et de la lîî berté se heurtait contre le dogmatiste ; l'artiste épris du beau se débattait contre l'ascète, à Pâme contrite et mortifiée. Sa vue perçante découvrait partout la résistance de l'homme naturel à l'Évangile. Cette infidélité universelle le navrait; les incompatibilités de la science et de la théologie, de l'histoire et de la tradition orthodoxe, lui apparaissent par instants, et il en frémit, 11 professe l'individualisme et sa conscience scrupuleuse et d'une délicatesse maladive, le tenaU dans une suspicion éternelle du moi. Cette âme si pure n'avait pas de paix intérieure, aucun épanouisse -
ment, aucune satisfaction doucement savourée; elle tourne et retourne le glaive dans la plaie, et emploie de grandes forces à se diminuer.
Son éloquence n'avait rien de calculé, aucune recherche de l'effet, aucune pompe de discours : c'était l'effusion d'une belle âme ouvrant le trésor de ses expériences morales; on y sentait les vibrations de l'intelligence, le choc de la conscience aux prises avec les réalités morales, La littérature avait été la première vocation de Vinet; il soumit toute la littérature française à une enquête scrupuleuse; il l'étudia en chrétien, cherchant dans l'écrivain l'homme et dans l'homme l'être moral, attentif à relever les côtés sérieux et convaincus : la légèreté lui perçait l'âme. Peu d'écrivains ont eu une pareille richesse d'idées neuves et fécondes. Dans ses écrits, tout se mêle et s'entrelace : philosophie, morale, esthétique. A ses yeux, toute vérité religieuse était en même temps une vérité philosophique et littéraire; car, dit-il, toute vérité se rejoint à quelque autre qui la continue et il en va ainsi jusqu'à l'infini. Ses idées se pressent, se heurtent, se dépassent les unes les autres, les définitions se succèdent toujours variées. Vinet ne dispose pas des idées; ce sont elles qui le maîtrisent; leur flot est supérieur à sa volonté. Son style est un tissu aux mailles serrées et croisées en tous sens : on y sent les battements précipités d'une âme altérée du juste. Peu d'écrivains donnent autant à penser; ses écrits sont une nourriture substantielle, une moelle savoureuse, également riche pour l'esprit et le cœur.
Mais cette éloquence méditative, toute en réflexions, en aperçus moraux, en pensées fines et profondes, ne saurait être populaire; elle ne fait pas tableau, elle n'a pas de masse, elle ne dit rien aux sens et aux passions, elle n'a pas l'entraînement, le flot qui porte et soulève, la
grande flamme qui embrase. Son abondance défie toute ordonnance régulière. Ce tour d'esprit discursif, ondoyant et subtil, habile à entrer dans la personnalité d'autrui, à lire dans le cœur, à peser les mobiles moraux, cette pente à faire de la littérature un perpétuel examen de conscience, sont des qualités très-indigènes. Par certains côtés, Vinet personnifie l'esprit vaudois1, mais par la beauté du caractère, par le courage moral, par l'élévation soutenue des vues, par le dédain de toute peti- ' tesse, et de tout préjugé local, il échappe aux classifica-! tions de nation, de coterie et d'école2.
Vinet était un moraliste, non un métaphysicien; il n'a pas réuni ses idées en un système. Le plus souvent, il les exposait par fragments et à propos de celles d'autrui. Secretan, dans la Philosophie de la liberté, a tenté de construire une métaphysique chrétienne, Intelligence vigoureuse et subtile, fruste et raffinée, ayant du jet, de la passion, de la véhémence, il procède par une scolastique à la fois déliée et violente. Sa méthode est polémiste autant que démonstrative. S'emparant des systèmes ri-
1. Ceci est vrai de la forme de son talent; quant à ses théories individualistes et à son effort pour soustraire les convictions religieuses à la pression de la société, on doit y voir une protestation contre le génie local. Le peuple vaudois aime à penser et à agir collectivement; son instinct est de rester avec le gros bataillon; susceptible et ombrageux, absorbant et nivcleur, jaloux des supériorités intellectuelles, il est enclin à les nier etil aime à les aplatir sous la pression générale. Mais certaines individualités résistent, et l'on rencontre parmi les Vaudois des esprits très-indépendants, enfermés en eux, solitaires, vivant sur leur propre fonds. Vinet est l'homme de cette minorité, l'expression de ses besoins et de ses craintes.
2. Sous le titre d'Esprit de Vinet, M. Astié a publié un recueil de ses pensées, classées par ordre de matières, travail délicat et scabreux à l'égard d'un écrivain aussi fécond en nuances. M. Astié est un théologien français de valeur, fixé à Lausanne. Son principal écrit est une Histoire des États-Unis.
vaux, il en presse les conséquences, les heurte, les cho- [ue l'un contre l'autre. Comme Pascal, il éprouve une ie sinistre à prouver à la raison sa faiblesse, il aime à u milier cette orgueilleuse, et fait effort pour précipiter ses u hafaudages, il estime en cela faire œuvre pie et f, ayer i voie au règne de Dieu. Dans son système, chaque érité philosophique se trouve être en même temps une doctrine biblique1. Sa pensée cherche bien moins l'explication du monde que la clef des difficultés de la vie morale. Ainsi que la plupart des penseurs contemporains, il a plus de force pour renverser que pour édifier ; il porte des coups violents au rationalisme, et ne le remplace pas. Sa philosophie se résout en conceptions mystiques. Mais quel que soit le sort réservé à son système, Secretan gardera une belle place dans l'histoire de la philosophie religieuse. Sa pensée a la chaleur, la hardiesse, le jet; elle ose aller jusqu'au bout d'une idée; elle aime avec passion les luttes dialectiques et s'y lance avec emportement. C'est une puis-
1. Cette philosophie emprunte aux mystiques allemands, à Bôhm, à Baader, au second Schelling; elle ne s'occupe pas du monde extérieur, de ses lois, de ses phénomènes, et procède par l'analyse psychologique et par l'intervention du surnaturel, tecretan part de la chute de la première humanité et en conclut à une discordance profonde dans les lois de la nature et à l'impossibilité où la raison se trouve de débrouiller ce chaos. Dans ce grand naufrage, un fait cependant surnage : la liberté. 11 y voit la plus élevée de nos conceptions. La liberté, dit-il, réside d'abord en Dieu, où elle est absolue; sa volonté est le bien ; le monde ne procède pas de Dieu par émanation : c'est une création libre et spontanée, et qui ne change rien au créateur. L'homme est en possession de la liberté, Dieu la lui a donnée parce qu'elle est le souverain bien et qu'il aime la créature. Le devoir de l'homme est de satisfaire Dieu. La chute y met obstacle et l'humanité a besoin d'un Sauveur. Ce Sauveur est l'homme parfait, l'homme Dieu, l'être qui a renoué ia chaîne brisée entre la créature et le créateur. Cet homme résume l'humanité.
GENÈVE ET LES RIVES DU LÉMAN 33i
santé nature vaudoise, vigoureuse de corps et d'esprit, débordante de forces; sous cette carrure épaisse, s'agite une âme vivante et mobile, riche de substance, fruste et émue, passionnée et subtile. Mais la forme ne le sert qu'imparfaitement ; ses écrits, dépourvus de plasticité et de couleur, trahissent l'effort : la statue reste à demi enveloppée dans le bloc, comme certaines conceptions du grand Florentin,
Secretan partageait les idées de Vinet sur la séparation de l'Église et de l'État. L'évolution moderne consiste essentiellement, dit-il, à isoler Tordre religieux et moral de l'ordre politique et juridique et de Tordre économique, à rompre le dernier anneau de la chaîne qui reliait la société du moyen âge. L'effet de ce système est de limiter l'État à un minimum d'attributions, de lui enlever tout contrôle sur les matières d'Église et d'éducation, de le réduire aux intérêts économiques et politiques, et à la garantie des droits individuels. Dans ce système, Tactivité morale se concentre dans les sectes et chacune d'elles forme un tout autonome et fermé. Si plusieurs voient dans ce système le dernier mot de la liberté, d'autres, se fondant sur Texclusisme propre aux sectes, le regardent comme moins propre au développement de la personnalité morale que le milieu national; ils appréhendent que le groupement à part des hommes religieux ne creuse toujours plus le fossé qui les sépare des mondains et ne compromette l'unité morale9 nécessaire à une société démocratique et à un peuple peu nombreux, et isolé, au milieu de voisins puissants et constitués sur d'autres principes.
Dans le canton de Vaud, les idées de Vinet et de Secretan firent leur chemin dans les classes élevées. Favorisées parla pression des radicaux sur l'Eglise nationale, elles amenèrent la crise de 1845 et la fondation d'une
Église libre, réunissant l'élite des croyants. L'importance que les Vaudois accordaient aux questions religieuses dans un temps d'activité toute scientifique et industrielle, est un frappant témoignage de vie intérieure. A l'époque où Genève tournait le dos aux études morales, l'école lausannaise élaborait un mysticisme hardi, elle opérait une simplification du Christianisme en le ramenant au fait de conscience. Le courage avec lequel elle dépouilla la religion de tous les étais humains, pour la livrer aux seules forces morales, marquera dans l'histoire religieuse.
Vers le même temps, la poésie vaudoise naissait. Le premier épanouissement fut charmant. On aurait dit une matinée embaumée de mai, un souffle descendu des hautes Alpes, chargé de l'arôme des pâturages et des forêts. Juste Olivier ouvre le choeur des poètes vaudois et en est resté le chantre le plus vigoureux. Nous avons vu son berceau à Eysins, dans les campagnes touffues qui bordent le pied du Jura. Cette enfance écoulée au milieu des champs et des bois, en face d'une nature agreste et sévère, lui a imprimé des traits indélébiles. Épris du rare et du curieux, Olivier a bu à bien des sources et tenté plus d'une excursion enterre étrangère; mais sa forte et saine nature a su garder la simplicité et la vierge candeur de l'Helvétien. Ce mélange de simplicité et de raffinement forme son trait distinctif et un trait très-vaudois. Ses poésies helvétiques ont une touche mâle et vigoureuse. Dans les Deux voix, Chansons lointaines, il se lance dans le genre intime, dans la rêverie fugitive, dans la peinture des joies du foyer; vraiment poète, par ! la variété des émotions, par l'art de s'identifier avec la nature, par les perspectives fuyantes, les lointains vaporeux, derrière lesquels on entrevoit d'autres espaces. Soit indécision de l'imagination, soit un reste de non-
chalance vaudoise, il se borne souvent à l'ébauche. Son chef-d'œuvre est le petit poëme des Campagnes. L'agreste poésie de nos contrées y est relevée par un petit drame d'une mélancolie poignante.
J.-J. Porchat n'appartient pas à l'école mystique de Vinet. Son âme sereine et paisible se complaît dans une atmosphère de sentiments doux. Il croit la nature bonne et en cherche les harmonies; tout est pour lui paix et équilibre; sa douce philosophie sait trouver dans l'animal une première ébauche de l'homme; aussi a-t-il excellé dans la fable; le tissu en est ingénieux, la morale saine, la pensée philosophique. Ainsi que Juste Olivier, Porchat, déraciné du sol vaudois et transporté dans le milieu parisien, a vu sa carrière tronquée. Lebre, français de naissance mais vaudois de culture, esprit fervent et studieuxt annonçait de grands talents soutenus par une belle âme, mais une mort prématurée l'enleva aux lettres; Durand l'avait précédé de deux ans dans la tombe. Tout Lausanne versa des larmes sur le jeune poëte moissonné dans sa fleur. Sa poésie n'a rien de l'amertume et des incertitudes qui ont déchiré tant de poëtes contemporains, Durand crut à la vie et eut les enthousiasmes de la jeunesse ; ses mœurs protégées par le foyer domestique, avaient gardé une austère pudeur. Ses poésies sont l'effusion d'une âme aimante et tendre, inspirées par des sentiments doux, la famille, l'amitié, la patrie, ou ces rêves d'amour chaste qui hantent les âmes pures. Il les chantait en s'accompagnantde la guitare. Il en était encore à l'ébauche; mais le flottement de la pensée, l'inachèvement de la forme, ne nuisit pas à leur succès auprès d'un peuple porté à la sentimentalité, plus rêveur qu'actif, plus songeur que passionné.
Monneron disparut aussi dans son printemps, enlevé par une mort tragique et lointaine dont iescirconstances
sont mal connues. Il appartient à la famille trop nombreuse des Werther, des René, des Manfred; il en eut les amertumes, la mélancolie, les désenchantements ; sa nature candide et mystique aspirait à la foi et était travaillée de doutes incurables ; passant de l'amertume au sourire, de la défaillance à l'espoir, il vécut solitaire au milieu de la foule, d'une vie ténébreuse et dévorante; attiré par les questions insolubles, il se brisa en cherchant à pénétrer l'impénétrable. Son premier écrit fut l'ébauche d'un poëme appelé la Tentation. Cette donnée se retrouve dans le poëme des Alpes et dans la ballade des Deux buveurs, œuvre forte et bizarre, où apparaît le fantastique allemand. Il sentait fortement la nature ; où d'autres ne voient qu'un jeu de forces mécaniques, il percevait les pulsations de la vie universelle. Monneron était poète comme peu d'hommes l'ont été, mais sa poésie, comme une matière en fusion qui bouillonne dans le creuset, n'a pas pris sa forme, elle en est restée à l'ébauche grandiose, à l'aspiration confuse, elle flotte dans un idéalisme insaisissable, plus rapprochée de la musique que de la peinture. Telle sa poésie, telle sa brève carrière, impuissante et ravagée. Il avait un profil à la Schiller, le sourire un peu vague, l'œil pensif et douloureux : son vaste front était encadré dans de magnifiques cheveux d'ébène; sa voix avait une vibration douloureuse.
La poésie vaudoise ne s'est pas relevée de ces deuils. Elle a séché dans sa fleur ; au lieu d'une moisson elle n'a donné que quelques épis, et cependant le champ était riche. Notre nature est imposante et douce, grandiose et ordonnée, elle élevé l'imagination sans l'accabler; sur ce théâtre d'activité, l'homme se meut libre et heureux. Notre peuple apprécie les joies du foyer, il a le culte des sentiments honnêtes, fa piété, le patriotisme : ce sont là
de nobles thèmes. Mais pour qu'une poésie vraiment suisse se développe dans notre pays, il faut que nos poètes aient le courage d'être eux-mêmes, qu'ils apprennent à creuser les caractères et les situations, qu'ils pénètrent au drame de la vie. En littérature, comme en politique, notre petitesse, une situation intermédiaire, l'autorité des littératures étrangères disperse nos écrivains. Tel versifie dans le goût allemand, tel dans le goût français, un autre prend pour modèle les anglais. Ces imitations étrangères ne sauraient produire que des œuvres décousues, hybrides, dépourvues d'accent et de touches viriles» Les poètes vaudois ont l'imagination rêveuse, plus de sentimentalité que de passion. Le genre intime, consistant en nuances déliées, en ressouvenirs, en émo^ tions fugitives, où l'âme jouit d'elle-même sans passer à l'action, est celui qui les inspire le mieux.
Aussitôt la patrie vaudoise émancipée, avec un amour filial, les historiens nationaux ont fouillé dans le passé, afin de connaître les actes de leurs ancêtres et de réunir les titres de leur nationalité. Nous avons vu l'activité patriotique du doyen Bridel, le plus helvétique des écrivains vaudois. Juste Olivier, dans son Canton de Vaud, a eu des coups de pinceau heureux, il sait rendre la physionomie des lieux, il a de fins aperçus sur les moeurs et le génie de son peuple. Deux historiens vaudois ont coopéré à la continuation de la grande histoire de Suisse de Jean de Mûller ; Monnard a traité le xvni6 siècle, époque importante, parle travail d'idées qui agitait sourdemeri la Suisse. Historien grave, d'un libéralisme élevé, fonde! sur des principes solides et réfléchis, Monnard était uni doctrinaire de la meilleure espèce, un des chefs du libéralisme vaudois de 1830, plein de zèle pour la propagation des lumières, confiant dans la raison publique, La tempête radicale de 1845 le frappa au cœur; ainsi que
Juste Olivier, il émigra, et la maturité de son talent fut perdue pour son pays.
Vulliemin, le collègue de Monnard, dans la continuation de l'Histoire de Jean de Mûller, a traité le xvne siècle, période silencieuse et ingrate, où les mauvais côtés du caractère suisse s'épanouissent, et où les bons sont enfouis. Reprenant les sujets d'histoire vaudoise que le doyen Bridel avait ébauchés, il a tracé dans le Chroniqueur un tableau animé de la réunion du Pays de Vaud à la Suisse et de l'établissement de la Réforme. Esprit ingénieux et fin, d'une touche spirituelle, d'une prestesse judicieuse, Vulliemin a l'intelligence du passé et la connaissance des hommes. Sa narration a un charme de jeunesse, une sérénité aimable. La biographie du doyen Bridel, celle du landamman Pidou, touchent à l'histoire contemporaine. Le Canton de Vaud, Chillon, lui ont fourni des cadres, pour donner une peinture d'ensemble de la patrie vaudoise. Héritier d'une élégance de mœurs aujourd'hui disparue, homme du meilleur monde et conteur ingénieux, Vulliemin a une légèreté d'esprit rare dans les lettres suisses; vaudois par les idées, mais athénien par le goût.
En 1837, Vulliemin fut le promoteur de la Société d'histoire de la Suisse romande dont il est aujourd'hui le doyen respecté. Cette société a fait de savantes recherches sur les temps barbares et l'époque féodale ; elle a publié des dissertations précieuses, et des textes curieux: cartulaires i de monastères, chartes, documents sur l'état des personnes et des propriétés. MM. Vulliemin, de Charrière, Martignier, Forel, Isely, Troyon, lui ont fourni de doctes travaux. Edouard Secretan, savant jurisconsulte et érudit consommé, a publié dans ses actes un travail remarquable sur la féodalité. Le plus fécond des érudits vaudois a été le baron Frédéric de Gingins. Sa science des
anciens documents est vaste ; personne n'a fouillé aussi avant la période barbare et le moyen âge. Il n'apporte pas seulement dans ses recherches la sagacité patiente et l'investigation froide et désintéressée du savant, il s'identifie avec le passé, en épouse les préjugés et les passions; il a l'intuition des temps écoulés et sait les faire revivre. Héritier d'une race antique et illustre, dont le nom se retrouve à chaque page du moyen âge vaudois, en se plongeant dans ces temps reculés, il se trouvait comme en famille. Cette solidarité guide ses jugements, et lui inspire une prédilection marquée pour l'époque féodale et savoyarde. Ses recherches ont jeté des lumières nouvelles sur la guerre de Bourgogne. Comme ses vaillants ancêtres, il opte pour le parti de la monarchie et de la féodalité. Sur les traces de M. de Gingins, d'autres érudits vaudois se sont épris de l'époque savoyarde, et ont dépensé beaucoup de temps et de subtilité à réhabiliter une période de leur histoire, assez douce, mais molle, tiraillée, impuissante, impropre à sauvegarder l'avenir de leur patrie. En histoire, un ferme bon sens, s'en tenant aux faits dominants, aux événements décisifs, est préférable aux curiosités d'érudit. A propos de l'histoire du comté de Gruyère, petit État pastoral, riche en souvenirs et en mœurs primitives et originales, M. Hisely a tracé un tableau intéressant des conditions civiles de la société romande au moyen âge ; il a fait aussi de curieuses recherches sur les origines de la liberté helvétique. Troyon, trop vite enlevé à la science et à ses amis, dans ses recherches sur les habitations lacustres, a su interpréter les monuments et en tirer de curieuses inductions sur les mœurs et les usages des races disparues. Verdeil, utilisant les faits mis en lumière, a tenté d'écrire une histoire générale de la patrie vaudoise. Son récit renferme de bonnes pages, mais
la trame en est lâche. L'historien se laisse influencer par les préjugés de l'école féodale et par de vieilles rancunes contre Berne. Il n'insiste pas assez sur le travail qui a rapproché les deux Suisses et -assuré le triomphe des mœurs et des institutions républicaines. Cette lacune jette une incertitude fâcheuse sur l'œuvre entière.
Les écrivains vaudois réussissent dans les travaux partiels, biographies, analyses morales, dissertations religieuses, mais ils ne savent pas ordonner une matière, peindre par masse ; accoutumés à se renfermer en soi, ils sont trop desintéressés des passions pour saisir avec force les côtés dramatiques de la vie. Us n'ont pas cette véhémence, cette sympathie ardente, ces répulsions profondes qui découlent du plein développement de la personnalité morale. Leur exposition ondoie, elle se porte à droite et à gauche, et se charge d'incidentes; il y manque les maitresses lignes. Les auteurs genevois ont une composition plus ferme, une ordonnance plus sévère, ils disposent mieux de leur pensée.
Dans la chaire, la différence des méthodes est frappante. L'école genevoise aime le discours régulier à la Massillon, procédant en style périodique, et alignant avec correction et dignité des arguments de théologie et de morale. Les ministres vaudois tournent volontiers la prédication en exhortation familière. lis s'attachent à élucider les textes bibliques par une analyse subtile et minutieuse, habile à y démêler des sens cachés, des allégories, des allusions prophétiques. Tel de ces prédicateurs, à l'extérieur gauche et disgracieux, à la figure chargée de matière, à la langue pâteuse, aux intonations bizarres, à la suite d'une gestation d'abord confuse, arrive à développer une vraie chaleur, et trouve des accents qui remuent les consciences, et attendrissent les cœurs. Leur voix part des profondeurs de leur être; ils ont des soupirs, des élance-
ments et poursuivent avec leurs frères, un colloque d'àme à âme, tendre, émouvant, riche d'expériences morales.
Les lettres vaudoises sont fécondes en œuvres d'édification. Les publications religieuses de Rochat et de Burnier ont de la réputation parmi les fidèles. A côté de ces écrits, se placent les biographies d'hommes pieux, les recueils de lettres, les poésies, les romans religieux. Mademoiselle Herminie Chavannes a écrit de belles vies du grand Haller, de Pestalozzi, de Lavater ; madame Monneron dans Augustin, madame de Pressenssé dansitosa, la Maison blanche, ont su élever la littérature de l'enfance à un niveau supérieur. Les romans villageois d'Urbain Olivier dépeignent avec naturel les mœurs du populaire vaudois, aussi riches en avertissements utiles que ceux du bernois Gotthelf, mais moins vigoureux, moins dramatiques. Steinlen, trop tôt enlevé aux lettres, s'était fait connaître par des études biographiques et littéraires empreintes d'un sentiment très-suisse. Tallichet, publiciste exercé, d'un patriotisme exclusif, adepte zélé des idées de Vinet, rédige avec talent la Bibliothèque universelle 4. Un écrivain vaudois, d'un talent souple et brillant, d'un esprit émancipé et porté vers la libre pensée, Eug. Rambert, connu d'abord par de beaux travaux de critique et de biographie littéraire, a entrepris récemment une Description des Alpes. La parfaite connaissance des lieux, le sentiment helvétique, un style descriptif riche d'expressions et de tours nouveaux, pro-
i. Ce recueil, rédigé jusqu'à ces dernières années à Genève, est la continuation de la Bibliothèque britannique. Durant sa longue carrière (70 ans), cette revue a eu des phases diverses; d'abord consacrée à l'Angleterre, puis rédigée dans un esprit cosmopolite, de nos jours, elle a pris une couleur plus suisse. Après avoir été conservatrice et doctrinaire, elle a passé aux idées démocratiques.
mettent d'en faire un beau monument de littérature suisse.
Les lettres vaudoises ont reçu un coup en 1845 et ont peine à s'en relever. La mort de Vinet, l'éloignement de plusieurs hommes distingués, le marasme qui saisit la société de Lausanne à la suite du triomphe du radicalisme, ralentirent l'activité littéraire. A l'ardeur militante, succédèrent le découragement, la morosité, l'apathie soucieuse. Toutefois l'école de Vinet n'a pas été remplacée. Le radicalisme l'a rejetée pour un temps en dehors des affaires publiques, mais il n'a pas su lui opposer une autre doctrine. L'école est restée debout et continue à inspirer un groupe d'esprits nombreux et important 4. La fondation de Y Église libre a donné un corps à Ses théories de self-govemment. Cette Église a étendu ses ramifications sur tout ie pays; elle a ses chaires, ses écoles, ses organes de publicité. Mais on ne voit pas que le mouvement d'idées suscité par Vinet se poursuive avec des développements nouveaux; le présent est effacé; l'école vit sur la pensée du maître; ses théories individualistes n'ont pas été suivies d'un épanouissement plus complet de la personnalité morale, elles n'ont produit aucune tête inventive, aucune intelligence créatrice; et les vieillards, formés avant son apparition, sont supérieurs en séve, en originalité, en indépendance de vues, à ia génération abreuvée de ses maximes. Le sectarisme religieux produit une uniformité dans les opinions, les je gements, les prédilections, qui amoindrit le jeu de la i ensée.
Dans ces dernières années, la société vaudoise est rentrée dans une ère de paix. Les passions ont faibli, les
4. Le Chrétien évangélique , longtemps rédigé par le théologien Bridel, est l'organe respecté des disciples de Vinet.
classes exclues des affaires ont recommencé à y prendre part. Le progrès social et intellectuel, un moment suspendu, a repris sa marche. L'instruction publique s'étend; chaque village veut avoir sa bibliothèque; les livres, les journaux circulent. L'hiver, il se donne beaucoup de cours à Lausanne. Ernest Naville y répète à l'applaudissement général les conférences prononcées à Genève; ses théories spiritualistes, sa sévérité morale sont hautement appréciées. Secretan , de retour à Lausanne et mis en possession de la chaire de philosophie, apporte à ces idées l'appui de sa forte pensée. Toutefois la situation est enveloppée de quelque obscurité.
L'éveil de la pensée vaudoise est encore trop récent pour qu'on puisse fixer des bornes à son évolution ultérieure. Dans ces âmes rêveuses, contemplatives, aux replis contournés, il y a des recoins ignorés, des faces encore obscures. Inspirée par la théologie, la pensée vaudoise n'a pas embrassé le problème de la vie dans toute son étendue; aux déductions de la science, elle a préféré les constructions à priori de la foi; elle a négligé le côté rationnel et expérimental des choses. Le temps viendra sans doute où elle changera de méthode et partira du terrain solide de la raison et de l'expérience. Les habitudes de réticence, de timidité, de cachotterie, encore subsistantes en fait de croyances, contribuent à l'incertitude de la situation actuelle. L'orthodoxie règne dans l'Église nationale comme dans l'Église dissidente, mais les temples ne réunissent que les femmes. Les hommes, indifférents ou railleurs, se tiennent en dehors ; ils n' attaquent pas ouvertement les vieilles doctrines, ils ne proposent rien à leur place, mais leur abstention est manifeste et, à la longue, une telle situation devra se dénouer.
L'âme vaudoise est riche. L'école de Vinet a montré combien elle recèle de séve morale, de chaleur, de mysti
cité. D'un coup d'aile vigoureux, nous l'avons vue s'enlever de terre et planer dans les régions d'en haut. Ce peuple a le sens des réalités intérieures, il sait se transporter dans les autres et sentir en eux. Cette séve morale, ce tour d'esprit poétique et intime, sont rares dans les lettres françaises; l'esprit vaudois oscille entre la France et l'Allemagne, et tient des deux pays. Mieux encore que l'esprit genevois, il serait propre à servir d'intermédiaire entre eux et à infuser aux lettres françaises le sérieux, le recueillement, l'intimité
L'esprit genevois a la précision et la méthode; il sait ce qu'il veut et donne aux idées des contours accusés, l'esprit vaudois agit par une force sourde et comme inconsciente; il procède par un travail intérieur, une sorte de germination, ajoutant cellule à cellule. Pour lui, tout se tient et s'appelle ; tel point obscur de la vie morale, par de délicates analyses et des transformations ingénieuses, le conduit aux vérités les plus générales. L'intelligence vaudoise est une matière malléable et capable déformes diverses; elle a plus de richesse ondoyante que de précision, plus de séve que de force de projection ; parfois, elle vacille et tente des conciliations impossibles; elle perçoit trop de nuances, la subtilité est son piège et la préciosité son défaut
Par une culture assidue, les lettrés genevois ont tiré de fortes récoltes d'un petit fonds, les lettrés vaudois laissent en friche une partie de leur domaine. Ce peuple a plus d'esprit que de mouvement dans l'esprit, plus d'observation déliée que de besoin d'action; il aime trop à se tirer à part. A l'activité, il préfère la critique oisive. Les précédents historiques expliquent ce reste d'inertie. Une longue dépendance a empêché les caractères de s'accuser, la personnalité ne s'est pas dégagée et les volontés sont demeurées tâtonnantes, suspensives.
En rapprochant les qualités et les lacunes respectives de Pesprit vaudois et de l'esprit genevois, on est frappe de leurs diversités ; mais ces diversités sont de celles qui se complètent et se corrigent les unes les autres, et jamais mariage n'a été mieux indiqué. Si la jeunesse d deux cantons recevait en commun l'instruction supérieure, ce contact produirait une combinaison nouvelle et plus compréhensive, plus propre ô sauvegarder notre nationalité et à résister aux influences étrangères. L'esprit genevois apporterait ses qualités de fermeté, d'ordre, de virile résolution, il remplirait le rôle de la charpente osseuse dans le corps humain ; la substance vaudoise arrondirait ses contours un peu maigres, leur donnerait plus de souplesse et de jeu; à ce mariage, il acquerrait des demi-teintes, des nuances, des délicatesses, une intimité, qui le rendraient plus propre à saisir la vie dans sa complexité, ses métamorphoses, sa fluidité incessante,
i. Il y a quelques années que j'ai émis le vœu de voir les deux cantons se réunir en un seul. Cette idée n'a trouvé aucun accueil. La diversité des caractères, des antipathies mal éteintes, des intérêts de clocher, opposent une barrière très -forte à une telle réunion. Néanmoins l'obstacle me paraît être dans les préjugés plus que dans les faits. Nous sommes accoutumés à regarder à la loupe nos diversités. Fasse le Ciel que nous ne payions pas cher un excès de municipalisme! A une époque où les nations se concentrent, l'éparpillement produit par le cantonalisme est une cause de faiblesse, et le moment parait venu de leur substituer des groupes plus compactes. S'il en est un qui soit indiqué par la solidarité politique et religieuse et par une situation excentrique et menacée, c'est celui des populations vaudoises et genevoises échelonnées sur les rives du Léman.
m GENÈVE ET LES RIVES DU LÉMAN