‹ Genève et les rives du LémanChapitre 20 sur 34 · LA DÉMOCRATIE VAUDOISE · texte numérisé non relu

LA DÉMOCRATIE VAUDOISE

L'organisation du canton de Vaud. — Progrès économique et social. — Les doctrinaires de 1830. — Druey et son génie. — La révolution de 1845. — L'apaisement des partis. — Le caractère vaudois. — Les femmes.

La Révolution, qui a constitué l'indépendance du canton de Vaud, à la fin du xvme siècle, a été une des plus douces que mentionne l'histoire. Cette modération fait voir l'efficacité des institutions communales pour l'éducation publique des masses. Dans les assemblées de villes et de villages, le peuple vaudois s'était accoutumé à gérer des intérêts publics, et cette expérience le mit en garde contre les exagérations des utopistes. La Révolution sauvegarda les droits particuliers; elle respecta les propriétés privées des Bernois et accorda une compensasation aux possesseurs de droits féodaux. Sans secousse, l'égalité se fit entre les nobles et les roturiers, entre les bourgeois et les campagnards. Cette équité facilita la consolidation du nouveau régime. On vit alors combien ce peuple si longtemps traité en mineur recèle d'aptitude au progrès.

A la tête des affaires se trouvaient quelques hommes éminents; Pidou, magistrat, digne et inflexible, l'incarnation du patriotisme vaudois; Monod, citoyen énergique et dévoué: Muret, esprit rapide et clairvoyant, légiste retors, orateur habile à débrouiller les questions compliquées; F.-C. Laharpe retiré à Paris, resta en dehors du

travail d'organisation du canton de Vaud; mais en 1814, il employa utilement son crédit auprès d'Alexandre, pour préserver sa patrie des menées bernoises. Dans ce pays, nivelé par une domination jalouse, la démocratie était la base nécessaire de la société nouvelle. Le gouvernement vaudois reposa sur une balance d'influence entre les villes i et les villages, entre les bourgeois et le peuple travailleur. Les familles nobles cherchaient à obtenir une position privilégiée ; elles s'intitulaient les trente grands propriétaires; mais cet essai échoua contre la répulsion générale; ni les villes ni les campagnes ne voyaient des chefs naturels dans une classe habituée à vivre des services étrangers, imbue de préjugés exotiques, trop portée à faire consister la noblesse dans le dédain des autres classes, l'oisiveté, le jeu, les repas.

Lors de l'invasion des armées coalisées en 1814, le canton de Vaud eut un moment d'alerte ; mais la ferme attitude des Conseils et du peuple fit échouer les prétentions de Berne. Sous la pression de la réaction alors générale en Suisse, la constitution subit quelques changements dans le sens conservateur. Le pouvoir exécutif appartint à une coterie de magistrats républicains, tempérés par l'âge et par la pratique des affaires. La campagne dominait dans le Grand Conseil; sous le nom de la majorité compacte , elle forma une masse un peu épaisse, lente à s'émouvoir, jalouse des villes, hostile aux idées doctrinaires, mais importante par les intérêts qu'elle représentait ; image fidèle du peuple vaudois dans ses éléments moyens, elle en avait l'énergie sourde, l'instinct de démocratie et d'égalité, mêlé à une tradition autoritaire, le sens pratique, et aussi l'insouciance nonchalante, l'assoupissement, la pente à remettre les difficultés au lendemain. La première époque du canton de Vaud (1603-14) avait été consacrée à fonder l'administration

m GENÈVE ET LES RIVES DU LÉ M A à

et les finances. La seconde époque (1814-30) stationnaire *n politique, fut remarquable par le progrès matériel et moral1. L'agriculture prit un essor rapide, et le bien- . tre pénétra dans les derniers hameaux. On rebâtit les villages; les ingénieurs vaudois sillonnèrent les pentes du Jura de routes superbes. Le sentiment national creusait son sillon. Le patriotisme helvétique avait été blessé; delà situation dépendante faite à la Suisse par Napoléon. La jeunesse sentait le besoin de fortifier le lien fédéral ; elle s'enrôlait avec ardeur dans la société de Zofinguen, une sorte de Tugendbuni helvétique, plus sage et étranger au mysticisme révolutionnairede la jeune Allemagne. Cette société constituait une sorte de chevalerie, du patriotisme suisse, un moyen d'éducation et de fusion nationale. Genève, rendue à la Suisse, précédait alors les autres cantons dans la voie libérale et l'essor accordé à la presse, aux associations, au commerce, à l'industrie. Dans le canton de Vaud, la jeune école, dirigée par Monnard et F.-C. Laharpe, réclamait avec ardeur les mêmes droits et poursuivait la réforme de la constitution de 1814. L'apathie delà majorité, ses instincts autoritaires, son attachement à l'Église d'État, lui causaient une vive irritation.

La révolution de Juillet déplaça la majorité. Lausanne et les villes prirent la tête des affaires. On remania la constitution dans le sens démocratique; le pouvoir exécutif perdit de ses attributions au profit du corps légis-

i. « La Suisse, écrirait Bonstetten, prospère et devient un merveilleux pays. On nous envie. Depuis la Révolution elle a gagné en mœurs, ^n richesses, en lumières : c'est à ne pas la reconnaître. Les gouvernements font peu, mais le peuple va en avant. On construit partout; les rives du Lac s'ornent; la propreté remplace les haillons. Les meilleures constructions sont pour les écoles. La révolution a rompu Vœuf H de nouveaux hommes en sont sortis. »

latif; le suffrage universel, la liberté de la presse, le droit d'association furent définitivement acquis. L'élite du pays, par l'intelligence et la moralité, dirigeait les affaires. Ce parti disposait de l'Eglise, de l'Académie, des écoles, de la presse, et les employait à faire pénétrer partout ses vues religieuses. Cet âge fut celui des associations. La Société helvétique des sciences naturelles, fondée en 1815, dans la maison de Gosse, prospérait, ainsi que la Société d'utilité publique et la Société d'histoire de la Suisse romande. On fonda des associations contre ïépizootie, la grêle, V incendie. Les réunions annuelles des Sociétés rassemblaient des Suisses de tous les cantons.

L'esprit public s'était haussé à un haut diapason. Dans les diètes, les députations de Vaud et de Genève soutenaient une politique fière avec l'étranger et conciliante à l'intérieur, attentive à tenir la balance entre les grands cantons radicaux et centralisateurs, et la Suisse primitive, pays pauvre, arriéré, ombrageux, mais digne de tous les ménagements.

On ne verra jamais des hommes plus respectables que les chefs du libéralisme vaudois de 1830,, plus scrupuleux, plus dévoués au bien public. Confiants dans la pureté de leurs vues et pleins de l'excellence de leurs idées, ils dirigeaient avec sécurité la nef de la politique vaudoise; poussée par une douce brise, ses vigies ne signalaient aucun écueil, aucun point noir à l'horizon. A partir de 1840, quelques nuages troublèrent cette sérénité. Du côté de Genève, le ciel s'était chargé d'une électricité dangereuse ; la population inflammable et passionnée des ateliers fermentait. Le canton de Vaud, pris entre cette' agitation et celle des grands cantons allemands, éprouva de premiers symptômes révolutionnaires. Ainsi qu'à Genève, le mécontentement provint moins des abus de l'ad-

ministration que d'un désaccord social. Le progrès matériel avait suscité un second ban de démocratie. Les campagnards, les artisans des villes, formaient un groupe important, conscient de sa force et hostile à la bourgeoisie méthodiste. L'école de Yinet n'avait rien de populaire. Ses chefs étaient des âmes délicates, des chrétiens scrupuleux, sévères à eux et aux autres, préoccupés du bien; mais ils avaient de la morgue, une dignité trop soutenue, ils se tenaient à part, confiants dans l'excellence de leurs vues et négligeaient de frayer avec les classes populaires. Leurs allures puritaines froissaient les masses. Le Yaudois est un joyeux enfant de Bacchus, un gai vivant, il chérit sur toute chose le sans-gêne du cabaret, sensuel, insouciant, bon compagnon de plaisir. Les doctrinaires gémissaient de cette joyeuseté irrévérente, ils traitaient ses libres déportements d'immoralité coupable, ils prétendaient le redresser. Ils avaient épuré l'enseignement dans le sens orthodoxe, ils dirigeaient les écoles et la presse dans cet esprit, et projetaient des mesures pour limiter les cabarets et réprimer l'ivrognerie. C'était frapper le peuple au point sensible. Bientôt, parmi la masse bruyante, hantant les lieux publics, ce ne fut qu'un cri contre les mômiers, les pédants, les endormeurs, dont la sécheresse gourmée, disait-on, vise à uer toute expansion, tout sentiment généreux; contre Ses hommes à mine longue, qui parlent de liberté et méditent le retour des confessions, qui prêchent l'individualisme et cherchent à mutiler leurs frères. La sécheresse de certains sectaires, la mysticité indiscrète, les extases, les conversions à heure fixe prêtaient à la satire, Le sourd mécontentement d'un peuple froissé, trouva à point nommé son interprète dans un agitateur habile, politique retors, intelligence supérieure, et par ses qua-

lités et ses défauts l'incarnation fidèle du peuple vaudois. Druey naquit près d'Avenches, sur les confins des races romandes et tudesques; sa famille réunissait les deux sangs. Son extérieur n'annonçait guère la subtilité déliée de son esprit. C'était un gros homme, aux manières gauches, à la figure empâtée et lourde. Par un labeur énorme, il assouplit une conception naturellement dure et pesante, et la science des livres n'atténua pas en lui le sens humain. Il avait à un haut degré le don de sym pathie. Sa parole plaisait par un tour débonnaire, hu moristique, par fart de traiter les plus hautes question, en style familier.

Tout jeune, il aspira à gouverner son pays et se prépara à la politique par de longues et fortes études. En Allemagne, il étudia avec prédilection le panthéisme de Hegel. Il en prit la foi dans le développement successif de l'humanité et le mépris' des opinions individuelles. En religion, il ne croyait pas à la divinité du Christianisme, mais il le respectait comme l'école des mœurs, la sanction de l'ordre social. Il opinait pour une Église de multitude, coulante sur le dogme, et admettant des points de vue divers. Ces doctrines en faisaient l'adversaire né de Vinet. Si l'un représentait la minorité dissidente, Druey était l'homme de la démocratie absorbante et semiautoritaire.

11 comprit de bonne heure que l'avenir appartenait aux gros bataillons, que dans ce temps de publicité et de progrès bruyant, le courant populaire renverserait tous les obstacles. A son entrée dans la politique vaudoise, en 1828, à l'étonnement général, il laissa les Monnard et les Laharpe diriger le parti des lumières et prit rang dans la majorité compacte parmi les campagnards; préférant, disait-il, les hommes de gros bon sens, aux raffinés, aux délicats, aux hommes pleins de

leur mérite. Mais en 1830, par une volte-face habile, il passa aux victorieux; il entra au Conseil d'État et s'appliqua à distancer les hommes qui avaient fait la révolution. Dès lors, il ne négligea aucune occasion de plaire au radicalisme naissant ; assidu aux fêtes et aux réunions populaires, il y développait les thèses de la démocratie avancée. Sa popularité grandit. En 1836, six collèges 'envoyèrent au Grand Conseil. Fauteur ardent de toutes les mesures populaires, il réclama successivement la publicité des actes du Conseil d'État, le mariage civil, l'abolition des confessions de foi, l'élection des officiers de milice par les soldats, l'émancipation civile et politique de la femme, la nomination des pasteurs par les paroisses, l'affranchissement du travail et le renversement des privilèges de V oisiveté. La démocratie, disait-il, ne sera complète qu'en passant de l'État dans l'Église, la justice, l'instruction publique. Suivant lui, le rôle de l'école libérale consistait à déblayer le terrain social ; mais il appartenait au radicalisme de réorganiser la société sur la base harmonique.

Flatteur adroit de l'orgueil populaire, Druey tonnait contre les pédants qui prétendent imprimer un pli au peuple par les lois. De nos jours, disait-il, les lois sont l'expression de la société, elles agissent de bas en haut et non plus de haut en bas. Comme on ne fait rien sans le peuple, ajoutait-il, l'important pour l'homme d'État est d'être avec le grand courant, d'agir, non d'après ses opinions individuelles, mais suivant les circonstances présentes, et en visant au possible. Au contact de la masse, les idées se rectifient, le cœur s'élargit, toute sécheresse s'évanouit. Toutefois Druey s'entendait fort bien à faire parler le peuple; il excellait à lancer l'opinion, à l'étourdir, à la pousser dans le sens de ses vues, par les clubs et la presse; il avait le flair des questions propres à le remuer

et de celles qu'il convenait de laisser dormir, tour à tour empressé, bruyant ou silencieux, blotti K s. Le travail de démocratie extrême poursuivi par Druey et ses amis, avait miné la société vaudoise. En 1845, la question des jésuites à Lucerne mit le feu aux poudres. Le parti radical se souleva contre les instructions données à la députation vaudoise (12 et 13 février). A Aigle, une coionne de deux mille patriotes se forma et marcha sur Lausanne. A leur arrivée, le Conseil d'État, se voyant abandonné par les milices, avait donné sa démission, et la ville était aux mains des radicaux. Une assemblée populaire, tenue à Montbenon, appela Druey et ses amis à composer un gouvernement provisoire. La constitution subit un nouveau changement dans le sens démocratique. Celle de 1830 avait introduit le suffrage universel et attribué la somme de l'autorité au Grand Conseil; celle de 1845 donna au peuple un droit d'initiative et la sanction de certaines lois.

Le cri public en voulait surtout aux doctrinaires, aux

I. On pourrait signaler plus d'une analogie entre Druey et James Fazy. Tous deux ont dirigé de longues années le parti radical, et fait triompher le principe de la démocratie extrême. Ils ont su tous deux gouverner avec des dissolvants. Druey avait un savoir étendu, des vues générales sur l'avenir de la société et les phases de son évolution; il unissait les talents de l'administrateur à ceux du politique; suisse par la simplicité des mœurs, la jovialité, le sans-façon, le bon sens, sa culture d'esprit était allemande et ses idées se voilaient parfois . d'une vague mysticité. James Fazy est de pure race gauloise, d'un j sang aduste, colérique, impérieux, il a une personnalité plus circonscrite, d'un dessin ferme et net; ses vues sont lucides et précises. Druey a professé une sorte de panthéisme social qui submerge l'individu dans la masse ; James Fazy a visé à la formation d'une dictature démocratique et faussé le mécanisme des institutions populaires au profit du pouvoir exécutif. Il a beaucoup accordé au besoin de luxe et de jouissances, au lieu que Druey est resté simple dans ses habitudes,

mômiers, à ces hommes scrupuleux et rigoristes qui avaient préféré leur foi à la popularité. La presse radicale les taxait d'hypocrites, de pharisiens, d'endormeurs, et elle demandait qu'on arrachât le crêpe qu'ils avaient mis sur le pays. L'Académie, objet des plus vives colères, reçut les premiers coups, et d'éminents professeurs, exclus brutalement de leur chaire, quittèrent le canton. Juste Olivier partit pour Paris, où se trouvait Porchat, sacrifié antérieurement à l'intolérance des méthodistes. Secretan fut appelé à l'Académie de Neuchatel, Mon- 1 nard à l'université de Bonn; Vinet se mourait, et l'école fondée par ce rare esprit était cruellement éprouvée.

Les conservateurs, impuissants sur le terrain politique, se maintenaient comme parti religieux. Le gouvernement radical traitait les dissidents de perturbateurs et fermait leurs oratoires. Le 3 août 1845, un certain nombre de pasteurs refusent de lire en chaire une proclamation du Conseil d'État relative à la nouvelle constitution ; le conflit s'envenime, et au mois de novembre, cent quatre-vingts pasteurs donnent leur démission. Les femmes, au nombre de 5,384, signèrent une pétition en leur faveur.

L'Europe protestante s'émut de ce schisme. A Edirnbo urg, les fidèles tinrent des assemblées pour s'occuper de V œuvre étonnante de Dieu dans le canton de Vaud. Les pasteurs vaudois démissionnaires se réunirent en Église libre; ils formulèrent une confession de foi et une discipline, se donnèrent des institutions synodales, construisirent des chapelles et des écoles. Les femmes affluaient, quelques hommes de foi secondaient les ministres. La nouvelle Église réunit la fraction la plus rangée et la plus sérieuse de la population, les âmes délicates et timorées, les consciences sévères, les rigoristes, un

monde respectable, mais peu influent et antipathique fiux masses.

La révolution de 1845 ressembla à une inondation. ?our un temps, la société vaudoise en parut submergée. Des villes, l'ascendant retourna aux campagnes ; des classes lettrées, il passa aux rudes travailleurs des champs. Le peuple vaudois repoussait des emplois les hommes de la haute classe comme aristocrates et momiers. Cet ostracisme naissait d'une disparitésociale, d'une incompatibilité entre les mœurs du populaire et celles des lettrés. L'opposition à la religion se fortifia, le club et le cabaret se dressèrent en face de l'école et du temple. Mais le radicalisme, puissant par le nombre et redouté pour la violence de ses procédés, était fragile du côté de la force morale. La tête du parti était faible et son personnel insuffisant tourna à la coterie. Un petit nom- bre de meneurs figuraient comme magistrats dans les districts, comme législateurs dans les conseils, comme officiers dans les milices, comme orateurs dans les cafés. Cette ubiquité excita les ombrages du peuple. L'opinion exigea une loi contre le cumul, et cette réforme ouvrit la voie à de nouvelles combinaisons. Une scission avait éclaté dans le sein du radicalisme ; la population flottante, les mécontents des villes, avaient formé un parti rouge porté vers les idées socialistes *.

En 1861, à la suite d'un changement à la constitution dans le sens de la démocratie directe 2, la politique vaudoise est rentrée dans une ère plus calme. L'ostracisme

1. Dans un pays de petite propriété et d'aisance générale, le socialisme ne saurait se présenter sous sa forme extrême. Il se rabattit sur l'impôt unique et progressif.

2. Le mouvement actuel de la démocratie suisse est dans ce sens. Le peuple revendique de plus en plus la sanction des mesures importantes. La démocratie du Contrat social, longtemps regardée comme une utopie, se substitue graduellement au régime représentatif.

qui pesait sur la haute classe a été levé. Un gouvernement de fusion a pris le pouvoir, mais formé par la coalition des anciens conservateurs et des rouges, il manquait d'homogénéité. Le radicalisme de 1815 n'a pas tardé à se relever d'une défaveur momentanée et a ressaisi l'autorité. Ce parti est celui des campagnes, comme la majorité compacte d'avant 1830, où Drucy fit ses premières armes; il repose sur l'aristocratie des villages, sur les riches paysans, propriétaires et communiers. Cette classe tient fortement au sol ; ses labeurs patients, son économie prudente, sont la source principale de la prospérité du pays. L'aisance y a introduit une certaine culture; un solide bon sens et des traditions conservatrices enracinées, la préservent des excès de l'esprit démocratique. Cette classe représente mieux que les au- * très la société vaudoise.

L'expérience a dissipé bien des illusions, le peuple a appris à se garder des énergumènes et des sophistes; les rivalités de classes ont perdu de leur âpreté. L'apaisement des passions politiques est marqué; en ce moment, c'est plutôt leur absence qui est à redouter, une sorte d'apathie sur les grandes questions, le silence autour des principes ; les partis ne sont guère que des coteries séparées par des répulsions personnelles et des intérêts locaux, dont les fils se croisent et s'entre-croisent à l'infini.

Les destinées de la patrie vaudoise ont été pacifiques comme la vie du peuple. Elles comptent peu d'événements marqués, peu de personnages à physionomie saillante, elles se résument en une évolution sociale, en une lente élaboration de forces. Que de débonnaireté dans le dénoûment de ses crises, en regard des violences qui ont troublé si souvent la politique genevoise. Dans le canton de Vaud, le sang n'a jamais coulé par la main des citoyens; le débat politique se passe en tracasseries,

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en chicanes; les partis poursuivent une guerre de coups d'épingle, de lazzis, de petites rancunes, de malices. Le Yaudois a un fonds persistant de circonspection. Dans les crises politiques, sa préoccupation est de passer entre les gouttes et de rester avec le gros bataillon. Par crainte de se compromettre, il adoucit les contours de ses opinions. De telles dispositions empêchent les conflits violents, mais elles nuisent à la décision des caractères. Dans le classement des partis, il règne toujours une certaine incertitude; beaucoup de citoyens flottent entre les opinions opposées, et en se portant à droite ou à gauche, impriment de brusques oscillations à la balance politique. Un fonds de probité et d'honneur empêche les défections éclatantes, mais les petits revirements sont fréquents, Le Vaudois apporte volontiers dans la politique ses habitudes de lenteur et de suspicion; il suppose aisément des fins cachées ou comme il dit : anguille sons roche, et redoute infiniment d'être dupe. Les ambitieux, les esprits actifs et remuants, les hommes qui recherchent l'importance lui sont antipathiques, et il se venge de sa docilité accoutumée, en leur faussant compagnie dans les moments décisifs. Les chefs de parti ne pouvant obtenir une discipline exacte, laissent flotter les rênes.

La débonnaireté insouciante et la bonhomie fine habituelles aux Vaudois recèlent plus d'un subtil détour. Le Genevois accuse ouvertement ses prétentions; le Vaudois aime à se draper d'humilité; il se récuse, s'efface, il aime à se blottir et à suivre malicieusement de sa niche ( le jeu des compétitions. Pour être dissimulé, son orgueil n'est pas moins chatouilleux, sa raillerie est crue, froide, sans pitié. L'oisiveté des petites villes favorise le contrôle mutuel. On y rencontre beaucoup, de gens de loisir, de curieux, à l'affût des nouvelles, occupés à éplucher le voisin, à critiquer ses entreprises. Le

Vaudois est spectateur et jugeur. Ce contrôle intimide bi en des hommes qui n'osent se risquer, de peur des quolibets. Plus d'un esprit ingénieux s'est replié sur soi et a enfoui de beaux talents, faute d'encouragement. Le Vaudois abonde en idées de détail; il excelle à disséquer une situation, à en reconnaître le fort et le faible, mais il a peine à se décider.

Un extérieur gauche, embarrassé ; une parole difficile le font paraître à son désavantage. A voir telle figure effacée, aux traits mal débrouillés, ne remuant pas, ne parlant pas, on s'étonne d'y découvrir tant de fine observation, d'érudition bien digérée, de vues ingénieuses. Le Vaudois pense en dedans, ses idées flottent inachevées dans son esprit, il trouve difficilement ses mots; mais une fois en mouvement, ses esprits s'échauffent, sa langue se dénoue, il trouve des expressions originales. Sa parole offre un- mélange curieux de rudesse native, de brusquerie âpre, de sans-façon rustique et de malice, d'insinuation, de nuances déliées.

Dans les habitudes populaires règne une jovialité facile et épanouie. Le Vaudois recherche les plaisirs pris en commun, les repas de corps, les assemblées nombreuses; il aime la compagnie sans avoir d'abandon et de besoin d'épanchement. La gêne lui est en horreur, et sous prétexte de franchise, il accorde trop au sans-façon. Le caractère ambitionné parmi le vulgaire est celui du bon enfant, au caractère facile et accommodant, prenant la vie par le gros bout, ayant toujours un verre de vin au service du voisin, ne passant pas devant une pinte sans boire chopine. Mais, sur ces mœurs faciles et un peu lâchées, se détache un groupe d'esprits sévères, discrets, solitaires, laborieux, bons observateurs, portés vers les idées religieuses et la vie intérieure.

A Genève, l'activité est plus grande, le ressort moral

plus fortement tendu, et cette émulation stimule davantage les talents. Dans le canton de Vaud beaucoup de forces restent sans emploi. Satisfait d'une aisance modeste, on se livre doucement au courant de la vie. L'existence de Genève a été une longue veillée des armes, un combat sans cesse à recommencer. Dans le canton de Vaud, l'existence est unie et douce, il y a plus de contentement, d'abandon, de sécurité. Ce canton n'a pas nos divisions de religion et de race; il offre un territoire compacte, habité par une population une par le sang, les intérêts, le culte, les traditions. Il y règne une heureuse médiocrité ; l'aisance y est fréquente et l'opulence rare; la richesse se tire du sol ; elle est le fruit d'un travail persistant. La vie rustique prédomine; pas de bourgeois qui ne possède un champ, une vigne, un alpage; pas de cultivateur qui n'ait des intérêts dans la ville voisine. Cette prédominance de la campagne a maintenu la vigueur de la race; le sang est riche, les forces surabondantes. Mais l'homme des villes n'apporte pas son contingent de labeur et d'économie ; il passe trop de temps à la cave et pas assez à l'atelier; il dédaigne les travaux de l'artisan, et la rareté de l'industrie porte les jeunes gens actifs à émigrer; les petites villes s'encombrent d'hommes mous, indolents, satisfaits par un petit bonheur terre- à-terre, cherchant leur félicité dans la boisson. L'ivrognerie est la plaie du pays. Que d'hommes brûlés par le vin meurent d'épuisement et d'étisie ! que de physionomies alourdies où l'intelligence ne jette plus que . de rares lueurs, et passent de courts moments d'exaltation à la somnolence et à la torpeur ! Comment le sentiment du devoir et de l'honneur ne souffrirait-il pas de tels excès t

Les femmes sont admirables. On ne saurait trop louer leur dévouement comme filles, épouses, mères; sobres,

chastes, économes, simples dans leur ajustement, vivant dans la retraite, elles se sacrifient au bien de la famille et s'efforcent de soustraire les enfants aux dérèglements paternels. Ce sont elles qui ont le dépôt des nobles traditions, et des sentiments élevés et purs. Il y a longtemps que les voyageurs ont signalé la distinction morale des femmes suisses. Tandis que le sexe réputé fort et qui se donne pour raisonnable, dérive vers la matière, le sexe fragile, imaginatif, travaillé par ta délicatesse de ses organes y est celui qui donne l'exemple du renoncement et de la conduite. Cette distinction, les femmes vaudoises la doivent à l'éducation protestante et au développement de la responsabilité morale qui en est la suite.

La lutte des femmes contre le matérialisme des hommes forme le côté dramatique de la vie vaudoise. Ce duel se poursuit à tous les degrés de l'échelle sociale, dans l'échoppe de l'artisan comme sous les lambris du château; il se retrouve entre la fille et le père, la sœur et le frère, l'épouse et le mari, la mère et le fils. Qui redira les angoisses intérieures, les dégoûts, les découragements qui travaillent ces tendres âmes de femmes.

A leurs yeux, toute la vérité se trouve contenue dans les enseignements évangéliques; leur patrie morale est sur les bords du lac de Génézareth et sur le mont des Oliviers; à deux mille ans de distance, elles vivent sur les enseignements hébraïques, en répètent les similitudes, se nourrissent de ses maximes; mais le langage que l'Église, l'école, la littérature leur ont rendu familier* ne trouve plus d'écho auprès des hommes. L' activité d'une minorité de croyants est impuissante à ar* rêter le flot de l'indifférence. Le dimanche, c'est le cabaret qui attire les masses. Ses salles enfumées regorgent de buveurs et retentissent de gros rires et de plaisanteries ris-

quées. La journée s'y écoule en gais accents. Dans ie même temps, l'église et la chapelle reçoivent le petit nombre ; la lente mélopée des psaumes monte vers le ciel ; le ministre, au front chargé de tristesse, à la voix solennelle, relit et commente les textes sacrés, et ses paroles excitent de pieuses émotions parmi les âmes fidèles. Mais comment répandre le flot régénérateur? comment rétablir dans les masses le courant des idées spiritualisles? Des deux côtés on s'ignore. On dirait deux peuples, deux langues dont les termes ne correspondent pas. Le temps ne viendra-t-il pas où des âmes sérieuses, mais larges, tendres, compréhensives, nourries de la science moderne, réconciliées avec la nature, imbues des besoins du siècle, grandies au milieu de ses pressentiments et de ses anxiétés, sauront rajeunir le sentiment religieux et rendre accessibles à tous les vérités nécessaires à la moralité et à la dignité humaines.

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