‹ Genève et les rives du LémanChapitre 3 sur 34 · LES ARTS DU DESSIN · texte numérisé non relu

LES ARTS DU DESSIN

L'art naît de l'industrie. — Petitot et Jean Dassier.— Liotard, Jean Huber, Saintes s. De la Rive et Tôpffer commencent un art national . — Lugardon et Hornuug. — Diday fonde l'école alpestre- — Activité de Calanie. — Le paysage alpestre. — Piadicr et Ghaponnière.

C'est à tort qu'on a souvent contesté aux Genevois l'aptitude aux beaux-arts. Le puritanisme importé par Calvin a longtemps étouffé leur croissance; mais cette influence écartée, les arts du dessin ont pris un essor rapide et sûr. Peu de villes ont donné un tel contingent de graveurs, de miniaturistes, de dessinateurs, de peintres de paysage, de portraitistes. Le Genevois a le compas dans l'œil, il saisit avec justesse les proportions et les contours; dessinateur né, il aime à reproduire les formes, attentif au détail de la nature inanimée et au jeu de la physionomie. Que l'imagination et le sentiment adoucissent les lignes trop précises de l'esprit national, réchauffent sa veine, le guérissent de la minutie, et sa fécondité dans les arts sera un objet de surprise.

On sait par de nombreux témoignages que nos ancêtres ont de bonne heure aimé le beau plastique, ils avaient fait décorer leurs églises de fresques, de statues, de retables, par des artistes italiens. Bonivard a exprimé les regrets des gens de goût à la destruction des statues qui ornaient la façade de Saint-Pierre, lors delà Réforme.

L'industrie décorative avait pris naissance. Dès le xiv° siècle, Genève possédait des graveurs, des sculpteurs sur bois, des imagiers, des peintres sur verre, des orfèvres, qui approvisionnaient d'objets d'arts la contrée environnante. Lors de la Réforme, les arts de luxe émigrèrent à Chambéry, à Bourg, à Lyon. Les lois ne permettaient pas le séjour de la ville aux sculpteurs, aux peintres et aux musiciens.

Au xvue siècle le climat moral s'adoucit et les industries de luxe reparurent. L'horlogerie, la bijouterie, la gravure, l'orfèvrerie, comptaient d'habiles ouvriers, et ces travaux délicats suscitèrent des artistes1. Un médecin genevois célèbre, Turquet de Mayerne, attaché à Jacques Ier et à Charles Ier d'Angleterre, s'éprit de la peinture sur email et en perfectionna les procédés. Ce genre de peinture était connu à Genève. Jean Petitot, placé par son père dans l'atelier de Boulier, montra de rares dispositions pour cet art; ils s'associèrent et se partagèrent la besogne, Petitot peignait les figures et Bordier les accessoires. Étant allés en Angleterre, Turquet de Mayerne les aida de ses lumières et de son crédit. Charles Ier s'éprit de Petitot et le logea à Whitehall ; Petitot peignit la famille royale et les premiers personnages de l'Angleterre. Plus tard, il suivit les Stuarts en France, Louis XIV se l'attacha et le plaça au Louvre. Petitot avait acquis une préci-v sion et une fermeté de touche qu'on n'a jamais dépassées ; ses peintures supportent l'examen de fortes loupes. Ce genre de peinture continua à être cultivé. Dans la seconde moitié du xvme siècle, Thouron en modifia les procédés; il peignit à pleine pâte et obtint les tons chauds et vigou-

1. Le travail le plus complet sur l'histoire des arts à Genève est dû à la plume de M. Rigaud et inséré dans les Documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie. M. Dubois a inséré dans la Biblio* thèque universelle quelques notices intéressantes.

roux de la peinture à l'huile, De nos jours, Constantin a exécuté des copies des chefs-d'œuvre de Raphaël, dans des dimensions regardées comme impossibles. La miniature a occupé aussi les artistes genevois.. Notre musée possède une Madeleine de J.-A. Arlaud (n° 5), miniaturiste du commencement du xyin6 siècle, excellent pour la ressemblance et la délicatesse du travail. Vers le même temps, Jean Dassier sortit de nos ateliers de gravure; il se voua à la reproduction des têtes et en grava 250, comprenant les- grands hommes du siècle de Louis XIV, les réformateurs, les rois d'Angleterre, les hommes illustres de Rome ; elles sont renommées par le fini et l'élégance. Son fils, Jacob-Antoine, grava plusieurs têtes de savants et leur donna la ressemblance des meilleurs portraits ; mais il mourut jeune. Ces artistes avaient été obligés d'émigrer. Parmi la jeunesse éveillée et ingénieuse de nos ateliers, bien des talents périrent alors dans leur germe, faute d'encouragement.

L'art genevois n'avait pas encore dépassé les applications qui côtoient l'industrie. En 1738, Liotard délaisse la miniature pour le portrait au pastel. Esprit bizarre, fantasque, aventureux, il se mit à parcourir l'Europe, séjourna à Constantinople, puis visita Vienne, Paris, Londres; sa réputation le précédait ; et il peignit partout les souverains et les personnages célèbres. Sur ses vieux jours, il revint à Genève et figura dans les conseils; il peignait encore par passe-temps, et les maisons genevoises sont riches en portraits de sa façon. A notre musée, celui de Mme d'Epinay (n° 66) est finement étudié, spirituel, et non sans préciosité. Dans le portrait de Marie-Thérèse (no 67), Liotard a rendu avec une franche vigueur l'opulence des formes, la richesse d'un sang généreux, l'ampleur d'une nature exubérante. L.-A. Arlaud (1758-1829), peintre en miniature, d'une touche aisée,

préféra l'élégance et la grâce à la ressemblance rigoureuse. Il eut la faveur des femmes et fit une brillante carrière. Sur ses vieux jours, il revint à Genève. Il avait rapporté des copies de son œuvre, environ 1500 têtes de femmes les plus belles de l'Europe. En 1829, on en lit une exposition fort curieuse.

Avec Jean Huber (1728-1786) l'école genevoise fait un pas en avant. C'était un militaire, homme du monde, d'un esprit vif et caustique, original, riche en saillies, doue d'une foule de talents. Il écrivit un traité sur le vol desoiseaux de proie. Par manière de passe-temps, il faisait de merveilleuses découpures, il excellait dans la charge. Commensal assidu deFernex, il aimait à représenter Voltaire dans les postures les plus variées et souvent les plus irrévérentes; il arriva à dessiner son profit, yeux fermés, ou les mains derrière le dos; il le faisait tracer à son chien en lui présentant un morceau de pain. Il tenta le paysage, exécuta des scènes de chasse, et réussit dans les chevaux. Sa manière légère et facile en reste à l'ébauche spirituelle. Il eut pour fils François, l'historien des abeilles, et Jean Daniel, d'une humeur solitaire et bizarre. Après de longs voyages, Jean Daniel, revenu au pays, s'éprit de la nature bernoise; l'été, il parcourait l'Oberland; l'hiver, il peignait; il accumula les études; mais il travaillait pour lui seul ; il entassait ses toiles dans un grenier et finit par les oublier; par la suite, son fiis les en sortit assez endommagées. Il donna à ses œuvres le cachet helvétique, traita des scènes pastorales: foires de bestiaux, départs et retours de troupeaux, vaches nu pâturage. Son œuvre restée inconnue n'eut pas d'action sur l'école genevoise.

En 1789, la Société des arts, fondée par De Saussure, ouvrit à Genève une première exposition de peinture; elle faisait donner un enseignement de dessin, les bons

élèves se multipliaient. Cet essor coïncidait avec une grande prospérité industrielle.

Saint-Ours (1758-1809) étudia d'abord à Paris dans l'atelier de Vien et adopta un style classique, rapproché de celui de David. Il aimait les grandes compositions. A Rome, il peignit des sujets antiques. Les Jeux olympiques (u° 110) sont une œuvre remarquable par la disposition savante des masses, l'équilibre heureux des groupes, ia beauté des lignes, la pureté du dessin; mais l'œuvre est froide : c'est le tragique académique,, non la beauté grecque; les personnages posent. La Famille fuyant un tremblement de terre (n° 107) a plus de vérité; la terreur, l'effroi, se peignent d'une manière saisissante sur les figures. Cette œuvre et la tête colossale (n° 108) attestent la vigueur de son pinceau. Le coloris de Saint-Ours a de beaux effets de clair-obscur, mais des tons trop violacés. 11 aimait à méditer sur l'art et écrivit sur ses principes. G. Ghaix, né à Madrid en 1784, élève de David, se fixa à Genève en 1816 ; il aspira également à la grande peinture. Son Œdipe à Colonne (u° 22) se distingue par une correction savante mais froide. Plus tard, il peignit des scènes d'intérieur, châteaux gothiques, couvents. L. Bouvier, miniaturiste et dessinateur, écrivit un excellent manuel à l'usage des peintres.

Les dernières années du xvme siècle virent naître le paysage suisse. L'influence du grand Haller et de RousM seau, les travaux des naturalistes, les Voyages dans les Alpes de De Saussure, les amplifications deBourrit, avaient ouvert les yeux sur les beautés de la contrée. De la Rive fut le premier peintre qui ressent^ ces influences. Les hautes Alpes, avec leurs masses formidables, la rudesse des lignes, la crudité des tons, heurtaient son goût italisé, épris de l'élégance soutenue et des teintes chaudes et vaporeuses ; mais les rives du Lac, les basses vallées du

Faacigny, la zone plantureuse et féconde des environs de Genève, riche en détails heureux, peuplée de villages et de hameaux, animée par l'homme, lui parut offrir d'heureuses conditions. Il peignit des scènes champêtres : passages de bac, fenaisons, attelages de la moisson ; mais enlacé par les lisières classiques, il n'atteignit pas à l'agreste, au rustique ; puis, il restait à une grande distance des Alpes; çà et là cependant, la tête d'un glacier se dessine dans le lointain, au-dessus du feuillage. Les deux tableaux (nos 97 et 98) rendent assez bien ce commencement de peinture suisse.

Tôpffer, d'abord graveur distingué, se sentant faitpom l'art, jeta le burin pour le pinceau, et sans autre maître que la nature patiemment observée, sut se faire une manière propre. Les basses vallées de la Savoie l'attiraient ; il en visita les moindres recoins, couchant dans les fermes, dînant avec les curés, fréquentant les foires, les hôtelleries, et croquant tout ce qui s'offrait, le marchand forain, l'attelage rustique, la sortie de la messe, la noce de village. Il en composait de petits tableaux où le paysage servait de cadre au genre, mieux approprié à sa verve humoristique. Tôpffer sut rendre les attraits rustiques de rhumble Savoie, le charme de mélancolie qu'exhale cette contrée délaissée, où piaules et hommes poussent comme le sauvageon. Ses types sont vrais, les situations prises dans le vif ; chacune de ses figurines a la valeur d'une personne vivante; elle se meut, elle agit, elle se résout, elle songe, on croit lavoir, l'entendre. Ses scènes font revivre avec fidélité et humour, les mœurs du montagnard savoyard, petit peuple enfoui, à demi écrasé par une lutte inégale contre une nature avare et dure, mais gardant son coin d'originalité et de fine malice. La sortie cVune église de village (n° 121) rend assez bien ces qualités. Si ce peintre avait eu plus de couleur et

de soin de la composition, il eût égalé les meilleurs Flamands; il excellait dans la caricature. Laborieux et désintéressé, passionné de l'art, il parvint à un grand âge, et garda jusqu'à la fin l'œil vif et malicieux, une verve caustique et incisive, curieusement mêlée à des naïvetés d'enfant, à des côtés de sensibilité et d'attendrissement. Il eut la joie d'assister aux succès littéraires d'un fils qui était sa vivante image et la douleur de survivre à sa fin prématurée.

J.-L. Agasse réussit en Angleterre comme peintre d'animaux; il excella dans les chevaux et les chiens. Firmin Massot ne sortit pas du portrait ; mais son pinceau fin et gracieux sut donner l'expression morale et embellir sans violer la ressemblance. Il eut pour élève MmQ Hunier \ sur la fin, il tomba dans le léché, le précieux.

Durant les belles années de la Restauration, Genève fleurit, l'émulation était générale, et les beaux-arts y participèrent; quelques hommes de goût fondèrent la Société des amis des beaux- arts, la famille Rath construisit le musée qui porte son nom, et Genève eut des expositions régulières de peinture. C'est à ce moment, que surgit le talent austère et ferme de Lugardon. La Délivrance de Bonivard (h° 91) commença sa réputation. Lugardon se sentait attiré vers les scènes héroïques de l'histoire suisse; il s'y prépara par une patiente étude de la nature et des types des cantons primitifs; son mâle pinceau sut rendre la rude énergie, mêlée de rusticité farouche et de vierge candeur?des populations pastorales. L'Arnold de Melchtal (n°92) a de la vigueur. Arnold était occupé à labourer son héritage avec son vieux père, lorsque les satellites du tyran autrichien arrivent pour s'emparer de leurs bœufs. « Silo paysan veut cultiver son champ, il est bon pour tirer lui-même la charrue, » dit l'un d'eux, en portant la main sur l'attelage ; le vieux ,

père s'affaisse de douleur en embrassant le joug ; l'œil morne et la tête baissée, ses dociles compagnons de travail paraissent s'associer à sa douleur ; mais Arnold s'élance avec son bâton pour frapper le ravisseur. Le Guillaume Tell sauvant Baumgartner est saisissant et simple comme l'antique.

La réputation de Lugardon grandira. L'âme de la vieille Suisse a passé dans ses compositions; en puisant dans ie milieu national, il a rencontré les touches vraies et fortes. Joseph Hornung, le doyen de nos peintres d'histoire, a traité des scènes de l'histoire de Genève. La mon de Calvin (n° 49) est une belle et sérieuse composition ; Farel, Yiret, les magistrats de Genève, attendris, pensifs, douloureusement émus, écoutent les dernières instructions du réformateur; les têtes ont une gravité qui convient à l'époque. Dans La prédication de Froment au Molard{, la scène est plus vaste et d'un beau mouvement, La foule frissonnante se presse autour du réformateur ; les cous sont tendus, les expressions anxieuses ; sur quelques ûgtfres se peint l'ardeur du néophyte, sur d'autres une demi-adhésion, le doute, et enfin la protestation. Lu* gardon, dessinateur rigide, pousse la précision jusqu'à la dureté, il n'a pas de couleur : c'est un florentin du xve siècle; Mommiff est un vénitien, sa palette a des tons chauds, moelleux; il appartient au romantisme : tels sont ses tableaux tirés de l'histoire de France, La mort de GoUgny, et une vaste et riche composition aujourd'hui en Italie, Le lendemain de la Saint-Barthélémy le chef-d'œuvre du maître.

Dans le temps où Lugardon et Hornung s'élevaient à la peinture d'histoire, l'école du paysage alpestre prenait

1 . La place de ce tableau est au musée de Genève; il est à espérer que tôt ou lard une souscription ira le chercher dans l'atelier du peintre.

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son vol. En 1828, Meuron de Neuchâtel, s'attaquant à une région encore inexplorée, exposa une vue de la petite Seheidegg, vue à la lumière matinale: l'œuvre filHfensalion. Enhardi par l'exemple, Diday fonda l'école alpestre. Il pénétra dans la région moyenne des Alpes, aborda les sapinières, les gorges sauvages et tortueuses, les cascades, les lacs supérieurs, adossés aux hauts sommets surplombants, aux arêtes noires et crevassées, aux pentes recouvertes de neige vierge; mais Diday aimait à redescendre dans le bas pays; il se sentait plus à l'aise sur les bords vaporeux des lacs (Lac de Brlenz, n° 27), auprès des chutes d'eau des basses vallées (La cascade de Pissevache, n° 29), ou parmi les végétations luxuriantes des grasses plaines (Les chênes battus par la tempête., n° 28).

Calame ne connut pas ces hésitations; comme Léopold Robert, son compatriote, il avait les qualités de labeur obstiné et l'opiniâtreté progressive du Jurassien. Entraîné vers la peinture alpestre, il y mit tontes ses forces de corps et d'esprit. L'été, il étudiait sur le terrain les Alpes avec une curiosité toujours éveillée, attentif à l'enchaînement des masses, à leur mode de groupement, à leurs effets, suivant l'état du ciel, la lumière, l'heure du jour. Travailleur acharné, l'aube le trouvait à l'œuvre; il peignait à oublier ses repas, à perdre le sommeil, produisant sans trêve ni relâche; sa constitution ne put suffire à ce labeur, et à cinquante-quatre ans il mourut épuisé, martyr du travail. La renommée et la fortune acquises à un tel prix sont assurément légitimes, h1 Orage de la Handeck (n° 19), exécuté en 1835, fonda sa réputation. Les grands sapins se tordent sous l'effort de la tourmente; d'informes entassements de nuées livides obscurcissent le ciel et enveloppent l'alpe; sur le devant, un torrent d'eau glacée roule sur un lit de pierrailles. On se sent transi. Soutenu par Tôpffer fils, qui plaidait avec chaleur,

dans la Bibliothèque universelle 4," la cause de la peinture alpestre; dans la Vue du Mont-Rose (musée de Neuchâtel), Calame gravit sur le haut plateau, région nue et rasante, recouverte de gazon, de lichens, de rhododendrons, et bordée par une chaine chauve et de nudité sinistre.t 1 répéta cinq fois ce tableau en variant les accessoires. Wettcrhorn, la dernière toile due à son pinceau, est traité avec une touche magistrale. Dans sa course dévorante, Calame avait marché de progrès en progrès, substituant un faire large à la sécheresse un peu grêle et aux raideurs de pinceau de ses premières compositions. Aujourd'hui, son œuvre est dispersée de Genève à Pétersbourg; l'Europe du nord lui a fait le meilleur accueil; en France, le paysage alpestre rencontre toujours d'ardents contradicteurs. L i nation qui a placé le beau dramatique dans l'harmonie racinienne, se refuse en peinture à accepter une nature aux masses colossales, aux lignes saccadées, aux aspects tourmentés, qui bravent les préceptes académiques sur la mesure, la proportion, la sage harmonie.

A Genève même, la mort de Calame a porté un coup à l'école alpestre, et nos paysagistes hésitent. Guigon a toujours aimé les rives sinueuses des lacs, la feuillée épaisse des basses forêts, les vallées chaudement soleiilées, où il peut déployer ses habiletés de dessinateur et les ressources hasardées de sa palette. Castan, élève de Calame, mais d'une allure indépendante, est redescendu clans la plaine: il peint des moissons, des forêts, des berges sinueuses de rivières ; son pinceau facile, libre, un peu hâtif, interprète avec une verve heureuse les campagnes plantureuses et accidentées du Genevois. Duval sait se plier aux sites les plus divers, tantôt épris des campa-

1. il faut lire dans le volume des Mélanges son bel essai sur les Alpes au point de vue du paysage.

gnes classiques du Latium, tantôt des côtes brûlées de la Provence, d'autres fois des sites plus rustiques de notre agreste patrie.

Le domaine de l'art est vaste et diversifié, et la liberté du choix doit être entière pour l'artiste; partout, où son imagination est émue, où elle sent une idée, un sentiment à exprimer, il a le droit de fixer sa tente; il ne saurait être rivé aux formes et aux aspects d'une seule contrée. Tous les enfants de la Suisse n'en ont pas la fruste énergie : tel, de complexion fine et délicate, estfroissê par ses rudesses. Si des régions plus douces l'inspirent et lui font atteindre le beau et le vrai, il aura bien mérité de l'art.

Mais le Suisse ne saurait admettre l'exclusion préalable dont certaines écoles cherchent à frapper la nature alpestre. L'art est avant tout poésie et expression. Chateaubriand a pu contester le beau alpestre, les classiques le nieront, comme ils ont nié Shakespeare et Byron; mais qu'importe ! Le flot des voyageurs de toute langue et de toute nation, qui chaque année envahit nos vallées, escalade nos pics, se hasarde sur nos déserts de glace, n'est pas poussé seulement par l'inquiétude et la mode. La majesté farouche des hauts pics, la pureté éthérée des plateaux supérieurs ; l'aspect, ici morne et sinistre, là scintillant et lumineux des glaciers, la noirceur sévère des sapinières, le frémissement des cascades, le sourd des abimes, sont comme les strophes d'un poëme, tour à tour formidable et touchant, qui nous retrace et la puissance de la nature et la fragilité de notre être. Sur les hauts sommets, l'âme se recueille, elle se dégage des petitesses de la vie sociale et commerce plus directement avec le vrai et le permanent. Sans doute, la peinture, restreinte par desexigencesde composition, deperspective, de coloris, ne saurait embrasser dans sa totalité ce monde

colossal; le vrai peintre n'exécute pas des panoramas: ce n'est pas l'effigie des Alpes que nous lui demandons, mais la poésie cachée sous les formes, l'âme qui vivifie ces masses. Qu'il choisisse librement ses signes d'exprès^» sion. Le champ est encore en friche. Calame et ses élèves ont tracé quelques sillons; mais les Alpes réservent plus d'une découverte à ceux qui les étudieront avec u ne âme neuve et accessible au grand.

Parmi les artistes restés fidèles à l'art alpestre, on remarque toujours Humbert dont le pinceau s'est voué aux scènes pastorales ; les pâturages ont peu de secrets pour cet observateur patient et sûr; il en extrait des scènes d'une simplicité helvétique, Lugardon fils cultive avec succès cet art tout alpestre, et son dessin vigoureux sait fouiller les formes et donner l'expression. Parmi les artistes genevois qui ont suivi d'autres directions, Menu avait <m talent délicat et fin, très-apprécié des connaisseurs; il s'est lassé de lutter contre l'indifférence d'un public prévenu. Van Muyden, vaudois de naissance, longtemps fixe à Rome et maintenant à Genève, est arrive à la popularité par ses scènes de la vie italienne. Il les place dans les quartiers reculés de Rome, ou à Albano, à Genzano. Les sombres recoins, les rampes sordides, les portiques délabrés, les façades vermoulues des vieux cloîtres, interprétés par son pinceau délicat, s'harmonisent avec les pittoresques haillons de ce peuple. Guidé par le Qa sentiment de l'homme du nord, Van Muyden relier che les sujets aimables et doux, il excelle dans ies scènes domestiques : jeunes femmes allaitant leur enfant, agaceries maternelles, espiègleries enfantines ; le capucin mi-ascète, mi-paterne, y figure comme le conseiller, le spectateur à demi ému des joies et des douleurs du peuple: il forme l'enfant, endoctrine la femme. Dans la disposition des groupes, l'entente de la lumière, l'art du

clair-obscur, Van Muyden a un art exquis. Subtil et délié, il a des intentions très-fines, des touches d'une grâce ingénue et plaisante; et partout dans ses petites scènes, la vie palpite, la chaude rosée du sang colore les chairs potelées et frissonnantes de ses enfants à demi nus et soulève doucement le sein des jeunes mères.

Dans la sculpture, le groupe cVIsmaèl etAgar de Dorcière (n° 105) montre que Pradier et Chaponniere auraient eu des successeurs si le sol genevois se prêtait à cet art. Pradier (1790-1850) est né à Genève, mais sa carrière s'est écoulée en France; Paris a été le théâtre de ses succès; adorateur de la forme, d'un ciseau voluptueux, Pradier n'avait rien de la sévérité genevoise ; toutefois le grand artiste n'a pas oublie sa patrie et lui a laissé de beaux souvenirs dans la statue de Jean-Jacques placée à l'ile Rousseau et dans les bustes de Bonnet (n° 75), de Sismondi (n° 88), de Jean-Jacques (n° 74), de lui-même (n° 93). Chaponnière, l'auteur d'un des bas-reliefs de l'arc de l'Etoile, avait un sérieux qui cadrait mieux avec sa ville natale, mais il lui échappait par le sens de la beauté plastique ; comme Pradier, il émigra ; après de laborieux débuts à Paris, la Jeune Captive (n° 83), le David venaient de lui ouvrir le chemin de la gloire, lorsqu'il disparut moissonné par une fin prématurée. 11 y a un charme touchant de mélancolie et de beauté fragile dans la Jeune Captive1.

i. Le musée Rath ne représente l'école genevoise que d'une manière fort incomplète. Une îoule de tableaux de Liotard, de Saint-Ours, de De la Rive, de Tôpffer yère, de Massot, de Lugardon, de Calame, etc., sont dispersés dans des maisons particulières, et si leurs possesseurs en gratifiaient le Musée, il offrirait un résumé plus complet et plus satisfaisant de notre art national. Il serait de l'intérêt des artistes vivants de favoriser l'acquisition de leurs principaux ouvrages; déposés dans noire musée, ils feraient corps et ieur composeraient un titre plus sérieux a la renommée. La dissémination de leur œuvre la réduira en poussière.

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