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VEVEY ET CHILLON

Le vignoble de La Vaux. — Le panorama du fond du Lac. — Vevey et ses souvenirs. — La Fête des vignerons. — Le château de Blonay. — Le Chatelard. — Clarens et la Nouvelle-Hèloïse. — Montreux et Veytaux. — Bonivard à Chillon. — Villeneuve.

Au sortir de Lausanne et des vergers plantureux de Chamblande, sur la route de Vevey, Pully s'offre d'abord à l'entrée du vignoble de La Vaux ; c'est un petit bourg grillé, posté sur une éminence rocheuse inondée de soleil. Au moyen âge, Pully dépendait d'un prieuré de bénédictins. Il en reste une haute masure noirâtre, flanquée d'une tour carrée. Un porche ogival donne entrée dans une cour dévastée ; le cabaretier du lieu y a suspendu son enseigne ; le vigneron y prend ses ébats, boit chopine, joue aux boules, en devisant sur le prix des vins et les perspectives de la vendange. Les bons pères n'étaient pas plus sévères; l'histoire nous les montre plus occupés de leurs domaines que de la science des Écritures, Dans les commodes prieurés échelonnés sur les coteaux vaudois, le cellerier avait pas sur le chantre, la cave tenait lieu de bibliothèque.

Le vignoble de La Vaux est une merveille de Fart agricole; sur une longueur de trois lieues, il tapisse les pentes rapides du Jorat qui surplombe au-dessus des eaux et y plonge ses racines. Les terrasses artistement construites montent les unes au-dessus des autres au

nombre de quarante et escaladent la montagne jusqu'à huit cents pieds de hauteur ; elles sont reliées par des escaliers et retenues par des murs qui servent de sentiers. L'entretien de ce vignoble exige un labeur énorme. Tout se porte à dos d'homme, les engrais, les échalas, les pierres pour réparer les murs, les terres entraînées par les pluies. Le vigneron de La Vaux a plusieurs manières de planter, suivant le sol, l'espèce ; des tailles répétées, plusieurs labours profonds et à petits coups, le déchaussement, l'effeuillage, le tiennent en haleine lui et sa famille durant toute la belle saison. L'habitant de La Vaux ne connaît pas d'autre besogne ; entre la vigne et lui il y a mariage ; vieux et cassé par l'âge, on le voit se rendre encore sur le terrain qu'il a arrosé de ses sueurs, et d'un regard expérimenté, guider au travail les jeunes générations. Le vin récolté sur ces coteaux, limpide et d'une saveur généreuse, se consomme surtout dans les pays allemands.

Dans cette âpre région, la vigne a tout envahi; les bourgs et les villages, pressés, sans un jardin, un verger, formés de hautes et rudes maisons, dont la couleur s'uniformise avec les rochers, rappellent parfois les sauvages bicoques de l'Apennin. Lutry, bâti sur une petite surface plane et à fleur d'eau, a un port et une belle place d'armes, il s'échelonne sur une longue rue, dominée par un vieux manoir. La population, de taille haute et vigoureuse, a le tempérament fier et ardent, stimulé par de larges libations. De tout temps, elle a fourni d'excellents soldats. Cully, assis au fond d'un petit golfe, occupe le centre du vignoble et possède les crus les plus estimés. Le culte de Bacchus date de loin sur ces rivages; era 1818, on a déterré un entablement en marbre jaune, d'ordre ionique, ayant appartenu à un temple de ce dieu. Sur une place près du Lac, ombragée par de grands

si

peupliers, s'élève un obélisque élevé à la mémoire du major Davel.

De Cully, la route continue à longer la rive et contourne les flancs escarpés du Jorat qui envoie dans le Lac le haut promontoire de Chexbres; pas un arbre, pas un bout de pré, pas un gazon, ne soulage la vue, éblouie par le scintillement des eaux, A force de lumière ie paysage arrive à la dureté. La route, brûlée et poudreuse, serpente entre les murs comme un sillon de feu. Au delà d'Epesses, on passe sous l'antique tour de Marsens. A Rivaz, une gorge étroite donne passage à l'eau limpide et bruyante du Forestay qui s'y précipite en cascades et court en bouillonnant se verser dans le Lac. Au pied de Chexbres s'abrite le vieux manoir episcopal de Glerolles, construit sur un rocher tombé dans le Lac; des touffes d'alizier, d'églantier, de lierre, enserrent ses vieilles murailles. Saint-Saphorin occupe le site le plus abrui Je cette chaude région; ses jardinets sont plantes de myrtes, Se lauriers, de grenadiers; il fut un temps où l'olivier donnait des récoltes régulières ; on voit par d'anciens registres féodaux, que le seigneur de Saint-Sàphorin percevait la dime des olives. L'hiver de 1709 tua la plupart de ces arbres. Les derniers ont péri en 1829. De Saint- Saphorin un court chemin conduit à Vevey.

Une autre route plus accidentée escalade le plateau de Chexbres, court en corniche le long des flancs du Jorat et redescend à Vevey par Chardonne et Corseaux. Ce parcours est un enchantement. Réunissant ses beautés dans un effort suprême, le paysage du Léman atteint au tragique des hautes Alpes en gardant son harmonie sereine et limpide.

Parvenue ici, la courbe majestueuse du Lac touche aux Alpes ; elle en baigne le pied et s'arrondit en un dernier golfe, Ses eaux veloutées ont le rejaillissement lumineux

des mers méridionales, leur bleu suave reproduit l'azur du firmament et etreint délicatement la dentelure du rivage. Au delà de ces plages azurées se dressent imposantes et fières les Alpes valaisanes et vaudoises. Au centre du massif vaudois trône le grand Muveran; par-dessus un chaos de rocs chenus, il dresse vers le ciel son front colossal; il s'équilibre d'une part avec les âpres pyramides des Diablerets, de l'autre avec la dent de Mordes qui élance, au-dessus de la vallée du Rhône, une double pointe acérée, aux coupes bizarres, aux mouvements fiévreux et saccadés. En face de Morcles, la dent du Midi, sortant de derrière les dents d'Oche, déploie à l'improviste une cime radieuse, frangée d'une couronne de glaciers. Les Alpes n'ont pas de pic d'un jet aussi svelte et aussi noble, surgissant avec cette hardiesse sereine. Cette admirable montagne fait équilibre aux Alpes vaudoises et achève le tableau.

Les hauts sommets des Alpes vaudoises envoient vers le Lacune ceinture depics tributaires qui en enveloppent l'extrémité. Ce sont d'abord les tours d'Aï et de Mayen, deux cornes bizarres et sombres, puis la crête tranchante d'Arvel, qui tombe comme une muraille précipiteuse audessus de Villeneuve; la Chaux deNaïe, avec ses rochers d'un calcaire ruineux, surplombe au-dessus de Chiîlon et de Montreux ; à côté, pyramide la dent de Jaman ; puis les pentes s'adoucissent. LeGubli, frangé de prairies et de sapins, tend la main aux Pléiades, pastorale montagne, aux croupes arrondies et gazonnées, qui domine les riantes campagnes de Vevey. Ces monts, serrés les uns aux autres, ont chacun leur coupe et leur physionomie; à leur pied, l'eau dort immobile, leur image s'y reflète délicate et frissonnante.

Une fouie de hameaux, de châteaux, de villas, Clarens, Vernex, Montreux, Yeytaux s'échelonnent sur

les dernières assises de ces monts. A la base est un opulent vignoble ; plus haut, s'étagent des vergers coupés de bouquets de châtaigniers et de noyers ; puis les hêtres montent jusqu'aux sapins. En face de cette terre de bénédiction, siège de l'aisance et de la fécondité, sur la rive savoyarde, le sauvage massif des dents d'Oche plonge dans le Lac ses escarpements décharnés, coupés d'âpres fissures et couronnés de sombres pitons; quelques châtaigniers poussent entre le roc et l'eau ; les pauvres villages du Bouveret, de Saint-Gingolph et de Meillerie sont posés à fleur d'eau.

Le Bouveret fait sentinelle à l'entrée de la vallée du Rhône. Cette région basse, humide, au sol marécageux, rampe au pied des Alpes valaisanes et vaudoises. Entre des rangées de saules et d'aulnes au pâle feuillage, le Rhône roule dans le Lac ses eaux troubles et sauvages. Plus haut, la vallée du Rhône se resserre, pressée entre les contre-forts des dents du Midi et de Morcles ; dans le fond, on entrevoit des entassements glacés et la vue se perd sur les flancs neigeux du Vélan. Cette percée dans les entrailles des hautes Alpes est d'un grand effet. Les premiers monts, échelonnés comme des rideaux à demi soulevés, y ajoutent un attrait de mystère.

Vevey est une aimable petite ville propre et bien disposée. L'église de Saint-Martin occupe une haute terrasse ; elle est flanquée d'une tour carrée, couronnée de quatre tourelles aiguës; sous ses voûtes, reposent les restes de Ludlow et de Broughton,deux célèbres régicides anglais. Ils vécurent longtemps ici, en proscrits, respectés par la population qui veillait à leur sécurité et les protégeait contre les sicaires des Stuarts : Vevey n'a pas d'histoire politique; mais ses conditions civiles durant le moyen âge offrent de curieuses particularités. Placée au point de rencontre de plusieurs dominations ecclésiastiques et

séculières, la petite ville subit leur domination multiple. Elle releva d'abord de l'opulente abbaye de Saint-Maurice d'Agaune, souveraine de la contrée durant l'époque barbare. Au onzième siècle, l'évêque de Sion acquit une partie de Vevey, l'évêque de Lausanne en possédait une autre; ces prélats se faisaient représenter par des avoués; à ce titre, les sires de Blonay et les Oron exerçaient des droits dans Yevey ; plus tard, survint la maison de Savoie. Qu'on se représente la confusion d'un état social, où de rue à rue, de maison à maison, la souveraineté, les droits, les obligations variaient. Les anciens quartiers rappellent quelques souvenirs intéressants. Dans la rue du Vieux- Mazel s'assemblaient les bourgeois, pour ouïr la lecture des franchises et élire leurs magistrats. L'édifice appelé la Cour aux Chantres servit de résidence aux rois de la Bourgogne Transjurane; Rodolphe III y scella la charte attribuant à l'évêque de Lausanne la souveraineté du territoire compris entre la Veveyse et FAubonne, et l'empereur Henri IV, celle qui conférait aux comtes de Savoie le Vieux-Chablais. Mais ces souvenirs du passé s'effacent, Vevey prospère, les étrangers y affluent; on construit des hôtels, on élargit les rues, on taille, on rectifie. Le long du Lac court un quai ; on vient d'élever un théâtre et un casino. Le château Couvreu, avec ses flèches et ses tours ogivales, flanque la grande place de Vevey ; il appartient a une famille opulente et chérie pour sa bienfaisance. La place de Vevey commande une vue admirable sur l'extrémité du Lac. Les jours de marché, on y rencontre beaucoup de Gruyerans et de montagnards du Pays d'En Haut, des Valaisans, des Valaisanes, revêtus de leurs vieux costumes. Le collège de Vevey est un ample édifice, il comprend un cercle d'études étendu ; les écoles primaires et moyennes sont l'objet de beaucoup de sollicitude; l'hôpital est opulent et ren-

forme la bibliothèque de la ville, riche de dix mille volumes.

La population de Vevey est active et industrieuse ;

par le Lacet les chemins de fer, elle écoule à Genève les produits du canton de Fribourg et des Alpes vaudoises, elle travaille le bois, le marbre, elle fabrique des cigares. La bourgeoisie haute et moyenne a des habitudes d'ordre, de retenue, d'épargne, analogues aux anciennes mœurs genevoises; très-attachée au méthodisme, elle forme un des centres de V église libre, Ce rigorisme contraste avec la joyeuse et expansive humeur des classes populaires, de tout temps amies des fêtes, de la musique, des mascarades, des danses. Le souffle artistique de l'Italie a franchi les gorges des Alpes, et éveillé la fantaisie et le sens du beau.

Parmi les divertissements du peuple veveysan, la fête des vignerons a acquis une célébrité européenne. Cette fête reporte aux plus belles solennités de l'antiquité, elle n'en a pas Seulement la coupe extérieure, mais la poésie, la signification simple et profonde. Le peuple s'y donne en spectacle à lui-même, avec ses labeurs, ses préoccupations et ses joies. Cette fête ne revenant que chaque douze ou quinze ans ; à chaque fois, le ban des acteurs est renouvelé; la jeune fille qui a dansé à une représentation, à la suivante, a pris rang parmi les mères; trois ou quatre de ces solennités et le cercle de la vie est parcouru. Anciennement, toutes les classes y concouraient ; aujourd'hui, les familles de vignerons, d'artisans, de petits bourgeois, en maintiennent l'éclat.

La fête a lieu à ciel ouvert sur la grande place de Vevey. Une estrade, contenant 12,000 spectateurs, domine la scène; trois arcs de triomphe, décorés de trophées et de drapeaux de la vieille Suisse, y donnent entrée ; celte estrade ne suffit pas et les balcons, les toits des maisons

voisines, les arbres qui ombragent la place, se garnissent de spectateurs1. Le jour de la fête venu, à cinq heures du matin, de bruyantes fanfares annoncent l'arrivée du cortège. Il est divisé en quatre groupes, figurant les quatre saisons. En avant, marche un corps de hallebardiers, dans le costume bariolé des anciens Suisses ; puis vient la société des vignerons de Vevey et la Tour, précédée par son abbé, de noir vêtu, et portant la crosse en bois doré, L'abbé ouvre la solennité par une allocution où il retrace à grands traits les travaux de la Société, signale les améliorations réalisées, puis il couronne les deux vignerons reconnus les plus habiles.

A un signal, s'avance la légère et gracieuse troupe du printemps. Une belle jeune tille, mollement couchée sur un char triomphal et ceinte d'une guirlande de petits enfants, figure Palès, la divinité protectrice des prairies. Après une invocation du grand prêtre, l'essaim rapide et espiègle des enfants du printemps, les bergers, les bergères, avec leurs blancs moutons, houlettes et chiens, exécutent une danse interrompue par un orage. Les faucheurs et les faneuses leur succèdent, et prestement simulent leurs travaux ; puis ils forment quelques pas au son d'une rustique musique. Une belle faneuse indolemment couchée sur un char de foin et entourée de deux enfants précède les jardiniers et les gentilles jardinières, lestement troussées, accortes et vives. Alors s'avance la cohue bruyante des pâtres des Alpes (les armailliers) ; gravement ils défilent, en poussant devant eux un troupeau de vaches superbes, dont les grosses sonailles se mêlent aux sons rustiques de l'orchestre. Ils traînent avec eux l'attirail des chalets, et portent la

i. Voir7 sur la fête des Vignerons, un opuscule de M. Vernes Prescott et un article de M. Frossard dans la Bibliothèque universelle.

culotte courte et la veste de velours. Formés en cercle, ils entonnent le ranz des vaches et ce chant antique des montagnes fribourgeoises monte en larges ondes jusqu'au sommet de l'estrade ; puis ils se retirent avec les iou iou traditionnels et en tirant de rauques sons de la trompe alpestre.

Aux travaux du printemps, succèdent ceux du brûlant été, et la troupe de Cérès remplace celle de Palès. D'un âge plus mûr et d'un blond ardent, la déesse protectrice des moissons trône sur un grand char orné de rouge et traîné par une paire de bœufs fauves ; deux enfants portent un rûcher, puis viennent les moisonneurs et les moisonneuses, les glaneuses, les batteurs en grange. Au son d'une mélopée grave et douce, ils chantent les iravaux pacifiques et les combats dont l'épi doré est le trophée, le soleil bienfaisant qui réchauffe les guérets et donne le pain aux chaumières, le travail patient du bœuf lent et sûr, la charrue qui trace les sillons fertiles. Làdessus, les moissonneurs et les moissonneuses exécutent leurs travaux et nouent une danse'; la charrue, la herse, le char de blé défilent, suivis des batteurs en grange. Le meunier ferme le cortège de la troupe de l'été, et avant de disparaître entonne sa chansonnette.

L'attention redouble, un frisson de plaisir parcourt les spectateurs. Voici la troupe du puissant Bacchus, le dieu du vin et de l'ivresse, l'auteur des joies folles et brutales, le père de l'oubli et des confuses extases. De i superbes coursiers, revêtus de peaux de tigre, traînent le dieu vainqueur qui apparaît dans toute la pompe indienne, entouré du bruyant essaim des faunes et des bâchantes, agitant la cymbale et le thyrse. Après le récitatif du grand prêtre et les réponses du chœur, remerciant le dieu de l'abondance qu'il répand sur les coteaux ! vaudois, les bacchantes et les faunes exécutent une ronde

échevelée;ils secroisenten agitant le thyrseeten frappent leur tambourin, et la contagion de l'ivresse se communique aux spectateurs; Silène, obèse et cynique, la face allumée, à califourchon sur son baudet, dans de joyeux couplets, se réclame pour Vaudois et de chaleureuses acclamations partent de tous les coins de l'estrade. Mais ce vin, qui coule si lestement dans le gosier du buveur, est le fruit d'opiniâtres labeurs; les vignerons du printemps les simulent, puis les vignerons d'automne leur succèdent et exécutent la vendange, au chant d'antiques coraules. Les tonneliers ferment la marche de la troupe de V automne.

Le cercle des travaux agricoles est épuisé; les arbres, dépouillés de leurs feuilles, n'offrent plus que des squelettes; la neige et les frimas ont succédé aux douces brises et glacé les guérets; tout travail a cessé dans les champs, dans les vignes ; mais la joie règne au village. Un aimable cortège s'avance, violons et clarinettes en tête; voici les grands parents, voici l'époux et l'épouse pure et modeste, en costumede paysanne de Montreux; un longcortéged'a- /nis et d'amies de noces les suit, dans les costumes de la vieille Suisse; le char portant le ménage rustique accompagne la noce. Après une marche champêtre et de joyeux refrains, célébrant le riant hyménéeetl'heuredes mystères où le bonheur accourt, les danses se nouent avec cent postures folâtres, cent drôleries rustiques; les filles sont actortos et lestes, les garçons empressés et galants. Une Groupe de bûcherons et de chasseurs de chamois termine le cortège de l'hiver.

Alors les diverses troupes se réunissant, saluent la fête qui finit par ces patriotiques paroles :

Dieu tout puissant, que l'Helvétie adore, Toi qui veillas jadis sur nos aïeux, Daigne aujourd'hui, daigne veiller encore Sur leurs enfants restés libres comme eux.

Loin de nos monts, la discorde et îa haine; Sainte patrie, unis tes défenseurs; Régnez sur nous, vertus républicaines, Inspirez-nous, animez tous les cœurs.

Au sortir de l'enceinte, les troupes parcourent les places et les rues de Vevey en exécutant des danses. Une foule énorme se presse sur leur passage. Plus do trente mille spectateurs, accourus de toutes les parties du pays romand, et de nombreux étrangers, remplissent les rues de Vevey. La fête terminée, k foule s'écoule lentement; sur les visages se lisent la sérénité, le contentement, une émotion contenue. D'autres spectacles peuvent donner des impressions plus vives, mais je n'en sache au cun qui laisse de plus douces pensées. La fête des vignerons est le tableau de la vie agricole. Aucun peuple n'était mieux qualifié pour célébrer le mariage de l'homme et de la terre. La liberté qui fleurit sur nos rivages, l'empire de lois justes et douces, l'aisance que l'agriculture a donnée à ce peuple, la modération, le contentement paisible qu'elle lui a inspirés, sont des titres à sa reconnaissance. Puisse la population veveysane garder toujours intacte la tradition de cette solennité, le plus beau fleuron poétique du pays romand!

Autour de Vevey, la vigne couvre toutes les pentes de sa verdure rase et monotone; mais au-dessus des coteaux grillés et sans ombrage, on entre dans un réseau de vergers et de grasses prairies, rafraîchis par de nombreux ruisseaux. Sur un premier mamelon s'élève le château de Hauteville, opulente demeure, entourée de parterres de fleurs, de serres, de bosquets, d'eaux jaillissantes. De la terrasse du château la vue plonge sur le fond du Lac et les Alpes; le site est encadré par un premier plan, aux lignes flexibles, aux mouvements doux et souples, qui donnent à cette scène grandiose un attrait

d'élégance classique et de grâce italienne. Toute autre est l'impression produite par le même paysage, aperçu du fier et rude manoir de Blonay. Cette demeure féodale perche sur un roc adossé à l'alpe; la forêt y envoie ses saines émanations. Avec ses hautes murailles noires et moussues, dominées par un donjon grisâtre de l'époque barbare, ce vieux manoir est un reste curieuxde l'Helvétie féodale. Depuis huit siècles, il est habité par les sires de Blonay, une des familles de grande féodalité qui dominaient au moyen âge la terre vaudoise. Au pied du Jura, nous avons rencontré le manoir de La Sarraz, habité par les émules des de Blonay, les sires de Gingins. Ces deux témoins d'une société vaincue planent, mélancoliques et sombres, aux deux extrémités des campagnes vaudoises. Là où ils régnaient, ils ne sont plus qu'un souvenir d'histoire, une curiosité d'archéologie. Ainsi roule le flot des destinées humaines, broyant dans son cours les choses et les hommes.

Le nom des de Blonay se relie à tous les souvenirs de cette petite contrée. On le rencontre dans les traités, les guerres, les tournois, à la cour de Savoie, aux croisades, et toujours avec honneur : purs comme Vor, prompts comme V éclair^ telle était leur belle devise. Cette noble famille paraît originaire de la rive méridionale du Lac, et être consanguine de la maison de Faucigny. Dans des actes fort anciens, elle est qualifiée du titre de princes. A partir du xe siècle, elle visa à former un État indépendant du territoire situé entre Vevey et Villeneuve. Mais, serrés d'un côté par l'évêque de Sion et la maison de Savoie, de l'autre par l'évêque de Lausanne, maître de La Vaux, les sires de Blonay ne purent se soutenir comme seigneurs indépendants- Ils s'attachèrent alors à la maison de Savoie, en reçurent de hautes dignités et les payèrent d'une constante fidélité. Autour du manoir pa-

trimonial, ils possédaient une vingtaine de villages et de n ombreuxdomaines sur la rive savoyarde du Lac, sur terre fribourgeoiseet en Bourgogne. Ils avaient leur petite cour, et vivaient entourés de vassaux qui prenaient part aux fêtes et aux chasses et les suivaient à la guerre. La conquête bernoise porta un coup terrible à leur importance. Un rameau de la famille resta savoyard et catholique ; l'autre se retrancha dans un isolement farouche, attendant un retour de fortune qui ne vint jamais. Cette oisiveté leur fut fatale; pour soutenir le luxe féodal, ils aliénèrent les droits, les cens, puis les vignes, les bois, les alpages ; toute la fortune y passa. A la révolution vaudoise, le sire ne possédait plus que les murs délabrés du manoir.

L'humanité des sires de Blonay les rendit chers au peuple. Dans les récits semi-légendaires encore subsistants , il aime à citer leurs prouesses : comment un seigneur de Blonay conduisit à la croisade les hommes dermes de Vevey ; comment, à la prise de Chillon par les Bernois et les Genevois, l'un d'eux se précipita à cheval dans le Lac, gagna à la nage la rive savoyarde et se présenta à la cour du duc. Ne connaissant que le lien de l'honneur féodal, les de Blonay préférèrent une ruine totale à la* reconnaissance du nouvel état de choses. Cette fidélité a sa grandeur.

Le Châtelard, construit sur un tertre planté de vignes, est plus rapproché du Lac ; il consiste en une forte tour carrée, surmontée d une guirlande de créneaux à mâchecoulis, d'un style simple et sévère, unissant la robuste ampleur de l'âge féodal à l'élégance de la Renaissance. Au xve siècle, Jean de Gingins le construisit, sur les ruines d'une tour plus ancienne; il en fit sa forteresse et son palais; des banquets somptueux, de joyeuses fêtes y rassemblaient la noblesse du pays. Cette forte position

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ne le sauva pas de terribles malheurs. Lors de la guerre de Bourgogne, en 1476, Pierre de Gingins, le fils du précédent, fidèle à la cause de la monarchie, rassembla les hommes d'armes de Montreux et marcha sur le Bas Valais, afin de tendre la main à un corps de mercenaires italiens qui traversaient le Saint-Bernard pour rejoindre l'armée de Charles le Téméraire, alors campée près de Lausanne. Les féroces montagnards du Gessenay et du Pays d'En Haut, saisissant ce moment, débouchent comme un torrent par le col de Jaman, saccagent Montreux et brûlent le Châtelard ; Pierre de Gingins accourt et s'enferme avec une élite de braves dans la Tour de Peilz. Les montagnards renversent ses défenses et égorgent Pierre de Gingins et toute la garnison, à l'exception de huit hommes qui se sauvèrent par le Lac. Plus tard, les de Gingins relevèrent le Châtelard de ses ruines; mais. ils ne le conservèrent pas longtemps ; au xvne siècle, il appartint aux de Blonay, puis il passa en mains bourgeoises.

Du plateau de Blonay, une série de gradins descendent, d'un côté versHauteville etVevey, de l'autre vers Ghaiily. Une suite de beaux villages, Tercier, Blonay, Saint- Légier, occupent la crête. Entre la ramée des noyers, on aperçoit le chatoiement des eaux du Lac. Dans le fond, se dresse la cime neigeuse de la dent du Midi, aux reflets nacrés, d'autres fois pâlissante ou tachetée de mouvantes vapeurs. Ghaiily s'appuie à un rideau de vieux châtaigniers; ce village a vue sur le couchant. L'œil rase les promontoires brûlés de La Vaux, et se perd au loin sur les ondulations vaporeuses des campagnes vaudoises fuyant vers le Jura; plus près, il plonge sur le mont Pèlerin, embrasse Vevey et son cercle de coteaux : c'est un tableau paisible et doux. Ghaiily est le berceau de Mme de Warrens, femme à l'esprit subtil et

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gâté par le sophisme, mais tendre, aimante; elle berça la jeunesse d'un génie destiné à remuer profondément son siècle.

De Giiailly, à travers les vignes et les bouquets d o châtaigniers et de noyers, on descend à Clarens. A michemin, est le hameau de Baugy, caché dans les arbres ; son sol est riche en débris romains. Clarens s'étage au fond d'une petite anse, en face de la dent du Midi ; le vignoble l'enveloppe. Deux bouquets d'arbres se disputent le titre de bosquet de Julie. Celui qui ombrage le coteau des Crêtes, porte aujourd'hui une somptueuse demeure, élevée à grands frais par un financier vaudois; mais les jets d'eau, les serres, les parterres ornés, ont mis en fuite l'ombre effarouchée du solitaire.

La Nouvelle Héloïse n'est plus dans le goût de notre époque. La pompe sentimentale et la passion tendue qui ravissaient la société du xviii6 siècle nous paraissent boursouflées, et cependant ce livre a creusé une trace profonde dans les lettres; il a des pages immortelles. A la suite d'une première partie, orageuse, troublée, maladive, Rousseau a place une admirable peinture de la vie de famille, frugale, économe, labûrieuse, associant la culture de l'esprit aux soins agricoles. Ici, Jean-Jacques n'est pas dans le paradoxe, il laisse de côté les amplifications sur la vie sauvage. C'est le tableau de la vie suisse, fortement assise dans la réalité, saine, en communion avec la nature, qu'il propose à une société affadie et factice. Si sa pensée s'éloigne rarement de Genève et aime à en méditer les lois et les mœurs, son imagination romanesque et tendre avait besoin de sites plus doux pour y placer les enfants de sa fantaisie, et ces sites il les trouvait dans les campagnes vaudoises. « Quand l'ardent désir de cette vie heureuse et douce, qui me fuit et pour laquelle j'étais né, écrit-il, vient enflammer mon

imagination, c'est toujours au Pays de Vaud, près du Lac, dans des campagnes charmantes qu'elle se fixe. »

Dans ses descriptions du pays romand, Jean-Jacques est encore retenu par les lisières classiques et par des réminiscences italiennes; il en reflète les côtés attrayants et voluptueux, les aspects voilés et rêveurs, non les face: austèreset fortes. Il préfère aux Alpes les basses plaines et la région des coteaux flexibles. Dès lors, les lettres suisses ont pris possession des Alpes : De Saussure, Tôpffer, le doyen Bridel, Tschudi, Rambert, Juste Olivier.... les ont décrites sous de nouveaux aspects. Leur imagination ferme et sobre a su leur donner leur vrai caractère. Notre nature est grandiose et saine; elle a la limpidité et la fraîcheur, une virginité fruste, elle ennoblit, elle épure. Son contact ramène au vrai et au simple, et déprend des petitesses et du conventionnel de la vie sociale.

Siir le coteau qui domine Clarens est placé un modeste cimetière. A l'ombre de bosquets odorants, repose la dépouille mortelle de Vinet, le grand écrivain religieux de la Suisse romande. Quelle opposition entre cette figure ascétique et creusée par le scrupule, vivant dans une suspicion éternelle de son moi, et l'orgueil naïf et débordant de Jean-Jacques, célébrant les vertus de l'état de nature, et se proposant comme l'homme vertueux et purî Tous deux ont eu leurs orages intérieurs ! Le temps ne viendra-t-il pas où la pensée moderne trouvera son équilibre et saura concilier les exigences de la vie naturelle et les besoins de la conscience ?

Que le voyageur qui désire voir Clarens paré de sa simplicité rustique se hâte. Naguère ce n'était qu'un village de vignerons, et tel Byron le trouva, lorsqu'il vint demander à ces lieux la paix qui fuyait son génie. Mais aujourd'hui, le flot des touristes a envahi la

contrée1; les hôtels serrent les rangs; la route poudroie, les magasins alignent leurs étalages; déjà le gaz flambloie le long du Lac; plus de crique solitaire où le martin-pêcheur effleure l'eau de son aile rapide. ,t Montreux est le centre de la contrée; c'est un ancien > et riche bourg, formé de robustes maisons, couronnées de grands toits et échelonnées sur un terrain inégal, abrité par le mont de Cau. La baie, de Montreux le coupe en deux. D'un rocher à l'autre, un pont d'une seule arche enjambe le précipice. Vu d'en bas, ce coin de paysage est d'un grand effet. La dent de Jaman profile sa pointe effilée et grisâtre sur le fond de la gorge. Les érosions du torrent ont lacéré curieusement le roc; il s'en échappe en bouillonnant, sur un lit de rocailles; dans le bas, sont des moulins et des scieries; plus haut, un fouillis de masures enchevêtrées de noyers et de jardinets.

Montreux est un village riche et intelligent; les hommes sont d'une trempe mâle, durs au travail, économes, \ instruits, entendus en affaires ; les femmes ne leur cèdent pas en diligence. A toute heure du jour, on les rencontre la hotte sur le dos, dans les sentiers brûlés des vignes; elles ont un type élancé et fin, l'œil doux et fier, le front penseur; sur la tête, elles portent une coiffe noire bordée d'une large blonde, dernier vestige d'un des plus gracieux costumes de la vieille Suisse. Montreux a des

i. Clarens et les villages qui se suivent jusqu'à Chillon, ne sont pas jieulement une station de touristes, attirés durant l'été par la beauté du site, mais un séjour d'hiver, aimé des malades et des frileux. La déclivité rapide des monts qui enveloppent ce petit pays, le garantit des vents du nord et donne à la température une douceur exceptionnelle; alors que la froide bise crispe les eaux du Lac et se déchaîne dans les rues de Lausanne et de Genève, ici, l'air reste calme; les brouillards sont rares- Ces lieux forment une station intermédiaire entre les pays du nord et l'Italie, et les Russes, les Polonais, les Prussiens, les Suédois en useni avec succès.

bibliothèques et des cercles; dans les maisons, règne une large aisance; les fenêtres sont encadrées de fins rideaux; des senteurs de jasmin, de romarin, de muguet, montent des jardinets. Dans l'un d'eux, très-abrité, appartenant au docteur Buenzod, un médecin botaniste, à côté de grenadiers et d'autres arbustes rares, on voit un olivier, le dernier survivant d'une plantation jadis répandue sur les bords de notre Lac.

L'église deMontreuxoccupeunsited'un romantisme saisissant. Sa nef gothique, surmontée d'un clocher à haute flèche aérienne et légère, est suspendue au flanc du mont de Cau : une terrasse, plantée d'arbustes odoriférants, borde le temple; au travers de grands noyers qui s'accrochent à ce sol rapide, la vue plonge sur le Lac. Les pentes de l'Arvel masquent le fond de la vallée du Rhône et les hauts plateaux des Alpes vaudoises; mais la dent du Midi dresse avec majesté son front frangé de glaces étincelantes. L'église de Montreux fut celle du doyen Bride! ; le fin vieillard y vécut une vie de patriarche; narrateur pénétré et ému des vieux âges helvétiques, il était en communion avec le peuple, et savait employer l'érudition à l'éducation civique.

De l'église de Montreux., un sentier taillé en corniche, au-dessus du Lac, descend vers Veytaux. Ce riche village se cache dans les replis du Sonchaud. Ses flancs sont revêtus d'une épaisse forêt de châtaigniers et de hêtres ; on y respire de balsamiques émanations; l'écureuil, en se jouant de rameau à rameau, arrive sur le seuil des habitations; le merle siffle sa chansonnette, la fauvette noire, le pinson, le rouge-gorge lancent leurs notes étincelantes. Le promeneur, en gravissant les flancs de la montagne, voit se dérouler un tableau splendide. L'épaisse végétation qui tapisse les flancs de ces montagnes, reflétée par le miroir des eaux, les teint d'un vert intense.

Quel contour admirable décrit le grand Lac ! De moites vapeurs voilent les lointains; mais le soir, le soleil à son déclin fait ressortir les ombres du Jura; d'un dessin ferme elles tracent les limites du pays romand.

C'est dans ce lieu retiré, qu'une des intelligences les plus élevées de la France contemporaine, Edgar Quinet, a fixé sa tente; âme austère, il mesure les événements à la balance de la seule justice ; sévère, mais d'une sévérité triste et douloureuse. Il voudrait extirper de la France démocratique le recours à la terreur, et y raviver le culte des fortes vertus et des grands dévouements.

De Veytaux,on descend en quelques minutes à Chilien. Le vieux manoir repose sur un roc à fleur d'eau, et commande un étroit passage pratiqué entre le Lac et la montagne: les Thermopyles du Pays de Vaud. Sa fondation est d'une date inconnue. On sait qu'il existait au temps de Louis le Débonnaire, et qu'il servait de prison d'État; l'évêque de Corbie y fut enfermé; il consistait alors en une tour massive. Pierre de Savoie, le conquérant du Pays de Vaud, appréciant sa position, en accrut les fortifications et en fit la base de sa domination sur la contrée romande» 11 gouvernait de là le Pays de Vaud, rendait la justice, veillait à la sécurité du pays et à la subordination des seigneurs. Affable, courtois, hospitalier, il aimait à réunir ses vassaux autour de joyeux festins ; le cor annonçait le repas, la comtesse suivie de ses dames d'honneur arrivait en robe blasonnée ; l'appétit satisfait, on prêtait l'oreille aux joyeux déduits des bouffons et des ménestrels. C'est sur les coteaux de Veytaux et de Montreux que Pierre de Savoie livra contre les guerriers de l'Helvétie du nord le sanglant combat qui lui assura la possession du Pays de Vaud.

Vers la terre ferme, Chillon est défendu par un double rang de murs crénelés, soutenus par trois tours rondes.

Le donjon se dresse au centre; les appartements ont vue sur le Lac ; au premier étage, on voit le boudoir de la duchesse; la chambre du duc est sombre et donne sur tune cour, les murailles en étaient ornées de scènes de chasse; la chapelle, dans le siyle ogival, est d'un cxoollent goût ; tout auprès, est la grande salle dite des chevaliers. Le rez-de-chaussée, aujourd'hui employé comme arsenal, renfermait les appartements du châtelain; on y voit la salle de justice communiquant avec les cachots par un passage secret. Le souterrain de Chillon le profond, comme le peuple l'appelait, était dans la contrée un objet de terreur; et jouait un grand rôle dans les récits populaires de disparitions et de supplices occultes, îl se prolonge sur une longueur de 258 pieds sous les appartements du château et se divise en plusieurs salles, soutenues par des colonnes byzantines qui se confondent avec le roc. Le jour n'y pénètre que par d'étroites meurtrières. Le matin, quand le Lac reflète le bleu du ciel, des reflets azurés teignent les arceaux; le soir, ce sont des teintes verdàtres; mais cette lumière timide, hésitante, ne chasse qu'imparfaitement les ténèbres et le fond du souterrain est enveloppé d'une obscurité perpétuelle. Ce lieu causerait une forte impression, alors qu'il ne rappellerait pas le souvenir d'un martyr de la liberté. Tout dans Bonivard est original et marqué au coin d'une âme vive et généreuse ; sa naissance, ses intérêts, le plaçaient du côté savoyard; l'esprit républicain, l'amour de l'indépendance, le rangèrent du nôtre. Le duc de Savoie redoutait son esprit avisé et fécond en ressources. Comme Bonivard chevauchait à travers le Pays de Vaud, il le fit enlever par ses séïdes et transporter dans cette prison d'État; Bonivard a peu parlé de sa captivité. On sait seulement, que durant deux années, il habita une chambre du château, voisine de celle du châtelain,

qui le traitait avec égards et cherchait à le ramener à la cause du duc. Mais celui-ci étant venu à Chiilon, Bonivard fut plongé dans le souterrain, chargé de fers et rivé à un pilier; il passa ainsi quatre ans. « En me promenant, dit-il, ma trace creusa dans le roc un petit sentier comme aurait pu le faire un marteau. » Cette trace est encore visible.

Le peuple de Genève n'avait pas oublié Phéroïque prieur. Dans les pourparlers avec le duc, son élargissement avait toujours été réclamé. Lors de la conquête du Pays de Vaud par les Bernois, une attaque sur Chiilon fut concertée. Les Genevois frétèrent deux barques armées, deux galères et quelques moindres embarcations; la fleur de la jeunesse prit part à l'expédition. Au départ, le peuple bordait la rive et criait: «Sauvez les captifs.» Arrivée dans le grand Lac, la flottille guetta le signal d'attaque concerté avec les Bernois. Une détonation partie de Lutry annonça leur apparition; la flottille se dirigea alors sur Chiilon; les approches prirent un jour; le lendemain, les Genevois canonnèrent vivement le château par le Lac, tandis que les Bernois le pressaient de la terre ferme. Sur le soir, le commandant savoyard demanda à traiter. Mais tout à coup, comme la flottille genevoise s'était écartée, la grande galère de Chiilon s'élance toutes voiles dehors ; les galères genevoises se mettent à sa poursuite; mais plus rapide, elle gagne la rive chablaisienne et se jette sur Lugrin. Le commandant savoyard y met le feu et s'enfuit par les montagnes. Les Genevois craignaient que les Savoyards n'eussent emmené les prisonniers; mais le lendemain, quand on pénétra dans la place, on eut la joie de trouver Bonivard et six autres captifs genevois.

Sous la domination bernoise, les progrès de l'artillerie

firent perdre à Chillon son importance militaire. Les appartements ducaux furent accommodés à l'usage des baillis et les souterrains utilisés pour serrer les vins de Leurs Excellences. Les baillis donnaient des repas à la noblesse des environs ; mais au xvme siècle, trouvant le site écarté, ils transportèrent le baillivat à Vevey *,

A quelques minutes de Chillon est Villeneuve, un bourg négligé et triste, bâti à fleur d'eau à peu de distance des bouches du Rhône. Au moyen âge, c'était tin lieu de passage, fréquenté par les voyageurs allant en Italie par le Saint-Bernard ; on y trouvait des hospices et des péages. Aujourd'hui, on y embarque des bois et des marbres. L'église paraît fort ancienne.

Ici, se termine l'ample croissant décrit depuis Genève par la rive suisse du Lac. Les rives du Léman, s'infléchissant vers le couchant, reprennent la direction de Genève en traçant une ligne plus directe. Sur ce rivage, s'étagent les monts et les vallées sauvages et romantiques du Ghablais.Des sites retirés et touffus, parés d'une grâce fruste et négligée, y attendent le touriste. Dans ces solitudes, il se croira ramené aux premiers jours du monde ; mais avant de s'engager dans cette région sylvestre, il convient de donner un aperçu des Alpes vaudoises et de la vallée du Rhône.

i. Ce vénérable monument, paré du double prestige de l'histoire e» de la poésie, une des gloires du pays romand, ne devrait pas être employé à de vulgaires usages* Il faudrait le déclarer monument national, et en faire un musée archéologique, y rassembler nos antiquités lacustres, celtiques, romaines, ainsi que les débris du moyen âge : armes, cuirasses, tentures, meubles, sculptures sur bois et métal, bustes, médailles. Une foule d'objets, aujourd'hui dispersés et insignifiants individuellement, réunis, s'éclaireraient les uns les autres, se compléteraient et serviraient à reconstruire le passé et à nous peindre les usages et les mœurs des aïeux.

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