‹ Genève et les rives du LémanChapitre 4 sur 34 · LA COMMUNE GENEVOISE — FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

LA COMMUNE GENEVOISE — FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE

Genève sous les princes évoques. — Les franchises d'Adhémar Fabri. — Les foires. — Ambition de la maison de Savoie. — Charles III, ses cruautés. — Résistance de fierlhelier. — Martyre de Berthelier et de Lévrier. — Le Conseil des hallebardes. — Alliance avec Berne et Fiibourg.— Fondation de la république. — Les gentilshommes de la Cuiller. — Conquête du Pays de Vaud par les Bernois.

Il est peu de destinées aussi étonnantes que celle de Genève. Par l'exiguïté de ses dimensions, noire république se rapproche de Saint-Marin : cité sans territoire, sorte de monade politique, cet être fragile a cependant bravé bien des orages et survécu â des tourmentes qui ont englouti des États puissants. Ses citoyens n'ont pas déployé seulement des vertus politiques, ils ont cultivé les sciences, les lettres, les arts avec supériorité; notre petite patrie a développé une vie complète. L'histoire offre peu d'exemples d'une vitalité aussi persistante et aussi féconde dans un corps aussi minime.

César mentionne Genève entête des Commentaires; U vint y diriger la défense de la Province, menacée par l'invasion des Helvétiens. Sous les Romains, la cité des Ailobroges prospéra et fut décorée de beaux édifices. Au iv° siècle, Genève reçut un siège épiseopal ; son diocèse embrassa la rive méridionale du Lac, le district deNyon et une partie de la Savoie. La première enceinte connue date de Gondebaud, roi des Burgondes, prince pacifique

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et législateur, rédacteur de la loi Gombette. Ce prince aimait le séjour de notre ville; il y construisit un palais et un mur d'enceinte; il décrivait un triangle sur le faite de la colline et s'appuyait à trois fortes tours. Du palais de Genève, partit sa nièce, la princesse Clotilde, destinée à convertir à la foi orthodoxe Clovis et la farouche nation des Francs. A cette époque, les Burgondes suivaient le rite arien; Genève, comme cité hérétique, souffrit cruellement des armes de Clovis; ce barbare prétendait venger la foi orthodoxe. Sous les. rois francs, la contrée tomba très-bas. Elle commença à renaître sous la patriarcale administration des rois de la Bourgogne Trans* jurane. j

C'est à la dissolution de ce petit royaume que s'ouvre' l'histoire de Genève comme État autonome (1033). Cette ville, plus tard si hostile à l'Église romaine, forma, cinq siècles durant, une principauté ecclésiastique ; l'évêque avait rang de prince du saint-empire, et la communauté celui de ville impériale. Ces droits reposaient sur des chartes authentiques des Empereurs, chartes plusieurs fois confirmées.

La position centrale de Genève, commode pour le commerce et l'administration du territoire environnant, tenta la cupidité des seigneurs voisins. Le danger vint d'abord des comtes de Genevois , famille de grande féodalité, en possession de la pittoresque et romantique contrée qui borde Genève vers le sud. Cette maison possédait dans Genève un palais patrimonial, et exerçait des droits sur plusieurs parties du Pays deVaud. En 1401, elle s'éteignit, et ses États passèrent à la maison de Savoie, déjà puissante dans la contrée et féconde en princes guerriers et conquérants.

L'évêque gouverna longtemps comme prince absolu. De 1280 à 1293, les bourgeois s'insurgèrent et lui arra-

chèreiti des institutions démocratiques. L'autorité appartint dès lors à quatre syndics, nommés chaque année par le peuple, réuni en Conseil général Ces magistrats avaient la police de la ville durant la nuit, ils rendaient la justice au criminel, pourvoyaient à la défense de la ville, géraient ses finances, rendaient des édits ; plus tard, les affaires se compliquant, ils se firent .assister par un conseil de vingt membres et un trésorier, désignés par eux; les syndics et les conseillers ne prêtaient aucun serment à Tévéque, et n'étaient responsables de leur administration qu'au peuple. Ces institutions, toutes démocratiques, étaient alors communes à la plupart des villes vaudoises et savoyardes; les princes de Savoie avaient jugé expédient de relever les communes pour brider la féodalité; mais des libertés octroyées poussent rarement les mêmes racines que des libertés conquises.

Les institutions de Genève s'etant assises et régularisées, en 1387, un évêque patriote, Adhémar F abri, les réunit en une charte régulière. Cette charte a été pendant quatre siècles la base de La constitution genevoise. Le peuple qui donna au monde le Contrat social se passionna de bonne heure pour ses droits et en fit une étude attentive1.

La position de Genève^u pied des Alpes, entre la France, l'Allemagne et l'Italie, en fit au moyen âge une des échelles du commerce de l'Occident. Ses foires attiraient un grand concours, et la communauté noua deo

t. Sur l'histoire de Genève avant la réformation, on peut consulter avec fruit les deux volumes de M. Pictet de Sergy, intitulés Genève, origine et dèvel .•ppement de cette république. Cotte histoire est plus riche en détails sur les institutions, les usages, le commerce, que les histoires de Spon, Bèrenger, Picot, ou que celle de Thourel. M. Gau- Heur a publié, une suite à l'ouvrage de M. Pictet de Sergy, mais rapide et superficielle.

traités de combourgeoisie avec Cologne et Venise. Le champ des foires couvrait la partie basse de la ville, située entre la colline et le Lac. Ce quartier était traversé par une large artère, les Rues Basses, bordée de dômes et de hauts bancs qui servaient à abriter les marchandises. Chaque nation avait son quartier. Les marchands français expbsaient dans le leur les toiles et les draps de la France; les Vénitiens, les riches marchandises de l'Orient et les soieries de Florence; les Génois, les Lucquols, tes Gascons, les Provençaux, les Allemands en grand nombre, fréquentaient ces foires, et pour les Suisses et les Savoyards, elles étaient le principal lieu d'échange. Comme aujourd'hui, dans les rues de Genève, on enteridait parler toutes les langues, on rencontrait tous les costumes; les hôtelleries étaient nombreuses, et sept hôpitaux pourvoyaient aux malades. La ville profita de cette prospérité pour s'embellir. On construisit de nouvelles rues et les places de Longemale et du Moîard; on recula le rivage par des travaux d'art, on traça un port avec des pieux et des chaînes; les rues montantes, détruites au xive siècle par des incendies, furent rebâties en pierre; l'édilité prit des mesures de propreté; et la ville, dans sa nouvelle extension, fut entourée d'une forte muraille flanquée de vingt-deux tours.

Telle était la Genève du moyen âge, une ville de négoce et de liberté, prospère, vivante, joyeuse, fièredeses franchises, se gouvernant presque en république. Dans la contrée, elle avait le renom d'une ville de ressources et de plaisirs ; comme aujourd'hui, elle attirait les têtes éman cipéeS; les hommes laborieux, et aussi les gens de plaisir, les dissipés. Près de cent familles de chevalerie savoyarde y séjournaient durant l'hiver; plusieurs y possédaient des demeures et étaient inscrites dans sa bourgeoisie.

Cette prospérité excita les convoitises de la maison de Savoie, dont les Etats, depuis l'extinction de la maison de Genevois, entouraient de tous côtés notre étroite banlieue ; la possession de Genève aurait donné plus d'unité à ses provinces au nord des Alpes, le Pays de Vaud, la Savoie et la Bresse. En se mêlant aux affaires de la ville, sous le prétexte de favoriser les libertés des bourgeois, les princes de Savoie y avaient mis le pied ; ils possédaient comme un fief relevant de l'évêque, le vidomnat, magistrature urbaine, réunissant des fonctions d'édilité à celles de juges de paix ; et ils tenaient un châtelain dans le château de Vile, petite forteresse qui commandait le bas de la ville et le passage du Rhône; ces acquisitions ouvraient la voie à d'autres usurpations. Le vidomne tentait fréquemment d'empiéter sur la juridiction des syndics, mais sans réussir à surprendre leur vigilance. Ces conflits de juridiction répétés incessamment durant des siècles, donnent à l'histoire de ces temps un cachet d'argutie légale; mais celte ténacité à défendre les libertés juridiques, montre que le peuple genevois avait la vraie tradition des peuples libres.

Malgré cette tension, entre Genève et la Savoie, régnèrent longtemps des rapports d'amitié et de bon voisinage. La politique des princes de Savoie consistait à caresser le peuple de Genève, à l'amadouer par de bons procédés, et doucement, à empiéter sur ses libertés, à les réduire à une lettre morte. Ils venaient fréquemment séjourner à Genève avec une grande suite de gentilshommes; ils y amenaient leurs épouses et donnaient des fêtes brillantes. La ville en usait magnifiquement. Les magistrats et les citoyens, pompeusement attifés, allaient en cortège recevoir le prince au pontd'Arve, limite des franchises de la ville : et après lui avoir fait jurer le respect des libertés, ils le conduisaient processionnellement

à la cathédrale, en portant un dais sur sa tète. Les rues étaient décorées d'arcs de verdure ; la jeunesse jouait des mystères sur les places publiques ; on prodiguait l'hypocras, le malvoisie, les boîtes de confiture. Lors du mariage d'une princesse de Savoie, la ville envoyait un cadeau do noces. Dans les nécessités pressantes, les princes réclamaient des secours en hommes et en argent; et à diverses reprises, la ville les accorda, mais toujours à titre de don% gratuit. D'autre part, ces bourgeois gracieux, courtois, serviables, restaient inflexibles quant à la souveraineté de la ville. Jamais ils ne reconnurent la juridiction des cours de Chambéry et ne consentirent à envoyer des députés aux Etats de Savoie.

Au xve siècle, le pape ayant enlevé le choix de l'ovêque au chapitre, attribua ce siège à des cadets de la maison de Savoie; dès lors, le gardien de l'indépendance de Genève en devint l'ennemi. En 1462, le duc Louis de Savoie, prince fantasque et malveillant, ruine Genève en entravant ses foires de concert avec Louis XI qui en dota Lyon ; cette source de fortune ayant tari, les fêtes, le luxe, la vie joyeuse et facile disparurent. Lorsque la ville parut suffisamment humiliée, le duc offrit de rétablir les foires, moyennant des clauses attentatoires à la souveraineté de la ville. Le peuple de Genève, après en avoir délibéré en Conseil Général, répondit : « que ses magistrats n'avaient jamais prêté de serment à aucun prince de la terre et qu'il préférait vivre dans une pauvreté couronnée de toutes parts de liberté, que vivre riche et tomber dans la servitude. » Cette fière réponse peint ce peuple; s'il a résisté à toutes les tentatives d'absorption, c'est qu'il a toujours préféré la liberté aux biens matériels ; sans la liberté, il ne conçoit pas l'existence, elle lui est nécessaire comme l'air à la respiration.

Au commencement du xvie siècle l'orage qui s'amassait

éclata. Le duc Charles lit, ayant réuni dans sa main ies divers apanages de sa maison, résolut d'en finir avec les libertés de Genève. La guerre de Bourgogne avait introduit dans la vallée du Léman des germes de révolution ; la monarchie et la république se trouvaient en présence et la démocratie genevoise parut en danger à un Etat tout monarchique. En 1513, le duc fait nommer au siège ♦de Genève un bâtard de sa maison; le bruit courut que le bâtard avait tait au duc une cession du temporel, cession consentie par le pape et retardée seulement par l'opposition des cardinaux. Le duc comptait dans Genève un parti influent ; les chanoines, presque tous gentilshommes savoyards, les riches, beaucoup de marchands, désiraient la réunion à la Savoie, pour mettre fin à une situation agitée et précaire. Mais la jeune bourgeoisie nourrissait de plus fières pensées. A sa tète, se trouvaient quelques citoyens énergiques et dévoués : Philibert Bertheïier, bon militaire, homme de main, fier, décidé, bruyant, passionné pour la liberté de Genève; Besancon Hugues, non moins dévoué à la liberté, mais tête réfléchie, homme de sang-froid et de conseil, orateur persuasif, négociateur heureux et très-estimé des Suisses; Lévrier, juge des excès, était le jurisconsulte du parti, l'homme de la résistance légale, versé dans les chartes et le maniement des textes sur lesquels reposaient les libertés de la ville. Le plus brillant des amis de la liberté était le jeune prieur de Saint-Victor, Bonivard, savoyard et gentilhomme de naissance, haut dignitaire ecclésiastique; mais, par générosité d'âme, dévoué à la cause des citoyens ; nourri de fortes études littéraires, polémiste exercé, il fut l'écrivain du parti. Ses chroniques sont la source la plus précieuse de notre histoire.

A la résistance vétilleuse des bourgeois du moyen âge disputant sur la lettre des franchises, ces hommes avaient

substitué des vues plus hautes; ils aspiraient à faire de Genève une république, l'égale et ralliée des villes suisses. Dans cette pensée, Berthelier et ses amis se firent recevoir bourgeois de Fribourg. Depuis la guerre de Bourgogne, Fribourg et Berne occupaient plusieurs districts vaudoiset les amis du gouvernement libre se tournaient de leur côté. A l'intérieur, Berthelier caressait lajeunessetr s'accommodant à ses goûts bruyants, il banquetait avec elle; il lui donna une organisation sous le nom des enfants de la ville. Au son du tambourin, cette vive jeusesse s'assemblait, faisait des démonstrations contre les officiers duduc et de l'évêque, des mascarades, des processions burlesques, avec force lazzi, force bouffonneries. Les partisans de la Savoie tenant des conventicules, les enfants de la ville se réunirent dans une salle au Moîard : « Nous avons toujours été libres, dirent leurs orateurs; il n'est mémoire du contraire, ayant les mêmes franchises, ayons un même cœur; si les officiers de l'évêque mettent la main sur un de nous, que tous le défendent avec leurs armes, leurs ongles et leurs dents. Qui touche Vun touche Vautre. » Naïve expression de la solidarité qui a fait dans tous les temps le salut de la Suisse,

Pour abattre cette effervescence, le duc et l'évêque recourent à la terreur. Le duc fait saisir et décapiter deux Genevois qui voyageaient en Piémont. Un matin, on trouva leurs têtes clouées à un noyer en face le pont d'Arve, avec cet écriteau : « Ce sont ici les têtes des traîtres de Genève. » L'évêque fait des arrestations ; à propos d'une procession bouffonne, un citoyen inoffensif, Pécolat, est appliqué à la torture ; Berthelier, sous le coup d'une accusation criminelle, se réfugie à Fribourg. Il y négocie un traité de combourgeoisie, valable pour cinq ans, et le peuple le ratifie en Conseil Général *. Cet acte

i. Sur la lutte de Genève avec la Savoie au xvie siècle, et sur les pé-

fit éclater la division qui couvait dans Genève; la ville se scinde en deux factions, les partisans de la Savoie, taxés de mammelus par leurs adversaires et les amis des Suisses et de la république appelés eidguenols.

Le duc, courroucé de cet appel à l'intervention des Suisses, envahit Genève avec une forte armée, composée de Faucignerans, deChablaisiens et de Vaudois. Les Fribourgeois descendent en armes dans le Pays de Vaud et s'emparent de Morges. Le duc négocie et les arrête par une feinte modération ; mais il reste l'arbitre du sort de Genève, et exige l'annulation du traité de combourgeoisie. Les eidguenots menacés, se cachent ou fuient. Berihelier, méprisant le péril ou cherchant le martyre, reste à Genève. Les officiers de l'évêque l'entraînent dans le château de Vile. Bertheîier dédaigne de se défendre, un simulacre de jugement le condamne à avoir la tête tranchée. Son supplice eut lieu sur la place du château de l'Ile, au milieu des soldats de Savoie; puis le bourreau traîne son cadavre dans les rues de la ville en criant au peuple attéré : « Voici la tête du traître Bertheîier, prenez-y tous exemple. » L'effroi avait glacé tous les coeurs ; pour un temps, le silence se fait dans Genève. Les amis de la Savoie dominent dans les Conseils.

Le duc s'était installé à Genève avec une cour brillante, il prolongeait son séjour et ne négligeait rien pour courber les dernières résistances. Par les banquets, les mascarades, les danses, il amorçait les gens de plaisir ; les dépenses de la cour enrichissaient les marchands; mielleux et paterne, tant que les magistrats pliaient ; sitôt

ripéties de l'alliance avec les Suisses, on peut consulter, avec fruit, l'ouvrage d'Am. Roget, Genève et les Suisses, composé en entier avec les sources, comme tous les travaux de ce laborieux et sagace investigateur.

qu'ils parlaient des libertés de la ville, le tyran seredressaitet menaçait «défaire leur ville plus petite que le plus petit village de ses États ». Lévrier persistait dans la résistance légale et soutenait par des textes, que dans les murs de Genève le duc était le vassal de l'évêque et non le seigneur de la ville ; dans sa colère, le duc le fait saisir par ses gentilshommes et décapiter. Le meurtre juridique du premier magistrat de la ville blessa au cœur les citoyens; mais on se tut. Le glaive était suspendu sur toutes les têtes indépendantes,, les issues de la ville occupées par les soldats du duc; les principaux eidguenots avaient fui par des chemins détournés à Berne et à Fribourg.

La cour de Chambéry, s'arrogeant une juridiction qu'elle n'avait jamais eue, cite à sa barre les magistrats de Genève, et sur leur refus de comparaître, elle taxe la ville à une amende énorme et saisit les propriétés des Genevois en Savoie. La ville tombe dans la langueur et se dépeuple. Le duc voyant cet abattement fait convoquer à l'improviste un Conseil Général (20 décembre 1525). Les seuls mammelus y assistent. Contre tous les usages reçus, le duc s'y rend dans un appareil imposant ; devant et derrière le cortège, marchaient ses hallebardiers. Le chancelier de Savoie harangue le peuple au nom du duc et lui signifie que le duc retirera les mesures de rigueur s'il renonce à toute alliance avec les Suisses. « Voulezvous vivre, leur dit-il, sous l'obéissance de votre évêque et sous la protection de monseigneur de Savoie ». Grand mercÀ, grand merci, oui, oui, crient les mammelus. Le duc, appelé par d'autres affaires et croyant la ville suffisamment bridée, s'éloigne. Ni lui ni aucun de ses successeurs ne devait y remettre le pied.

A peine a-t-il tourné le dos, les eidguenots relèvent la tele. On signe une protestation contre le dernier Con~

seil Général, appelé dérisoirement le Conseil des Halle* bardes; on demande le rappel des bannis et l'alliance «yen les Suisses. Le sang de Berthelier et de Lévrier, les spoliations, les attentats accumulés par un prince cruel et faux, avaient exaspéré le peuple et soufflé l'énergie du désespoir. Durant leur exil, Besançon Hugues et ses amis avaient activement travaillé auprès des Suisses. Les seigneurs de Berne lorgnaient la possession du Pays de Vaud; dès lors, l'indépendance de Genève acquerrait une grande importance, car cette place est la clef de la vallée du Léman. Ils offrent, ainsi que messieurs de Fribourg, de signer un traité de combourgeoisie, valable pour vingt-cinq ans, et entraînant l'obligation de défendre Genève. Le Conseil Général le ratifie d'enthousiasme aux cris : Les Suisses, les Suisses et la liberté! Le peuple fit de grandes réjouissances.

Cet acte mémorable a fait le destin de Genève et de la contrée du Léman; la mesure était hardie; car elle rompait avec tout le passé de Genève; elle la déracinait en quelque sorte de son sol naturel, et coupait des liens séculaires avec la Savoie, pour lui donner une patrie éloignée. De telles révolutions ne s'accomplissent pas sans déchirements intérieurs. Les partisans de la Savoie, exaspérés, quittent à leur tour une ville où tout se tourne vers les Suisses, et vont porter leur haine et le concours de leurs bras au duc de Savoie. La révolution s'accélère. Le vidomne quitte la ville et le Petit Conseil s'attribue sa j uridiction; il obtient de Pévêque la cession de la justice civile ; on complète les institutions politiques par la création d'un conseil dit des Deux-Cents, chargé de la discussion des lois et imité des institutions de Berne. Le Conseil Général garde la nomination des syndics et le vote des lois et des mesures capitales. Ces innovations transforment la commune en république.

Aussitôt l'alliance avec les Suisses votée, on prend des mesures extraordinaires de défense. Des sentinelles veillent jour et nuit sur la tour de Saint-Pierre; on achète des armes et des munitions; on enrôle toute la population mâle dans les compagnies bourgeoises ; on fait venir des Suisses ; Besançon Hugues, désigné comme capitaine général, dirige les détails de la défense.

Dans les nombreux châteaux qui couronnent les coteaux vaudois et chablaisiens, et qui ceignent les rives du Léman, la révolution de Genève excitait de vives colères* Les gentilshommes haïssaient depuis longtemps cette ville de bourgeois et de marchands. Un jour, que les plus animés banquetaient au château de Bursinel, l'un d'eux levant sa cuiller en l'air s'écria : « Aussi vrai que je la tiens nous avalerons Genève. » Le mot fit fortune, et la coalition des gentilshommes prit le nom de Ligue des gentilshommes de la Cuiller. Tout autour de la ville les châteaux ouvrent les hostilités. Ce fut d'abord comme une nuée de sauterelles. Les gentilshommes et leurs hommes d'armes interceptent les vivres, détroussent les voyageurs, ravagent les métairies des Genevois, maltraitent les fermiers, enlèvent le bétail; Genève, bloquée par terre, ne communiquait plus avec les Suisses que par le Lac et le territoire ami de Lausanne. Ces dévastations ruinent l'agriculture* affament la ville; la disette sévit et engendre la peste; mais les courages ne vacillent pas. Les Bernois, Iravailléspar des difficultés intérieures,, parlaient de résilier l'alliance : « la chemise leur étant de plus près que le manteau. » Le Conseil Général vote que: « quiconque parlera contre l'alliance aura la tête tranchée; qu'il se fie à Dieu et à Messieurs des ligues ; qu'au besoin il engagera les biens, les femmes et les enfants. » Et tout le peuple s'écrie : « Nous ne voulons faire autre et plutôt mourir. » Cette fermeté toucha les Suisses.

Le 30 septembre 1530, le duc investit la ville avec une puissante armée; il s'empare des faubourgs et tente l'escalade. Alors Berne et Fribourg mettent sur pied leurs redoutables milices. Comme un torrent, l'armée des confédérés roule à travers le Pays de Vaud dans la direction de Genève, renversant tout sur son passage; chemin Taisant, elle faisait du butin et incendiait les châteaux des gentilshommes de la Cuiller. Des murs de Genève on siftvait la marche libératrice des Suisses aux hautes colonnes de fumée, montant dans le ciel, des châteaux en flamme. Saisis d'épouvante, les gentilshommes fuyaient sur la rive chablaisienne; le Lac était noir d'embarcations emportant les hommes et les biens. Le duc, entraîné par la panique, se dérobe avec son armée dans les profondeurs de la Savoie. Avant de se retirer, les Bernois stipulèrent que le Pays de Vaud leur répondrait de la sécurité de Genève.

Cet accord n'amena qu'une courte trêve. Les gentilshommes vaudois étaient furieux de l'incendie de leurs manoirs. L'évêque de Genève, ulcéré des atteintes portées à son autorité et des progrès de l'hérésie dans la ville, transporte son officialité dans le pays de Gex, et lance des arrêts contre les syndics, bourgeois et habitants de Genève ; il ouvre ses châteaux de Peney et do Bonne aux ennemis de la ville, leur délivre des lettres de marque et les exhorte à faire prompte justice de tels malvivants. La ville est de nouveau bloquée, les ennemis poussent leurs courses jusque sous les murs. En 1534, on découvre un projet de surprise nocturne et le peuple vote la démolition de quatre grands faubourgs : granges, maisons, écuries, hangars, clôtures de jardins, arbres, tout fut rasé et le sol nivelé; ces faubourgs égalaient la ville en étendue et abritaient une population de

,000 habitants ; elle reflue dans la ville, où les magis-

trats la distribuent au mieux ; avec les pierres des maisons démolies on rehaussa les remparts. Un peuple capable de tels sacrifices était digne de la liberté ! La population ne quittait plus les armes; le matin, elle se rendait aux églises ; puis elle allait travailler aux remparts : femmes, vieillards, enfants aidaient de leur mieux ; les compagnies bourgeoises se succédaient nuit et jour à la garde des remparts, Les fourrageurs ne rapportant presque rien, on manquait de blé, de vin, de bétail. En cette extrémité, les chefs de famille renouvelèrent le serment de défendre la ville jusqu'à la mort. Le péril exaltait les imaginations; on parlait de visions étranges. Une nuit, les sentinelles qui faisaient le guet , rapportèrent avoir vu sept cavaliers vêtus de noir et sans tête, faisant la garde autour de murailles.

Durant l'année 1535, la situation s'assombrit encore. La rage au cœur, les Genevois assistaient de leurs remparts à la ruine de leurs campagnes; mais les Bernoi leur avaient interdit toute sortie, pour ôter à l'évêque et au duc les prétextes d'hostilité. « Nous craignons, écrivaient les magistrats à MM. de Berne, que le peuple ne quitte la ville de désespoir. En Savoie, la nouvelle court que, sous peu, notre ville sera détruite, et qu'on n'y laissera pas pierre sur pierre. Petits et grands se lamentent. Nous sommes en grosse désolation et avons besoin d'aide. Que MM. de Berne fassent valoir leur hypothèque sur le Pays de Vaud; afin que pour une bonne fois, nous puissions tirer Leurs Excellences de telles fâcheries, »

Les extrémités auxquelles Genève était réduite avaient eu du retentissement. Un millier de braves gens partis des montagnes de Neuchàtel se mirent en marche pour \ la secourir et pénétrèrent jusque près de Goppet, après

n GENÈVE ET LES RIVES DU LÉMAX

avoir battu un corps de gentilshommes; mais les ambassadeurs bernois les firent rétrograder. François Ier, brouillé avec la Savoie, dirigea sur Genève un parti de cavalerie. A la descente du Jura, il fut défait par le baron La Sarraz, le chef du parti de Savoie, et ses débris seulement parvinrent à Genève. Le commandant français s'exprima en termes flatteurs pour la ville, et fit espérer de grands secours, si Genève reconnaissait le roi de France pour protecteur de ses libertés. Ces ouvertures, venant d'un potentat puissant et ambitieux, furent reçues avec effroi, et avis en fut donné à Berne.

Cette prudente république avait louvoyé longtemps, retenue par des embarras intérieurs et par des motifs de politique générale; mais en janvier 1536, la rupture de la France et de la Savoie, les vues de François Ier sur Genève, la situation désespérée de cette ville, emportent la balance. Les milices de la république et des alliés entrent dans le Pays de Vaud. Les capitaines bernois s'avancent en belle ordonnance, hissant partout l'écusson de Berne ; les populations faisaient en hâte leur soumission. Les Bernois s'approprièrent encore le Chablais, le pays de Gex et les bailliages qui entourent Genève vers le ud. Les Valaisans et les Fribourgeois, alléchés par l'exemple, saisissent quelques districts à leur convenance. Cette courte campagne donna le bassin du Lé^ m an à la Suisse, et Genève fut soudée au territoire bernois. Les Genevois n'avaient pas perdu de temps pour se mettre en campagne, et se faire aussi un territoire ; mais Berne leur barra le chemin, et ils n'obtinrent que Jussy et les villages ayant appartenu au prieuré de Saint- Yictor et au chapitre de Saint-Pierre. La ville était ruinée^ le commerce détruit, la moitié de la population avait disparu, moissonnée par la pestû, la disette, le fer de

l'ennemi, les proscriptions. Petite Genève avait été, et petite elle resta; une ville avec trois lieues de territoire, un ciron politique, une miniature de république; mais une rare énergie vivifiait ce corps lilliputien. S'exalta nt dans sa faiblesse, nous allons la voir se créer un empire spirituel.

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