‹ Genève et les rives du LémanChapitre 5 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'établissement calviniste

Farel introduit la Réforme. — Arrivée de Calvin. — Lutte de Calvin et des libertins. — Les ordonnances ecclésiastiques et les lois somptuaires. — Victoire du rigorisme. — Les réfugiés religieux. — Activité prodigieuse de Calvin. — Organisation de la cité.

Durant les années si agitées que Genève venait de traverser pour fonder son indépendance, la lutte avec la Savoie et les gentilshommes, n'avait pas absorbé toute son activité, et une révolution s'était opérée dans ses croyances et ses institutions religieuses. Farel en fut l'auteur. Ce réformateur était natif du Dauphiné : c'était un petit homme roux, à l'œil ardent, à la parole de flamme, un homme d'avant-garde fait pour ébranler les masses.

Genève, comme ville épiscopale, avait savouré jusqu'à la lie les abus du système romain. Le clergé y foisonnait ; outre les prêtres séculiers, la ville possédait cinq grands monastères et un chapitre de trente-deux chanoines : en tout, plusieurs centaines de tonsurés sur une population de 15,000 habitants. Ce clergé, livré à une basse matérialité, fainéant, égoïste, avait perdu toute considération auprès d'un peuple spirituel et caustique. Les côtés politiques de la Réforme frappèrent vite les chefs du parti républicain ; ils y virent un moyen de se débarrasser de l'évêque. La sécularisation des biens ecclésiastiques, l'institution d'une Église, simplifiée dans ses croyances et ses rites, sans hiérarchie, sans sacer-

doce, agréait à des esprits en travail de révolution. Genève, sorte de carrefour entre la France et l'Italie, reçut de bonne heure les premières semences de la Réforme. Les colporteurs français apportèrent des bibles et des écrits de controverse; on se prit à les lire et à en discuter. Bientôt ce fut une fureur, dans les rues, les marchés, les cabarets, on ne parlait d'autre chose ; même les femmes argumentaient et tournaient en dérision les mômeries des moines. Ahuri par ce déchaînement de controverse et ignorant des Écritures, le clergé ne savait que répondre ; il eut recours à une terreur matérielle.

Farel étant venu prêcher à Genève, une cohue de prêtres armés se rue sur lui et le traîne devant Pofficial, avec des huées, des vociférations ; quelques-uns cherchent à le transpercer ; les syndics eurent grand'peine à le tirer des mains de ces forcenés, et les amis de Farel durent le renvoyer secrètement par le Lac; Froment, qui lui succéda, faillit être jeté au Rhône; Viret subit une tentative d'empoisonnement. Les chanoines avaient revêtu la cuirasse et maniaient la hallebarde ; les prêtres ne se montraient que bien embastonnés; on les rencontrait dans toutes les batteries, portant les premiers coups et excitant la populace ; ils cherchaient à provoquer le massacre des réformés. Ceux-ci, presque tous zélés eidguenots, se tenaient serrés les uns aux autres et sur leurs gardes. Quant à la jeunesse rieuse et légère, elle faisait des processions burlesques, des mascarades dérisoires de l'ancien culte ; elle mutilait les images, au grand scandale des bons catholiques. Les Bernois appuyaient les réformés ; les Fribourgeois, bonnes gens, pleins de cœur, at-1 tachés à Genève, mais chauds catholiques, menaçaient; de rompre l'alliance si Genève passait à la Réforme. Leurs instances ramenèrent à Genève le successeur du bâtard de Savoie à l'évêché, Pierre de la Beaume. Ils cherché-

rent à ie réconcilier avec le peuple; mais le prélat eut peur et décampa par un souterrain. C'était un homme de naissance, sensuel et léger, libertin, très-occupé de ses plaisirs, n'ayant rien de l'apôtre et encore moins du martyr; il préféra aller banqueter dans ses grasses abbayes de Bourgogne, que disputer ses ouailles à l'hérésie.

Les Conseils, la population, étaient profondément divisés1. Cette perplexité dura trois ans (1532-35). Enfin lesréformés, appuyés par la forte main de Berne, prennent le dessus. Une grande dispute a lieu. Farel s'empare de la chaire de Saint-Pierre et le conseil des Deux-Cents déclare la messe abolie (10 août 1535). Aussitôt on renverse les autels et les confessionnaux, on brise les images, on disperse les reliques; le clergé se dissout; quelquesprêtres et un petit nombre de religieux abjurent, le grand nombre se retire sur tevre de Savoie. Ce clergé somnolent et routinier n'avait pas eu un éclair de foi, pas un trait d'éloquence au service de l'ancien culte. Le 20 mai 1536, le peuple de Genève, réuni en Conseil Général, déclara à mains levées et sans que personne contredit : « renoncer à toutes abusions papales et être résolu à vivre selon la sainte réformation de l'Évangile. » Telle fut la base toute nationale du nouvel établissement. D'après les idées du temps, la Réforme fut regardée dès lors comme loi de l'État et obligatoire pour tous. Le nationalisme religieux s'implanta chez nous. On ne connaissait pas alors la liberté de conscience et le droit des minorités. Le xvie siècle était une époque dure et intolérante.

Farel avait eu l'initiative de la révolution religieuse.

i. Il faut lire le tableau de ces luttes dans V Histoire de la Rè formation de M. Merle d'Aubigné.

Ace moment, une figure plus imposante apparaît et entraîne tout dans son orbite. Cette même année 1336, Jean Calvin traversait Genève en revenant d'Italie. Farel va le visiter, lui expose ses vues sur l'Église de Genève pour l'évangélisation de la France, et l'adjure de lui consacrer son ministère. Calvin accepte. Il est agréé par le Conseil et ouvre un enseignement de théologie qui attire promptement de nombreux disciples. Genève n'avait pas acquis seulement un théologien, mais un législateur et un politique, l'homme destiné à fixer la Réforme française et à transformer la cité genevoise. Aux yeux de Calvin, le renversement du culte romain et la proclamation delà Réforme n'étaient qu'un prélude et la réformation impliquait la régénération des mœurs et l'acceptation par la société civile des préceptes de l'Évangile. En conséquence, il demande que tous les citoyens soient tenus de signer la confession de foi, rédigée par Farel, et qu'on institue des anciens pour veiller sur la vie d'un chacun. Ces prétentions soulevèrent un orage. Les premiers réformés se composaient de patriotes, hommes d'action, citoyens dévoués, au cœur haut, au bras prompt, d'un esprit émancipé et irrévérent, ils refusèrent de sacrifier la vieille liberté des mœurs, et déclarèrent : « ne vouloir être contraints en rien par le dire des prêcheurs. » Le conflit s'envenima par la raideur des réformateurs et par leur refus d'accepter certains rites proposés par Berne pour uniformiser les églises suisses.

Farel et Calvin durent s'éloigner, Farel se fixa à Neuchâtel et Calvin alla à Strasbourg. Mais le désordre se mit dans Genève ; tant de secousses avaient engendré une inquiétude d'esprit, une ardeur vague et dévorante ; les factions déchiraient l'État; la jeunesse déréglée en profitait pour faire tapage : elle jouait, paillardait, elle se promenait nue par les rues avec tambourins et fifres. Les

écoles étaient vides, le culte en décadence. Ces désordres amenèrent une réaction dans l'opinion et le réforma- : teur fut rappelé avec honneur par les Conseils et le peuple.

Le retour de Calvin fut un triomphe. Aussitôt arrivé, il se présente au magistrat et lui expose la nécessité d'institutions capables de prévenir le retour des précédents désordres. Une commission, composée de conseillers et de ministres, se réunit et rédige rapidement d'après ses inspirations la constitution de l'Église, sous le nom d'Ordonnances ecclésiastiques. Cette constitution, après avoir été amendée par les Conseils, fut présentée au peuple et votée article par article. Par cette initiative, le réformateur imposa d'un coup à Genève, un ensemble de prescriptions légales, embrassant la vie civile et religieuse. Dans sa pensée, la nouvelle Genève devait être une cité missionnaire, consacrée tout spécialement à Dieu et vouée à l'étude des saintes lettres et à la pratique des vertus héroïques. Une telle vocation excluait nonseulement les dissolutions et les souillures de la chair, mais les joies innocentes, les délassements, les commodités de la vie. La poésie, l'art, les jouissances de l'imagination s'effaçaient devant ce puritanisme austère. Une telle société se rapprochait de celle des Juges. Calvin tenait de la sécheresse légale de Moïse plus que de la mansuétude du Christ. Il voyait dans l'Évangile un code à appliquer à la rigueur. Sa rigidité châtiait de légers manquements à l'égal de graves délits.

L'opposition ne tarda pas à relever la tête. Les libertins, nom que la postérité a donné aux adversaires de Calvin, refusaient d'obéir à la discipline et bravaient l'autorité du Consistoire, ils excitaient la populace contre Calvin; les polissons de rue lui criaient -.méchant Picard, Cdin; ils donnaient son nom à leurs chiens. Calvin se

raidissait, résolu à perdre ses adversaires ou à périr. Les libertins, parti tout indigène, ne se recrutaient pas; au lieu que les rangs des calvinistes grossissaient par l'arrivée des religionnaires français, hommes austères et j acquis d'avance au réformateur. Les libertins demandaient le désarmement des étrangers et leur exclusion de la bourgeoisie; ils gâtèrent leur cause par des allures déréglées et bruyantes, des bravades, du favoritisme. En 1555, la majorité des Conseils tourne contre eux, ils essaient une pression armée sur les magistrats, mais le peuple ne les seconde pas. Saisissant au vol ce grief, les calvinistes amplifient la gravité du désordre et enveloppent les libertins dans un vaste procès de lèse-majesté. Les chefs s'enfuirent sur terre bernoise ; il y eut quelques exécutions et un grand nombre de condamnations par coutumace, avec confiscation des biens. Cette sentence, exécutée à la rigueur, abattit le parti ; ses chefs moururent dans l'exil et leur esprit parut extirpé de la cité. Cette proscription, la quatrième depuis trente ans, clôt la période des révolutions duxvie siècle, ouverte en 1513, période héroïque, mais violente, agitée de passions vindicatives, durant laquelle Genève n'accomplit son évolution vers la république et les institutions puritaines, qu'en rejetant des catégories entières de citoyens. A ce moment, un calme plat succède à ces bourrasques. Calvin demeuré seul debout change le génie de la cité. Genève, attachée aux flancs de la France, consacre pour un temps toute son énergie au triomphe de la Réforme. Cet apostolat fit d'une cité obscure, un des phares de l'Europe protestante, la capitale d'une grande idée.

L'historien patriote ne saurait cependant assister sans émotion à la défaite de la vieille Genève, de cette cité, si vivante, si originale, si riche en séve, en dévouement, en fermeté d'âme. La Genève deCalvin fournit une plus grande

carrière; les religionnaires français payèrent son hospitalité en lui donnant la science et les mœurs; ils en firent une ville sainte, vouée au recueillement et à la prière, d'une pudicité farouche, dévouée jusqu'au martyre; mais la liberté politique ne fut pas leur œuvre. Née au pied de nos Alpes durant les siècles reculés du moyen âge. fécondée par le patriotisme des citoyens, fondée sur des institutions qui avaient reçu leur développement, lors de l 'arrivée de Calvin et des émigrés français, la république est V œuvre des anciens Genevois, secondés par la vaillance de leurs alliés de Berne et de Fribourg : c'est une plante indigène.

La victoire du parti calviniste, loin d'imprimer un nouvel essor à la liberté, fut le signal d'un resserrement de la vie publique. Les réformés français, façonnés aux idées nobiliaires et monarchiques , introduisirent des mœurs et des préséances funestes à la vieille égalité démocratique. Le peuple, maté par la compression religieuse ou absorbé par les périls extérieurs et les tragiques péripéties de la Réforme française, laissa l'autorité se concentrer dans un petit nombre de familles. Une politique circonspecte, couverte, silencieuse, succéda aux grandes réunions populaires; et la démocratie tomba pour longtemps à l'état de lettre morte.

On a souvent appelé la Genève de Calvin une théocratie. Rarement, une société civile s'est pénétrée à ce point de l'idée religieuse. Entrant dans la pensée du réformateur, Genève se considéra comme une société d'élus, mise à part pour réaliser dans ses lois et ses mœurs le pur Évangile. Elle n'accepta pas seulement la doctrine du réformateur comme le credo de l'Église, elle en fit la pierre angulaire de l'État : y renoncer était une félonie entraînant le retranchement de la cité. Les magistrats turent revêtus d'un caractère semi-ecclésias-

tique1, ils réglaient souverainement les affaires de l'Eglise; mêlés aux pasteurs ils composaient le Consistoire. Dans les procès en hérésie institués contre Bolsec, Gentilis, Gruet, Servet2, Calvin figure comme accusateur, mais le Conseil siège comme juge, prononce s'il y a hérésie et détermine la peine. Genève mêla intimement la loi religieuse et la loi civile ; mais la plénitude de l'autorité ne cessa pas de résider dans le magistrat et l'Église n'eut aucune attribution politique3. La supériorité intellectuelle de Calvin, sa science comme jurisconsulte, sa sagacité, lui donnèrent une influence générale, On voit les Conseils le consulter sur des questions variées et épineuses ; mais peu après sa mort, ils cessent toute consultation des ministres et accusent une omnipotence qui ne fit que s'affermir avec les années.

Calvin répartit l'autorité ecclésiastique entre deux corps : la Compagnie des pasteurs et le Consistoire Les pasteurs eurent la surveillance de la presse et la direction de l'instruction publique; leur liberté de paroles était entière; en chaire, ils touchaient aux questions du jour : élections, brigues, affaires d'argent, ils gourman-

1. En entrant en charge, les syndics s'engageaient à défendre l'honneur de Dieu, seul souverain et 'prince de Genève; on les voit s'intituler les commis de Sa Majesté; les pasteurs les saluent du titre de tuteurs et de pères nourriciers de l'Église.

2. Pour le procès de Servet, on peut consulter le beau travail de M. Albert Rilliet.

3. Voir l'important écrit de M. Am. Roget : L'Eglise et l'Étal r Genève du vivant de Calvin.

4. Dans l'organisation de l'Église, Calvin donna, la grande place 3 l'élément ecclésiastique. Les pasteurs dirigeaient la faculté de théologi et se recrutaient eux-mêmes. Le magistrat eut une action sur l'Église, niais le peuple n'en eut aucune, et ce n'est qu'en 1847, qu'il a reçu sa par? d'influence. Pour tout ce qui regarde l'organisation ecclésiastique et les péripéties religieuses de Genève, voir l'Histoire de VÊglise de Genève, de Gaberel, ouvrage riche en documents.

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