‹ Genève et les rives du LémanChapitre 6 sur 34 · LÉMAN · texte numérisé non relu

LÉMAN

daient le peuple, critiquaient les magistrats, censuraient les édits, occupés incessamment à rapprocher les mœurs publiques et privés de l'idéal évangélique. Entre eux, ils n'admettaient aucune hiérarchie; opposés aux pompes extérieures, aux cérémonies, aux fêtes, à tout appel aux sens et à l'imagination, ils répondaient pleinement au génie égalitaire et abstrait, imprimé par Calvin à la Réforme. Attachés à la cité, jaloux de sa bonne réputation, ils faisaient une partie essentielle du patriotisme genevois1.

Le Consistoire, composé des pasteurs et de douze conseillers, forma le lien entre l'État et l'Église, la colonne de l'ordre moral; il veillait aux mœurs, à la discipline, aux lois somptuaires ; les premiers de l'État, les femmes du plus haut parage ressortaient de sa juridiction. Deux fois la semaine, ce corps citait à sa barre les délinquants, admonestait, suspendait de la cène2. Ses membres, commis pour prendre garde sur la vie d'un chacun, éprouvaient la foi des particuliers, contrôlaient la doctrine et les mœurs; ils réprimaient les propos irrévérents, morigénaient les vicieux, veillaient à la paix des ménages et à la bonne éducation des enfants : à la fois révérés et redoutés. Dans les registres de ce corps, les mœurs du temps se reflètent au vif : querelles domestiques, cas

1. Ils acceptaient parfois d'être les interprètes des griefs populaires et en faisaient l'objet de remontrances présentées solennellement au Petit Conseil; dans ce cas, leur rôle était celui de conciliateurs; au magistrat, ils recommandaient l'équité, la modestie, la douceur, la justice; au peuple, l'obéissance, le respect des lois, la soumission. Ils avaient l'art d'adoucir les frottements, et d'étouffer leurs différends avec le pouvoir civil. Cette bonne intelligence perpétua durant deux siècles des institutions mi-aristocratiques, mi-théocratiques, opposées au' génie de l'ancienne Genève.

2. Dans les cas emportant une pénalité, le Conseil était le seul juge. Le Consistoire ne figure pas dans les procès en hérésie.

d'immoralité, mauvais traitements de mari à femme, propos sur la religion. L'œil vigilant du Consistoire pé nétrait partout. Ce corps eut la part principale à la victoire du puritanisme1, il mata les esprits et substitua aux allures frondeuses, un cachet de modestie, de retenue, de gravité. Le prédicant, avec sa tenue compassée, sa raideur, son ton solennel, forma le type national.

D'après les ordonnances de Calvin, chaque père de famille était tenu de fréquenter les prêches et d'élever ses enfants et ses serviteurs dans la pure doctrine. Les cartes, les dés, la musique, la danse, la fréquentation des hôtelleries étaient interdits. La loi châtiait non-seulement le blasphème, mais toute chanson légère, toute parole déshonnête. Dans cette société héroïque, le suicide était noté d'infamie et entraînait la confiscation des biens; la loi n'imposait pas seulement la sévérité des mœurs, mais la gravité, la mesure, dans toutes les circonstances de la vie. La paillardise était punie par la prison, l'adultère par la prison et la mort. Les lois somptuaires réglaient minutieusement le vêtement de chaque classe de citoyens; elles interdisaient tout ornement d'or et d'argent, toute frisure, tout entortillement de cheveux, toute broderie; les couturières avaient défense d'introduire de nouvelles modes sans l'approbation du.Conseil. Les jeux favorables à la vigueur et à l'adresse du corps et les exercices militaires, Tare, l'arbalète, l'arquebuse, étaient seuls autorisés.

La journée commençait à cinq heures du matin; la plupart se rendaient d'abord au temple. A l'ouverture des portes de la ville, les sentinelles et les paysans de

1. * Genève, écrivait Knox, est la meilleure école chrétienne qui ai paru sur la terre depuis les jours des apôtres. Nulle part, je n'ai vu la Réforme étendre aussi profondément son influence sur tout l'état social et religieux.»

passage se jetaient à genoux et prononçaient une courte prière. L'après-midi, les marchands fermaient leurs boutiques et se rendaient au culte. Dans les maisons, régnait une propreté minutieuse et une simplicité lacédémonienne; l'hiver, on ne faisait du feu qu'à la cuisine; les maîtres y mangeaient avec leurs servantes; et les étrangers, venus pour consulter quelque savant en renom, admiraient cette frugalité. Tout luxe, toute superfluité dans le vivre, le logement, la nourriture, les ameublements, avait disparu. Durant cette austère époque, l'existence de Genève était un sacrifice de chaque moment. Menacée par les conspirations des Savoyards, flagellée par des disettes et des pestes réitérées, encombrée de réfugiés français et italiens à pourvoir, Genève ne suffisait à ces fardeaux qu'à force de parcimonie. Les riches vivaient chichement pour parer aux nécessités des pauvres et subvenir aux nombreuses collectes.

Environ mille cinq cents familles françaises, trois cents familles italiennes, fixèrent, au xvie siècle, leur demeure à Genève. L'élite de cette émigration fut admise à la bourgeoisie, entra dans l'Église, l'Académie, les Conseils. Les autres formèrent une classe plus humble, vouée aux ouvrages de main, mais supérieure par les mœurs, le zèle religieux, le goût du savoir. Cette émigration, mêlée au vieux sang indigène, forma un peuple d'élite, unissant les qualités précises et nettes du Français à la circonspection avisée de l'Italien et à la solidité du Suisse.

La Genève de Calvin était une chaire et une imprimerie. La grande industrie était la typographie; on en comptait plus de trente, occupant deux mille ouvriers; de leurs presses, sortaient une multitude d'écrits de théologie et de controverse contre Rome, de bibles, de psautiers, que les disciples de Calvin semaient dans

toute l'Europe; traqués par l'inquisition, menacés du bûcher, il y allait de la vie, et pas un n'hésitait. Il faut lire dans le Martyrologe de Crespin, les adresses des martyrs à leur maître, au moment de mourir pour sa doctrine.

L'activité déployée par le réformateur était chose prodigieuse : petit, chétif, malingre, exténué par les veilles, rongé par cinq ou six maladies, dont la moindre eût cloué un homme ordinaire, le corps brisé, mais la tête haute, il ne vivait que pour propager sa foi, obsédé par la crainte de dérober une parcelle de son activité à la cause de Dieu : le silence lui paraissait un crime. Chaque jour il prêchait, ou donnait une leçon de théologie; plus de cent élèves réguliers, sept ou huit cents jeunes évangélistes, presque tous français, se pressaient autour de sa chaire; il dirigeait l'Académie et le Consistoire, rédigeait des consultations juridiques. Au fait de toutes les publications théologiques, il écrivit plus de cent traités religieux; sa correspondance embrassait l'Europe protestante» Cette activité fit converger vers Genève les fils de la Réforme française, et lui fit donner le nom de Rome protestante. Du vivant de Calvin, la Réforme s'y prêchait dans toutes les langues, en italien, en espagnol, en anglais, eu allemand. Attirés par le lien de la foi, des hommes, de tous pays, venaient y puiser la doctrine et y vivre de recueillement et de méditation. Ville du refuge, Jérusalem lointaine; alors que les bûchers de l'inquisi tion dardaient leurs sinistres lueurs sur la France et l'Italie, bien des âmes aspiraient vers elle. Comme une pépinière féconde, l'Église de Genève avait des hommes pour tous les pays : à l'Écosse, elle envoie Knox; aux Pays-Bas, Marnix de Sainte-Aldegonde; à l'Angleterre, Pierre Martyr. Durant soixante ans , elle dispute la France à Rome. A la voix de Calvin, près de deux mille Églises surgirent en France.

La mort du réformateur (1564) excita une grande joie parmi les catholiques. Ils espéraient que Genève se dissoudrait; mais Calvin avait cimenté son œuvre par des institutions durables; l'Académie avait reçu le dépôt de sa doctrine; les conditions civiles de Genève avaient été sup^ri* urement réglées par la codification des lois exécutée par Germain Colladon : Genève formait une cité complète, ayant sa religion, sa législation, ses mœurs, ses écoles. Son peuple faisait corps et acceptait le duel contre Rome avec toutes ses conséquences. Théodore de Dèze hérita en partie de la situation de Calvin ; théologien exercé, controversiste ardent, poète et littérateur, sa souple nature réunissait tous les talents; avec des manières plus douces, et une conviction non moins entière, il poursuivit dans Genève raffermissement de l'œuvre de Calvin. Après lui, Lect, jurisconsulte et magistrat austère, d'un calvinisme farouche, eut l'influence principale, il l'employa à conserver à Genève son cachet de ville religieuse, de citadelle de l'orthodoxie. Avec les années, le puritanisme aiguisa davantage ses angles : rien d'austère et de sombre comme les premières années du xvne siècle. Lors des querelles théologiques de la Hollande, Genève intervint; elle députa au synode de Dordrecht ses deux principaux théologiens, Tronchin et Diodati, prédestinataires intraitables, et leur âpre et dure logique contribua à pousser l'assemblée dans le sens le plus rigoureux (1616). Ce moment marque l'apogée de la Genève calviniste. Les nations réformées la révéraient comme le type le plus pur de leur religion.

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