‹ Genève et les rives du LémanChapitre 7 sur 34 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'escalade

Isolement territorial de Genève. — La guerre de 1589. — L'Escalade. Situation périlleuse.

La révolution opérée dans la vallée du Léman par la conquête bernoise (1536), donna à Genève un quart de siècle de sécurité et l'on vient de voir les grandes choses réalisées durant cette courte période, par le génie de Calvin et le dévouement des religionnaires français; mais leur œuvre était à peine fondée, que Genève retomba dans les périls extérieurs. La maison de Savoie, ayant été rétablie dans ses États> par le crédit de l'Espagne, à la suite de la bataille de Saint-Quentin, Berne consentit à restituer le Chablais, le pays de Gex et les bailliages au sud de Genève (1564). Cette cession replaça Genève dans un isolement dangereux ; la frontière savoyarde s'avançait jusque sous les murs de la ville et l'on put dire comme au moyen âge, que les cloches de Saint-Pierre étaient entendues par plus de Savoyards que de Genevois. Poste détaché en avant du corps helvétique, investie de tous côtés par les populations catholiques, Genève ne se soutint dès lors que par un miracle de volonté.

Le duc de Savoie Emmanuel-Philibert ne tarda pas à remettre en avant toutes les anciennes prétentions de sa maison sur Genève, accrues de celles de l'évêque, dont il

se donnait pour l'héritier. Des émissaires secrets travaillaient en dessous. L'un d'eux, un fin négociateur, l'évêque de Mondovi, se présente au Conseil et lui offre ses bons offices auprès du duc. Il ne pouvait, disait-il, voir sans compassion les conditions piteuses de la nouvelle Genève, ses alertes, ses transes ; la nuit, les bourgeois, au lieu de dormir dans leurs lits, font des rondes; ils sont toujours aux aguets; les réfugiés français les envahissent et les régentent; la ville a perdu toutes ses richesses, et en persévérant dans une lutte ruineuse, elle achèvera de s'abîmer. Une porte lui est ouverte. En se plaçant sous la protection du duc, elle rétablirait d'un coup ses affaires. Personne n'oserait la molester ; le prince la favoriserait, la cour y ferait des séjours; les fêtes, les plaisirs, la joie y renaîtraient avec la sécurité. Un peuple timide ou alléché par des avantages matériels, aurait prêté l'oreille à ces douces propositions, mais Genève reposait sur le stoïcisme calviniste.

Prévoyant une guerre prochaine et longue avec la Savoie , la république fit les plus grands efforts pour se mettre en état de défense. Toute la population travailla aux remparts. Les citoyens furent exercés activement au maniement de la pique et de l'arquebuse et répartis en quatre régiments de milice, placés sous le commandement des syndics et des conseillers ; l'arsenal de la ville renfermait des armes pour 4,000 hommes et beaucoup de munitions ; chaque citoyen avait encore dans sa maison des armes et de la poudre; au premier signe d'alarme, il devait courir à sa place d'armes. Une ligne de signaux longeait la rive du Lac, se dirigeait vers Berne et Zurich. Berne désigna un ban de milices vaudoises pour renforcer la garnison en cas d'attaque. L'exiguïté du territoire obligeait à des précautions minutieuses. Au coucher du soleil, on fermait les portes, les, gardes veil-

iaient sur les remparts et sur le clocher de Saint-Pierre, transformé en tour d'observation et muni de petits canons. Il y eut des moments où l'on n'osait laisser les écoliers s'ébattre sous les murs de la ville, de peur d'enlève* ment.

le duc Emmanuel-Philibert garda certains ménagera nts Jans ses projets hostiles ; mais son fils, Charles- Emmanuel Ier, caractère inquiet et remuant, avide de conquêtes, machinateur dangereux, ne cessa durant son long règne (1580-1630) de poursuivre ia ruine de Genève. Il y était poussé par les traditions de sa maison et par les suggestions de l'Espagne et de la cour de Rome, qui regardaient la destruction de la cité calviniste comme un intérêt capital de la religion. A Rome, on avait fondé des prières perpétuelles pour l'anéantissement de Genève, et le pape offrait au duc de Savoie la dignité royale pour prix de cette capture.

En 1589, Genève, poussée à bout par les pillages et les complots réitérés des Savoyards et se croyant assurée de l'appui de Berne et de la cour de France, déclare la guerre au duc. La petite armée genevoise, fortifiée des . contingents alliés, s'empare de plusieurs châteaux savoyards; puis les Savoyards ayant grossi, elle se met sur la défensive. Tout à coup, par un manque de foi inouï dans les annales des Suisses, de tout temps alliés sûrs et fidèles, et malgré les cris des populations vaudoises et bernoises, les patriciens bernois signent à Nyon, une paix particulière avec le duc, par laquelle ils abandonnent Genève. Les bandes espagnoles et italiennes à la solde du duc se répandent librement dans les campagnes qui bordent le pied du Jura et des Alpes ; elles brûlent les villages et égorgent les malheureux paysans, en grande partie protestants. Des murs de Genève, on voyait le cercle des flammes avancer en resserrant ses anneaux. Les mi-

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lices genevoises faisaient des sorties, mais à la suite d'une déroute éprouvée à Châtelaine , les Savoyards furent sur le point de pénétrer dans la place avec les fuyards. La ville était morne, la population décimée par tant de combats et par le massacre d'une garnison de trois cent soixante-quinze hommes égorgés traîtreusement au château de Bonne ; les familles étaient en deuil, les magasins fermés, les affaires suspendues ; mais le moral ne fléchit pas et personne ne parla de traiter. Les ministres firent faire desquêtes dans les États protestants. Henri IV envoya quelques secours en hommes et sous le commandement d'un habile capitaine français, les troupes de Genève purent reprendre l'offensive. L'armée savoyarde ayant été affaiblie par des détachements envoyés dans le sud de la France, les Genevois s'emparèrent du pays de Gex; mais à la paix, Henri IV se l'adjugea et Genève dut rentrer dans ses étroites limites. Le territoire français toucha au Lac, cerna la ville au nord et coupa sa banlieue du territoire suisse.

Genève se reposait sur le traité de paix conclu entre Henri IV et la Savoie, et sur les feintes démonstrations d'amitié du duc. Sur la fin de l'année 1602, celui-ci fait filer dans le plus grand secret des troupes en Savoie et s'y rend incognito en courant le cerf. Par une noire nuit de décembre, la plus longue de l'année, les Savoyards, au nombre de quatre mille hommes, opèrent à l'improviste un mouvement de concentration et se glissent à pas de loup sous les murs de Genève.Trois cents hommes d'élite, presque tous gentilshommes savoyards, connaissant la ville, armés de pied en cap, munis de pétards et de marteaux d'acier, escaladent silencieusement la muraille, au moyen d'échelles fabriquées sur un ingénieux mécanisme ; la nuit était noire et glacée; pas une lumière ne brillait aux fenêtres et sur les remparts ; les ci-

toyens, dans une sécurité profonde, étaient plongés dans ]e sommeil. Le duc, averti de l'heureux début de l'entreprise, dépêche des courriers aux cours catholiques, annonçant son entrée dans Genève. Les Savoyards, en atteignant le rempart, se couchaient le long du parapet. L'attaque générale était fixée au point du jour.

Vers deux heures et demie du matin, une sentinelle placée sur la tour de la Monnaie remarque du mouvement dans le fossé et en avertit son caporal ; celui-ci y dépêche cinq hommes en reconnaissance. Les Savoyards leur sautent à la gorge et les précipitent dans le fossé; mais un arquebusier a eu le temps de décharger son arme et le tambour gagne à toutes jambes la porte de la Monnaie en battant la caisse. L'alarme se répand, les cloches de Saint-Pierre, puis celles des autres églises, lancent dans les airs leurs notes sinistres; aux fenêtres, les lumières brillent, les femmes et les enfants poussent des cris lamentables ; les citoyens, vêtus à la hâte, courent à leur place d'armes ou se précipitent où les appelle la rumeur du combat. Les Savoyards, se voyant découverts, s'étaient formés rapidement en colonne d'attaque. Ils occupaient en ce moment une première enceinte, séparée du corps de la ville par trois portes. Ils se précipitent sur ces passages aux cris de : Ville gagnée! Espagne! Savoie! lue! tue! d'autres assaillent la porte Neuve, qui tombe en leur pouvoir; mais au moment où un Savoyard applique le pétard qui va donner entrée à l'armée, la herse tombe, lâchée à propos par un brave soldat vaudois, du nom de Mercier. Ce trait de présence d'esprit sauva Genève. Dans le même moment, un coup de canon emportait en éclat les échelles. j

Durant ces péripéties, le gros de l'armée savoyarde, for* mée en colonne d'attaque dans la plaine de Plainpalais, épiait le brisement de la porte pour s'élancer dans la

place et faire carnage des citoyens *. Au bruit du canon, elle croit le moment venu ; toute la masse s'ébranle avec de grands cris, et en battant la charge ; les soldats trépignaient d'aise à la perspective du pillage ; mais arrivés sur le bord du fossé, ils sont reçus par une décharge à mifcraille; les remparts se hérissent de défenseurs; les gentilshommes qui avaient pénétré dans la place, refoulés par les bourgeois et acculés aux remparts, sautaient pêle-mêle dans le fossé. A cette vue, l'ardeur des soldats de Savoie s'abat, ils refusent de recommencer l'assaut et le commandant d'Albigny fait sonner la retraite. Honteux et confus, le duc traverse à la course la Savoie et va cacher sa déconvenue à Turin.

L'événement fit sensation. Henri IV donna de bonnes paroles à Genève. L'Europe protestante s'indigna de la perfidie du duc. Cinq cents hommes de milices vaudoise arrivèrent incontinent pour renforcer la garnison, suivi de près par un corps de Bernois et de Zurichois. L prince de Hesse envoya 10,000 écus qui servirent à élever un bastion. « Je n'aurais qu'un pourpoint, écrivait-il, que je le partagerais avec Genève. » Pliant devant le déchaînement de l'opinion, le duc se résigne à traiter avec Genève ; le corps de la ville était sauf, mais les campagnes voisines étaient perdues pour la Réforme. François de Sales, secondé par les garnisaires du duc, venait de les ramener dans le giron de l'Eglise.

Tant que Charles Emmanuel Ier vécut, la sécurité ne reprit pas, et chaque année amena la découverte de quelque complot. Les agents secrets du duc rôdaient sans cesse autour de la ville; ils achetaient des trahisons,

4. Le duc avait enjoint à ses officiers de passer les citoyens au fil de l'épée et de livrer les femmes et le butin au soldat. On frémit du sort qui aurait été fait à Genève si l'armée catholique l'avait emporté. Les soldats de Savoie avaient communié et portaient des amulettes!

combinaient de nouvelles surprises; une fois, ils furent sur le point de miner un bastion. En se couchant, les citoyens couraient le risque d'être égorgés dans la nuU, Placée à quelques minutes du territoire savoyard, accessible par le Lac, n'ayant pour défense que de médiocres remparts et la vigilance des citoyens, le salut de Genève, durant cette époque ténébreuse, tient du miracle *.

Dans ses entreprises contre Genève, le duc était secondé par le cri de la Savoie ; le clergé, la noblesse, la bourgeoisie y poussaient. Les libellistes du duc n'avaient pas assez d'injures à l'adresse de ces courtauds de boutique^ de ces crapauds du Léman > comme on désignait les Genevois dans les castels des hobereaux savoyards 2. Cette animosité ne naissait pas seulement du fanatisme religieux. Depuis la translation de la capitale à Turin, la Savoie déclinait, et se voyant sur le point de tomber au rang d'une annexe obscure, elle s'acharnait à cette conquête comme à une dernière chance de relever son importance dans la balance de l'Etat.

1. Le péril provenait surtout des attaques inopinées; l'alliance perpétuelle nouée avec Berne et Zurich (1584), et l'insertion de Genève dans le traité d'alliance conclu entre le roi de France et les cantons de Berne et de Soleure, stipulant un concours de la France et des Suisses pour la défense de la place, lui assuraient des appuis lors des conflits internationaux. La couronne d'Angleterre, les États Généraux de Hollande, plusieurs princes allemands, s'intéressaient à son indépendance. Lorsque l'orage grossit, la reine Elisabeth agit vivement auprès des Suisses, pour faire entrer Genève comme canton dans la confédération : mais le fanatisme religieux y mit obstacle. Les huguenots français firent à diverses reprises de généreux sacrifices en faveur de Genève,

2. « Les Genevois, écrivaient-ils, sont des pourceaux. Il n'est pas de population plus adonnée aux incestes. Genève est l'asile de ceux qui veulent vivre d'une vie libre et déréglée, un nid de petits mercadans, une volée d'étourneaux, le rebut du monde, la lie et l'ordure des couvents défroqués, un cloaque, un scandale, le foyer d'où le poison de 1 hérésie se répand sur le monde catholique, » etc., etc.

En 1630, la mort de Charles Emmanuel Ier permit à Genève de respirer. La cour de Turin, rebutée des échecs réitérés de sa politique au nord des Alpes, et absorbée parles affaires d'Italie, ne prête dès lors qu'une moindre attention aux trames que les zélateurs de Rome ourdirent longtemps encore contre Genève. Au xvme siècle, les ducs, de Savoie, devenus rois de Sardaigne, réglèrent à l'a— I miable les points demeurés en litige. Des rapports d'amitié et de bon voisinage se renouèrent entre deux populations faites pour s'entr'aider.

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