LA CITÉ POLITIQUE
Genève durant le xviie siècle. — La Révocation de l'édit de Nantes. — Renaissance de l'esprit démocratique. — Ténacité de l'esprit genevois. — La démocratie et l'aristocratie. — Luttes de 1707 et 1734, — Prospérité au milieu du xvme siècle. — Voltaire et Rousseau. — Condamnation de VÉmile, — Lettres de la montagne. — Nouveaux conflits. — Menaces de la France. — Cornuaud et les natifs. — Intervention de 1782. — L'aristocratie genevoise. — Aunexion à la France.
A partir de l'Escalade, Genève n'a plus d'histoire extérieure, et l'intérêt de sa destinée se concentre sur le progrès des sciences et des mœurs, sur le débat politique et les idées qui en jaillissent : foyer de pensée protestante et de progrès social, son activité est toute morale. Durant le xvue siècle, Genève s'attacha à conserver la grande situation que Calvin lui avait faite. L'Église entretenait des rapports actifs avec la France calviniste, la Hollande, l'Angleterre. L'Académie comptait des professeurs estimés et attirait du dehors une jeunesse nombreuse. Dans cette Sion du protestantisme, tout relâchement sur l'orthodoxie était regardé comme une félonie, et le magistrat veillait jalousement à l'intégrité de la doctrine.
Genève se soutenait par la force de son institution; sa population renfermait une forte proportion de caractères énergiques et d'esprits cultivés; mais vers le milieu du xvne siècle, le ressort commença à faiblir. L'époque était vide et partout fatale à la liberté. La France de
Louis XIV s'imposait alors au monde par l'éclat de ses victoires, la force de son administration, la splendeur de sa cour, le goût de sa littérature; et cet éclat rejetait dans l'ombre les nations protestantes ; mais cette civilisation posait sur le faux; elle tuait Ja liberté delà pensée, elle bâillonnait les consciences^ elle favorisait seulement la rhétorique, l'élégance extérieure, les arts de luxe et de parade ; elle n'avait produit qu'une société artificielle et pompeuse, ayant plus d'apparence que de solidité. Le triomphe de Louis XIV eût été un désastre pour la civilisation. La résistance héroïque de la Hollande, l'avénement de Guillaume d'Orange au trône d'Angleterre, furent le salut de l'Europe. Dès lors, la liberté eut un point d'appui, et les sciences, la publicité, la libre pensée prirent leur essor. Cette renaissance fut moins brillante, mais plus solide que celle du xvie siècle: l'Europe actuelle en procède. Vers la fin du xvne siècle, Genève en subit l'influence; la solidarité protestante la sauva de la décadence. Il était temps, car la Réforme croupissait. Dans la main de docteurs pointilleux, étroits, formalistes, la théologie de Calvin, déjà bien dure, avait dégénéré en une scolastique verbeuse, en une religion formule, sorte de lit de Procuste, bon à mutiler les intelligences. L'établissement -calviniste subsistait comme une tradition, une institution officielle; mais l'esprit de vie l'avait abandonné : le séminaire de la Réforme n'envoyait plus de missionnaires. Le contact de la France de Louis XIV avait comme stupéfié Genève. Tremblante sous la griffe du lion, la frêle république, blottie dans ses montagnes, avait cherché à se faire oublier.
La révolution de 1688 rompit le charme. Le peuple de Genève la fêta comme une délivrance. A partir de ce moment, l'esprit républicain se réveille, Genève refleurit; les sciences, l'industrie, le commerce, prennent un
essor nouveau ; l'esprit protestant se ranime au contact de la persécution, et il s'opère comme une réforme dans la Réforme. La Révocation de Pédit de Nantes, si meurtrière à la France, fut utile à Genève. Plusieurs milliers de réfugiés français y élurent domicile; ils appartenaient à la classe industrielle; ils apportèrent des procédés mécaniques perfectionnés, des vues commerciales plus étendues; ils stimulèrent les industries supérieures, l'horlogerie, la bijouterie, la gravure ; façonnés par Je rationalisme de l'école de Saumur et par la littérature, ils apportaient un esprit d'enquête, d'investigation, un sens critique, très-opposés à la sévérité des réformés du xvie siècle.
A la suite du xvne siècle, époque froide, immobile, empesée^ où les idées, les mœurs, les sentiments sont taillés au cordeau, c'est merveille de voir l'épanouissement de la Genève du xvme siècle. Sous quelques rapports, cette renaissance marque un retour à l'ancien esprit; Calvin avait maîtrisé pour un temps la cité remuante du Léman, il l'avait détournée delà politique sur la religion ; mais au xvne siècle, à mesure que le feu sacré de la foi se refroidit, on vit l'esprit séculier se redresser. Au xvme siècle, il éclate, le peuple de Genève se passionne de nouveau pour la vie publique, et tire de la Réforme des conséquences inattendues. A leur humeur remuante, on reconnaît les descendants des Berthelier et des Bonivard. Le fier esprit des libertins n'avait été qu'enchaîné.
Cette victoire du génie genevois atteste sa forte personnalité. Les nouveaux citoyens dépassaient les anciens par le nombre, la richesse, la science; la vieille Genève avait été recouverte par le flot ; mais elle n'avait pas perdu pied; et en dessous, elle avait travaillé à saisir ses hôtes, à leur communiquer ses prédilections et ses antipathies,
Ce pouvoir d'assimilation a permis à une ville frontière, sorte de carrefour où tout passe et dont la population subit de continuels remaniements, de subsister en gardant un génie distinct : Genève est à la fois municipale et cosmopolite, elle accepte des éléments étrangers, mais en les marquant à son sceau, c'est un corps vivant qui substancie ce qu'il emprunte du dehors.
L'esprit genevois a soif de mieux, il tend toujours en avant, mais sans rompre avec le passé. Au xvie siècle, alors que l'idée religieuse paraît tout envahir, un noyau de vieilles familles indigènes conserve la tradition politique et sauve les droits de l'État; au xvui6 siècle, l'esprit genevois revient aux errements démocratiques ; il conserve le calvinisme comme partie intégrante du patriotisme,mais il l'humanise, lerapproche du rationalisme, leréconcilie avec la science, en tire des conséquences imprévues. La Genève du xvme siècle garde la crainte de Dieu, le respect de la loi morale, elle n'a rien de frivole, de pétulant; raisonneuse et critique, elle aime à éplucher, à épiloguer, elle subtilise, elle raffine et pose cependant des bornes à ses hardiesses.
Dans une enceinte fort resserrée, Genève renfermait un monde de prétentions non satisfaites, des ambitions, de l'activité, de l'esprit, de la malice, de quoi agiter une société nombreuse. Les frottements incessants entre clà sses aiguisaient les amours-propres et les compétitions ; les particuliers vivaient sous l'œil de tous, contrôlés dans leurs mœurs, leurs opinions, leurs discours ; mais si tous pesaient sur chacun, chacun résistait à tous : la réaction suivait l'action, et la tension était extrême.
Le besoin de liberté, le tour d'esprit remuant et émancipé des classes populaires, contrastait avec les habitudes de secret, de dignité solennelle, de morgue contenue, des classes aristocratiques. Deux Genèves se trouvaient
en présence : la Genève démocratique, fière de son antiquité, mais réduite à une souveraineté nominale, et une Genève aristocratique, de formation plus récente, en possession de toutes les avenues du pouvoir, et joignant au crédit politique la richesse et la science, j À remonter aux origines, il n'est pas de ville plus démocratique que la nôtre. Durant le moyen âge, le pouvoir législatif résidait dans rassemblée des citoyens, le Conseil Général, et le pouvoir exécutif appartenait aux syndics, élus annuellement par le peuple, et responsables de leurs actions. On ne connaissait pas alors de hiérarchie sociale et le peuple portait au syndicat des citoyens de toutes les professions : apothicaires, aubergistes, petits marchands. Au temps de la Réforme, le conseil appelé dès lors Petit Conseil ou Sénat avait pris de la consistance ; le conseil des Deux-Cents lui ayant été adjoint en 1527 pour discuter les lois, et ces deux corps, ayant reçu le droit de se nommer l'un l'autre, ils formèrent un pouvoir autonome, en état de braver le vœu des citoyens. Les périls extérieurs des dernières années du xvie siècle favorisèrent cette concentration de l'autorité.
A ce moment, un petit nombre de familles indigènes, en possession de la tradition politique, recrutées de quelques familles venues du dehors, réussirent à se perpétuer dans le Petit Conseil et à subordonner les Deux-Cents et le Conseil Général. Aucune clause légale ne légitima cet envahissement, Genève n'eut jamais ni livre d'or ni un patriciat légalement constitué; mais le fait prévalut; le corps de la bourgeoisie tomba au second rang; plus bas, se trouvait la catégorie nombreuse des natifs et habitants^ exclus du Conseil Général et frappés de plusieurs incapacités civiles et industrielles. A la primitive égalité, succéda une société échelonnée en coteries exclusives, isolées par des distinctions subtiles, entretenues so>
gncusement par la vanité des intéressés. Les règlements somptuaires avaient servi à tracer des démarcations de classes inconnues dans l'ancienne Genève. A la fin du xvue siècle, les familles des magistrats quittèrent les bas quartiers où elles vivaient mêlées avec le peuple industriel, et se cantonnèrent dans la haute ville. La société genevoise se scinda en gens du haut et gens du bas. L'étiquette devint une grave affaire.
Le Petit Conseil ou Sénat, présidé par les syndics, absorba tous les pouvoirs. Il administrait, rendait la justice au criminel, il avait la préparation des lois et leur application; moteur et régulateur de l'État, tout partait de lui, tout revenait à lui. Rien n'était plus louable que l'activité et le civisme déployés par les seigneurs du Conseil; outre les soins du gouvernement, ils commandaient les régiments de milice, ils coopéraient à l'administration ecclésiastique, présidaient les sociétés de bienfaisance, ils patronnaient les familles de simples citoyens, défendaient leurs procès, les aidaient de leur crédit; diligents, consciencieux, ils rendaient bonne justice et géraient les finances avec une louable parcimonie. Leurs défauts venaient de suffisance, de hauteur; ils affectaient l'infaillibilité1; ils n'avaient jamais assez d'autorité.
Il était resté un fantôme de Conseil Général. Chaque année, au son de la grosse cloche, le corps des citoyens, l'épée au côté, se réunissait sous les voûtes de Saint-
1. L'aristocratie genevoise maintenait entre ses membres un niveau uniforme. Tout se faisait collectivement; les corps absorbèrent les individus; chacun s'enveloppa de discrétion, de retenue et le caractère abstrait prévalut. Il n'y eut plus que des luttes de principes et d'écoles : • une telle société était faite pour enfanter le doctrinarisme. La censure fraternelle, exercée chaque trois mois par les corps sur leurs membres (le grabeau), instituée par Calvin, pour les pasteurs, et imitée par les Conseils, fut le levier qui opéra ce nivellement.
Pierre, pour élire les syndics et valider certaines lois. Tous les corps de l'Etat étaient présents et le premier syndic, dans sa harangue officielle, qualifiait les citoyens du titre de magnifiques, très-honorés et souverains seigneurs; mais ce corps avait vu disparaître ses prérogatives essentielles *. Telle est cependant la vertu des formes légales, lorsqu'elles se rattachent à une grande idée, que la perpétuité de ce simulacre de la souveraineté du peuple a fait le destin delà Genève moderne. Elle a entretenu dans les rangs des citoyens la conscience de leur droit à régler souverainement l'Etat.
Le droit législatif attribué au peuple est un levier moral puissant ; en faisant de chaque citoyen un législateur et un membre du souverain, il lui donne une haute idée de sa dignité civile et de son rôle dans l'Etat. On le vit à l'ambition politique qui s'empara du peuple de Genève au xvme siècle, ambition qu'un siècle et demi d'agitations n'a pas amortie. Dès lors, les questions les plus ardues de la démocratie, relatives à l'exercice du suffrage, à l'élection, à la responsabilité des magistrats, à la confection des lois, n'ont pas cessé de passionner notre peuple. La disparate entre la souveraineté légale des citoyens et leur subordination de fait, agissant comme un aiguillon, porta cette ardeur au paroxysme. Le champ des révolutions de Genève est exigu, les forces en jeu minimes : « tempête dans un verre d'eau, agitations d'une fourmilière » répétait le malicieux vieillard de Fernex, oui ! mais
1. En 1568, il fut statué que rien ne serait proposé au Conseil Général qui n'eût été délibéré en conseil des Deux-Cents, et rien en Deux- Cents qui ne l'eût été en Petit-Conseil. En 1570, le Conseil Général se laissa dépouiller du vote des impôts. Privé du vote des budgets et du droit de délibération et de proposition, ne validant que les lois agréées parles deux Conseils, n'élevant au syndicat que les candidats présentés par ces deux corps, son poids dans la balance de l'État se réduisit à peu de chose.
derrière les tracasseries d'une ville médiocre, s'agitaient des problèmes immenses. L'Europe latine avait perdu les titres de ses libertés, Genève les avait conservés. Les théories sur la souveraineté du peuple, le suffrage universel, l'omnipotence et l'infaillibilité des majorités, proclamées par Rousseau, ont été le tison qui a allumé un immense incendie et réduit en cendres l'édifice vermoulu de la France féodale et despotique.
C'est en 1707, que s'ouvre le conflit entre l'aristocratie et la démocratie genevoises. Les citoyens furent unanimes pour poser le principe de la souveraineté du peuple et de la responsabilité des magistrats, mais ils se divisèrent sur les réformes à poursuivre. L'aristocratie sut attiser ces divisions par des concessions partielles ; puis, simulant des complots dangereux, elle frappe à l'improviste les meneurs, et fait tomber la tête de Pierre Fatio, le principal chef démocrate : Pierre Fatio réclamait l'annalité du Conseil Général comme corps législatif. C'était un homme de cœur, dévoué au peuple, généreux. Ses adhérents ne surent ni le soutenir ni le venger, mais la postérité a recueilli son nom.
En 1734, le conflit se rallume, mais la balance des partis n'est plus la même. Le parti populaire a gagné en discipline, en modération, en courage civil ; ses chefs avaient soumis la constitution à une étude patiente et mis au jour, dans de savants mémoires, les usurpations successives de l'aristocratie. L'usage des cercles s'était répandu ; ils formaient autant de clubs où les citoyens lisaient les gazettes et discutaient les affaires publiques ; ces réunions entretenaient les habitudes viriles, elles aiguisaient les esprits, et offraient un moyen prompt et facile de combiner une action commune. Ce parti agissait au moyen de commissaires. Il se piquait d'urbanité, démesure, de respect delà légalité; très- attaché à la
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cité, affectionné à la personne des magistrats, il combattait pour des droits, non pour de vulgaires intérêts ; il réclamait d'anciennes prérogatives, non des nouveautés; cette tactique plaçait l'aristocratie dans une situation embarrassante.
Cette classe suivait alors l'impulsion de quelques oligarques violents, hommes fiers, emportés, infatués des prérogatives de leur caste, contempteurs amers des droits des citoyens et prêts aux partis les plus désespérés. Le Conseil avait augmenté la troupe soldée, et entrepris de vastes travaux de fortification ; ces dépenses nécessitaient de nouveaux impôts. La bourgeoisie voyait de mauvais œil cet appareil militaire, et réclamait pour le Conseil Général le vote des nouvelles taxes. Tout à coup des rumeurs sinistres serpentent dans la ville. On découvre des mouvements militaires insolites, le transport dans le haut de la ville de quelques petits canons et le tamponnement des autres. Les têtes se montent. On y voit un complot militaire des oligarques pour enchaîner les citoyens. La bourgeoisie prend les armes et demande le bannissement du syndic de la garde et de cinq conseillers réputés ses complices. Le Petit Conseil refuse ; la bourgeoisie persiste. Quatre années durant, la tension est extrême. Le cabinet de Versailles et les louables cantons de Berne et de Zurich offrent leur médiation. La bourgeoisie s'oppose à une ingérence menaçante pour l'indépendance de Genève ; mais les oligarques y poussent. Pour la première fois, le peuple de Genève voit des plénipotentiaires étrangers s'installer dans ses murs et lui mesurer la liberté. Cette première médiation fut dirigée dans une pensée de conservatisme modéré. Les médiateurs partirent des institutions existantes et s'attachèrent aies équilibrer; ils reconnurent le vote des lois au Conseil Général, mais conservèrent le privilège délibératif du
Petit Conseil et des Deux-Cents et leur mode d'élection réciproque. Le Conseil Général eut le vote des taxes nouvelles, mais non celui des budgets annuels. C'était replacer ce corps et les deux Conseils dans un antagonisme d'autant plus dangereux, que leurs conflits n'avaient pas d'issue légale. Mais quatre années de discordes intestines avaient fait naître le besoin de la paix. Les citoyens validèrent l'acte de médiation et la foule se porta dans les églises pour rendre grâces au Tout-Puissant.
Les trente années qui suivirent comptent parmi les plus prospères de l'histoire de Genève. L'industrie prit de l'essor, perfectionnée par les natifs récemment admis aux maîtrises; l'horlogerie, la bijouterie, la gravure répandaient l'aisance dans des milliers de familles. A l'imitation de la bourgeoisie, la classe ouvrière se piqua d'instruction et d'esprit politique, elle eut ses cercles où elle lisait les feuilles publiques, discutait sur les événements; dans une ville resserrée, où tant d'yeux sont ouverts, tant d'oreilles tendues, tant de prétentions en jeu, la matière à épiloguer ne fait jamais défaut. La bourgeoisie s'occupait de commerce ; elle possédait des maisons sur les principales places de l'Europe ; rangée, économe, très attachée à la cité, elle rapportait au pays ses épargnes. L'aristocratie réalisa de grandes fortunes dans les affaires de finance ; en 1770, elle possédait dix millions de rentes ièii effets publics. Cette opulence introduisit de nouvelles fmœurs. Pour ces hommes, accoutumés au luxe de la finance française, la frugalité et la simplicité helvétiques paraissaient un abaissement. Les plaisirs, le jeu, la danse, la musique, reçurent droit de cité ; les mœurs se polirent, mais elles perdirent en cordialité. Deux courants contradictoires partageaient la société genevoise; tandis que de hardies théories sur la souveraineté du peuple et •'égalité enflammaient les citoyens, l'aristocratie se tirait
à part et redoublait de suffisance. Durant cette belle époque, les sciences prospéraient merveilleusement. Une élite de savants honoraient l'Académie et leur enseignement électrisait la jeunesse. C'était merveille de voir la soif de connaissances, l'émulation au travail, le désir de perfectionnement, le nombre des découvertes utiles, sortis de ce petit coin de terre. Mais tant d'activité laissait prévoir de nouvelles agitations ; Genève était comme un vase plein d'une liqueur généreuse et toujours prête à déborder.
La librairie genevoise, assez effacée au xvne siècle, par la librairie hollandaise, avait repris une grande activité ; elle éditait les ouvrages de l'école philosophique et les envoyait aux extrémités du monde. Montesquieu fit paraître à Genève l'Esprit des lois; le pasteur Jacob Vernet en corrigeait les épreuves ; ce livre ne contribua pas peu à aiguiser la subtilité indigène. L'aristocratie loua fort le rôle attribué par Montesquieu à la vertu dans les républiques ; elle y voyait une échappatoire heureuse, pour esquiver l'application de la souveraineté du peuple et pour réserver le pouvoir aux meilleurs, quitte à compenser cette omnipotence par la modération et la bienfaisance. Cette notion de la republique témoignait peu de connaissance ctes aspirations de la société moderne. A l'époque où la démocratie génevoise, devenue adulte, enfantait de grands publicistes, l'aristocratie n'avait à lui opposer que des mathématiciens, des physiciens, des naturalistes. Ce dédain des sciences sociales fut la cause principale de ses fautes et des catastrophes qui suivirent.
La présence de Voltaire à Fernex, l'apparition de Rousseau1 et la grande place qu'il prit aussitôt, don -
4. Voiries deux ouvrages de M. Gaberel, Voltaire elles Genevois, Rousseau et les Genevois.
lièrent aux luttes de Genève une importance générale. Le génie ironique et léger de Voltaire blessait le peuple de Genève ; l'homme selon son cœur : c'était Rousseau. En 1754, il était revenu reprendre sa qualité de citoyen avec la religion de ses pères et son âme s'était retrempée avec une joie d'enfant dans la nationalité genevoise; dès l'abord, il rechercha le commerce des citoyens, s'exprima avec force en faveur de l'égalité et blâma les tendances usurpatrices de l'aristocratie. Il résumait la constitution de Genève dans le Conseil Général et faisait de ce corps non pas unordredans l'État mais l'État lui-même. Suivant Rousseau, la liberté consistait essentiellement dans le droit de légiférer, exercé par le peuple en corps; à ses yeux, la volonté des citoyens tend nécessairement à la liberté et celle des magistrats à l'autorité : une inspection assidue sur la conduite des chefs est la condition delà liberté. Cette suspicion, érigée en théorie, a eu des effets incalculables.
Les citoyens portèrent aux nues les idées de Rousseau sur l'omnipotence du Conseil Général. L'aristocratie, en fut ulcérée; elle y vit un appel à l'égalité absolue, une compétition d'influence qui disloquerait la machine politique et rendrait tout ordre durable impossible. Il était naturel qu'elle eût certaines appréhensions ; mais rien ne légitimait la condamnation de V Emile et du Contrat social. Rousseau en fut ulcéré et déclara renoncer à son titre de citoyen. Alors la bourgeoisie s'émeut, elle fait des représentations et demande que la cause soit portée en Conseil Général. Les magistrats repoussent cette représentation en arguant du droit négatif. Cette prétention d'être juge et partie, frappait de nullité une des prérogatives essentielles des citoyens et fermait la soupape laissée à leur mécontentement. Les têtes prennent feu, et comme aux jours des eidgumots et des mammelus,
chacun dans Genève prend parti et les noms de représentants et de négatifs caractérisent deux partis bientôt irréconciliables.
L'auteur de la condamnation de V Emile, le procureur général Tronchin, lance les Lettres de la campagne, où ii défend la légalité de cette condamnation et résout les points constitutionnels débattus en faveur de l'aristocratie. Il eut le tort de gâter une argumentation déjà captieuse par un ton de morgue et une suffisance déplacée. Ulcéré de cette attaque, Rousseau riposte par les Lettres de la montagne, le plus redoutable de ses écrits par l'intensité de la logique et la concentration de la passion. Reprenant l'exposé de la constitution de Genève, il met en pleine lumière la disparité entre la souveraineté nominale des citoyens et leur dépendance effective. Rien n'est plus libre que votre état légitime, dit-il, mais rien n'est plus servile que vos conditions actuelles; souverains pendant quatre heures, le reste de Tannée vous êtes à la merci des magistrats; si vous prenez la défense de la constitution, ils vous taxent de rebelles; une seule garantie vous restait, le droit négatif ; on vous l'enlève. S'emparant de cette situation, la colorant, la noircissant de sa sombre imagination, Rousseau termine en menaçant le peuple de Genève du dernier assujet-1 tissement,
Cet écrit fit l'effet d'une matière inflammable sur une traînée de poudre. A partir de sa publication, tout empire dans Genève. Dans le parti populaire, les imaginations effarées prêtent aux actes des magistrats les plus sinistres interprétations. L'aristocratie se voyant blessée au cœur cherche un appuifdans des menées extérieures. Parmi les représentants , les talents surgissaient en fouie et de simples commerçants traitaient avec supériorité les matières publiques ; leu* âpre éloquence perçait à
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jour les arguments de l'aristocratie ; mais cette logiq cassante ne faisait qu'aggraver les dissentiments. Dans les rues, les citoyens appartenant aux partis opposés se mesuraient avec des yeux de haine. Pour de légers motifs, on voyait le corps des citoyens, au nombre de huit à neuf cents, monter à l'hôtel de ville et présenter des représentations, respectueuses selon la lettre, impératives par le fond. Afin de plier à ses vues les Conseils, le Conseil Général imagine de refuser systématiquement les candidats présentés au syndicat, ce qui paralysait le gouvernement. L'aristocratie y voyait une offense mortelle.
Les menées des ultras à la cour de France avaient porté leurs fruits. Le cabinet de Versailles méditait d'étouffer violemment les divisions qui agitaient Genève; de concert avec les cantons de Berne et de Zurich^ il impose une nouvelle médiation et fait rédiger un acte favorable en tout à l'aristocratie. Sous le coup de graves menaces, le Conseil Général ose le repousser par mille quatre-vingtquinze voix contre cinq cent quinze. Alors, la cour de France trace un cordon militaire, met Genève en état de blocus et menace la tête des commissaires de la bourgeoisie. Dans ce péril extrême, les citoyens gardent un sangfroid admirable, ils se serrent autour de leurs commissaires, et sans jactance comme sans faiblesse, demeurent opiniâtrément attachés à leurs droits. Cette ferme attitude, l'ordre qui régnait dans la ville, quelques écrits rédigés avec talent, émurent l'opinion en Europe, et la cour de France ajourna ses projets liberticides.
Dans Genève, un parti modéré commençait à se dessiner. Les meilleures têtes de l'aristocratie inclinaient vers le gouvernement représentatif; elles s'abouchent avec les chefs des citoyens; à la suite de laborieux pourparlers, une transaction est conclue et acceptée
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en Conseil Général, par douze cent quatre voix contre trente-sept. Le nouvel édit accordait aux citoyens la nomination de la moitié des Deux Cents et un droit d'exclusion sur une fraction du Petit Conseil. Cette mesure rétablissait le lien naturel entre les citoyens et les magistrats; prise dans un autre moment, elle eût pacifié Genève; mais les passions étaient lancées, Les ultras de l'aristocratie jetaient les hauts cris ; ils appelaient le dernier édit : l'èdii des pistolets, et y voyaient la ruine de la république. Parmi ces familles, où de père en fils on se transmettait les charges de l'État, à force de regarder à la loupe de très-petites questions, on avait perdu le sens des proportions. Les vieux magistrats s'exagéraient et leur capacité et les talents nécessaires au gouvernement de !a république.
La lutte avait sévi jusqu'alors entre l'aristocratie maîtresse des deux Conseils, et la bourgeoisie en possession du Conseil Général; mais au-dessous des bourgeois, Genève renfermait la catégorie nombreuse des natifs et des habitants, descendants d'étrangers et exclus du Conseil Général. A ce moment, cette classe fait une apparition bruyante sur la scène publique. Se fondant sur les franchises d'Adhémar Fabri et sur un acte de 1420, les natifs réclament l'entrée au Conseil Général, ils tiennent des assemblées à Carouge, désignent des commissaires, rédigent des mémoires et parcourent tumultueusement la ville l'épée au côté. Ce parti, formé en majorité d'artisans, n'avait ni la mesure ni la discipline des représentants; il suscite des désordres et les Conseils prononcent le bannissement de ses chefs.
De la fermentation qui remuait les bas-fonds ae la société genevoise, surgit alors un de ces talents incomplets et dangereux, impuissants à faire le bien, mais doués d'une force immense pour attiser les passions.
Isaac Cornuaud, un simple ouvrier, se crut les talents du politique et se posa en chef des natifs; sa cervelle ardente prenait la fumée d'un faux romantisme pour la profondeur et les visions troubles du prolétaire irrité pour les ' conceptions de l'homme d'État. La situation lui commandait de se rapprocher des représentants, et d'obtenir d'eux l'institution du régime représentatif et l'inscription des natifs dans le corps électoral ; mais la ligne droite répugnait à ses instincts tortueux, et il préféra ourdir de ténébreuses menées avec le résident de France et les ultras de l'aristocratie. Sa plume distillait de petits pamphlets hargneux et provocateurs qui exaspéraient les haines de classe. Des cercles , l'agitation avait gagné la place publique; on vivait au milieu des alarmes; les prises d'armes étaient continuelles. Cornuaud les attisait, afin de ménagera la France des prétextes d'intervention.
Les représentants s'élevant au-dessus de leur intérêt de classe, prennent en main la cause que Cornuaud trahissait et font passer en Conseil Général un édit favorable aux natifs, Cornuaud le taxe de déloyal. Un conflit constitutionnel éclate, le Petit Conseil refusant de donner exécution à l'édit voté par le Conseil Général. Exaspérés par cette opposition, les natifs, moins subtils que leur prétendu chef, se lèvent en armes au nombre de deux mille ; beaucoup étaient ivres, la confusion est extrême ; Genève n'avait jamais vu une pareille prise d'armes. Les magistrats sont menacés de mort ; alors, les représentants se précipitent en armes entre les deux partis, et sauvent l'aristocratie des dernières violences. Dans le pêle-mêle, le gouvernement disparaît et le Conseil Général (12 avril 1782) recompose les Conseils en donnant la majorité aux représentants. De nos jours, l'Europe se mettrait médiocrement en souci d'un pareil événement; mais au
xviii6 siècle, la légitimité était encore une religion.
Le cabinet de Versailles se dispose à abattre la révolution et fait marcher six mille hommes pour occuper Genève; Berne en met en ligne deux mille, et ie roi de Sardaigne s'y joint avec trois mille hommes. Ces trois corps d'armée s'avancent concentriquement; ils entourent la ville d'une ceinture de fer, coupent les communications, interceptent les vivres. Dans la ville, l'ordre avait repris, l'esprit public se soutenait. On s'occupait de la défense; on coupe les ponts, on hisse sur les remparts la petite artillerie de la république, on dépave les rues pour faire des barricades ; les plus zélés démocrates, Anspach et D'Ivernois, parlaient de défendre la ville, rue a rue, ma ison à maison, et.de s'ensevelir comme Sagonte sous ses débris fumants. En France, le parti philosophique, inspiré par Condorcet, Mirabeau1, Necker, Mably, s'intéressait à Genève; mais M. de Vergennes était intraitable. Les coalisés, après avoir cerné la place, ouvrent la tranchée, tracent des parallèles, dressent des batteries. Du faîte des maisons, on apercevait ces préparatifs- menaçants, on voyait la gueule des mortiers prêts à vomir la flamme sur la malheureuse cité. A la dernière heure, un tiers parti se forme et ouvre les portes aux coalisés, en réservant par une protestation les droits du peuple de Genève. Parmi les représentants, quelques-uns étaient fous de douleur; on en voyait de muets, d'atterrés; d'autres brisaient leurs épées ; quelques forcenés tirent sur les commissaires du parti populaire fuyant par le Lac. Les meilleurs citoyens quittaient en masse une patrie qu'ils regardaient comme déshonorée; quelques-uns emmenaient leurs familles; on agitait divers projets pour bâtir une nouvelle Genève. Les offres étaient nombreuses et le gouvernement anglais vota à cet effet un subside et désigna un territoire en Irlande.
i. Mirabeau écrivit en faveur de Genève.
in GENÈVE ET LES RIVES DU LÉMAN
A leur entrée dans Genève, les coalisés ne commirent pas de cruautés, mais ils désarmèrent la population, fermèrënt les cercles, interdirent aux citoyens toute réunion politique ; ils rétablirent les anciens magistrats, augmentèrent la troupe soldée et la placèrent sous le commandement d'un Français; puis ils imposèrent à Genève un édit restrictif des droits des citoyens. Un simulacre de Conseil Général, nouveau conseil des hallebardes, composé des seuls négatifs, l'accepta par quatre cent onze voix contre cent treize (21 novembre 1782). L'occupation étrangère dura deux ans. La ville était morne. Une atmosphère de tristesse et de honte pesait sur tous. Le parti des citoyens, quoique privé de ses chefs, demeurait inflexible. Les magistrats reconnaissaient rénormité de leur faute. Les plus sagaces envisageaient l'avenir avec effroi. Le vénérable Turrettini, le chef des aristocrates modérés, dont la vie s'était usée à chercher une transaction, en mourut de douleur; Lefort, Calandrini sortirent du Conseil.
Cette catastrophe était le couronnement de la politiq r.c désastreuse poursuivie depuis un demi-siècle par l'aristocratie politique qui sacrifiait l'indépendance aux privilèges d'une classe. En face d'un peuple fier et jaloux de ses droits, cette conduite était insensée; elle a aggravé les crises intérieures de Genève et semé des défiances qui ne se sont plus éteintes.
Toutefois l'erreur d'une génération ne saurait ëffâcci les vertus des ancêtres et l'aristocratie aura toujours de belles pages dans notre histoire. La facilité avec laquelle l'autorité des familles fut acceptée au xvie siècle, témoigne de la confiance qu'inspirait leur civisme et du besoin d'une administration resserrée et prudente. Remarquables par la gravité des moeurs, le patriotisme, le zèle religieux, l'austérité, les magistrats de Genève
obtinrent au dehors une considération qui rejaillit sur la république et lui valut de hautes protections. Le peuple acceptait une supériorité fondée sur les vertus et adoucie par les habitudes patriarcales.
Mais cette concentration de l'autorité, utile, nécessaire peut-être, durant les fureurs de la Ligue et les conquêtes de Richelieu et de Louis XIV, n'avait plus de motif au xviu8 siècle,, époque de sécurité, d'expansion matérielle et morale, d'élan intellectuel, d'activité dans tous les genres. Un peuple fier, ambitieux, éveillé, où l'esprit et le savoir abondaient, passionné de politique, illustré par de grands publicistes, ne pouvait se contenter du régime paternel Si ce peuple céda trop à une humeur tracassière et vétilleuse, l'aristocratie parut prendre à tache de le blesser; elle avait puisé au dehors les défauts des aristocraties d'argent : la morgue, la sécheresse, les airs de hauteur. Son faste blessait l'égalité; dépourvue de tact, de liant, de cordialité, ignorant le cœur humain, avec une force d'àme et une inflexibilité dignes d'une meilleure cause, elle résista jusqu'à briser le ressort des institutions1.
Tant de secousses n'avaient pas ralenti la prospérité publique et l'impulsion communiquée aux sciences, aux lettres et aux arts. La fabrique d'horlogerie occupait quatre mille ouvriers; la population avait monté, durant le siècle, de dix-huit mille à vingt-sept mille habitants, et l'aisance régnait dans toutes les classes; à côté des
i. En dehors de la politique, l'aristocratie genevoise déployait beaucoup de zèle pour le hien public et pour le progrès des lumières; elle abondait en caractères d'élite et formait une pépinière de savants. Il y avait peu de conséquence à fomenter l'activité d'esprit et à monopoliser les magistratures; mais cette inconséquence est à son honneur; cette classe n'a jamais corroboré son ambition en favorisant l'ignorance et a corruption. Ses voies ont été droites.
savants à réputation européenne, Genève possédait une phalange de travailleurs laborieux et modestes. Le débat politique avait donné naissance à une école de publicistes. Pour cette société passionnée des choses de l'esprit, la presse, l'Académie, étaient les forces vives de l'État, ses leviers pour agir sur le dehors, ce que les armées et les flottes sont aux peuples guerriers. Les secousses intérieures naissaient surtout d'une exubérance de talents; cette peuplade possédait un personnel de financiers, de légistes, d'écrivains, suffisant pour administrer un grand État. Genève souffrait de pléthore : sa population tout urbaine n'avait pas le contre-poids d'une classe rustique; si elle eût possédé un territoire, cette surabondance de forces aurait eu un débouché et eût stimulé la fibre un peu apathique des populations voisines.
Avec les événements de 1782 se termine l'histoire originale de Genève au xviue siècle. Jusqu'alors, ses mouvements intérieurs se lient les uns aux autres et procèdent des antécédents historiques. Il n'en fut pas de même des révolutions qui la déchirèrent à la fin du xvme siècle. A la suite d'une courte période (1789- 1791) employée à élargir les institutions et à faire entrer les natifs et les habitants dans la cité politique, Genève, entraînée par le flot de la révolution française, devint la victime de passions qui n'étaient pas les siennes. A la suite de l'invasion de la Savoie par Montesquiou, la Convention exigea le retrait des troupes suisses ; ce départ coupa le fil qui liait Genève à la patrie suisse. Les Jacobins nous inondèrent de leurs émissaires; le résident de France soufflait la flamme et la révolution tomba aux mains d'une foule anonyme, vraie comparse de théâtre. Dans une ville où la liberté complaît cinq siècles de durée, les patriotes se baptisent des
noms de sans-culottes et de marseillais, ils répètent les déclamations des clubs de Paris, coiffent le bonnet rouge, plantent l'arbre de la liberté; puis ils jettent dans les prisons la fleur des citoyens; ils érigent un tri , bunal de sang. Eu dix-huit jours, ce soi-disant tribunal expédia cinq cent huit sentences, dont trente-deux à mort; onze reçurent leur exécution. Sans la chute de Robespierre, on ne sait où se seraient arrêtées ces fureurs. Épuisée par ces excès3 Genève pansait ses plaies, quand les trames insidieuses du Directoire mirent fin à son indépendance. Les agents français intriguèrent longtemps pour que le peuple de Genève demandât cette réunion, mais ce peuple n'est pas de ceux qui se livrent, et les baïonnettes durent intervenir et perpétrer une prise de possession repoussée par le vœu énergique des citoyens.