‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 11 sur 61 · FRANÇOIS CHAPUIS · texte numérisé non relu

FRANÇOIS CHAPUIS

— Arrête! Halte et silence !

Lui dit le Champ des Morts, ici, c'est une offense Que ton babil joyeux. — Pourquoi ? dit le ruisseau,

Je vais, avec un chant de joie,

Sous un ciel toujours beau.

Au grand repos où le Seigneur m'envoie.

— Halte ! dit le soleil, présomptueux ruisseau.

Oses-tu bien, ô chétif filet d'eau.

Absorber mes rayons ? Pour punir ton audace. Je vais te dessécher ! — Inutile menace ! Je la brave et j'en ris. Ne crois pas m'effrayer. Il est un chemin sûr que je vais me frayer;

Que me peut ta colère ?

Le rocher, les roseaux, sauront bien m'y soustraire.

La nuit arrive, et la lune à son tour Dont la douce lumière a remplacé le jour Arrête le ruisseau : — Laisse donc, sur la rive. Dormir quelques instants ton onde fugitive !

C'est un charme de voir Mes rayons argentés comme en un clair miroir !

— Ja t'aime, ô lune, et cette nuit est belle ;

Je voudrais m'arrêter, mais une voix m'appelle; J'obéis, et je vais au sein des grandes eaux Chercher mon éternel repos !

Ainsi, ferme et joyeux, à ton devoir fidèle, Va, noble cœur, oia le Seigneur t'appelle ! Marche, et résiste à tous les vains désirs. Au péril, à l'épreuve, à l'attrait des plaisirs ! Quelle que soit la route, avance avec courage ; Ne crains pas, s'il le faut, de forcer le passage ! En chemin vers le ciel ne t'arrête jamais ! C'est là que se trouve la paix !

FrançoIs Chapuis, ancien pasteur.

c4cte de foi.

STROPHES LUES A UNE REUNION D ETUDL\NTS

Lorsque des voluptés l'attrait te sollicite, Que leur charme troublant fascine ta raison, Jeune homme ! aux faux amis, dont l'exemple t'invite, Ferme dans ton propos, sache répondre : « Non 1 »

« Non, non ! je n'irai pas, dans votre folle ivresse Dissiper de mon cœur les trésors précieux, Flétrir dans les plaisirs la fleur de ma tendresse Et jeter mon amour aux quatre vents des cieux !

« Non, non ! n'attendez pas que ma voix vous réponde : J'imposerai silence aux désirs de mon cœur, Et, me conservant pur des souillures du monde. Je mettrai le devoir au seuil de mon bonheur !

« La femme de mon choix, la vierge tendre et fière Qui voudra partager mon travail et mon pain. Devenir pour mes fils ce qu'est pour moi ma mère Et me donner, à moi, son cœur avec sa main.

« Celle qui me dira, s'enflammant de ma flamme : Ton nom sera mon nom, ton lieu sera mon lieu. Car ton cœur, c'est mon cœur, ton âme c'est mon âme. Car ton but c'est mon but, et ton Dieu c'est mon Dieu. »

« Celle-là, ce n'est pas dans l'escorte brillante De vos vaines beautés que je la chercherai : C'est un don du Seigneur qu'une femme vaillante : Au Seigneur, confiant, je la dem.anderai. »

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Jeune homme, parle ainsi ! Fuis les amours volages Jaloux de ta pudeur et de ta dignité.

Conserve sur ton front, sous tous les persiflages, La candeur et l'éclat de ta virginité !

FRANCIS CHAPONNIERE 49

Et quand sur ton sentier brillera le sourire De celle que le ciel prédestine à ta foi, En lui tendant la main, oui, tu pourras lui dire : « Je t'offre un cœur aimant qui s'est gardé pour toi ! »

Francis Chaponnière.

T{esre avec nous.

Cantique du soir. (Imité de l'anglais.)

Et ils lui firent violence, lui disant : « Reste avec nous, car voici le soir, et le jour est déjà sur son déclin ». Luc XXIV, 29.

Reste avec nous, Seigneur, le jour décline, La nuit s'approche et nous menace tous; Nous implorons ta présence divine :

Reste avec nous, Seigneur, reste avec nous!

En toi nos cœurs ont salué leur Maître, En toi notre âme a trouvé son Epoux ; A ta lumière elle se sent renaître :

Reste avec nous, Seigneur, reste avec nous 1

Dans nos combats si ta main nous délaisse, Satan vainqueur nous tiendra sous ses coups; Que ta puissance arme notre faiblesse : Reste avec nous. Seigneur, reste avec nous !

Sous ton regard la joie est sainte et bonne, Près de ton cœur les pleurs mêmes sont doux ; Soit que ta main nous frappe ou nous couronne. Reste avec nous, Seigneur, reste avec nous l

Et quand, au bout de ce pèlerinage.

Nous partirons pour le grand rendez-vous, Pour nous guider dans ce dernier passage, Reste avec nous, Seigneur, reste avec nous !

Francis Chaponnière.

5o GENÈVE LITTÉRAIRE

En tr

am

way.

\e venais de traverser le coin de la rue Oudinot, et je descendais le boulevard des Invalides. C'était un dimanche matin, mais un de ces matins gris du mois de mars, où dans Tair cru passent des coups de vent qui ont encore Todeur de la neige; sur la chaussée, les roues des voitures soulevaient, en tournant, des jets de boue liquide, et, pour traverser le boulevard, les fidèles qui sortaient de Saint-François marchaient sur la pointe des pieds. Pourtant, là-haut, les nuages couraient vite, et l'on devinait que par derrière le rideau brumeux se cachait un joli ciel, ce ciel de Paris, léger, diaphane, d'un bleu discret sans brutalité de couleurs, ni monotone opacité. Bientôt le soleil éclaterait dans l'air doux, allumant de ses rayons la boule d'or du dôme des Invalides, et verserait la joie de son sourire sur cette grande ville qui aime le dimanche, et veut que ce soit un jour pur, sec et lumineux.

Ainsi ma pensée allait, devinant des bonheurs simples et bourgeois, attendus pendant tout l'hiver, et que ce premier soleil épanouirait : la pro-

ADOLPHE CHENEVIÈRE 5l

menade en famille, au bois de Boulogne; on choisirait les allées étroites, désertes, le père poussant la petite voiture où les deux enfants sont un peu serrés et font plier les ressorts. D'autres s'embarqueront sur la mouche qui mène au Bas- Meudon, et là, sur la terrasse d'une guinguette, — car les bois de Chaville sont décidément trop mouillés, — ils sortiront du panier couvert, en osier brun, les provisions que, la veille, la mère a préparées. Je voyais aussi sur la crête du coteau dans la forêt encore frissonnante, des amoureux, intrépides chercheurs de solitude, errer par les chemins où s'égouttent les longues branches sans feuilles, près des mares où flottent les derniers glaçons.

Et, songeant au Maître, au Poète à qui je venais de faire une matinale visite, je me disais que s'il était là, respirant avec moi cet air que le soleil allait dégourdir, il se plairait à faire voltiger sa pensée curieuse, rapide, ailée, sur ce Paris qu'il connaît si bien ! Il se rappellerait le temps où sa jeune mélancolie trouvait des rimes d'or en flânant dans la banlieue, et il redeviendrait pour quelques instants le poète des Humblés et des Promenades.

Je marchais toujours, et, tandis que ma mémoire, feuilletant le livre évoqué, m'en redisait des vers, tout à coup, par un de ces contrastes qu'aimait à noter le plus parisien des poètes, un son de trompe retentit près de moi, brutal,

gouailleur, brisant Tharmonie d'un dizain qui chantait tout bas à mon oreille. Le tramway passait, jetant son appel mécanique et assourdissant, et, comme j'étais pressé, lâchement, j'oubliai ma rancune, et je sautai dans le long véhicule.

La plate-forme d'arrière était complète. Je tirai la porte du couloir, je me glissai dans l'intérieur et m'assis violemment... Je n'ai jamais pu évoluer avec aisance dans un omnibus en marche.

Une fois assis, je regardai autour de moi, je me mis à observer. Est-ce assez banal, pourtant ces intérieurs de tramway, de wagon, de n'importe quoi! Ils ont été, depuis que le monde est monde, le sujet de bien des milliers de compositions françaises, et il n'est peut-être pas un de nous à qui cette réunion fortuite d'êtres humains, dans une cage roulante, ne rappelle un devoir ou un pensum du bon vieux temps, une salle d'école où l'on manquait d'air, et le professeur, lamentable en sa redingote de drap noir uni, disant d'une voix pédanteet impérieuse :« Pour notre prochaine classe de narration, vous me décrirez l'intérieur d'une diligence. »

L'intérieur où je me trouvais n'offrait, du reste, rien de drôle à étudier, et, sauf peut-être une dame qui lisait, avec des jeux de physionomie comiques, le «premier Paris» de V Intransigeant, tous mes compagnons étaient insignifiants ou inpénétrables.

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