‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 13 sur 61 · ADOLPHE CHENEVIÈRE · texte numérisé non relu

ADOLPHE CHENEVIÈRE

là, dans la grande maison qui s'élève au coin de la rue de Sèvres, que le petit infirme apprenait à lutter contre cette ombre qui l'envelopperait toujours! Là, son père était allé le chercher pour lui faire passer un beau dimanche; ils avaient, en se tenant par la main, descendu à pied le boulevard des Invalides, et le tramw^ay qui passait les avait rejoints.

Pauvre petit! Aveugle! à dix ans! Il a encore la vie entière à traverser, et il ne voit pas ! Tout est sombre ! La beauté, la lumière, l'éclat d'un regard qui vous aime, l'émotion qui vient d'un sourire qu'on surprend, les fleurs, les arbres, les êtres vivants, le ciel, tout cela n'est qu'un inconnu plein de stupeur, une même tache noire éternellement appliquée sur la pupille!

Et, instantanément, je crus voir la figure d'un autre enfant, qui est le mien, et dont j'aime à baiser les yeux bleus, limpides et bien ouverts, — et, comparant ce regard vivant et ce regard mort, cette enfance toute de joie et de clarté, et cette enfance obscure et lugubre, j'eus pitié du père qui était là. Comme la semaine devait lui paraître longue ! avec quel battement de cœur il devait chaque dimanche matin revoir son enfant, qui, lui, ne le voyait pas! Quel fardeau que cette tristesse toujours plus lourde! Quel regret! Quel mystérieux remords! Et, pour l'étouffer, que de tendresses prodiguées, que de paroles douces, que de caressantes consolations!

Mon regard, suivant ma rêverie, instinctivement revint à cet homme que je plaignais. Il avait lu le « témoignage » et parlait à Tenfant. Je n'entendis pas tout d'abord ce qu'il disait, mais je compris, à la sévère expression de l'un, à la mine contrite de l'autre, que le « témoignage»

n'était pas satisfaisant Puis le père éleva la

voix et je surpris ces mots durs : « Tu es un paresseux; tu es un ingrat; tu me coûtes assez cher ! »

L'enfant baissait la tête, silencieux, respirant vite; ses joues molles avaient pris une teinte rose.

Le père se recueillit un instant; il regardait fixement devant lui, ayant parfois de petits mouvements secs, battant le plancher du talon de sa bottine, ou tirant nerveusement sa barbe. Enfin, il croisa les bras avec violence, en murmurant : « C'est du propre! » La colère, en lui, grandissait, faisant son œuvre méchante. Brusquement, il se pencha vers l'aveugle, et, d'une voix rageuse qui vibrait, il reprit, serrant les dents :

« Tu verras, tu verras en rentrant! Je ne te manquerai pas. Tu ne perdras rien pour attendre. »

Il oubliait maintenant, dans sa colère stupide et coupable, qu'on pouvait l'observer; un flot de paroles mauvaises lui montaient à la bouche, et, se penchant plus encore vers l'enfant, jusqu'à l'effleurer de ses lèvres, il finit par lui dire : « Tu

ADOLPHE CHENEVIÈRE Sy

vas en danser une dont tu te souviendras, je t'en réponds! »

Un geste menaçant du bras ponctua la phrase; puis le père, n'ayant plus rien à dire, se redressa et se tut, s'isolant dès lors dans sa rancune, et rêvant peut-être du soulagement qu'il donnerait bientôt à ses nerfs. L'enfant n'avait pas vu le geste, mais il avait compris; tout blême de peur, il s'affaissait sur lui-même; des soupirs contenus gonflaient sa poitrine; et, comme je fixais son œil droit, — ouvert encore, mais sans regard, — de cet œil mort qui n'avait plus la force de pleurer, une grosse larme jaillit, et glissa sur la joue de l'aveugle.

« Pont de l'Aima ! » grogna le conducteur.

Le père et l'enfant se levèrent; ils avaient pris, en entrant, une correspondance, et allaient changer de voiture. Je descendis en même temps qu'eux, et, fuyant à grands pas ce couple dont la vue me faisait mal, je traversai le pont.

Je n'avais pas eu tort, car je prévoyais que le ciel redeviendrait bleu. Un grand soleil tombait sur Paris, jouant dans les rameaux nus des arbres du quai d'Orsay et du cours de la Reine, dorant le fleuve où les mouches se croisaient en sifiîant. Le Trocadéro levait gaîment, dans cette pleine lumière, ses tours d'un gris rosé, dont les coupoles d'or étincelaient. Dans cette bouffée d'air attiédi l'on se sentait plus jeune, plus leste, et l'on devinait de la gaîté sur les visages entrevus.

Mais je ne me déridais pas, et, tandis que je suivais Tavenue Marceau, je pensais que le petit aveugle et son père arriveraient bientôt chez eux. Je les voyais, montant l'escalier de bois qui tourne, jusqu'au cinquième; la mère ouvrant la porte, et perdant son sourire au premier mot du mari; puis dans l'étroit logement où gronde une voix furieuse, je me figurais ceci : la mère qui demande grâce, l'enfant qui frissonne, et qui, sans le voir, sait que son père a pris sa canne; — puis un gémissement, un juron, des cris...

Je doublai le pas, et, en rentrant, comme je mettais un baiser plus tendre que de coutume sur les yeux de mon garçon, — ces deux yeux bleus, limpides et bien ouverts, — il me sembla que j'entendais le petit aveugle crier sous les coups de canne, et qu'une larme nouvelle roulait sur sa joue pâle!

Je sais bien que c'est ridicule, mais j'ai passé un vilain dimanche.

Adolphe Chenevière.

(Contes d'amour.)

VICTOR CHERBULIEZ 5g

La plaine d'cArhènes.

iEPRÉSENTEz-vous UHC longuc plaine se relevant insensiblement sur les côtés pour rejoindre les montagnes qui lui servent de bordure, — THy mette à Fest, THymette aimée des abeilles, avec sa croupe onduleuse, et ses flancs coupés de gorges étroites; — au nord, la pyramide dentelée du Pentélique, et le Parnès avec ses sapinières et la sauvagerie de ses fiers contours et de ses profondes crevasses; — à l'ouest, la longue chaîne de l'^gialus, courant en ligne droite vers la mer, et coupée en face d'Athènes par le défilé de Daphné, où passait la procession d'Eleusis; — au sud, la mer, ses îles et son encadrement de hauteurs escarpées.

x\u pied des montagnes s'élèvent en grand nombre des collines de l'aspect le plus différent, quelques-unes isolées, les autres se reliant entre elles par des cols plus ou moins évidés; dans la direction du Pentélique, l'Anchesme aux pentes gazonnées s'élevant en gradins ; plus près d'Athènes, au nord de la ville moderne, cet étrange monticule du Lycabette, énorme roc pointu à double cime, échappé, comme vous le savez, des mains de Minerve dans la surprise que lui causa la corneille en lui apprenant l'indiscrétion d'A-

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glaure. Entre Athènes et la mer, l'Acropole avec ses superbes rochers nus et rougeâtres taillés au ciseau, et ses temples dont le faîte et les colonnades se dessinent sur le ciel par-dessus les murailles de Thémistocle et de Cimon, tandis qu'alentour de cette sublime forteresse se déroulent en demi-cercle une suite de collines plus basses, se tournant vers elle pour Tadorer, comme les nymphes inclinées devant la déesse dont elles se sont faites les suivantes; ici la butte arrondie du Musée se rattachant au Pnyx ; plus à droite, le coteau des Nymphes; sur le devant, l'Aréopage avec ses âpres rochers, ses parois à pic, ses flancs disloqués et ses noirs précipices, gouffres consacrés aux Euménides.

Dans les intervalles que laissent entre elles ces éminences, vous ne trouvez nulle part un sol plat et uni ; partout des accidents de terrain, des mamelons, des tertres et des vallons, des enfoncements et des saillies, des ravalements et des ressauts, des méplats admirablement gradués; tous ces mouvements divers s'accompagnant, se concertant; rien de brusque, rien de heurté, nulle discordance.

On dirait un sol autrefois tourmenté par une convulsion volcanique qui l'a soulevé de toutes parts, et dont plus tard le désordre a été converti en beauté par les soins d'une divinité protectrice, qui s'est appliquée à infléchir et à raccorder toutes ces lignes, à adoucir ces contours, à ragréer ces surfaces, faisant disparaître les balèvres.

VICTOR CHERBULIEZ 6l

dissimulant les joints des assises, et répandant une merveilleuse harmonie, dont on a peine à démêler le secret, sur cette infinité d'accidents qui semblent se dérober à toute règle et à toute symétrie. Oui, c'est une main divine qui a creusé, fouillé, pétri, modelé, façonné cette terre sacrée, comme le pouce d'un sculpteur fait une maquette de cire. Et cet accord de tous les détails qui paraît dans cette vaste plaine est renforcé par le concours que lui prêtent les collines et les montagnes qui la coupent et l'encadrent; dans ce grand tableau, rien ne semble avoir été laissé au hasard, tout a son motif et son but comme dans une œuvre d'art, chaque contour en appelle un autre qui lui répond ; toutes ces lignes se cherchent, se poursuivent, se rejoignent, pour se fuir de nouveau, traçant dans leurs caprices des enroulements et des entrelacs pareils aux cercles magiques que dessine sur la mousse des forêts le pied des Grâces dans leurs folâtres ébats. Imaginez-vous ensuite, des deux côtés de cette plaine, de grands terrains nus de toute végétation, comme s'ils repoussaient tout ce qui pourrait voiler la beauté délicate de leurs formes, et, au milieu de ces espaces découverts, sur les deux rive.s du Céphise, placez un immense bois d'oliviers, long de plusieurs lieues, et bordé de riches jardins, et de ces belles vignes libres du Midi, qu'un destin plus clément n'assujettit pas à la tutelle du triste échalas ; représentez -vous cette forêt qui, accompagnant le cours de la ri-

vière, se déroule à perte de vue comme un long serpent, et charme le regard par ses épais couverts d'une sombre et fraîche verdure.

Et puis, répandez sur ce paysage sculptural une lumière divine qui en fait valoir tous les détails, qui en dessine le relief, qui en caresse amoureusement les contours, et qui, égalant la variété des teintes à la multiplicité des plans, inonde les sites les plus rapprochés d'une splendeur éclatante, et étend sur les lointains, comme une gaze légère, des vapeurs bleuâtres, rosées ou violettes.

Et maintenant, gravissant une hauteur, embrassez d'un coup d'œil ce vaste tableau, regardez, admirez, contemplez ; je suis seulement en peine comment vous réussirez à vous détacher de ce spectacle dont la beauté se renouvelle et se diversifie sans cesse, car d'instant en instant les teintes changent, se déplacent, se foncent ou s'éclaircissent, un paysage nouveau se crée comme par magie sous vos yeux, — et vous restez éperdu, le souffle suspendu, vous repaissant sans vous lasser de ce spectacle à la fois suave et grandiose, que vous ferez bien d'oublier en quittant la Grèce, sous peine de trouver partout ailleurs la nature ou vulgaire, ou dure, ou monotone, ou discordante, ou recherchée, prétentieuse et mélodramatique.

Victor Cherbuliez. (A propos d'un cheval.)

J. COPPONEX 63

Campa Santo.

Quelque part dans le cœur qu'on croyait jeune, il est Un coin de cimetière, avec des mausolées ; Personne ne s'attarde au tournant des allées, Et seul, le souvenir vêtu de noir s'y plaît...

Sous les tertres, verdis de ronces et d'orties, Le trésor des passés éternellement dort. Et le marbre des croix, avec les larmes d'or, Evoque le regret des chimères parties.

Voici les rêves morts, trop frêles pour le temps. Illusions au vol béni, fleurs de jeunesse Ayant passé trop tôt pour qu'on les reconnaisse. Compagnes du soleil qui dorait les vingt ans !

Parfois, des voix d'amour, comme un épithalame, S'éveillent des tombeaux aux soirs tièdes de Mai... Le Souvenir, penché sur tout ce que j'aimai. S'émeut, et longuement chuchote dans mon àme...

Et mon cœur triste, au fond des calices défunts, Surpris, entend chanter d'antiques vilanelles... Les bonheurs disparus sont des fleurs éternelles. Et l'âme du passé monte avec leurs parfums!

J. COPPONEX.

Tatinage.

Croquis-pochade.

Par les routes de blanc fleuries.

Les dimanches carillonneurs, On voit, en longues théories, Péleriner les patineurs;

Fils de noblesse ou de roture, Filles cherchant mari rêvé, Photographes épris de nature, Etudiant, petit « crevé »,

Commis apôtre de la mode, Demoiselle de magasin Allant à pied — c'est plus commode Pour se rapprocher du cousin —

Gens de lettres, croissante plaie Aux écrits fleurant le pavot.

Voyant dans l'homme qui balaie Le prétexte d'un «cas nouveau »;

Professionnel émérite, Epileptique moucheron, Faiseur de tours de grand mérite Par devant le beau monde en rond.

Tous sont venus, par aventure.

Sans lourd bagage de souci, A pied, en traîneaux, en voiture.

En tram, en bicyclette aussi...

J. COPPONEX 65

Leur flot s'entrecroise, et se mêle Sur l'étang glacé qui gémit; Les mamans battent la semelle Dans la crainte du bon ami,

Tandis que le long des allées Glissent des couples folichons.

Et que les mains se sont mêlées Dans la douce tiédeur des manchons.,

Et le philosophe qui passe Songeur, sous ses habits fourrés, Se dit en regardant l'espace :

«Mon Dieu, que de souliers ferrés!

» Et ce marais qui les convie,

» Froid témoin de tant de faux pas,

» Voilà l'image de la vie :

» Glissez mortels, n'appuyez pas.»

J. CoPPONEX.

Janvier 1895.

Quand le carillon tinte,

Sous les grands arceaux de la nef burgonde Vos psaumes sacrés prennent leur essor, Et l'orgue frémit en rumeur profonde :

Moi, le carillon m'émeut plus encor.

Mieux que le cantique et que la prière Je t'aime et t'écoute, humble carillon.

Toi qui, de ta cage aux barreaux de pierre Montes au ciel bleu comme un oisillon.

Jamais las, tu dis chaque heure envolée, En sonnant là-haut nos vieilles chansons, Et nous répondons à la voix ailée Qui compte tous les jours que nous passons.

Je suis écolier; je suis au collège ; A la discipline il faut me plier ; Passereau captif, pinson pris au piège, J'ai douze ou treize ans ; je suis écolier.

Il fait noir et laid dans la classe, oij ronfle Le poêle de brique. Au dehors, soleil, Liberté, plein air !... Et mon cœur se gonfle. Mon petit cœur vif de lièvre en éveil.

Mais non . C'est Ovide, et c'est Titc-Live Qu'il faut commenter : labeur sans attrait! Maussades bouquins, qu'en marge enjolive De croquis furtifs mon crayon distrait !

Puis Mentor est là, Mentor qui s'épanche En savants discours, maigre comme un clou, Raide et gourmé dans la cravate blanche Qui fait par trois fois le tour de son cou.

Il glose et reprend, discute et condamne, 11 aime avec soin tout approfondir :

« Le roi Midas a des oreilles d'àne... » Et l'écolier sent les siennes grandir.

Mais, — oh ! la musique aimable et connue Qui, soudain, là-haut, de la tour tomba ! L'heure va sonner, l'heure bienvenue :

C'est les « armaillis », c'est « liauba, liauba ».

JULES COUGNARD 67

On s'ébroue, on rit, on jase et babille, La porte est ouverte, et l'essaim joyeux S'échappe au dehors, comme s'éparpille Un vol de moineaux dans les vastes cieux.

Liesse et bonheur à ceux qu'on marie ! La jeune épousée au cœur palpitant.

En longs voiles blancs, d'oranger fleurie, Vient d'entrer au temple où l'époux attend.

Ils ne savent rien de la vie austère.

Rien; mais l'idéal à peine rêvé.

C'était s'aimer, bien à deux, sur la terre Voici le matin; le jour est levé.

Le jour est venu. Paupière rougie, Elle s'est assise auprès de l'époux :

« Toi, sois patient, dit la liturgie, » Pour un sexe faible, et fragile et doux.

» Et toi, sois fidèle et sois dévouée,

» Aux jours du malheur, comme aux heureux temps,

» Car, pour sa bonté, la femme est louée,

» Et pour son support de tous les instants. »

Tous deux ont promis d'un cœur et d'une âme; Lui, rempli d'orgueil et fier du devoir. Elle, frêle enfant, vierge demain femme. Inquiète, un peu, pleine aussi d'espoir.

Tous deux ont promis, inclinant la tête. L'oiseau noir planait peut-être alentour: Nul ne l'a pu voir, et, le cœur en fête, Tous deux sont partis pour l'ile d'amour.

68 GENÈVK LITTÉRAIRE

Liesse et bonheur ! L'amour veut éclore,

Les lilas fleuris dressent leurs rameaux,

Et voici gaîment dans la tour sonore

Que tinte: « Allons danser sous les ormeaux. 1»

Quand sur la colline où vont tous les nôtres, A mon tour, j'irai dormir mon sommeil, Quand on m'aura mis là-bas, près des autres, Si vraiment je dors, s'il est un réveil.

Si tout n'est pas dit quand la bière est close. L'adieu prononcé, le caveau muré, S'il reste de nous vraiment autre chose Que le corps fragile, au néant rentré,

Tâche que ta voix se fasse assez forte Pour monter là-haut, monter au ciel bleu; Tâche, ô carillon, de franchir la porte Du palais de gloire au trône de feu ;

Si tu peux trouver la haute demeure.

Si Celui qui tient le glaive et l'anneau A pitié de qui doute, souffre et pleure, Prie alors, pour moi, le «. Ce qu'è l'aino!»

Jules Cougnard (Le Carillon tinte.)

JULES COUGNARD 69

La Coupe.

A ton creuset, fondeur ! allume ta fournaise Et prépare, attentif, un disque d'argent fin. Que l'artiste recourbe et martèle à son aise. Où, délicatement mordent lime et burin.

Ciseleur, fais ton œuvre et qu'elle soit parfaite. Honneur à l'ouvrier dont l'art guide la main ! Travaille, et que la coupe, au grand soleil de fête, La coupe radieuse étincelle demain 1

Gravez-y, souvenir de l'antique bravoure, Le drapeau de Sempach, le drapeau de Grandson, Et qu'un double rameau de laurier vert entoure D'un feuillage léger notre vieil écusson.

Aux mâles jeux du tir, qui dès longtemps sont nôtres. Cette coupe est le prix qu'on donne aux plus adroits : Fier sera le tireur qui, vainqueur de cent autres, Boira dans ce calice arrondi sous vos doigts.

Quand tu l'emporteras, la noble récompense,

Frère, l'émotion fera battre ton cœur :

Ne la lève jamais qu'avec respect, et pense

A nos grands souvenirs de vaillance et d'honneur.

Prenez la coupe, et qu'on l'emplisse D'un vin parfumé, d'un vin suisse.

Gai, limpide et fin.

Nos vignes ne sont pas sans gloire ; A toi, pays, nous voulons boire

Avec ton bon vin.

yO GENEVE LITTERAIRE

Car on remplit tous les automnes, Au pays de Vaud bien des tonnes,

En grand appareil, Et, du Rhône à la Valteline, Nous avons plus d'une colline,

Qu'aime le soleil.

Près de la neige, en mainte grange.

On a conservé la vendange

Des clos valaisans ; A Neuchâtel, mainte bouteille, Au cachet de cire vermeille.

Dort depuis quinze ans.

Salut au vin fils de nos plaines, Car il fait passer dans nos veines

Avec notre sang, L'amour de la terre nourrice, Ei, par lui, l'esprit du sol glisse

Au cœur frémissant.

J'ai levé la coupe profonde;

Qu'à mon premier toast on réponde,

Car il est porté.

Suivant notre coutume antique, A Toi, vieille terre helvétique,

A ta Liberté !

Jules Cougnard.

JULES COUGNARD

La grenade.

Le petit saint Jean aux boucles frisées

Jasait et riait. Son rire d'argent

Vers le grand ciel bleu montait en fusées,

Et l'enfant Jésus jouait près de Jean.

Jean était hardi, sauvage et robuste,

Jésus était doux, patient et bon ;

Et, cédant toujours à son compagnon.

Le plus fort était l'ami du plus juste.

Il faisait grand chaud; c'était en été.

Dans un coin perdu de la Galilée;

Le lit des ruisseaux, plein d'aridité,

Montrait au soleil sa vase brûlée

Où végétaient seuls de maigres ajoncs.

Jean ne possédait rien qu'une grenade ;

Tous deux avaient soif; le bon camarade

Jean dit, en prenant son fruit : «Partageons!»

Or, près d'eux passait, courbée et cassée,

Une pauvre vieille à l'air malheureux;

Sa démarche était pénible et lassée;

Elle regardait le fruit savoureux.

Jésus se souvint combien, dans sa crèche,

Il pleurait jadis ayant soif et faim.

Il regarda Jean de son oeil divin...

Et saint Jean tendit sa grenade fraîche.

De grand cœur saint Jean donna son trésor, Mais son cœur s'emplit d'abondantes larmes. L'enfant regrettait tout bas son fruit d'or. Et Jésus lui dit : « En vain tu t'alarmes : Partager est bon, donner est meilleur.

Mon Père, là-haut, aime un sacrifice.

N'as-tu pas senti le secret délice Dont la charité peut remplir un cœur ?

La parole était trop grande et trop haute, Le petit saint Jean n'avait pas compris ; Mais voici, Celui qui hait toute faute. De qui l'aime bien connaît tout Je prix. Quand l'enfant soudain eut levé la tête Et séché les pleurs de son œil rougi, Un grand arbre avait du sable surgi, Couvert de fruits mûrs de la base au faîte.

Jules Cougnard.

(A temps perdu.)

cMa gaîré.

Ceux qui me portent envie, Têtes à bonnet de nuit, Prétendent que dans ma vie C'est ma gaité qui me nuit...

J'aime peu les gens austères.

J'aime peu les gens grognons Vivent les gais caractères !

Vivent les gais compagnons !

Sur un sujet politique Qu'on parle une heure, c'est bien.

Mais deux!... Quel soporifique!

Moi je n'écoute plus rien.

J'adore les fariboles.

Les rires contagieux :

Vivent les discours frivoles!

Vivent les propos joyeux !

H. CUENDET yS

On lit dans le nouveau code

Que tout poète complet

Qui veut se mettre à la mode,

Doit pleurer dans son gilet.

Pour moi qui ne puis me plaindre,

La tristesse a peu d'appas,

Et vraiment je ne puis feindre

Des tourments que je n'ai pas.

Tous les gens aimant à rire Sont peu sérieux, dit-on; Et l'on ne craint pas de dire Qu'un air grave est de bon ton.

Je plains fort l'homme morose Qui ne rit pas quand on rit; Je dis que voir tout en rose C'est faire preuve d'esprit.

Edel

weiss.

Je cherchais l'étoile blanche Qui fleurit loin des sentiers.

Sa couronne qui se penche Sur les flancs des monts altiers.

De nos rocs j'ai fait le siège, ¥a pour la première fois, Edelweiss, ô fleur de neige !

Pur emblème, je te vois.

Comme s'ouvre près des nues L'edelweiss, fleur de velours, Sur les cimes inconnues L'idéal fleurit toujours.

Quand parfois mon âme rêve, S'enivrant d'immensité.

Jusqu'à toi mon cœur s'élève.

Fleur d'amour, ô pureté!

Ne le dis pas.

Enfantine.

A toi, Médor, je confie

Mes petits secrets.

Jamais tu ne m'as trahie,

Aussi je voudrais, Tandis que la porte est close,

T'avouer tout bas Que j'ai fait plus d'une chose

Que l'on ne sait pas.

J'ai vu dans notre cuisine

Des gâteaux sucrés Ah ! qu'ils avaient bonne mine 1

Qu'ils étaient dorés...!

On ne veut rien que je touche

Avant les repas....

J'en ai mis un dans ma bouche,

Mais ne le dis pas !

Tu ne saurais, dit grand'mère,

A mon petit doigt Cacher ce que tu veux faire :

Partout il te voit ; Pourtant je suis polissonne, •

Et dans bien des cas.

Ce doigt n'en parle à personne...

Mais ne le dis pas !

MARC DEBPIT yS

On dit quand finit l'année,

Que Petit Noël Descend dans la cheminée

Puis remonte au ciel.

Hier, guettant sa venue,

J'entendis un pas....

Maman !... je l'ai reconnue!

Mais ne le dis pas 1

H. CUENDET.

(Gaîtés)

Une ville morte.

^ L V a, en Italie et ailleurs, plusieurs villes que l'on appelle mortes, parce qu'elles ne sont pas vivantes. Mais vivaientelles avant leur prétendu décès? Ce n'est pas sûr, et c'est presque les flatter que de les traiter en cadavres. Ravenne est au contraire une morte authentique, et une morte de qualité. Elle a joué, il y a quatorze cents ans, un des grands premiers rôles de l'histoire : deux fois capitale, d'abord de l'empire romain, c'est-à-dire du monde, puis d'une religion ou d'une demireligion, d'une hérésie, l'arianisme, à qui il n'a manqué que bien peu de chose pour devenir la doctrine catholique orthodoxe. Elle a eu successivement pour maîtres des empereurs, des rois barbares qui ont fait chez elle leur appren-

tissage de la civilisation, des exarques qui y vivaient en princes indépendants, puis des barbares encore, les rois francs, le pape, Tempereur d'Allemagne, avant d'appartenir au royaume d'Italie. Elle n'a pas été seulement une grande et riche cité, elle a été un port de mer, et, au temps d'Auguste, toutes les flottes de Rome se sont balancées sur leurs ancres là où l'on ne voit plus aujourd'hui que d'assez misérables jardins.

Lorsque l'heure de la déchéance est venue, elle a eu encore cette bonne fortune de léguer sa double couronne à deux héritières qui lui ont fait honneur, et qui lui ressemblent en ceci qu'elles représentent un certain mélange de puissance temporelle et de domination spirituelle : l'une s'est toujours appelée Rome ; l'autre, après s'être appelée Byzance, s'appelle encore Constantinople; là les papes-rois, ici les califes-sultans. Enfin, pour que rien ne manquât à sa gloire, elle a eu, dans sa décadence, l'insigne honneur d'ofl'rir à Dante, le grand poète et le grand gibelin, un asile et un tombeau.

Tous ces souvenirs réunis lui font une auréole assez belle. Mais que le présent est triste, bon Dieu! Il est plus que triste, il est mesquin : des rues étroites, mal pavées, ce qui est rare en Italie, traversées dans leur milieu par un ruisseau servant de déversoir aux eaux du ciel et à d'autres moins pures; des maisons sordides, sans caractère, d'où pendent des loques innommées, qu'in-

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terrompt et écrase, de distance en distance, un palais monumental, chef-d'œuvre du moyen âge ou de la Renaissance, promu à l'honneur de loger quelque bureau de l'Etat. Sur la grande place, qui est fort belle, l'unique café où de malheureux officiers passent leurs soirées à fumer des cigares à paille, et à consommer d'innombrables tasses de café, côte à côte avec les politiciens de l'endroit, en rêvant au jour dix fois béni où on les changera de garnison. Une population qui n'est ni gaie, ni aimable, ni belle à voir, et qui regarde passer l'étranger d'un œil malveillant. Enfin, sur tous les murs, souvenir de luttes politiques récentes, ces mots imprimés en grosses lettres : « Viva la Revoluzione sociale ! » et ceuxci plus expressifs encore : «Votate per Cipriani! » On dirait que l'instinct frondeur particulier aux grandes capitales germe encore sous les alluvions morales, comme la fièvre sous celles du sol.

Personne n'ignore en effet que l'ancienne capitale d'Honorius et de Théodoric s'honore d'être la ville la plus écarlate de l'Italie, et qu'à moins d'être un forçat authentique, il est inutile de prétendre à sa confiance. La municipalité, intelligente et progressiste, fait aux vieux noms de saints une guerre acharnée, gênante pour le visiteur, à qui ces célébrités locales, remplaçant au coin des rues les désignations consacrées par quinze siècles d'histoire, n'apprennent rien d'in-

téressant, tout en lui faisant perdre son chemin. Du reste, cette manie de débaptisation, et de canonisation politique, n'est pas particulière à Ravenne, bien qu'elle s'y soit donné carrière un peu plus qu'ailleurs. Partout, dans l'Italie du Nord, abondent les statues, les bustes, les inscriptions commémoratives; il n'est pas absolument nécessaire d'avoir été un bien grand homme pour donner son nom à une rue ou pour avoir l'honneur d'une plaque de marbre sur la maison où l'on est né. Aussi l'on a beau se croire assez au courant des choses et des hommes de 1848 et de i85g, on découvre à chaque pas des célébrités ignorées et des héroïsmes inconnus. Ce respect pour les morts est un sentiment louable en soi et bien italien. Il suffit pour le savoir de s'être promené une heure ou deux sous les arcades d'un campo santo; mais cette habitude s'est laïcisée; elle s'étale aujourd'hui sur la place publique , qui, si l'on n'y prend garde, sera bientôt encombrée de citoyens illustres comme les cimetières le sont d'épouses adorables et de fils vertueux. En ce genre, comme en tout, trop est trop.

Ce qui doit mettre bien en colère les patriotes ravennates, c'est que Pon ne vienne pas chez eux pour voir à l'œuvre les hommes de l'avenir, mais pour l'amour de ce passé qu'ils détestent, et qu'ils méprisent de toute leur âme; passé désespérément clérical, puisqu'il est contenu dans une

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douzaine d'églises, et qu'il porte le nom des plus vieux saints du paradis. Ils s'en vengent à leur façon, en chantant le soir à tue-tête des refrains patriotiques sous les fenêtres des étrangers, qu'un autre chant plus désagréable encore, celui des « zanzare », — quel nom expressif! — autrement dit des moustiques, tient déjà suffisamment éveillés.

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Les églises de Ravenne ne ressemblent à rien de ce qu'on voit en Italie ou ailleurs. Elles ne s'annoncent pas de loin par quelque campanile élancé et flamboyant; point de façade monumentale, à quatre ou cinq rangs d'arcades et aux marbres multicolores. Cachées par des constructions modernes qu'elles dominent à peine, on ne les découvre qu'au moment d'y entrer. Elles sont, à deux exceptions près, de petites dimensions : une tour ronde en briques qui ne dit point son âge — elle peut dater d'hier comme de deux mille ans — une coupole très surbaissée, et c'est tout. Au premier aspect, c'est une déception : on a beau être prévenu, tant de simplicité étonne et déconcerte; mais il y a des compensations dans l'intérieur.

Une fois la porte franchie, les enchantements commencent: c'est une vision, presque un éblouissement. Toutes ces parois, toutes ces voûtes sont peuplées de longues et étranges figures, les unes

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immobiles dans leur solennité hiératique, les autres en mouvement et fort vivantes. Ce sont des saints et des saintes au front nimbé d'or, au vêtement de lin, signe de pureté et de rédemption, portant dans leurs mains les instruments de leur martyre; et, comme ils datent du iv^ siècle de Tère chrétienne, on peut croire, si l'on veut, que l'on est en présence, non pas de types convenus, mais de portraits authentiques. Ils forment, le long des murailles, d'ailleurs grises et nues, de San Apollinare Nuovo et de San Apollinare in Classe, de longues processions d'un aspect fort saisissant. Leursgrands yeux aux noires prunelles vous regardent avec une fixité inquiétante, comme s'ils voulaient faire passer dans votre âme les idées et les sentiments dont ils ont vécu. Il y a dans leurs longs corps émaciés, dans l'agencement de leurs vêtements et jusque dans les gestes qu'ils font une sorte de réalisme, très frappant, si on le compare à l'iconographie byzantine, qui se rattache à ces figures comme à son point de départ : or il y a une distance immense entre l'original et la copie. Ces personnages, canonisés ou non, sont de leur temps; on les a peints tels qu'ils étaient; ce ne sont pas des modèles d'atelier, ni des types tout faits, mais des hommes comme nous, comme nous aurions été du moins, il y a quatorze cents ans. Nous sommes bien loin ici de l'habile rhétorique des maîtres delà Renaissance, qui faisaientavanttout

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des tableaux, tandis que ceux qui ont agencé ces figures, mettaient à les faire ressemblantes toute la ferveur de leur dévotion.

Les plus élégantes sont les plus anciennes, plus rapprochées de Fart classique dont elles continuent les traditions en les adaptant à Tidée chrétienne.

Cependant on ne trouve pas ici, comme aux catacombeSj des mythes païens transformés en symboles évangéliques. Lorsque ces églises ont été construites, le christianisme avait cessé d'être une religion persécutée ; il était devenu la religion de l'Etat, et n'avait plus besoin de se dissimuler sous des allégories. Tout ici est chrétien, le fond et la forme, et l'étude de ces peintures est presque un chapitre de l'histoire ecclésiastique. Les scènes bibliques qui frappaient ces croyants de la première heure ne sont pas encore celles qui formeront plus tard le trésor commun de la peinture chrétienne. On n'y voit jamais la crucifixion, comme si le souvenir de ce supplice infamant infligé au Sauveur des hommes avait, dans ces temps si voisins des événements, quelque chose de trop poignant encore et de trop odieux.

Cependant la croix existe comme symbole, sous sa forme catholique au temps d'Honorius, et sous sa forme arienne au temps de Théodoric. Quelques-unes de ces croix ariennes, aux branches terminées en disque, échappées à la pros-

cription du concile de Nicée, se voient encore encastrées dans les murs de Santa Maria in Cosmedin. La vierge Marie n'a point encore le rôle prépondérant que lui donnera plus tard l'imagerie byzantine et l'art romain après elle. Elle n'est encore qu'un personnage accessoire. Le Sauveur, représenté tantôt sous les traits d'un homme dans la force de l'âge, tantôt sous ceux d'un adolescent, est le centre de toutes ces compositions, comme il est encore le centre unique de l'Eglise. Il occupe en général, à lui seul, ou entouré des apôtres, de Saint Apollinaire ou de Saint Vitale, quelquefois de Saint Ecclesius, personnification de l'Eglise, la coupole de l'abside. On l'y voit assis ou debout, souvent dans l'attitude et les fonctions du bon pasteur; et dans ce cas, une longue procession de brebis monte naïvement jusqu'à son trône.

Après cette pastorale chrétienne, le sujet que l'on rencontre le plus souvent dans ces peintures c'est le double sacrifice d'Abel et de Melchisédec dont la signification symbolique paraît avoir beaucoup préoccupé ces premiers chrétiens, puis, dans l'ordre d'importance, le baptême du Christ, la visite des anges à Abraham, Moïse, Elie, Noé, quelquefois la personnification d'un fleuve, le Jourdain, emprunt assez innocent fait à la svmbolique païenne, enfin la coupe aux deux colombes, reproduction à peu près textuelle de la célèbre mosaïque du Capitole.

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Au-dessous de ces figures appartenant à Thistoire sacrée, on en voit d'autres qui se ratta^ chent à Thistoire profane, quelquefois même à l'histoire très profane, comme cette Théodora qui, dans l'abside de Saint Vitale, fait pendant à son époux Justinien, une vilaine femme et un pauvre homme, malgré les Pandectes auxquelles il a eu l'heureuse chance de donner son nom. Lui et elle sont là face à face, en grand costume de gala, entourés elle de ses femmes, lui de ses courtisans ; il a une ligure molle, fade et efféminée; elle a l'air de ce qu'elle fut. On s'étonne de rencontrer ces personnages équivoques dans ce lieu saint, sous les regards du Christ, de Moïse et des apôtres; on s'en étonnerait davantage si l'on n'était pas renseigné sur la dévotion et les mœurs de ce temps, où les rangs étaient aussi confondus qu'ils devaient l'être treize siècles plus tard, après quatre-vingt-treize, et au déclin de la Révolution française. Jamais il n'y eut moins loin du bouge au sanctuaire, ni du trône impérial à la fange du ruisseau.

A San Apollinare in Classe, c'est l'empereur Constantin qui figure en bon rang dans l'abside au milieu d'autres personnages laïques et ecclésiastiques. Mais lui du moins, malgré les quelques peccadilles que l'histoire persiste à lui reprocher, il avait des titres sérieux à se trouver là, à deux pas de l'autel. La communauté chrétienne lui devait trop pour refuser cette preuve de dé-

férence à celui qui, par conviction ou par politique, s'était fait son protecteur, avant même de s'être inscrit parmi ses membres et d'avoir donné au monde le premier empereur chrétien.

Toutes ces figures, anges, apôtres, évêques, saints, saintes, empereurs et courtisanes couronnées, se détachent généralement en clair sur des fonds d'or, bleu saphir ou bleu turquoise, dont les couleurs n'ont, depuis quatorze siècles, rien perdu de leur éclat. L'on ne peut sans l'avoir vu de ses yeux, se faire une idée de la splendeur sans rivale de cette décoration, à laquelle rien de ce qui s'est fait depuis ne peut être comparé. L'art de la mosaïque a eu sa renaissance aux iv'^ et v^ siècles. A partir de cette époque, il n'a fait que décliner. Ni les Byzantins, ni les Vénitiens du xi^ siècle n'ont retrouvé ce secret; ils n'excellent pas, comme leurs devanciers inconnus de Ravenne, dans cet art charmant qui consiste à faire d'une église un écrin de pierreries, à recouvrir les matériaux les plus grossiers d'un revêtetement qui l'emporte en éclat, en velouté, en reflets chatoyants, en tons chauds et doux, non seulement sur la peinture à fresque, mais sur la miniature en velin du moyen âge, et sur les plus riches tentures de l'Orient.

On est confondu de l'entente des couleurs qu'avaient ces hommes, inexpérimentés sur tant d'autres choses. Mais ce talent-là, le sens des rapports des tons et de la décoration architectu-

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raie, ils Tavaient au degré parfait, et personne ne les a ni surpassés, ni égalés en ce genre.

Est-ce pour mieux démontrer leur supériorité que, dansce même sanctuaire de San Vitale, où Ton admire leurs chefs-d'œuvre, un horrible barbouilleur du xvni^ siècle, à moins qu'il ne soit du xvn^, s'est évertué à peindre l'intérieur de l'église en façon de trompe-l'œil, avec loges de théâtre simulées, colonnades, consoles, baldaquins, guirlandes détachées, anges qui montent vers le ciel et qui ont l'air de tomber de la coupole? Cette mauvaise plaisanterie date déjà de plus d'un siècle; quand, pour en faire justice, il ne serait même pas besoin d'un artiste, il suffirait d'un ramoneur.

La plupart de ces basiliques sont dans l'enceinte de la ville, enceinte infiniment trop vaste pour ce qu'elle doit contenir, car cette matrone a maigri en vieillissant; elle ne remplit plus sa robe de communiante. 11 v a, dans le polygone irrégulier que forment ses antiques murailles, place pour bien d'autres choses que des maisons ; il y a des jardins potagers, des prairies, des champs de blé, même des landes incultes. Au dehors, c'est le désert, le plus triste de tous, un désert humide et cultivé; pauvre culture, qui se réduit à quelques champs de riz; c'est le produit

des régions où règne la malaria ; le riz et la fièvre vont presque toujours de compagnie.

Des deux côtés de la route qui mène à San Apollinare in Classe, ces marécages artificiels ou naturels, on ne sait trop, s'étendent à perte de vue ; car ce sol se souvient qu'il a été autrefois la surface mouvante de la mer : il est imbibé d'eau comme une éponge, et les cryptes des basiliques pourraient servir de viviers ou de salles de bains.

Quoique le temps soit parfaitement beau, l'aspect est triste. Le vent du large courbe jusqu'à terre les petits arbres rabougris, des peupliers ou des saules, qui bordent le chemin, bien qu'ils ne lui aient jamais donné d'ombre; la plupart ont déjà perdu leurs feuilles, tous ont les pieds dans l'eau.

La route blanche s'en va à perte de vue, presque en ligne droite, sur les plaines immenses que limite au sud la ligne de l'Apennin du côté de Rimini ; de temps en temps, la perspective est coupée par une digue de gazon qui sert de chaussée ; si par hasard il s'y trouve un chariot de campagne traîné par une haridelle efflanquée, la silhouette de la bête et de la voiture, qui se détache en noir sur le ciel, produit l'effet d'une apparition colossale et fantastique. Au loin, l'on voit grandir une construction qui a l'air de quelque chose, mais, à mesure que l'on approche, elle prend l'apparence d'une ferme délabrée. C'est

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une des plus vieilles églises du monde, dédiée à saint Apollinaire, l'apôtre de Ravenne, et dont le nom « in Classe » rappelle qu'elle a été bâtie auprès de la mer, dont elle est éloignée aujourd'hui de quatorze kilomètres : cela fait juste un kilomètre par siècle. Son clocher, une tour ronde de hauteur médiocre, est fendu du haut en bas, bien qu'on y sonne encore les cloches ; son narthex démoli d'un côté est ouvert à tous les vents. On ne comprend pas comment cet édifice, formé de matériaux si médiocres, de briques mal cuites, a pu résister aux injures du temps et à celles des hommes. Comment cette masure est-elle encore là, lorsque des mains qui n'étaient pourtant pas des mains de barbares ont éventré le Colisée et crevé le Parthénon? Sans doute la solitude et l'abandon valent mieux que la célébrité pour la protection des monuments. A moins que ce ne soit un nouveau et dernier miracle de saint Apollinaire d'avoir conservé sa demeure en bon état. Non seulement pas une pierre de ses admirables mosaïques ne s'est détachée de la voûte, mais la vieille nef au plafond de bois a conservé intactes les reliques de son saint patron, mais les évêques de Ravenne ont pu, depuis le iv*" siècle, ajouter leur portrait à celui de leurs prédécesseurs, sans que cette série unique ait été interrompue. Voilà ce qu'a pu faire un pauvre édifice de briques qui tomberait en poussière au premier coup de canon.

Dans la ville de Ravenne, la même fortune a préservé miraculeusement les sarcophages de deux empereurs romains qui ne comptent pas parmi les plus illustres, HonoriusetConstancellI, encore intacts dans le tombeau-boudoir où leur sœur et leur femme, l'impératrice Galla Placidia, leur offre une hospitalité quatorze fois séculaire. Ce sont, dit-on, les seuls de ces cercueils impériaux qui n'aient pas été jetés à la porte de leur dernière demeure, et c'est vraiment dommage que le temps n'ait pas mieux placé ce témoignage inusité de respect. On prétend même que les cendres impériales sont encore enfermées dans leur urne de marbre. Mais je n'en voudrais pas jurer; il serait trop extraordinaire que la curiosité humaine, qui va furetant partout, se fût abstenue d'y toucher.

Un autre cercueil plus intéressant, celui du roi des Goths, Théodoric, un des guerriers et des hommes d'Etat de son temps, a été délogé depuis longtemps du tombeau qu'il s'était construit dans l'espoir d'y dormir à perpétuité. Il avait été un grand roi et presque un bon roi pour un temps où l'on ne se montrait pas très exigeant en fait de vertus royales. Mais il était hérétique, et l'Eglise, qui pardonne tout excepté ce crimelà, a dispersé à tous les vents ses cendres ariennes, afin qu'elles ne puissent jamais se réunir au jour du jugement dernier.

Quant aux deux empereurs , leurs cercueils,

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violés ou non, sont encore là où ils ont été déposés le jour de la cérémonie funèbre. De cette place où les voilà, ils ont pu assister à la décadence de Ravenne ; ils ont, en prêtant l'oreille au bruit des vagues qui allait s'affaiblissant de siècle en siècle, suivi pas à pas la marche rétrograde de la mer. Puis les hommes sont partis, et on les a oubliés.

Au delà de San Apollinare, le désert recommence, et le paysage reste le même, c'est-à-dire monotone et triste jusqu'à la célèbre Pineta, ou plutôt jusqu'au très peu qu'il en reste. La gelée et l'incendie ont, coup sur coup, dans un seul hiver malheureux, à peu près détruit cette œuvre des siècles, une merveille en son genre et presque un des grands monuments de la nature. Dante aimait à se promener dans cette « forêt obscure», pleine pour lui de visions infernales ou divines. Après lui , beaucoup l'ont admirée, et il est probable que personne ne la reverra plus ; car les vétérans sont morts, le très petit nombre de ceux qui sont restés debout ont dépassé l'âge mûr, et l'on ne voit nulle part s'élever la jeune génération qui pourrait les remplacer. L'aspect de ce désastre est lamentable. On dirait un champ de bataille d'où l'on a enlevé les morts et les mourants.

La voiture qui vous mène s'engage dans des

go GENEVE LITTERAIRE

sentiers de traverse en casse-cou, qui se croisent en tout sens à travers la lande immense, à perte de vue jusqu'à la mer qu'on ne voit pas, bien qu'on croie l'entendre, puisque rien ne ressemble au bruit des vagues lointaines comme celui du vent qui passe à travers les pins. On roule dans la brousse, dont les branches dépassent parfois la tête des chevaux ; on chemine cahincaha, on monte sur le dos d'une dune de sable pour redescendre dans un bourbier, dont on sort comme l'on peut, non sans quelques éclaboussures. Et l'on va ainsi pendant une heure ou deux au travers de ce qui fut une des plus belles forêts du monde.

Pas d'autres êtres vivants que de petits ânes qui ont l'air de se porter fort bien, et de pauvres femmes, jeunes et vieilles, quelques-unes presque des enfants, qui disparaissent sous le faix de bois mort dont leurs épaules et leur tête sont chargées. Elles ont l'air triste, malade, mais elles ne tendent pas la main. Leurs traits sont beaux, leur profil très noble, avec quelque chose de fier et de farouche dans le regard.

Elles ressemblent dans leurs guenilles aux basiliques que nous venons de voir ; elles représentent comme elles une chose qui a été et qui n'est plus; on dirait que, comme elles aussi, elles regardent au fond d'un passé lointain et que tout ce qui s'agite autour d'elles ne les concerne plus. Elles subissent la vie, puisqu'il le

FRANCIS DE CRUE Ql

faut, mais elles ont cessé de l'aimer. Pourquoi l'aimeraient-elles? Qu'a-t-elle à leur oftVir? Ni espérance, ni avenir, rien que Tennui de se survivre, et le lourd fardeau de la tâche quotidienne. Ces temples et ces femmes au visage romain sont bien de la même famille. Eux et elles sont tout ce qui reste aujourd'hui de la ville morte.

Marc Debrit.

Novembre 1889.

Henri II et sa famille

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