‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 16 sur 61 · EM. DELPHIN QQ · texte numérisé non relu

EM. DELPHIN QQ

Uers à chanter.

Dans les bois tout en fleurs reviennent les oiseaux; Leur chant a réveillé l'écho de la clairière, Le soleil printanier les baigne de lumière; Partout, c'est leur vol sur les eaux ; Dans les bois tout en fleurs reviennent les oiseaux.

Dans les bois reverdis ont niché les oiseaux, Et, pour faire aux petits une couchette douce, Leur bec a déchiré l'aigrette des roseaux. Arraché plus d'un brin au vert tapis de mousse : Dans les bois reverdis ont niché les oiseaux.

Les bois jaunis n'ont plus d'oiseaux ; Aucun chant ne s'envole, et pas même un bruit d'aile. Au doux coin des amours, nul n'est resté fidèle; Le vent seul des taillis agite les réseaux:

Les bois jaunis n'ont plus d'oiseaux.

Em. Delphin.

cMon vïllao-e.

>>^^ui est-ce qui connaît mon village ? La grande route, bordée par les poteaux du télégraphe, le laisse de côté à trois kilomètres de distance; le chemin de fer en passe assez loin pour qu'il n'ait eu à souffrir ni des remblais et des tranchées, ni du flot des promeneurs que les trains emportent chaque dimanche à certaines auberges campagnardes.

Le voyageur qui observe peut néanmoins l'apercevoir de la portière de son wagon et il doit se demander : « Qui donc a eu l'idée de venir habiter là-bas cette solitude et comment fait-on pour V vivre ? »

Mon village étant tout au bout d'une impasse, personne ne le traverse pour aller nulle part, et, quand on y va, c'est ordinairement sans s'y arrêter. En revanche, s'il faut le connaître pour en prendre le chemin, on ne saurait y aller sans désirer V revenir. Ses points de vue ne sont pas célèbres comme beaucoup de ceux qui bordent notre Léman ; le Mont-Blanc n'y domine pas sa chaîne à l'horizon, les torrents écumeux et terribles n'y creusent point de gorge sombre, aucun escarpement de rocher n'y donne le frisson ou

le vertige, les cochers nV promènent pas les nobles étrangers qui voyagent en Suisse par un mondain acquit de conscience.

Pourtant mon village a des points de vue étendus, ravissants, reposants et doux comme un paysage de Claude Lorrain. Il a des groupes d'arbres dont un grand artiste a dit : « Ah! si Corot pouvait les voir! » Il a des jardins et des bosquets où Rousseau lui-même se fût peut-être trouvé heureux. Le soleil s'y lève, en sortant d'une vaste plaine que dominent quelques grands pins; quand il se couche, il illumine la Dent du Midi, la plus lointaine d'un cirque de montagnes échelonnées les unes derrière les autres comme pour le plaisir des yeux.

Du promontoire où il est planté, au confluent d'un fleuve et d'une petite rivière, mon village contemple, du haut de ses vergers en pente, le cours sinueux de ces eaux qui n'ont ni la même couleur ni la même allure. Le fleuve, au pied de ses hautes falaises, coule calme et grave^ assez vieux déjà pour n'être point pressé d'arriver à sa fin; la rivière, toute jeunette et sémillante, court sans cesse, gazouillant sur son lit pierreux que bordent des touffes de reines des prés, d'épilobes roses et de saules, d'où s'élancent les troncs minces des peupliers.

Et quand le soleil pique des notes éclatantes dans cette eau cristalline et verdâtre; quand il éclaire les arches des deux ponts en pierre qui

enjambent ce ruisseau qu'un enfant parfois passerait à gué; quand le vent fait frissonner les feuilles des peupliers, et que les faneurs et les bergers s'appellent ou chantent dans les prairies, c'est un paysage du xviii'"^ siècle qu'on revoit, c'est M'"^ Deshoulières qu'on entend vous parler «des prés fleuris qu'arrose la Seine. »

Pour descendre sur ces berges, mon village a des sentiers bordés de haies où les aubépines, les troènes et les clématites fleurissent aux beaux jours, et où, quand vient l'hiver, les merles au bec d'or viennent piquer les fruits sauvages. Le plus large de ces chemins mène au moulin — un moulin qui ferait belle figure dans un décor, et dont le meunier joue de la flûte, — puis s'enfonce dans de grands bois pour aller rejoindre la route cantonale.

Les nobles voyageurs ne viennent admirer ni ces horizons paisibles, ni ces eaux transparentes, ni ce moulin, mais les poètes et les peintres y trouvent ce qui les charme et ils ont su redire dans leurs chants et dans leurs tableaux les beautés de mon village.

Le voyageur qui regarde par la portière du wagon se demande : « Comment peut-on vivre dans ce coin perdu? »

On vit là comme dans tous les lieux habités par des hommes, des femmes et des enfants, c'està-dire qu'on travaille pour arriver à un but, qu'on pleure, qu'on rit, qu'on se lamente ou

qu'on chante, que les jeunes montent Ja colline en souriant à toutes leurs illusions, et que les vieux la redescendent avec plus ou moins de regrets ou de résignation. Dans mon village, comme dans les villes grandes ou petites, il se passe des drames terribles et des comédies désopilantes, des tragédies et des idylles. On a' trouve des cœurs droits et naïfs que les méchants trompent avec joie et dédain, des âmes vannées par toutes les secousses de la vie, des esprits assez bornés ou assez secs pour s'accommoder de leurs misères et de celles des autres.

Pour être un coin perdu, mon village n'est pas un trou sans ressources et sans richesses. Il possède au contraire beaucoup de choses que bien d'autres pourraient lui envier. Sa vieille église, bâtie avant la Réforme, n'a pas l'aspect froid et raide dont les protestants se contentent trop souvent. Dépouillée de son grand autel et de son confessionnal, elle a gardé l'enfoncement mystérieux de ses chapelles, et l'ogive ombragée de vigne de ses vitraux. Ses deux cloches, sur lesquelles soufflent les tempêtes et tombent les averses, carillonnent au grand air en vraies cloches campagnardes, et, à leur appel, M. le pasteur, en robe et en rabat, sort du jardin de la cure, traverse le préau, arrive au porche et entre dans le temple du Seigneur, suivi des fidèles qui l'escortent. M. le pasteur est un des trésors que recèle mon village, mais il est tellement mo-

deste que nous lui ferions de la peine en racontant toutes ses vertus. Contentons-nous de le faire sourire, de ce sourire si jeune sous ses cheveux gris, en vous avouant tout bas qu'il joue admirablement du violoncelle, et que, du haut de sa chaire, il chante plus fort et plus juste que tous ses paroissiens.

A côté de l'église, mon village possède une école pour les très petits enfants sur la tête desquels M. le pasteur vient souvent poser sa main, — c'est un de ses gestes familiers — et plus loin, il y en a une pour les grands, qui, souvent moins sages que les petits, trouvent la grammaire et l'arithmétique bien assommantes, emportent des hannetons sur les pupitres, suivent le vol des mouches bien plus que les figures au tableau noir, écoutent le chant des coqs et le bourdonnement des abeilles, bien mieux que la voix du magister»

Mon village possède trois belles fontaines aux vastes bassins en pierre de roche, où de larges goulots déversent une eau fraîche qui ne tarit jamais, et arrive tout droit de la montagne. En s'écoulant des trois fontaines, elle forme un ruisselet qui s'en va, serpentant à travers les prés, presque caché sous des touffes de cresson, de menthe, d'autres fleurs amies de l'humidité. Ce ruisselet n'est point un ruisseau jaseur qui s'en va racontant à ses bords les propos qu'il a entendus.

Dans mon village pourtant, comme dans les autres, la fontaine et le four sont les lieux les plus propices aux longues causeries, aux confidences, aux cancans. Les ménagères, en allant y puiser leur eau ou laver leurs légumes, les bergers et les bergères en faisant boire leurs troupeaux à l'aurore ou à la nuit tombante, les lavandières surtout aux grands jours de lessive, n'y laissent point chômer leurs langues, et ce que mon ruisseau ne redit pas, un tragique ou un comique en pourrait bien tirer profit.

Mon village a aussi -un château. Ce n'est pas le sombre donjon du moyen âge qui disait à ses vassaux : « Je vous protège ! » mais en les faisant trembler. Ce n'est pas non plus le palais prétentieux du parvenu, plus fier, plus arrogant que le noble du donjon. C'est une vaste maison de style italien, aux lignes sobres, harmonieuses et élégantes. Ses deux ailes basses, les terrasses et les escaliers de ses parterres qui s'étalent au versant de la colline sont bordés de balustres en pierre blanche, enfouis dans des fouillis de roses sur lesquels tombent les pétales épais de grands citronniers.

Ces citronniers ont vécu à Versailles. Quand les sans-culottes coupèrent la tête aux beaux messieurs et aux belles dames qui en avaient respiré le parfum, ces pauvres arbres, ne se sentant plus dans leur monde, vinrent se réfugier dans la solitude de mon village. Ils s'v trouvent heureux

et continuent à fleurir dans leurs grands vases de terre vernissée qui portent en relief la couronne de France et la fleur de lis.

Gœthe a goûté de leurs fruits et les a chantés.

Mon village n'est pas formé d'une longue lignée de maisons appuyées les unes aux autres et s'ôtant mutuellement la vue et le soleil. Il est éparpillé du côté de bise au côté de vent, du levant au couchant, comme si l'on eût semé ses maisons « à la volée » dans les courtils et les vergers. Ses rues pavées de petites pierres, — ce qui prouve son ancienneté — tournent, virent, courent en zigzag sans souci de la ligne droite, ni des trottoirs que certains villages élégants ont cherché à établir. Les maisons sont recouvertes en tuiles courbes. Contre leurs escaliers extérieurs grimpent des treilles et des arbres en espaliers, devant leurs portes picorent des poules et de beaux coqs toujours galants et fanfarons.

La plus belle peut-être de ces maisons, c'est l'auberge.

Oh! pour l'auberge, c'est une merveille. Elle n'a pas de pavillons en treillis verts où les citadins viennent s'empiler, le dimanche, comme des poulets dans une cage; elle n'a pas de« chambre à boire » ornée de chromolithographies éclatantes, mais sa belle cuisine, sa salle fraîche et propre ouvrant sur le verger où les tables s'abritent sous les sureaux, son vin et ses omelettes sont connus des artistes et des gens d'esprit.

MARC DORET lOJ

Son enseigne, suspendue au-dessus de la porte à une potence en fer forgé, ne représente ni un cheval blanc, ni un lion d'or, ni une truite, ni un failcon, ni aucune bête ancienne ou moderne. On y lit tout bonnement : Au vert bocage, et ce nom, c'est tout une histoire, celle de l'hôtesse.

Figurez-vous donc Mais c'est trop long à

dire aujourd'hui. Nous conterons l'histoire du Vert bocage une autre fois.

Jean Dksroches.

(Nouvelles silhouettes genevoises.)

Un terrible châtelain.

— Halte! où courez-vous donc, fillette Aux cheveux bruns, aux grands yeux noirs ? Est-il permis, ainsi seulette.

De rôder autour des manoirs ?

— Beau sire 1 faites-moi passage.

Ma mère est malade, et je cours, Vite, vite, jusqu'au village Aux amis demander secours.

— Ta mère est malade ? J'en doute.

Et pour une bonne raison :

Je viens de la voir sur la route.

Qui regagnait votre maison.

— Beau sire, parmi la fougère J'ai perdu mon collier béni; Pour le retrouver partout j'erre Avant que le jour soit fini.

— Fillette, vous faites un conte; Prenez garde, on ne trompe pas Si facilement un vieux comte Qui connaît ses gens ici-bas.

« Je sais que certain de mes gardes De grâce n'est pas dépourvu, Et que parfois tu le regardes...

Oh! ne nions pas, je l'ai vu !

« Je sais qu'avec sa plume blanche, Quand il passe, à le voir marcher Le corps droit, le poing sur la hanche, Chacun dit : «Ah! le bel archer!»

« Je sais qu'auprès de la fontaine Fillettes vont le voir passer.

Et que surtout une certaine Le suit des veux sans se lasser.

« Je sais que, lorsque je chemine Avec lui par les verts sentiers, Près d'une certaine chaumine Il me fait passer volontiers.

« Que la fillette qui l'habite.

Au pas lourd et retentissant De nos chevaux parait bien vite, Et nous salue en rougissant.

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