‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 18 sur 61 · TH. DROZ III · texte numérisé non relu

TH. DROZ III

enthousiasme que notre vieux barde national, Albert Richard, lorsqu'il narrait, au bout de quarante ans, la bataille d'Hernani, aux Français, d'où il avait remporté force horions à la gloire de Hugo.

C'était donc le 14 janvier 1869. Je me promenais, au quartier latin, avec mon ami E. Schuré. En passant près de l'Odéon, nous nous arrêtâmes devant l'affiche du jour. Elle était extraordinaire, même pour cette époque où la poésie jouait un rôle bien plus brillant qu'aujourd'hui. Elle annonçait, pour ce soir-là, trois pièces en vers, de trois poètes différents. Cinq actes nouveaux en vers, il y avait de quoi tenter les amoureux de poésie. Je l'avoue, nous nous décidâmes à prendre nos billets surtout pour la pièce principale en trois actes. Elle avait un titre assez éclatant et très psychologique : les Droits du cœur. Son auteur, Léopold Laluyé, était déjà connu par une ravissante idylle souvent représentée au Théâtre français, et toujours applaudie. Je veux parler d'un lever de rideau portant le titre bien suggestif de : Au printemps. Les deux autres pièces annoncées étaient le Passant et la Comédie de l'amour, chacune en un seul acte.

D'après ce qu'on nous affirma, dans un café voisin, l'auteur de la Comédie de l'amour était Jean Duboys (il devenait furieux quand on ne prononçait pas Duboïsse), un poète connu sur-

tout dans le monde des étudiants et des Bohèmes. Il avait du talent, mais une originalité qui allait jusqu'à la folie. Il est mort, si je ne me trompe, quelques années plus tard, dans une maison de santé. Ce pauvre amant de la Gloire n'a jamais joui des faveurs de cette grande capricieuse. L'auteur du Passant était encore moins connu que Duboys. On savait qu'il avait publié un ou deux volumes prônés par la petite église des Parnassiens. Mais ni son Reliquaire ni ses Intimités n'avaient eu plus de succès que d'autres volumes de vers édités aux frais de leurs auteurs. J'avais cependant le souvenir d'une pièce de Coppée, qui m'avait paru neuve et plus forte que ne le sont d'habitude les pièces d'occasion. C'était une quarantaine de vers à propos de l'Exposition universelle de 1867. Mais de là à supposer que Coppée deviendrait un des principaux poètes de notre époque, il v avait loin. On ajoutait, à propos de Coppée, qu'il était très fortement protégé par une actrice célèbre de l'Odéon, qui avait fait tous ses efforts pour que la pièce, dans laquelle le principal rôle lui était réservé, fût jouée sans dormir des mois entiers dans les cartons de la Direction.

Le soir, en entrant au théâtre, nous rencontrâmes un des amis de Schuré, M. Bossert, maintenant inspecteur général de l'instruction publique. Nous prîmes place tous les trois au parterre qui, dans ce temps-là, était encore un

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