TH. DROZ
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vrai parterre, et n'avait pas été refoulé par les fauteuils d'orchestre jusque vers les loges.
La salle était médiocrement remplie et ne semblait point enthousiaste des nouveautés qu'on allait lui présenter. On commença par la grande pièce. Hélas! Il s'agissait de la lutte entre les droits du sang et les droits du cœur. Une jeune fille avait été adoptée par un célibataire, à l'âge où elle ne pouvait connaître son véritable père. Celui-ci revenait subitement, et il semblait que la jeune fille voulût obéir à la voix du sang plutôt qu'à celle du cœur. Je n'ai jamais relu, ni revu la pièce qui, je crois, n'a plus été jouée. Mais, autant qu'il m'en souvient, les vers étaient durs et plats, les scènes monotones et d'une sentimentalité qui touchait au ridicule. Le parterre se tordit quand, à la fin du second acte, le vieux bonhomme, désespéré de voir sa fille adoptive prête à l'oublier, s'écria, parlant à sa gouvernante :
Le temps est beau, Je m'en vais faire mettre un crêpe à mon chapeau.
Ces deux rimes, terminant un acte long et ennuyeux, provoquèrent des rires qui devinrent absolument fous lorsqu'un loustic ajouta:
Prendre un fiacre et porter cette pièce au tombeau.
C'en était fait. Jamais le pauvre Laluyé ne se releva de cette chute éclatante. Le troisième acte
fut joué au milieu des rires et des conversations des spectateurs.
Je ne dis rien de la Comédie de l'amour, qui ne valait ni mieux ni pis que beaucoup d'autres pièces en vers. C'est pour parler du Passant que j'ai pris la plume.
Le public était fort mal disposé, et je m'imagine que le poète a dû avoir un moment d'angoisse, qui ne dura pas longtemps, il est vrai.
Les trois coups du régisseur se firent entendre. Puis la toile se leva. Le décor était tout simplement splendide, et s'accordait peu avec les habitudes d'économie de l'Odéon. L'actrice principale avait, sans doute, exigé ce cadre magnifique pour le petit drame de son poète préféré. C'était un paysage lunaire, sous un ciel plein d'étoiles. Tout au fond, sur l'arrière-plan, on apercevait vaguement Florence. Une villa italienne s'élevait sur la droite, avec sa véranda couverte de fleurs et de verdure, d'où descendait un escalier de marbre.
Et pour rendre vivant et palpitant ce tableau d'un rêve shakespearien, une femme divinement belle! C'était Agar, dans tout l'éclat de la trentaine, avec ses traits de statue antique, taillée dans le marbre le plus blanc de Paros, ces cheveux, qu'on ne pouvait voir sans songer à la Belcolore de Musset:.
De tes longs cheveux noirs, tu m'as fait un linceul ;
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et surtout ces épaules, cette gorge, qui rappelaient non la frêle Vénus athénienne, mais la puissante et voluptueuse Astarté sémitique. Dans son déshabillé de satin blanc, accoudée sur la rampe de la terrasse, elle contemplait, rêveuse, le paysage. A elle seule, cette scène valait une pièce. Je craignais presque, bien à tort, que le poète ne vînt gâter cette impression unique par des vers fades et banals. Mais, lorsque, de sa voix profonde et douce d'alto, l'actrice eut dit son premier vers :
Que l'amour soit maudit! Je ne puis plus pleurer...
et le reste de son monologue émouvant, jusqu'à
Hélas ! et j'ai perdu jusqu'au secret des larmes! Oh ! comme je suis triste !...
je fus pris. Impossible de résister, et je sentis que toute la salle se livrait aussi à ce charme souverain de la vraie poésie.
Et que dire, lorsque, dans la coulisse, on enendit, accompagnée en sourdine, l'exquise chanson de Zanetto, mise en musique par un jeune de cette époque, par Massenet?
Mignonne, voici l'avril !
Le soleil revient d'exil...
Ce fut comme un ravissement d'ouïr cette voix fraîche et jeune, chantant un air dont
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chaque note paraissait un hymne nouveau à la poésie et à l'amour.
Mais l'étonnement devait croître encore. On vit tout à coup s'approcher le chanteur (entre nous, je ne crois pas qu'il ait chanté lui-même son air). C'était Zanetto, le jeune musicien, avec sa guitare, et son grand manteau traînant dans l'herbe. Un cri d'admiration se fit entendre dans la salle. Le rôle était joué par Sarah Bernhardt (25 ans de moins qu'aujourd'hui), une actrice encore peu connue alors. Je l'ai revue souvent depuis, mais jamais elle ne m'a ravi comme ce soir-là. C'était le plus beau type d'adolescent que j'aie vu. Sarah Bernhardt a quelque chose de l'androgyne, et l'on comprend combien ce rôle devait lui convenir. Ses jambes élégantes aux attaches fines, son buste mince, mais ferme, son cou dégagé comme une tige de fleur rare sortant d'un pourpoint évasé, sa figure légèrement émaciée et mate, ses cheveux d'or tombant sur son col de velours, tout faisait d'elle le jeune homme idéal et divin auquel rêvent les jeunes filles.
Et quand, de sa voix d'alors, presque timide, n'ayant pas encore le son un peu lourd et trop vibrant de l'or, mais ressemblant plutôt à celui d'une clochette d'argent, elle commença:
Vivent les nuits d'été pour faire un bon voyage... je ne pus plus me contenir et je m'écriai à mi-