‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 20 sur 61 · TH. DROZ · texte numérisé non relu

TH. DROZ

voix : C'est une scène de Shakespeare avec des vers de Musset! Cela résumait mes admirations de l'époque.

Je ne veux pas raconter la pièce entière. Chacun la connaît. Mais, après les alexandrins à grand plumet des romantiques, l'oreille était étonnée et charmée de ces vers simples, émus, sans phrases, sans rien qui sentît l'artificiel. Oh! comme je me souviens encore, ainsi que d'une douce harmonie champêtre, des conseils de Silvia :

Non, Zanetto, restez le doux coureur d'avril, Que toujours, à travers les campagnes vermeilles, Bourdonne votre luth comme un essaim d'abeilles, Et, quand le ciel sera trop noir, allez-vous-en Chez le vieux châtelain ou le bon paysan. Et reprenez après votre éternel voyage.

Enfin, si, traversant la place d'un village, Par un riant matin de la jeune saison, Vous voyez, travaillant au seuil de la maison. Une humble et pure enfant aux yeux de fiancée, C'est là qu'il faut borner la route commencée: Vivez-y les longs jours calmes d'un moissonneur. Et vous verrez, ami, que c'est là le bonheur.

Nous avons aujourd'hui l'habitude de vers semblables, qui nous caressent doucement l'oreille, et n'ont rien du coup de fouet des tirades de Hugo. Mais, en 1869, c'était du nouveau, de l'inattendu, et surtout de l'inentendu. C'était de l'eau fraîche, puisée à une source vive, coulant d'un rocher en plein bois, à travers la mousse.

Il8 GENÈVE LITTÉRAIRE

Et les deux actrices! Je ne crois pas qu'elles aient jamais si bien joué depuis. Elles s'entraînaient mutuellement, et leur cœur battait à Tunisson du jeune poète, et de tous les jeunes que nous étions, partout dans la salle. J'ai passé là une demi-heure de complète félicité idéale. Je suis encore reconnaissant envers le poète et ces deux femmes, qui m'ont procuré un de ces instants qu'on n'oublie plus, et desquels on dit : Oui, cela valait la peine de vivre! Hélas! qu'ils sont rares, ces moments, et comme l'horizon s'obscurcit dès qu'on a dépassé l'endroit indiqué par le poète :

Nel me^^o del cammin di nostra vita.

Je ne veux pas décrire l'enthousiasme des spectateurs à la fin de la pièce. Il était peut-être moins bruyant qu'on aurait pu le supposer. Mais il était d'autant plus profond. Chacun se disait: Un poète nous est né.

Albert Wolf, qui se trouvait à quelques pas devant moi, était ravi. Aussitôt la représentation terminée, il écrivit, dans un café voisin, je crois, une chronique pour le Figaro, où il proclamait le grand succès du Passant.

A 9 heures, comme dit Coppée, il n'était encore qu'un simple employé, rimant à tous ses loisirs. A 9^2 heures, il était quelqu'un. Le lendemain, il était célèbre, et son nom courait toutes les bouches.

De bonnes fées ont bercé le poète. Cela est certain. Sans M^^^ Agar, il eût, sans doute, percé moins vite, et d'une façon moins brillante. Personne mieux que lui, le charmant et doux conteur, ne le sait et ne s'en souvient. Cette aube de gloire a eu bien des lendemains. Mais, n'est-ce pas^ cher poète, qui êtes maintenant arrivé au sommet, cette soirée du 14 janvier 1869, où vous débutiez, jeune et plein de longs espoirs, est encore un de vos plus doux souvenirs? Elle l'est aussi pour moi, pour tous ceux qui vous applaudissaient, vous, l'inconnu d'alors, le poète aimé de tous aujourd'hui. Et nous avons pu constater combien il disait vrai, celui qui assurait que rien n'était plus doux que les premiers rayons d'une gloire naissante.

Th. Droz.

Cloches de Salimn.

Salvan, la paroisse était sans cloches.

Les anciennes avaient fait leur temps, elles dataient de i25o, et il y avait déjà cent ans que la dernière s'était fêlée en carillonnant un baptême.

Depuis vingt-cinq ans on parlait d'en faire de neuves.

Le curé s'adressa enfin à l'évêque, le châtelain à son conseil de commune. L'évêque répondit qu'il ferait son possible, le conseil qu'on verrait voir, — ce qui fut protocole par le greffier et inscrit au procès-verbal. Enfin les gens s'aidèrent, après bien des paroles. Les cloches neuves furent commandées : deux belles cloches brillantes et sonores, une petite pour le carillon, une grosse pour sonner la volée; elles arrivèrent à la Chandeleur. On les monta par les bois, comme on put, la route était mauvaise, et l'on n'y passait guère qu'à mulet. Depuis longtemps aussi, il était question d'en faire une autre. Quant aux cloches, on dit dans le pays qu'il fallut quatorze hommes pour faire avancer la grosse, encore eurent-ils assez de peine. Mais lorsqu'il s'agit de les placer, le curé Guernon et le châtelain Marcolaz eurent chacun une idée, et malheureusement ce ne fut pas la même.

— Il faut placer la grosse cloche du côté du couchant, avait dit le châtelain, car par là, ça renvoie mieux le son, à cause de la bise.

— Au levant, c'est plus à l'abri de la pluie, et puis la charpente est plus solide, avait dit le curé.

Le fait est que la cure était au levant, et la maison du châtelain au couchant; l'un et l'autre étaient flattés d'entendre la grosse cloche appeler les gens à l'office et de la voir gaillardement sauter en branle rien qu'en levant la tête.

Chacun avait donc là son intérêt particulier; s'ils parlaient de l'intérêt public, c'était par habitude. A Salvan, c'est un peu comme partout : on ne fait bien ses petites affaires qu'en ayant l'air uniquement occupé du bien de la commune.

Peut-être se seraient-ils entendus à la fin, mais le châtelain était soutenu par son greffier, et le curé avait pour lui le marguillier, Jean Renaud, puis sa servante Allyssie. Chacun persistait donc et soutenait son dire.

Voyant cela, Desbaillet, dit Paillasse, maçon de son état, et chargé de l'ouvrage, ne savait auquel entendre; aussi depuis quinze jours passaitil le temps au cabaret, pour voir venir et laisser faire.

Pâques approchait, on était au dimanche des Rameaux, et les cloches n'étaient pas placées. Le curé tenta un coup de fortune, car il avait de la tête. On dit qu'il fit écrire par l'évêque au conseil de commune, bien que la chose fût niée plus tard par sa servante. Il est certain que les cloches furent montées au clocher la veille de Pâques, et que la grosse fut placée au levant. On l'entendait bien, si vous voulez, dans toute la vallée, mais depuis le jardin de la cure c'était plaisir de l'entendre.

Quant au châtelain Marcolaz, il conserva de cette affaire un ressentiment énorme; s'il n'en montra rien au curé, ce fut par fierté seulement,

mais quand il rencontrait Allyssie sa servante, il fallait voir comme il tournait la tête !

Depuis ce jour, il se borna simplement à affirmer qu'on n'entendait pas bien la grosse cloche à cause de la bise. Ce lui fut consolation, aussi le disait-il par tous les temps et à tout venant. Deux ans après, étant un soir au cabaret de l'endroit, comme on parlait des impôts de commune et du petit prix des châtaignes, il dit, en regardant de travers le marguillier, qui buvait chopine, que ça n'irait jamais bien dans le pays tant que les répondeurs de messe et les moucheurs de chandelles tiendraient les deux cornes de la charrue. Mauvaise parole! et qui fut rapportée à la cure le soir même. — Le marguillier en parla à la servante, la servante à son maître, et le curé se promit bien d'en rendre compte à l'évêque. En attendant, il fît son prône du dimanche, et tança l'esprit du malin qui rôde autour de la bergerie comme un loup dévorant. On remarqua qu'il se tournait avec intention du côté du banc d'œuvres où était assis, selon son habitude, le châtelain Marcolaz, son grand parapluie rouge entre les jambes. Celui-ci ne bougea, bien qu'il eût assez colère, mais, le curé venant ensuite à parler des soutiens de l'Eglise et de l'échelle de Jacob, le châtelain eut souvenance qu'il en avait justement prêté une le printemps dernier à la servante du curé, ses abeilles ayant essaimé sur le gros tilleul du cimetière, et qu'on

ne l'avait jamais rendue, cette échelle. Ainsi, dès le lendemain, il la fit reprendre.

Dans ce temps-là, le neveu du curé revint du service. C'était un joli garçon que le sergent Prosper, solide au travail, et le cœur sur la main. Dans Tendroit, toutes les filles lui trouvaient bonne grâce, et s'il eût voulu femme, il aurait pu choisir sans peine. Mais, comme dit le proverbe, où il n'y a pas de peine, il y a peu de plaisir. Il alla précisément s'adresser à la plus malaisée, Louise Marcolaz, la fille du châtelain. C'était, il faut bien le dire, une jolie brune, et puis gentille, et de bonne rencontre.

Quand ils furent d'accord, ils en parlèrent à leurs familles.

— Louise Marcolaz ! dit le curé à son neveu, à toi la fille du châtelain Marcolaz! Jamais le père ne consentira, mon garçon.

— Pourquoi?

— A cause des cloches. Et le curé raconta l'affaire.

— Tout ça n'empêche pas que Louise m'irait assez, dit le sergent.

— Tâche donc de l'avoir, répondit l'oncle. Mais chez les Marcolaz, ce fut bien une autre

affaire. Prosper Guernon! s'écria le châtelam.

Le neveu du — tu me parles d'un Guernon!

dit-il à sa fille, tu as donc oublié l'affaire des cloches, toi?

— Les cloches! quoi, les cloches! est-ce que

c'est sa faute à ce garçon, lui qui était au service?

— Tais-toi, mauvaise! tu n'as que la langue. Ça ne te fait rien, à toi, qu'il vitupère le châtelain Marcolaz en pleine église, ça ne te fait rien, dis!...

— Mais puisqu'on s'aime ! dit la pauvre fille en pleurant.

— Tais-toi, je te dis! grande dégradée! Sur ce mot, le châtelain prit brusquement son chapeau, et alla faire une promenade dans les bois de la commune. C'était sa ressource habituelle dans les moments de crise. Comme il sortait, les cloches sonnaient vêpres.

— Encore si ce n'était pas la grosse ! pensait-il.

Charles du Bois-Melly.

(Tiré des Nouvelles Montagnardes, publiées pour la première fois en i856.)

Fragment de « zMajorie,

u val de Munster les enfants s'appellent et se répondent de leurs voix joyeuses, tandis que les troupeaux broutent dans la prairie, que les clochettes se font entendre, et que partout les fleurs nouvelles, les chants d'oiseaux, les parfums des bois disent aux pauvres gens des montagnes que l'hiver a fui dans les glaciers, et que les beaux jours d'été sont enfin revenus.

Walti!... Walti!... Majorie !...

L'eau noire ^ qui descend des hauteurs gronde furieuse à deux cents pieds dans l'abîme : les siècles ont creusé là son étroit passage. Parfois les chèvres aventureuses se hasardent sur les premiers replats de ces rochers toujours dans l'ombre, toujours trempés de rosée, mais bientôt le sifiliet des bergers les rappelle. L'onde ne peut être franchie en cet endroit, et les enfants d'Aernen ou de Mûhlibach voient ainsi, sans jamais pouvoir les joindre, les fillettes de Bellwald

^ Le Rhône.

qui se pourchassent à grands cris ou dansent en ronde sur les prés verts. Combien d'entre eux ont suivi des yeux, autrefois, ces rondes joyeuses ! que de noms, oubliés aujourd'hui, ont retenti sur l'alpage, à travers Tabîme !

Walti ! Walti au bonnet bleu, viens nous joindre !

— Je ne puis, Majorie !

Deux enfants s'appelaient ainsi, il y a bien des années. Un jeune garçon gardait alors le troupeau de son maître du côté de Muhlibach ; une fillette de dix ans à peine, coiffée de son grand mouchoir rouge, filait à la quenouille, conduisant les chèvres de Bellwald sur la lisière de la forêt.

Peut-être — comme il se trouve un pont à Munster — ces bergers s'étaient-ils rencontrés dans la vallée, peut-être aussi, comme la fileuse se montrait toujours la plus hardie du village, courant d'un air étrange après ses chevreaux jusqu'au bord de l'abîme, le garçon l'avait-il remarquée. Pour lui, comme il était seul le plus souvent sur la prairie, ce n'est pas merveille qu'une fillette y prît garde.

— Walti ! l'été s'en va..! voici les mauvais jours ! — Adieu l'alpage !... Adieu, toi aussi Majorie !

Que de pins de montagne ont blanchi de vieillesse et sont tombés sous la cognée depuis ces enfantines paroles !.. tant de printemps sont

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