LOUIS DUCHOSAL I
Dont chaque battement ajoutait au poème,
Soit un lot de parfums, soit un peuple chanteur,
Et, comme dégagé par la force divine.
Le cœur humain battit aux champs dans ma poitrine.
Louis Duchosal.
(Le Rameau d'or.)
Intermède materneL
Pour m'isoler un temps de l'angoisse hautaine, Mère, dont rien n'a su tarir le cœur aimant, Prends-moi sur tes genoux, berce-moi doucement, Comme aux jours lumineux de l'enfance lointaine.
Roule, roule mon front las et décoloré Entre les seins bénis qui m'ont versé la vie, Et, pour me délivrer du mal et de l'envie, Mets-y les frais baisers dont je suis altéré.
Pour que le sommeil vienne, il me faudrait entendre Une vieille ballade, — oh! mère, dis-la moi; Mais surtout pas d'amour, rien qui cause d'émoi. Quelque chose de pur, de paisible, de tendre....
Lorsque tu m'endormais, jadis, par tes chansons. Lisais-tu dans mes yeux naïfs la destmée .^ Entendais-tu vibrer dans ton âme étonnée Le lamentable écho de mes futurs frissons ?
Devinais-tu qu'un jour ce fils que tu fis naître. Cherchant la guérison de son spleen éternel, Reviendrait implorer ton amour maternel.
Mère, et qu'il te faudrait deux fois lui donner l'être?
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Le vin de l'idéal a causé son tourment; Son cœur porte on ne sait quelle plaie incertaine, Comme aux soirs étoiles de l'enfance lointaine; Prends-le sur tes genoux, berce-le doucement....
Louis DUCHOSAL.
(Le Livre de Thulé.)
Taysage sentimental.
Un clocher monte à l'horizon doré, Comme une main tendue à la lumière.
Et l'angelus égrène une prière
Mon pauvre cœur, qu'avez-vous à pleurer ?
Les champs ont mis leur gazon d'espérance! De grands bœufs roux passent, troupeau sacré.
Aspirant l'air comme une délivrance
Mon pauvre cœur qu'avez-vous à pleurer ?
C'est un ruisseau qu'aurait chanté Virgile; Sous l'herbe drue il va, cours désœuvré ;
Le pâtre y vient baigner son pied agile
Mon pauvre cœur, qu'avez-vous à pleurer?
Et la maison qui semble avoir des lèvres . Et les offrir au passant égaré;
Un doux soleil rit dans un ciel de Sèvres
Mon pauvre cœur, qu'avez-vous à pleurer?
Etjtout à coup, une fenêtre s'ouvre:
Un profil blond de vierge s'est montré. Et la chaumière a pris des airs de Louvre; Mon pauvre cœur qu'avez-vous à pleurer?
LOUIS DUCHOSAL l3l
Elle rayonne, elle jouit de vivre; Elle regarde au ciel, aux bœufs, aux prés, Puis elle envoie un grand baiser, comme ivre, (Mon pauvre cœur qu'avez-vous à pleurer?)
Au vol qui passe, et qu'elle aimerait suivre
Louis DuCHOSAL.
(Le Rameau d'Or)
qA lEnseigne exquise.
Homme, tes faibles mains sont faites pour donner. Et ton cœur, où le doigt de Dieu se lit encore. Ton cœur est l'instrument d'amour prédestiné ; Tes pas sont pour marcher du côté de l'aurore.
Ton rêve est pour monter plus haut que l'horizon, Et le conseil d'aimer sort de toutes les choses. Le ciel le dit aux mers, le vent le souffle aux roses... Nous avons sur l'amour bâti notre maison.
Elle est belle, le jour à longs flots y pénètre;
L'artiste de la vie a décoré les murs,
La servante du bien travaille à la fenêtre.
Et sa joie aux passants s'offre comme un fruit mûr.
La colombe a volé dans l'azur magnifique ; C'est l'auberge, à l'enseigne exquise de: Bonté, Où les obscurs marchands de la sainte tunique Ont oublié le Graal de la fraternité.
Nous t'attendons, l'esprit dévoré par la fièvre, Hôte innocent, cher Parsifal à l'œil de feu ; Ton doux règne commence, ô Petit manteau bleu ! L'àme des temps nouveaux s'ouvre comme des lèvres.
Louis Duchosal
l32 GENÈVE LITTÉRAIRE
oAlhert T{ilUet,
Fragment d'une allocution à la Faculté d'histoire.
côté de connaissances multiples, attestées par la liste de ses œuvres, et d'un esprit pénétrant, qui aimait à reconstituer l'enchaînement des faits historiques, M. Rillet possédait à un haut degré deux qualités qu'on ne trouve que bien rarement associées, d'une part le sens critique le plus exercé et le plus sagace, de l'autre l'art de l'entente de la composition.
Il faut l'avoir vu travailler pour se rendre un compte exact de la conscience inouïe, du scrupule extraordinaire qu'il apportait dans tout ce qui touche à la recherche des matériaux, à la comparaison des sources, à la vérification attentive du plus mince détail, du renseignement en apparence le plus insignifiant. Pour lui, rien n'était inutile, rien n'était de trop dans cette poursuite passionnée de la vérité.
Dans la coordination des notes amassées à la longue, dans le parti qu'il savait en tirer, enfin
THÉOPHILE DUFOUR l33
dans la trame du récit, le lettré reparaît tout entier. Il n'entendait point abondonner les traditions de style auxquelles il était demeuré constamment attaché, et il eût préféré ne pas prendre la plume, s'il n'avait pu donner à sa narration cette sobriété de bon goût et cette élégance qu'on ne saurait se lasser d'admirer. C'est là ce qui imprime à ses écrits un caractère tout particulier d'achèvement et de perfection; c'est là, croyons-nous, ce qui leur assure un retentissement prolongé.
Quant à ceux qui ont eu le privilège de pénétrer dans son intimité et d'en savourer le charme exquis, ils savent ce qu'ils ont perdu, et ils ne l'oublieront jamais. Leurs pensées se reporteront bien souvent vers cet ami fidèle et sûr, ce conseiller des bons comme des mauvais jours, — vers cette intelligence si haute et si sereine, ce cœur loyal et droit, — vers ce patriote qui suivait^ jour après jour, avec un intérêt ardent, les destinées de son pays. Rien ne diminuera pour eux l'amertume de leur douleur, mais ils garderont du moins, comme un trésor précieux, le souvenir ineffaçable des heures passées avec celui qui n'est plus.
Théophile Dufour
y/ Terits aphorismes.
N n'aime vraiment une femme que quand on ne la connaît pas; on ne la connaît que quand on ne Taime plus.
Il ne faut pas étudier la femme par l'analyse, mais par la synthèse. Tout ce qu'on met en elle, elle l'est; rien de ce qu'on cherche en elle ne s'y trouve.
Faites la cour, sans la compromettre, à une femme qui peut vous être utile; compromettez, sans lui faire la cour, une femme qui peut vous nuire.
Il y a des femmes qui sont des fleurs sans parfum, et d'autres qui sont des parfums sans fleur.
Les femmes aiment les compliments comme les bonbons : pour les mettre sur le devant de leur loge, et les manger en public.
LOUIS DUMUR l35
Tel se venge des femmes par le mépris. Qui se vengera d'elles par le silence?
L'amour ne rend pas meilleur, il rend autre.
Lorsqu'on fait valoir ses droits à être aimé, c'est que déjà on n'est plus aimé.
Louis Dumur.
L'Incendie du Tont du T{hône.
'est avec une émotion patriotique que le Genevois traverse l'ancien quartier de rile, s'arrêtant de préférence devant la tour de César, le plus vieux monument de Genève, qui lui rappelle l'odieuse immolation du martyr de ses libertés : Philibert Berthelier. L'Ile est formée par le Rhône, à sa sortie du lac Léman, et c'est l'un des quartiers de la ville qui a subi le plus de changements. En 1670 les ponts qui reliaient l'Ile au quartier de Bel-Air d'un côté, et de l'autre à celui de Cornavin, étaient en bois, munis de portes gardées par des sentinelles, et solidement amarrés par des chaînes ; les maisons qui s'élevaient sur cette langue de terre
l36 GENÈVE LITTÉRAIRE
étaient des constructions légères offrant un coup d'œil original et pittoresque. Une partie importante de la population genevoise avait choisi ce quartier pour résidence; plusieurs corps de métiers, auxquels une grande abondance d'eau était nécessaire, s'y étaient donné rendez-vous ; c'étaient les couteliers, tanneurs, chamoiseurs et épingliers. Chaque propriétaire s'était efforcé de donner à sa maison un caractère gracieux et un aspect agréable, en décorant la façade de peintures souvent fort originales, voire même de devises et de dédicaces. L'une d'elle portait cette inscription curieuse : Je souhaite que tu subsistes jusqu'à ce qu'une fourmi ait bu toute Veau de la mer, ou qu'une tortue ait fait le tour du monde.
Hélas ! la nuit du 17 au 18 janvier 1670 devait être funeste à ce pittoresque quartier. A minuit le feu prit dans l'une des maisons. Semblable au voleur qui se glisse en rampant pour mieux consommer son larcin, l'incendie, après avoir longtemps couvé en silence, enveloppe et saisit sa proie...
Le silence régnait dans la vieille cité; tout dormait. La nature même des constructions favorisait le développement de l'incendie ; chaque maison reposait sur des pilotis plongeant dans le lit du fleuve, offrant ainsi, sous chacune d'elles, de grands espaces vides, où l'air, circulant librement, donnait une grande prise au feu, tandis que les matières inflammables déposées dans les
EDOUARD DUNANT I Sy
caves, telles que huiles, graisses, eau-de-vie, papiers et chaux, aggravaient encore le danger. Le feu avait si bien commencé son œuvre secrète, qu'il éclata subitement, prenant aussitôt des proportions énormes, sans qu'il fût possible de l'arrêter.
Vousêtes-vous trouvé dans un incendie? Avezvous été réveillé en sursaut par la sinistre lueur? Avez-vous vu votre demeure en feu, votre famille éperdue, votre salut presque impossible ? Avezvous entendu les sourds crépitements de la flamme menaçante, les cris d'appel, la foule bruyante, l'arrivée des pompes ? Dans ce cas, vous pouvez vous faire une idée de l'angoisse et de la terreur qu'éprouvèrent les infortunés habitants du quartier de l'Ile dans cette terrible nuit, au cœur même de l'hiver.
Toute communication avec la terre ferme était coupée, puisque le feu avait tout de suite envahi les ponts; les malheureux n'avaient qu'une ressource, celle de se jeter à l'eau pour échapper à cette épouvantable fournaise, où les maisons s'engloutissaient les unes après les autres.
Les spectateurs impuissants de cette terrible catastrophe assistèrent alors à une scène navrante. Les gens fuyaient leurs demeures à demi nus, affolés; les uns essayaient de gagner le pont, qui déjà manquait sous leurs pieds, les autres cherchaient à se sauver par les toits, qui s'effondraient en les entraînant dans leur chute; des
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enfants furent jetés d'une fenêtre à une autre ; ce n'était plus qu'un concert de lamentations et de gémissements. Cependant le danger lui-même excite le courage, et plusieurs citoyens font des prodiges d'héroïsme pour sauver ceux qu'ils peuvent atteindre. Un meunier saisit sa mère, la fait descendre dans l'eau, puis la soulève à bras le corps et la conduit en lieu sûr, en la soutenant à la nage. Un homme avait sauvé sa femme et ses enfants avec une échelle ; voyant celle-ci trop courte pour venir en aide à ses voisins, il la lève, la soutient sur ses deux mains et sauve ainsi deux personnes. D'autres échappèrent miraculeusement ; une femme malade se jeta par la fenêtre dans le lit du Rhône, et fut guérie par cette vive émotion. Un enfant de cinq ans s'enfuit seul à travers les poutres enflammées. Dans cette fatale nuit huit cents familles virent leurs demeures dévorées par les flammes, et cent vingt personnes trouvèrent la mort.
Dès que l'alarme fut donnée, les secours arrivèrent de tous les points de la ville, mais, hélas ! ils furent impuissants à combattre l'ardeur du feu. Bientôt le ciel fut obscurci par une prodigieuse colonne de fumée ; plusieurs habitants des quartiers voisins crurent leurs maisons en feu, les toits de la ville basse furent parsemés de cendres, de charbons incandescents, et d'une pluie de bluettes étincelantes qui ressemblaient à des étoiles filantes.
EDOUARD DUNANT I Sq
Les flancs du mont Salève, situé à deux lieues de Genève, semblaient avoir été changés en porphyre par la réverbération de l'incendie, dont réclat était tel qu'à trois heures de la ville on pouvait facilement discerner l'effigie d'une petite pièce de monnaie.
Les efl'ets du feu furent si grands qu'ils eurent pour conséquence la destruction des pilotis en bois, à un pied au-dessous de l'eau, celle des habitations, et le dessèchement du canal du Rhône, sur une longueur de 280 pieds. Pendant vingt jours, les ruines continuèrent à fumer lentement, et pendant deux mois on fut occupé à rechercher les victimes ensevelies sous les décombres.
Les secours furent aussi prompts et aussi intelligents que possible : les Seigneurs de Genève, comme on appelait alors les syndics, mirent tous leurs soins à secourir les familles désolées, à reconstruire le pont, à ordonner une collecte générale pour les incendiés, et à créer un jour solennel de jeûne et d'humiliations.
La Providence empêcha, dit l'histoire, que le désastre s'étendît à la ville', d'abord en tenant les vents enchaînés, ce qui entrava la propagation du feu, puis en donnant aux personnes présentes de la force et de la résolution, et enfin en obligeant en quelque sorte l'incendie à rester confiné entre la tour de César et celle de la Monnaie.
Edouard Dunant.
(Mélanges.)
Valais de deuil.
Le ciel n'a plus d'azur. De mon palais de deuil Se ferment les battants d'ébène,
Et j'écoute les noirs violons de la peine Pleurer la marche du cercueil.
Le grand parc, qui riait à mes désirs de feu,
S'étend sombre, morose, inculte.
Et le chant des oiseaux joyeux semble une insulte
A l'exilé du pays bleu.
Et bien loin du palais où le rêve vermeil
S'endort avec l'espoir de joie, Je m'en vais, très lassée, et je cherche ma voie
Au labvrinthe sans soleil.
Mais avant de te fuir sans songer au retour.
Pour adoucir un peu ma peine.
Rouvre, ô palais de deuil, tes lourds battants d'ébène
Fermés sur ce passé d'amour.
M. Durand.