M. DURAND
T)e mi-teint es.
Dans le calme profond du soir qui s'auréole, Très graves, nous rêvons, sans geste, sans parole, Et notre cœur s'apaise, et notre âme s'envole
Oh! la paix du ciel bleu qui se voile à demi!
Les yeux n'ont plus de pleurs, les lèvres plus de plaintes, Les dernières lueurs au couchant sont éteintes. L'azur s'idéalise au flou des demi-teintes.
Oh! la paix de l'étang, sous les bois, endormi.
Nous nous sentons frôlés par l'aile du silence, Notre être est envahi d'exquise nonchalance. Le crépuscule gris nous verse l'oubliance.
Oh ! la paix de rêver sur le cœur d'un ami !
Et dans la majesté de la nuit qui s'incline. Graves, nous nous taisons; derrière la colline Un pâle reflet d'or à peine se devine
Et sous l'immensité nul souffle ne frémit.
M. Durand.
Vers le "Bonheur,
Mon cœur n'a pas trouvé le bonheur dans l'amour: L'amour n'est qu'un printemps qui fleurit notre vie, Et l'angoisse demeure en l'âme inassouvie, Car la joie est trop grande, et le rêve est trop court.
Je ne l'ai pas trouvé, le bonheur que j'espère,
En mettant dans ma main la main de l'amitié:
L'âme ici-bas jamais ne se livre en entier;
Deux coeurs — un battement, — ce n'était que chimère.
J'ai cherché dans le rythme indolent et berceur L'apaisement d'une heure à mes tristes pensées ; En vain j'ai fait chanter les strophes cadencées, Elles avaient l'oubli — mais non pas le bonheur.
J'ai marché, j'ai marché, sans repos et sans trêve, Mais sans voir l'idéal que j'espérais trouver; Peut-être sera-t-il dans la paix de rêver — J'ai rêvé.... le bonheur n'était pas dans le rêve.
Lasse, pour oublier j'ai prodigué mon cœur; De ma douleur j'ai fait un baume pour les peines; J'ai jeté, sans compter, ma tendresse à mains pleines. Et, sans plus le chercher, j'ai trouvé le bonheur!
M. Durand.
Colonos.
» Etranger! la voici, l'âme de la vallée, La blanche Colonos, où broute le coursier, Où les gris oliviers cachent sous la feuillée Les nids des rossignols à l'éclatant gosier.
v>La fleur rouge du lierre y brille sur l'écorce, Dans les taillis touffus, à l'abri du soleil; Le vent des noirs hivers y vient briser sa force, Et la nature y dort d'un verdoyant sommeil.
»La vigne de Bacchus y pousse vigoureuse. Sans crainte des ardeurs brûlantes de l'été. Et le dieu, poursuivant sa course aventureuse, Y mène triomphant son cortège effronté.
»Les nymphes de Koré cherchent dans la rosée Les grappes du narcisse et les yeux du safran ; L'eau circule partout, en canaux divisée. Puisant un suc fécond dans le Céphise errant.
» De parfums pénétrants l'on respire la joie. L'air est tout imprégné d'une obscure fraîcheur. Et, sous les verts abris, il se peut bien qu'on voie Les Muses et Cypris former en paix un chœur. »
Voilà ce qu'autrefois chantait la voix divine D'un auguste vieillard qui s'en allait mourir; Il écrivait là-bas, sur la blanche colline. Pour tromper sa douleur qui ne pouvait guérir.
De là se découvrait la verte Académie Et les douze oliviers, orgueil de la forêt, Vénérable présent de la déesse amie, D'Athéné Promachos, dont le temple apparaît.
Là s'engloutit Œdipe, attiré par l'Erèbe, Là sonnait de Platon la phrase aux longs replis, Là, dans l'ombre des murs du Gymnase, l'éphèbe Enlaçait un rival de ses bras assouplis.
Hélas ! de ce passé l'éclat n'est plus qu'un rêve Dont il n'est demeuré qu'un triste souvenir; Les arbres de Minerve ont épuisé leur sève Dans ces jardins qu'un Dieu ne vient plus rajeunir.
Sur le bord de la route une étroite chapelle Prête un vieux sanctuaire au nouveau Constantin, Et l'Albanais, qui passe avec sa fustanelle, Des vieux chœurs de Sophocle est l'héritier lointain.
Ses champs sont arrosés des antiques rigoles Dont le réseau remonte à près de trois mille ans. Mais le safran n'est plus, ni les blanches corolles Du narcisse à bouquets qui fleurit au printemps.
Il n'est plus de chevaux, ni même de prairies. Mais l'air est calme et doux sur le bord des ruisseaux. Le cri de la cigale endort mes rêveries, Et je rentre en suivant le chemin des tombeaux.
Zermaît,
C'était le grand matin; le rêve disparu
Laissait mon âme errante en une teinte d'ombre;
Le torrent élevait son murmure bourru
Qui descendait rageur dans la verdure sombre.
L'horizon était noir au cirque des grands monts; Aucun bruit familier ne trahissait la vie; Le ciel attendait bleu sa fête de rayons, Se rappelant la veille, et sa rougeur ravie.
Un doux éclat soudain resplendit dans les airs; Le front blanc des glaciers s'illumine et se dore, Et le Cervin surgit, pyramide d'éclairs Dans l'espace, emportant les clartés de l'aurore.
C'est la terre qui prie, et veut gravir au ciel. Laissant dans le bas-fond l'ombre de la souillure. Et chantant au Seigneur l'hymne immatériel D'une blancheur glacée, étincelante et pure.
Mon cœur monte avec elle en cet azur divin ; Une larme de joie éclot sur ma paupière, Et je me sens heureux de l'ardente lumière Dont les clairs diamants descendent du Cervin.
J. DuVILLARD.
Uieiix oAniants.
Quand tu seras vieille et défaite, Quand je serai défait et vieux, Nous irons dans quelque retraite Nous cacher loin de tous les yeux.
Veux-tu ? — Nous ferons bien les choses Nous aurons un domaine à nous ; Tu pourras y cueillir des roses, Et moi, j'y planterai des choux.
La maison sera chaude et gaie.
Et tout autour, de verts sentiers S'en iront, en longeant la haie De clématite et d'églantiers ;
Et dans cet îlot de verdure,
Nous nous ferons, pour être heureux.
Un paradis en miniature,
Où nous vivrons en amoureux;
Et j'aurai pour toi des tendresses.
Des soins discrets, — des soins constants ;
Et tu me rendras mes caresses,
Et nous aurons toujours vingt ans.
De l'amour joyeux invalides, Nous oublirons de notre mieux.
Toi, mes douleurs, et moi tes rides :
Nous serons d'adorables vieux!