A. EGLI
D'abord, nous vivrons de ménage, Et nous n'aurons, si tu m'en crois, Qu'une chambre au premier étage,.
La chambre intime d'autrefois !
La maison sera propre et nette.
Et le jardin bien arrosé.
Le matin. Madame, en cornette, Et Monsieur, fraîchement rasé.
Déjeuneront en doux colloque, A loisir, et quand il leur plait.
De pain blanc, d'un œuf à la coque, Et de café trempé de lait.
Puis, nous aurons beaucoup d'ouvrage Fleurs à soigner, fruits à cueillir; Lapins à mettre au pâturage; Le pot-au-feu, qui doit bouillir.
Et puis, des questions très graves La chatte, qui n'a pas mangé !
Ne faut-il pas semer les raves ?
Le baromètre a-t-il bougé ?...
— Mais par tes soins la table est mise. Et nous allons commettre à deux Le gros péché de gourmandise.
Ce suprême plaisir des vieux 1
A table, c'est moi qui découpe.
Te servant les meilleurs morceaux.
Après avoir empli la coupe De vieux bourgogne ou de bordeaux.
Et tu ne seras point sévère, Si mes baisers font trop de bruit; Et nous boirons au même verre, Tâchant... de mordre au même fruit
Puis, ayant fait, en sybarites.
Un bout de sieste après dîner.
Nous irons, amants émérites, Dans le jardin, sans nous gêner,
Sous les berceaux de clématite En tourtereaux nous becqueter.
Ou bien cueillir la marguerite, Et gravement la consulter.
Enfin, le soir, mettant lunettes, — Car de si près il n'y voit pas, — Philémon lira les gazettes A Baucis, qui fera des bas.
Et gagnant notre lit bien tendre Ensemble, à l'heure du berger, Dans l'ombre, nous croirons entendre Les Amours joufflus voltiger.
Ainsi, dans nos rêves candides.
Rajeunissant de notre mieux, En dépit des ans et des rides.
Nous serons d'adorables vieux !
A. Egli.
H. ESTIENNE
cAmour d'artiste.^
undi de Pâques, 18 avril i8g2. — «Je suis bouleversée! Que s'est-il passé?
Comment cela s'est-il fait? Je ne sais rien, je ne saisis rien, je ne sens qu'une chose : un changement s'est fait en moi, à mon insu, involontaire. Mon cœur ému, transporté, impose silence à ma raison. Si quelque fée puissante m'apparaissait, je lui dirais : Faites que cela dure toujours! Mais, qu'ai-je besoin des fées? Dieu n'est-il pas là, plus puissant que tous les génies? ne suis-je pas tombée à genoux plus de dix fois depuis hier, en lui criant : Que cette flamme ne s'éteigne plus !
» C'est lesermond'hierquim'a terrassée, vaincue. J'ai voulu me débattre, mais en vain. Je crois vraiment qu'un plus fort que moi m'avait prise. Dès le texte prononcé, un grand remuement s'est fait dans mon esprit : «Toi, suis-moi ! » Je ne voyais plus la foule, les traits du pasteur se brouillaient; il me semblait que j'étais seule sous l'immense nef, et que la voix qui répétait : Suis-moi ! n'était
1 Roman inédit.
IDO GENEVE LITTERAIRE
plus la voix d'un homme. J'ai perdu pied tout de suite. C'est que c'était toute ma vie qui se déroulait là-haut, de la chaire sculptée! Vie d'inconscience morale, de foi traditionnelle, premiers bégaiements de l'enfant à son Dieu. La prière que me faisait répéter mon père, quand j'étais toute petite, me revint à la mémoire, foi d'enfant qui demande au bon Dieu le beau temps pour la promenade projetée, la guérison du chat préféré, la résurrection du canari mort. L'enfant grandit, la foi de tradition demeure à la base de son esprit; il ignore le doute, l'hésitation; il ignore surtout que d'autres doutent et que beaucoup ne croient plus.
» Lorsque dans ses blanches mousselines, la jeune fille incline sa tête devant l'église rassemblée pour déclarer à la face de tous : Je suis chrétienne ! Ah ! comme il nous emporte au ciel le coup d'aile de cette heure mystique, toute de poésie et d'émotion ! La mort même apparaît comme l'ange le plus aimé d'entre les anges; ne possède-t-il pas seul le pouvoir d'arracher l'âme au corps qui la retient captive? Hélas! plus tard le ciel se voile, la vie brise les échelons de cette échelle que nous avions crue solide, et qui nous reliait au ciel. Tout chancelle, tout s'écroule! Jérusalem est détruite, il ne reste pas pierre sur pierre qui ne soit renversée.
» Le sac de la ville sainte est achevé; ensevelis sous les décombres, les cadavres tombent en
E. ESTIENNE l5l
poussière; tout n'est que ruine, désolation, mort! C'est alors que retentit la voix: «Toi, suis-moi! Oui, relève-toi d'entre les morts, et suis-moi ! »
H. ESTIENNE
Extrait de d. La Suisse ^^.^
C'est la saison d'amour, de joie et d'espérance Qui murmure à chacun sa divine romance. Couples ailés, chantez en construisant vos nids; Embaumez, frais muguets, les grands bois rajeunis. C'est l'heure du réveil: O nature ravie, Sous l'effort du printemps, tu renais à la vie, Et pour lui, tu revêts ta parure de fleurs. On entend tressaillir au sein des profondeurs Le glacier qui se fend, entr'ouvrant ses abîmes. Tandis que l'avalanche accourt des hautes cimes.
Car le printemps gravit les forêts et les monts, Jetant autour de lui le mot magique: «Aimons!»
Il s'élance déjà vers la neige éternelle
Mais un prince jaloux lui cherche alors querelle : C'est le vent, ce tyran des hautes sommités Qui défend son royaume, et vainqueur des étés, Chasse le soleil d'or.
— «Ah ! ton impertinence « A me venir troubler, mérite une vengeance. « Ne suis-je pas ici le maître souverain ? « Et d'où vient ton audace à disputer mon bien ? « Les glaces, les cristaux sont ma pure atmosphère, « A tes efforts ma neige oppose un lourd suaire, «Redescends vers la plaine, et crains que dans mon cœur « Ne s'allume à l'instant une juste fureur. »
H. ESTIENNE
* Poème en vers. — Inédit.
l52 GENÈVE LITTÉRAIRE
Charité.
La charité se trouve au fond de toutes choses ; Elle est dans la nature et dans l'humanité, Dans la mousse des nids, dans le parfum des roses. Et dans la goutte d'eau qui rafraîchit l'été.
La pudique forêt offre aux grandes détresses L'aumône d'un peu d'ombre et d'un abri pieux, La mer a des secrets, la brise a des caresses Qui bercent la douleur et qui sèchent les yeux.
Les choses ont un cœur et des pitiés profondes; Quand la terre se voile et pleure sa beauté, Le ciel compatissant lui verse à grandes ondes Des torrents de lumière et de sérénité.
C'est la grande leçon; — l'égolsme, l'envie Souillent le sol humain de leurs germes amers ; Que ton souffle aux meurtris des fièvres de la vie Rende force et santé comme le vent des mers.
Que ton cœur soit un nid pour toute aile ployée ; Qu'il soit profond et doux comme le bois ombreux; Que ta main, à la foule en son effort broyée, Offre le pain propice et le vin généreux,
Afin d'être fidèle à la loi de nature. Et, quand la mort viendra, de descendre, le soir. Comme un soleil de Juin dans l'ombre qui s'azure> En laissant un sillon de lumière et d'espoir.
Favon.
F A VON l53
cAux riches.
Quand le peuple a froid, quand le peuple a faim. Quand il tend vers vous sa main éperdue, Cette forte main, cette main tendue Demande un outil pour gagner du pain.
Noble chanté, mère des détresses.
Toi qui guéris tout, la peine et l'affront. Tu ne meurtris pas ceux que tu caresses. Et tu n'as jamais fait rougir un front.
Le riche est heureux; honneur à qui donne 1 Mais donner est doux, recevoir est dur; Cherchons des bienfaits que l'honneur pardonne. Et qui laissent l'homme énergique et pur.
Riche, la fierté du pauvre est auguste. C'est ta sauvegarde et ta sûreté ; Ne place jamais la souffrance injuste Entre la révolte et la lâcheté.
Donne à la misère un pain digne d'elle. Transforme en travail l'or de tes coffrets; Fais-toi des amis, et non des valets, Un cœur avili n'est jamais fidèle.
Quand le peuple a froid, quand le peuple a faim, Quand il tend vers toi sa main éperdue. Cette forte main, cette main tendue Demande un outil pour gagner du pain.
Favon.
l54 GENÈVE LITTÉRAIRE
Les Constitutions de la "République de Genève.
Genève l'œuvre de rémancipation populaire s'est accomplie avec lenteur; elle a été troublée, entravée par de fréquentes réactions. Pendant près de trois siècles, les privilèges ecclésiastiques ou aristocratiques, l'esprit de caste, se sont mis en travers des réformes. L'Eglise, le point de vue religieux et théologique, ont joué dans notre histoire un rôle considérable, parfois prépondérant, et il serait puéril de contester que certaines formes, certaines restrictions d'origine ecclésiastique, ont directement influé sur les institutions politiques de l'ancienne Genève. Pour la première fois, en 1847, 1^ législateur a proclamé le principe de l'Etat laïque; désormais la démocratie moderne ne peut plus être fondée sur la foi, qui est du domaine individuel, mais sur la science, qui est la résultante des efforts collectifs de l'humanité. Nous n'avons eu d'autre but que de retracer les luttes séculaires dont Genève a été le théâtre, luttes de la liberté et de la démocratie contre le privilège. Comment ne pas admirer les patients eff'orts de cette vaillante lignée de patriotes, lut-
HENRI FAZY l55
tant sans relâche pour la défense de leurs droits et pour la conquête de libertés nouvelles ! Nos annales à toutes les époques offrent de beaux exemples de vertu républicaine, de désintéressement et d'abnégation; que notre jeunesse s'en inspire, ce sera pour elle la meilleure des instructions civiques. Au surplus on ne comprend réellement le présent qu'en étudiant le passé; combien de faits contemporains ne s'expliquent que par la loi de l'atavisme; les esprits les plus avancés ne sont-ils pas en quelque mesure tributaires du passé?
Il ne peut plus être question de faire revivre la vieille Genève, celle que saluaient avec émotion les réfugiés huguenots, lorsqu'à la fin d'un périlleux voyage ils entrevoyaient les tours de Saint-Pierre ; les institutions de la république calviniste ont disparu, emportant avec elles d'impérissables souvenirs ; tout se transforme et, ajoutons-le, tout doit se transformer : c'est la loi de notre nature ; mais, au milieu des préoccupations variées de notre vie démocratique, attachons-nous à maintenir en nous le sentiment de notre individualité nationale, et dans ce but conservons précieusement l'indépendance d'esprit et d'allures qui a été pendant quatre siècles l'un des traits distinctifs du caractère genevois.
Henri Fazy.
(Les Constitutions de la République de Genève, rSgo.J
l56 GENÈVE LITTÉRAIRE
La Complainte de la guitare.
Dans les bas-fonds d'un réduit d'antiquaire Je la trouvai, vieux débris d'autrefois, Traînant aux murs sa lugubre misère, Et je voulus faire chanter sa voix.
Mais, des parois de la cage sonore.
Au lieu d'un chant, une plainte monta:
Oh! cette plainte! en moi j'entends encore Ce qu'à mon cœur tout bas elle conta:
« Il fut un temps où, par plaine et montagne, Du Xénil clair à l'éclatant Douro, Je parcourais le bleu pays d'Espagne, Pendue au bras du barbier Figaro.
— Que fais-je ici parmi ces vieilles choses Sur qui le temps a mis son seing poudreux?.. Emmène-moi dans les bosquets de roses Rire un instant sous des doigts amoureux !
Les soirs d'été, le long de quelque rive Où murmuraient les flots harmonieux.
J'accompagnais la romance plaintive Qui s'égrenait en longs sanglots d'adieux.
— Que fais-je ici.'^ Tout est mort et silence: Mon chant n'est plus qu'un douloureux soupir. Emmène-moi sur l'onde qui balance:
Je veux vibrer aux frissons du zéphyr!
Combien de fois, près d'une hôtellerie, Lançant dans l'air un éclatant accord, J'ai fait bondir la danseuse attendrie Au tourbillon de ses écharpes d'orl