‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 25 sur 61 · ALEXIS FRANÇOIS · texte numérisé non relu

ALEXIS FRANÇOIS

— Que fais-je ici ? Seul, un jour incolore

Fuit sur les murs comme un grand spectre blanc... Emm -îne-moi sous le portique maure Jeter le cri qui gronde dans mon flanc!

Sous les balcons des palais de Grenade, J'ai murmuré, voix des jeunes amours, Dans la nuit claire un air de sérénade Pour la dona dont l'œil est de velours.

— Que fais-je ici ? Déjà de son suaire La moisissure emprisonne mes sons...

Emmène-moi sous l'arche séculaire

Y retrouver l'écho de mes chansons 1 »

Le chant fuyait, bruit de vague apaisée Qu'après Torage on entend quelquefois.

Quand tout à coup une corde épuisée Avec un cri se rompit dans mes doigts: Et ce cri sourd, le cri d'une agonie.

Redit encor comme un lointain soupir:

« Emmène-moi, ma complainte est finie.

Et c'est là-bas que je voudrais mourir. »

Alexis François.

qAu

re

des ch

oses.

ES longues et sombres soirées d'hiver se passaient, quand on ne conduisait pas les jeunes filles dans le monde à Maçon, dans la grande salle à manger du rez-dechaussée, la seule qu'on pût chauffer convena-

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blement. Ce vieux manoir de Rochebrune avait des pièces immenses, hautes et nues, avec des cheminées antiques, où un tronc d'arbre aurait brûlé à Taise; les fenêtres disjointes laissaient entrer le vent, de grandes taches d'humidité sur les parois, correspondant à quelque dégradation des murs extérieurs, boursoufflaient en plusieurs endroits les tapisseries délabrées et dégageaient une fade odeur de moisi : tout cela rendait la maison difficile et coûteuse à chauffer. Aussi la famille se tenait-elle, par économie, dans la salle à manger, où un grand feu de bois à la vieille mode, flambait clair et haut. Là, ]\/[me (^Q Rochebrune, toujours frileuse, ses mains pâles enveloppées de mitaines, tricotait ou lisait un livre de piété. Odile apportait son ouvrage et piquait Taiguille dans la toile ou la laine, des heures durant, sans desserrer les lèvres. Marie-Thérèse lisait en prenant des notes. Le comte, lui, s'était installé une table de travail dans l'embrasure d'une fenêtre, et, tandis que sa plume couvrait les grandes feuilles de sa large écriture, sa fille aînée, les yeux détournés de son livre, l'observait à la dérobée. Elle remarquait la teinte d'ivoire jauni dont se brouillait sa peau blanche, gravée de rides cruelles, qu'il ne prenait plus la peine de masquer. Elle le trouvait vieilli, et, avec sa taille courbée, son regard abattu, ses cheveux encore beaux qui grisonnaient, son air de grand vieillard, l'aimait mieux que lorsqu'il

ANDRÉ GLADÈS I Sq

essayait de tromper les années. Elle souffrait pour lui, plus que pour elle-même et pour les autres, des humiliations auxquelles leur croissante pauvreté les forçait. Cette salle commune où toute la famille se réunissait pour travailler, se chauffer, se distraire, où, à l'heure des repas, la bonne venait poser sur la table la nappe et les services, semblait, au père et à la fille, le premier échelon de la déchéance, le premier pas vers cette pauvreté qui rejette, lasse d'efforts, son dernier voile, et se montre enfin, dans sa vulgaire laideur. Marie-Thérèse, délicate et raffinée, consacrait quelques minutes, avant de se mettre à table, à faire disparaître de la salle toute trace de travail, mais elle ne put empêcher qu'Odile, dans un moment d'étourderie, ne vînt un soir prendre sa place, sur sa chaise au dossier armorié, le corsage encore tout bardé d'épingles qu'elle avait retirées d'une garniture de robe. Le regard navré de leur père fît plus d'impression sur les deux sœurs que ne l'auraient pu les plus mordants reproches. Marie-Thérèse surtout en fut bouleversée. Tenait-il à ce point à ces choses? Pauvre père, dont elle avait rêvé d'entourer la vieillesse de tous les conforts que donnent la fortune et le rang! Le cœur serré, elle toucha à peine à ce qui était dans son assiette ; elle n'avait jamais mieux remarqué la pauvreté de leur maison, la simplicité de la chère, les airs soucieux des parents. Une vision de la misère, de la vraie

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misère, l'envahit tout à coup, en même temps qu'une pitié douloureuse, un grand besoin de se dévouer à eux tous. Personne ne parlait à cette morne table de famille : ne faudrait-il vraiment qu'un mot d'elle pour faire jaillir la joie? Alors, quel égoïsme de sa part d'hésiter à le prononcer ! Elle offrit après le dîner le journal à son père. La table desservie, on posait sur un guéridon la lampe allumée. M"^^ de Rochebrune et Odile reprenaient leurs ouvrages ; le comte, affalé dans un fauteuil, les yeux mi-clos, ne sortait de l'immobilité de sa pose que pour tisonner d'une main fatiguée les braises croulantes, et Marie-Thérèse lisait des choses ennuyeuses de sa jeune voix grave. C'était un joli tableau familial, mais plein

de mélancolie.

André Gladês.

L Etoile filante .

A Isabelle Kaiser.

Dans les champs de l'azur une étoile a filé, Mon œil distrait n'a pu la suivre,

Et mon cœur à sa vue un instant s'est troublé Frissonnant de se sentir vivre !

Dans les champs de l'azur une étoile a filé,

Rappelant à mon âme avide Des bien-aimés perdus le sombre défilé

Disparu dans le néant vide.

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