‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 27 sur 61 · A. GUILLOT · texte numérisé non relu

A. GUILLOT

Léopold de T^anke

et la rénovation de l'histoire en Allemagne.

'uR la fin de sa vie, M. de Ranke était un petit vieillard alerte et vif, qui occupait au n° 40 de la Luisenstrasse à Berlin, un appartement couvert de livres jusqu'au plafond. Il menait une existence de cénobite. Veuf depuis près de vingt ans, ayant vu ses enfants partir du logis paternel les uns après les autres, il travaillait, disait-il, « par paresse, parce qu'il ne savait pas que faire d'autre. » C'était un vieillard de quatre-vingt-dix ans, doué d'une mémoire encore fraîche, qui dictait à deux secrétaires, se relayant l'un l'autre, une vaste histoire universelle qu'il espérait mener à bien. «Elle est écrite là,

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disait-il en montrant son cerveau. Si Dieu me prête encore quelques années de vie, elle sera terminée». Ce vieillard, on le voit, s'abandonnait aux longs espoirs et aux vastes pensées. Il comptait sans la mort. Au printemps de la même année, un refroidissement, bénin d'abord, dégénéra en fluxion de poitrine, et l'emporta en quelques jours.

L'Allemagne tout entière suivit avec une sorte d'angoisse les péripéties de la lutte. Jusqu'alors Léopold de Ranke n'avait guère été populaire. Cet historien d'esprit aristocratique, qui fut le commensal et l'ami du vieux roi Frédéric-Guillaume IV, était peu connu de la foule. Pour conquérir les suffrages de cette foule, il faut évidemment autre chose que des histoires diplomatiques. Mais ici, il y avait pour elle un fait merveilleux : un vieillard de quatre-vingt-dix ans écrivant une histoire universelle, dont dixsept volumes déjà avaient paru. Et plein d'anxiété elle se demandait : «Pourra-t-il ou non continuer son œuvre ? » Et voilà pourquoi cet homme modeste, dont l'existence tout entière s'était écoulée entre son cabinet d'études et l'amphithéâtre de l'Université de Berlin, où il donnait ses cours, eut, à son tour, son quart d'heure de bruyante célébrité.

Il était arrivé à Berlin, soixante ans auparavant, appelé de Francfort sur l'Oder, où il professait au gymnase, par le subit retentissement

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d'un ouvrage historique. L'Allemagne alors attendait son historien. Partout il en naissait en Europe. De l'autre côté du Rhin on était encore dans le royaume des gros in-octavo, bourrés d'érudition, à l'usage des seuls initiés. Et voici que, du fond de sa province, un inconnu envoie à un libraire de Berlin un récit clair, agréable, vivant de la Renaissance politique en Europe. On comprend que la haute société littéraire de Berlin, les Schlegel, les Alexandre de Humboldt, Varnhagen d'Ense, en vedette alors pour signaler à l'horizon l'homme qu'on attendait, ait accueilli avec enthousiasme le nouveau venu. « On compte sur moi, écrit-il à son frère, pour restaurer l'histoire en Allemagne. »

Cette histoire, en effet, il devait la restaurer, en ce sens qu'il allait en faire un art vraiment national.

Une histoire nationale n'est point nécessairement une histoire de la vie du pays de l'auteur. On peut être national, même en s'occupant des affaires de Rome, et Ranke allait le prouver une fois de plus en racontant l'histoire des Peuples germaniques et romans, des Ottomans et de la monarchie espagnole et des Papes au XV I"^^ siècle. Pour qu'elles fussent nationales, il suffisait que ces œuvres eussent un caractère qui reflétât bien l'esprit de la race, et qu'elles pussent devenir, pour la forme, un durable enrichissement de la littérature du pays.

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Ce qui révèle l'esprit national chez Ranke, c'est, à côté de sa conception politique de la vie individuelle des peuples, la méthode d'investigation. Cette méthode était déjà bien celle des historiens allemands, qu'il s'agît d'écrivains politiques comme Niebuhr, de critiques littéraires comme les frères Grimm, ou de philologues comme Bœckh ou Ottfried Muller. Mais ces hommes n'étaient point des écrivains; Ranke, au contraire, a une imagination vive et fraîche, un sens artistique affiné. Il ne peut se résigner à écrire des ouvrages pour quelques douzaines de lecteurs. Il lui faut le grand public. Or, ce grand public, comment l'atteindre ? Par la perfection de la forme. « Les choses que je fais, écritil en 1827, après la publication de son premier volume, ont encore un caractère trop savant. Elles sont incapables de devenir une lecture pour tout le monde... Ce que je voudrais, c'est écrire une œuvre que chacun pût lire, sans toutefois rien cacher de la vie complète de l'histoire. »

A ce point de vue, Berlin allait le servir à souhait. Ce n'est point que cette ville offrît alors les ressources de certains centres très cultivés de l'Allemagne, comme Weimar, Leipzig ou Munich. Elle avait bien une université en train de devenir la première du pays, mais, en Allemagne, une réunion de savants n'a jamais constitué une société. L'aristocratie prussienne était préoccupée de tout autre chose que de littérature,

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et, s'il faut en croire un homme peu suspect de partialité en la matière, M. de Treitschke, elle avait souvent besoin «qu'on lui apprît le respect auquel ont droit les savants. »

Berlin était une ville au caractère à la fois militaire et philistin. Le vieux de Humboldt l'avait en horreur. Dans les rares passages qu'il v faisait entre ses séjours à Paris, on l'entendait murmurer en dialecte berlinois : «Berlin ik hev die dick en satt, du bist en blivst en Barenstadt » (Berlin, je suis saoul de toi, tu es, et tu restes une ville d'ours).

Mais, pourtant dans cette ville de militaires et de fonctionnaires, il y avait quelques salons, reste de la vie française du temps du grand Frédéric. Parmi ces salons, le plus fameux était celui de Varnhagen d'Ense, le mari de la fameuse Rahel. On y voyait toutes les célébrités berlinoises du temps, Bettina, Schlegel, d'autres encore. Pour un jeune professeur arrivant de province, et qui n'avait guère fréquenté que des maîtres d'école ou des fonctionnaires prussiens, ce monde réalisait la perfection de l'esprit et de l'élégance. Ranke, du moins, reconnaît, qu'au point de vue de la forme, l'influence de Berlin, fut pour lui décisive: « Le contact d'hommes supérieurs, dit-il, et la société de femmes distinguées, agirent sur moi d'une façon autrement efficace que ne pouvait le faire une ville de province de médiocre importance. » On le vit dans

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