J. BLANCHARD
— Ah !... je croyais que vous parliez de votre portrait...
— Comme peintre d'anatomie, vous ne manquez pas de talent; mais, comme portraitiste...
— Pourquoi vous étonner? les laideurs... rien de plus facile à reproduire. Mais le velouté de vos joues, l'étincelle de votre regard, les flammes qui s'allument sur les boucles de votre chevelure!... le Titien lui-même y userait son pinceau.
— Oui, n'est-ce pas?... mes cheveux sont assez réussis.
— Ils ont en eff'et des teintes merveilleuses!...
— Eh bien ! je les ai copiés sur la barbe du Docteur Chancer ; à première vue, cette barbe fauve m'a séduite; j'ai cherché à en imiter les reflets, et j'y suis arrivée.
— Alors, vous usez d'une teinture? — quelle désillusion !
— Ces poètes sont inconcevables, en vérité. Si ma chevelure est l'œuvre de la nature seule, ils ne cessent de m'en faire compliment ; dès qu'ils découvrent que mon art a perfectionné la nature, ils ne me félicitent plus, au contraire, ils déclarent le résultat horrible, répugnant.
— Je n'ai pas dit cela; seulement...
— Allons ! docteur, vous me dites des fadeurs dont vous ne pensez pas un mot. Vous n'êtes pas sérieux.
— Pas sérieux... peut-être; mais auprès de vous, chère Lucy...
— Appelez-moi collègue, s'il vous plaît ; c'est plus convenable.
— Ne raillez pas, je vous en supplie. Vous ne railleriez pas, si vous saviez combien je vous aime !
— Docteur, soyez assez bon pour ne pas me serrer ainsi les mains, ayez plus de respect pour ma dignité médicale. La réputation d'un médecin — la mienne surtout — doit être à l'abri de toute critique; si vous êtes sincère, vous devriez vous expliquer franchement. Vous m'aimez?... cela ne me surprend pas, je m'en doutais. Mais alors, cher confrère, pourquoi ne pas me demander de m'épouser?
— Vous accepteriez?... Oh! Lucy, c'est que... je craignais : vous êtes si imposante, si froide !
— Froide?... non, mais pratique. Les affaires sont les affaires ; ce manuel des maladies de la peau sera pour nous une excellente réclame, s'il a du succès. Et il en aura : vous maniez habilement le microscope que ma mauvaise vue m'interdit; vos planches sont excellentes, et j'ose croire que mon texte ne les déparera pas. — Mariés, nous travaillerons plus régulièrement ; la publication marchera plus vite ; croyez-moi, cette association sera pour tous deux le meilleur moyen d'arriver en peu de temps à une brillante situation.
En effet, aussitôt après son mariage, Lucy se crée une clientèle aristocratique, et bientôt devient une doctoresse