‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 33 sur 61 · AUG. LEMAITRE · texte numérisé non relu

AUG. LEMAITRE

Tensées.

'^^^'^^'hacun met sur un piédestal sa petite

dignité personnelle. On condescend parfois à descendre de ce piédestal,

mais seulement parce qu'on sait bien qu'on

pourra toujours y remonter.

Les blessures de l'amour-propre, maladies secrètes de rame, sont d'autant plus cuisantes que la honte empêche d'en parler.

Regarder en face nos contrariétés et nos petites misères, c'est être à moitié consolé; vouloir s'en détourner, c'est en être poursuivi.

Beaucoup désireraient se rendre utiles qui ne voient pas les moyens de le faire ou qui s'en croient incapables. Trop de réflexion ou trop peu de réflexion chez eux paralyse l'action.

igO GENEVE LITTERAIRE

Quelques personnes se plaisent à étaler leurs souffrances morales; d'autres laissent au logis leur amertume et la retrouvent en y rentrant. Faire pitié ou faire envie... question de tempérament; l'essentiel c'est qu'on parle de votre malheur ou de votre bonheur.

Pour se consoler du modeste emploi qu'on remplit, on donne à penser que cet emploi, tout modeste qu'il paraisse, exige de hautes capacités.

AuG. Lemaitre.

"Berceuse d'une abandonnée.

(Imité du suédois.)

Dors, clier enfant, sur toi je veille!

Dors, dors sans émoi, Ne crains rien, sommeille!

La tempête gronde sur moi, Il ne faut pas qu'elle t'éveille.

Comme il a mal agi, ton père.

Le jour qu'il partit.

Délaissant ta mère.

Oh! tu ne sais pas, mon petit. Combien grande est notre misère.

lie

MALAN

igi

Et quand, ô créature aimée !

Tu demanderas :

Comment suis-jenée?

Ma réponse, tu la liras

Hélas! sur ma joue enflammée.

Le cœur de ta maman déborde.

Dors, pauvre innocent!

Et que Dieu t'accorde D'ignorer le remords cuisant!

Qu'il te fasse miséricorde!

Ah! ce monde qui me déteste, Sans plaindre ton sort, Me fuit comme peste.

Mais mon petit doucement dort, C'est un bon ange qui me reste.

AuG. Lemaitre.

Le Trésor.

E chapitre de Saint-Théodule était assemblé dans la salle qui précédait la chapelle. Les diverses questions concernant réconomie du couvent avaient toutes été discutées ; le prieur allait clore la séance lorsque la porte s'ouvrit, et frère Clément parut sur le seuil.

Le jeune moine s'avança au milieu de la grave assemblée, et, s'inclinant devant le prieur :

— Mes révérends pères, dit-il simplement, j'ai une communication à faire au chapitre. M'est-il permis de parler?

— Frère Clément, dit le prieur, votre demande n'est pas tout à fait régulière. Vous auriez dû me l'adresser d'abord à moi, et j'aurais jugé si la chose était de nature à intéresser le chapitre. Cependant, parlez, mon fils.

Le moine déplia sur la table un ou deux vieux manuscrits; puis se tournant vers le trésorier du couvent :

— En étudiant cet hiver, lui dit-il, les anciennes chroniques de Saint-Théodule, j'ai été frappé de l'importance qu'elles donnaient toutes au trésor. D'après ces documents, il paraît qu'aux xv^ et xvi^ siècles les étrangers venaient de fort loin visiter cette maison, connue pour la richesse et l'antiquité de ses vases et ornements sacrés. Or, vous savez que le trésor actuel est, au contraire, très pauvre pour une maison aussi importante que la nôtre. Je me suis donné pour tâche de chercher ce que pouvait être devenu l'ancien trésor, et, mes révérends pères, je crois l'avoir retrouvé.

Tous les regards étaient fixés sur le jeune frère, qui, déroulant lentement une feuille de parchemin, la plaça sous les yeux du prieur.

— Voici, continua-t-il un récit écrit en 1672

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par le révérend père Gautier prieur de cette maison. Il porte sur une attaque de corsaires barbaresques dirigée contre le couvent en novembre 167 1. Au moment où Ton pensait déjà à capituler, arriva un secours sur deux barques commandées par le sire d'Estérel. Dès lors le prieur s'occupa à mettre le trésor en sûreté. Bien lui en prit, car, quelques mois plus tard les corsaires revenus en plus grand nombre, étant parvenus à pénétrer de nuit dans le couvent, saccagèrent la chapelle et massacrèrent deux moines qui avaient voulu résister. Ayant ensuite forcé les caveaux du trésor, et les ayant trouvés vides, ils se bornèrent à emporter les candélabres de Tautel et un crucifix d'argent demeuré dans la cellule du prieur, qui s'était enfui avec les moines. Les corsaires, en se retirant, mirent le feu à la maison. Le prieur mourut bientôt après du choc qu'il avait éprouvé, et les frères furent reçus dans un couvent de Grasse. Ce n'est que dix ans plus tard qu^, Saint-Théodule ayant été rebâti, on y rétablit la communauté sous un autre prieur.

Tel est le récit que j'ai trouvé dans ce document. Il y manquait une page, mais j'ai eu le bonheur de la découvrir hier soir dans un volume de saint Augustin. Le père Gautier y raconte qu'après la première attaque des corsaires il avait fait enterrer le trésor.

Clément parlait avec calme, sans se laisser troubler par le murmure d'incrédulité de l'assemblée.

— Voilà, dit-il en désignant le plan que tenait le prieur, l'indication exacte de Tendroit où le trésor a été caché. C'est au nord du couvent, au pied du Rocher rouge. A deux toises à l'ouest du rocher, à une profondeur de quatre pieds, sont enterrés les deux coffres qui le contiennent. C'est là, mes révérends pères, ce que j'avais à vous dire.

Dès que Clément eut fini de parler, s'élevèrent des exclamations et des objections. Le prieur fit signe de la main :

— Mes frères, dit-il de sa voix douce, il est aisé de nous assurer de l'exactitude de ce que nous avons entendu. Demain matin nous ferons creuser sous nos yeux, à la place indiquée sur ce plan. D'ici là que chacun se retire dans sa cellule, et garde le silence sur cette affaire. N'en parlez pas même entre vous ! En tout cas, continua le prieur en se tournant vers Clément toujours debout devant le chapitre, nous ne pouvons que remercier notre frère de l'intérêt qu'il porte au bien de la maison où il a été accueilli. Frère Clément, demain, après l'office, nous vous prierons de nous accompagner j usqu'au Rocher rouge. Maintenant, conclut-il en se levant, prions, mes frères !

Le lendemain matin, après l'office, le prieur sortait du couvent accompagné des moines, et se dirigeait le long de la côte vers le nord de la baie. Quelques serviteurs munis des outils nécessaires les attendaient près du Rocher.

m"^ malan igS

Après que Clément eut pris avec soin les mesures indiquées sur le parchemin, le travail de déblaiement commença. Les ouvriers piochaient en silence, et avaient déjà creusé jusqu'à une profondeur de plusieurs pieds. Les moines se pressaient autour de l'excavation. On entendait retentir chaque coup de pioche, et, entre deux, la forte respiration des travailleurs. Soudain l'un d'eux poussa une exclamation. Son outil s'était engagé dans une planche à moitié pourrie et y demeurait ûxé. On eut alors recours à des leviers. Les ouvriers, sans savoir de quoi il s'agissait, étaient tout aussi intrigués que les moines. On découvrit enfin un gros coffre de chêne, garni de serrures rouillées, que les six hommes eurent beaucoup de peine à tirer du fossé. Les serrures étaient encore solides, et il fallut les faire sauter avec le ciseau. Au moment où le couvercle retomba, on vit apparaître, tels qu'ils avaient été enfouis, soixante-quinze ans auparavant, les célèbres ostensoirs et les merveilleux ciboires enrichis d'émeraudes. Un cri s'éleva parmi les assistants, puis les ouvriers ressaisirent leurs pioches avec une ardeur nouvelle, pour chercher le second coffre. Deux heures plus tard, une lourde charrette de campagne, traînée par des bœufs, passait sous l'arcade du couvent, ramenant à Saint- Théodule le trésor si longtemps disparu.

Les moines se pressaient autour du frère Clément pour lui serrer la main, le féliciter et le remercier. Jusque-là il avait vécu presque ina-

perçu, s'acquittant de tous les devoirs de la vie monastique, parlant très peu et passant la plus grande partie de son temps dans sa cellule ou dans la bibliothèque. Pendant ce temps il n'avait eu d'autre confident que frère Anselme; mais, dès ce jour, chacun voulait sinon avoir été son ami, du moins le devenir.

M^'e Malan.

(Jacques de Fougereux.)

Les deux Georges.

^^,?l^couTEz bien :

C'était en juin 1892 qu'une voiture

^fe^\^^ de louage arrivait a Mont-du-Jour, mai-

son isolée à quatre kilomètres du village de Vaumanoir, et s'arrêtait à la porte des Golay. Le devant de cette maison bien balayé, les fenêtres réjouies de vingt pots en pleine floraison, le bon état de la carapace de tavillons, imbriqués sur le mur comme des écailles, tout cela et autre chose encore, donnait à la très simple demeure, une physionomie avenante, et inspirait aux passants l'opinion la plus favorable sur ceux qui l'habitaient.

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Au roulement de la voiture, une femme grande, forte, riche de corsage, coiffée du coquet chapeau vaudois à grappes de raisins blancs, quitta le bassin où, sous le flot chantant et clair, elle lavait des langes d'enfant, et, s'essuyant les mains à son tablier, s'avança vivement. En même temps, aurez-de-chaussée, un petit homme pâlot sous une épaisse chevelure brune, repoussait sur un établi son marteau et le cuir qu'il battait, et paraissait sur le seuil.

Le cocher ouvrit la portière. Personne ne descendit; mais une femme voilée tendit un paquet blanc qu'Aline Golay reçut avec précaution. Le cocher posa sur le sol une corbeille, referma la portière, et, d'un coup de fouet, stimula ses chevaux. La voiture reprit sa course, et, cinq minutes plus tard, disparut sous les sapins qui bordent de leurs colonnades superposées une des plus belles routes du Jura.

Les Golay rentrèrent. La femme devant la fenêtre souleva un voile blanc qui entourait le paquet qu'elle avait reçu. Un nouveau-né, aux traits indécis et aux yeux vagues, remuait sous la gaze. Le mari ouvrit la corbeille. 11 y trouva d'abord une enveloppe qu'il décacheta pour en retirer deux billets de banque de cent francs, puis une layette nombreuse et riche.

Tout était bien comme il avait été convenu. Des inconnus, qui voulaient rester inconnus, avaient offert à Aline Golay le nourrisson qui

lui arrivait. Elle devait recevoir deux cents francs de pension pour trois mois et, plus tard, au fur et à mesure des besoins croissants, un supplément en rapport avec ces besoins. Au bout de deux ans ou deux ans et demi, l'enfant serait repris.

Une chose cependant avait été oubliée, et, quand ils y pensèrent, Golay et sa femme se regardèrent étonnés. On ne leur avait laissé aucune indication d'Etat civil, pas d'acte de naissance, pas même le nom du petit être. Les parents s'apercevraient sans doute de l'omission, et répareraient leur négligence.

Aline Golay alla vers une alcôve qui tenait toute la largeur de la grande pièce boisée, dont le devant ouvert de quatre fenêtres était occupé par un long établi, et, écartant le rideau, coucha le nouveau venu entre une fillette de deux ans, son aînée, et un autre enfant de quelques semaines, son dernier né ; elle devait, à son tour, mettre celui-ci en nourrice ou en pension, mais déjà il lui était venu à la pensée qu'elle pourrait peutêtre le garder aussi et que personne assurément ne viendrait l'inquiéter à ce sujet. Du lait toujours frais et sain, il y en a assez à la montagne; elle s'en aiderait s'il était nécessaire.

Elle n'en eut nul besoin ; elle était superbe de force et de santé, et c'était une merveille de la voir porter, avec une rare aisance, ses deux petits sur ses bras; elle eût pu les tendre un sur chaque

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main et, au besoin, y joindre encore sa fillette. Son sein suffit donc aux deux appétits, et les deux garçonnets s'arrondirent à plaisir, roses et pleins, et tranquilles comme les nourrissons qui n'ont point de mal. Ne voyant venir aucun renseignement, elle avait fini par appeler le petit étranger Georges, du nom même de son propre fils. Cela lui faisait plaisir, et il devait la quitter si jeune, qu'il n'y avait là, ni pour le présent ni pour l'avenir, ombre d'inconvénient.

Les trois premiers trimestres arrivèrent régulièrement, mais le quatrième se fit attendre ; puis les irrégularités s'aggravèrent, et le chiffre des envois s'abaissa graduellement. Enfin, lorsque le petit Georges eut atteint ses 21 mois, ce fut fini. Plus rien. Il allait naître aux Golay un troisième enfant. La bouche étrangère mordait bien avant dans la miche commune. Le brave cordonnier, qui travaillait pour les maisons de gros de Vaulion, avait beau taper toute la journée et fort avant dans la soirée, il ne pouvait se faire quatre bras ; la brave mère, qui savait tailler les rubis, avait beau essayer de se remettre à l'établi avec sa petite lampe, ses pinces et sa cire, elle en était rappelée à chaque minute par les caprices de l'un, la faim de l'autre, les bobos et les savonnages. Bref, la pitance se faisait menue, un peu trop menue, et, pour rien au monde on n'eût sacrifié quelqu'un. Même les portions étaient toujours d'une égalité scrupuleuse. On réclama des

enquêtes ; on descendit parler au syndic de Vaumanoir; on poussa jusqu'au juge de paix; on n'y apprit rien ; on n'aboutit à rien.

Cependant le syndic, qui était un homme juste et compatissant, monta, un jour, appuyé de l'approbation unanime de son conseil, et assis près de Golay, lui dit :

— Vois-tu, Henri, — c'est le prénom de Golay, — on sait que tu te prives. Ne dis pas non; on le sait. Il faut te débarrasser de cet enfant qui n'est pas des nôtres. Il y a moyen de s'arranger; nous ferons des démarches pour le faire entrer aux orphelins.

Et jetant les yeux sur le groupe des petits qui se roulaient sur le plancher :

— Lequel est-ce? demanda-t-il. Celui-ci?

Golay leva les yeux, et vit sa femme très pâle.

Sans plus d'explication, il ressentit aussi ce qu'elle éprouvait, et, résultat inattendu , l'attachement couvé lentement et à leur insu même dans le fond de leur cœur se révéla du même coup.

— Merci, dit-il d'un accent résolu. Quand il y a pour cinq, il y a pour six. Puis, voyez-vous. Monsieur le syndic, maintenant c'est trop tard, nous ne savons plus lequel c'est.

Le syndic les raisonna; ils étaient sourds. Entre leurs deux Georges, d'égale taille, du même âge, ils ne voulaient pas distinguer; ils ne pouvaient plus choisir, et le syndic dut se retirer sans avoir obtenu qu'on lui désignât le petit étranger.

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On continua donc à se plier aux privations. Les enfants grandissant, la mère put donner un peu plus de son temps à son ouvrage, et, forts d'une inébranlable confiance en Dieu, reconnaissants d'une santé qui n'avait pas encore défailli , les Golay portèrent leur fardeau sans amertume et sans murmure.

Cependant, quoique traités avec un soin égal, enveloppés dans la même affection et présentés partout et toujours comme frères, l'ignorance où on avait entretenu les deux Georges en tout ce qui touchait à l'origine différente de chacun d'eux, ne fut bientôt plus assez complète et assez aveugle pour que quelques mots entendus çà et là, au village, à l'école où, malgré la distance, on devait les envoyer, n'éveillassent leur curiosité. Deux ou trois fois, quelque femme les arrêtant leur avait demandé : quel est le vrai Golay? Et quand le maître les appelait Georges i et Georges 2, le sourire de la classe ne manquait pas de les embarrasser. Ils en parlèrent entre eux, se donnant les explications qui leur venaient, et finirent par dire à la maison qu'ils savaient bien qu'on leur cachait quelque chose.

11 y a peu de temps, quelques mois, ils atteignaient leurs onze ans, lorsqu'une lettre au timbre du notaire Lebois de Lyon jetait l'effroi dans la famille. Une femme, que du reste on ne nommait pas, réclamait son fils Raoul, confié dans les circonstances que l'on connaît aux époux

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Golay. Le notaire ajoutait qu'il était chargé de verser entre leurs mains une somme à fixer pour les défrayer largement de leurs dépenses et de leurs soins. Il terminait en indiquant Ouchy et l'hôtel Beau- Rivage comme lieu du rendezvous, et, comme jour, le jeudi suivant.

Les Golay furent bouleversés. Ils discutèrent, descendirent consulter le pasteur, mais se refusèrent encore catégoriquement à désigner l'enfant réclamé. Il était à eux aussi bien que l'autre. On l'avait abandonné onze ans durant, que venait-on maintenant le réclamer? Qu'en voulait-on faire? Qui le savait? Non, non et non ! On leur arracherait le cœur plutôt que ce petit qu'ils avaient nourri de leur âme. Il était à eux; il était à eux, et rien qu'à eux!

Et les Golay ne sortaient pas de là.

Pourtant, cette fois, ils convinrent de la nécessité de parler aux enfants. Comme le jour tombait, ils les appelèrent, et, sans les mettre directement en scène, en manière d'histoire intéressante, Golay leur raconta comment, un jour, on avait apporté, dans une maison, un tout petit bébé, comment ceux qui l'avaient apporté l'avaient ensuite laissé sans jamais plus s'occuper de lui, jamais plus ; comment alors ce bébé avait été élevé par les pauvres ouvriers qui l'avaient reçu ; comment il avait grandi à leur côté ; comment ensuite, sans rime ni raison, brusquement, on était venu le réclamer, tenter de l'en-

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lever à ceux qui s'étaient faits pour lui vrai père et vraie mère, et enfin, leur douleur et leur résistance.

Golay et sa femme, assis Tun près de Tautre, tenaient entre eux les deux Georges qu'ils entouraient de leurs bras, et, tandis que l'homme avançait dans son récit, que sa voix tremblait et s'étranglait, la tête du mari et la tête de la femme se penchaient sur les têtes des deux garçons, et, par communication de sympathie, tous les quatre fondaient en larmes.

Et quand Golay, cherchant à affermir sa voix, eut dit : « Ces gens, c'est nous, et ce bébé, c'est l'un de vous », alors l'émotion et les larmes devinrent de la désolation, et, par un élan instinctif, l'un des deux s'écria :

— Ne dis pas lequel c'est, père, ne dis pas lequel c'est !

Et les deux enfants se tenant embrassés répétèrent ;

— Ne dis pas lequel c'est, père, ne dis pas lequel c'est !

Aujourd'hui les Golay sont devant les tribunaux. Avant de les frapper, peut-être d'une de ces amendes quotidiennes qui ruinent, et de les saisir, on les sollicite, on essaie de les circonvenir, de leur arracher quelque aveu , quelque indication. Inébranlables, ils opposent une action en déchéance de paternité. Ils sont prêts à tout sacrifier, et, à tous les efforts, ne répondent

qu'un mot, un seul mot, toujours le même, jusqu'à la fin des fins :

— Mais que voulez-vous? puisqu'on vous dit que nous ne savons plus lequel c'est.

H. Maystre.

Uoix de minuit,

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